‹ Souvenirs d'un zonave devant SébastopolChapitre 2 sur 4 · D'UN ZOUAVE · texte numérisé non relu

D'UN ZOUAVE

D'part tlo Constantinople. — Les passagers. — Les politiques du bord. Le clairon des zouaves.

Le Nily paquebot à vapeur des Messageries impëriales^ se prépare à sortir du Bosphore avec un chargement de trois cent cinquante soldats de l'armée d'Orient, les uns congédiés comme invalides, les autres envoyés au dépôt du régiment en France, ou dans leur famille, en vertu d'un congé de convalescence.

Le Nil n'étant pas installé comme un navire -hôpital doit rôlre, notre fret humain sera obligé de passer dix jours et dix nuits en plein air, et n'ayant que le tillac pour lit de camp.

Je me trompe : ceux d'entre ces hommes (évacués dv^ hôpitaux et des ambulances^ qaV ç^e ^co\fôïv\. ^sskl ^^ ^^:-

d SOUVENIRS D'UN ZOUAVE

gueur dans les poignets pour se suspendre à un bout de corde, se laissent glisser à fond de cale sur l'avant, seul endroit du bateau où les passagers de quatiième classe trouvent un abri. Là on peut dormir sur une épaisse litière de foin; mais il faut se contenter du peu de lumière et d'ail* (pie le panpeau de misaine entr'ouvert laisse pénétrer dans ces catacombes.

Les passagers de troisième classe, sous-ofûciers pour la plupart, occupent un roufle carré, à douze couchettes, bâti entre les claires-voies de la machine et le mât de misaine.

Le salon de seconde classe reçoit des passagers civils et des ofQciers des armées de terre et de mer jusqu'au gfrade de capitaine inclusivement; aux officiers supérieurs et généraux, ainsi qu'aux voyageurs payant en conséquence, appartient le somptueux salon des premières, avec ses cabines si confortables.

La pluie tombe par torrents, tandis que le chaland de Thopana nous amène ces infirmes le long du bord. Ils embarquent et reçoivent stoïquement d'épaisses ondées. La tente dressée sur l'avant du navire est inutile : sursaturée d'eau, elle ne sert plus qu'à tamiser ce déluge. Ce ne serait qu'un petit inconvénient de voyage pour des hommes qui ont passé l'hiver souà le morceau de toile d'une tente-abri^ si ces hommes ne sortaient pas alors des hôpitaux.

— Autre ch'constance aggravante : — Jes commis de yintcnàanco qui les accompagnent ont oublié de leui*

donner des couvertures de laine; mais notre conunandant pousse à terre^ et va s'en faire délivrer quatre cents par les magasins de la guerre. C'était de toute justice et de toute humanité. Puis^ aussitôt que chaque homme eut reçu ce cachemire de laine bise qui le protégera contre Thumidité des nuits passées à la belle étoile^ le Nil s'élança à toute vapeur du côté de la mer de Marmara.

Depuis que je voyage en Orient^ je rattache toujours les souvenirs des pérégrinations passées aux faits de la pérégrination actuelle^ et j'installe dans ma mémoire une galerie de portraits et de tableaux auxquels j'adjoins une légende empruntée aux conversations du bord; car on devient causeur à bord. J'ai parfois entendu des diplomates^ des généraux^ de hauts personnages^ entraînés par un irrésistible besoin d'expansion, raconter ce qu'ils n'auraient jamais osé raconter à terre ; dévoiler le mystère de certaines combinaisons politiques et révéler des secrets^ qu'on pourrait à juste titre qualifier de secrets d'État.

Un jour viendra peut-être où, sans indiscrétion coupable, il me sera permis, non pas de trahir ces confia dences, car une confidence est une chose sacrée pour moi, mais de raconter à mon tour ce que j'ai eu tant de plaish' à entendre raconter. ^

D'ici là^ je me fais l'écho des chroniques du gaillard d'avant.

Un mot cependant des passagers ^<ÊY»x\:\fet^> \^ wsf-

tocrates de première classe ^ comme on dit. — Les officiers (vous le savez déjà) n*ont droit au salon des premières places qu'à partir du grade de chef de bataillon. Les sous-lieutenants^ les lieutenants et les capitaines résident aux secondes ; mais j'ai vu parfois tolérer quelques exceptions à cette règle. — Ainsi ^ l'an dernier^ le capitaine Kleinenberg^ aide de camp du général d'Elchingen^ et Michel d'Elchingen fils^ alors sous-ofûcier au ?• dragons , furent admis aux premières places. — Ils rapportaient en France le cœur du général d'Elchingcn^ mort du choléra à Gallipoli.

Les oflicicrs anglais de tout grade s'exemptent avec leui$ guindés de cette proscription^ et ils sont toujours nombreux sur nos paquebots^ où ils trouvent plus de ' confortable que sur les bateaux de leur nation.

Nos oflicicrs subalternes devraient jouir de la même prérogative, en payant, bien entendu ; la Compagnie des Messageries ne s'y oppose pas; ce n'est pas elle qui leur interdit les premières places ; c'est un arrêté ministériel.

Vingt-quatre convives sont assis à la table de l'étatmajor, tous passagers, sauf le commandant du navire, l'agent des postes et moi , le médecin sanitaire. Le commandant se tient au haut bout de la table, l'agent des postes au milieu, et moi à l'autre extrémité, vis-à-vis le commandant; à droite du commandant, un colonel anglais; à sa gauche, deux chefs de bataillon frauj^is. Puis ensuite viennent un payeur général, un chirurgien en premier de J'arméc^ un capitaine de frégate, un oJïî-

citT américain, touriste revenant du siège, un courrier de la reine d'Angleterre, un spéculateur ou plutôt une sangsue de Kamicsh, partie Tan deraier d'Algérie avec une pacotille de boites de sardines et de saucissons ittnces, et retournant ê Marseille avec une centaine de mille francs. Les autres places sont occupées par des Anglais, ofGcicrs de tous grades et parfaits gentlemen.

Les chefs de bataillon, le cbirm*gien, le capitaine de frégate, l'intendant et le payeur, nouvellement promus, vont occuper en France les postes qui leur sont désignés par avancement. Il en est de mênàc des Anglais. — Personne, excepté le prêtre, ne quitte l'Orient en vertu d'un congé de convalescence. Aussi, la plus franche et la plus vive gaieté règne-t-cUe pendant les repas, et le talent de notre cuisinier est-il apprécié à sa juste valeur, — tant que la mer est belle, tant que le navire file ses dix nœuds sans tangage et sans roulis.

J'ai fait bien des voyages où le deuil et la douleur naviguaient de conserve avec nous. Aussi, cette traversée ressemblerait aune partie de plaisir, si, à l'avant comme à l'arrière du bateau, et sur le pont comme dans les cabines, régnaient partout le bien-être et la santé.

Mais non; ils sont là-haut plus de trois cent cinquante souffreteux de toute espèce, couchés sur la dure et à la belle étoile, et nourris par un gargotier spéculateur qui, malgré la vigilance et la sévérité du commandant, trouve moyen de réaliser de grands bdviç.^^^'s» 's^xyt \^ somme de 50ixanfe-quinze cenWme^ ou >mv ^^^ '^'^

allouée quotidiennement par l*Étàt pour la nourriture de chaque soldat passager. — Je m'empresse de dire que la Compagnie n'est pas complice de ces odieuses spéculations. Au contraire, le passager, riche ou pauvre, veutil se plaindre du fournisseur, il y a àftord un registre où chacun peut consigner ses griefs; la Compagnie expulse immédiatement le coupallc de ses bateaux.

Nos soldats passagers, divisés par groupes de gamelles, se domicilient sur le pont, aussi industrieusement que possible; chaque groupe conservera, pendant la traversée; la place qu'il a choisie en partant; ceux qui se croient plus rusés que les autres se sont emparés du côté du vent; mais le vent changera, et demain ils auront à leur tour les désavantages de la position sous le vent. Le problème à résoudre pour chacun, c'est qu'étant assis il puisse en môme temps s'adosser quelque part. Aussi ne reste-t-il plus le moindre espace vide le long des pavois, le long du guindeau et à la base du ronfle des troisièmes classes et de la cuisine.

Pendant le jour, ce troupeau de soldats n'a pas le droit de dépasser, vers l'arrière, le pied du grand mât; mais, le soir venu, le tillac entier lui appartient, et le tillac n'est pas trop grand pour servir d'arène à trois cent cinquante dormeurs, qui ressemblent à autant de cadavres empaquetés d'une serpillière, lorsque l'aigrette de flammes qui surgit par instants au sommet de la cheminée des machines épanche dans la nuit des ondées de Jumière»

Les zouaves et les matelots passagers ont trouve moyen, ou plutôt tâcM moyen, comme ils disent, de se créer du confort là où le Jean-Jean de la ligne n'a pas soupçonné qu'il fût possible d'en découvrir les plus simples éléments. . ,

Voici un zouave manchot qui s'est associé avec un chasseur à pied, fiévreux, convalescent, mais possédant intègres ses quatre membres. Ce zouave, au lieu d'errer mélancoliquement comme ce morne fantassin qui ne sait »que faire de son individu et vogue tout désorienté à la recherche d'une position sur les passavants, ce zoua\e cajole un Mathurin de l'équipage, qui, en sa qualité de pays, lui enseignera l'art de s'arrimer en plein air un peu plus confortablement que le commun des martyrs.

— Pays, dit le zouave, il nous faudrait un billet de logement.

— Le fait est que c'est un peu dur d'avoir le quart en haut pendant dix jours et dix nuits, répond le matelot, qui semble réfléchir en grattant de l'ongle sa joue, que l'énorme morceau de tabac qu'il mâche avec délices a soulevée en dôme. — Le fait est que c'est très-dur.

— Mais quand tu es de service, pays, t^ couchette ne reste-t-elle pas'vide? insinua le militaire.

— Oh! non! il n'y a pas de dar.ger que les toiles d'araignée y poussent. Est-ce que je n'ai pas mon matelot, le bâbordais, qui dort quand je veille, et qui veille quand je dors?

— Si j'avais mes deux marna eu ^cJCviWÀ ^<^ %«s:<^s^^^

répond le zouave, je descendrais à fond de cale, et le chasseur me suivrait; car nous ne devons pas nous séparer.

— La mauvaise air d'en bas ne convient guère au jeune homme, ajouta sentencieusement le matelot.

— Alors, pays, si cette boîte à mulets était à louer, on pourrait s'y installer.

Et le zouave montrait au matelot une de ces boxes qui servent au transport des chevaux et des mulets; cette boxe, amarrée au plat-bord, vis-à-vis la cheminée de la, machine, était remplie de cordages et de voiles.

Notre zouave, comme il vous le dira plus tard, avait déjà transformé une boxe en chambre garnie pendant une traversée de Kamiesh à Constantinople. — Ce qui l'embarrassait aujourd'hui, c'est que la boxe étant remplie de cordages et de prélarts, il fallait la permission du maître d'équipage pour déblayer ce local; cette permission, il espérait l'obtenir par l'intermédiaire de son prétendu pays le matelot.

— Pays, si tu glissais deux mots en notre faveur dans le tuyau du maître?

Le pays fit d'abord la sourde oreille.

Le matelot est peu complaisant de sa nature, surtout en mer, et quand il lui faut se déranger d'une longueur d'aviron pour rendre un service; — il jouit intérieurement des petites misères qu'éprouve le soldat passager, et il ne tarit pas en railleries sur la piteiise contenance du guerrier que le mal de mer terrasse»

Un de ses plus grands plaisirs consiste^ le matin^ à asperger d'eau salée le dormeur attardé qui n'est pas encore debout quand le lavage du pont commence.

Et il ne manque jamais de conseiller un remède infaillible^ selon lul^ contre les nausées du mal de mer :

— Mangez une brique et buvez un verre d'eau èalde. Et comme il rit de ce pauvre pioupiou qui perd tout

son cachet du moment où les vagues de la mer le balancent l

— Attention! lui crie-t-il, au moment d'un fort coup de roulis, attention !*et parlons du pied gauche!

Et le pioupiou^oubliant la théorie, s'en va des deux pieds à la fois.

— Attention! Le petit doigt sur la couture de la culotte et la tête fixée quinze pas devant soi!

Et le troubadour, étendant les bras, cherche un point d'appui dans l'espace, élreint le vide, glisse, tombe et va donner de la tôte dans un panneau.

Et le matelot de rire bon plein, et de relever, avec une feinte commisération, l'infortuné guerrier, qui se traîne de nouveau le long des pavois avec des allures de tortue.

On ne reconnaîtrait plus alors, sous la couverture de laine qui l'enveloppe comme d'une carapace, ce même héros qui naguère enlevait haut la main les embuscades ennemies.

Mais aujourd'hui le temps est beau, la mer nivelée, la brise endormie, et le bateau n'est pas plus cahoté qu'un convoi de chemin de fer.

Un matelot n'aurait donc pas beau jea à raser on char cal de Crimée.

— Allons^ pays! reprit le wraave, Tas-ta nous laisser coucher dehors?

Le maître passait en ce moment^ et le matelot^ saisissant rà-propos; s'écria :

— Père Méry, voilà deux militaires qui ont vu votre fils à Sébastopol.

Et cela disant, il cligna de Tœil et fit pivoter sous sa joue le tabac qu'il savourait^ afin que le zouave^ comprenant l'apologue, ne lui donnât pas un démenti et attaquât le père Méry par son faible : — Tamour paternel.

— Et que oui! que je l'ai vu, riposta le zouave, et que c'était et que c'est encore un fier soldat que monsieur votre fils. Ensemble nous avons mangé du Russe, et il avait un fameux appétit. Quand j'ai quitté le camp, il m'a^ dit : « Clairon, si vous rencontrez jamais le père Méry, mon père, dites-lui que son fils est un brave. »

11 voulait vous écrire par mon occasion; mais au moment où il mettait la main à la plume, le général Canrobert l'a envoyé chercher pour dîner. L'obéissance aux chefs passe avant les devoirs de la piété filiale.

Pendant que le zouave parlait, la face du bonhomme rayonnait de contentement et d'orgueil. Il suffoquait, il bleuissait et murmurait des mots inintelligibles.

— Pourvu qu'il ne me demande pas maintenant le numéro du régiment de son fils, pensa le zouave.

Mais le père Méry n'était pas si méliculeux : du mo-

ment où on lui disait que Ton connaissait son fils, on devenait son ami.

— N'est-ce pas que c'est un beau gars? demanda-t-il avec fierté.

— Ah! pour ça, oui; et si beau que la princesse GortschakofT, la femme du commandant en' chef des Russes, étant un Jour sur la tour Malakoff, Taperçut qui montait la garde aux tranchées, et s'écria : « Corbleu! quel bel honune ! » et elle promit cent roubles steriing de récompense à qui le lui amènerait vivant et prisonnier.

Lerpère Méry, à cette sortie hyperbolique qui dépassait le but, se boucha un œil comme pour répondre aazouave : « Tu blagues, » et il edlait lui tourner les talons quand le matelot reprit :

— Le fait est qu'il n'y a pas dans tout le deuxième régiment dc;BOuaves en général, dans la troisième du second en particulier, un sujet mieux pris et plus élégant de formes que le fils Méry.

Le zouave était sauvé : il savait maintenant à quelle arme appartenait le fils du maître; aussi, reprenant un toû sérieux, il ajouta :

— Pardon, maître, c'était histoire de rire ce que j'en disais de la princesse Gortschakofl"; mais puisque votre fils est zouave comme moi, donnez-moi en souvenir de lui la permission d'habiter ce logement pendant la traversée.

Et il montrait la boxe encombrée de filins et detûlUa. Le père Méry se frotta le meiiloT\-, ùYv^^VVsv.Vsïv^^^'^ -

il avait sur le cœur la princesse et la tour Malakoff. Mais peu après il se radoucit, en pensant que son fils aurait pu déjà être tud, ou blessé comme le zouaye qui lui demandait un abri, et il s'écria en tournant les talons, et d'un ton de bourru bienfaisant :

— Eh bien! logez -vous-y donc, puisque cette boxe a été construite pour loger des bêtes.

Un quart d'heure après, grâce à un boujarron d'eaude-vie que le fournisseur du bord lui versa pour le compte du chasseur à pied, le matelot aida le maiichot et le fiévreux à transformer en appartement la boxe susdite.

Mais je ne vous ai pas dit encore d'où nous venait cette boxe, et comment elle était construite.

Quand nos paquebots quittent Marseille pour Kamiesh, ils emportent presque toujours des chevaux et des mulets appartenant aux officiers passagers. Ces animaux ne sont pas logés dans l'entre-pont , comme sur les navires spécialement afTectés aux transports de cavalerie; ils demeurent sur le tillac, enfermés un à un dans une stalle mobile, dans une boxe. Cette boxe n'est ni assez large pour que l'animal se couche, ni assez longue pour qu'il joue du jarret ; les parois en sont plus élevées que lui, sauf celle de devant, qui est échancrée, afin qu'il puisse projeter son col et sa tête vers la mangeoire. L'animal, ainsi enfermé, est exempt du supplice de la sangle, qui, passant sous son ventre, le retient comme suspendu, en s'amarrant à deux anneaux de fer scellés au plafond de rentre-pont On est forcé d'employer ce mo'^etv ^o\m: ^a.-

rantir des chutes ^ par suite de roulis et de tangage^ les bêtes de somme que l'on transporte par troupes , dans Tentre-pont du navire converti en écurie. Les boxes alors tiendraient trop de place.

Eh bien, ces boxes, nous les rapportons à Marseille; mais nous les rapportons vides, et nous ne conservons .sur le pont que celles qui ne peuvent être démontées et remisées en botte dans un coin de la cale.

Admettons qu'il nous en reste trois ou quatre sur le pont ; le premier fantassin de passage arrivant n'y fait pas attention; mais le premier matelot qui les aperçoit inoccupées s'en empare et y élit domicile; ainsi fait le zouave, et Tappartement se meuble. On l'occupe à deux : deux couvertures ployées en quatre et superposées forment le matelas sur lequel dormiront côte à côte, ou couchés sur le dos, les deux associes. — La boxe est assez large, et, d'ailleui^, fût-elle plus large, qu'on n'y serait pas mieux à l'aise; on risquerait d'être réveillé par le roulis; — ainsi, gi'âce à son peu de largeur, l'on s'accote mutuellement, ou plutôt, en langage maritime, on est calé l'un par l'autre, et cet arrimage fraternel est propice au sommeil. Azor, le vieil Azor, sert d'oreiller au zouave ; le marin, lui, a son sac de toile à voile semblable à la musette du cavalier.

Il est bien rai'e qu'on ne puisse escamoter en double quelques couvertures de surplus, pour servir de drap de dessus : le marin en vole deux, car l'une d'elles, étendue sur les arêtes de la boxe , présetNey^ Y^'^ ^orasseos.^ ^

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l'humidité de la nuit; le zouave, lui, se contente d'une seule en supplément; il déroule son turban et s'en fait un rideau d'alcôve. — Voilà pour la nuit.

Le jour, tout ce matériel est empaqueté soigneusement en deux parties formant divan à chaque extrémité du salon. Là, on cause; là, on fume en tête-à-tête, et les vi» sitburs, les auditeurs viennent s'accouder ad dehors.

Moi aussi, malgré le décorum que m'imposait la hiérarchie du bord, j'étais Tun des plus zélés auditeurs d'une de ces réunions où notre zouave avait presque toujours la parole.

Ce zouave, ainsi que je vous l'ai déjà dit, blessé de Crimée, sortait de l'hôpital de Péra. 11 m'intéressait vivement; sa figure ne m'était pas inconnue. Je l'avais déjà vu quelque part, non pas flâneur ou bourgeois, mais soldat et en activité de service. Était-ce en Afiique^ à Philippeville, à Stora, à Alger, à Oran? Était-ce en Orient, à Gallipoli, à Varna, à Kamiesh? Je ne pouvais m'en rendre compte d'abord, mais' la mémoire me revint en l'interrogeant sur ses campagnes et sur sa blessure.

A Varna, en juillet 1854, un bataillon de zouaves faisant partie d'une division envoyée dans la Dobrustcha, passa rapide devant moi, qui flânais alors dans les rues champêtres de cette capitale de Bulgarie^ et disparut au milieu de la poussière du chemin de Kustendji. Je m'effaçai le long d'un mur pour laisser s'écouler ce torrent à'homines, et je ne le voyais Jéjà plus que je cherchais

à le voir encore> tant les sonneries de ses clairons retentissaient alertes et entraînantes.

Quand on assiste à un déûlé de soldats^ on porte d'ordinaire son attention sur le chef et sur les officiers qui les commandent^ sur le plus grande le plus petite le plus chevronné de la troupe^ sur les traînai ds^ sur la cantiuière^ sur le major, sur tous ceux enfin qui^ par leur position^ leur tenue^ leurs allures^ font saillie en dehors de la masse commune.

Les sept ou huit cents zouaves de ce hataillon formaient un tout si complet et si parfait d'ensemble^ que je les admirai en bloc^ mais cependant en remarquant pkis spécialement l'un des clairoiis.

Pourquoi le remarquai je ^ lui^ plutôt que ses collègues? Je ne sais. J'obéissais en cela à ime nécessité mystérieuse. 11 arrive très-souvent que nous photographions ainsi dans notre mémoire, et sans le vouloir, la physionomie de l'inconnu que nous sommes destinés à revoir plus tard.

Et j'étais, en 'effet, destiné à revoir ce clairon de zouaves, puisque c'est lui que je retrouve à bord du Nil, parlant bombardement, embuscades et tranchées.

— 11 est de ceux qui méritent qu'on les écoute. Quand il lui plaît, il retient autour de lui un cercle d'auditeurs attentife. Matelots, soldats et bourgeois, se suspendent à ses lèvres,^ je m'y suis suspendu, ^t je vais essayer de recueillir quelques épisodes de cette grande épopée qu'il raconte à sa naanière.

Le troupier^ acteur dans une bataille^ dans un combat^ ne peut en voir l'ensemble; mais certains détails lui appartiennent ; il aime à se les rappeler^ et pour peu qu'il soit né conteur^ il fait de chacun d'eux un petit drame où il joue le principal rôle.

Les événements de la guerre, comme tous les autres événements de la vie humaine, n'ont jamais eu et n'auront jamais deux historiens identiquement véridiques. Le même fait se modifie, raconté par des bouches diverses; ses couleurs peuvent varier à Tinfini.

Il y a aussi l'histoire et la chronique. L'une, officielle, séVère, sans être toujours vraie ; l'autre, indépendante, capricieuse, parfois invraisemblable, et cependant servant fort souvent d'enveloppe à la vérité:

J'aime assez les franches coudées de cette dernière. Propage-t-elle une erreur, — le bon sens populaire en fait prompte justice. — Se met-elle au service de la vérité, — cette vérité court bien vite de par le monde, et s'infiltre dans les masses.

Les historiettes de guerre, ou plutôt, ses aventures au camp, que va nous raconter ce zouave clairon, paraîtront au picmier abord tellement personnelles, qu'on sera tenté de les révoquer en doute; et cependant elles sont l'expression de la vérité, quand môme, selon quelques esprits méfiants, elles n'en auraient pas le cachet.

Je les ai contrôlées, et par des renseignements demandés aux nombreux passagers, officiers et soldats, çuefaï plusieurs his escortés à leur retour d'Orient, et

DEVANT SÉBÀSTOPOL 17

par la lecture des documents officiels publiés par le Moniteur; et, je le déclare, il tf est pas un fait, pas un détail cfu'on puisse trouver en contradiction avec ces documents.

Ainsi donc, tandis qu'après avoir déposé aux Dardanelles le firman, cette feuille de papier de trois mètres carrés d'étendue, sur laquelle le sultan a fait tracer en deux lignes d'écriture majuscule la permission de sortir de son empire, le Nil descend THellespont pour gagner Smyrne et s'y ravitailler ; — tandis qu'il dévore l'espace de Smyrne à Syra, de Syra à Malte et de Malte à Marseille, demandant à chacune de ces échelles du charbon pour les fourneaux et des vivres pour les hommes, nous, captifs à bord, chassons, s'il se peut, l'ennui de ces longues journées de mer, en prêtant Toreille aux causeries des braves qui reviennent du plateau de Kersonèse.

Le salon de mon clairon et de ce chasseur à pied dont je vous ferai connaître l'appétit, était placé vis-à-vis la cheminée de la machine ; de sorte qu'en me tenant assis sur le grand panneau, je pouvais écouter les conversations sans trop me mêler aux groupes de curieux qui, presque chaque soir, se réunissaient autour de ses lambris.

Ce salon ressemblait à une chaire d'histoire ayant le zouave pour titulaire.

Là fort souvent s'élevaient de vives dlscvi^^vwv^ ^x^x certains points obscurs de grande sVxaXè^xe, ^\. ^\\<k3» ^^*

18 SOUVEN.IRS D'UN ZOUAVE

lutious données n'étaient pas toujours conformes aux principes des tacticiens et des hommes de guerre les plus célèbres^ du moins ne manquaient-elles jamais de pittoresque et de gros bon sens. -Là aussi j'ai appris à connaître certains détails intimes de la guerre d'Orient, détails oubliés dans les relations offîcielles.

Ce ynalin, nos politiques à graines d'épinards discutaient les chances du siège de Sébastopol ; c'était pendant le déjeuner; et les champions d'une idée, d'un plan toujours réalisable selon eux, étalaient une richesse d'arguments que rétorquaient aussitôt des adversaires non moins riches en objections ; si bien que, le déjeuner fini, chacun se donna raison dans le calme de la digestion.

Ce soir, nos politiques à galons de laine entament aussi une polémique sur la grande question du moment; mais comme ils préfèrent le fait matériel, le fait biTital, aux conclusions théoriques les plus sublimes, celui qui a raison est celui qui s'appuie sur le fait accompli.

Ainsi notre zouave prétendait que le premier coup de canon tiré sur la terre de Crimée l'avait été après le débarquement des armées alliées à Old-Fort.

— La flotte, s'ocriait-il, la flotte tirait sur MenchikofT, à mesure que nous nous avancions en losange le long de la côte. J'y étais, et l'un des premiers en avant, et je sonnais avec mon camarade Fritcher un soigné pas redoublé de cii'conslance. On aurait dit que les canons du Bayard, de la Fille de Paris, du Falmy et de tous les au/res battaient la mesure au chant de nos clairons. Ah I

par ma foi ! ce fut un beau débarquement. Et on en a brûlé de la poudre depuis ce jour où la première cartouche et la première gargousse prirent feu de concert I

— Stop! minute! riposta vivement un quartier-maître de la frégate à vapeur le Descartes, un grand et solide gaillard qui avait une croix d'honneur en plus de sa médaille^ et un bras de moins dans le total de ses membres. — Stop ! minute ! sans vous commander^ camarade, vous faites erreur!

— Je fais erreur? et comment, je vous prie ? n'avonsnous pas attaqué le czar le 14 septembre?

— Oui, vous l'avez attaqué ce jour-là, vous autres f intassins et cavaliers, que les canotiers de la flotte ont mis à terre ce même jour; mais nous, les gens de mer, nous avions tâté SébasÉopol dès le onzième jour du précédent mois de juin.

— Voilà de l'histoire que je ne connaissais pas...

— Et c'est de l'histoire aussi vraie que la vérité vraie.

— Sans doute que vous rédigez le Moniteur , maître?

— Eh ! le Moniteur ne s'en trouverait pas trop mal, si parfois il daignait nous consulter.

— J'avais toujours cru que le premier coup dé feu datait du 14 septembre, reprit de nouveau le zouave.

— Détrompez-vous. Le premier coup de canon dans ces parages a été tiré le U juin 1854. Je le répète et je le maintiens, car c'est moi, chef de pièce alors sur le Descartes, c'est moi qui l'ai pointé, ce premier c»»!^^ canon.

— Et depuis lors il a fait des petits^ exclama un zéphir, soldat des bataillons d'Afrique.

— Et il en fera bien d'autres encore, ajouta un caporal de la légion étrangère.

— Chut! Ce n'est pasâci un club^ dit le zouave, président. — Chasseur ! toi qui possèdes tes deux mains non avariées^ tu afficheras ces mots sur la muraille de notre kiosque :

— Ici, il est défendu de parler polUiqm,

— Mais si Von ne dit rien, l'on n'en pense pas moins, riposta une baïonnette intelligente.

— Soit, et que ça ne vous empêche pas, maître, de nous dire comment vous avez tiré ce premier coup de canon.

— VoilSî reprit le quartier-maître. C'était deux mois après le bombardement d'Odessa...

— Ah! le bombardement d'Odessa! s'écria un matelot auditeur, quel dommage de ne l'avoir pas continué à grand orchestre I

— Quelle fête, quelle noce manquée! dit un autre, nous accostions la cité dès le lendemain matin.

— C'est pourtant vrai, reprit le quartier-maître, et le Saint-Pétersbourg delà mer Noire était flambé. Mais, au nom de Thumanité, on nous ordonna de refermer nos sabords. Ah! on en débite, de la besogne bien faite, quand l'humanité est chef de pièce ! .. .

Il y eut alors un temps d'arrêt dans le groupe des causeurs, comme si chacun réfléchissdl à part sol sur les

conséquences de la prise d'Odessa à cette époque; — bientôt le quatier-msdtre reprit :

— Nous voyez-YOus à Odessa^ nous autres gens de raer, vous dire à vous autres gens de terre : — Rafraîchissez-vous un peu^ camarades^ mangez un morceau et suivez messieurs vos sapeurs sur cette grande route qui conduit à Pérékop; et si par hasard les Russes viennent vous demander vos papiers^ dites-leur que les Français ne voyagent pas avec un passe-port, mais avec un passeparUmt.

Pendant ce temps^ la flotte côtoie le littoral^ s'en va mouiller dans le golfe de Kerson^ et vous donne un coup de main pour forcer cette porte de Crimée dont on ne veut pas vous tirer le cordon;

— Vous avez raison, maître, vous avez raison,

— Soit, mais ne parlons plus de eela ; c'était alors'le plan; — aujourd'hui, il ne vaudrait rien, peut-être, et j'en reviens à mon premier coup de canon.

— Le 1 i juin, un dimanche soir, — le Furious, le Terrible et le Descartes s'approchèrent, à cinq heures, de l'entrée de la haie de Sébastopol, et y comptèrent douze vaisseaux de ligne, quatre frégates à voiles et deux frégates à vapeur. Dans une précédente reconnaissance, on y avait vu cinq bâthnents à vapeur. Où étaient les trois absents?

La croisière anglo-française du golfe de Pérékop et des côtes circassiennes et asiatiques ne les avait donc ^a& empêchés de sortir ?

n SOUVENIRS D'UN ZOUAVE

— 11 paraîtrait que non, dit un matelot.

— Les croiseurs alors n'ouvraient pas Tœil comme ils l'ouvrent aujourd'hui; à celte époque, on pouvait faire, en plein jour, la traversée du Bosphore à Varna, sans apercevoir une seule flamme de navire de guerre anglais ou français.

'Rien de plus vrai, pensai-je, moi qui raconte ces causeries : aux mois de juillet et août, j'ai fait plusieurs voyages de Gonstantinople à Varna et de Varna à Gk>nstantinople, et jamais je n'ai rencontré dans cette mer une seule flamme des navires de guerre alliés. Nous portions en allant à Varna un million de numéraire, de cinq jours en cinq jours, pour la solde des troupes, et le ^Fladimir, le célèbre bateau à vapeur russe, aurait eu beau jeu à nous rencontrer.

Le quartier-maître reprit : — Tandis que le Furious, le Terrible et le Descartes remplissaient leur mission d'éclaireurs, trois vaisseaux de ligne et six navires à vapeur russes, dont deux frégates embusquées à l'ouest de la baie de la Quarantaine, ainsi que d'autres bâtiments cajchés dans les criques du cap Kersonùse, manœuvrèrent de manière à nous cerner et à nous couper la retraite ; mais les capitaines Loring et d*Arican rendirent inutile la présence des vaisseaux à voiles, en obliquant vers le sud-sud-ouest ; puis ils se formèrent en ligne de bataille, le Descartes au milieu, attendant les cinq frégates russes à vapeur, qui firent route vers nous. Le ^/"Tadimir, leur meilleur marcheur, nous lira un coup

de canon à grande distance^ et nous lui répondîmes en hissant nos couleurs. C'est moi qui pointais à bord du Descartes.

Le fQU ne continua pas; la distance était trop grande. — Mais les alliés se retirèrent à petite vapeur, pour montrer aux Russes que nous étions prêts à accepter le combat.

Les Russes en eurent un moment le désir.

Us se rapprochèrent, et la canonnade recommença dès que les boulets purent arriver en plein fouet; nous virâmes alors de bord, en poussant des hourras d'enthousiasme, et nous laissâmes porter sur les Russes, qui, les lâches I prirent chasse à grande vitesse; — et nous les poursuivîmes en vain jusque sous les canons de Sébastopol.

La poursuite cessa avec le jour et quand les Russes eurent disparu derrière les fortifications du port.

Tel fut, camarades, le début des canonnades qui, depuis lors, retentissent sur le plateau de Kersonèse. Ce n'est donc pas à Old-Fort qu'elles ont commencé.

Vous sam'ez aussi que les Russes, ce jour-là, avaient rintention de prendre nos navires à l'abordage, car leurs ponts étaient couverts de soldats.

— Ah ! s'ils l'avaient osé, s'écrièrent à la fois plusieurs des auditeurs, nous ne serions peut-être plus devant Sébastopol!

Le quartier-maître qui racontait ce prologue de la^c^^svpagne àe Crimée disait-il vrai*! \\ x^cvxN. ^"^^ ^^ ^^^^^-

dicteurs ce soir-là, et depuis lors, en parcourant les i^ lations officielles, je n'ai rien Irouvé qui pût infirmer ses assertions.

J'ai eu entre les mains une lettre d'un officier anglais qui raconte une visite des amiraux alliés aux atteiTissages de Sébastopol. J'en citerai quelques fragments :

c Baltchick, 30 juillet.

x> Nous revenons de faire une reconnaissance à Sébastopol avec treize navires, commandés par les amiraux Bruat et Dundas. — On envoya d'abord en avant le Descaries y le Furious^i le Terrible; aussitôt on vit dans le port des préparatifs de sortie, des voiles déployées et des colonnes de fumée ; mais au moment où les Russes allaient sortir, la vigie signala le gros de la flotte, et aussitôt on éteignit les feux et on reploya les voiles. Nos trois steamers envoyés en éclaireurs s'approchèrent du côté du nord, et si près, que le fort Constantin tira sur eux. Le gréement du Terrible fut endommagé et un boulet traversa la coque du Furious, et causa un certain ravage dans la cambuse des matelots, mais sans blesser personne. — Les navires se retirèrent alors. — Les fortifications de Sébastopol, augmentées encore depuis que je les ai vues, sont formidables. — Nous avons passé la nuit en pleine mer, et le matin la Fury est allée réveiller les Russes d'un coup de canon; -r Comme le jour ne paraissait pas encore, nous avons pu jouir d*un spectacle

magnifique» Un instant^ toutes les batteries ont étë éclairées; on aurait dit les illuminations d'une fête nationale. »

Pendant un de mes autres voyages sur le Nil, j'ai entendu un matelot du Roland raconter ceci :

a Le Rolandy passant le 22 septembre devant Sëb^stopol^ vit dans le port cinq vaisseaux et deux frégates mouillés^ beaupré sur poupe^ les uns à la suite des autres. — Le lendemain, notre flotte alliée débouchait du cap Loukoul et se rapprochait de Sébastopol, quand un coup de canon se fit entendre dans le fond du port; puis, on aperçut, de nos bâtiments, les vaisseaux russes disparaître successivement dans Teau. j»

Je ne sache pas que les rapports officiels aient mentionné cette comtoisie des Russes attendant le passage de notre flotte pour sacrifier leurs vaisseaux sous nos yeux.

J'ai entendu dire aussi que, sans ces vaisseaux coudés bas et formant, digue, la flotte anglo-française forçait la passe après le premier feu soutenu, dans l'affaire du 17 au 18 octobre; les vaisseaux allaient s'échouer dans le fond du port et les équipages débarquaient en vrague et se mettaient en conmiunication avec les troupes de sicge. On n'aurait peut-être pas alors perdu plus de monde qu'on n'en a perdu depuis.

Ce soir, à dîner, une discussion des plus ardentes s'engage entre un chef de bataillon et le capitaine de frégate^ sur cette possibilité de la réunion ^e^ \xo>a^^ ^^ 'sûkç. %s».

troupes de terre, après avoir forcé l'entrée du port; le capitaine de frégate est pour rafQnnative, le chef de bataillon pour la négative.

Ce qui se passe aujourd'hui donne raison à l'officier de marine; les vaisseaux survivants des Russes inquiètent beaucoup nos travailleurs du Carénage et des nouveaux travaux que nous exécutons devant MalakofT; à plus forte raison leur feu causerait-il des ravages incalculables, si on le dirigeait sur les défenses mêmes de la ville, et c'est ce qui arriverait, si nous pouvions amariner ces vaisseaux ou nous embosser à leur place. Sébastopol ne résisterait pas un quart d'heure.

C'est dans cette môme journée du 18 octobre que notre vaisseau amiral le trois-ponts la Fille de Paris vint mouiller bravement à huit encablures de)s canons de Sébastopol; il reçut cinquante boulets dans sa muraille, trois au-dessous de la ligne de flottaison et une centaine d'autres dans le gréement, dans son grand mât, dans gon mât de misaine et sur sa vergue de hune, qui fut hachée par morceaux; trois boulets rouges allumèrent un incendie, et plusieurs obus détruisirent sa dunette. A une heure trente-cinq minutes, une bombe tombe sur cette dunette, éclate dans la chambre du capitaine de frégate, fcit sauter le pont, tue le lieutenant Somellier et blesse plusieurs autres officiers. L'amiral Hamelin échappa miraculeusement à la mort.

L'attaque par mer combinée ce jour-là avec l'attaque pai^erre nous livrait Sëbastopol, si la passe du. çort n'a-

vait été défendue par les vaisseaux coulés bas en travers. Les amiraux alliés étaient décidés à sacrifier autant de vaisseaux à voiles qu'il en faudrait pour occuper les bat- . teries de la place. Tandis que ces vaisseaux^ accaparant les boulets ennemis^ se seraient fait couler bas héroïquement^ les navires à aubes et à hélices auraient forcé l'entrée à toute vapeur. Ce projet de passer ainsi entre le fort Alexandre et le fort Constantin avait été conçu dès le conunenaement du siége^ et même avant le siège ; je le retrouve à l'état de fait accompli parmi les milliers de documents publiés à propos de la prétendue prise de Sébastopol après la bataille de TAlma.

Lord Westmoreland reçut, dit le Journal de Vienne, une lettre par laquelle son fils, officier en Crimée , lui annonçait que Sébastopol était pris, et que l'amiral Hamelin avait le premier, avec son vaisseau la Fille de Paris, pénétré dans le port en rompant la digue formée par les carcasses des vaisseaux russes.

Nous ne devons plus nous étonner du succès qu'eut alors cette grande mystification européenne ; les plus incrédules ne pouvaient s'empêcher de croire à mi fait aussi clairement spécifié.

Tout le monde ss^ ^u'nn Tartare expédié de Varna à Omer-Pacha, tenant alors son quartier général à Schoumla, répandit sur le continent cette fantastique nouvelle de la prise de Sébastopol; mais ce que tout le monde ne sait pas, c'est qu'un quiproquo, et viwo^vproguo de bonne foi, un enTOxxeraexA. ^<^ ^o^Na-^^^-^-»

une erreur d'acoustique a enfante ce canard immortel.

Le Pkaramondy bateau à vapeur des Messageries impériales, faisait à cette époque le service postal entre Constantinople et Varna; une après-midi, se trouvant par le travers de la baie de Varna, et sur le point d'y pénétrer, il est hélé par un autre bateau à vapeur qui, parti d'Eupatoria, se rendait à toute vitesse à Constantinople pour y annoncer la victoire de l'Aima. Le commandant de ce steamer, rangeant le couronnement du Pharamond, lui crie avec le braillard (porte-voix) que les Russes ont été battus à TAlma, et que les alliés vont entrer à Sébastopol, Le commandant du Pharamond entend : sont entrés à Sébastopol; puis il va annoncer ce triomphe au gouverneur de Varna, et le gouverneur de Varna expédie son Tartare.

Le lendemain, le Pharamond, revenant dans le Bosphore et y revenant au moment où Tartillerie deThopana grondait en Thonneur des vainqueurs de TAlma, suppose ' avec raison que l'on célèbre la nouveUe de la prise de Sébastopol apportée par le steamer rencontre hier en mer Noire, et il publie à son tour cette nouvelle, qu'on accepte avec enthousiasme, sans vérifier comment et par qui elle lui a été transmise. Les an^assadeui*s étrangers expédièrent aussitôt des courriers à leurs gouvernements, et le bruit de la chute de la forteresse russe, arrivant en Europe de deux points différents, ne pouvait manquer d'y être regardé comme très-autbentique.

Prodige de la résection. — L'embuscade. — La charge. — Une balle dans l'épaule. — L'ambulante. •— Kamiesh.

— Pourquoi donc êtes-vous manchot? demandai-je à notre clairon de zouaves, un soir qu'il me paraissait plus que jamais en verve.

— Cest qu'ime balle cylindro-conique a démoli mon aileron gauche, répondit-il.

— Et la blessiu'e est sans doute cicatrisée, puisque vous ne vous faites pas pai^er par moi ?

— Oui, major, la plaie, grâce à Dieu, est fermée ; mon associé, mon camarade le chasseur, que vous voyez là, pâle comme un défunt, emmaillotte chaque matin le moignon de mon épaule dans quelques tours de bande, et cela suffit. Vous aviez déjà tant d'ouvrage à bofd, que je n'ai pas osé augmenter le nombre de vos clients.

Et en me répondant ainsi, la physionomie toute gauloise de ce grand et solide jeupe homme s'illuminait d'un franc sourire. 11 était beau avec son cou robuste et nu et ses cheveux blonds ^ ras selon l'ordonnance, et triturés au contact de la cechia de laine. Le soleil, qui ne tanne et ne brunit que les épidermes pâles, et revêt d'une teinte uniformément rougeâtre les blondes et roses figures, lui avait garance la face jusqu'au milieu du Cc<i\il\ — tout en lui respirait la force cl\'^tveï^<^«

— Une blessure à l'épaule, ajoutai-je, est toujours très-daugereuse, surtout quand elle provient d'une arme à feu ; TOUS êtes fort heureux qu'on ne tous ait pas désarticulé le bras.

— Le major de Péra 's'est contenté d'en rogner un morceau : voyez.

Et il mit le haut de son torse à nu et nous montra le moignon de l'épaule, aplati par devant et comme ti^onqué et sillonné par une longue cicatrice descendant jusque vers la moitié du bras, qui, mobile encore, ne pouvait cependant plus effectuer ses grands mouvements d'autrefois. L'avant-bras et la main demeuraient libres; il n'était donc privé qu'à moitié de l'usage de ce membre.

Une balle pénétrant dans l'cpauVe, broyant la tôte de los du bras, et déchirant les enveloppes de l'articulation, provoque des accidents funestes, et la mort est souvent inévitable, soit qu'on abandonne la blessure à elle-même, soit qu'on exécute Tune des plus terribles opérations chirurgicales, — la désarticulation du bras.

Je tenais donc sous mes yeux une preuve vivante, une preuve irrécusable de la possibilité d'éviter avep succès ces deux extrêmes, et, selon moi, le chirurgien de Péra avait eu plus que de l'habileté, il avait eu du génie en enlevant seulement la partie avarice de cet os que nous nommons l'humérus (la tête broyée par une balle),aOn de conserver le membre.

Tandis que j'admirais en amateur ce chef-d'œuvre de r^secttorij le zouave racontait comment, à l'attaque d'une

embuscade russe^ il était tombé en sonnant la charge.

— Xe ... juillet^ à neuf heures et demie du soir^ disait-il, cent cinquante zouaves des 6* et V conipagnies du ... régiment, reçurent Tordre d'enlever une embuscade russe située à quatre cents mètres en avant de la première parallèle française. Un capitaine et un lieutenant ccmmandaient et deux clairons sonnaient; j'étais l'un de ces deux clairous, mon camarade Fritcher était l'autre. Nous partîmes, comme toujours, joyeux et alertes, et ayant laissé le ménage au camp, c'est-à-dire le sac et le turban, qui ne sont bons que pour aller en route, à la messe ou à la revue, et nous tenions chacun sous le bras madame notre épouse, notre bonne carabine à tige.

Le général Bosquet, qui devait soutenir avec plusieurs brigades les attaques de cette nùft, nous avait recommandé, en parcourant nos rangs, de marcher sur les Russes, d'abord dans le plus profond silence, puis, arrivés près d'eux, de nous élancer vers l'embuscade, en criant, en hurlant, en faisant le même tapage que pourraient faire cent mille hommes. Puis s'adressant personnellement à moi et à mon camarade Fritcher, il avait dit :

— Qairons! sonnez la polka, sonnez la gavotte, sonnez la pastom*elle, sonnez la valse, sonnez le tremblement, sonnez tout ce que vous voudrez, mais... mais ne sonnez pas laretcaite!

— Suffit, mon général.

Et il partit content, car l\ uoxafi c.o\vmv3R«àX \s^^^.

moi et mon camarade Fritcher : plus d'une fois, en Afrique, nous lui avions déjà sonné la charge.

A Fheure convenue, une hirondelle de feu, — c'est ainsi que les Turcs appellent nos fusées, donna le signal du départ, et nous sortîmes de'la parallèle; la nuit était Tenue, aussi noire qu'au fond d'une cave, et d'après l'ordre, nous gardions un profond silence. — Si les Russes nous entendent venir, ils ne pourront du moins nous compter. — Une poignée d'hommes, dans l'obscurité, est aussi grosse qu'un bataillon, un bataillon qu'un régiment, un régiment qu'une brigade.

Dès que nous eûmes parcouru à pas de loup les deux tiers de la distance qui nous séparait de l'embuscade, le capitaine.nous commanda : Halte ! et nous divisa en deux sections: l'une, sous sa conduite, attaquerait à gauche; l'autre, avec le lieutenant, à droite.

Rien n'apparaissait encore, rien ne remuait du côté des Russes, et l'on n'aurait pu croire au voisinage d'un poste ennemi, si les enfants perdus ne l'avaient éventé la nuit précédente, et si, de jour, on n'avait pas relevé sa position.

Les chacals allaient donc s'élancer vers Fembuscade en hurlant comme des démons, et moi, j'avais déjà les lèvres à l'embouchure du clairon, prêt à dégoiser un pas de charge de ma composition et de celle de mon camarade Fritcher, quand tout à coup une fusillade infernale ^ éclate dans la nuit du côté des Russes, à deux pas de nous/ les balles si/flent à nos oreilleft, et les carabines

qui flambent éclairent une longue ligne de tirailleurs ennemis.

Ce n'était plus le cas d'engager raffaire avec des hurlements : il fallait modifier notre plan d'attaque^ il fallait tirailler avec les tirailleurs- du Caucase^ et la troupe du capitaine tirailla^ tan<iis que celle du lieutenant faisait un grand détour pour revenir ensuite tenter l'assaut.

Le capitaine me commanda donc la première sonnerie.

— En avant> et embusquez-vous !

J'obéis^ et nos hommes s'éparpillèixïnt et s'embusquèrent tant bien que mal selon les accidents du terrain^ et les tirailleurs ennemis^ tantôt s'approchant^ tantôt reculant, semèrent leurs balles dans le vide ; car si nous pouvions les entrevoir aux lueurs de leur mousqucterie, eux ne pouvaient nous découvrir, puisque nous n'avions pas encore tiié un seul coup de fusil.

Mais la partie s'engagea, vive et meurtrière^ dès que j'eus fait entendre la deuxième sonnerie.

— Commencez le feu !

Alors, pendant un grand quart d'heure, nous rendîmes balle pom* balle aux Moscovites^ et nos balles, comme les leurs, ne se perdirent pas dans la nuit; au contraire, jo distinguais à chaque instant, dans la fusillade, des hommes en grande capote blanche tombant comme foudroyés, après avoir épaulé leur arme. — C'est que nos tirailleurs, habiles et rusés, visaient l'ennemi comme s'IU Teussent visé en plein jour; Yobsc\a*vV.^v\^\^ cwîû^ix\'îi&-

sait pas^ ils n'abandonnaient jamais au hasard le soin d'utiliser leur cartouche^ et toujours le doigt à la détente et Tœil à la mire^ ils faisaient feu^ et feu instantané^ sur le Caucasien qui trahissait sa position par rexplosi(xi de sa carabine ; — voilà pourquoi je vous disais que je voyais ces fantômes blancs tomber en nous mettant en joue."^

Tout allait donc pour le mieux, et nous gagnions pied à pied le terrain que perdaient les Russes en se repliant sur leur embuscade^ quand un sergent de la compagnie du lieutenant, qui s'était portée à droite, arrive en courant et dit quelques mots à notre capitaine.

—Par le flanc droit, au secours de la 7«, s'écrie celui-cî^ et sonne le pas gymnastique.

Et je sonnai le pas gymnastique, et nos tirailleurs, se massant en colonne^ rallièrent la septième compagnie qui faiblissait. Bientôt après, et au retentissement de la charge que je sonnais et que sonnait auss» mon camarade Fritcher, les chacals invincibles tombèrent comme un ouragan siu* l'embuscade ennemie et passèrent pardessus...

11 n'y eut alors que deux sabres-baïonnettes qui ne tailladèrent pas le cuir des Russes"^ mon sabre et celui de mon camarade Fritcher; — nous ne pouvions tout faire à la fois, car s'il ne faut qu'une main pour tenir un clairon, il en faut deux pour tenir un fuslL

Les Russes partis, nous nous occupions déjà à démolir,

à raser, à aplatir l'embuscade, pour rentrer au plus vite

daas notre parallèle, quand une grosse et grande masse

' DEVXNT SÉBASTOPOL 35

noire apparut descendant les pentes du côte de la ville.

— Elle s'a.vançait vite, vite, et grossissait en s'avançant avec un bruit soiffd et continu, ainsi que ferait une multitude d'hommes piétinant en silence sur un terrain caverneux.

Évidemment, les assiégés exécutaient une sortie, une grande sortie, et ils passaient alors au-dessus d'une mine.

— Que faire? Tenter de défendre le poste que nous venions d'enlever si vaillamment? Mais ils étaient là cinq mille, six mille, dix mille peut-être, et nous n'étions que cent cinquante à peine!

J'ai su plus tard'que là colonne russe se composait de douze mille hommes. — Nous étions donc forcés d'évacuer le local et de nous rabattre sur le bataillon resté dans la tranchée, et nous exécutâmes cette manœuvre, mais sans prendre fuite, sans perdre pied, et pas à pas, et presque toujours à reculons et en tirant comme à la cible sur cette muraille vivante qui s'avançait toujours. Et nous n'avions garde de sonner la retraite. — Le général Bosquet ne nous avait-il pas dit, à moi et à mon camarade Fritcher : — Sonnez le tremblement, sonnez tout ce que vous voudrez, tout I excepté la retraite !

Le bataillon resté dans la tranchée pendant notre attaque de l'embuscade, voyant de quoi il retom*nait, nous reçut en repoussoir et franchit la parallèle, suivi d'un autre bataillon d'infanterie, puis d'un autre encore, puis d'une l)rigade française, puis d'une bri^de wsr

Une grande affaire s'engageait.

En deux ou trois élans, nous arrivons à quelques mètres des Russes, qui s'avancent toujours. — Le choc est imminent, et les 6« et V compagnies, qui ont conservé leur place en tête de la colonne, vont tomber sur eux à la baïonnette, dès que j'aurai sonné la charge avec mon camarade Fritcher.

Coude à coude tous deux, et Tembouchure aux lèvres, nous attendons Tordre de sonner, et nous respirons loDgteoips à l'avance.

EnGn, Tordre est donné ; j'entonne ; mon camarade Fritcher continue, et je veux continuer aussi, quand, soudain, je reçois sur Tépaule gauche un coup violent qui me fait pirouetter et me renverse. — Ce doit être une balle, car la douleur que je ressens est pointue et profonde. — Les compagnies passent, les bataillons passent, les brigades passent, et je demeure là, par terre, éfourdi un moment et comme anéanti ; mais bientôt je me relève furieux, et ne ressentant plus aucune douleur de ma blessure. — J'écoute ; je reconnais dans le bruit de la fusillade, et au milieu des clameurs et des hurlements du combat, la sonnerie de mon camarade Fritcher, et ma première pensée est de lui répondre en sonnant, moi aussi, une nouvelle charge pom* ceux qui sont restés en arrière.

Mais pas moyen de sonner.

Dans ma chute, l'embouchure du clairon s'est remplie àlp terre, etje veiixenJerer cette terre avec mon éçinglette.

Pas d'épinglette !

Je l'ai oubliée dans mon ménage au camp'. JE veux me servir de mon couteau.

Pas de couteau ! je l'ai perdu I

— Oh ! camarades ! camarades ! disais-je à ceux des brigades qui défilaient encore près de moi, camarades, un couteau, une épinglette pour allumer mon clairon.

Mais ils passaient tous en courant, et sans me répondre, impatients qu*ils étaient de rejoindre les combattants.

Et cependant l'idée de sonner la charge me tourmentait toujours, et commèun fou, je suçai la terre qui obstruait mon embouchui^e.

Cependant, quand je me vis seul, tout à fait seul, au milieu de la nuit, la réflexion me vint, et je calculai que je serais bien fou de sonner ainsi, alors que tout notre monde était déjà engagé ; ce serait attirer sur moi les coups de fusil des éclaireurs russes qui rôdaient dans le voisinage, et me faire tuer sans profit.

Un instant après, je sentis quelque chose de chaud d'abord et de froid ensuite, qui ruisselait le long de ma poitrine. — Je glissai ma main sous ma veste, et je retirai ma main toute mouillée ; l'obscurité m'empêcha de voir ce que c'était; mais à Todeur, je reconnus du sang, et l'odeur de ce sang me coupa les jambes ; puis, faiblissant, je me laissai aller à terre.

— A moi, les camarades î m'écriai-je d'une voix presque éteinte, à moi, les zouaves !

JJaisil n'y avait déjà ilus persoiva^ \ixû!ïWNft. ^\si^^-

tendre ; les brigades s'éloignaient toujours en refoulant la sortie ties Russes, et je ne devais plus espérer de secours qu'à la fin du combat, et peut-être de la nuit.

Bientôt mon sang ces^ de couler, sans doute, car je sentis que les forces ma revenaient.

Vous croirez peut-être, messieurs, que je m'apitoyai alors sur mon malheureux sort, en me trouvant ainsi seul dans la nuit, blessé et privé de toute assistance. Ma foi, non ! au conirsûre ! je répétai dix fois le bono besef, le ça va bien d'Afrique, et reprenant le chemin que nos oonipagnons avaient suivi en sortant de la parallèle, je m'efforçai de gagner au plus tôt l'ambulance de combat au dépôt des tranchées.

Bono besefy ça va bien, dans notre argot d'Afrique, bono besefi oui, tels sont les premiers mots qui sortirent de mes lèvres, quand le clairon s*en détacha.

— Merci, messieurs les Russes, vous m'envoyez en convalescence, merci ; grâce à votre balle cylindrique, j'irai revoir nia patrie, ma vieille mère et mes amis Bono besef!^.

Personne ne m'avait vu, ou du moins personne n'avait paru faire attention à moi, quand je tombai, sauf le sous-liçutenant de la compagnie, qui, sentant la poihte de mon sabre-baïonnette lui efQeurer la cuisse, craignit que je ne lui eusse décousu son pantalon. Mais, assuré du contraire, il se prit à rire, cet officier, à rire à gorge déployée en m'entendant crier : Bono besefi et il dis- P^ru/ dans Jo tburbiHon des combaltanU.

Je le vis le lendemain^ entrant^ porté sur un brancard^ dans la tente aux opérations de Tambulance de la 3« division. — 11 ne riait plus alors^ et moi^ je fumais ma prpe.

Mais n'anticipons pas sur les événements^ puisque vous paraissez m'écouter avec intérêt.

Je connaissais assez bien la route à suivre pour arriver au dépôt des tranchées^ l'ayant maintes fois étudiée de jour ; mais ce soir-là^ affaibli par la perte de mon sang^ je n'avançais que lentement^ la main gauebe dans la ceinture pour soutenir mon bras, cassé vers sa c^arnière> et de la main droite portant ma carabine et mon clairon.

Notre parallèle, où je voulais me mettre d'abord à • l'abri, était encore éloignée d'une centaine de mètres, quand je m'aperçus que les boulets de la place, que j'avais jusqu'alors entendus passer au-dessus de ma tête, commençaient à ricocher à mes côtés et me saupoudraient de terre menue, tandis que les balles bourdonnaient à mes oreilles comme de véritables mouches à miel.

— Holà! fig-je, en m'élançant dans une autre direction, j'en ai assez d'une balle de convalescence, et je n'ai pas besoin d'un boulet de congé...

Et le désir de vivre me rendant mes bonnes jambes de tantôt, j'exécutai une fugue au pas gymnastique et m'enfonçai dans la partie la plus rapprochée de U. ^«s^lèle. Il y faisait noir, bien noir, etveote ^\>a xwà« q^«^

plein air^ mais pas assez cependant pour m'empêcher d'entrevoir la silhouette d'un factionnaire qui, sans me crier : Qui vive ! m'aurait abattu comme un chien^ si je n'avais pas pris l'initiative et hurlé :

— France ! Quel régiment?

Un factionnaire, à deux pas de l'ennemi, ne doit jamais faire la politesse du qui vive aux inconnus qui s'avancent vers lui. Une nuit, au commencement du siège, les Russes surprirent un de nos postes et en massacrèrent les soldats, après avoir répondu au qui vive ; « — AmisI — anglais! » Depuis lors, un ordre du jour du général Forey interdit le qui vive en pareille circonstance.

Je m'avançai donc vers la silhouette de ce prétendu factionnaire, en criant :

— France ! Quel régiment ?

Oh ! bonheur! on répond :

— Zouaves!

Et j'avançai encore, et je trouvai là, non pas une sentinelle, mais un ami, un vieux qui, adossé aux parois de la tranchée, les bras croisés et le mousqueton entre les jambes, fumait paisiblement sa pipe.

— Ah! mon pauvre vieux! lui dis-je tout essoufflé, et sentant mes forces m'abandonner, maintenant que les balles et les boulets ne me stimulaient plus, au secours! je suis blessé 1

Et je m'évanouis et je me laissai couler à ses pieds, malgré le bras qu'il étendait pour me soutenir. Combien de minutes demeurai-îe aimi*! Je we wivs, —

Je crus revenir d'un autre monde, quand je me trouvai agrafé au coiide de Berthier (ainsi se nommait mon camarade], et marchant, soutenu par lui, dans la direction de l'ambulance de combat.

— Il paraîtrait que tu as reçu un fameux coup de foret dans l'épaule, disait Berthier.

— Oh ! oui, je sens que la balle a mordu profondément.

— Le sang sortait comme le vin d'une bordelaise en perce.

— Et j'en ai tant perdu que je dois être aussi léger qu'une futaille vide; je roule, soutiens-moi.

— Aie pas peur. Le trou est bouché ; j'ai bâti un turban autour de ton épaule avec ma ceinture, et la tienne sert d'écharpe à ton bras.

— Merci! mon vieux.

— Prends courage d'abord, et tu diras merci plus tard.

— Et ma femme, où est-elle? demandai-je après un instant de douloureux silence.

— La voilà.

— Et mon joujou?

— LeToilà aussL

Et il me montra mon clairon, placé sous son aisselle de l'autre côté, et ma carabine qu'il portait en bandoulière avec la sienne.

Nous marchâmes ainsi côte à côte pendant près de deux heures, et je m'étonne aujourd'hui d'avoir eu alors asse-L 3e forces pour ne pas tomber a cha(\we vosVaxvX.,

Il nous fallut faire un grand détour pour éviter la mitraille, remonter le ravin des Anglais, et passer devant le dépôt des outils du génie.

Berthier, aussi aimable qu'obligeant, essayait de calmer mes souffrances et de me rendre la route moins longue et moins pénible, en causant du caporal qpii lui avait permis de me conduire à l'ambulance.

J'ai oublié de vous dire que Berthier n'était pas seul dans la tranchée quand je le pris pour un factionnaire ; les hommes de son peloton fumaient leur pipe à quelques pas de lui.

— Que faisait donc ce peloton dans la tranchée? lui demandai-je.

— Ah ! répondit-il, ça regarde le caporal. Le peloton avait été envoyé en corvée du côté du camp à la tombée de la nuit, et nous revenions au bataillon, quand, arrivés où tu nous as rencontrés, nous entendîmes le coup de feu de là-bas.

— Enfants! dit le caporal, le bataillon était là quand nous partîmes; il n'y est plus quand nous revenons : m'est avis que nous ne devons pas aller plus loin à sa recherche. Dans l'intérêt de l'armée française, je vous transforme en corps de réserve. — Halte donc 1 et fumons une pipe !

Et notre peloton bivouaqua ainsi au milieu de la tranchée.

— Il est bon, le caporal! Je l'ai vu cependant plusieurs /&/> à l'ouvrage, et ïi n avait pas Croii aux ^eux.

— Non, certes, ce n'est pas un peureux, mais il est devenu conservateur comme tant d'autres.

— Conservateur?

— Eh ! oui, conservateur de sa peau.

— Pourquoi donc? sa peau a-telle plus de valeur aujourd'hui qu'autrefois ?

— Non, mais sa peau, qui lui appartient maintenant, ne lui appartenait pas voilà six mois.

— Je ne comprends pas.

— 11 est libérable du service depuis le premier janvier, et devrait être déjà rentré au pays. Mais, d'après l'ordonnance, il ne peut quitter l'armée qu'après son remplacement au corps par un soldat du nouveau contingent, et le nouveau contingent ne se presse pas d'arriver. Comprends-tu, maintenant?

— Je commence à comprendre. Le caporal s'est battu en vrai lion jusqu'au trente et un décembre dernier, à minuit... '

— n travaillait alors pour le compte de l'État, et travaillait consciencieusement.

— Et •aujourd'hui, il ne voit pas la nécessité de se faire tuer en dehors de son temps de service.

— Ah ! ma foi ! il n'est pas le seul qui raisonne ainsi dans Tarmée d'Orient.

— É'est vrai! mais ceux-là même qui ont ces idées n'en marchent pas moins bravement à l'ennemi quand on ordonne d'y marcher. L'obé\s8a.ivce^^s»€v^^^'t^^ss»$sasli.

le zèle, voilà tout; et le devoir en suppléraent s'accomplit sans enthousiasme.

Npus causions ainsi en marchant, et Berthicr usait de tous ses moyens pour ne pas laisser tomber la conversation, car dès qu'il se taisait je me taisais aussi, et je paraissais cruellement souffrir.

Une torture nouvelle, la torture de la soif, vint augmenter mon martyre.

— Oh! que j*ai soif, mon vieux, que j*ai soif! murmurai-je haletant.

— C'est toujours comme ça quand on a perdu beaucoup de sang, répondit doucement Berthier.

— Ma langue est sèche comme une lime, elle m'éoorche le palais.

— Tâche de faire de la salive et de l'avaler.

— Je n'ai plus de salive, et je n'avale que de l'air qui s'échauffe en traversant ma bouche et me brûle le gosier.

— Patience, nous rencontrerons peut-être quelques camarades ayant leur bidon.

— Patience!... c'est facile à dire.

Si le terrain avait encore été détrempé par les pluies de la semaine précédente, j'aurais cherché du pied une flaque d'eau dans le ravin, etm'agenouillant devant elle, me couchant à plat ventre, j'y aurais lapé comme un chien; mais le temps s'était remis au beau depuis plusieurs jours, et le soleil avait desséché les sillons des boulets et les trous creusés par les bombes, sans y laisser màjne un peu de houe; et cependant ^c uic sems con-

tenté de cette boue que j'aurais portée à mes lèvres pom* en aspirer rhumidilé.

Oh ! quelle horrible flèvre que cette fièvre de la soif. Je n'avais pas seulement soif par la *^bouchc et par la gorge, j'avais soif par tout le corps ; je ne souffrais plus de ma blessure, et je serais devenu fou^ je crois, si enfin - Berthicr ne m'eût crié :

— Halte ! voici du liquide !

C'était vrai. Nous arrivions devant le front de bandière d'un campement anglais, et Berthier, après avoir lancé les trois grands mots d'avertissement : Français, amis et blessés ! m'entraînait vers une tente où brillait un fanal.

Nous y entrâmes, sans nous préoccuper du grade de ceux qui l'habitaient. J'avais soif, je voulais boire, et il fallait qu'ils me donnassent à boire, les Anglais, quels qu'ils fussent, soldats, ^ous-ofûciers, officiers ou généraux.

Mais voyez la chance ! cette tente est une cantine, et avi premier geste que je risque de ma main droite, la pantomime est comprise, et on m'offre du rhum, du raki, du mastic, du wisky, du brandy, du vin chaud, du café, de la bière, etc., etc.

— Merci! merci! les Englishmen ! je ne veux que de Tcau, rien que de l'eau pure!

Et, au grand ébahisscment des fusiliers, des coldstream, des highlanders, des Écossais, des je ne sais plus quoi, j'avale un gobelet d'eau, dcu\^o\i^'e\?>,N.\^\^^^5^^^

lets, coup sur coup, et j'en aurais avalé bien d'autres "^ encore, si Berthier et mes nouveaux amis n'y eussent mis bon ordre.

Bertbier, tandis que j'éteignais mon ir.cendie, répondait bravement à une douzaine de toasts à la gloire des armées alliées.

Je revins à Ta vie sous l'inûuence de cette eau, et je m'assis sur un banc, afin de mieux la sentir circuler dans mes veines. Mais à mesure que les forces et la raison me revenaient, revenaient aussi les douleurs dans Tépaule, — douleurs atroces et continues.

— Ça recommence donc à te mordre? me dit Berthier, qui se tourna vers moi entre deux toasts.

— Oui, et dur encore !

— En effet, tu prends un coup de soleil à l'envers.

— Ça me va jusqu'au cœur.

— Tu pâlis, tu verdis, tu as la ^physionomie peinte en rayon de lune, et tu pleures, je crois...

— Moi, pleurer! Oh! non, fis-je en ravalant deux grosses larmes que je sentais déjà prêles à crever sous mes paupières, et un hoquet de douleur qui m'étranglait; non, je ne pleure pas.

— Ça te soulagerait peut-être.

— Allons donc ! Est-ce qu'un soldat de France a jamais pleuré devant des soldats d'Angleterre? Si nous étions seuls, ce serait permis à peine... quoique la douleur arrosée par les larmes soit moins dure. Mais ici, ne crains

ijeij, vieux! je ne pleurerai pas.

Et Berthier me serra la main en silence comme pour me remercier.

— Voilà, me dit-il mi instant après, une goutte de gin qui te donnerait du ton, si tu voulais y tremper le bout de la langue.

— Je préfère ma bouffarde; allume-la pour moi.

— L'une n'empêcherait pas Tautre.

— Non ! pas de gin ; ma bouffarde seule : histoire de leur faire voir, à ces John-Bulh, ce que c'est qu'un zouave avec une balle c^lindro-conique dans son individu.

Et je me pris à fumer comme un Suisse au repos.

Tout à coup, je lance un juron, — un juron de contentement, un mille tonnerres de bienvenue. Ainsi/que je vous Tai déjà dit, j'avais les doigts de la main gauche engagés dans ma ceintiffe pour soulager mon bras, quand, après une longue aspiration de fumée, et un effort pour la renvoyer du côté d'un gros Écossais qui avait l'air de se moquer de moi, parce que j'avais bu de l'eaû, sans doute, je sens quelque chose de froid, de lourd et de rond qui, sortant de ma ceinture, roule sur mon poignet et glisse dans le creux de ma main, t

Je regarde... c*est une balle!

— La voilà ! m'écriai-je, la mouche qui m'a piqué I Tanez! voyez...

Et la balle cylindrique de circuler de main en main, et les Englishs de me félicitjir de ce que le m^jor he serait plus obhgéd'allerlachercliérautoTi^^^mQ^^^^îfi^^'^*

J'avouerai que je ne pensais pas sans en trembler d'avance à cette future opération du major ; aussi, m'en croyant affranchi désormais, repris-je assez gaiement le chemin de Tarabulance de combat.

Nous y arrivâmes enGn, à cette ambulance, après deux heures et demie de marche en pleine nuit, sur une route macadamisée de biscaiens, de boulets, de tessons de projectiles creux, ^t éclairée par des mèches de bombes en guize de becs de gaz.

L'ambulance du dépôt des tranchées reçoit d'emblée ceux dont les blessures réclament des pansements plus longs que n'en peuvent faire les chirurgiens de régiment; dès que les blessés y sont arrivés, on essaye de les mettre en état de supporter le transport en brancard, en cacolel ou en fourgon, du dépôt aux baraques du mouhn d'inkermann, oii ils demeurent deux ou trois jours, jusqu'à ce qu'il y ait des hts vacants à la grande ambulance du quartier général. Les vacances de lits se renouvellent eliaque fois qu'un paquebot ou un navire de transport conduit à Varna, à Constantinople, en France ceux qui désormais sont incapables de servir, et ceux dont la guérison doit ôtre tellenjent longue et difûcile qu'il leur faut un changement d'air et des localités paisibles^

Notre ambulance provisoire se composait de trois tentes : une pour la visite et le pansement des édopés; et ces mêmes éclopés se réfugiaient dans les deux autres en attendant le départ des litières, des cacolets et des fourgonspour J'ambulance divisionnaire.

Quand une affaire a été chaude^ les yictimes font queue devant la première tente; ce soir-là, le major ne devait pas manquer de pratiques; mais j'étais l'un des4)remicrs arrivés, le cinquième ou le sixième, je crois; je n'attendis pas longtemps, et je me présentai au pansement en montrant au chiinirgien là balle que je croyais être sortie de mon épaule.

— Holà! dit le major. Tu prétends que ce morceau de plomb est entré dans ton épaule?

— Oui, major, puisqu'il en est sorti...

— Tu prétends que cette balle, en te frappant, t'a fait pirouetter et t'a jeté par terre?

— Oui, major, puisque je me suis relevé.

— Bien raisonné pour un clairon ! As-tu des os, dans ton épaule?

— Oui, major, puisque je sens qu'il y en a un de cassé .

— Eh bien ! ajouta-t-il, si, comma tu le prétends, cette balle est entrée dans ton épaule; si elle t'a frappé avec assez de violence pour le casser un os et te renverser à terre, cette balle, qui est de plomb, devrait conserver des traces d'aplatissement. — Or, elle est encore telle qu'elle était au sortir du moule; ce n'est donc pas elle qui a fait le coup. — Allons, je connais ta carotte. Tu as peur que je n'aille chercher la vraie balle au fond de la plaie, et tu as ramassé celle-ci pour me la faire avaler en pilule. — Approche !

Et j'approchai, car il fallait obéir, et le bourreau^ dilatant l'orifice de ma plaie à Vaide de %otk ^^^ \«5v^^ "i

fouilla longtemps, égratigna mes chauds avec son ongle, et fit craquer des fragments d'os.

La ballp y était encore, car je la sentais remuer. — Elle était entrée dans le sommet du moignon de Tépaule par devant, et avait glissé de haut en bas jusqu'à la moitié de l'arcade dé l'aisselle.

— Ça s'en ira plus tard, dit le major en retirant son doigt sanglant; — puis il me demanda des nouvelles de la fusillade que nous entendions encore au lointain, plaça un peu de charpie sur le trou de la blessure, entoura mon épaule d'une bande de linge et me renvoya en criant :

— A un autre!

J'allai me coucher dans une tente voisine, sur une natte de paille doublée d'un lambeau de couverture de laine grise. — Ce n'était pas si bon qu'un mauvais matelas, mais ça valait encore mieux que rien. — J'y grelottais. J'étais presque nu du haut du corps; car on avait coupé mon tricot pour me panser, et j'avais enlevé ma chemise toute mouillée de sang. L'infirmier me donna une couverture et un verre de vin chaud. Cela me réchaufia au dedans et au dehors, et je me pris à réfléchir sur ma triste position.

Je ne disais plus bono besef, car je souffrais horriblement, et je me désespérais en pensant à cette balle logée sous ma peau.

Mais d'où venait-elle donc, celle qui avait glissi^ àaxis ma aisUn pendant gue je fumais ma pipe chez les An-

glais? Je détachai machinalement ma ceinture, je la déroulai, je regardai, à la lueur du fanal, combien elle était empesée par le sang que j'avais perdu, et je m'aperçus qu'elle était trouée en cinq ou six endroits, et que tous ces trous n'en formaient qu'un seul en réunissant les plis de l'étoffe. Ah ! je compris alors, en voyant ma ceinture ainsi percée, d'où venait la balle toute neuve tombée au creux de ma main. Cette balle, à l'adresse de mon ventre, avait fait fausse route dans les plis de ma ceinture, et sans ma ceinture, j'échangeais mon congé de convalesccDice contre une feuille de route pour l'autre monde !

Tout insouciant que j'étais, je n'en remerciai pas moins le bon Dieu par un grand soupir de contentement.

Je donnerai cette ceinture à ma vieille mère. Elle la conservera comme une relique qui a sauvé la vie à son cher enfant, et elle continuera chaque jour à remercier Dieu pour moi.

Je serais resté volontiers sous cette tente jusqu'au jour; mais les blessés arrivaient en foule, et les premiers pansés devaient faire place aux nouveaux venus, et se diriger en cacolet, en litière ou à pied vers l'ambulance divisionnaire du moulin d'inkermann.

Je préféral|p[ionter à pied les côtes rapides du moulin plutôt que de me hisser comme un panier à provisions sur le bât d'un mulet. Quatre ou cinq camarades légèrement-blessés m'accompagnèrent, et je comparus de^^vl im njuveau chirurgien, avec \e çavVv y^v^ "^X^s'^as.^ ^^

me soustraire aux investigations de son doigt. Je me souvenais trop douloureusement de celui de son confrère. Je lui présentai donc la balle égarée dans ma ceinture^ comme y étant tombée après avoir labouré mon épaule par-dessous l'épidcrme, de haut en bas et dans une longueur superficielle de quelques centimètres seulement.

Il était si affairé, ainsi qiie ses aides, ce brave chirurgien, que mon assertion ne fut pas vérifiée, et qu'après un nouveau pansement, on me classa au nombre de ceux qui devaient être évacués au plus tôt sur les baraques d'ambulance du quartier général.

J'échappais ainsi à une nouvelle torture. Le sondage de ma plaie était inutile, car la présence de ce corps étranger dans mon épaule étant constatée, l'opération de l'extraction n'eût pas été entreprise immédiatement. On ne pratique, aux ambulances divisionnaires, que les 'opérations strictement indispensables, et l'extraction de cette balle pouvait, sans inconvénients, être retardée de quelques jours.

Je p^is place, pour le reste de la nuit, sur un lit de planches, dans une grande baraque qui contenait environ cinquante autres blessés, les uns adossés à la clôture, les autres étendus de leur long et tous en rang, une moitié d'un côté, une moitié de l'autre; si bien qu*au milieu était ménagée, pour le passage des infirmiers et des médecins, une ruelle étroite, bordée par les souliers de ceux qui, comme moi, avaient conservé leurs deux Jambes,,,

Les reflets lugubres d'un fanal planaient sur cette scène. La consigne interdisait les causeries^ et si quelques cris involontaires^ arrachés par la douleur, retentissaient du milieu de cette nouvelle compagnie hors rangs^ de vigoureux coups de sifflet imposaient silence!

Le lendemain matin, le chirurgien en chef de notre corps d'armée passa la visite. Ma plaie, celte fois-ci, fut sondée, la présence de la balle constatée, et il fallut mon- " ter dans un fourgon qui nous traîna au quartier général, où enfin je trouvai un lit.

Je demeurai là pendant cinq jours, soumis au régime de l'hôpital, qui me fit maigrir à vue d'œil.

Chaque matin, chaque soir, le chirurgien m'enfonçait ^ dans répaule un long stylet d'argent, constatait de nouveaux désordres sur le trajet de la plaie, et s'en allait vers un autre blessé, en hochant de la tête et en murmurant de vilains mots à l'oreille de ses aides.

Le peu que je comprenais de ces' vilains mots ne me paraissait guère consolant; il parlait de me désarticuler le bras, le bourreau!! B(mo besef! me désarticuler le bras ! Ah! la mort, plutôt la mort cent fois ! ! !

Et ces gueux d'inûi-miei^ auxquels je demandais ce que c'était qu'une désarticulation, quoique cependant je connusse très-bien ce dont il retouinait, ces gueux-là, pour m'encoui^ager, me répondaient en riant que je ne battrais plus que d'une aile.

Ma convalescence devant être très-longue, on décida que l'opération serait lenlée tocvs» xssv \lq;^>\.^ ^vi.^'feKîf^-

phore, et le sixième jour de mon arrivée au quartier général, je reçus ordre de trôner sur un cacolet pour me rendre à Kamiesh , ^'où un bateau à vapeur me transporterait à Constantinoplc .

On me demande tous les jours ce que c'est que Kamiesh, ce que c'est que Balaklava, et parce que j'ai séjourné pendant sept ou huit mois en Crimée, on veut que je connaisse les mystères et les détours de ces deux cités, qu'on se représente ici comme des garnisons à bonnes d'enfants. — Mais je ne suis entré qu'une seule fois dans Kamiesh, notre Paris de là-bas, et c'est afin de m'y embarquer en qualité de blessé ; et je n'ai jamais

• vu, même de loin, le Londres des Anglais, Balaklava. — C'est que le zouave de Crimée habite le grand air encore plus que le zouave d'Algérie. En Algérie, nous trouvions, au retour d'une campagne de quelques semaines, bons gîtes et bonnes mines d'hôtes. Ici, la tente ou la baraque pour logis; une nuit sur trois, les tranchées pour garnison ; et la campagne, toujours la campagne active, sans repos, sans halte et sans quartiers d'hiver.

J'ai sonné la marche , ainsi que mon camarade Fritcher, de Gallipoli à Andrinople et d'Andrinople à Varna, pendant vingt-cinq grands jours d'étapes, avec le choléra dans notre sac, et j'ai recommencé d'Eupatoria au plateau de Kersonèse, et j'ai continué jusqu'à ce joiu* sans jamais quitter nos campements et nos tranchées. La cité de Kamiesh m'était donc aussi inconnue que

Jcs cités de la iune^ jusqu'au momenV où x''^ ^?>\xvoïi ca-

trée en cacolet, et du cacolet il fallut aussitôt descendre dans le chaland qui transportait en bloc trois cents blessés sur un navire anglais à vapeur, la Lady Jocelyn, chauffant déjà pour le Bosphore.

Je ne saurais dire quelle émotion je ressentis en quittant pour toujours cette contrée où je laissais tant d'amis derrière moi... vivants et morts ! -

ni

Lady Jocelyn. — La traversée. — Mon camarade. — Notre chambre à coucher. ^Le Rosse parisien.-'Les bottes russes.— Le Bosphore.

La Lady Jocelyn était un de ces grands bateaux anglais à hélice, frétés par le gouvernement pour porter en Crimée des hommes, des chevaux et du matériel de guerre. On utilisait son retour avec un chargement de trois cents infirmes , malades et blessés , à la consignation des hôpitaux de Constantinople.

Or, soit dit en passant, le Grand Turc fait fort bien les choses; nous lui avons demandé des hôpitaux et il nous a donné les siens, et comme ils ne nous suffisaient pas, il nous a donné encore ses casernes, ses monuments, ses palais et jusqu'au jardin de son sérail (le vieux sérail , entendons-nous, celui d'où l'on a licencié toutes les dames).

Si j'avais supporté sans ti^op jurer le supplice du cacolct réglementaire^ depuis le quartier général jusqu'à Kamiesh^ c'est que j'espérais retrouver un peu de bienêtre et quelques aises à bord de la Lady Jocelyn, installée sans doute en ambulance à vapeur. Je ne pouvais croire qu'on y entasserait pêle-mêle trois cents infirmes, comme on avait entassé nos bataillons en bonne santé sur le vaisseau de ligne qui nous conduisit, voilà un an, de Stora à Gallipoli; ce dernier voyage dura dix-sept jours à la voile, et pendant les dix-sept jours et les dixsept nuits, le plancher du pont et des entre-ponts nous servit de lit de camp.

Mon calcul était faux, mon espérance folle. Arrivés sur le JocelyUy nous demandons où est notre logement. — Là, répond le master, en frappant du pied sur le tiliac, là; et de sa main il délimite notre place depuis le pied dû grand mât jusqu'à la poulaine.

— C'est bon pour le jour. Et nos lits pour la nuit, où sont-ils?

— Là encore, fit-il en nous indiquant du pied le même espace.

— Quoi! ni couverture de laine ni matelas?

— Eu voilà de$ matelas; -^ et il nous montra une boxe à mulets comme celle-ci, toute remplie de couvertures de laine entassées, humides, tachées de sang et souillées d'immondices.

— Et si la pluie tombe ?

A cette question û ne répondit rien , mais il se prit à

rire d'un gros rire narquois et niais à la fois^ comme pour dire : — Ça m'est égal.

— Et le &oid de la nuit^ comment nous en garantir? Même rire encore.

— Quoi ! tous ces blessés^ tous ces hommes aux membres fraîchement coupés^ vont voyager en plein air et ballottés par le roulis sur le tillac de ce navire jusqu'à Thopana^ où on les conduit?

Il répondit oui par un mouvement d'épaules.

^ Ah ! c'est horrible^ cette façon tout anglaise de tiunsporter des blessés.

— Consolez-vous^ les amis, dit un Anglais qui écorchait notre belle langue, consolez^vous : le devant de la cale est libre. Vous y aurez une litière de paille, épaisse de dix mètres, au-dessus de la re^iration... et d'ailleurs le voyage ne durera que trente-six heures; patience donc.

Et il nous fallut prendre patience. Nous étions encore plus mal à l'aise que sur le Nil; les individus doués de solides poignets avaient seuls la faculté de descendre dans l'Eldorado de la cale.

Vous m'avouerez que cette manière de traverser les mers n'est pas des plus confortables, smtout pour des individus comme nous, qui, la plupart, sont privés d'un membre ou d'une moitié de membre, affligés de plaies béantes, et enrichis d'un noyau de prune ou d*im fragment de projectile logé sous la peau.

Ah ! quel enfer, que l'enfer da efea (çasxttr^^^^^sKè^CV^s^

de traversée de la Kersoncse au Bosphore î Heureusement que le temps se maintint au beau! — La plus petite tempôte eût emporté des pelotons de fiévreux et de dyssentériques !

Moi qui, en ma qualité d'Africain et de zouave, suis habitué à me créer du confortable partout où je me trouve, j'eus bientôt saisi d'un coup d'oeil l'ensemble de la situation et calculé tout ce que je pouvais en tirer de bon. Je choisis ma chambre à coucher comme je l'ai choisie ici, isolée du contact et de la vue des profanes ; et afin de m'assurcr des rations privilégiées, je liai connaissance avec le maître cuisinier, en lui soutenant que je l'avais déjà connu .en Amérique ; il ne comprenait rien à mes paroles, ce brave Anglais, mais il n'en faisait pas moins signe qu'il entendait le français, et que, désormais, nous étions amis à la vie, à la mort.

Mes plans tirés, il me fallait un aide pour les mettre à exécution ; je fis donc un traité d'alliance offensive et défensive avec un camarade du !•' de zouaves, qui n'avait plus qu'une jambe; ses deux mains serviraient à panser ma blessure et à faire notre ménage, tandis que mes deux jambes auraient le département du dehors ; c'était mettre en action l'apolc^ue du cul-de-jatte clairvoyant et de l'aveugle ingambe, formant un être complet par association.

Ici je me suis associé avec un chasseur à pied, dont le major ferait bien de réparer la santé.

— Attention l dis-je à mon camarade, et plaçons-nous

en faction de chaque côté de la boxe à mulet, dont on retire les couvertures de laine pour les distribuer aux passagers ; attention 1 et quand la boxe sera presque vide et que j'y aurai pénétré, tu repousseras d'un vigoureux coup de poing les envieux qui voudi^aient s'y loger à notre suite.

Ce qui fut dit fut fait : — un quart d'heure après notre départ de Kamiesh, j'avais déjà transformé la boxe en chambre garnie : trois ou quatre couvertures adroitement chipées par les deux mains de mon associé, pendant la distribution, puis reployées in-quarto et étendues sur la partie du tillac circonscrite par la boxe, y jouaient le rôle du plus moelleux tapis de Perse; au fond de l'appartement, nos deux sacs, emmaillottés dans une autre couverture, devaient servir de divan le jour et d'oreillers la nuit ; une autre couverture, enfin, placée comme sttr un chevalet sur la charpente de la boxe, nous garantissait du vent, du soleil et de la pluie; de sorte que, quand le boiteux et moi nous étions las du grand air, nous rentrions chez nous, nous fermions notre porte et faisions une partie de brûle-gueule, assis en vrai pachas sur nos coussins, jusqu'à ce que, l'heure de dormir nous prenant, nous allongions, moi mes deux jambes et lui la sienne.

Quand on sonnait la soupe, j'allais à la distribution poiu" nous detix et ne manquais jamais de carotter au retour ma connaissance d'Amérique ; comme je vous l'ai déjà dit, le camarade me Ten^.a\V,\\î\^\x^'sv,'^^\v^^^'^^

gent de petits services, et quand je pensais qu'au sortir de rhôpital de Péra^ il me faudrait passer dix jours à la mer, de Stamboul à Marseille, je ne désirais rien tant qu'un pareil compagnon de voyage pour associé, et une boxe pour cabine.

Grâce au père Mdry, mes souhaits sont exaucés.

Deuxt)lèssés ne se rencontrent jamais sans se dire leurs aventures et leurs espérances.

Le zouave du !«' régiment ne jouissait plus que d'une seule jambe depuis la nuit du 31 janvier au 1®' février. Un boulet de canon, trouvant son mollet sur son passage, le lui avait emporté, et le chirurgien n'avait eu ensuite qu'à régulariser la coupe. Il sortait maintenant des baraques du quartier général après complète guéri- ■son^ et devait être, aussitôt notre arrivée à Gonstantinopie, transbordé sur le paquebot en partance pour la France.

Nous étions tous les deux dans le même cas. Personne ne nous avait vus tomber dans le combat^ et chercher à nous relever pour combattre encore; aussi notre nom ne figurait-il sur aucun rapport, et n'étions-nous portés ni pour la croix d'honneur, ni pour la médaille.

Ma foi, je ne me lamentais pas trop de cet oubli. Je n'avais fait que mon devoir, rien que mon devoir, et obéi à mon chef et à ma consigne. Eh bien I suis-je donc plus brave, plus méritant, parce qu'une balle de nuit est venue me couper le sifflet? et lui, est-il passé héros, depuis gu'il est orné d'une quille? Si on décorait

tous les blessés^ et surtout les blessés par armes à feu^ il y aurait plus de lâches ennobanés que de braves; quant à nous donner un logement à l'hôtel des Invalides^ c'est difTérent. On le doit, ce logement, à celui qui n'a pas de gîte. Supposons que je suis maître de danse de mon état; — vous me faites perdre les deux jambes au service de la patrie : il est de toute justice que vous m'aidiez désormais à parcourir le chemin de la vie.

Cependant, les circonstances dont nos blessures furent accompagnées sortent quelque peu de la ligne commune. Vous vous souvenez que quand je me relevai avec Tépaule cassée, je voulus encore sonner la charge, et que la terre qui obstruait l'embouchure de mon clairon m'en empêcha. Certainement, le général qui m'eût vu alors dans de telles dispositions n'eût pas manqué de signale^ ma conduite par un ordre du jour à l'armée; mais que j'aille donc maintenant raconter la chose : qui me croira?...

Mon camarade du !•' régiment, lui, était resté comme mort pendant une nuit et une matinée sur le champ de bataille; on le releva au moment de la trêve, et, coïncidence singulière, il se trouve que ce jour-là, je remplissais les fonctions de clairon parlementaire ; et il ne blaguait pas, mon camarade, <:ar je me souvenais très-bien des circonstances de cette suspension d'armes.

Elle avait eu lieu à dix heures du matin, à.gauche de nos tranchées et auprès du grand cimetière. Un canœinier éleva au-dessus du parapet un teo\XN^Qïi«xk\sfi^^^sîûss5^

flottait un grand moiceau de toile blanche, et Tofficier m'ordonna de sonner : Cessez le feu. Je sonnai, et à droite et à gauche, pareille sonnerie retentit au loin sur toute la ligne.

L'ofûcier rejoignit alors sur le parapet le canonnier qui tenait toujours en Fair son drapeau; là, je donnai quatre appels, et aussitôt un pavillon blanc apparut sur je bastion de la Quarantaine, et la fusillade ayant cessé des deux côtes, nous nous avançâmes le long du cimetière à la rencontre d'un officier russe, qui venait à nous accompagné d'un soldat porteur, lui aussi, d'un drapeau blanc. Ces messieurs, arrivés à quelques pas l'un de l'autre, se saluèrent, échangèrent leurs dépêches, puis se séparèrent après s'être serré la main. Pendant ce tempslà, j'avais donné une chique au soldat de Nicolas, qui ne cessait de dire : Bono ! bono ! hono !

Nous rentrâmes alors dans nos lignes, et tant que le pavillon blanc resta hissé à la tête du mât sur le bastion de la Quarantaine du côté des Russes, et sur la maison du Clocheton du côté des Français, les escouades de corvées travaillèrent à ensevelir les morts de la nuit. Cette trêve dura trois hem*es, et j'entendis alors raconter que Ton ramenait vivant àTambulance im zouave trouvé enfoui sous un monceau de Russes. Il lui manquait une jambe emportée par un boulet. Grâce au froid, Ù n*était pas moi*t, car le froid avait arrêté la perte du sang. — Eh bien, ce pauvre diable enterré sous les Cosaques, c^éài/i mon compagnon de boxe sur ]a,Lady Jocelyn,

Les flâneurs^ les curieux venaient souvent nous y rendre visite; nous ne les recenons pas au salon^ mais nous leur permettions de s'accouder au dehors^ et de causer avec nous jusqu'à concurrence d'embêtement réciproque.

Un jour, je me trouvai des plus étonnés quand un prisonnier russe (on en conduisait une trentaine sur les pontons de la Corne d'or) vint nous souhaiter le bonjour. Je crus d'abord avoir affaire à un déserteur^ mais il se hâta de nous dire qu'il était domestique d'un officier russe prisonnier et blessé comme lui, et qu'avant la guerre il avait habité Paris.

Ce Russe n'était pas sale, dégoûtant, hideux, triste et sombre comm)e les auti'es. A];i contraire, vif, déluré, joyeux et babillai'd, il semblait . regarder comme une bonne fortune sa position de prisonnier de guerre qui i lui permettrait de revoir la France.

Autant il nous témoignait d'amitié, à nous autres troupiers français, autant il manifestait de haine contre les blessés anglais qui faisaient partie du convoi.

Quand je lui demandais des nouvelles de la garnison de Sébastopol et da ses moyens de défense, il devenait tout à coup sérieux et réservé, et si j'insistais/ en lui disant que nous y entrerions bientôt, il souriait ironiquement et répliquait :

<— Si Totleben le veut.

Tolleben, vous savez, c'est Tingénieur chargé de la défense de Sébastopol, un tout jeune homme, dit-on.

Ce Russe, domestique etamoiViè^m^v^xv^^^^Nv^^^^^^sc^*

sait beaucoup quand il était en verve de se moquer des superstitions de ses compatriotes; il nous expliqua ainsi les causes de la guerre actuelle^ telles que le peuple russe les comprend :

— Vous vous battez pour une cause politique, vous autres Anglais et Français; nous. Russes, nous nous battons pour une cause divine. Voici pourquoi nous avons pris les armes : les Turcs ont massacré l'évêque et les prêtres russes de Jérusalem; Dieu, indigné, a envoyé une sotnhias d'anges pom* enlever de là le tombeau de Notre- Seigneur Jésus-Christ et le suspendre en l'air loin de la terre souillée, et il a chargé le czar de venger ce sacrilège des païens. L'empereur Nicolas a obéi à Dieu et déclaré la guerre aux impies. 11 est mort, mais Tempereur Alexandre continuera la guerre, et sera nécessairement vainqueur des païens turcs et des chrétiens inQdèles qui les défendent. Oui, il sera vainqueur, à Taide du ciel, et entrera à Jérusalem à k tôte de toutes ses armées. Le tombeau de Notre-Seigneur- Jésus-Christ redescendra alors à sa place; toutes les phalanges, tous les Pulks dos anges se rangeront sur le passage des troupes russes et leur présenteront les armes, et alors le czar sera maître du monde entier, qui, revenu de ses erreurs, se convertira à la foi orthodoxe.

Ce prisonnier russe avait appris le français à Paris même, où son maître séjourna pendant plus de quatre années; il connaissait le monde des théâtres, et nous racontait diverses aventures assez scabreuses des dames

les plus célèbres de l'époque (1848); mais ces aventures étaient sans intérêt et sans sel pour moî^ encore enfant quand elles défrayèrent la chronique scandaleuse du jour, et qui depuis n'ai vécu que de la vie des camps. Aussi, ne faisant nul cas des révélations de ce domestique d'un prince débauché, je remettais toujours notre conversation sur la guerre de Crimée; mais lui se transformait dès mes premières questions, et de valet babillard devenait soldat circonspect. A peine pouvait-on lui ' arracher quelques confidences sur les coutumes de ses compagnons; il niait le knout comme punition disciplinaire; il niait aussi qu'avant le combat on distribuât aux soldats des rations extraordinaires d'eau-de-vie de grains, rations assez fortes pour enivrer des bataillons entiers; et cependant j'étais bien sûr d'avoir vu des Russes tellement ivres qu'ils se laissaient faire prisonniers sans résister, lors des attaques d*embuscades.

— Est-il vrai, lui demandai-je, que, même pendant les plus grands froids de cet hiver, les Russes s'avançaient pieds nus vers nos parallèles, afin de surprendi*e nos travailleurs de nuit?

— Jamais, répliqua-t-il, jamais. . •

— Et cependant , quand l'armistice sonnait pour l'ensevelissement de*s morts, j'ai remarqué souvent que la plupart des ccCdavres russes n'avaient plus de bottes.

— C'est que vos maraudeurs venaient les leur enlever avant le jom*.

60 SOUVENIRS D'UN ZOUAYB

— Oh I non^ rdpondis-je indigné, jamais les zouaves n'ont commis un pareil sacrilëge. '

— Les zouaves, c'est possible; mais il 7 a d'autres soldats que les zouaves dans les armées an^o-françaises.

-T- 11 a raison, le Moscovite, dit une vaille moustache de la légion étrangère, un manchot dans mon genre, qui s'était arrêté près de notre boxe et nous écoutait causer; il a raison. — Tenez, je porte aux pieds une paire de buttes provenant du régiment des chasseurs d'Okhotsh : je l'ai ramassée après le combat de huit heures du 13 mars. Ces bottes sont meilleui^es^e nos souliers, et presque tous les hommes de la légion sont ainsi chaussés.

Fameuse marchandise que ces bottes! cuir souple et solidement cousu! Ça vaut dix paires âtà souliers d'ordonnance!

Le rouge de la honte me montait au visage, il le comprit et ajouta :

— Nos bottes vous font rougir I Donnez-moi alors l'atliesse de votre cordonnier. Ah! jeune homme, jeune homme! cette pudeur vous honore, mais avec elle on attrape des rhumes. Comment! vous avez cru dans vos campements que ces messieurs de Sébastopol voulaient entrer dans les parallèles comme les musulmans entrent dans les mosquées, après avoir déposé leurs chaussures a la porte! Merci ! vous ne comprenez donc pas que les farceurs de la légion ont semé ce cancan pour cacher leurs maraudages de bottes?...

— yjdis comment alliez-vous déchausser les Russes?

— Ah I voilà : sitôt que vous autres clairons vous aviez, après la victoire, sonné la breloque, et que, rentrées sous la tente, les divisions du siège dormaient jusqu'au jour, sauf les grand'gardes, les sentinelles, les travailleurs et les bataillons de service et de réserve, — quatre ou cinq volontaires de chez nous par compagnie sortaient de la parallèle, et rampant à plat ventre, se glissaient en silence vers le lieu du dernier combat.

Nos sentinelles les prenaient pour des enfants perdus et les laissaient passer; un quart d'heure après, plus ou moins, selon les distances, les savetiers, ainsi nous les nommions, revenaient avec un chargement de bottes, qu'on réunissait ensuite dans une même baraque, et où chaque camarade choisissait chaussure à son pied, moyennant une somme de quelques centimes, déposée dans une tirelire, trésor particulier de la légion, dont remploi sera fixé après la campagne.

D'abord, nos che£s ne savaient que penser en nous voyant si bien chaussés, car il faut vous dire que la garnison de Sébastopol semble avoir été habillée et chaussée de neuf tout dernièrement.

Nos officiers supposèrent qu'un spéculateur de Kamiesh faisait crédit à la légion; mais la mèche fut bientôt éventée, et dans l'intérêt de notre santé ils fermèrent les yeux.

Nous tenons en même temps boutique pour les mal chaussés des autres corps, et, soit dit en passant, de hauts personnages nous ont honoté.^ ^^ \evsx ^^\!5m^^.

C'est que, voyez-TOUs^ jeune homme^ ce cuir de Russie est si souple et si solidement cousu!

Et le vieux légionnaire nous tourna le dos^ et s'en alla causer avec un autre individu de son régiment^ espèce de géant revêtu d'un grand paletot en peau de chèvre blanche. Ce paletot ressemblait si peu à nos vêtements d'hiver, que je ne pus m'empêcher de lui attribuer une origine étrangère, la même peut-être que celle des bottes d'Okholsh; vous verrez plus tard que je n*avais pas tort.

La Lady Jocelyn s'avançait toujours pendant nos causeries, et grâce à ce que nos matelots appellent un temp$ de demoiselles, elle traversa la mer Noire et descendit le Bosphore aussi tranquillement que le bateau à vapeur du quai d'Orsay descend la Seine jusqu'à Saint-Cloud.

Je trouvais même qu'elle descendait trop vite, et ne me laissait guère le temps d'admirer ces jolis palais, dont les façades badigeonnées de jaune, de vert et de rouge se reflètent dans les eaux bleues du canal.

— Quels beaux casernements! On aiuraitlà des princesses pour cantinières, disaient les camarades, aiYinant leurs moustaches, et croyant que les odalisques, l'œil au judas des épaisses jalousies des fenêtres, les regardaient passer.

Le fait est que parfois on voyait briller quelque chose d'ardent, d'igné, dans le noir de ces judas, aussi grands et aussi ronds que le trou d'un boulet de vingt-quatre.

Ce panorama du Bosphore était nouveau pour moi, puisque le vaisseau de ligne qui transporta le régiment

d'Afrique en Orient nous débarqua à Gallipoli, d'où j'ctai€i remonté par terre jusqu'à Kustendji.

Quarante-huit heures après notre départ de Kamiesh, nous débarquâmes à l'échelle de Thopana^ à deux pas de l'arsenal. On nous exempta de la quarantaine; des employés de l'intendance^ des sergents infirmiers nous attendaient^ et je crus un instant avoir mis pied sur la terre de France, en voyant messieurs les gendarmes qui s'emparèrent des prisonniers russes pour les conduire, me dit-on, sur im des vaisseaux rasés au fond du port.

Je dis adieu à mon ami le Russe parisien. 11 m'a donné rendez-vous sur le pont Neuf, au pied de la statue de Henri IV, six mois, jour pour jour, après la signature de la paix ; — heure de midi.

Il n'y aura rien d'impossible à cette rencontre future, si nous ne partons pas tous deux pom* l'autre monde, — lui, emporte par les misères de la captivité sur un ponton, — moi par suite de la désarticulation de l'épaule dont je suis menacé.

Je me sépaiai aussi de mon camarade de boxe, qui fut obligé de prendre place sur un brancard, ainsi que beaucoup d'autres infirmes, tandis que ceux qui, comme moi, pouvaient marcher à pied s'engagèrent dans les rues étroites et escarpées conduisant de Thopana au grand hôpital de Fera.

Constantinople. — L'hôpital. — La salle Sainte-Marthe. — Sœur Prudence.— Ma balle me quitte.— Les groseilles de cuivre.— L'opération. — L'obéissance. — Maladie de sœur Prudence. — Délire.

J^avais beaucoup de peine à me croire dans la capitale du Grand Turc ! Quelles sales rues^ quelles vilaines maisons, quelle tristesse et quel silence I 11 est midi, et Ton dirait qu'il est minuit.

Ah ! comme je les secouerais, ces endormis d'Osmanlis, si je pouvais entonner sur mon clairon un motif de circonstance, avec mon camarade Fritcher!

Les portes, les fenêtres, les lucarnes, tout est fermé comme dans nos logis abandonnés. — Seulement, apparaissent, de distance en distance, quelques boutiques d'épiciers, de marchands de tabac et de pipes. Les vénérables trafiquants fument un chibouck, assis sur leurs talons au-dessus de leiu* comptoir, et ils n'ont pas l'air de se douter qu'une escouade de héros défile en leur présence.

Les chiens seuls nous font l'honneur de s'émouvoir à notre approche. — Ils pénètrent, en grognant, jusque dans nos rangs. — Ils nous flairent avec convoitise, et semblent deviner dans nos rangs le moribond qui succombera bientôt et dont ils pourront ronger les membres enterrés à la turque.

Je TOUS dirai plus loin comment on enterre à la turque.

Plus d'un boiteux^ parmi nous^ prendrait volontiers la mesure de son bâton sur leur échine; mais le sergent nous prévient qu'il est sévèrement défendu de frapper ces ignobles et dégoûtants roquets. On les vénère ici comme chez nous on vénèrqjes hirondelles et les cigognes.

Drôle de pays^ où il est permis de bâtonner un homme et défendu de bâtonner un chien!

EnQn^ nous arrivâmes au haut de laH^olline^ devant ce grand hôpital que le sultan nous a livré, prêt à recevoh' douze cents blessés.

En y entrant 9 on croirait entr^ en France. 11 n'y a plus rien de turc que les bâtiments; le matériel, les lits de fer, les matelas, les couvertures, les draps, tout est européen, tout est briUant d'ordre et de propreté.

Me voici donc à l'hôpital pour la première fois depuis que je suis soldat. Que n'ai-je échappé aux balles de Crimée, de même que j'échappai aux fièvres d'Afrique! Sortbai-je de là vivant? Et si je sors vivant, posséderaije encore ce bras gauche que les bourreaux menaçaient d'abattre dans les ambulances du quartier général?

— Ma foi, si je dois mourir, dlsais-je en regardant autour de moi, j'aurai du moins la consolation de me croire en France; — tout ici me la rappelle, — c'est comme au Val-de-Grâce. Cette salle, où mon ht, entouré de blancs rideaux, partage avec le lit d'un autre blessé le devant d'une embrasure de leiièVc^,^' ^'^VNs^.'î^^'^^s^^-

n . tOUVENIRS D'UN ZOUAVE

Maiihe. Voici, à gauche, en entrant, la table où Tinfirmier-major fait ses écritures ; — à droite, le grand fauteuil de paille où veille, de nuit, le premier InGrmicr de garde, et au milieu des ruelles, un long, épais et large ruban de serge verte se déroule sur le parquet, afln d'assourdir le bruit des pas des visiteurs et des gens de service. Au pied de chaque lit et en dehors est appendue à la tringle du haut la pancarte de chaque soldat malade.

Au fond de la salle brillent, vert et or, sur la muraille blanche, le croissant et le monogramme du sultan.

Au-dessus, un grand christ, les épaules surchargées de buis bénit, penche sa tête et étend les bras vers -les martyrs de la guerre, et sœur Prudence, l'ange consolateur, apparaît...

Je vivrais mille années, que, pendant ces mille années, son souvenir me ferait battre le cœur. — Était-elle jeune, sœur Prudence? je n'en sais rien. — Était-elle belle? je l'ignore. Nous ne la regardions pas des yeux, nous ne la connaissions que par le cœm*, et les plus endurcis, les plus bandits d'entre nous obéissaient, enfants dociles, à celte reme de la charité.

Le médecin en chef de l'hôpital, qui s'était intéressé à moi dès la première visite, m'avait spécialement recommandé aux bons soins de sœur Prudence. Mais sa recommandation fut inutile , car cette sainte femme nous dispensait à tous également les trésors de son inépuisable bonté.

Je puis dire que je lui dois la vie. Sans elle, sans le

doux esclavage auquel elle me réduisit^ jamais ma nature impatiente^ abrupte et indomptée^ mon caractère brusqué et bizarre, mes allures de clairon d zouaves, n'eussent pu se plier pendant cinquante-deux jours à Tuniformité, à la tranquillité, à la docilité de la vie d'hôpital, conditions indispensables pour la guérison d'une , blessure aussi dangereuse que la mienne.

^. Elle commença par me faire jurer ma parole d'hon- ' neur que j'obéirais au chirurgien en chef, qui me don- ^ nait une position à garder dans mon lit et me défendait d'en changer jusqu'à la prochaine visite.

J'avais l'habitude de transgresser cet ordre, et c'était en vain que l'opérateur, mon épaule une fois placée sur Toreiller, traçait autour d'elle sur le drap une ligne au crayon que je ne devais plus dépasser.

Cel# position forcée de l'épaule avait pour but de donner à ma blessure une déclivité telle que la balle, entraînée par son propre poid?, sortirait d'elle-même hors de la plaie. Mais aussitôt la visite terminée, je me relevais de cette faction. J'efiTaçais avec de la mie de pain le cercle de convention, et le lendemain matin, j'en traçais un autre semblable.

La bonne sœur, toujours vigilante, ne tarda pas à éventer ma supercherie. Mais au lieu de porter plainte, ce qui m'eût attiré une punition, elle intervint, comme je vous l'ai dit, en engageant ma parole de soldat, qu'elle estimait devoir être aussi sacrée que celle d'un général.

Je lui obéis donc, et le 1 amY^xiTûa^c^L^^^N^Nx^^^^-»

dans la charpie de mon pansement^ cette balle maudite qui mettait ma vie en danger.

Elle était de l'espèce cylindro-coniqpie et n'avait rien d'extraordinaire.

Le chirurgien, ne pouvant l'extraire de son terrier, avait craint d'abord qu^elle ne fût armée de cinq pointes. Les Russes nous en envoient parfois de semblables, et nous avons perdu un de nos officiers blessé au bras par un de ces terribles projectiles.

Le membre où elles pénètrent ne peut être sauvé. i L'amputation est inévitable, et vous savez qu'on n'en revient pas toujours, d*une amputation.

J'ai entendu dire que ces bons Russes ne se contentaient pas toujours de ces balles à cinq pointes, et nous expédiaient aussi de petites balles de cuivre, rondes, creuses et percées d'un trou. Ces balles ne sifoSit pas conmie les autres : elles chantent en traversant l'espace, elles sont mélodieuses, et quand elles passent non loin de vous, on croirait entendre les vibrations d'une immense corde de harpe, tendue depuis le canon de la Minié d'où elles sortent jusqu'au but qu'elles atteignent.

Nous nonunions ces balles des groseilles.

Ces groseilles de cuivre se brisent en faisant blessure; leurs fragments nombreux s'éparpillent dans les chairs et glissent jusqu'aux gros vaisseaux, qu'ils perforent; le chirurgien ne peut jamais extraire les débris multiples de cette balle réduite en paiUelies> et le blessé meurt,

non pas seulement de sa blessure^ mais gangrené ou empoisonné par Toxydalion du projectile.

On prétend que notre général en chef a fait signiGer à Osten-Saken que si les carabines des soldats russes lançaient encore des balles de cuiyre^ il y répondiiiit par des fusées asphyxiantes. — Une seule de ces fusées tombant sur un corps d'armée peut tuer instantanément des milliers de soldats.

Je reviens à mon individu^ à moi-même.

La balle une fois dehors, le chirurgien put lever à son aise les plans de Tintérieur de ma plaie et de mon épaule, et après avoir tout calculé, tout raisonné, les bonnes et les mauvaises chances, il annonça qu'il ne me désarticulerait pas le bras, mais retrancherait une partie déjà nécrosé, c'est-à-diree pourrie, gâtée, de la tête de Tos qu'on appela humérus.

Les bistouris, les couteaux, les scalpels, les scies, les pinces, les ligatures, la charpie, tout est prêt dans le plateau que porte un in6rmier. Le chirurgien relève sa manche de chemise. Sœur Prudence, accoudée sur mon chevet, soutient ma tête par derrière et murmure à mon oreille une prière où résonnent les mots de courage et de confiance en Dieu, et un aide approche de mes narines un tampon de ouate imbibée de chloroforme.

— Pardon, major, m'écriai-je en détournant la face et en repoussant de ma main restée libre la main de l'endormeur; pardon, je me sens la force de rester éveillé.

— Non, je veux que vous AoncÀftx. *

— Suis-je donc une femme depuis que je suis entré à l'hôpital?

— 11 ne s'agit pas de savoir si vous êtes une feihme ou un zouave, je veux que vous dormiez.

— Mais je sonnerais plutôt la charge !

— Assez causé!... ajouta-t-il, impatienté. Dormez! le sommeil, et non le courage, me garantit que vous ne ferez aucun mouvement involontaire capable de compromettre la réussite de l'opération.. . Dormez!

J'hésitais... Je m'indignais qu'on osât suspecter mon sang-froid... Je rougissais de honte en pensant au chloroforme... Il me semblait que je déshonorais le; corps des zouaves, et j'allais encore une fois répéter que je voulais être opéré sans cliloroformisalion, lorsque sœur Prudence me dit tout bas :

— Dormez, enfant, dormez. ♦ Et je me laissai faire.

Je n'ai gardé qu'un souvenir confus de tout ce qui dut se passer alors... Mon insensibilité n'était pas complète... car je sentais qu'on tailladait mes chairs dans le vif... Je sentais que la lame tranchante et froide de rmstrument y pénétrait, tantôt profondément, tantôt en contournant les bords de la blessure; mais je ne souffrais pas, je n'avais pas conscience de la douleur, et mon sang, que je voyais couler (car mes paupières n'étaient qu'à moitié closes), me semblait être aussi limpide, aussi incolore que de l'eau... On parlait autour de moi; le chijurgien ejc^Jiguait sans doute à quelques auditeurs, ses

confrèjres, sa manière d'opérer, mais je n'entendais rien qu'un bourdonnement confus, au milieu duquel se révélait à mon oreille une voix bien douce, la voix de sœur Prudence, qui ne cessait de dire :

— Courage, enfant, courage !

La douleur, une atroce douleur fa'dlit cependant me réveiller, quand la scie attaqua la tête de l'humérus. Les saccades imprimées à cet oà du bras se répercutèrent dans tous mes membres; je tressaillis, et j'allais pousser un cri de torture, si la main de Tendormcur, toujours remplie de coton imbibé de chloroforme, n'avait scellé de nouveau mes narines et ma bouche.

Quand je revins complètement à moi, il me sembla que je sortais d'un long sommeil. Jene savais où j'étais, et je dus réfléchir et interroger mes souvenirs avant de reconnaître mon lit, cette blanche guérite près de laquelle j'aperçus, par les rideaux enti^uverts, sœur Prudence en sentinelle et me menaçant du doigt, car je voulais me soidever pour la saluer.

— C'est fait, me dit-elle, et bien fait; mais ne gâtez rien maintenant en vous remuant sans cesse.

— Merci, ma sœur.

Et je tendais vers elle mon bras droit, car l'autre était plus que jamais prisonnier dans les bandages.

— Immobilité complète; silence les premiers jours, et le demi-quart pour régime : telle est ma consigne, ajoulat-elle, et vous voyez qu'elle est encore plus sévère qu'avant l'opération. Vous y obé\rex,iûL'c5>\.-^^\as»1

— Suis-je donc une femme depuis que je suis entré à l'hôpital?

— Il ne s'agit pas de savoir si vous êtes une feihme ou un zouave, ]e veux que vous dormiez.

— Mais je sonnerais plutôt la charge !

— Assez causé!... ajouja-t-il, impatienté. Dormez! le sommeil, et non le courage', me garantit que vous ne ferez aucun mouvement involontaire capable de compromettre la réussite de l'opération... Dormez!

J'hésitais... Je m'indignais qu'on osât suspecter mon sang-froid... Je rougissais de honte en pensant au chloroforme... H me semblait que je déshonorais le; corps des zouaves, et j'allais encore une fois répéter que je voulais être opéré sans chloroformisation, lorsque sœur Prudence me dit tout bas :

— Dormez, enfant, dormez. ♦ Et je me laissai faire.

Je n'ai gardé qu'un souvenir confus de tout ce qui dut se passer alors... Mon insensibilité n'était pas complète... car je sentais qu'on tailladait mes chairs dans le vif... Je sentais que la lame tranchante et froide de l'instrument y pénétrait, tantôt profondément, tantôt en contournant les bords de la blessure; mais je ne souffrais pas, je n'avais pas conscience de la doulcui-, et mon sang, que je voyais couler (car mes paupières n'étaient qu'à moitié closes), me semblait être aussi limpide, aussi incolore que de l'eau... On parlait autour de moi ; le chirurgien exjjfiqusiii sans doute à quelques auditeurs, ses

confrèîres, sa manière d'opërer, mais je n'entendais rien qu'un bourdonnement confus^ au milieu duquel se révélait à mon oreille une voix bien douce, la voix de sœur Prudence, qui ne cessait de dire :

— Courage, enfant, courage !

La douleur, une atroce douleur fa'dlit cependant me réveiller, quand la scie attaqua la tête de l'humérus. Les saccades imprimées à cet oà du bras se répercutèrent dans tous mes membres; je tressaillis, et j'allais pousser un cri de torture, si la main de l'endormcur, toujours remplie de coton imbibé de chloroforme, n'avait scellé de nouveau mes narines et ma bouche.

Quand je revins complètement à moi, il me sembla que je sortais d'un long sommeil. Jene savais où j'étais, et je dus réfléchir et interroger mes souvenirs avant de reconnaître mon lit, cette blanche guérite près de laquelle j'aperçus, par les rideaux enti-'ouverts, sœur Prudence en sentinelle et me menaçant du doigt, car je voulais me soidever pour la saluer.

— C*cst fait, me dit-elle, et bien fait; mais ne gâtez rien maintenant en vous remuant sans cesse.

— Merci, ma sœur.

Et je tendais vers elle mon bras droit, car l'autre était plus que jamais prisonnier dans les bandages.

— Immobilité complète; silence les premiers jours, et le demi-quart pour régime : telle est ma consigne, ajoutât-elle, et vous voyez qu'elle est encore plus sévère qu'a» vaut l'opération. Vous y obéirez, iv'e?>\r^^\sia»'\.

— J'y obéirai, ma sœur, puisque vous l'ordonnez...

— Et puis aussi de peur que la fièvre des blessés ne survienne et ne vous emporté.

— Je ne le crains pas.

— Le docteur le craint, lui ; ainsi, c'est entendu et convenu entre nous : la diète, le silence et Tinmiobilité.

— Oui, ma sœur.

— Et vous reverrez un jour votre vieille mère, et vous serez une preuve vivante qu'avec l'aide de Dieu, l'art de guérir peut faire un miracle.

J'obéis ; et comment ne pas obéir à sœur Prudence ?

Les jours, les semaines, les mois s^écoulèrent, et sa sollicitude ne s'attiédit jamais. Elle obtenait des blessés de la salle ce que n'en pouvait obtenir la discipline militaire la plus sévère. Un seul de ses regards triomphait de leurs résistances ; un seul de ses sourires les récompensait de leur soumission.

Un matin, elle ne parut pas à la visite : grande rumeur parmi nous I — On s'inquiète, on s'agite ; les ii>ûrmicrs ignorent le motif de son absence. Est-elle partie? i'a-t-on envoyée dans un autre hôpital? l'a-t-on punie parce qu'elle était trop bonne ? 11 faut adresser une pétition à la supérieure de l'ordre, pour qu*on nous la rende.

Nous dememàmes ainsi dans une cruelle anxiété jusqu'à ce que la sœur qui devait la remplacer arrivât à Sainte-Marthe. L'anxiété alors se changea en désespoir ; sœur Prudence était malade ! son dévouement avait usé ses forces.

La tristesse et le découragement s'emparèrent de nous tous^ et dix fois par jour nous faisions demander de ses nouvelles. Tantôt les nouvelles étaient bonnes^ et la gaieté circulait sous nos rîdeaux; tantôt son état inspirait des craintes^ et un morne silence régnait par toute la salle. Son absence faillit même devenir fatale à plusieurs d'entre nous, n y eut des écarts de régime ; le zèle et la surveillance des infirmiers se relâchèrent; moi-même j'éprouvai alors un accident qui ne manquait pas de gravité.

Excusez-moi si^ à ce propos, je vous reparle encore de ma blessure et de Topération que j'ai subie.

Au lieu de me désarticuler ce bras, dont l'extrémité supérieure avait été broyée en partie, le chirurgien en chef de l'hôpital de Péra, divorçant avec la i-outine (il s'exprimait ainsi), voulut essayer ce qu'on nomme une résection, c'est-à-dire enlever seulement la partie avariée de Tos et conserver le membre en place.

n avait donc mis à nu l'articulation de l'épaule et scié et enlevé la pointe de l'acromion, ainsi que tout ce qui était gâlé sur la tête ronde de l'humérus, nettoyé l'intérieur de la blessure, ramené la peau par-dessus, cousu cette peau, pansé le tout, et maintenu mon bras serré le long du corps, espérant que la blessure se cicatriserait au dehors, sans que l'articulation s'enflammât ; espérant aussi (ce qui est arrivé) qu'une fois la blessure cicatrisée, je pourrais faire mouvoir encore mon bras et m'en servir tant bien que mal.

C'était Ircs-hardi de sa part, m'ont dit depuis plusieurs chirurgiens^ et il faut qu'il ait opéré bien adroitement pour ne pas irriter les organes voisins^ et provoquer dans l'articulation une inflammation mortelle.

La plupart des opérateurs célèbres procèdent autrement que M. Méry (c'est le nom du chirurgien en chef de Péra) : ils font disparaître le membre et l'articulation^ pour éviter cette inflammation toujours mortelle. Mais ce moyen par trop radical est, lui aussi, lé plus souvent mortel.

D'autres se contentent d'extraire la balle qui a cause le malheur, enveloppent Tépaule de baudagcs inamovibles et établissent Icui^s pansements de manière que l'air ne puisse pénétrer dans l'intérieur de la plaie; puis ils attendent que, dame nature agissant, les parties perforées de l'articulation s'oblitèrent, se cicatrisent, et que, par suite de ce travail d'inflammation concentrée, par suite aussi de l'immobilité continue, le bras et l'épaule ne forment plus qu'un tout, soudés l'un à l'autre ; de sorte que le bras, n'ayant plus de charnière', ne peut désormais ôlre mis en mouvement, sauf le coude et le poignet, qui conservent leur flexibilité ordinaire.

Cette soudure du bras et de l'épaule se nomme ankylose, et de même qu'on rate souvent la guérison de la désarliculalion, on rate aussi l'ankylose recherchée, et le blessé s'en va en congé définitif chez ses aïeux. M. Méry, voulant m'é viter à la fois les dangers de la désarticulation ûf les désagréments de l'ankylose, et me conserver l'usage

presque complet de ce bras gauche^ avait agi en conséquence.

Je ne sais si je m'explique clairement^ car un zouave ne fait de Tanatomie qu'à coups de sabre; aussi^ je vous prie de me pardonner cette digression chirurgicale.

L'opération terminée^ restait un point très-important, le plus important h, obtenir : la guénson ; -*- et le grand écueil de cette guérison^ c'était une fièvre subite^ une fièvre purulente, une fièvre par résorption du pus qui s'infiltre dans les veines, se mélange au sang et empoisonne le blessé sans coup-férir.

Sœur Prudence nie menaçait de cette fièvre.

Or, afin de l'éviter^ cette fièvre, le chirurgien m'avait donc soumis à un régime des plus sévères.

Tout mouvement brusque m'était interdit. Je devais demeurer couché pendant deux mois, l'épaule blessée placée un peu plus bas que l'épaule en bon état^ afin que le pus de la plaie s'écoulât de lui-même au dehbrs.

Je devais aussi garantir ma sensibilité de toute surexcitation, et il avait recommandé aux infirmiers de garde de l'avertu' au plus vite, de nuit comme de jour, si un commencement de fièvre se manifestait.

Pourquoi donc tant de sollicitude, me direz-vous, pouiun pauvre clairon de zouaves? Un général, un amiral, un monarque, un millionnaire n'en inspireraient pas de plus grande.

Cest que, soit dit en passant, quoique clairon, j'en vaux un peu la peine ; et puis, aux -^eux.d'^^xVaas^&^^'^fiKSNs».

dans le genre de M. Mérvy nous sommes tous égaux devant la science pi devant la soufTranceJ et puis aussi^ l'opérateur de Péra^ me regardant désormais conmie son chef-d'œuvre à lui^ tenait beaucoup à montrer ce chefd'œuvre au monde médical^ et à le montrer vivant surtout, non pas par orgueil, mais comme exemple et modèle à suivre dans l'intérêt de ceux qui am*aient le malheur de recevoir conune moi une balle c^lindro-conique dans l'épaule.

Tant que sœur Prudence fut l'ange gardien de la salle Sainte-Marthe, on observa scrupuleusement les prescriptions du docteur; mais, je vous l'ai dit, dès le lendemain de sa disparition, la discipline se relâcha, le service tomba en désanoi, et l'on s'attrista jusqu'à la démoralisation.

,11 paraîtrait qu'après quelques jours de maladie, et lorsqu'on a perdu la plus grande partie de ses forces, on devient d'une sensibilité outrée, qui peut porter de graves atteintes à la convalescence.

J'éprouvai donc une vive émotion à la nouvelle de la •maladie de sœur Prudence, et, dès le soir même^ l'inûrmier.de garde prévenait le médecin que j'étais en proie ■A un violent accès de fièvre.

Le médecin accourut et combattit énergiquement le retour d'un nouvel accès pernicieux, pendant^lequel, sans nul doute, j'eusse succombé.

Je n'ai eu que cette nuit de mauvaise en deux mois de résidence à Péra.

La folie^ ou plutôt le ddlire, commença au coucher du soleil et ne s'apaisa qu au matin. L'infirmier m'a dit que j*étals alors en proie aux hallucinations les plus bizarres.

Sœur Prudence m'apparaissait sous diverses formes : tantôt parée de fleurs^ vêtue de dentelles^ courtisée, adorée par une foule d'élégants cavaliers, et disparaissant, emportée dans une trombe de valseurs ; — tantôt avec sa grande robe noire et sa gi*ande coifife blanche, traversant un de nos champs de bataille, et ressuscitant du pied les niorts sanglants ; — * tantôt illuminée par les reflets de l'artillerie, et glissant, pendant la nuit, sur les parapets de nos tranchées; — tantôt enfin, cernée de toutes parts par des bataillons russes, sur lesquels nous tombions baïonnette en avant, au pas de charge, que je sonnais, furieux, et que sonnait avec moi mon camarade Fritcher. — Puis, nous la ramenions, triomphants, dans nos lignes, ot je m'éveillais, haletant et baigné de sueur ; — et tout plein encore de ce rêve glorieux, je demandais à l'infirmier un journal, la Prestse, je crois, où j'avais lu cet ordre du jour du maréchal Saint-Arnaud, qui proclame les zouaves les premiers soldats du monde I

Et l'infirmier avait beau dire qu'il ne possédait pas ce joiumal, — j'insistais ; il me le fallait à tout prix, et je ne me calmais que lorsqu'on me donnait un chiffon quelconque de papier imprimé, que je paraissais lire, en improvisant une proclamation qui se terminait par cette phrase : « Les zouaves sont les premiers soldats du monde, » dix fois, vingt fois répétée, yas^ja^^». \û«sasffic^

où^ à bout de mes forces^ je tombais dans un profond sommeil en mumurant encore : Les zouaves sont les premiers soldats du monde 1

Ce sommeil me sauva. La fièvre s'éteignit pour ne pluî reparaître^ et je ne ressentis le lendemain qu'une extrême fatigue dans tous mes membres.

Pour comble de bonheur^ on nous rendit soeur Pru dence^ qui voulait passer le temps de sa convalescence au milieu de ses chers blessés.

Les sœurs de charité.— Le compère matelot.— Les schtschegoleffs.

Que sommes-nous à Thôpital? Un numéro, plus riei qu'un numéro, que d'autres ont porté avant nous et qu d'autres porteront encore, lorsque la santé ou la mor auront fait évacuer les lits.

Ce numéro se substitue au nom de famille, au non d'homme, au doux prénom d'enfance ; le major, l'infir mier, les voisins, ne nous connaissent pas autrement; 1 sœur elle seule proteste, et nous apprend à ne pas oii blier qui nous sonunes; éans elle, le cliififre remplacerai tout à fait le patron. ' '

Quoi de plus sec, de plus triste et de plus navrant que d'entendre dire autour de soi :

— Le sept est au plus ba».

— Le dix est en -délire.

— Le treize est mortl...

Et ce treize^ ce dix, ce sept, c'est Pierre, c'est Jean, c'est François, nos anciens, nos amis, nos camarades du même peloton, de la même compagnie, qui se coudoyaient' avec nous ^ l'exercice et au combat, et qui meurent près de nous sans que leur nom réveille en nous un souvenir, et nous permette de leur dire par la pensée : Adieu, et au revoir là-haut!

C'est en nous appelant comme nous appelait notre mère, que la sœur se fait aimer et obéir. .

Souvent j'entends discuter ici certaines questions relatives aux sœurs de charité. Je ne dis mot, en ma qualité de soldat ; mais j'écoute les arguments des officiers passagers^ et je donne raison à tous ceux qui me rappellent le dévouement de sœur Prudence.

— La sœur de charité, la femme, ange consolateur des hôpitaux, n'est possible que dans le catholicisme, dit l'un.

— Mais les Anglais protestants n'ont-ils pas aussi leurs sœurs de charité? réplique un autre.

— Non I non ! notre religion peut seule inspirer de pareils dévouements !

— Qu'est-ce ^donc alors que miss Nigthingale et les femmes qui l'accompagnent?

— Elles copient nos sœurs. ^

— Soit; mais les copies rappellent si bien les modèles, que, sans les différences de costume, omvt ^^Mxa^gaKwè^

pas les unes d'avec les autres : — Anglaises et Françaises, catholiques et protestantes^ religieuses et séculières, toutes sont également dévouées, également admirables !

— Erreur, reprend le premier, erreur! Non-seulement je rattache exclusivement nos sœurs de charité au catholicisme, mais encore je regarderais leur mission comme impossible ou inefQcace, si elles n*étaient pas soumises aux règles d'une communauté religieuse.

— Ah ! voilà qui est fort I Quoi ! une femme ne pouira jamais faire preuve d'abnégation et de dévouement, en vertu de sa propre volonté et entraînée par le penchant de son coem*! — Il lui faudra s'affilier à une congrégation pour pouvoir pratiquer la charité ! Les congrégations sont par trop ambitieuses...

— Allez donc demander aux Anglais qui sortent des hôpitaux ce qu'ils pensent de leurs saintes infirmières, maintenant que le service médical est organisé chez, eux comme chez nous ! et vous verrez si ceux qui viennent d'échapper à la mort ne bénissent pas le chapeau de paille et le voile vert de miss Nigthingale, comme nous bénissons la grande coiffe et la guimpe blanche de sœur Pmdence.

— Moi, dit un voisin, je suis de l'opinion de Béranger, je crois que

. . . Qn peut sécher les pleurs Sous la couronne du martyre Ou sous la couronne de ûeurs.

Le champion du catholicisme riposte à cette citation de notre chansonnier par quelques phrases empruntées à une brochure qui circule à bord : V Histoire populaire de la guerre dVrient, par M. l'abbé Mullois.

Cet abbé^ parlant des dames anglaises venues en Orient poiu* soigner les blessés de leur nation^ reconnaît qu'elles sont animées du désir de rivaliser avec nos sœurs catholiques, mais il affirme qu'elles ne pourront jamais les égaler. « Jamais, dit M. Mullois, jamais l'Angleterre protestante, avec son or, sa science,. ses iustilulions, son industrie, ne pourra créer une humble fiUe de Saint-Vincent de Paul, et puisse cette union dans la charité faire rentrer l'Angleterre protestante dans l'union de la même foi! »

— Mon Dieu 1 s'écrie alors le contradicteur du catholique, qu'est-c^ donc que la charité, si la charité n'est possible qu'aux adeptes d'une seule communion?

Moi, le clairon de zouaves, le ressuscité de la salle Sainte-Marthe, je donnerais raison aux partisans des communautés religieuses, si je n'écoutais que ma reconnaissance pour sœur Prudence ; mais je serais injuste, car mille fois j'ai entendu bénir le dévouement des dames anglaises dans les ambulances et dans les hôpitaux de Varna, de Scutari et de l'Archipel. Rien n'est plus vrai que le croquis publié par Ylllustration de Londres, croquis où l'on voit miss Nigthingale gravissant à cheval led pentes de la montagne de Balaklava, au sommet de laquelle un hôpital est installé daxi^ \ê NvexoL VssX %^\tf5«».

Des harnais^ lourdement chargés^ suiyent la grande dame de charité;' ils portent des ballots de douceurs qu'elle va distribuer aux malades et aux Messes avec de bonnes paroles de consolation.

C'est donc en vain qu'on nierait le dévouement hors de la religion catholique. Les faits sont là et dominent les opinions exclusives; nous autres soldats^ nous les bénissons toutes^ ces saintes sœurs de charité^ quelles que soient la forme et la couleur de leur robe!

Mais, en vous parlant de la charité-femme. J'oublie la charité-honmie, j'oublie nos aumôniers !

Qu'ils soient bénis, eux aussi !

Au feu, à l'ambulance, le jour, la nuit, sous la tente et dans la tranchée, partout ils vont, se penchant à l'oreille des mourants, et relevant le couruge de ceux qui doivent survivre ou succomber à leurs blessures. Et ils ne les oublient pas, ceux qui sont partis au loin eu convalescence. Ils ont des prières pour les riches et des secours pour les pauvres. Tenez, moi qui v )us parle, j'ai reçu la semaine dernière une lettre de l'aumônier de notre division restée devant Sébastopol. Il me savait parti pour Gonstantinople après ma sortie de l'hôpital d'inkerman, et je lui avais écrit que j'attendais ici mon congé de convalescence. Je ne lui demandais rien dans ma lettre; je me rappelais seulement à son pieux souvenir, et je lui promettais que, dans le plaisir comme dans la tristesse, dans l'abondance comme dans la ^êne, je n'ouà/i'enls jamais sa parole. — EVi bien, il a cru deviner

DEVANT SËBASTOPOL 89

dans les phrases de ma lettre que j'étais malheureux^ ce qui n'est pas; que j'avais besoin de secours, ce qui n'est pas non plus, car rien ne me manque, argent et amis; eh bien, dis-je, son bon cœur s'est trompé, et en ouvrant sa lettre, j'y trouve... quoi? devinez!... un mandat de trente francs à toucher chez le payeur de Tarmée! — Trente francs qu'il a prélevés pour moi sur ses appointements de curé divisionnaire!!

Ah ! les larmes me sont venues, en voyant ce mandat et en lisant cette lettre; et la lettre, je l'ai pieuàement baisée, et le mandat, je le donnerai au premier soldat que je rencontrerai plus pauvre que moi en débarquant à Marseille. — Le but sera rempli.

Je vous dirais bien le nom de ce bon prêtre, si, en vous le disant, je ne craignais pas d'enfreindre ses volontés; car il est de ceux qui exigent le secret entre la main qui donne et la main qui reçoit.

Mais, ma foil je ne puis le cacher; je veux qu'on le connaisse! C'est celui qui, ayant eu son cheval tué sous lui à la bataille de TAlma, est remonté à chevaL'.. sur un canon attelé, afin d'arriver plus vite au milieu de ses enfants que décimait la mitraille russe :^^ c'est Vshbé Parabère!!! ^ '•

Après l'inépoisable charité de nos bonnes sœurs et de nos aumôniers, venait celle de la mère patrie.

On nous disait qu'en France, le peuple, les riches et les pauvres, les grands et les petits, compatissaient à nos misères. On nous disait que \ea lgtQ;svûR/^,\'îs>xSsRs»^^s®^

hameaux^ se cotisaient pour le soulagement de nos besoins, et cela nous donnait du courage; non du courage pour attaquer l'ennemi, car nous n'en avons jamais manqué, de ce courage... mais du courage pour supporter gaiement les rigueurs de la saison.

Quand sœur Prudence revint à Sainte-Marthe, le calme et presque le bonheur revinrent avec elle, et la guérison des blesses marcha rapidement.

Je pus enfin me lever après cinquante-deux jours de faction au lit. Comme il n'y avait plus que des blesses convalescents dans notre salle (les fiévreux et les hommes attaqués de maladies internes occupaient une autre partie du bâtiment), il nous prit envie de fumer, et nous en demandâmes permission à la sœur.

Les consignes militaires sont moins sévères en Tiu*quie qu'en France. En Turquie, l'usage du tabac est plus qu'une habitude, — c'est une nécessité. La sœur toléra donc des groupes de fumeurs à l'embrasure des fenêtres, avec d'autant plus de raison que nous purifierions ainsi l'atmosphère chargée des miasmes putrides qui planent dans le voisinage du grand champ des morts.

— Fumez, éSfants, et fumez dur, nous disait un matelot blessé, et vous n'avalerez plus cette puanteur que la brise nous apporte du milieu de ces grands cyprès que vous voyez là-bas alignés comme une haute muraiUe peinte en vert.

— Le fait est que, par moments, cela vous mord rude* ment au nez, s'écrièrent quelques-uns d'entre nous.

— Et bien sûr, ça ne vient pas d'une boutique de parfumeur.

— Je me rappelle mon temps de pêcbeur de baleine^ ajouta le matelot. Quand nous passions à dix milles sous le vent d'une baleine morte et pourrie, nous devinions sa position sans la voir. Mais nous avions là-bas un avantage que l'on n'a pas ici : nous pouvions échapper au bouquet en tirant deux ou trois bonnes bordées, tandis qu'ici nous sommes condamnés à le flairer sans relâche.

— Les musulmans ne s'en plaignent pas. Le grand champ des morts leur' sert de Champs-Elysées, dit un bel esprit.

— Je l'ai vu, ce gi-and champ des morts, et je m'y suis promené en revenant d'Andrinople, répliqua un hussard. C'est une véritable plantation d'échalas en pierre, ou, si vous le préférez, un immense jeu de quilles : il y a une borne à la tête de chaque tombe, et cette borne ^ est coiffée d'un turban en forme de cantaloup.

— Ce doit être très-beau, mais quelle puanteur!

— Le Père-Lachaise tie sent pas si mauvais, objecta un Parisien.

— Peut-être bien que les païens pourrissent plus fort que les chrétiens, fit judicieusement remarquer un jeune fantassin.

— Allons donc, les innocents I reprit le matelot, vous ne savez donc pas pourquoi les cimetières de ces contrées empestent ainsi à cent milles dans le vent?

— Pourquoi?

.— Ehl parc^ qu'ils ont une manière à eux^ un chic tout particulier pour enterrer les défunts.

— Gonunent donc?

- — Ah ! si je vous le disais^ vous en sauriez aussi long que moi!

— - Parlez, parlez, maître Taillevent!

Ainsi se nommait le matelot.

— Fumez, fumez toujours, enfants, reprend le matelot, et tant que vous fumerez il n'y aura pas de danger. Si la peste met le cap sur vous, elle aiu:a vent debout et s'en ira en dérive.

— Mais nous fumons aussi dur que possible.

— Eh bien! tant mieux ; car c'est de rigueur dans ce charmant pays. Je vous disais donc qu'ils ont un chic tout particulier pour arrimer les défunts dans cette vieille cale qu'on nomme la terre, et où nous avons tous notre place

numérotée à l'avance, — excepté ceux qui, comme moi, sont exposés par leur profession à être détrempés dans l'eau salée.

Quand un Osmanlis a ûlé son câble, au lieu de l'emballer, comme chez nous, sous forme de colis que M. le curé 86 chargera de conduire à destination, on débarbouille le ci-devant, on le briqtie à blanc, on le spahne dans ses manœuvres courantes et dormantes, et, revêtu de ses plus beaux habits, et la face découverte et tournée vers le ciel, on le transporte «ur un brancard vers les grands cyprès du cimetière. Là, on le descend tel quel au

/ônd du silo préparé pour lui; puis les fossoyeurs , au

lieu de rejeter en vragnedes pelletées de terre sur son individu^ à l'instar des chrétiens^ les fossoyeurs^ m'entendez-Yous^ bâtissent^ au-dessus et à Fentour de sa tête^ un petit appentis^ dont la toiture isole la figure du contact de la terre qui recouvre le restant du corps. Ce n'est pas tout encore : ils ménagent une lucarne à cette toiture^ et cette lucarne communique au dehors par un canal établi en tuyau de poêle dans l'épaisseur du terrain.

— Mais à quoi bon ce système? demandâmes-nous.

— Ah! voilà!... Si vous êtes curieux, allez le demander aux. fidèles croyants.

— Vous le savez aussi bien qu'eux.

— Possible; mais vous ne voudriez pas me croire.

— Nous vous croirons, père Taillevent.

— Possible encore; mais vous auriez tort, car je ne suis pas payé pour vous dire la vérité. •

— Dites, dites.

— Eh Dieu! ce tuyau de conduite sert de manche à vent pour désinfecter l'habitation des défunts aux dépens de celles des vivants.

— Est-ce tout?

— Non ; ils disent que l'âme du mort s'envole par cette fenêtre.

— Est-ce tout encore?

— Non; les parents, les amis, les dames des trépassés leur envoient, à l'aide de celte espèce de porte-voix, leurs sanglots, leurs gémissements, leurs adieux.

— Mais ce n'est déjà pas si Ti»i YKS^oNfeX ^>fc \«ss»^^

U SOUVENIRS DTN ZOUAVE

fantassin^ le défunt pourrait donner dés nouvelles de ce qui se passe là-bas ou là-haut.

— Innocent! répliqua dédaigneusement le matelot^ qui avait de grandes prétentions de beau parleur, innocent ! Tu ne sais donc pas que les inconvénients de ce mode d'inhumation l'emportent de beaucoup sur les avantages : la fumée de tous ces morts en putréfaction s'échappe par ces cheminées de tombeaux et engendre la peste. Et sur ce, mes enfants, fuirons dur pour éloigner la peste.

Ce même vieux matelot était le plus intrépide conteur de notre salle, et il ne disait jamais son mot dans la conversation sons y rattacher une historiette.

Souvent il se répétait, mais il savait aussi trouver du nouveau quand, au début de sa narration, on lui criait : Connu! connu!

Pendant que nous fumions en chœur, un fantassin du groupe se plaignit d'un violent mal de dents, et l'un de nous luiVépliqua tout naturellement : » Va la faire arracher.

— Et si tu peux, va confier ta mâchoire au docteur du Cufarelliy diile vieux matelot, le père Taillevent.

— Pourquoi plutôt au docteur du Cafarelli qu'à un autre? demanda le fantassin.

— C'est qu'il a le poignet solide, celui-là. Figurezvous, mes enfants...

— Allons! encore une histoire pour une dent, se dirent ^otre eux quelques fumeurs.

TaiUevent les entendit et s'arrêta court.

— Eh bien ! repris-je^ que faut-il nous figurer^ maître TaiUevent?

— Tout jce qu'il vous plaira^ camarade...

— Mais vous avez commencé à nous dire que...

— Je n'ai rien commencé... et puis quand même j'aurais commencé^ je ne continuerais pas... vu que ça offusque ces messieurs.

Et il nous montra d'un signe ceux qui l'avaient interrompu au début de son : Figurez-vous^ mes enfants...

— Ah! mais non, père TaiUevent, mais non! s'écrièrent ceux-ci, on ne vous a pas interrompu, on s'est dit seulement : Attention! attention! voUà une histoire pour une dent... Ah! mais non, père TaiUevent, on ne vous a pas manipié...

— Vous m'engagiez donc àaUer trouver le docteur du Caffarelli, dit le fantassin aux dents gâtées.

— Et vous ajoutiez qu'U avait le poignet soUde, dit un autre.

— Et vous aviez conmiencé ainsi: — Figurez-vous, mes enfants...

Sensible aux excuses de ses interrupteurs et flatté d'entendre le fantassin lui demander un avis, flatté aussi de ce qu'on lui rappelait les premiers mots de sa narration si brusquement suspendue, maître TaUlevent recommença majestueusement.

— Figurez-vous, mes enfants, que moi aussi, je souffrais d'un violent mal de dents, com\xvÊmwissfô«t ^^\q^^

j^avais employé tous les remèdes connus pour me soulager^ lorsque je résolus' d'avoir recours au baume d'acier.

J'étais alors sur le Cafarelli^ et cette coquine de dent choisissait pour me ttfquiner juste le moment où le Cafarelli tirait ses quatre bordées sur le fort Constantin. C'était au point du jour, et nous avions déjà viré de bord pom* gagner au large ; le docteur sortait du poste aux blessés et rentrait dans sa cabine^ quand je l'abordai en lui disant : — Docteur^ soulagez-moi.

— * Arrive, qu'il me répond.

Je le suis, et me voilà dans sa cabine, et je m'assieds sur un tabouret en face du hublot qui nous éclaire. J'ouvre la bouche, et il va crocheter la susdite molaire avec son instrument, quand tout à coup une décharge de cent pièces de canon retentit... c'est le fort Constantin qui nous salue...

— Tiens bon, s'écric-t-il sans s'émouvoir et sans glisser sur le plancher qui tressaille,

Je ne puis lui répondre, car son instrument me bâillonne; mais je ne bronche pas non plus, et ma tête, roidement droite, résiste à ce choc en tourniquet qu'il imprime sur la dent; — crac! la dent saute, mais au moment où elle saute, un coup violent est frappé sur la muraille du navire, et nous nous trouvons plongés dans une obscurité profonde : — le hublot est fermé.

Que signifiait cette éclipse de soleil levant?

Nous nous le demandions sans pouvoir le deviner. — Ta dent est partie, dit le major.

— Partie avec le jour, lui répondis-je. Elle a sauté dans la cabine.

— Eh bien î mon vieux Taillevent, voilà deux opérations bien réussies.

— Une^ du moins...

— Non, deux. — Approche et donne ta main.

Je lui donnai ma main, et la plaçant où s'ouvrait le hublot, il me dit :

— Que trouves-tu là?

— Major, j'y trouve un boulet de canon qui est venu boucher la lumière du hublot.

— Eh bien ! crois-tu que le canonnier du fort Constantin qui a fait ce coup-là ne peut pas dire que son opéi ation est aussi bien réussie que la mienne?

Un autre matelot, joyeux compère, blessé dans ses œuvres hautes, comme il le disait, blessé à la tête, comme je le dirais, moi, d'un coup de feu qui, fort heureusement, ne lui avait que labouré le cuir chevelu dans toute la largeur du front et à la racine des cheveux, sans attaquer le coffre de son crâne; ce matelot, dis-je, nous distribua à cette occasion une cinquantaine de cigares qu'il prétendait provenir d'une prise russe dans la Baltique.

— Sont-y bons, les schtschegoleffs, sont-y bons I s'écriait-il. Ah! si j'en avais un chargement, de schtschegoleffs, quelle chance! Faut avouer que ces coquins de Russes connaissent aussi bien que nous la route de la Havane!

— Fumez dur, enfants, fumez dur les schischegoleffs, Pds de peste possible avec eux, ainsi (pie nous l'annonce le camarade.

— Maître ! est-ce que schtschegoleffs ne signifie pas en russe flageolet?

Le matelot regarda d'un air narquois celui qui hasardait timidement cette question.

C'était un jeune fusilier de la ligne, amputé du bras droit, et dont les moustaches en duvet commençaient à poindre. Le général Canrobert l'avait décoré de la médaille miUtaire pour fait d'armes consistant en l'embrochement à la baïonnette, et à la suite l'un de loutre, de quatre Russes qui voulaient, pendant une nuit, le relever de faction en avant de nos tranchées.

Nous avons dans l'armée beaucoup de ces petits êtres à chétive encolure, à timide physionomie; on les prendrait pour des demoiselles en pantalon garance, qui ne peuvent questionner un homme sans rougir d'un pied d'épaisseur; — mais le fusil à la main, ils deviennent des lions, renversent tout, tuent tout.

C'était l'un d*eux qui demandait ainsi la signification de ce mot schtschegoleffs.

— Ah bien, oui, flageolet! répliqua le matelot; 11 n*y en avait pas de flageolets à Bomarsund, jeune homme, et les schtschegoleffs vous viennent de là.

— Et comment?

— C'est ce que vous allez savoir.

Et le matelot raconta :

— Tandis que vous débarquiez à Eupatoria^ Tan dernier, moi, mes petits enfants, j'étais de ceux qui travaillaient les côtes à Nicolas, — les côtes de la Baltique, entendons-nous; une fameuse mer, que la Baltique, et autrement solide que la mer Noire, puisque Ton peut y marcher à pied sec pendant six mois de Tannée...

J'étais donc, alors, matelot canonniei> de première classe sur le Folcan, un vapeur, un bateau le mieux gréé, le mieux spahné, le mieux monté de toute la flotte du père Perceval;- — ce qui ne doit pas vous étonner, puisque, sur trois cents hommes d'équipage, il y en avait deux cent quatre-vingt-dix-neuf dans mon genre.

Depuis lors, le Folcan est venu prendre ses quartiers d'hiver dans la mer Noire, et a prêté au général en chef de Tarmée deteri'e ses meilleurs canonniers; vous savez que je suis du nombre; vous savez aussi que c^est en pointant un canon de notre batterie de la Bourdonnaye que j'ai reçu, dans la doublure de ma tête, cette balle qui m'a procuré l'avantage d'être ici ccHijointement avec vous.

Mais stop ! minute I remettons le cap sur Bomarsund, que le Folcan attaqua l'un des premiers de la flotte.

Bomarsund bombardé, chambardé, écrasé, aplati, restait à empêcher les Russes de venir le reconstruire à neuf dès que les flottes seraient pc^iies.

— Le Folcan, afin d'y mettre empêchement, demeura donc en croisière dans ces parages, et fut chargé d'amariner tout ce qui oserait pousser aulax^^a ^^ ^^^ ^"^"^

iOO SOUVENIRS D'UN ZOUAVE

Majesté Nicolas; et Dieu sait combien de bateaux, dé sloops^ de bricks, de trois-mâts, nous et nos amis les Anglais nous avons amarinés!

On dit qu'après la campagne chaque matelot des flottes alliées recevra, comme part de prises, assez de piastres fortes pour acheter un château!...

Et bien sûr que j'en achèterai un château, et que je vous y inviterai tous à dîner, si, d'ici là, vous et moi, nous n^aoalons p2s notre gaffe I...

Ah ! vous riez parce que vous ne comprenez pas mon langage de haut-bord; ce n'est pas étonnant pour des cabillotSy soit dit sans vous ofTenser !

Avaler sa gaffe sigm'fle, chez nous, mourir ; et en effet, je défie un particulier, quelque robuste qu'il soit, d'avaler, sans étouffer immédiatement, la pique, le croc de fer et le manche en bois de six pieds de long d*une gaffe, cet instrument qui nous sert à garantir nos canots des chocs d'un abordage.

Quant à la qualification de cabillots, donnée par les Mathurins de la flotte aux fantassins de la ligne, les fantassins de la ligne doivent s'en honorer.

Les cabillots, ce sont des morceaui de bois ou de for plantés en râtelier dans les trous, sur la lisse du navire; nous y amarrons nos drisses, nos écoutes, nos cargues, tous nos bouts de coçde enfin ; — et que la brise soit maniable ou que le vent souffle en tempête, grâce aux cabillots, qui tiennent toigours bon, les manœuvres vont toujours bien»

Or, n'êtcs-vous pas des cabillots, vous aussi, fantassins de la ligne, vous qui, ne mollissant pas plus sous le mitraillement des Russes que dans un jour de grande revue, servez toujours de point d'appui aux manœuvres de vos généraux ?

Je ne vous insulte donc pas en vous traitant de cabillots, et il m'est permis de vous inviter à dîner dans mon château... si d'ici là nous n'avalons pas notre gaffe...

En attendant, fumons dur les schtschegoleffs.

Je vous disais donc que nous amarinâmes pas mal de bateaux russes et finlandais. Un matin, la chaloupe du fo/can, patinée par les plus malins du bord, et j'étais du nombre, appuifa une chasse soignée à un cotre qui voulait entrer dans Seaborg. Le cotre filait comme une mouette, mais la chaloupe filait comme deux, et filait si bien, qu'une hctlre après elle disait au cotre : « On n'entre pas! » Puis, comme l'équipage du cotre paraissait fatigué, on l'invitait à venir se rafraîchir abord du Folcan.

La prise de ce bateau n'aurait pas fait plus grande sensation parmi nous que les prises de tous les jours, sans une circonstance particulière.

Ce rafiau, venant de Cronstadt, conduisait à Seiiborg un aide de camp d'un général en chef, porteur de dépêches importantes. En examinant les dépêches, on trouva une lettre du grand-duc Constantin, l'amiral des Russes, lettre adressée au gouverneur de Seaborg. Le grand-duc lui annonçait que les artilleurs de la ville d'Odessa avaient remporté une grande vkloVtfe ^^«\^^^<^^^Ra»^^^s^

France et de rAngleterre ; il lui ordonnait de célébrer cette victoire, et lui envoyait en cadeau, et pour être distribués à rétat-major de la place^ quelques milliers de . schischegoleffs.

— Quelle blague ! s'écria le commandant du Fokan, en lisant ces dépècbes sur le capot de chambre de Tarrière.

Crois-tu un mot de tout cela, toi, vieux Ponenlais? ajouta-t-11 en me faisant l'honneur de m'adresser la parole au moment où je passais sous le vent à lui pour aller faire mes deux heures de barre , c'est-à-dire tenir la roue du gouvernail.

— Commandant, que je lui répondis, si ému de la conflance qu'il me témoignait, que je faillis en avaler le pruneau de ma chique, commandant, vous avez raison.

Ah! oui, que j'avais raison, camarades, ainsi que vous Tallez voir.

Notre commandant interroge l'oflicier russe qui conduisait le cotre; le Russe répond d'abord : iVix« comprendre, puis finit par avouer qu'il n fait des classes de français aussi bien que moi ; notice commandant le tourne, le retourne, et lui fait dix fois la même question sous dix amures différentes (j'entendais tout en gouvernant est-nord-est demi-nord), et termine l'interrogatoire en lui demandant ce que c'est que des schtschegoleffs.

Il paraît que l'aide de camp prisonnier le lui avoua, car sitôt réponse reçue \i cette susdite demande, voilà

que le maître siffle : En haut tout le monde! et que Téquipage du Volcan se masse au pied de la cheminée. Notre commandant nous dit alors :

— Enfants ! voici des dépêches du grand amii'al de la flotte russe, qui annonce que les flottes française et anglaise ont reçu une trempe dans les eaux d'Odessa , située par 46<* 55" de latitude nord et 28° 50" de longitude est du méiîdien de l'Observatoire de Paris. Croyezvous à cela?

Comme j'étais resté à la barre, et que le commandant me tournait le dos en parlant, je pus, sans qu'il me vit, faire signe de la main à l'équipage que c'était une blague, et tout l'équipage répondit :

— Non! non!

— Ces mêmes dépêches du grand amiral russe, pom-suivit le commandant, prétendent qu'un nommé Schtschegoleffs (et le commandant eut beaucoup de peine à prononcer ce nom de sauvage que l'habilude seule m'a rendu familier], un officier d'artillerie, du grade qu'ils appellent cornette, a fait taire à lui seul le feu des flottes qui bombardaient la ville, et a maltraité nos navires, qui n'ont pu se retirer au large qu'avec de très-grandes avaries... Enfants, croyez-vous cela?

-r- Non! non! répondit de nouveau l'équipage.

— Et les dépêches ajoutent que l'ordre est donné de célébrer, par tout l'empire russe, la victoire de ce.tnonmwr Schtschegoleffs, et pour immortaliser ce monsieur, on a donné son nom aux meilleurs c\^«x^^ ^^^^^^^ftsc^^wx^

que la Russie possédait encore eu magasin^ car elle ne s'en procurera plus de nouvelles caigaisons tant que nous ouvrirons l'œil dans ces parages.

A Saint-Pétersbourg^ à Moscou^ à Cronstadt^ partout^ à la cour, à la ville, chez les boyards et chez les bourgeois, on fume des schtschegoleffs en l'honneur de cette prétendue victoire d'Odessa S et ce cotre que vous venez d'amariner, il est chargé de cigares schtschegoleffs à l'adresse des flambards de Seaborg, qui n'oseraient pas venir les fumer en pleine mer, à deux longuem^ d'écouvillon des caronades du Fokan.

— Eh bien! c'est nous qui les fumerons, leurs cigares de triomphe!

— Lieutenant, qu'on partage d'urgence les cigares russes entre tout l'équipage, et vive la France I

— rive la France ! répondit l'équipage.

Et voilà, mes petits enfants, comment Je possède des schtschegoleffs dans mon sac.

Le Folcan revint à Cherbourg au commencement de l'hiver, et de Cherbourg fut envoyé dans la mer Noire.

A Cherbourg, la régie ne voulut pas nous permettre de débarquer ce qui nous restait de cigares à bord, et il fallut les gaider en consommation, ce dont je suis trèscontent aujourd'hui, puisque je puis vous en offrir quelques-uns.

J'ai bien entendu dire par une espèce d'avocat que le

' Historique.

commandant du Folcan avait outrepassé ses droits on partageant ses cigares entre nous^ et qu'il devait les consigner dans un port de guerre pour être ensuite paiiagds entre toute la flotte^ selon les décisions du tribunal des prises.

Mais j'ai fait remarquer à ce babillard que le conamandant du Folcan avait dit au lieutenant : — Qu'on partage d'urgence les cigares russes.

Or, ce mot d'urgence signiûait que la provision de»tabac de cantine à bord était épuisée ou avariée , et que les distiibutions de tabac étant réglementaires, on pouvait, pour obéir au règlement, prendre du tabac partout oïl on en trouverait.

Allons, fumons dur les schtscfiegoleffs.

L'histoire du matelot et de ses cigares nous égaya beaucoup, et ce fut avcQ délices que je passai l'aprèsmidi de cette journée assis près d'une fenêtre, d'où j'entrevoyais un vallon couvert de toitures rouges, entremêlées de bouquets d'arbres; au calme qui régnait dans ce fouillis de maisons, étagées sur la colline que dominait le plateau de l'hôpital, je n*aurais pu me croire dans une ville peuplée de plus d'un million d'habitants, mais assis sur les hauteurs d'une bourgade de France, surtout si le clocher de la paroisse m*eût apparu au lieu de ces minarets de mosquées qui s'élancent grêles et pointus vers le ciel et ressemblent à de véritables cure-dents.

De jour en jour, ma plaie se cicatrisait; de jour en jour, aussi, s'éloignait la crainte d'uxi TçXxsvst ^<îi ^«^^^

pernicieuse^ et le major me laissait espérer que^ vers la fin du mois, je pourrais être envoyé en France, soit au dépôt du régiment, soit en congé de convalescence, en attendant ma libération conmie invalide^ car je ne devais plus penser à l'état militaire.

Il me semblait cependant qu'avec le temps, mon épaule, quoique mutilée, reprendrait assez de force pour me permettre de continuer une profession que j'avais eiybrassée avec tant d'enthousiasme.

Si je me faisais une illusion, je puis dire que cette illusion dure encore. Quand j'étends ce bras gauche amaigri et presque atrophié et que je compare son épiderme flasque et ridé avec les méplats des muscles de mon autre bras, je me dis que la même vie, que le même sang circulent encore dans leurs vaisseaux, et qu'avec l'aide du temps et de Dieu, je retrouverai mes deux poignets de fer.

Le personnel de la salle Sainte-Marthe se renouvelait de temps en temps.

A ceux qui partaient pour la France, invalides ou congédiés temporaires, on confiait de pieuses missions, toujours acceptées de grand cœur, mais, je l'ai su plus, tard par expérience, rarement bien remplies.

A ceux qui arrivaient des ambulances de Crimée, on demandait des nouvelles des amis, des anciens compagnons de tranchée, et la chronique du siège, les cancans des armées faisaient longtemps les frais de la conversation.

J'ai remarqué qu'on éprouvait deux espèces de chagrin en apprenant la mort d'un camarade : si le camarade avait été emporté par un boulet ou tué en repoussant une sortie de Russes^ sa mort ne comptait pas... on ne lui donnait pas plus de regrets que s'il eût manqué à l'appel du soir pour aller découcher en viUe...

N'est-ce pas tout naturel que le soldat meure en soldai? ^Mais quand on nous disait que le choléra ^ qui de temps en temps se réveille , lui avait fait mettre i)as armes et bagages, et qu'il n'avait pas été enterré dans celte grande fosse commune que les gens de corvée creusent et remplissent de cadavres après le combat; — oh! alors, nous avions un soupir, une larme d'adieu pour lui, et nous redoutions pour nous-mêmes les souffrances qu'il dut endurer à l'heure de la mort!

Le caporal Genly. — Le colonel polonais. — Le traître. — Le fourbi. L'étoile de bazar.

Des zouaves du premier régiment, blessés la plupart par des coups de baïonnette, preuve qu'ils se sont frottés de près avec les Russes, arrivent à y;iôpital, et nous donnent des nouvelles de nos enfants perdus.

Genty, le célèbre Genly que toute l'anaé^ wûssaùsssîè^^.

i08 SOUVENIRS D'UN ZOUAVE

a été fait prisonnier dans Sébastopol mêmo^ et il ][ est mort de ses blessures.

Le général Canrobert fit proposer, dit-on, de l'échanger contre un colonel russe; Osten-Saken refusa.

C'était un brave entre tous les braves, que le. caporal Genty ! Sa vie est passée à Tctat de légende dans nos camps ; les Russes eux-mêmes ont glorifié sa valeur, et des déserteurs racontent qu'ils lui ont élevé un mowiment sur l'une des places de la ville.

V Je me souviens que, quelques jours avant de recevoir cette balle qui me broya l'épaule, je rencontrai un soir Genty qui traversait notre poste de tranchée ; il lui manquait un morceau de son capuchon, dont le bord semblait avoir été tailladé à coups de sabre.

— Ohé! vieux! luidis-je, que flaires-tu par ici?

— Deux ou trois chacals de bonne volonté , répondit-il. J'ai manigancé pour cette nuit un fourbi magnifique...

^ Nous entendons par faire le fourbi, non pas voler, mais nous procurer, avec plus ou moins d'adresse, de ruse et d'audace, ce qui nous manque, et notre capuchon est le cache-fourbi.

Aussi, d'Andrinople à Aidos, cette province la plus peuplée des provinces que nous traversâmes en allant de Gallipoli à Varna, que de poules ramassées en fourbi ont augmenté, le sojj^ notre maigre ordinaire! Tant pis pour celui qui se laissait prendre; — il était coupable alors et

sévèrement guni.

Les ofBciers ferment les yeux sur ces irrégularités, (juij^^du reste, n'ont lieu qu'en pays ennemi ou à demi ennemi.

En France, le fourbi serait un vol, et le soldat s'en abstient; en pays Téritablement ami et allié, le soldat s'en abstient encore.

Mais, au milieu de ces populations indécises, plutôt mç^lveillantcs que sympathiques, telles que les populations grecques de Roumëlie, il est bien difficile qu'un corps d'armée s'avance d'étape en étape sans que les maraudeurs n'exécutent des battues dans les hameaux et chez les fermiers les plus voisins de la route stratégique.

Le fourbi est né en Afrique. C'est la razzia individuelle.

Aux premiers jours de notre arrivée en Crimée, nous le pratiquâmes sur une grande échelle, et les maisons de campagne des riches boyards, les fermes rencontrées depuis TAhna jusqu'à Inkermann et sur le plateau de Kersoncse, furent rapidement dévalisées.

C'était de bonne guerre, et ce l'est encore, mais il n'y a plus rien à récolter.

11 faut maintenant traverser cette petite et tortueuse rivière de la Tchernaïa, qui roule ses eaux limpides sur un lit de cailloux blancs, et où il n'est encore permis qu'aux canards sauvages de se désaltérer en paix ; il faut pousser une pointe du côté de la célèbre vallée de Baïdar, et si l'on tente l'aventure, on coiurt grand risque de tomber entre les mains des Russes, o\x, wi e^\ ç&\.\s\sscw

pis encore, de manquer le lendemain matin à Fappel de sa compagnie, et d'être porté comme déserteur.

La partie des faubourgs de Sébastopol qui avoisine la batterie des Jardins et le port, non loin du Redan et de la tour Malakoff, était alors le seul endroit qui valût la peine d'être visité par nos intrépides maraudeurs.

C'était là que Genty voulait m'enmiener tenter fortune.

' Genty, vieux zouave d'Afrique, que Canrobert connaissait depuis Zaatcha et estimait beaucoup, avait, en quelque sorte, liberté de manœuvres. Il appartenait au deuxième régiment de zouaves comme caporal, mais c'était un caporal hors rangs, attaché aux francs tireurs d'élite, et jouissant de l'entière confiance du lieutenant commandant ces francs tireurs. 11 rôdait sans cesse en dehors de nos parallèles poiu* reconnaître les brèches et les endroits faibles des fortifications de la ville, et d'après ses rapports, nos enfants perdus se dirigeaient la nuit, et notre artillerie modifiait parfois son pointage.

Vers la fin du jour, il aimait à flâner dans nos campements, racontant ses aventures de la veille, et cherchant^à recruter des compagnons pour la nuit prochaine.

On le connaissait sur toute la ligne, et c'était fête et joie dès qu'il apparaissait : on le mitraillait de questions, et il répondait toujours gaiement.

PauvreGenty 1 je ne puis croire qu'il soit mort! Quand j'ai quitté la Grimée, on parlait de sa croix d'honneur, que le général Canrobert ne l\û avait ^s donnée encore,^

afin que Tempereur le décorât lui-même de sa main.

A cette époque, vous savez qu'il était question de la venue de l'empereur en Crimée.

Cette pAposition d'échanger Genty, prisonnier, contre un colonel russe, ainsi que l'érection d'un monument en son honneur sur une des places de Séhastopol, avec cette inscription :

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