‹ Souvenirs d'un voyageurChapitre 12 sur 15 · SOS · texte numérisé non relu

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se rendirent à Kronborg pour l’interroger. Leurs ordres étaient sans doule très-rigoureux, et iis avaient grande envie de donnerait nouveau pouvoir un témoignage éclatant deleur dévouement, car ils ne purent se contenter d’une loyale empiète. Pour arriver plus vite à leurs fins, ils employèrent le mensonge et la violence.

On ne peut lire sans un frémissement d’indignation le récit d’un des incidents de celle poursuite judiciaire, tel qu’il est raconté par l’auteur des Documenta authentiques. Après quelques questions peu importantes, tout à coup l’un des commissaires, le baron de Scliack, dit à la reine que Struensée, dans son interrogatoire du 21 février, a confessé ses relations intimes avec elle.

« C’est impossible, s’écrie Mathilde, c’est impossible qu’il ait jamais pu faire une telle déclaration, et si pourtant il l’avait faite, je la nierais de toutes mes forces. »

Schack, trop habile pour ne pas profiter immédiatement de l’effet qu’il vient de produire, ajoute que, dans un interrogatoire suivant,

f,OC SOUVENIRS D’UN VOYAGEUR.

Struenséea renouvelé, continué et signé ce même aveu. « Mais, ajoute-t-il, puisque la reine le nie, il s’est donc rendu coupable d’une infâme calomnie envers sa souveraine. Il a commis par là un crime de lèse-majeslé qui ne peut être expié que par le plus affreux supplice. »

X ces mots, la reine pâlit, frissonne et s’affaisse sur son fauteuil. Son cœur est en proie à une lutte violente, lutte du sentiment d’honneur contre la pitié. Puis, soudain se relevant, elle dit : « Et si j’admets comme vraies les paroles de Strucnsée, puis-je espérer que le roi lui fera grâce? »

Schack répond à celte question par un signe d’assenlissement, et aussitôt présente à la reine un papier préparé d’avance et l’engage à le signer. C’était un acte par lequel, sans la moindre réserve, elle reconnaissait qu’elle avait eu des rapports intimes avec Strucnsée. Elle prend une plume, elle commence à écrire son nom ; elle eu a déjà écrit les premières lettres, quand tout à coup, levant les yeux sur Schack, elle voit avec

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quelle expression de joie sauvage cel homme la regarde. File devine qu’il la Ira h i l : « Vous me trompez, s’écrie-t-elle. J’en suis sûre, Slruensée ne m'a pas accusée. 11 n’a pas pu m’accuser. » fit, dans l’excès de son émotion, elle tombe à demi évanouie.

Furieux d’être ainsi déçu au moment même où il touchait à son but, l’infàme Schack lui met la plume dans la main, conduit par une vigoureuse pression cette main tremblante, et lettre par lettre lui fait tracer en entier les deux noms

( 1 e Ca roi i ne-Ma thilde .

Après celle glorieuse opération, les commissaires retournèrent à Copenhague pour préparer leur réquisitoire. Un avocatdistingué, M. Ulldall, entreprit de défendre la douce femme si honteusement persécutée. Il fit un tableau touchant de ses grâces cl de scs vertus, et démontra l’inanité des accusations portées contre elle. Cet éloquent plaidoyer ne pouvait la sauver. Son titre de reine lui fut enlevé; son mariage dissous; son nom retranché des prières publiques. On espérait bien

SOUVENIRS IHIN Vft V AU Eli H.

nos

lui infliger d’au! res sentences. On disait qu’elle avait voulu empoisonner le roi, et le moins rigoureux projet de Julie était delà tenir enfermée jusqu’à la lin de scs jours dans une étroite prison.

Mais il y avait alors à Copenhague un homme à la fois énergique et prudent avec lequel il fallait compter. C’était le colonel Keith, représentant de l'Angleterre en Danemark. Dès le lendemain de la révolution, il déclara officiellement aux nouveaux conseillers de Christian que la sœur de son roi était sous la protection de son gouvernement, et qu’au besoin elle serait défendue par les canons de la Grande-Bretagne.

Puis il écrivit à Londres, et, en attendant^ la réponse à sa dépêche, s’abstint de paraître à la cour.

Par le retour de son messager, il apprit, et ou apprit aussi à Christ ianshorg, que George 111 et ses ministres approuvaient pleinement sa conduite.

Si ardente que fût Julie dans son animosité.

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ûflÿ

(‘lie n' osait point, pour satisfaire à celle passion, braver les menaces du cabinet anglais.

Elle avait lant ambitionné le pouvoir! Maintenant elle le tenait. Elle était à peu près maitresse absolue du Danemark, le roi n’ayant le plus souvent pas le moindre souci de ce qu’elle lui faisait faire, et les membres du conseil n’osant la contredire. Elle courait risque de compromettre ce pouvoir en s’engageant dans une lutte avec l'Angleterre. Elle se résigna à la mansuétude.

Par ses ordres, la douloureuse situation de sa captive fut adoucie. Mathilde avait été enfermée à kronborg, dans le plus triste dénûment et soumise à la plus rigide surveillance. Elle était là sous une des voûtes de ce château gothique, en ces noirs jours d’hiver, au bord de celle mer du Nord dont les vents soulevaient les vagues en mugissant.

Elle était là, toute seule, pauvre reine déchue, pauvre femme outragée, pauvre mère séparée de sou fils. Elle apprenait là successivement les féroces triomphes de scs ennemis cl les persécu-

lions el les tortures de ceux qu’elle avait protégés et aimés. Si, dans le sileneedo ses longues heures d’isolement, elle faisait un retour vers le passé, quels déchirements de cœur! si elle regardait vers l’avenir, quelle sinistre perspective ! Une seule consolation lui restait : elle avait laissé à Christiansborg sa couronne; mais elle avait emmené sa fille, une enfant de neuf mois, qu’elle berçait et nourrissait elle-même.

Cependant, grâce à l’intervention du colonel Keith, son emprisonnement fut allégé. 11 lui fut permis de se promener sur la terrasse du château et de recevoir quelques visites, entre autres celle du brave colonel qui la défendait si vaillamment, el celle de son avocat Ulldall, à qui elle dit avec l’accent d’une sincère émotion : « Je serais inconsolable si une de mes actions pouvait porter le moindre préjudice au roi ou à son royaume. J’ai été peut-être imprudente, mais jamais malintentionnée. Mon sexe, mon âge, les circonstances dans lesquelles je me suis trouvée sont mon excuse. »

Enfin, après de longue» négociations entre les ministres de George III et les conseillers de Christian VU, par l'entremise de sir Keith, le sort de Mathilde lut réglé. De part et d’autre, il fui convenu qu’elle quitterait le Danemark avec le titre de reine, que la dot qu’elle avait apportée dans ce royaume lui serait remboursée. George 111 y ajoutait une rente annuelle, et lui abandonnait le château de Celle, dans son électoral de Hanovre.

Ce 27 mai, deux frégates et un cutter de la marine royale d’Angleterre arrivaient dans la rade d’Elseneur. Mathilde attendaitees bâtiments qui venaient la délivrer. Mais quand elle les vit, elle ne pensa plus qu’aux sacrifices de cœur auxquels on allait encore la condamner. « Mes enfants! s’écria- t-elle en pleurant, mes chers enfants! » 11 fallut lui enlever de force sa petite fille, qu’elle tenait serrée convulsivement dans ses bras et dont elle ne pouvait se détacher. « Frédéric! Louise! » disait-elle en quiltanlla plage d’Elseneur et en sanglotant .

SOL V KM R s D’UN VO Y AO Elit.

Que n’a-t-elle vécu un plus grand nombre d’années, la tendre mère! F.llc aurait eu la joie de voir son lils Frédéric trùs-aiiné de ses sujels, cl sa tille Louise très-heureusement mariée.

Le 50 mai, à six heures du soir, Keith conduisait Mathilde à bord de la frégate commandée parle capilaineMac-Bride. L’ancre fut levée, elles batteries de Kronborg et les batteries du vaisseau stationnaire saluèrent de vingt-sept coups de canon le pavillon britannique, qui protégeait l’exil de celle reine, saluée six années auparavant avec tant d’enthousiasme quand elle arrivait sur celle terre de Danemark.

Le lendemain matin, la flottille anglaise était retenue par des vents contraires près de la cote de Seeland. Tout un jour encore, Mathilde put comtempler ce pays où elle avait en si peu de temps passé par toutes les phases d’une si cruelle destinée, celle île verdoyante où elle avait eu sa couronne, sa splendide couronne de royauté et de beauté, celle contrée perlide où de vilesuulrigucs cl d’implacables inimitiés lui avaient enlevé l’af-

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faction de son époux , ces sombres remparts où elle avait été, après un joyeux bal, enfermée comme une criminelle, ce sol avare qui lui dérobait ses deux trésors les plus précieux, ses deux enfants.

Dans la soirée du 51 mai, les frégates se remirent en roule, et peu à peu les environs d’Elseneur disparurent aux regards de Mathilde.

Adieu, France! disait Marie Stuart;

Adieu, plaisant pays de France,

Qui a connu ina jeune enfance !

Adieu, France, adieu mes beaux jours!

« Adieu, disait Mathilde, adieu Danemark, tombeau de mon bonheur ! »

Au temps de ces adieux, MarieSluarl avait dixhuit ans, et elle allait entrer dans les péripéties de sa lamentable histoire. Mathilde avait vingt et un ans, et son drame était fini.

Le 5 juin, elle arriva à Stade, la jolie cité hanovrienne, sur les rives de l’Elbe. Là des arcs de triomphe lui étaient préparés; des guirlandes de

110111*8 décoraient les rues par où elle devait passer. A voir comme les habitants de celte ville et des environs l'entouraient, on eut dit que, par leurs témoignages d’affection et de respect, ils voulaient lui faire oublier ce qu’en Danemark elle avait souffert. *

.Vu mois d’octobre, elle alla s’installer dans le château de Celle, dans ce même château où avait demeuré son arrière-grand' mère, la belle, la malheureuse Sophie-Dorothée, poursuivie aussi par la haine d’une femme, atterrée par un meurtre terrible, séparée de son mari, qui fut roi d’Angleterre, et reléguée dans les murs d’Ahlden, où elle vécut encore trente-deux ans, et jusqu’à sou dernier jour protesta de son innocence.

Autour du château de Celle, construit dans île vastes proportions, au milieu d’une grande plaine arrosée par deux rivières, s’élève une agréable ville occupée par une population agricole et industrielle.

hn arrivant dans sa nouvelle résidence, Mathilde lit revenir près d’elle madame de IMessen, son

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ancienne grande maîtresse, dont une brutale décision de Christian l’avait séparée. Elle était libre, elle pouvait reconnaître une fidèle affection.

Eile était reine; elle devait avoir, selon les lois de l’étiquette, une cour, une grande maîtresse, un grand maréchal, des chambellans, des écuyers, des dîners d’apparat et des concerts. Mais plus de bals. Depuis la nuit du 1 7 janvier, plus jamais.

Elle était instruite et avait eu constamment le goût de l’étude. Chaque jour elle consacrait plusieurs heures à la lecture, et elle aimait à s'entretenir avec des hommes d’esprit, des savants et des artistes. Elle était triste pourtant, et on la voyait souvent se promener mélancoliquement toute seule dans les allées de son jardin. La solitude lui était agréable. Mais ce qui lui plaisait plus que tout, c’était de faire du bien, et sans cesse elle en faisait par sa douceur et sa générosité.

Elle avait envers les autres un tel sentiment d’indulgence, qu’elle ne permettait autour d’elle

r.lfi SOUVENIRS D’UN VOYAGEUR,

aucune médisance, e I un si grand désir de charité, qu’elle s’en allait cherchant les nécessiteux pour les secourir. Le malheur, cette rude épreuve qui parfois aigrit, révolte et dénature de fières âmes, avait tempéré la vivacité juvénile de celle noble femme cl développé dans son cœur les meilleures qualités.

Quand elle descendait de son château dans les rues de Celle, tous les habitants se rangeaient sur le seuil de leur porte pour la saluer avec respect. A tous elle donnait en échange un hou regard et un bon sourire. Mais elle ne pouvait rencontrer un enfant sans s’arrêter. Elle lui tendait la main et quelquefois l’embrassait avec des larmes dans les yeux, songeant à ses enfants dont elle était si cruellement séparée.

Depuis trois ans elle vivait ainsi, non joyeuse, mais calme et résignée, lorsqu’un événement survint qui devait lui causer une nouvelle et profonde émotion.

Des Danois exilés par la révolution de 1772, ou fuyant volontairement le pouvoir despotique

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«le Julie, désiraient renverser un gouvernement qui leur était odieux et replacer sur letrôneMa- Ihilde.

f/un d’eux, rencontrant à Hambourg un jeune Anglais à la fois courageux et prudent, ML N. Wraxall, lui fil ses confidences. Wraxall, qui avait vu avec admiration la jeune reine à Celle, s’enthousiasma aussitôt pour celte idéederestaura- I ion et témoigna le désir de s’y associer. Quelques jours après, il fut mis en rapport avec deux des principaux membres de l’émigration, le baron Schimmelmann et le baron de Bulow. 11 gagna complètement leur confiance, et devint l’agent actif, ardent, résolu de leur conspiration. Luimôme a raconté, dans le dernier volume de scs Mémoires, les diverses péripéties de son audacieuse entreprise, ses voyages à Celle pour communiquer à la reine les projets et les mesures de ses partisans; à Hambourg, pour avoir de nouvelles conférences avec les conjurés; à Londres, pour obtenir l'appui de Georges III par l’entremise de lord Suffolk et du baron de Lichtenstein,

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qui avaient toujours défendu les intérêts de Caroline-Mathilde.

Il a raconté sans emphase et sans prétention ses pénibles et dangereux trajets, en hiver, à travers des pays couverts de neige et de glace; ses ruses pour déjouer la vigilance de la police, ses halles dans d’obscurs cabarets, ses rendez-vous nocl urnes et ses entretiens mystérieux avec les confédérés, ses entrevues plus mystérieuses encore avec Mathilde, qui redoutait l’espionnage de sa sœur, nièce par alliance de la défiante et puissante Julie. C’est toute une histoire des plus romanesques et des plus chevaleresques.

Mathilde n’éprouvait aucun désir de reprendre sa fatale couronne. Ceux qui la disaient si ambitieuse auraient été bien surpris delà voir dans la petite chambre tendue de damas vert qui était sa retraite de prédilection dans son vaslechnteau. l/i, il n’y avait ni dissertation politique, ni aucun programme gouvernemental, mais des cahiers de musique et quelques lions livres de littérature en différentes langues : les poésies de lîurns, les

idvlles de Gessner, les oraisons funèbres de Dossuel, les chants naïfs et religieux de (ielleit , et sur sa table les pétitions des pauvres gens qui occupaient sa bienfaisance.

Elle n’avait point abdiqué volontairement son œuvre, comme Dioclétien, comme Charles-Quinl, ou Christine. Mais elle se complaisait, ainsique Dioclétien, dans la culture de son jardin; elle était plus calme que Charles-Quint et ne regrettait pas, comme Christine, sa courte royauté.

Elle songeait si peu à la reconquérir, qu’elle n’entretenait aucun rapport avec le Danemark. Elle n’aspirait qu’à avoir des nouvelles desesenfanls, et un jour on la vit dans un transport de joie et d’exaltation extrême. Elle venait de recevoir d'une main bienfaisante une miniature

représentant son cher Frédéric. Elle couvrait de baisers ce portrait (‘I bd disait toutes ses tendresses, comme s’il pouvait l’entendre.

Ce fut celte passion maternelle qui la détermina à accepter les propositions de Wraxall. Elle ne pouvait revoir ses enfants qu’en retournant a.

SOI) V KM US ICHN VOVAliKUll.

Copenhague. Pour le bonheur de les revoir, elle s’exposa au hasard de la conspiration dont le plan lui était soumis.

George 111 ne pouvait rester indifférent à une tentative qui offrait à sa sœur, si cruellement outragée, une éclatante réparation. 11 donna son assentiment au projet que lord Suffolk et le baron de Lichtenstein lui expliquaient, et promit de l’appuyer, mais avec des réserves qui ne satisfaisaient pas entièrement les confédérés.

Le zélé Wraxall, qui avait obtenu ce premier résultat, fit un nouveau voyage en Allemagne, revit Mathilde et Bulow, puis retourna à Londres pour y continuer le cours de ses négociations. Il était là au mois de mai 1775, quand tout à coup il apprit que La noble femme dont il s’était lait avec une généreuse pensée le champion, dont il espérait saluer le triomphe, la jeune et bel h» Mathilde était morte.

Morte d’une fièvre à vingt-quatre ans !

Dès le premier jour de sa maladie, elle eut le pressentiment de sa fin prochaine. Tous ses gens

KN DANEMARK.

étaient anxieux et contristés. Mais elle ne s’effrayait pas de mourir. Elle s’entretenait tranquillement avec le prêtre qu’elle avait demandé; elle se faisait faire des lectures pieuses, et elle écrivit à George III cette lettre touchante, que je traduis fidèlement.

« A l’heure solennelle de la mort, je viens vous remercier, mon royal frère, de toutes les bontés que vous avez eues constamment pour moi, et surtout dans mes jours d’infortune.

« Je meurs volontiers. Rien ne me retient en ce monde, ni ma jeunesse, ni la pensée des joies que j’aurais pu encore goûter.

« Quels attraits la vie pourrait-elle avoir pour la femme qui est séparée de tout ce qu’elle aime, de son mari,deses enfants, deses frères et sœurs? Issue d’un sang royal et reine moi-même, j’ai eu la plus douloureuse existence, et l’on peut voir par mon exemple que ni couronne ni sceptre ne préservent du malheur.

« Mais je suis innocente. D’une main qui déjà

frissonne sons les sueurs «le la mort, je vous écris ees mots : Je suis innocente, .l’en prends à t émoin le Dieu qui m’a créée. Puisse-t-il faire voir que je ne mérite aucune des affreuses accusations par lesquelles la méchanceté de mes ennemis a souillé mon nom, profané mon caractère, noirci ma droiture, écrasé ma dignité! Croyezmoi, Sire, croyez votre sœur, une reine, et, qui plus est, une chrétienne, qui ne pourrait sans épouvante tourner ses regards vers l’autre monde si sa dernière parole était un mensonge. Je meurs avec joie, croyez-moi. Le malheureux bénit la mort. Mais ce qui m’afflige, c’est qu’à celle heurt* suprême, aucun de ceux que j'aime ne soit là, près de moi, pour me tendre la main, me donner un regard consolant, et me fermer les yeux.

« Cependant je ne suis pas seule. Dieu, qui sait mon innocence, est avec moi. Mon ange protecteur plane sur moi. Bientôt il m’emportera dans l’éternelle demeure où je prierai non-seulement pour mes amis, mais pour mes persécuteurs.

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« Adieu, mon royal frère. Que le ciel vous bénisse! Qu’il bénisse mon époux, mes enfants, le

Danemark, l’Angleterre, le monde entier! Ae-

cordez une place à mon corps dans la tombe de mes aïeux.

« Votre malheureuse sœur,

« Caiiolise-Matiuluk. »

Le lü mai 1775, à onze heures du soir, Caroline-Mathilde rendit le dernier soupir. Les habitants de Celle étaient tous désolés. Ils l’adoraient. Ils assistèrent en pleurant à ses obsèques, et longtemps après ils ne pouvaient parler sans attendrissement de celle qu’ils appelaient leur bonne reine.

Les membres de la noblesse sollicitèrent la permission de lui ériger :) leurs frais un monument dans le jardin où clleaimaità se promener. Les journaux anglais lui rendirent tous un complet hommage. Les Danois seuls n’osaient ni la louer ni la regretter ouvertement.

SOU \ EMKS D’UN VOYAGEUIl.

Quanti la nouvelle de sa mort arriva à Copenhague, loule marque publique de deuil fut interdite. Ce jour-là même, au grand scandale de la population, Julie conduisit le roi au spectacle et ordonna, pour le soir, un bal masqué dans le palais. Seulement, les deux enfants de Mathilde furent velus d’babits noirs.

Après la nuit du 1 7 janvier où, dans son épouvante, le malheureux Christian signa les ordres que les conjurés lui demandaient comme un moyen de salut, il avait protesté contre ces actes de violence, et jamais il n’accusa Mathilde. Souvent même, il se complaisait à proclamer ses grâces et ses vertus. Si elle avait pu . le voir à l’heure où elle fut arrêtée, ou pendant son emprisonnement, nul doute qu’elle n’eût obtenu pleine et entière justice. Mais toutes les précautions étaient prises par l’habile Julie pour qu’il ne reçut ni un renseignement qui l’aurait éclairé, ni une lettre qui l’aurait attendri.

On lui répétait à toute heure que, par le renversement du ministre Struensée, on le préser-

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vait d’un péril mortel. Bientôt pourtant il regretta ce ministère, qui lui était agréable. Dans ses moments de lucidité, il se révoltait contre son nouveau conseil ; il protestait tantôt par des cris violents, tantôt par de grotesques boutades. Un jour, comme on lui présentait une pièce à signer avec la formule habituelle : « Christian VII, roi de Danemark, par la grâce de Dieu, » il effaça le mol de Dieji, et le remplaça par le mot de diable.

Mais sa raison et son jugement s’affaissaient de plus en plus, et Julie le réduisit à l’état de machine. Il jouait aux cartes, il chassait, il assistait aux bals et aux spectacles, il signait les décrets rédigés par ses ministres, mais il ne prenait aucune part aux délibérations de son conseil, et il ne lui était pas permis d’accorder une audience particulière, ni de recevoir une pétition. Il expiait ainsi, le malheureux roi, les égarements et les folies de sa jeunesse. Ceux qui avaient fait le supplice de Struenséc et de Mathilde expièrent aussi leur crime.

Kœller, ayant par ses prétentions irrité ses puissants complices, fut privé de son emploi de général, et, après avoir erré en différents lieux, se retira à Àltona, oùil vécut trislementjusqu’cn 1811, sous le poids d’une réprobation universelle.

Beringskioeld, dépouillé de son titre de chambellan et accusé de tramer un complot contre le gouvernement, fut enfermé dans la citadelle de Copenhague, où il avait fait enfermer Struenséc et Brandi, puis transféré dans la forteresse de Munkholm, où il avait fait conduire Falkenskioeld, et de là à Slavanger, où il finit sa misérable vie en 1815.

Le plus fier, le plus noble de ces conspirateurs, le galant, le prodigue, l’aventurier Rantzau, n’ayant pu s’assujettir à toutes les exigences de Julie, fut aussi disgracié.

Il quitta Copenhague et se réfugia dans l’île de Fionie, où il reçut l’ordre d’aller plus loin. 11 comprit que tant qu’il resterait dans les limites du Danemark, il y serait exposé à quelque persé-

eution, cl s’embarqua pour le Holslcin, décidé à s’expatrier.

Là, avant d’abandonner ses possessions seigneuriales, il iituneœuvrede générosité. Il renouvela pour un long terme, au prix le plus modéré, les baux de ses fermiers, affranchit de leurs arrérages ceux qui étaient pauvres et élargit la circonscription de ceux qui n’avaient qu’un trop petit terrain. Ensuite il les réunit dans un grand banquet pour leur dire adieu. Puis, il fit emballer sa vaisselle d’argent, ses meubles les plus précieux, et partit pour l’Allemagne.

Une femme lui resta fidèle dans sa proscription, une danseuse de l’Opéra, jeune et belle. Il lui avait assuré une rente assez considérable. Elle demanda à le suivre* Il l’emmena avec lui en Allemagne, en Hollande et dans le midi de la France 1 . On dil qu’avant de s’éloigner des rives de l’Elbe, il avait, par l'entremise d’un intelii-

1 Cet épisode a été raconté dans un très-joli livre de M. Auiédée Picliot, publié à la librairie Miehel-Lévy, sous le titre de ï Écolier de Walter Scott. La fidèle danseuse s’appelait Sophie Livernet,

gent émissaire, sollicité et obtenu de Mathilde son pardon. Mais ceux qui étaient restés dévoués à cette magnanime reine ne pardonnaient pas si aisément.

Rantzau fut reconnu dans une des rues d’Avignon par un oflicier danois, qui le provoqua en duel et le tua. Il avait alors soixante-douze ans. 11 avait aidé à deux révolutions, et il mourait en 1789, à la veille de la plus effroyable des révolutions.

Après l’exil de la plupart de ses anciens auxiliaires, Julie continua à régner avec son fils qu’elle aurait voulu faire proclamer régent, et Guldberg, qui était son instrument. Elle régnait sans difficulté, inquiète pourtant devoir grandir le prince royal, le fils de Mathilde, qui, un jour ou l’autre, réclamerait ses droits.

Ce jour-là vint plus tôt qu’elle ne le pensait. Elle avait fait un coup d’Etat impitoyable; le prince royal en fit un autre dans lequel il n’y eut ni sang versé, ni proscriptions, ni emprisonnements, mais qui n’en fut pas moins décisif.

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A Page de quinze ans, en 1784, un matin, au sortir du conseil, Frédéric s’avança vers son père, et, après lui avoir respectueusement exposé les motifs de sa requête, le pria de vouloir bien signer les ordres qu’il lui présentait, et en vertu desquels le ministère Guldberg cesserait d’exister. Malgré les protestations du fils de Julie, qui assistait à cette scène inattendue, le roi signa. Malgré la colère, les cris, les menaces de Julie, les nouveaux décrets furent exécutés.

Le prince institua un conseil d’Élat, en tète duquel il replaça un ancien ministre, un des hommes d’État les plus distingués et les plus honorables du dix-huitième siècle, le comte A. -P. de Bernstorff.

Le glorieux Guldberg, qui, depuis douze ans, s’était si bien habitué à son emploi, fut envoyé en qualité de gouverneur à Aarhuus. Julie, ayant vainement tenté de ressaisir le pouvoir qu’elle aimait tant, se relira dans son château solitaire de Fredcnsborg, et y vécut encore douze ans, complètement en dehors des affaires.

Telle fut, pour elle, la fin de la révolution qu’elle avait faite. Mais, par le ressentiment que GeorgellI en conserva, cetlemème révolution eut une grande influence sur le mouvement de l’Europe et en particulier sur l’action du Danemark.

George III ne pouvait oublier l’emprisonnement, l’exil, la mort prématurée de sa sœur.

Deux fois, Frédéric, régent du Danemark, lui témoigna le désir d’épouser une princesse d’Angleterre. Deux fois ses vœux furent rejetés. En 1790, il se maria avec la fille aînée du duc de flesse-Cassel, dont il n’eut point d’enfants mâles.

Pendant les guerres du consulat et de l’empire, son intérêt manifeste était de s’allier à l’Angleterre. Le mauvais vouloir de son royal oncle contribua sans doute à le rendre plus accessible aux propositions de la France. De là les désastres de son royaume : Hoc fonte derivata cladea. De là le combat naval, le bombardement de Copenhague, l’enlèvement de la flotte, et en 1814, la perte de la Norvège.

George III avait six filles. Si Frédéric VI avait

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pu en épouser une, quelle différence probablement dans les destinées du Danemark! Peut-être par son mariage aurait-il eu des fils, et alors, quelle différence dans l’état de l’Europe! La lignée masculine de la dynastie d’Oldenborg ne s’éteignant point dans une branche collatérale, le Holstein et le Schleswig n’avaient plus le droit, en vertu d’un ancien pacte de famille, de réclamer leur disjonction. La Prusse n’intervenait point, avec ses canons rayés, dans la question des duchés ; elle ne trouvaitpoint là le prétexte qu’elle a si avidement saisi pour déclarer la guerre à l’Autriche ; elle ne gagnait point la bataille de Sadowa, et maintenant, pour nous tenir en garde contre son ambition, nous ne serions pas obligés d’armer douze cent mille hommes.

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