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il ne rapportait de là pas une notion vraiment utile, mais de nouvelles idées de luxe. Par ses désordres journaliers, il avait épuisé son débile tempérament et ébranlé scs facidtés intellectuelles de telle sorte, que plus d’une fois, à Londres et à Paris, on reconnut en lui des signes manifestes de démence. Subjugué, dès son bas âge, par l’autorité de sa cruelle belle-mère, jamais il n’avait eu le bonheur de trouver une meilleure direction, jamais il n’avait pu apprendre à se gouverner luimême, et il ramenait avec lui, à Copenhague, îlolck, qui le gouvernait par de basses complaisances, et Struensée, qui devait le gouverner d’une tout autre façon. Ilolck, cadet de famille, était, tout jeune, attaché au service de la cour, en qualité de page de la chambre. Sans esprit, sans instruction, sans aucun principe de moralité, en un autre temps et en une autre cour, il n’aurait certainement pas fait fortune. Mais Christian n’était pas si difficile. Ilolck avait l’humeur joviale, la parole facétieuse. Il dansait bien, montait achevai avec grâce, et mentait effrontément.
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11 voulait plaire ; il lui plut. Il devint en peu de temps son serviteur familier, presque son camarade, et acquit sa faveur en aidant à sa perversion. Lui-même l’initiait à ses dérèglements. 11 l’accompagnait, à Copenhague, dans ses vagabondes aventures ; et, à Londres et à Paris, il lit le même honteux métier. Christian, pour le récompenser d’un tel zèle, le nomma d’abord maréchal de la cour, puis grand maître de la garde-robe. Holck voulait en outre être riche : il le fut.
Struensée, né à Halle, on son père était pasleur, avait fait de bonnes études à l’université de cette ville. En 1757, à Page de vingt ans, il était docteur en médecine. Cette année-là, il alla s’établir à Altona, où son père venait d’être nommé, par le gouvernement danois, prêtre de la cathédrale, où il fut ensuite élevé à une dignité épiscopale.
Struensée avait un ardent désir d’instruction. Il lisait beaucoup ; il ne lisait que trop. La lecture de Voltaire lui enleva la croyance religieuse. La lecture de Rousseau, d’Helvétius et de quelques
2Ci SOUVENIRS D’UN VOYAGEUR,
autres égara, sur plusieurs points, son jugement.
Dès les premiers temps de son installation à Àltona, il fondait, avec un de ses amis, un journal, et il y écrivit un long article sur l'état de la société, pour en venir au grand mot de réforme, à ce dada, à ce hobby-hone des philosophas du dix-huitième siècle et des philosophes des temps modernes, à ce cheval de Troie qui, si souvent, entre dans la cité confiante pour y tout détruire.
Le journal n’eut pas une longue durée. Les bonnes gens du Holslein, attachés à leurs traditions héréditaires, et contents de leur humble sort, ne comprenaient guère les hypocrites doléances et les perfides aspirations des philanthropes parisiens.
L’heure n’était pas venue où Struensée, plus hardi, devait réaliser ses lèves humanitaires. 11 renonça à ses tentatives d’écrivain politique et s’appliqua plus assidûment à l’étude et cà la pratique de la médecine. Il so distingua par sa dextérité en plusieurs cures difficiles, et il plaisait à ses clients par scs bonnes façons, par son entre-
KN DANEMARK.
lien, quelquefois un peu caustique, mais vif et spirituel, par sa belle et intelligente physionomie. Ce fut ainsi qu’il acquit la bienveillance de plusieurs seigneurs du Ilolstein, notamment du comte Rantzau, qui le recommanda à Christian.
Dans le turbulent voyage auquel Strucnsée fut associé en qualité de médecin, il accomplit sérieusement et dignement ses fonctions. Il ne courut point à toutes les fêles où il était invité avec ses compagnons. En Hollande, en Angleterre, en France, il étudiait et observait, malheureusement avec un penchant trop vif pour les idées dangereuses des encyclopédistes, mais avec une honnête intention, et il vivait autant que possible solitairement. Chaque fois que le roi avait besoin de lui, il le trouvait à son poste. Slruensée alors, ’ en lui prescrivant ses remèdes, lui adressait de sages remontrances. Quelquefois, il lui faisait la lecture, et quelquefois s’engageait avec lui dans un grave entretien.
Christian n’avait plus assez de force de caractère pour suivre scs conseils d’hygiène et de mo-
raie, mais avait encore assez de raison pour en reconnaître la justesse. Il s’attacha à ce docteur allemand, qui si bravement parlait, et dont il appréciait les honnêtes efforts. De retour à Copenhague, il augmenta ses émoluments, lui assigna un logement au château, et lui déféra le titre de conseiller d’Etat.
Les courtisans du pouvoir commencèrent alors à s’occuper de ce jeune médecin qui, en quelques mois, avait si bien conquis la faveur du roi, et ils se divisèrent en deux partis : les uns s’attachèrent à Struensée, persuadés que prochainement ils le verraient supplanter l’ancien favori; les autres restaient fidèles à la fortune de celui qui, de l’état de simple page, s’était élevé à la dignité de grand maître de la garde-robe.
Caroline-Mathilde savait la funeste iniluence que Ilolck avait eue sur son mari, et elle le détestait. Mais elle avait aussi des préventions contre Struensée, probablement parce qu’elle attribuait à quelque lâche complaisance son rapide avancement.
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Struensée pourtant, sans se douter ou sans se soucier des commentaires dont il était l’objet, des espérancesde ses partisans, des appréhensions de scs adversaires, remplissait le devoir d’un brave homme.
A son arrivée en Danemark, il avait remarqué avec peine l’attitude de Christian envers Mathilde; une altitude froide, cérémonieuse, parfois trèssévère, et parfois un air ironique qui, naturellement, offensaient et blessaient la noble princesse d’Angleterre.
Struensée entreprit de reconstituer une union contre laquelle conspirait une méchante femme avec de méchants serviteurs. Il connaissait déjà assez Christian pour ne pas s’inquiéter de ses boutades d’enfant volontaire, de scs velléités et de ses révoltes de despote. Il avait déjà assez pris son franc-parler avec lui pour pouvoir sans crainte l’amener à la discussion d’une question délicate. Mais il devait avoir aussi un colloque avec la reine, et, de ce côté, un essai était plus difficile. Car elle avait de l'orgueil dans sa bonne grâce
naturelle, et elle gardait avec lui une fierté dé daigneuse.
Cependant, comme il demeurait au château, comme il était de tous les dîners et de tous les bals où elle présidait, il trouva l’occasion de lui exprimer sa pensée. Après lui avoir dit ses conférences avec le roi, il osa l’engager à faire ellemême quelques concessions, à se montrer plus indulgente en certaines circonstances, et plus affectueuse envers Christian.
Grâce à celte intervention, le rapprochement se fit, et l’ambitieuse Julie eut la douleur de se voir encore une fois vaincue; dans ses rêves de suprématie, par l’innocente Mathilde.
Là ne s’arrêta point l’action de Struensée. La jeune reine tomba malade. Il la soigna avec une habileté parfaite. La petite vérole faisait en Seeland d’affreux ravages.il obtint l’autorisation d’inoculer le prince royal, et réussit complètement dans son opération.
Par tous ces services, Struensée inspira à la reine un profond sentiment de gratitude, et, de
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plus en plus, il gagnait la faveur du roi. Il fui élevé au rang déconseiller de conférence, bientôt il domina tous les conseils et les conseillers du royaume.
Ilolck fut renvoyé. Bernstorff, un des plus honorables ministres (pie le Danemark ait jamais eus, fut mis à la retraite. Struensée fit venir à la cour son frère, professeur de mathématiques à Liegnitz ; le chambellan Brandt, le colonel Falkenskiœld, ses deux amis; le comte de Rnnlzau, son ancien protecteur. Il disposait des plus hauts emplois. Il gouvernait.
Ici commence le premier acte de ce drame lamentable où éclatèrent les fureurs d’une haine acharnée, où succomba une jeune et belle reine, une nouvelle Marie Stuart, une Marie Stuart innocente.
On a dit et répété que Caroline-Mathilde avait trahi son devoir conjugal. Beaucoup de gens encore le croient. Le fait n’est pourtant nullement démontré, et plus on étudie cette douloureuse histoire, plus il apparaît contestable.
Quand Malthilde a-t-elle été formellcmentaecusée? C’est lorsqu’elle était déchue de son trône, enfermée à Kronborg, ne pouvant plus ni punir une trahison, ni récompenser un dévouement.
Par qui a-t-elle été accusée? Par une valetaille qui, ne trouvant aucun intérêt à la défendre, en trouvait un très-grand à la calomnier; par des commissaires qui devaient à tout prix la déclarer coupable ; par les flatteurs et les séides de scs triomphants ennemis ; par des courtisans el des solliciteurs dont elle n’avait pu dans le cours de son règne contenter la vanité ou apaiser l’ambition ; par de plates girouettes qui tournent si vite au vent de la fortune ; par des gens de bonne foi, mais un peu trop crédules, qui acceptent sans difficulté les récits qu’on leur fait, el les propagent sans scrupule.
En tout cela, pas une preuve sérieuse; pas un témoignage important. Reste l’aveu de Slrucnsée. Abominable faiblesse que rien ne peut justifier, qui ne s’explique que par les tortures que ce malheureux avait subies, par l’épouvante
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de celles dont il était encore menacé, peut-être aussi par la pensée qu’en prononçant cette infâme déclaration, il empêcherait la continuation d’un procès où le nom de la reine serait flétri .
Ce qui est certain, c’est que Mathilde mit en Struensée une grande pensée d’affection et de confiance. N’était-ce pas chose naturelle, et pour ainsi dire inévitable? Si jeune, si belle et si vile dédaignée en sa fatale union, sacrifiée quelquefois sans ménagement à de honteuses créatures, outragée dans sa dignité de reine et sa dignité de femme par celui qui devait l’entourer d'un suprême honneur, poursuivie ouvertement ou sourdement par une haine inflexible, Caroline- Mathilde n’avait trouvé dans ses douleurs et ses périls qu’une amie sincère, la comtesse Plessen, qui remplissait près d’elle les fonctions de grande gouvernante. Malgré ses protestations et ses prières, cette amie lui fut enlevée par une intrigue de cour, et remplacée par la sœur de Ilolck, le funeste favori de Christian.
Comment n’aurait-elle pas eu le cœur ému, quand vint Struenséc qui, au lieu de seconder les déplorables fantaisies du roi, s’efforçait par tous les moyens possibles de le ramener à son devoir; quand elle vit ce chevaleresque Allemand si soucieux de ce qu’elle souffrait, quand ce médecin qu’elle ne connaît pas quelques mois auparavant lui rendait la santé, et sauvait d’un danger mortel ce qu’elle avait de plus cher au monde, son lils unique, son doux Frédéric?
Fn même temps qu’il faisait si heureusement son office médical, il avait avec elle des enlrclicns dans lesquels il révélait des connaissances peu ordinaires, un esprit vif et sérieux et des idées élevées. Elle se persuada qu’il avait une vocation particulière pour le maniment des grandes affaires, et que personne mieux que lui ne régirait celles du Danemark. C’était aussi l’opinion du roi, passionné pour le nouveau venu, comme il l’avait, été pour Holck qu’il venait de reléguer sans regret à Kiel.
Struenséc s’éleva de grade en grade jusqu’à
EN DANEMARK, un pouvoir sans exemple, qui ne pouvait être désigné que par un titre sans précédent.
Au dix-septième siècle, on avait vu en Danemark un autre enfant du peuple dont je raconterai aussi l’histoire, le fils du marchand devins Schumacher, le célèbre, l’infortuné Griffenfeld, comblé de titres honorifiques et investi des plus hautes fonctions. Mais les deux rois dont il fut le favori étaient des hommes d’action et d’énergie, jaloux de leur autorité.
Sous le règne de Christian V, qui lui fit payer si cher l’affection qu’il lui avait témoignée, C.riffenfeld était le chancelier du royaume. Sous le règne de Christian VII, Struensée fut nommé ministre intime du cabinet. En cette qualité, il prenait verbalement les ordres du roi, et, selon l’interprétation qu’il leur donnait, sans la signature royale, sous le simple sceau du cabinet, il les expédiait aux divers chefs d’administration. Un décret spécial enjoignait à tous les fonctionnaires d’obéir aux règlements qui leur seraient notifiés de celte sorte.
Par une telle décision, le gouvernement était à peu près remis entre les mains de Struensée,* car Christian, qui, dès son avènement au trône, s’amusait à dessiner des figures grotesques, tandis que ses conseillers délibéraient autour de lui sur les besoins du pays, Christian, qui n’avait pu s’appliquer à l’étude des affaires, était moins que jamais en état de s’occuper d’une question sérieuse. Le plus souvent, il passait sa journée «à jouer aux échecs, ou à lutter comme un enfant avec ses pages ou ses chambellans. 11 n’était roi que de nom.
Struensée, ayant ainsi la faculté de commander, n’oublia pas les éludes, les lectures et les aspirations de sa première jeunesse.
Par des institutions surannées, par des vices d’administration héréditaires, par des privilèges de caste excessifs, par un déplorable état des finances, la monarchie danoise semblait l’inviter à l’ application de ses théories d’économie sociale et politique. Il se mit à l’œuvre et lit plusieurs bonnes ordonnances, fonda d’utiles établisse-
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monts, encouragea le commerce et les arts, prépara l’affranchissement des paysans.
Mais il avait plus d’ardeur que de prudence.
Il ne réfléchit pas qu’il y a des coutumes traditionnelles qu’on ne peut déraciner tout d’un coup, sans une violente commotion. Au lieu d’opérer peu à peu les réformes qu’il désirait, et dont la plupart étaient en réalité très-rationnelles, il voulut les accomplir à la fois sans ménagement, et, par sa précipitation, il produisit un soulèvement universel.
Il révolta contre lui la noblesse, dont il attaquait les prérogatives ; la bourgeoisie de Copenhague, dont il détruisait l’ancienne administration; l’armée, dont il modifiait les cadres par mesure d’économie, et le clergé protestant, dont il offensait l’autorité par un décret qui proclamait la liberté des cultes.
Avec la même irréflexion ou la même juvénile présomption, il offusqua les plus honnêtes gens par ses rapports avec Caroline-Mathilde. A l’intérieur comme en dehors du château, il n’avait
point envers elle la respectueuse altitude qu’il aurait du strictement garder. Il jouait et dansait avec elle d’une façon trop familière, et raccompagnait trop familièrement aussi dans ses promenades.
Pour la guérir du malaise dont elle se plaignait, il lui prescrivait l’exercice. La reine enfourchait un cheval, à la façon des hommes, avec un vêtement d’homme, l’habit brode, le chapeau, les bottes, les éperons. Les bons vieux Danois s’affligeaient de voir leur souveraine galoper ainsi dans les plaines et les Lois, à côté du jeune et léger ministre. Elle avait alors vingt ans. 11 en avait trente -quatre. Le roi ne s’offusqua point de ces familiarités. Au contraire, il s’en amusait et les encourageait. Dans l’infirmité de son esprit, le sigisbéisme de Slruensée lui semblait une chose du meilleur ton. Peut-être pensait-il que la
femme de César ne pouvait être soupçonnée, ou
peut-être n’en avait-il pas grand souci.
Malheureusement, la reine fut non-seulement soupçonnée, mais accusée; d’abord avec une
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certaine réserve, dans un cercle restreint; puis, plus loin et plus haut, verbalement et par écrit.
Par un de scs actes d’imprévoyance, Slruensée avait lui-même donné à ses ennemis le moyen de propager les réflexions haineuses, les discours passionnés et les indignes calomnies qui devaient l’accabler, lui et la noble reine, et quelques-uns de ses fidèles alliés.
Dans son ardeur de réforme, peut-être aussi dans son son désir de popularité, il avait aboli la censure et proclamé la liberté de la presse. D’abord on le loua beaucoup de cette détermination, et la nouvelle d’un si beau changement dans . les anciennes lois du Danemark retentit jusqu’en France. Voltaire 11e manqua pas cette occasion d’adresser encore des compliments à Christian. Mais bientôt les écrivains danois s’armèrent contre celui qui les avait affranchis de toute entrave.
Nobles et bourgeois, prêtres et soldats, tous les gens des différentes classes de la société dont Slruensée avait par ses nouvelles institutions amoindri les privilèges, froissé les préjugés ou
humilie l’orgueil, exhalèrent leur ressentiment dans des journaux et des pamphlets. L’animosité contre lui était telle, qu’on lui faisait un crime des actes dont il aurait dû être loué. On l’accusait d’irréligion, parce qu’il avait, dans l’intérêt des paysans, retranché du calendrier quelques jours fériés. On l’accusait d’immoralité, parce qu’il avait fait divers règlements pour protéger les enfants trouvés. On l’accusait de cruauté, parce qu’il émondait les diverses branches de l’administration pour alléger les charges du trésor, et supprimait, de ci de là, d’inutiles emplois. Enfin, chose horrible! on en vint à l’accuser de vouloir faire mourir le prince royal. Gel enfant était si faible, que la reine à tout instant tremblait de le perdre. Elle invoqua l’assistance de Struensée, qui le fortifia et le sauva par le rigoureux régime auquel il l’assujettit. Le petit prince débile est devenu l’excellent souverain Frédéric VI.
Au nom de Struensée l’opposition adjoignit celui du roi et celui de la reine.
Le malheureux roi, qui de plus en plus s’affai-
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blissail, ne gouvernait guère, laissait gouverner, et méritait moins de colère que de pitié.
Et la reine ! n’étail-cc pas celte même belle reine naguère encore acclamée avec tant d’enthousiasme, plus belle que jamais, et si affable et si généreuse? Pendant le voyage de Christian en Angleterre et en France, lorsqu’elle sortait de sa retraite, elle allait visiter les paysans des environs ; elle entrait dans leur demeure, s’informait de leurs besoins, et ne les quittait pas sans leur laisser un témoignage de sa bonté. Elle s’intéressait à toutes les souffrances, et s’associait avec ardeur à toutes les œuvres de bienfaisance. Dans le rude hiver de 1771, elle se dépouilla de ses bijoux pour soulager la misère du peuple.
« Souffle, dit Shakespeare, souffle, vent de l’hiver, tu ne seras jamais si cruel que l’ingratitude des hommes. »
Les'injures adressées au roi et à la reine ne pouvaient rester impunies. Les délinquants furent traduits devant les tribunaux et condamnés. Mais si, par ces mesures rigoureuses, on empêcha
le mal de se reproduire, on ne pouvait paralyser celui qui avait été fait, effacer la tache d’huile de la calomnie, anéantir les germes de la révolte.
A quelques lieues de Copenhague et de Hirsch holm, la résidence d’hiver et la résidence d’été de la famille royale, dans le solitaire château de Frcdensborg, ces germes étaient soigneusement recueillis et habilement entretenus. Là, vivait Marie-Julie, à l’écart, comme si elle voulait rester complètement étrangère au nouveau régime, et ne paraissant à la cour qu’en certaines occasions solennelles, comme si elle accomplissait par une cérémonieuse visite un devoir obligé. Dans sa retraite, elle apprenait tout ce qui se passait. En observant la commotion produite par la fiévreuse activité de Strucnsée, elle voyait venir le jour où l’édifice si précipitamment construit s’écroulerait, et où elle pourrait à la fois assouvir sa haine et son ambition.
Strucnsée semblait cependant encore bien puissant. Le roi venait de lui conférer le titre de comte, le plus haut litre de la noblesse danoise,
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et manifestait l’intention de lui donner une terre. La reine le plaçait en tête du petit nombre de personnes à qui elle décernait l’ordre qu’elle avait institué, et Brandt, son ami, lui écrivait un jour, non point pour le flatter, mais avec un accent de reproche dans un accès de mécontentement :
«. Chacun tremble devant vous. Jamais aucun despote n’a exercé un pouvoir pareil au vôtre. »
Dans cette situation, deux incidents produisirent une singulière impression sur ceux qui admiraient l’étoile de sa fortune, et sur ceux qui la redoutaient.
Des matelots norvégiens, n’ayant pas reçu leur solde depuis plusieurs mois, se soulevèrent et se rendirent à Hirschholm, demandant à parler au roi et faisant grand tapage. Un régiment des gardes, licencié pour cause d’économie, se révolta aussi et mit tout en émoi dans les rues de Copenhague. Struensée eut peur. Au lieu de réprimer ces deux émeutes, comme il aurait pu le faire, il transigea avec elles. On vit par là que s’il
avait de la hardiesse dans les conceptions, il
lit.
SOUVENIRS D’UN VOYAGEUR, n’avait point le courage viril qui brave les dangers.
11 avait peur, et quelques-uns doses partisans, encore plus alarmes que lui du mouvement de l’opinion, l’engageaient à se démettre de ses fonctions.
Le ministre d’Angleterre, sir Robert Keith, inquiet de l’influence que Struensée exerçait sur la reine, essaya par divers moyens de le déterminer à quitter le Danemark, et il ne put. rien obtenir. Struensée resta à son poste et continua son œuvre de réforme. Mais il lit garder plus strictement et par un plus grand nombre de soldats le château, où il avait un appariement à coté de celui du roi et de celui de la reine. Il augmenta aussi le détachement de cavalerie qui escortait les voitures de la cour à Copenhague et à la campagne. Par ces mesures de sécurité, il révélait ses appréhensions, et, par ces appréhensions, il encourageait les desseins de ses ennemis.
Marie-Julie pensa que l’heure était venue où elle devait le renverser, et organisa son complot.
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A ce complot elle n’associa que cinq hommes : un aventurier nommé Beringskioeld ; le colonel Kœller, caractère âpre et rude que Struensée avait fort innocemment offensé; le major Eichstaedt, irrité, persuadé qu’on lui avait fart une impardonnable injustice, en ne lui accordant pas l’avancement qu’il demandait; le professeur Guldberg, l’homme de confiance de Marie-Julie, son secrétaire intime et son intendant; enlin le comte de Rantzau Aschberg, l’un des curieux personnages du dix-huitième siècle, brave et prodigue, ambitieux et débauché, un grand seigneur ludesque de l’école de Richelieu, un don Juan avec une teinte de sensibilité septentrionale. Ceux qui se complaisent dans les biographies singulières pourraient s’attacher à celle-ci.
Descendant d’une ancienne et riche famille du Ilolstein, à dix-huit ans, Charles de Rantzau était capitaine d’infanterie ; à trente-cinq ans, général. Mécontent alors des ministres du Danemark, qui, à son avis, ne le traitaient pas selon ses mérites, il partit pour la Russie, gagna la confiance de Ca-
therine et s’associa à la conspiration qui fit périr Pierre III. Quand Catherine fut sur le trône, maîtresse absolue, il s’attendait à recevoir d’elle une magnifique récompense. Trompé dans son espoir, il retourna en Danemark. Le comte de Saint-Germain, ministre de la guerre, le fit nommer lieutenant général d’infanterie, puis commandant en chef de l’armée de Norvège. Deux ans après, il fut destitué de son emploi, se relira dans le Holslein et épousa une de ses cousines, qui possédait comme lui de vastes domaines. Mais elle ne put tolérer la vie désordonnée à laquelle il s’abandonnait, et elle divorça.
À celle époque, par suite de ses aventures galantes, Rantzau avait eu déjà plusieurs duels. Un jour, il fut forcé de se battre avec un honnête homme dont il avait séduit la fille, et il eut le malheur de le tuer. Accablé de douleur par ce fatal événement, il alla se jeter aux pieds de la veuve de son adversaire, la supplia de lui pardonner et épousa morganatiquement sa fille. Bientôt d’autres amours lui firent oublier ce dramatique
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roman. Pour toutes ses passions ou ses fantaisies, il versait à pleines mains son argent, mais il le dépensait libéralement aussi pour faire du bien. Il se plaisait à assister ceux qui avaient besoin de son appui, et il était d’une bonté paternelle pour ses paysans.
11 avait protégé Slrucnsée ; à son tour, Struensée le protégea. Mais il n’était point satisfait du haut emploi qu’on lui confiait à Copenhague; il demandait que ses dettes fussent payées par le gouvernement. N’ayant pu obtenir celte nouvelle faveur, il en manifesta son mécontentement assez haut pour que la reine douairière crût pouvoir le faire entrer dans sa ■conspiration, et il y entra avec ses quatre acolytes, pour lesquels il avait assurément fort peu déconsidération. Étrange destinée! deux fois en dix ans, quelle phase sinistre dans sa vie! En 17G2, il aidait à la catastrophe de Pierre III; en 1772, à l'âge de cinquante-cinq ans, il immolait Caroline-Mathilde. Nous verrons plus tard quel fut pour lui le résultat de ce nouveau crime.
La trame proposée par Julie fut promptement et mystérieusement ourdie, le programme du complot discuté ef déterminé, les rôles distribués, et le jour de l’exécution fixé.
C’était dans la nuit du 10 au ! 7 janvier. Cette nuit-là, il y avait un grand bal masqué à Christiansborg, et la garde du château se composait d’un détachement du régiment de Kœlleret du régiment d’Eichstædt ; l’ennemi était dans la place. Celle nuit-là, le roi fit sa partie de jeu eoimne de coutume. La reine dansa une dernière danse avec le prince Frédéric, qui allait la détrôner.
A deux heures du matin, tout était fini, et tout semblait profondément endormi dans le château. Seuls, les conjurés veillaient. À quatre heures, ils sortirent de l’appartement de Julie, où ils s’étaient réunis, et se dirigèrent vers celui du roi. Un domestique infidèle les conduisait avec une lanterne à travers les longs corridors sombres. Malgré la résistance d’un honnête valet qui refusait de leur ouvrir la porte, ils arrivent près
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de Christian et lui disent qu’un grand danger le menace, que des scélérats veulent le détrôner, l’emprisonner, le faire mourir, que pourtant scs loyaux serviteurs sont résolus à le défendre, et qu’ils espèrent le sauver s’il suit leurs conseils. En parlant ainsi, ils étalent sur sa table divers papiers préparés d’avance par Guldberg et l’invitent à les signer.
Le roi regarde, écoule, effrayé, éperdu, hébété et ne pouvant prononcer un mot. Ranlzau reprend la parole. De nouveau il lui retrace le tableau des dangers qui l’environnent et la nécessité d’arrêter immédiatement ceux qui se préparent à commettre un régicide; il lui met une plume entre les doigts. Christian, épouvante, va signer. Mais en tête d’un des ordres d’arrestation qu’on lui présente, il voit le nom de Caroline-Mathilde, et la plume lui tombe des mains. Il n’a jamais aimé la reine douairière, qui est là près de lui, joignant d’un ton si affectueux ses protestations de dévouement à celles de ses complices. Il n’a jamais aimé le prince Frédéric. 11 a aimé Ma-
lliildc; il se souvient de sa douceur, de sa bonté, et ne peut croire qu’elle soit devenue si coupable. Si par bonheur, en ce moment, elle lui était apparue, clic triomphait, et l’œuvre de trahison de Julie était anéantie; mais elle dormait tranquillement tandis qu’on la condamnait.
Le malheureux Christian, ne pouvant résister aux instances qui lui étaient faites, finit par donner toutes les signatures qu’on désirait, et dans l’imbécillité de son esprit, à la demande de Julie, écrivit même à Mathilde ce billet en français : « Comme vous n’avez pas voulu suivre les bons conseils, ce n’est pas ma faute si je me trouve obligé de vous faire conduire à Kronborg. »
Tous les ordres arrachés par une infâme imposture et une impitoyable compression à un roi qui n’était plus qu’un frêle roseau furent promptement exécutés.
Ije vindicatif Kœller voulait lui-même arrêter Struensée. 11 eut le plaisir de le réveiller dans son lit. 11 lui mit l’épée sur la poitrine, l’obligea
EN 1)A NE N Alt K.
à se lever, à s’habiller en Ion le hâte, et le lit conduire à la citadelle.
•Eiclistædt s'empara de Brandi, mais moins aisément. Le vigoureux Brandi saisit un sabre cl engagea le combat avec ses assaillants. Tout seul contre une escouade de dragons, il fut vaincu, garrotté, jeté dans une voiture et conduit aussi à la citadelle.
Le frère de Slrucnsée, le colonel Falkenskioeld et une douzaine des principaux partisans du ministre furent également surpris dans leur sommeil et enfermés en diverses prisons.
Hantzau était chargé d’arrêter Mathilde. Si, comme l’ont dit quelques historiens, il s’était senti tout à coup ébranlé dans ses desseins de vengeance et d’ambition ; si, dans la nuit du 17 janvier, il avait cherché à voir secrètement Struensée pour lui donner un salutaire avis, et renverser peut-être tout l’échafaudage de la conspiration à laquelle il venait de s’associer; si enfin, à l'heure décisive, scs complices n’avaient pu le déterminer sans peine à les rejoindre, dès qu il eut franchi
le seuil île la chambre «lu roi, il se montra très-
résolu.
El le \ oilà qui s’achemine avec quelques officiers vers l'appariement, où il doit accomplir sa honteuse tache. La porte en est fermée : « Ouvrez, dil-il, au nom du roi. »
Mathilde s’éveille en sursaut, appelle ses femmes dechambrequi sc lèvent aussi tout effrayées. La porte est ouverte, et le comte exhibe l’ordre qui iui a été confié. La reine veut le lire elle-même, et s’écrie que le roi n’a pu commettre sciemment une telle iniquité; qu’il a été abusé et violenté. Elle veut le voir. Ranlzau répond froidement que c’est impossible. — « Et Struenséc? »
Ranlzau lui annonce que Struensée et Brandi sont enchaînés dans les murs de la forteresse.
« Eh quoi! dit-elle d’une voix déchirante, n’y a-t-il donc plus personne pour me défendre? » El soudain elle s’élance vers la porte pour fuir ces hommes au regard farouche, pour chercher l’appui qu’elle invoque. Ranlzau fait un signe à un officier, qui s avance vers elle pour lui mettre
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la main sur l’épaule, pour l’arrêter comme un sbire arrête un malfaiteur. Elle ne pouvait affronter ce nouvel outrage. Elle se relire indignée, frémissante, à l’extrémité de sa chambre, puis, succombant à l’excès de son émotion, tombe sur un fauteuil, la tète cuire ses mains, fondant en larmes.
Hanlzau l’invite de nouveau à obéir à l’ordre du roi. L’infortunée Mathilde voit que toute tentative de résistance est inutile et qu’elle n’a plus qu’une grâce à demander. Elle voudrait garder près d’elle ses enfants. On l’autorise à emmener 'sa fille qu'elle allaitait elle-même ; mais il ne lui est pas permis de revoir son fils qu’elle aimait tant, et jamais elle ne le reverra !
Elle est au pouvoir de ses ennemis, et pas un d’eux n’aura pitié. Elle est proscrite dans ce palais où quelques instants auparavant elle était la reine, une belle, heureuse reine. Elle est seule, sans défense, et, malgré la révolte de sa fière âme, obligée de se soumettre à l’implacable arrêt de ses persécuteurs !
SOUVKNIKS l»’UN VOYAGEIU.
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Uanlzau l'entraîne vers la voiture qui l’attend a la porte du château. Deux officiers montenl à côté d’elle, dans celte voiture, l’épée nue à la main. Trente dragons l’escortent. Les chevaux sont lancés au galop sur la roule d’Elsencur. « U ou ira h ! hourra h ! dit la ballade de Biirger. La lune projette un pâle rayon sur les bois et les champs glacés; lovent siffle; les éperons des cavaliers résonnent ; les pierres du chemin étincellent sous les fers des coursiers. Hourrah ! les morts vont vite. »
iVcsl-ce pas une morte que l’on conduit sur celte route déserte, par cette froide nuit d’hiver, une douce jeune femme, morte à toutes les gloires, à toutes les joies de ce monde? En quelques heures, elle arrive à l’extrémité d’Elsencur, sur la plate-forme de Kronborg. Jvlle est enfermée dans les murs du château de Hamlel :
To be or not to bo.
« Ainsi, dit l’auteur anonyme du livre publié sous le titre de Documents authentiques, ainsi
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fut exécuté cet affreux complot qui devait arracher au roi son épouse et ses amis, l’assujettir à la tutelle la plus dure, faire passer son autorité entre les mains de son demi-frère qui ne le méritait ni par son coeur, ni par son esprit, priver irrévocablement de son Etat, de ses joies de reine, d’épouse, de mère, une princesse jeune et digne à tous égards d’un sort meilleur; souiller la terre de Danemark d’un sang innocent ; donner l’exemple le plus dangereux de révolte et de cruauté à une nation qui en connaissait à peine le nom, et déshonorer à jamais les annales danoises par l’exemple d’une vengeance insatiable. »
A près six années de retraite qui lui avaient paru si longues, la reine douairière enfin triomphait, et, pour que son triomphe fût plus assuré, elle voulait qu’il fût bruyant. Par l’entremise de ses valets et de ses affidés, le bruit se répand dans t Copenhague qu’une conspiration formidable était organisée pour enlever au roi sa couronne, et renverser de fond en comble les anciennes bases
du gouvernement danois; mais, grâce à des amis zélés et vigilants, ces exécrables projets ont été découverts, les coupables arrêtés, et le roi et l'Idat sauvés.
Ces récits, développés, commentés, envenimés par les ennemis de Slruensée, circulent de rue en rue, ameutent des gens crédules, des oisifs, des curieux. Soldats et matelots, ouvriers et mercenaires se réunissent autour de Christiansborg par l’impulsion qui leur est donnée, ou par un mouvement machinal. Le roi paraît sur un balcon, surpris de ce rassemblement. Quelques vivat se font entendre. Julie veut avoir une autre manifestation. A midi, elle fait monter Christian dans une voilure de gala, attelée de six chevaux blancs, comme pour les solennelles cérémonies ; elle s’asseoit près de lui en grande parure, avec son hideux fils également revêtu de ses plus riches habits. Le royal carrosse parcourt lentement les principaux quartiers «le la ville. Le peuple salue par des cris tumultueux celtia exhibition. Le roi a l’air fort ennuyé, mais Julie et Frédéric
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sourient tant qu’ils peuvent à droite et à gauche, et provoquent, par toutes sortes de signes de bienveillance, les acclamations.
En aucune ville, pas plus en Danemark qu’en d’autres pays, on n’ameute impunément la populace. Celle de Copenhague, après avoir ainsi rendu hommage à ses princes, se précipite vers des maisons protégées par Slruensée, brise, saccage*, pi lie, le tout sans doute pour mieux montrer son dévouement à la royauté. Pas un effort n’est fait pour réprimer cette dévastation. « Ce bon peuple, dit Julie, a été si heureux de revoir son roi 1 Si, dans les transports «le sa joie, il commet quelques excès, ne mérite-t-il pas l’indulgence? « Et ceux qui avaient si vaillamment sauvé la monarchie méritaient une belle récompense. Elle leur fut promptement octroyée.
Lecomte de Rantzau fui décoré de l’ordre de l’Eléphant et nommé général en chef de l’infanterie ; Eichstædt, décoré do l’ordre de Danebrog et nommé lieutenant général ; le colonel Kœllcr, également décoré, nommé lieutenant général et
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anobli ; Beringskiold fui nommé chambellan, avec un liailcment de 10,000 francs, et on lui rem il la quittance d’une somme de 100,000 francs dont il élait redevable pour un domaine qu’il avait acheté. Les officiers des régiments de Kœller cl d’Liebslædl furent lotis immédiatement promus à un grade supérieur, et un chef de section de la police de Copenhague, qui avait excité les vivat de la population devant le château de Christ ianshorg, fut élevé au rang de lieutenant-colonel.
Seul, Guldberg, qui avait élé l’un des principaux instruments de celle belle révolution, ne reçut aucun tilre nouveau et aucune gratification. Mais il avait la meilleure part : il était le secrétaire de Julie, et Julie régnait.
Le ministère absolu de Slruensée, qui avait révolté sa vertu, elle s’en était emparée, elle en usait sans ménagement. Slruensée pouvait se tromper dans ses réformes, mais il avait des points de vue lumineux, un sincère patriotisme cl de généreuses inspirations. Julie n’avait qu’une idée : elle voulait régner. N’ayant pu mettre son
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lils sur le Irène el régner par lui, elle voulait au moins régner sous le nom de Christian . Pour arriver à ce l)ul, pour subjuguer, comme elle le souhaitait, le pauvre, débile et fantasque Christian, elle se soumettait à loules ses bizarreries, elle se résignait même à subir les scènes les plus humiliantes. Par là, elle acquit le pouvoir qu’elle ambitionnait, et ce pouvoir lui servit à assouvir sa soif de haine et de vengeance.
La plupart des fonctionnaires arrêtés dans la nuit du 27 janvier furent remis en liberté, après une sévère détention, et bannis du Danemark.
Mais Brandi et Struensée étaient condamnés par Julie, el, coûte que coûte, ils devaient périr.
Une étroite cellule fut assignée à chacun d’eux dans les casemates de la citadelle, et ils furent enchaînés comme des malfaiteurs de la pire espèce. Struensée avait au pied droit et au poignet gauche un anneau de fer rejoint par une lourde chaîne à un énorme crochet scellé dans le mur derrière sa couchette. Celte chaîne était si courte, qu’il pouvait à peine faire quelques
]*;is dans sa prison. Plus lard clin fui encore raccourcie.
Comme on tenait à son supplice, ses gardiens eurent l’ordre de lui enlever tous les ustensiles avec lesquels il aurait pu porter atteinte à sa vie : couteau, cuiller, fourchette, et il ne recevait aucune visite. 11 ne put même pas voir son frère à sa dernière heure.
Tous les pasteurs protestants reçurent l’ordre de célébrer, le dimanche après le 16 janvier, un service solennel pour remercier Dieu de la glorieuse révolution qui venait de s’accomplir. Pas un d’eux n’y manqua, et les plus habiles se firent un pieux devoir de se servir des textes bibliques pour flétrir et maudire les vaincus. C’était ce que voulait Julie. Celte sentence fulminée du haut de la chaire était une préparation à celle qu’elle attendait des commissaires chargés d’instruire le procès de Brandi, de Slruensée et de Mathilde. Ces commissaires n’avaient pourtant pas besoin d’un tel stimulant; ils étaient tous bien choisis et. bien résolus. On put voir dès le premier jour de
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leur servile labeur avec quel soin ils recherchaient, provoquaient et enregistraient tous les témoignages hostiles aux accusés, et vaillamment écartaient tout ce qui pouvait atténuer leur réquisitoire.
L’enquête se prolongea pendant plus de deux mois, deux mois terribles pour les prisonniers, auxquels on n’épargnait aucune souffrance matérielle et aucune avanie.
Brandi supporta bravement cette cruelle épreuve. Il n’avait guère pris part aux affaires publiques. 11 n’avait été que le compagnon assidu, parfois très-complaisant, et parfois un peu brutal, d’un roi à demi imbécile qui passait ses jours tantôt à jouer, tantôt à lutter avec lui comme un écolier, et il ne pouvait croire que, pour un tel emploi de son temps, on osât le condamner.
Slruensée, au contraire, se montra dès le commencement de son incarcération très-abattu, et lorsque, après plusieurs semaines de douleurs morales et physiques, il comparut devant ses juges et qu’il fut interrogé sur ses rapports avec Caro-
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line-Mathilde, il n’eut pas la force de résister aux promesses et. aux menaces qui lui furent faites. Il faillit à un devoir sacré. Horrible lâcheté, par laquelle il imprima à son nom une tache indélébile; stupide erreur, par laquelle il aggrava sa situation, au lieu de l’atténuer.
Son avocat le défendit avec plus de bonne volonté que de talent. Lui-même rédigea aussi un mémoire où, en racontant comment il était entré au service du roi, et en expliquant les principaux actes de son administration, il répondit pleinement aux perfides insinuations de scs ennemis.
Mais bientôt il dut reconnaître que nul plaidoyer ne modifierait sa cause jugée d’avance, cl il se résigna au sort qu’il ne pouvait éviter.
Un pasteur distingué, M. Munther, le visita alors dans son cachot. Struensée le reçut d’abord très-froidement, puis peu à peu s’attendrit. Il eut avec ce prêtre zélé de longues conférences, et enfin il en revint aux sentiments religieux dont il s’était fort éloigné dès sa première jeunesse, be avril* il apprit par M. Munther que sa
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sentence était définit ivemenl prononcée, l’inique sentence qui le condamnait, ainsi que le malheureux Brandi, au supplice des parricides : la main droite et la tête tranchées, le corps écartelé. Quoiqu’il 11 ’eùt aucun espoir d’obtenir sa grâce, il écrivit au roi pour la lui demander, et le roi était assez disposé à acquiescer à cette requête. La vigilante Julie l’en empêcha, et probablement elle n’eut pas grand’peine à obtenir de lui l'irrévocable sanction qu’elle désirait, car il n’en avait pas grand souci.
Le 2ô avril, il entendit lire dans la salle de son conseil l’arrêt de mort de deux hommes qui, trois mois auparavant, lui étaient si chers, et en sortant de cette séance il allait à l’opéra italien; le 20, on déposait ces deux sentences sur sa table, cl il assistait le soir à une mascarade; le 27, il signait ces papiers funèbres et ordonnait un concert .
Le 2S était le jour fixé pour l’exécution. Sur une esplanade, près du Yeslerbro, s’élevait un échafaud de 24 pieds de longueur et de largeur,
et do 27 pieds de hauteur, surmonté de deux poteaux à chacun desquels étaient attachées quatre roues.
Le matin, quatre mille soldats, infanterie et cavalerie, commandés par Eichstædt, se.réumssaient autour de celte place sinistre. Deux voitures arrivaient avec deux piquets de dragons à la porte de la citadelle. Des milliers et des milliers d'individus se dirigeaient avec une sombre curiosité vers le théâtre de ce drame horrible, et toutes les boutiques étaient fermées; tous les passants cheminaient silencieusement la tète baissée, et il y avait comme un voile de deuil sur toute la ville.
L’honnête population de Copenhague n’avait pu être abusée longtemps par le fracas de la révolution du 17 janvier. Plus juste que les juges officiels, elle acquittait dans sa pensée les condamnés et s’apitoyait sur leur sort. Pour pouvoir construire l’édifice sanguinaire, il avait fallu tromper les charpentiers; il avait fallu leur persuader que c’était un essai de tréteaux rustiques, et, pour obtenir des charrons les roues qui furent
clouées aux poteaux, il avait fallu employer un semblable subterfuge.
A neuf heures, Brandi moula avec un officier cl deux sous-officiers dans la première de ces voitures. Struensée, escorté de mémo, monta dans la seconde. Dans une troisième voiture était l’avocat général et le procureur du gouvernement.
Au pied du Galgenbakkc stationnaient les deux prêtres chargés d’assister les deux infortunés à leur dernier moment. Brandi monta d’un pas ferme les quinze marches de l’échafaud. Il attendait encore sa grâce. Mais nulle grâce ne devait lui être octroyée. Son arrêt lui fut lu par le procureur; ses armes furent brisées. Il fit, à l’instigation du prêtre qui se tenait près de lui, une courte prière; puis se dépouilla lui-même de ses vêtements, mit sa main sur un billot, sa tête sur l’autre, et en quelques minutes il avait cessé d’être.
Struensée aussi paraissait assez calme, si calme qu’il salua en passant plusieurs personnes qu’il reconnaissait dans la foule, et il s’entretenait
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affectueusement avecM. Munther. Mais quand il vit le sang de son ami couler et qu’il fut sur l’échafaud, il fut obligé de réclamer, pour se déshabiller, l’assistance du bourre au. Par l’effet du mouvement nerveux qu’il éprouvait, sa main fut mal coupée. 11 se releva avec impétuosité, et l’on dut employer la force pour l’obliger à s’agenouiller de nouveau devant le billot, où il recul le coup de la mort. Sa tète, ainsi que celle de Ilrandl, fut montrée aux spectateurs. Ses membres écartelés furent cloués aux roues.
Du. haut de la tour de Chrisliansborg, Julie assistait à cette scène épouvantable, et longtemps elle put se délecter dans la contemplation de son œuvre de vengeance. L’échafaud fut démoli le lendemain ; mais, pendant plusieurs années encore, les roues et les potences restèrent debout avec les ossements des deux victimes.
A ces deux victimes Julie désirait en adjoindre une troisième : Caroline-Mathilde.
Ainsi queStruenséc et brandi, la jeune reine avait été mise en accusation. Des commissaires