‹ Souvenirs d'un zonave devant SébastopolChapitre 3 sur 4 · SES ENNEMIS ADMIRATEURS DE SON COURAGE · texte numérisé non relu

SES ENNEMIS ADMIRATEURS DE SON COURAGE

— je pense que tout cela est un conte de troupiers : mais si rien n'était plus vrai, rien aussi ne serait mieux mérité.

Les journaux de France, il y a quelques mois, racontèrent un épisode des nuits aventureuses de ce héros.

Genty ayant pénétré dans un des faubourgs de Sébastopol, à la tête d'une douzaine de zouaves, s'éloigna de ses camarades, et trompé par l'obscurité, accosta une sentinelle russe. •

Croyant avoir affaire à un Français, il donna le signal convenu de reconnaissance, signal consistant à frapper deux coups secs sur la crosse du fusil, et à dire : Chacal.

Le Russe répète le signal; Genty, surpris et indécis, hésite : il ne sait s'il doit avancer ou reculer, et tout à coup se trouve cerné par une vini^akka ^^^'ïoaasft&^^^^s^'-

mandés par un sergent. Le sang- froid lui revient alors en face du danger; il fait feu^ croise la baïonnette^ et s'écrie : A moi! les zouaves! Les Russes^ ne pouvant croire qu'un seul homme osât ainsi leur tenif tête, et craignant qu'il ne fût appuyé par une troupe nombreuse de Français, prennent la fuite.

Le sergent, plus brave qu'eux, s'élance sur Genty et lui porte un coup de baïonnette ; mais il le manque, et son arme se brise contre un rocher derrière lequel Genty venait de se mettre en garde.

Genty alors empoigne d'abord le canon de fusil du sergent, puis le sergent lui-même, et, lui étreignant le cou à l'étrangler, le ramène au pas accéléré vers la tranchée, près de laquelle il rencontre ses camarades, fort inquiets de son sort.

Je vous ai dit que le bas de son cache-fourbi paraissait rogné à coups de sabre. L'opération datait seulement de la veille de ce joiu* où il me proposait d'aller en expédition avec lui. Il s'était trouvé barbe à barbe avec un peloton de Russes, dans un boyau près du Redan, et n'avait dû qu'à son agilité de leur échapper ; l'un d'eux le tenaK déjà par son capuchon, et le coup de sabre qu'un autre lui expédiait sur la nuque lui rendit la liberté en tombant surTélolfe du mantelet, qu'il partagea fort heureusement en deux parties.

Genty se déguisait quelquefois en Russe, aGn de pénétrer plus avant dans les lignes de défense des assiégés.

Une nuit, gu'aifublé de la grande capote moscovite et

coiffé de la casquette plate sans visière, il rôdait à plat ventre par le travers du mamelon Vert, cherchant à éventer les mèches des machines infernales, il vit ramper à ses côtés, et à plat ventre comme lui, un enfant perdu dont il reconnut l'uniforme de zouave aux lueurs d'un feu de Bengale qui jaillissait en ce moment du sommet de Malakoff.

Sa première idée fut que le zouave allait s'élancer vers lui, croyant attaquer un Russe, et il se préparait à se faire reconnaître à l'aide du mot sacramentel de chacal, lorsque le zouave s'arrêta tout court, se retourna, s'asscyant au repos, et, profitant d'un dernier rayonnement du feu de Bengale, lui envoya un signe tout à fait amical.

— Canaille I pensa Genty, qui aurait jamais supposé qu'un zouave pût déserter ? Attends, gredin, je vais te remettre dans le sentier du devoir.

Et rejetant sa carabine en bandoulière, il bondit vers le déserteur, le saisit d'une main par le plastron de son gilet, et de l'autre lui ût sentir au flanc la pomte de son sabre-baïonnette.

— Tu vas me suivre, ou je t'éventre, dit-il en assourdissant sa voix autant que possible, de peur d'éveiller l'attention des sentinelles avancées de l'ennemi, qu'il entendait marcher à quelques pas de là.

Mais le prétendu zouave, au lieu de se défendre, se prit à rire et frappa sur l'épaule du faux Russe en lui dégoisant une phrase de charabia moscovite.

Genty, comprenant alors la situation, renverse Vô.

Mosco en arrière, lui applique une main sur la bouche pour l'empêcher de crier au secours, s'agenouille à deux genoux sur sa poitrine, déroule sa ceinture, lui en cravate la physionomie, le désarme, l'oblige à se relever, et avec l'aide de sa baïonnette faisant fonction d'aiguillon au bas des reins, ramène prisonnier dans nos lignes cet enfant perdu de Sébastopol, qui s'était travesti en zouave pour étudier les secrets de nos travaux d'attaque.

Je n'en finirais pas si je vous racontais tout ce que l'on raconte de Cent y.

Ce soir-là, je refusai de le suivre.

Mon tour de garde de tranchée arrivait le lendemain, et comme j'avais eu vent que nous attaquerions les embuscades russes du mamelon, je ne voulais pas me mettre dans le cas de manquer au bataillon.

Genty a rendu de très-grands services à l'armée des le commencement de la campagne. Le maréchal Saint- Arnaud, sur la recommandation de Ganrobert, utilisa son adresse et son courage; et l'envoya reconnaître les positions des Russes la veille de la bataille de l'Aima.

Genty découvrit alors les manœuvres d'un espion attaché à l'élat-major de lord Raglan, et recueillit un déserteur polonais. La trahison de l'Anglais et les rapports du déserteur obligèrent, dit-on, les généraux alliés à modifier deux fois de suite leurs plans stratégiques.

Parties d'Old-Fort le 19 septembre, les armées, formées en losange, avaient marché la pointe en avant dans la direction de l'Aima et en suivant la côte. Les flottes,

de leur côté^ se tenaient aussi près que possible du rivage, et quelques-uns de leurs bateaux à vapeur s'en approchaient tellement^ que des Finlandais^ qui se prétendent aussi bons tireurs que nous^ pouvaient^ en se couchant à plat ventre siu* les sommets des falaises^ fusiller impunément nos équipages.

Il faisait chaud ^ grand chaud ^ un vrai chaud d'Afiique; nous ne buvions depuis quatre jours que de Teaii saumâtre^ et nous avions hâte de remplir nos bidons dans l'Aima.

On campa^ ce même soir du 19^ sur une hauteur que les éclaireurs russes venaient d'évacuer; et mon camarade Fritcher et moi, nous installâmes notre tente derrière le front de bandière du régiment, mais celte fois-ci un peu plus près qu'à l'ordinaire de notre cuisine d'escouade, et cela pour cause, — car nous avions invité ce soir du monde à dîner.

Une plaine de huit kilomètres à peu près s'étendait en face de nos campements, et l'Ahna serpentait au pied des collines qui dominent cette plaine; et sur ces collines nous apercevions les feux de bivouac de quarante mille Russes qui nous y attendaient.

On avait fait coiuir le bruit que le pont de l'Aima était miné et que nous traverserions cette rivière à gué; — tant mieux; un bain de pieds ne sera pas à dédaigner après quatre longues étapes dans cette contrée ensemencée de chardons, plantée de ronces et entièrement dépourvue de chemins de grande viclualll^i»

Mosco en arrière, lui applique' une main sur la bouche pour Fempêcher de crier au secours, s'agenouille à deux genoux sur sa poitrine, déroule sa ceinture, lui en cravate la physionomie, le désarme, l'oblige à se relever, et avec Faide de sa baïonnette faisant fonction d'aiguillon au bas des reins, ramène prisonnier dans nos lignes cet enfant perdu de Sébastopol, qui s'était travesti en zouave pour étudier les secrets de nos travaux d'attaque.

Je n'en finirais pas si je vous racontais tout ce que l'on raconte de Cent y.

Ce soir-là, je refusai de le suivre.

Mon tour de garde de tranchée arrivait le lendemain, et comme j'avais eu vent que nous attaquerions les embuscades russes du mamelon, je ne voulais pas me mettre dans le cas de manquer au bataillon.

Genty a rendu de très-grands services à l'armée des le commencement de la campagne. Le maréchal Saint- Arnaud, sur la recommandation de Ganrobert, utilisa son adresse et son courage^ et l'envoya reconnaître les positions des Russes la veille de la bataille de l'Aima.

Genty découvrit alors les manœuvres d'un espion attaché à l'état-major de lord Raglan, et recueillit un déserteur polonais. La trahison de l'Anglais et les rapports du déserteur obligèrent, dit-on, les généraux alliés à modifier deux fois de suite leurs plans stratégiques.

Parties d'Old-Fort le 19 septembre, les armées, formées en losange, avaient marché la pointe en avant dans la direction de l'Aima et en suivant la côte. Les flottes,

de leur côté, se tenaient aussi près que possible du rivage, et quelques-uns de leurs bateaux à vapeur s'en approchaient tellement, que des Finlandais, qui se prétendent aussi bons tireurs que nous, pouvaient, en se couchant à plat ventre siu* les sommets des falaises, fusiller impunément nos équipages.

Il faisait chaud, grand chaud, un vrai chaud d'Afiique; nous ne buvions depuis quatre jours que de l'eau saumâtre, et nous avions hâte de remplir nos bidons dans l'Aima.

On campa, ce même soir du 19, sur une hauteur que les éclaireiu^s russes venaient d'évacuer; et mon camarade Fritcher et moi, nous installâmes notre tente derrière le front de bandière du régiment, mais cette fois-ci un peu plus près qu'à l'ordinaire de notre cuisine d'escouade, et cela pour cause, — car nous avions invité ce soir du monde à diner.

Une plaine de huit kilomètres à peu près s'étendait.cn face de nos campements, et TAhna serpentait au pied des collines qui dominent cette plaine; et sur ces collines nous apercevions les feux de bivouac de quarante mille Russes qui nous y attendaient.

On avait fait coiuir le bruit que le pont de l'Aima était miné et que nous traverserions cette rivière à gué; — tant mieux; un bain de pieds ne sera pas à dédaigner après quatre longues étapes dans cette contrée ensemencée de chardons, plantée de ronces et entièrement dé« pourvue de chemins de grande vlciuaUl^.

Je Yous Uai dit, nous avions Tintention de célébrer ce soir-là notre arrivée devant l'ennemi, et de nous préparer par un grand frichti (repas d'extra) à la bataille du | lendemain. ^

Genty, ce célèbre caporal de zouaves, ce m^fstérieux héros futur du siège de Sébastopol, devait être des nôtres, et Tescouade voulait dignement le recevoir.

11 se faisait déjà tard, — neuf heures environ. — Les tentes étaient dressées et silencieuses, les corvées rentrées; la compagnie de grand'garde et les autres sentinelles à leur poste; les escouades avaient mangé la soupe ; les feux de nuit flambaient, et le bataillon allait s'endormir; seule notre escouade veillait encore, et assise autour d'un feu de cuisine, attendait impatiemment l'arrivée du convive; <— et son impatience redoublait chaque fois que le cuisinier soulevait le couvercle de la marmite et réveillait les arômes du rata en y plongeant la baguette de sa carabine.

La carte de ce frichti était digne des zouaves : si les affamés de la ligne avaient dû se contenter de Yordi" navre sec, nous, grâces à notre industrie d'Africains, nous allions nous traiter en gourmets; nous allions fricoter aux dépens des Tartarcs comme nous avions déjà tant de fois fricoté aux dépens des Arabes.

C'est un Tartare à face carrée, au nez plat, aux yeux

ronds et percés à une portée de pistolet l'un de l'autre,

qui nous a prêté l'énorme dindon de ce rata. C'est encore

un Tartare qiii nous a cédé les o^s de cette omelette

friturable dans le couvercle de notre marmite; c'est toujo^^rs un Tartare qui, par-dessus le marché, a remplacé Teau du bidon par le vin de son crû. Ah! il ne s'agit que de savoir s'y prendre; disons plutôt, il ne s'agit que de savoir prendre pour bien vivre chez les Tartaresl

Et Genty n'arrivait pas!

Enfin, vers deux heures, un certain bruit se fait entendre du côté du factionnaire qui, couché à plat ventre, l'œil et l'oreille au guet, et le doigt sur la gâchette, surveille les approches de nos campements.

Nous distinguons dans l'obscurité le factionnaire qui se lève d'un bond, et nous écoutons, pleins d'anxiété, — prêts, en cas d'alerte, à nous élancer vers nos carabines en faisceaux.

Quel guignon ! pensais-je, si l'ordre survenait de sonner le Garde à vous! le rappel et l'assemblée, juste au moment de faire frichti!

Heureusement un cri étouffé, ce cri bien connu de ralliement, arrive jusqu'à nous; nous respirons à l'aise; les Russes sont restés chez eux, et nous n'éprouvons plus qu'une vive curiosité en voyant deux individujs qui, après avoir échangé le mot d'ordre avec la sentinelle, s'avancent vers notre feu.

— Enfin le voilà! servez chaud I

— Merci ! dit Genty d'un ton plem de gravité mystérieuse et en continuant la route sans même s'arrêter ; merci, les enfants; — à demain, si nous y sommes.

Et il disparut avec son compagnon, wxi W^ckoûr, ^^'so.

pieds et gros en proportion. Quel était ce personnage muet, ce nouveau camarade de Gcnty? Rien da%s son costume ne pouvait nous renseigner sur son compte ; il était coiffé d'une espèce de casquette militaire et revôtu d'une longue capote brune. — Voilà son signalement.

Le frichti fut triste; en un quart d'heure, marmite cl bidon se vidèrent, et nous rentrâmes sous nos tentes.

Le lendemain, après que le premier coup de canon de la bataille eut retenti, vers une heure de Taprès-piidi, les zouaves de la division Bosquet traversèrent TAlma, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture et de la mitraille* de la ceinture à la tôle; ils escaladèrent les pentes rapides que balayaient des avalanches de boulets; puis, arrivés sur le plateau que McnschikofT regardait comme inaccessible, ils se croisèrent les bras, en souriant de pitié devant cette armée russe, autrefois la terreur de l'Europe, aujourd'hui fuyant vaincue et humiliée à jamais. ..

Je secouais alors sur la manche de ma veste l'extrémité de mon clairon, pour en faire dégoutter l'eau qui s'y était amassée pendant une sonnerie d'aussi longue haleine, lorsque Genly, tout couvert de sang comme un garçon d'abattoir, m'accosta et me dit :

— As-tu vu l'artillerie passer sur le pont?

— Mais oui ; et j*y vois encore déliler des prolonges du train.

— Eh bien! ce fameux pont, on le disait miné ; et le maréchal le croyait si bien, qu^jusqu'au milieu de la

nuit rartiUerie avait reçu ordre de ne ^^% %'^xss^er sur

son tablier. C'était une ruse de Menschîkoff pour neutraliser la plupart de nos pièces de campagne; mais le personnage que tu as vu hier soir avec moi est venu dévoiler le mystère. On m'avait envoyé sonder la rivière, rôder sur la rive droite, étudier le terrain et éventer les pièges que l'ennemi pouvait nous y avoir tendus. Ma reconnaissance accomplie, j'allais rentrer dans le gué, quand je vois sortir d'un fourré d*aunes un grand particulier qui m'interpelle, en me disant dans notre langue :

— Vous êtes Français?

— Je suis Français!

— Moi, je suis Polonais I

— Soit.

Mais voyant que, malgi'é son titre de Polonais, je voulais le tenir à distance, et que ma carabine avec mon sabre-baïonnette au bout allait s^ir de trait d'union entre nous deux, il ajoute :

— Je suis Polonais et colonel polonais; je ne yeux plus servir la Russie; je veux servii- la France. — Conduisez-moi à votre général : voilà mon épée, que vous lui remettrez.

C'était bien parler; aussi, je pris l'épée et je lui dis de me suivre; — voilà pourquoi je suis passé devant ton frichti sans m'arrôter. J'avais cependant grand'faim, mais le service avant tout.

Pendant que nous cheminions, amis comme deux anciens, je le faisais causer, ce colonel polonais, sur monsieur MenschikofT, et il m'en disaW. ôi^Yié^fc^WfcV^'ss.^

I)€rmit que je lui parlasse de ce pont que l'on croyait miné.., ^

— Blague I riposta-t-il^ blague complète!

Arrivés au quartier général, je remis mon déserteur entre les mains d'un aide de camp du maréchal, et je prévins l'aide de camp que le pont de TAlma jouissait d'une bonne santé.

Il paraîtrait que c'était vrai, puisque l'artillerie y a

Genty racontait ses aventures avec un ton de simplicité tout à fait extraordinaire. 11 lui semblait très-naturel d'aller rôder la nuit sur la lisière du camp ennemi, de rencontrer un colonel déserteur, de conduire ce colonel au quartier général, et de découvrir dans ses aveux le moyen de gagner une bataille. Qui oserait affirmer que la victoire aurait éli pour nous, malgré le courage héroïque de nos soldats, si notre artillerie n'avait pu traverser FAlma?

Le siu-lendemain, la vigilance et la perispicacité de Genty sauvèrent encore une fois les armées. Nous étions en marche par delà le Belbec; nous traversions des contrées inconnues; à chaque instant nous pouvions tomber dans des embuscades, être cernés, mitraillés, que saisje? anéantis même !

On venait de faire halte, vers midi, au fond d'un bois

de haute futaie, et le général Bosquet nous avait accordé

deux heures pour faire le café. Le feu de l'escouade de

Genty n^étaii pas éloigné du n&tie; les hommes des deux

DEVANT SEBASTOPOL lîl

gamelles fumaient une pipe et causaient des affaires du temps. Genty ne disait rien et paraissait soucieux; assis et adossé à un arbre^ il tenait^s yeux fixés sur un groupe d'officiers anglais qui, tiQn loin de nous, entouraient respectueusement le lord manchot.

Tout à coup il se lève, arrache sa carabine du faisceau et s'élance au pas gyminastique vers un Tartare qui, venant de quitter la halte anglaise, s'était dirigé du côté du fourré et allait y disparaître. Il y disparut en effet avant que Gënty,qui cependant transforma son pas gymnastique en course furibonde, n'eût pu l'atteindre...

Nous ne savions ce que signifiait cette chasse, quand, 'quelques minutes après, le zouave et le 'Tartare reparaissent. Le zouave a noué l'étoffe de son turban autour du col du Tartare,. et le traîne ainsi captif vers l'étatmajor anglais; le Tartare pousse d#s cris d'angoisse, et semble protester de son innocence.

— De quoi est-il donc accusé? se demande-t-on.

— Accusé de porter à Menschikoff un récit détaillé des délibérations du conseil de guerre de l'armée alliée ! rien que cela !

Genty avait remarqué les allures suspectes de cet homme qui s'introduisait dans nos campements en nous appelant ses libérateurs et en nous offrant à vil prix des denrées, des volailles, des fruits.

On le fouilla et on trouva dans une doublure de son vêtement une copie des ordres de marches que devaient exécuter les armées anglo-françaisfis«

lîî SOUVENIRS D'UN ZOUAVE

Je vous laisse à penser si cette découverte était importante ! Nos deux heures de halte furent prolongées. Le gi'and conseil de guerre s'aSsembla et chaque corps d'armée reçut de nouveaux ordres.

Restait à punir le faux Tartare, qui n'était qu'un Grec travesti^ et à découvrir le traître qui lui livrait ainsi les secrets du conseil. A Taide d'une confrontation d'écriture, on reconnut le coupable. C'était un tout jeune homme, un Levantin, un de ces êtres qui naissent en Orient de parents chrétiens et servent de drogmans, d'interprètes entre la langue turque et les autres langues européennes. Lord Raglan l'avait admis dans le personnel de son secrétariat depuis un mois à peine. . On dit que ce jour-là même, et avant de se remettre en marche, lord Raglan fit fusiller ces deux malheureux devant le front de bandière de l'armée anglaise.

On arrête donc quelquefois des espions; j'ignore ce qu'ils deviennent quand ils tombent entre nos mains : je n'en ai jamais w^ fusiller. Mais la justice des Anglais est plus expéditive, et l'on dit que lord Raglan en a déjà fait pendre plusieurs sans longue procédure.

Je me suis souvent demandé par quel endroit les espions pénétraient dans nos parallèles et dans nos campements.

De jour, c'est impossible; de nuit, c'est très-difficile.

De jour, il leur faudrait traverser nos postes avancés

sans que les factionnaires remarquassent de quel côté

/& viennent; de nuit, rien que leur pxé^uee eu dehors

des campements et des tranchées donnerait l'éveil, et leur incognito serait compromis. Je pense donc, et avec raison sans doute, qu'ils ont des intelligences dans Farmée turque, qui compte dans ses rangs bon nombre de Grecs.

Leur mission alors n'offre plus de si grands dangers. Ils vont et viennent de nuit très à leur aise, du moment oïl ils évitent la vigilance de nos postes avancés.

Ce n'est pas une accusation que je porte contre l'armée turque, Dieu m'en préserve; il y a chez elle, et en majorité, de braves et loyaux soldats ; mais chaque individualité n'est pas immatriculée avec autant de soin que chez nous, et des étrangers peuvent prendre la place du véritable soldat dans une compagnie, dans un bataillon, sans que le chef de corps s'en aperçoive immédiatement : tant d'hommes, tant de rations; voilà le seul procédé qu'on emploie pour constater le nombre d'hommes présents sous les drapeaux ; et ce calcul est établi par les fournisseurs privilégiés du pacha commandant.

Les espions suivent encore une autre route, la route de mer. Us entrent comme passagers, comme négociants à Balaklava et à Kamiesh; de là ils visitent nos campements, nos ouvrages, nos parallèles, recueillent renseignements sur renseignements, puis s'envolent par une belle nuit du côté de Sébastopol.

Les mesures les plus sévères ont été prises pour barrer le chemin à ces messieurs. Il est maintenant défendu de cbculer dans les ouvrages ôml ^\i^<^ ^'«»& ^â«fc ^sks»^

d'une permission spéciale des généraux en chef, et celle permission ne s'accorde que difficilement.

Il ne se passe pas de jour qu'il n'y ait dans les tranchées quelques arrestations de suspects; arrestations souvent injustes et qui se terminent par l'élargissement du prétendu coupable qui a négligé de se munir d'une carte de passe, ou qui espérait trouver et qui n'a pas trouvé, siu* le point des travaux qu'il visite, un officier de sa connaissance qui pût répondre pour lui en cas d'événement.

Pour en revenir au fourbi, je dois avouer que le zouave le pratique avec un incontestable talent, mais que le zéphir, lejoyexix, l'étoile de hamr, est le véritable maître du genre; — à lui la médaille d'or, la grande médaille d'honneur, comme on dit au palais de l'Industrie.

Le zéphir, brûle^iout au combat, se soigne au repos; l'armée en campagne manquerait de pain, de vêtements et de souliers, qu'il aurait encore des souliers, des vêtements et du pain à revendre.

L'hiver que nous 'venons de passer a été rude pour tous, excepté pour lui; son foyer ne s'éteignit jamais, sa marmite fut toujours pleine, et sa cambuse richement approvisionnée.

Ce n*est pas lui qui se serait contenté du riz au naturel, du bœuf salé, du quartier de lard, des fayots maritimes, du biscuit de campagne, du moka plus que blond, plus que clair, et des liquides rafraîchissants de l'aqueduc et de la Tchemaîa; — non! non! — Sans bourse délier, sans donner le mîUe po\xr eenl aux banians de Ba-

laklava^ sans honorer les cantinières de sa pratique^ il a trouvé le moyen de changer l'eau en vin, le moka hlond en moka noir, le hiscuit en pain tendre, les fayots en conserves Morel ou Masson, la viande salée en viande fraîche et le riz naturel en pilau succulent.

Zéphir ! la terre d'Afrique fut sa patrie ; ses bataillons étaient partout à la fois, au nord et au sud, à Test et à l'ouest; il est toujours agile, toujours prcbte, jamais endormi; — joyeux I il chante, il rit avant le combat, pendant le combat, après Je combat; il rase la fatigue, la maladie et la mort.

ÉU)ile de bazar! ah! voilà le stigmate de honte qu'il voudrait cacher à tous les yeux sous un peu de gloire et J)eaucoup d'insouciance; étoile de bazar! il porte, sur ses boutons de zinc terni, une étoile qui remplace le num^éro du régiment; — car il a perdu son régiment en vendant, en bazardant Tuniforme pour payer un instant de débauche.

On trouve de grands courages et de grandes intelligences parmi ces jeunes honunes que les conseils de guerre ont puni du boulet, et qui, leur temps de boulet expiré, font une espèce de noviciat de réhabilitation dans les bataillons d'Afrique, avant de rentrer dans un corps de l'armée ; malheureusement, la plupart de ces parias militaires, loin de s'amender, deviennent tout à fait crimineb; — heureux ceux qui meurent à temps!

Nous n'avions qu'un bataillon des zéphirs en Grimée; on annonce que le général a den»Jid^ \&'s>\2ft&»S$^ÉSs^&^<^'^

tés jusqu'alors en Afrique. Si cela est vrai, gare aux villages, aux châteaux, aux maisons de campagne, aux fermes de la vallée de Baïdar et même des environs d'Aloupka et de Ydlla! Ils dirigeront par là Iciu-s aventureuses recherches, car depuis Old-Fort jusqu'au plateau de Kersonèse, nous avons tout inventorié sans rien laisser à la traîne.

Il sera peut-être donné au zéphir de reconnaître les positions de cette fameuse armée russe de l'intérieur que nous attendons depuis si longtemps, et qui n'ose descendre se mesurer avec nous.

Le zéphir aime le bon vin et sait s'en procurer. En octobre dernier, lors d'une halte de l'armée sur la rive gauche de la Katcha, le bataillon de zéphirs faisant partie de l'avant-garde campa, avec un de nos régiments de ligne et un régiment anglais, près d'un village tartare nommé Jalawkoi ou Alankoï, je ne sais plus au juslc. Le seigneur de ce village, car il y en a encore des seigneurs dans ce pays-là, habitait sur les hauteurs un magnifique château entom-é de vignobles aussi beaux que nos vignobles bourguignons..^

Il ne jugea pas à propo^de rester chez lui pour nous faire les honneurs du logis et nous ofifrij* des rafj aîchissemcnts; mais, plein de foi dans le savoir-vi>TC du troupier français, il laissa en partant, sur la cheminée de son salon, une lettre adressée au commandant en chef. Dans cette lettre, il priait le général de ne pas démolir son castelj et de respecter ses meubles, — un piano siutout

qui appartenait à sa fille aimée^ — et il ajoutait qull faisait hommage à l'armée des fruits de son jardin^ des volailles de sa basse-cour et des vins de sa cave. Les zéphirs trouvèrent cette lettre et la portèrent à son adresse.

Un quart d'heure après^ grand festival au château! Le piano de mademoiselle s'écroule, s'aplatit et disparaît sous des torrents d*harmonie; — les meubles prennent l'air par la fenêtre; — le feu de joie s'allume dans la cour, — on tord le cou à la volaille de monsieur, on fait la cueillette dans le jardin de monsieur, on défonce les tonnes de la cave de monsieur, on nettoie enfin le château de fond en comble, et lorsque les clairons sonnent le départ, il ne reste plus rien d'intact dans cette somptueuse habitation, rien que les murailles de pierres de taille et la toiture.

Je me trompe ; — un caveau n'avait pas été pillé, le vin n'en avait pas été bu... Seulement, quelques privilégiés du bataillon de zéphii's avaient décanté les meilleures qualités et les plus vieilles, sans que la ligne et les Anglais fussent admis au partage.

Calculez combien il a fallu de bouteilles de vins fins pour remplir les grands bidons d'escouade et les petits bidons d'un bataillon sur pied de guerre, ainsi que les tonnelets de la cantinière, et ajoutez au total les trois ou quatre bouteilles que chaque homme emporta dedans ou sur son sac, et vous saurez ce que contenait ce précieux caveau.

Ces farceurs de zéphirs, ces étoiles de 6a;sar^ax^<Kc^

imaginé un truc^ une panique pour accaparer le bordeaux^ le bourgogne^ le Champagne^ le tokay du boyard. Le choiera travaillait encore les Anglais^ et pendant la halte^ quelques malheureux en avaient été attaqués. Eh bieni ils firent courir le bruit que le boyard avait empoisonné le vin de son caveau^ et que les Anglais, loin d'avoir le choléra, s*étaient empoisonnés en buvant de ces vins.

Il n'en fallut pas davantage pour mettre le caveau en quarantaine; les zéphirs eux seuls absorbèrent les vins fins, et pendant toute une semaine, le bataillon mérita^ plus que jamais^ le nom de bataillon des joyeux.

vn

Les enfants perdus. —Le caporal gourmand.^ Le faubourg. — Les radis et la salade.

Depuis que nos parallèles ont gagné du terrain, et que nous ne sommes plus qu'à quelques mètres des défenses extérieures, la compagnie des enfants perdus et des francs tireurs a été licenciée.

L'espace manquait désormais. On a renvoyé les hommes à leurs corps respectifs, en mentionnant sur le livret de chacun qu'il a fait partie de cette héroïque pha- Jange. — C'est un titre de noblesse militaire.

J'ai plusieurs fois, pendant ïlûwer, arf/<mf<igné k^ .enfants perdus. Ds aco^faienl Tokotiers le Cfjoeoun des hommes de bonne Tolooté. Oo partait haLituelk:' ment de Textrémité d'une tnuidiée où kj ieotiadles , avaient reçu la consigne de nous laisser jhumt et n»* trer. On choisissait une nuit bien noire et um lune. Ul pluie ne nuisait pas à TaflEaire; au conUaire^ ékaa^our" dissait le bruit de nos mouTements et ïsufnnii de la èécurité à l'ennemi.

Deux camarades formaient YàTanUgarâe;iU ne f'avançaient pas de fronts ils se tenaient à quatre on cinq (<i^ de. distance l'un derrière l'autre et un peu de c/Aé, inventoriant le terrain^ flairant l'obscurité et guidant aimi la troupe^ qui^ son officier en tète, les suivait en Tàmpuhi h plat ventre.

Les hommes, ainsi prosternés, faisaient glisser leur fusil sur le sol et le poussaient devant eux aussi loin que pouvait le leur permettre la longueur du -bras, puis remontaient à côté du fusil, puis recommençaient c« mérnr; manège, gagnant lentement du terrain, Umj^jun fftwih, comme des voleurs dans une maison habitée, t/My^on l'oreille au guet, toujours prêts à sauter sur la vir<kitv ennemie qui découvrirait la bande#

Certes, le chat épiant le long âe% murailU^ k» s// iiir au sortir de leur trou, n'a pas de mouvemenlK [Ati>i n'tperceptiblement silencieux que l'eriûint purdu r^féintit Ut nuit aux alentours de SébastopoL

Les deux premiers éclatreurt o\>iietN«i\\. ^iaw \>*^vv ,. v^

imaginé un truc^ une panique pour accaparer le bordeaux^ le bourgogne^ le Champagne^ le tokay du boyard. Le choiera travaillait encore les Anglais, et pendant la halte, quelques malheureux en avaient été attaqués. Eh bien! ils firent courir le bruit que le boyard avait empoisonné le vin de son caveau, et que les Anglais, loin d'avoir le choléra, s'étaient empoisonnés en buvant de ces vins.

Il n'en fallut pas davantage pour mettre le caveau en quarantaine; les zéphirs eux seuls absorbèrent les vins fins, et pendant toute une semaine, le bataillon mérita^ plus que jamais^ le nom de bataillon des joyeux.

Les enfants perdus.— Le caporal gourmand.— Le faubourg. — Les radis et la salade.

Depuis que nos parallèles ont gagné du terrain, et que nous ne sommes plus qu'à quelques mètres des défenses extérieures, la compagnie des enfants perdus et des francs tireurs a été licenciée.

L'espace manquait désormais. On a renvoyé les hommes à leurs corps respectifs, en mentionnant sur le livret de chacun qu'il a fait partie de cette héroïque phalange. — C'est un titre de noblesse militaire.

DEVANT SÉBASTÔPOL 129

J'ai plusieurs fois^ pendant rhiyer^ accompagné les .enfants perdus. Ils acceptaient volontiers le concours des hommes de bonne volonté. On partait habituellement de l'extrémité d'une tranchée où les sentinelles , avaient reçu la consigne de nous laisser passer et rentrer. On choisissait une nuit bien noire et sans lune. La pluie ne nuisait pas à l'affaire; au contraire^ elle .assourdissait le bruit de nos mouvements et inspirait de la sécurité à l'ennemi.

Deux camarades formaient Tavant-garde; ils ne s'avançaient pas de front^ ils se tenaient à quatre ou cinq pas de distance l'un derrière l'autre et un peu de côté, inventoriant le terrain, flairant l'obscurité et guidant ainsi la troupe, qui, son officier en tête, les suivait en rampant aplat ventre.

Les hommes, ainsi prosternés, faisaient glisser leur fusil sur le sol et le poussaient devant eux aussi loin que pouvait le leur permettre la longueur du «bras, puis remontaient à côté du fusil, puis reconmiençaient ce même manège, gagnant lentement du terrain, toujours muets, comme des voleurs dans une maison habitée, toujours l'oreille au guet, toujours prêts à sauter sur la vedette ennemie qui découvrirait la bande.

Certes, le chat épiant le long des murailles les souris au sortir de leur trou, n'a pas de mouvements plus imperceptiblement silencieux que l'enfant perdu rôdant Ja nuit aux alentours de Sébastopol.

Les deux premiers éclaireots ob&^tN^wX. \Qw^.^Rw^v\^^-

130 , SaUVENIM D'UN ZOUAVE

terrogent tout du regard^ malgré robscmité; sondent l'espace et surtout reniflent les Russes, qui ont un certain fumet caractéristique^ et ils communiquent de temps en temps leurs observations à Toflicier qui commande Texpédition.

Une fois, nous avions pour mission, non pas dé tuer les factionnaires russes que nous rencontrerions, mais seulement de reconnaître l'état des travaux de défense sur un point en arrière du mamelon Vert.

Le lieutenant Brener nous commandait.

11 fallait relever la position de Tennemi et rentrer dans nos parallèles sans lui donner l'éveil. Nous décrivîmes une grande courbe en allant, et rencontrâmes sur notre droite un monticule de terre, derrière lequel un groupe de Russes se tenait en embuscade.

Tomber sur ce groupe, l'étrangler en bl<x; , l'éventrer si mieux est, rien n*était plus facile. Mais alors nous donnions l'éveil , et le but de l'expédition était manqué.

Il fallut donc tourner le groupe de sang-froid et sans lui dire un mot, et nous glisser entre lui et le fosdé où travaillaient les pionniers ennemis, visiter ce fossé, et revenir chez nous sans avoir quelque peu 'engaîné nos sabres dans leur peau !

La découverte d'une mine, en revenant, nous dédommagea de cette abstinence forcée.

Une autre fois, véritable fou que j'étais, je suivis un ffalant caporsd qui espérait trouvée, ^axa le (aubourg de

DEVAKT SÉBASTOPOL 181

rArsenal^ quelque jolie fille grecque. J'avouerai que, moi aussi, j'en espérais autant de mon côté.

Nous y pénétrâmes sans grande peine par une brèche. Toutes les maisons étaient abandonnées, dévalisées, dévastées, et quoique le grand air s'y renouvelât trèsfacilement, puisqu'il ne restait pas un carreau de vitres aux fenêtres, elles étaient empestées par une odeur particulière, acre et repoussante, un parfum de graisse rance qui nous prenait à la gorge et menaçait de nous donner une quinte de toux.

Fort heureusement que nous parvînmes à museler cette toux, sans quoi un bivouac, dont les feux flamboyaient au bout de la rue, nous fût tombé sur le dos.

Les jolies filles grecques ne parurent pas, mais nous nous en consolâmes en rapportant chacun un chargement de bois mort pour le foyer de notre tente.

Je ris encore de bon cœur en pensant avec quelle célérité nous fagotâmes, à Faide de nos petits couteaux à scie, une douzaine de diaises oubliées dans im salon.

Il y avait là des buflbts, des bois de lits, des meubles, qui n'y restèrent pas longtemps, car dès la nuit suivante, les camarades, auxquels nous avions parlé de la découverte de cette forêt de nouvelle espèce, vinrent y débiter du bois de chauffage; les vignes et leurs souches étaient consommées depuis longtemps, et le froid piquait toujours dur.

En allant du salon aux cha\wi* ^ax» \w^fc «s^^ ^Swksbc-

bre^ je sentis que je mettais le pied sur quelque chose de doux et de moelleux.

C'était un tapis^ im tapis moquette.

— Voilà qui serait bon, pensai-je, pour neutraliser rhumidité du sol de notre tente.

— Qu'en diteç-vous, caporal?

Le caporal, pour toute réponse, se mit à tailler, avec son sabre, un grand morceau carré du tapis; j'en fis autant, et nous quittâmes le faubourg, changés conmie de véritables marchands porte-balle.

Une autre fois encore, au milieu du printemps, je retournai dans le faubourg avec le même caporal, qui avait bien les idées les plus bizarres et les goûts les plus originaux qu'aucun homme ait jamais eus.

Ce soir-là, la fantaisie lui était venue de manger une salade, et il prétendait que nous trouverions des laitues ponunées dans les jardinets attenants aux maisons du faubourg.

— Mais, malheureux! lui disais-je, où prendras- tu ton huile pour assaisonner tes laitues, sinon dans la fiole à huile du fourniment? Elle est bonne, l'huile de pied de bœuf! Et le vinaigre? .

— Imbécile ! répondit-il, j'ai invité à déjeuner le caporal-infirmier de la division, et il nous apportera de l'ambulance du vinaigre à l'intention d'un gargarisme et de l'huile d'olive pour faire du cérat.

Comme il y serait allé seul , à ce fourrage d*un noureau genre, si j'avais refusé de VacGAn»^a^^r, je voulus

me mettre à même de lui porter secours en cas d'accidcnt; et je le suivis bien malgré moi.

Quelle folie de risquer ainsi sa liberté^ sa vie^ pour satisfaire un caprice de femme grosse ! C'est maintenant ^ pauvre invalide que je suis, qu'il m'est donné de comprendre tout le danger de ces aventureuses et inutiles campagnes nocturties.

Mais alors nous* étions dans un état de surexcitation indéfinie; nous respirions de la poudre , au lieu de respirer de l'air.

Notre cœur battait la charge; nous redoutions plutôt un accroc à nos bardes qu'un accroc à notre peau, et nous étions prêts à nous endormir dans la mort, insouciants, comme si la diane devait nous réveiller le lendemain.

Nous partîmes donc vers neuf heures environ, et nous rentrâmes à trois heures sains et saufs, mais les mains vides.

Cet insuccès ne découragea pas mon caporal; au contraire.

Dès la nuit suivante, il voulut encore associer ma gourmandise à la sienne^ mais je refusai net, et il s'en alla tout seul explorer un autre jardinet que, du poste du Clocheton, il avait reconnu verdoyant et rempli d'herbes folles.

Les graines tombées des plantes de l'an passé y avaient germé à foison, et il revint triomphant et chargé , non pas de salade, mais d'une maigatf\c^fe\iQN\a \^^v^^ss&^^sc^.

il fit hommage au général des enfants perdus, le lieutenant Brener.

Cette botte de radis eut beaucoup de succès au camp ; on supposa avec raison qu'il n'avait pas tout récolté , et on lui en demanda d'autres, payables au poids de l'or, si bien que, pendant plus d'une semaine, Tordinaire de quelques officiers s'augmenta de ces primeurs.

— Prends garde de récolter des prîmes en cherchant des radis, lui disait-on; la mitraille et la fusillade de nuit ne sont pas toujours aveugles.

Mais lut n'écoutait rien, et ne pensait qu'à remplir son crapaudy cette petite bourse de cuir, cette providence que nous portons au cou comme on porte le scapulaire, et chaque fois qu'il n'était pas de garde, il s'en allait faire son périlleux métier de jardinier noctambule.

Un soir, en lui disant au revoir, je lui serrai la main plus fortement que d'habitude; un triste pressentiment me disait que nous ne nous reverrions plus.

En effet, il partit et ne revint pas. ^

Est-il mort, est-il prisonnier? On Fignore.

Les Russes ne se donnent pas la peine de réparer les murailles de ce faubourg, murailles que notre artillerie a décousues en maints endroits et percées de larges brèches par où pénétreraient de front des bataillons entiers.

Us savent que cette position , que nous pourrions oc-

cuper à chaque instant, nous serait plutôt funeste qu'u-

^/tef car elle peut être foudroyée ^w \fi& Wlteries de la

Quarantaine, situées de l'autre côté de la rade, à quarante ou cinquante mètres de distance.

Ils n'y envoient des troupes que pendant la nuit ; ces troupes bivaquent sur les carrefours et se retirent dès le jour.

Aux premiers temps du siège, les excursions des enfants perdus, dans ce dédale de ruines, pouvaient nous être de quelque utilité et nous procurer des renseignements précieux sur les forces qu'y entretenaient les assièges et sur leurs moyens de défense; mais depuis qu'ils en ont confié la garde aux batteries de l'autre côté de la baie, les dangers que l'on, court en y pénétrant n'offVent plus aucun avantage, et nos sentinelles ont reçu Tordre d'arrêter au passage les aventuriers dans le genre de mon caporal.

Que de braves y ont succombé sans profit et sans gloire!

Vers la fin de janvier, une vingtaine dciuos tirailleurs y furent assaillis par une nuée de Cosaques; huit tirailleurs seulement échappèrent à la mort.

Vffl

Les Anglais après Malakoff.— La tente^bri.— Le ménage.— Le tapis moquette. — Le tuyau de cheminée. —Blanc-Blanc— Les tambours lévriers. — Le bouc blanc du 23* fusiliers royaux de Galles. — Le rata de chameau.

Depuis mon départ^ on dit que les Anglais se sont maintenus pendant un jour entier dans le faubourg qui avoisine le port et la batterie des jardins.

ils y entrèrent lors de Tattaquc du Redan et de la tour Malakoff^ le 18 juin, et en chassèrent les Russes, qui leur disputèrent le terrain pas à pas, transformant chaque maison en embuscade, chaque fenêtre en embrasure, et vendant cher l'éphémère possession d*une position que nos alliés devaient évacuer quelques heures après la victoire.

Le combat fut fertile en épisodes terribles.

— Voilà pour toi, damné Anglais! hurla le prince ' Strégnoff, qui, se troiivant au détour d'une rue face /

face avec lord O'Ncwil, lui enfonça son épée dans le vcn tre jusqu'à la garde.

— Merci ! riposta l'Irlandais, qui eut le temps de d charger son revolver droit dans la bouche encore entr'c verte du Russe...

Et Us tombèrent morts tous deux, tous deux ayant sans doute pour dernier souvenit Ye ^oviveuir de J

amitié passée. Ce lord et ce prince s'étaient connus à Londres et à Paris avant la guçrre, et on les citait comme inséparables.

Les journaux racontent cent autres faits analogues.

Le combat terminé^ nos alliés inventorièrent leur conquête,

La population civile n*avait eu que le temps de fuir dans la cité^ laissant à la merci des envahisseurs ses meubles^ ses provisions^ ses richesses^ tout enfin^ tout ce qu'elle possédait^ et le pillage dura tant qu'il y eut quelque chose à piller.

Les highlanders s'installèrenf dans la somptueuse habitation d'un ofûcier général^ et toastèrent à la gloire des armées alliées^ avec le bordeaux d'Aloupka et le Champagne de Margarath^ ces crus de la Crimée^ déjà rivaux de nos vieux crus de France.

Les glaces servirent de cible^ les porcelaines de poupées de tir aux fusiliers royaux; les mélomanes exécutèrent le Godsave the Queen à grands coups de' crosses sur le clavier des pianos; les meubles démembrés, déchiquetés, bottelés en fascines, alimentèrent un immense feu de la Saint-Jean, et quand J'heure de la retraite sonna, les ravageurs rentrèrent dans leurs lignes, les uns en robes de femmes, le shako orné de dentelles et de fleurs, les auti-es encore la poche garnie de bijoux et de monnaie, tous enfin rapportant, selon leurs caprices et leurs goûts, quelques reliques de cette grande journée de pillage I

Vous vous souvenez que mou ^etwSet \û\a ^^ \^>Kt\À.^

138 SOUVENIRSsD'UN ZOUAVE

dans le faubourg de la Quarantaiue, me procura un assez bon fagot de chaises et un lapis morpiette pour notre tente^ mais je ne vous ai pas dit encore ce que c'était que cette tente. •

Elle ne ressemblait ni aux tentes d'Afrique que vous voyez dans les peintures de M. Horace Yemet^ ni aux tentes Taconnet de Satory, ni à ces jolies tentes turques^ de forme conique et couleur vci*t de mer; c'était tout simplement une tente-abri, un bonnet de policée, un parapluie de toile à deux manches^ ûchés en terre au lieu d'être portés à la main.

Avez-Yous remarqué^ sui* le sac du troupier d'un bataillon de guerre^ un petit rouleau de toile grise et deux morceaux de bois dépouillés de leur écorce et ressemblant beaucoup aux fragments d'un manche à balai scié en deux parties? Eh bien^ voilà tout le matériel du canipement, — du campement à deux^ entendons-nous.

Un troupier réunit les deux morceaux de bois à l'aide d'une douille en fer-blanc^ et cela foime un'bàton : — pilier numéro un de Tédifice.

Le camarade en fait autant : — pilier numéro deux.

Alors on réunit par- des agrafes^ qui y sont cousues à Tavance^ ou à l'aide de boutons et de boutonnières^ les morceaux de toile que chacun portait en rouleau sur son sac^ et on les pose par leur milieu au-dessus des deux piliers; leâ extrémités s'en vont en pente jusqu'au sol; on les y retient à l'aide de piquets fourrages en route. Mais les deux cdtés sont ouverts. Alors on ferme l'un

DEVANT SËBASTOPOL 189

d'eiu toujours à Taide d'agrafes ou de boutons^ ou même d'un point de couture, et l'autre est garni d*une portière mobile, quand on a eu l'adresse de se procurer assez de toile pour fabriquer cette portière.

Voilà ce qu'on appelle la tente marabout. Asile trèscommode pour une nuit d'été.

On fait généralement honneur aux zouaves de Tinvention de la tente-abri ; je suis zouave, mais je suis juste avant tout, et je rends à César ce qui est à César; — cet honneur revient aux soldats du il^ léger. Les premiers de tous ils eurent l'idée, dans les bivouacs des froides nuits d'Afrique, de découdi*e leurs sacs de campement et de s'en faire des abris, en les réunissant deux par deux avec des ûcelles et en les soutenant par des bâtons.

Le général Bedeau, alors colonel, régularisa ce mode d'abri et le rendit réglementaire dans son régiment; — les autres corps suivirent l'exemple.

Ces petites tontes nous ont été très-utiles dans la guerre actuelle, où le transport/du matériel a offert des difficultés si nombreuses, que les tentes ordinaires, ainsi que les baraques en bois, ne sont arrivées devant Sébastopol que fort tard.

L'armée anglaise n'en possédait pas, aussi a-t-elle mille fois plus souffert que nous.

On les appelle marabouts^ du nom de ces petits mausolées ras-terre, sépultures de santons vénérés, qu'on aperçoit çà et là sur les collines des pays musulmans.— On les nomme aussi bonnets de poZice> lexu: ^^x'osk&'s^i?^

pelant assez celte coiffure que reprennent les corps d'élite.

On s'y réfugie à deux, à quatre^ à six^ à huit^ selon que Ton a réuni plus ou moins de morceaux de toile et planté plus ou moins de bâtons. Parfois alors la tente unique forme un étroit couloir, et ne gagne d'espace qu'en longueur.

Mon camarade Fritcher et moi nous avions établi la nôtre pour nous deux seuls, à vingt pas en arrière du front de bandière du régiment, entre les cuisines des compagnies et le pavillon de la cantine.

Ce n'est pas pour me vanter, en ma qualité de zouave, mais je vous assure que tout ce que l'on a dit de l'esprit inventif et industrieux du zouave en campagne est encore au-dessous de la vérité.

Une tente-abri n'est que provisoire; on la dresse le soir, on la replie le matin, et si elle ne garantit pas tout à fait des rigueurs de la nuit, du moins voyagct-on facilement avec elle, et est-on toujours sûr de la reconstruire promptement au besoin.

Devant Sébastopol, il nous a fallu cbercher à transformer cet abri provisoire en abri permanent et solide, capable de résister aux vents violents, de supporter les neiges amoncelées, et de défier les torrents de pluie, non pas pendant ime seule nuit, une seule semaine, un seul mois, mais pendant tout un hiver; et nous y avons merveilleusement réussi.

Je cïie ma tente comme modèle.

Deux canons de fusils russes, \TM«NW%d\ement placés

DEVANT SEBASTOPOL Ul

d'un bâton à Tautre, consolident l'édifice et maintiennent inflexible l'arête delà toiture; nous avons entouré le dehors d'un bourrelet de terre glaise, afin que l'air et le vent ne soulèvent pas en arcades le bord inférieur de la tente, compris entre les piquets qui le rattachent au sol et le sol même ; puis, au bas de ce bourrelet^ nous avons établi, avec de vieilles tuiles et de vieilles briques ramassées dans les mines des fermes du plateau, une rigole ou canal d'écoulement pour recevoir la pluie glissant sur le talus de la toile.

Voilà pour le dehors.

Au dedans, le sol est creusé d'un tiers de mètre environ de profondeur, et un rebord de terre, une espèce d'estrade ou d'étagère d'un tiers de mètre aussi de largeur, règne tout autour : c'est là que le ménage est déposé : — le sac, le bidon, la gamelle, les brosses, la fiole à huile, les provisions, la ration du jour, tout enfin, tout le bataclan du soldat en campagne.

C'est là aussi que nous nous asseyons quand nous sommes las d'être couchés.

Le foyer s'allume dans ime échancrure de cette estrade, avec un lit de briques pour aire, des briques encore pour lambris et une pierre de taille pour manteau de cheminée, et la fumée s'échappe par im trou creusé en coude, lequel trou passe sous l'estrade et sous le bourrelet, et s'ouvre au dehors dans un tuyau de tôle planté là connme une borne.

Ce tuyau de tôle, que nous aNiom ^SQûsgCk^ «».^\ssssss^

d'une maison du faubourgs mon camarade Fritcher est allé le dénicher une belle nuit, et il porte en bosselures les traces de trois ou quatre balles que lui envoyèrent les sentinelles russes qui prirent l'éveil à son passage.

 l'un des bâtons-piliers est accroché le Saint-Gobain, ce petit miroir rond comme une tabatière de zinc, où le matin nous regardons avec orgueil si la poudre ne noircit pas encore notre physique de guerrier français ; à l'autre bâton, un fil de fer est agencé pour servir de bougeoir aux stéariques achetées deux francs pièce à Balaklava, en l'honneur de l'ami qui vient passer la veillée avec nous.

Le sol de notre réduit resta longtemps parqueté d'une couche de terre glaise, que j^avais cloutée avec de petits cailloux ronds/

Nous dormions là-dessus, enveloppés de nos couvertures, et préférant cette dure couchette, toujours propre, aux litières d*herbes qui se desséchaient bien vite et s'en allaient en poussière; et quelle fôtel quel bonheur ! quelles délices l quand le tapis moquette vint embellir ce réduit.

Tout le régiment nous porta envie; on ne parlait que de notre tapis, et des richards d'officiers nous en offrirent son pesant d'or.

J*y faisais de trop beaux rêves pour jamais peïiser à le vendre!

Telle ftit notre demeure, à taoi et à mon camarade Fritcher, depuis novembre jusqu'en mars.

On rappelait dans le campleboûâioVr Ae* dalrons, et

on le reconnaissait de loin/ au milieu des autres, non pas aux clairons suspendus au faisceau de nos fusils, mais au voisinage de cet orgueilleux tuyau de cheminée, qui, aux jours de repos, s*empanachait d'une jolie petite fumée légère et bleuâtre.

Ce boudoir était bien étroit, bien resserré pour nous deux, et cependant il y avait toujours assez de place pour y recevoir un ami.

Que dis-je! cet ami y habitait même constamment, et je ne sais comment j'ai pu oublier jusqu'ici de vous dire que notre ami Blanc-Blanc^ un ancien d'Afrique, un vieux zouave, y partageait avec nous l'ordinaire du camp.

Pauvre Blanc-Blanc I qu'cs-tu devenu? Celui qui m'a remplacé auprès de mon camarade Fritcher t'aime-t-il comme je t'aimais ?

Partage-t-il avec toi ses joies et ses bonnes aubaines comme je les partageais? A-t-il toujours des caresses pour répondre à tes caresses ?

Maudit soit-!l, s'il n'a pas éloigné de toi les privations et les misères inévitables de la vie des camps!

Ah! quelle vieille paire d'amis nous faisions, Blanc- Blanc et moi, depuis plus de quatre années ! Quand je reçus l'ordre de quitter l'Afrique, il voulut me suivre. Il serait mort de chagrin à Stora en n'y revoyant plus ses chers zouaves !

Heureusement que l'intendance lui accorda passage siu-le navire qui emportait le régiment; et de Gallipoli à Andrinople, d'Andrinople à "VaTaîi, Aa N^roa^ V "^ksv-

gaUa, de Mangalia à Kustendji^ de Kustendji d'abord^ puis de Vieux-Fort à TAlraa, de TAlma au Belbek et du Bclbek aux parallèles^ il a fièrement marché le train de nos sonneries/tantôt quêteur en avant-garde^ tantôt battant les halliers sur nos ailes^ tantôt aussi^ aux heures de grande chaleur^ se réfugiant dans mon ombre ou dans celle de mon camarade Fritcher.

Les régiments, les brigades, les divisions de notre corps d'armée le connaissaient, et lui aussi les connaissait, et '^ savait si bien distinguer un zouave d'avec tout autre troupier, que sa fureur s'exaltait jusqu'à la rage et qu'il entamait à belles dents les mollets du soldat étranger à notre corps qui eût osé venir flâner seul dans nos campements.

Blanc-Blanc, d'où venait-il?

Oùétait-Uné?

Gomment s'était-il livré, corps et âme, aux zouaves depuis son bas âge ?

Je l'ignore, et nous l'ignorons tous au corps.

Ainsi que ces jeunes chiens qui quittent leur maître pour suivre le premier venu, il nous avait suivis sans doute un jour que nous sortions de Constantine, d'Alger ou d'Oran, et que la voix des clairons lui chatouillait l'ouïe plus agréablement que les sifflets de son éleveur ; puis^ une fois l'étape parcourue, nous n'avions pas eu la barbarie de le renvoyer au loin à coups de pieds, et un tesson de biscuits nous avait acquis sa reconnaissance étemelle.

Ce nom de Blanc-Blanc lui venait de ce que sa robe était d'un noir entiètement-noir, et sans la plus petite tache d'une autre couleur.

Quant à sa race, son espèce, son genre, sa variété, il est impossible de la déterminer.

Ses aïeux s'étaient croisés, mésalliés tant et tant de fais, du côté paternel aussi bien que du côté maternel, que son individualité, chef-d'œuvre d'éclectisme, devait être forcément Innominéé.

11 avait donc gardé une parcelle des défauts, des qualités, des allures et des formes de chacun de ses ancêtres.

Cependant, si l'on pouvait appliquer au moral des animaux, comme à leur physique, la quaUfication de pur sang, Blanc^Blanc, hideux de formes et repoussant d'aspect, Blanc-Blanc serait, comme intelligence, un extraordinaire, un admirable pur sang.

Au commencement du siège, il nous suivait, moi ou mon camarade Fritcher, chaque foiâ que bous étions de tranchée.

Depuis que l'on a proscrit les chats, les singes et les chiens des tranchées, et que les ménageries ambulantes demeurent au camp, Blanc-Blanc monte la garde devant notre tente quand nous sommes dehors, et n'agite joyeusement sa queue, ne s'exclame avec de petits aboiements à moitié étouffés de satisfaction, que lorsqu'il nous aperçoit, — moi et mon camarade Fritcher, — revenir sains et saufe, après vingt-quatre heure-s ditt Vx«xv^^^.

Un jour, Fritcher, qui n'était pas de service, s'aperçut que j'avais oublié ma blague à tabac.

Il rattacha au cou de Blanc-Blanc, et Blanc-Blanc me l'apporta, en trottinant, à la maison du Clocheton, où j'étais abrs de planton près de. notre colonel.

Les journaux de Paris" ont beaucoup parlé des singes et des chats des zouaves, et les dessinateurs de ÏIllustration nous montrent tantôt im franc tireur en embuscade avec un singe, qui perche sur son dos et se gratte le museau ou les fesses; tantôt un zouave faisant lé coup de fusil, tandis qu'un chat, accroupi sur son sac, lève au ciel sa tête placide, en ayant l'air de se chauffer devant -le feu I

C'est de la fantaisie, tout cela; d'abord, et je vous l'ai déjà dit, on ne va pas au feu avec son sac; on laisse le ménage dans la tente.

Et puis, s'il y a des singes au camp, ils sont en trèspetit nombre, et je n'en ai jamais vu, je n'en ai jamais entendu parler.

Quant aux chats, ils foisonnent, mais quittent rarement les environs des cuisines et des cantines.

Ils étaient là avant nous; ils sont nés c|ans les maisons, dans les fermes que nous avons dévastées: ils représentent près de nous les anciens propriétaires qui ont fui, et nous vivons ensemble en tiès-bonne intelligence, mais c'est tout.

D'innombrables chiens de Balaklava, de Sébastopoi et mêq^e des Filies de l'intérieur, attirés par les charognes

des animaux morts est hiver^ sont venus vagabonder dans nos camps, aussi nombreux que dans les villes turques.

De temps en temps on les proscrit, mais ils reviennent encore plus nombreux et plus affamés.

Quelques officiers anglais possèdent des chiens de haute race, — splendid dogs, — comme ils les appellent, mais stupides animaux s'il en fut jamais. — Blanc-Blanc avait une haine instinctive contre ces bêtes de luxe, et ne perdait jamais une occasion de* goûter à leur poil toujours aristocratiquement lustré. Pour lui, Ffintente cordiale n'était qu'une lettre morte.

Il paraîtrait que la peau du chien lévrier est excellente pour les tambours. Elle se prête admirablement à la forme circulaire de la caisse, les baguettes rebondissent magiquement sur elle, comme sur un marbre élastique et sonore. Q'est cequi explique la disparition de plusieurs de ces quadrupèdes, que les généraux anglais firent réclamer dans nos camps par des affiches et à sonde caisse. M. le général Catkart promettait dix livres sterling à celui qui lui rapporterait son lévrier absent depuis dix jours.

— Si j^avais soupçonné les deux cent cinquante francs de récompense, j'aurais pris la pelure d'un autre chien pour remplacer ma vieille peau, me disait le tambour qui annonçait les promesses du général anglais en battant précisément la caisse sur la peau du chien réclamé. Mais l'individu le plus curieux de VevyXfcX^ \sj&Basg2éN&

anglo-française^ ce n'était pas un dog, c'était un grand bouc^ Manc comme nelge^ présent de sa Très-Gracieuse Majesté la reine Victoria au 23® fusiliers royaux de Galles.

Quand nous quittâmes le camp de Boulair pour gagner la Bulgarie par terre, j'ai vu ce vénérable barbu fournir vingt et un jours d'étapes sans fatigue apparente. Toujours à vingt pas en avant du régiment, il s'avançait fier et majestueux, et semblait vouloir conunander à tous le respect de sa personne, en sa qualité de représentant d'une tête couronnée.

Embarqué le premier à Kalamita, il débarqua le premier à Old-Foi-t, fut cité à Tordre du jour de l'armée (anglaise) pour lé sang-froid et l'impassibilité qu'il montra à l'Aima, en supportant sans broncher, à la tôte des fusiliers royaux, les charges et les chocs réitérés d'une division russe, et, à ce que prétend le Morning Jdvertiser; un journal de Londres, lord Raglan a demandé pour lui la médaille de l'Aima au ministre de la guerre, à lord Panmure, ou plutôt lord Paindur, comme nous disions en rasant les Anglais.

Tandis que nos alliés, aux plus ipauvais jours de l'hiver, n'avaient ni baraques, ni tentes, ni abri, ni rien enfin pour se prémunir contre le vent, la pluie, le froid et la neige, le bouc royal, lui, occupait un chalet bien clos, donnait sur une épaisse litière de paille dorce, burai^ de la neige attiédie, et broutait les meilleurs foins expédiés d'Angleterre.

Il engraissait^ le noble animal^ mais le factionnaire à la porte de son étable maigrissait.

Néant des choses humaines ! Un matin^ on trouva le bouc endormi sous le râtelier encore chargé de foin^ et dormant du sommeil de l'éternité.

Le 23<' fusiliers royaux de Galles fut yivement affecté de la mort de ce compagnon à barbe blanche. — On lui rendit les honneurs militaires et on Tenterra sur l'abattoir^ sur ce plateau de sinistre mémoire, où périt, à la journée d'Inkermann, Télite de la cavalerie anglaise.

Mais de quoi était-il mort, le vénérable bouc? De froid ? Impossible I il était trop douillettement installé.

De faim? Mais il recevait du fourrage à volonté. — Sa crèche, remplie le soir, était encore à moitié pleine le matin du décès.

De maladie? Mais le vétérinaire, faisant la veille sa ronde, lui avait tiré la barbe en riant et en le félicitant sur sa robuste santé.

De quoi donc, enfin? De poison, ou d'apoplexie foudroyante? Non, pas d'apoplexie, mais de poison. — Oui, de poison, et personne ne soupçonna le crime, car le mobile devait en rester longtemps inconnu.

Vous souvient-jl de ce grand soldat de la légion étrûigère qui nous expliquait, sur la Lady Jocelyn, par quel procédé la légion renouvelait ses chaussures? Vous souvient-il aussi qu'il paradait vêtu d'une peau de bique d'une entière blancheur, confortable et splendlde vêtement, avec lequel il défiait de \ova ^N. \tiisKÈX>fc^sj^^>

rhumidité et la pluie? Eh bien! ce même aventurier nous a dévoilé les causes ée la mort mystérieuse du bouc blanc.

Gilblas^ soldat^ n'eût pas mieux travaillé.

• — Qu'est devenu ce paletot en peau de bique blanche, qui vous faisait tant ressembler à un courrier d'ambassade russe, pendant notre traversée de Ramiesh à Constantinople ? lui demanda-t-on dans notre cercle de fumeurs.

— C'était une peau de bouc, répondit-il, et je l'ai repdue à l'un de ses premiers propriétaires. .

— Vous nous avez dit cependant que vous aviez fabriqué vous-même ce vêtement.

— C'est vrai; mais la matière première ne m'appartenait pas.

— 11 y a du fourbi là-dessous, camarade, insinuai-je.

— Et un fameux encore, répliqua-t-il, un fourbi oîi John Bd!l a tenu les emplois de financier et de fournisseur.

— Racontez-nous donc l'histoire.

— Vous n'y croiriez pas, et cependant rien n'est plus vrai. La scène s'est jouée fin décembre, alors que le besoin d'un vêtement chaud se faisait sentir dans toute l'armée, et que nous attendions avec une si grande impatience les houppelandes en peau de mouton de la mère patrie. Nous aurions pu décrocher les capotes moscovites comme nous décrochions des bottes en cuir de Russie.

Mais chacun de nous préférait congeler dans son maigre

unifonne plutôt que de s'emmaillotter dans les dépouilles de ces bêtes puantes. Passe pour les bottes. — Nous oiv posions des parfums similaires à leurs parfums. Mais nous couvrir le dos^ la poitrine et les bras de vêtements imprégnés de la sueur de moujick, salir nos mains à leur contact et martyriser notre odorat^ en les flairant sans cesse malgré nous!

N'est-ce pas^ camarades^ qu'aucun de vous n'eût osé s'affubler d'une capote russe?

— Oh ! jamais^ jamais.

— Genty seul l'a osé !

— Et cependant, nous avions grand froid, aussi froid qu'au Spitzberg.

La légion était campée non loin du 23* fusiliers de Galles. — Mon camarade de tente me dit une fois , en voyant sortir de son étable le bouc blanc du 23<' :

— Que l'on serait chaudement à l'aise, vêtu qpnune ce noble animal!

— La tenue ne serait pas réglementaire, mais confortable.

— C'est à quoi je pensais en voyant cette fourrure si épaisse et si soyeuse.

— L'idée est bonne et juste; mais, hélas! ce n'est qu*une idée.

— Une idée, c'est tout!

— Je ne m'en aperçois pas; il est difflcile de se n»chauffer avec une idée.

— • Rien de plus facile^ au contraire^ il ne s'agit que de ia mettre en action*

— Ainsi^ tu youdrais nous faire prendre la place du bouc?

— Mais oui,

— Dans son étable?

— Eh non ! dans sa propre peau.

— Je ne comprends pas. . .

— Comment! tu ne comprends pas qu'une houppelande fabriquée avec la dépouille du favori royal des fusiliers nous garantirait des riguem*s de la saison?

— Oh! cela, je le comprends très-bien; mais je ne vois pas où tu trouveras fabriquée cette houppeladde.

— Eh ! pai'bleu, je la trouverai où elle se trouve maintenant ; là, sous nos yeux, ne le vois-tu pas, le bouc?

— Je le vois, mais il est vivant.

— Eh bien ! il faut qu'il meure.

— Et'puis après?

— Après? N'étais-tu pas tailleur avant que d'être soldat?

— Oui.

— Et moi j'étais tanneur, comprends-tu maintenant ? Je comprenais...

Et tout en riant, tout en causant d'un projet qui nous

avait d'abord paru stupide et impossible à réaliser, nous

en arrivâmes à conspirer la mort du favori des fusiliers,

et à mettre en commun nos industries de tailleur et de

tanneur pour réussir, quille cnmlô à \ouer en un cent

de piquet à qui appartiendrait le paletot une fois confectionné; car il n'y avait de fourrure que pour en fabriquer un seul. 11 fut convenu que^ chacun de notre côté^ nous travaillerions à mériter la confiance du cornac du bouc^ et que celui qui approcherait le premier de l'animal condamné s'ingénierait à lui faire tourner de l'œil subitement^ sans éveiller aucun soupçon.

J'arrivai le premier à rintimîté du cornac^ grâce à quelques mots d'anglais que je jaspine assez agréablement, et au frenchmilk de notre cantinière. Ces messieurs les Anglais ont la politesse d'appeler ainsi : lait français, notre brandy, notre cognac, notre tordboy aiix, notre fUrcn-^uatre, et ils l'aiment beaucoup, ce lait français!

Je ruminais donc par quel procédé je pourrais mener notre entreprise à bonne fin. J'avais mes grandes entrées au bercail et j'y demeurais "souvent seul avec la victime, mais j'hésitais sur le choix du genre de mort. Je flottais entre la saignée à blanc, la strangulation et l'empoisonnement.

La saignée à blanc n'était guère possible, la plaie qui en résulterait pouvait me trahir. La strangulation réussirait peut-être ; mais il fallait qu'elle psûût accidentelle et causée par un empétrement de la longe qui retenait l'animal à sa crèche. C'était dangereux. ,

Restait l'empoisonnement.

Ce dernier crime me sourit. Je savais que les Anglais professent un si grand respect pour VeTXHvXo^^fc^eaDKs^^^

de ceux qui ne sont plus, que jamais ils ne pratiquent d'autopsie. Je n'avais donc pas à redouter la découverte du poison ; mais où me procurer du poison ? J'en parlais à mon tanneur, qui me reprochait mes lenteurs involontaires.

— Eh bien ! où en sommes-nous?

— Toujours au même point.

— Je te croyai*? dans les bonnes grâces du berger.

— J'y suis en effet, je donne souvent un coup de main au pansage, je reste seul et à volonté dans l'étable. J'y demeure autant de temps qu'il me plaît, sous prétexte de me réchauffer; bref, la bête, le fusilier et moi, nous faisons un trio d'inséparables.

— Cest un grand pas de fait ; que décides-tu maintenant?

— Je suis décidé à empoisonner le bouc.

— Bravo ! L'emploi du poison peut seul nous garantir que la cause de sa mort restera inconnue.

— J'ai calculé cette chance, mais je ne sais quel poison employer et comment me procurer ce poison.

— Ah I si nous étions au printemps, répliqua-t-il, il ne faudrait qu'une bonne brassée de trèfle vert, ou de jarousse fraîche ! Ce serait même très-honnôte de notre part, car il mourrait en faisant un dernier repas succulent.

~ Si nous étions au printemps^ nous laisserions ce pauvre bouc dans sa peau.

— Parbleu l s'écria-t-il tout k coup, après un long in-

stant de silence mutuel : Tai le truc! je tiens le truc !

— Quel truc?

— Tu sais que j'ai rempli les fonctions d'infiimier à Gallipoli pendant le choléra...

— Oui.

— Je m'entends à manier certaines armes de l'infirmerie. Peux-tu^ ce soir, conduire le fusilier anglais à notre cantine, et Ty retenir pendant une heure ?

— Oui, pendant deux, pendant trois, et toute la nuit, s'il le faut. •

— Peux-tu, en même temps, faire en sorte que la porte de retable soit ouverte, ou bien, si elle était fermée, peux-tu me procurer la clef?

•— Oui. Le fusilier, quand il sort, ferme la porte à clef, mais n'emporte jamais la clef avec lui; il la suspend et la reprend à un clou en dedans de la cabane, en passant la main par un trou percé en chatière, à gauche de la porte, et en haut, sous le rebord du toit qui s'avance.

— Fort bien. Alors, charge-toi du fusilier pour ce soir, et prépare-toi à tanner le cuir du susdit bouc.

J'obéis au cainaïade. Le fidèle berger passa la soirée avec moi dans une cantine, et ne rentra que vers minuit à l'étable, encore n'y rentra-t-il qu'à l'aide de mon bras, tant le lait fiançais lui avait paru doux à lamper.

Que se passa-t-il dans l'étable pendant ces longues heures d'absence ? Vous allez le savoir; mais la catastrophe est restée, pour les Anglais, enveloppée du plus profond mystère. Ils croient encore c[aL\\^^\SL«».^\^s^Rsss:

de toutes choses de. rappeler à lui ce rayai animal.

Le lendemain matin^ comme le front de bandière du 23® fusiliers n'était qu'à' une très-petite distance du nôtre, et que Tétable du bouc^ la seule cabane en bois des environs, était bâtie de notre côté, nous aperçûmes une foulé nombreuse de soldats groupés devant -la- (iorte, gesticulant^ bavardant, criant, mais ne riant guère.

Nous nous approchâmes en curieux, et un soldat nous dit en anglais :

• — 11 est mort !

— Mort ! Et qui donc ? Lord Raglan ? .

— Eh, non ! le bouc de la reine !

Nous nous dissimulâmes, le camarade ^et moi, crainte d'éveiller des soupçons en.manifestant tinpde sympathie pour le deuil du 23 «. Heureusement, notre tour de garde de tranchée arrivait ce jour-là ; et, le lendemain, nous ne rentrâmes dans notre tente qu'après la cérémonie des funérailles.

Le défunt reposait sur le plateau dinkermann, dans ce champ de carnage si bien nonuné Vdbattoir où reposaient déjà tant de braves du 23®. Il ne nous restait plus qu'à le déterrer, à le dépouiller, à lui tanner le cuir, et à y tailler un paletot sur le patron de notre échine.

Tout cela s'exécuta sans encombre;' •

A dix 'heures du soir, par une obscurité des plus foncées, Valentin, c'est le nom de mon camarade, Valttitin et moi, armés d'une pioche et d'unepelle empruntées en passant au dépôt des ouUls du ^boSa^ nous profanions

la tombe du ro^al défunt. Noos ne redoutions pas une surprise; ces parages^ dans rëtat actuel du siége^ n'étaient fréquentés que de jour, aussi procédâmes-nous tranquillement an déblayement de la fosse. *

Ils manquaient de bois, les malheureux Anglais, de bois pour se chauffer et pour faire la soupe, et ils en avaient trouvé pour menuiser un cercueil !... D'un coup de pioche j'en fis sauter le couvercle; nous descendîmes dans la fosse, moi à une extrémité, et Yalentin à l'autre. Valentin m'éclairait avec un tronçon de bougie, tandis que d'un long coup de A;»t/i? j'éventrais la charogne susdite.

J'eus bien vite enlevé la peau en sacrifiant les membres et la tête, et j'allais sauter hors du trou, quand Valentin me fit observer que nous ne ferions pas mal d'emporter en même temps le cercueil, car notre provision de bois tirait à sa fin. L'avis méritait d'être suivi. Je chavirai donc le meuble et le fis passer à Valentin, qui le mit lestement en botte, tandis que je rejetais la terre sur les chairs nues du ci-devant favori des fusiliers.

Puis, nous reprîmes le chemin de notre campement, Valentin son fagot sur l'épaule, moi la peau sur le bras.

Vous devez bien penser qu'une fois la partie la plus scabreuse de notre entreprise heureusement exécutée, il ne fut pas difficile à un tanneur et à un tailleur de mener le tout à bonne fin; aussi, huit jours après l'exhumation, la peau était séchée, préparée et souple comme un gant; Valentin la transformait en ^«safe, çXTLW\a\s»^&lSSQa.^ssîw

vieux jeu de cartes dégraissées au beurre^ pour décider qui de nous deux en enrichirait sa garde-robe.

Je fis quatre-vingt-dix du premier, coup^ et devins rheureux propriétaire de ce magnifique vêtement que vous avez admiré sur mon dos à bord de la Lady Jocelyn. Quand Valentin était de faction^ je le lui prêtais de bonne grâce. Mais tant que je demeurai au camp^ j'eus soin de le porter le poil en dedans. Le souvenir du bouc n'était pas tellement éloigné qu'on ne pût reconnaître son pelage blanc, et Dieu sait ce qu'il en serait advenu, si le 23; fusiliers royaux de Galles eût eu vent de notre sacrilège !

Le fidèle berger, accusé de négligence, perdit les bonnes grâces de son colonel; on l'expulsa de Tétable qu'il occupait si chaudement pendant les nuits d'hiver. Ou le renvoya à sa compagnie : mais il n'encourut pas d'autre punition, grâce aux conclusions scientifiques d'un vétérinaire en chef qui fit mourir le bouc d'une congestion cérébrale.

Qyelle belle chose que la science humaine, qui voit tout, qui sait tout, et découvre dans le cerveau ce que Valentin a introduit dans le ventre! Car, il faut l'avouer, Valentin avait clystérisé le bouc à l'aide d'une seringue empruntée à l'ambulance, et chargée de je ne sais plus quel acide ! L'expédient était cruel, mais que Dieu nous lu pardonne en faveur des circonstances atténuantes.. .le houe était anglais, et nous avions si grand froid ! Je D'ai mis sa blanche toisou au grand jour qu'en

quittant Kamiesh pour Gonstantlnople. Vous Tavez vue. La brise de mer soulevait par lisettes ses longs poils^ et je jouissais de sa chaude imperméabilité en me promenant sur le tillac de la Lady Jocelyn, quand un officier anglais, et précisément un major du 23*^ fusiliers royaux de Galles, vint à moi, et me dit en contemplant mon paletot avec beaucoup d'attention :

— Very fine ! vei^ fine !

— Fumé ! pensai-je, je suis fumé ! Il reconnaît la pelure !

Mais, décidé à mentir à mort, je répliquai froidemen t en continuant ma promenade :

— Yes, milord.

— Aho I beautiful vestment I

— Yes, milord.

Et je marchais toujours, et lui me suivait toujours, et disait :

— C'était comme la couverture de Jchn Bouc du régiment à moi.

— Yes, milord. Ah ! ça se gâte, et comment se tirer de là? pensai-je.

— Vous vouloir vendre à moi le vestment vingt livres stei-ling ?

— Yes, milord, répondis-je d'abord machinalement.

Mais quand je le vis prendre dans sa poche un portefeuille, l'ouvrir et y choisir un papier où se lisaient en grosses lettres ces mots : Twenty pounds! le sang-^id et l'aplomb me reviment. Je com^m q^<^\^ \ssc$s^ ^^n^

reconnaissait pas ma victime^ mais qu'exalté par un pieux souvenir, il voulait acquérir ce qui pouvait lui rappeler le don perdu de Sa Gracieuse Majesté la reine Victoria.

Aussi, le prenant au mot, je me dépouillai de la peau de bique, et Téchangeai immédiatement contre ce billet de cinq cents balles.

Le printemps revenu, je craignais désormais beaucoup moins le froid que le manque d'argent, et j'obéissais ainsi aux décrets de la Providence, qui permettait que les reliques du bouc retournassent aux mains de ses premiers possesseurs.

On traitera cette histoire du bouc blanc de conte fait à plaisir; rien n'est plus vrai cependant, et dans la forme et dans le fond. Pas un détail n'est erroné : le bouc a existé, il est mort, il a été enterré, exhumé, et sa dépouille a été réellement transformée en paletot d'hiver, et revendue ensuite à un officier supérieur du même régiment, qui n'en lit l'acquisition que parce que le pelage, d'une blancheur argentée, lui rappelait celui du royal barbu.

J'affirme aussi que de beaux lévriers anglais ont été étranglés, et évenirés, et dépouillés de leur peau, qui ser- . vit à renouveler la peau usée de certains tambours de la ligne; des faits analogue* se sont passés k Eupatoria.

Vous savez qu'après notre débarquement et notre

marche sur l'Aima, on coniia la garde d'Eupatoria à un

détacbemeni d'infanterie de m^x^. L'intendant mili-

taire, en prévision des besoins futurs de Tarmée, constata alors qu'un assez grand nombre de chameaux et d'arabas (chariots) étaient disséminés dans les écuries et dans les cours des maisons de la vieille cité tartare. Au mois de mars, on voulut mettre en réquisition ce matériel et ces bêtes de somme, qui appartenaient aux habitants ; mais tout avait disparu : plus de chariots, plus de chameaux, et cependant on avait compté une centaine de chameaux et autant de charrettes^ Qu'étaient-ils devenus ? comment expliquer leur disparition ? Les sentinelles interrogées affirmèrent que depuis le commencement de l'occupation,^ pas un attelage n'avait quitté la place; enfin, après de minutieuses investigations, on parvint à découvrir que, pendant les jours de pénurie de cet hiver, les Tartares avaient utilisé leurs chameaux en ratas et en biftecks, ce que voyant, les Turcs pensèrent avec raison que les Tartares, privés de leurs chameaux, n'auraient plus besoin de leurs chariots, et ils transformèrent les chariots en cotterets pour faire bouillir la marmite et adoucir les rigueurs de la saison.

Entre nous soit dit, les Turcs et les Tartares n'étaient pour rien dans cette consommation clandestine, et l'intendance ferma les yeux pour ne pas être obligée de punir les véritables coupables appartenant aux troupes anglo-françaises de la garnison.

Sébastopol, que nous ne pouvons p^urvenir à affamer, s'approvisionne à peu près par le même procédé; chaque jour, d'immenses envois de charrettes attelées: ds^

bœufs et chargées de munitions y pénètrent par le cô(é du nord : nous voyions parfois des hauteurs du Clocheton défiler ces immenses caravanes; les Russes emmagasinent ensuite Jes denrées du convoi^ dépècent les charrettes et abattent les bœufs.

Ce procédé n'est pas économique; mais^ dans les circonstances où se trouve la ville assiégée^ il est simple et rationnel.

Convalescence.— Les blessés de Malakoff.— L'ami Beitliier.— Une nuit sur le champ de bataille. — Les blessés prisonniers.

Le séjour de Thôpital commençait à me déplaire. Tous les cinq jours^ des convalescents partaient pour France, ef mon tour n'aiTivait pas encore. Sœur Prudence, maintenant que j'étais presque rétabli, me négligeait ; je ne la voyais plus que le matin et aux heures de prières : elle passait son temps près des mart\rs nouveaux venus. Mais, si je regrettais ses fréquentes visites d'autrefois, je ne lui en voulais pas de ce qu'elle m'abandonnait pour d^autres plus malheureux que moi.

On m'annonce mon départ pour France : il devait

avoir lieu le 27 juin, et nous n'étions encore qu'au 19.

J'enrageais de ce qu'il ne m'était pas permis d'aller cou-

rir dans StamhoïA. La consigne la plus sévère le défen*

dait ; quelle vexation ! Ainsi^ j'aurai séjourné pendant plus de 'trois mois dans la capitale du Grand Turc sans y connaître autre chose que cette longue^ étroite, tortueuse et montueuse rue qui conduit de l'échelle de Thopana au grand hôpital de Ferai

L'avantrYellle de mon dépar^, au matin, il se fît un grand remuement dans l'hôpital : on obligea tous ceux qui pouvaient quitter leur lit et qui devaient partir pour Marseille dans deux jours, à ployer bagage au plus vite, et on nous parqua dans de grands magasins du voisinage, au nombre de deux cents. Nous devions y attendre notre embarquement, avec le matelas et la couverture de casernement pour mobilier, et pour rations les vivres de campagne.

— Il paraîtrait qu'il y a eu du nouveau là-bas, devant Sébastopol, et du chaud, du très-chaud, disait-on.

En efîet, vers midi, une procession de brancards défile par la porte de l'hôpital, et nos lits se garnissent, jiftqu'au dernier, de blessés et de mutilés, les uns abattus, silencieux et presque morts ; les autres, et c'était le plus grand nombre, toujours crânes, causeurs, flambards et insouciants.

Voici des chasseurs, des matelots, des fantassins de la ligne, des zouaves et des troupiers de la légion étrangère. Je cherche parmi eux ime figure de connai^ance et n'en ti^ouve pas. — Inconnus ! ils me sont tous inconnus! Je veux demander à quelques-uns d'entre eux des nouvelles de mes amis restés là-bas ; mais le ^\%«g&.'\&.-

firmier me coupe la parole, et se hâte de refouler les arrivants dans les salles.-

Je formais déjà le projet d'aller plus tard passer une revue dans la salle Sainte-Marthe, sous prétexte de dire adieu à sœur Prudence, quand un des derniers arrivants, qui paraissait très-solide sur ses jambes, mais dont la physionomie, enveloppée de linges sanglants, était invisible comme s'il eût porté son turban sur la figure au lieu de le porter sur la tête, m'interpeUa par mon nom.

La voix était si fèlce, que je ne la reconnaissais plus, et que je restais là, interdit, à le considérer en lui cherchant son étiquette.

— Les amis ne sont donc plus des amis? reprit-il en me poiiant une botte en pleine poitrine, avec un petit jonc à pomme d'or.

— Ah! c'est toi, Berthier, mon vieux I

— Eh ! que oui, que c'est moi !

— Mais je ne te retrouvais plus sous cette enveloppe de chiffons.

— C'est que j'ai eu la sorbonne dégradée par l'explosion d'une machine infernale.

— Et tu n'as phis le môme son de voix qu'autrefois ; tu as changé d'embouchure.

— Ahl c'est qu'il est permis d'avoir le gosier fatigué après le concert du 18.

— Le concert du 18?

— Eb oui! le concert Malakoff l

En oe moment^ le sergent inflrmier voulut obliger Berthîer à se rendre à son lit ; mais nous le suppliâmes tant et si bien de nous laisser ensemble pendant quelques minutes encore^ qu'il s'attendrit et nous donna rendez-vou^ à la cantine du concierge.

— On ne sait rien à l'hôpital^ dis-je à Berthier. Est-ce que tu as pris Malakoff?

— Hélas ! non^ mon pauvre ami^ nous n'avons pas pris Malakoff^ mais nous avons pris le parti de nous retirer après y ôlre entré!... Et nous en connaissons le chemin à présent.

— Le régiment a-t-il donné?

— S'il a donné? ah ! je le crois bien qu'il a donné! il a donné en plein dans la mitraille des Russes^ et si tu nous avais vus nous élançant pour traverser les cinq cents mètres qui séparent notre parallèle du fossé de la courtine, tu aurais dit : Pas*un n'arrivera au but.

— Ça devait être beau I

— Oh! oui, c'était beau! * -

— Et je n'étais pas là. Quel guignon !

— Ceux qui n'ont pas vu l'affaire n'ont rien vu.

11 y avait là, dans l'espace, des boulets, des biscaïens et des balles qui se croisaient et s'entre- croisaient, si innombrables, si pressés, si incessants, que cela formait un fourré de mitraille où l'on ne pouvait pénétrer «ans être atteint, pas plus qu'on ne pénètre dans le fourré d'un bpis sans être fouetté par les branches.

Et les camarades de l'avant tomb^<^\.> \«a&«ûRK!N.— ^

ceux qui les suivaient, après avoir enjambé les cadavres des premiers, tombaient encore, et ceux qui arrivaient ensuite, et que cette marée d'hommes, marée sans reflux, poussait vers MalakofT, tombaient toujours, toujours, toujours!

De sorte que le régiment s'amoindrissait, fauché rang par rang, mais, entendons-nous, fauché rang par rang en avançant... jamais en reculant...

Ah! tu me regardes, clairon! ton œil vairon flamboie; tu mords tes lèvres, tu affines tes moustaches et tu avales un gros soupir, vexé que tu es de n'avoir pas été là pour sonner un pas de charge comme tu les sonnes si bien!

— Mon camarade Fritcher'ne Ta-t-il pas sonné comme il faut? deipandai-je.

— Oh! oui, et maintenant...

— Et maintenant?

— Maintenant, il le sonne dans le régiment de là-haut.

— Pauvre Fritcher !

— Mort ! mort, coupé en deux par un boulet, mort en voulant, comme toi, sonner encore la charçe, mort en jetant son dernier soupir dans son clairon!

— Et le caporal qui était conservateur de sa peau depuis^ 1" janvier?

— Il a fait amende honorable, il s'est réhabilité ! il a sauté des premiers dans le grand fossé MalakofT, et... il y est resté}

— Et le lieutenant dont j'ai scsl^ \a cvjlotte?

— Ah! €eltii-là n'a pas eu de chance^ il est mort dans son lit... sans sortir de Tambulance où tu l'as vu entrer.

— Et toi?

— Moi, ce n'est rien; cinq ou six contusions et autant d'écorchunes, une bagatelle qui n'augmentera pas les agréments de ma physionomie, mais qui m'en baissera cependant assez pour me permettre de faire encore des malheureu^s.

— Ainsi, ta calebasse n'est pas fêlée?

— Dieu merci non.

— Mais tu ne me dis pas comment tu as été blessé?

— Figure-toi que nous autres, les zouaves, nous voulions aussi mettre le pied dans la tour Malakoff, ainsi' qu'un bataillon de chasseurs à pied et je ne sais plus quel régiment de ligne. — En avant les chacals ! s'écriait notre capitaine, marchant Tépée haute à notre tête, en avant! et nous le suivions bon titiin^ lorsqu'une balle le frappe en pleine poitrine au moment où il escaladait un monticule de cadavres; nous hésitons un instant, rien qu'im instant, moins longtemps même qu'ime demi*seconde; mais lui se relève à moitié, se soutient d'une main sm' le sol, et de l'autre brandit son épée en s'écriant encore : -»- En avant! en avant les zouave^! et il meurt. Nous voulons alors descendre dans le fossé où Ton voyait le pied des échelles dressées contre la courtine, et sans pitié, sans essayer de recueillir son dernier souffle, nous passons par-dessus lui, amh\\Â&ws. iç3kfc\«»& vs^scfissb

de planter notre drapeau près de celui qui flotte déjà sur la tour.

Je me trouvais presque en tête de notice colonne et déjà confondu dans les derniers rangs des bataillons de la ligne et des compagnies de chasseurs qui venaient de forcer Tcntiée de Malakoff^ quand \me explosion formidable éclate tout à coup devant moi, derrière moi, à mes côtés, partout, et me renverse et m'anéantit si complètement, qu'à partir de ce moment jusqu'au soir, je n'ai plus eu connaissance de rien, ni du combat, ni de la retraite, ni de moi-même ! — Je m'endormis sans douleur au bruit de la fusillade, et je m'éveillai torturé par des souffrances inouïes, et prêtant l'oreille aux gémissements qui s'élevaient dans le voisinage.

Où étais-je? — étendu dans le sang et couché sur des cadavres, eux-mêmes couchés sur d'autres cadavres; — ma tête était si lourde, si pesante, que je ne pouvais la soulever pour regarder aux environs; et d'ailleurs, des tas d'hommes sanglants, mutilés, écharpés, me barraient la vue. Je dégageai mon bras droit de dessous un grenadier russe, et comme si les morts autour de moi eussent dormi d'wi vrai sommeil, j'essayai de réveiller ceux que je pouvais atteindre de la main, en les secouant aussi i*udement que me le permettait le restant de mes forces. Pas un ne bougea.

— Tu étais donc fou ou somnambule?

— Ai l'un ni l'autre ; mais j'avais perdu en ce moment la mémoire; je ne me so\iveBai<â ^lus de la lutte

passée; je ne me croyais pas couché sur un champ de bataille. J'avais froid à la tête^ et ayant perdu ma cechia (calotte rouge)^ je décoiffai un camarade que je trouvai là à ma portée. Mais je compris alors pour({uoi ma tête me paraissait si lourde; — elle avait grossi ^ grossi outre mesure^ enflammée par les contusions^ et ne pouvait entrer dans ce fez^ quelque élastique qu'il fût.

Je promenai ensuite mes doigts sur mes cheveux collés par le sang; je tâtai mon front et mes joues^ et je relevai au toucher les fentes de plusieurs grandes cicatrices^ aux bords déjà tuméfiés^ et à l'entour desquelles bourdonnaient déjà de grosses mouches voraces.'

Je me sentais vivant, très-vivant, mois je ne savais encore si je pourrais marcher. — Enfin, je parvins peu à peu à dégager mes jambes empêtrées sous un monceau de défunts, et je palpai mon individu : Dieu soit loué! je n'avais aucun mal, je voulus donc me relever pour essayer de gagner le campement.

Il pouvait être trois heures de l'après-midi. — Un profond silence régnait aux alentours, et cependant j'étais bien sûr d'avoir entendu pousser des gémissements à mon réveil. Je me redressai donc péniblement, en m*appuyant sur les deux mains, quand, à deux pas de moi, je m'aperçus qu'un individu couché sur le dos, et qu'à sa pose j'avais cru mort, me regaidait fixement et remuait les lèvres comme pour me dire :

— Chut! chut!

Je compris instinctivement qu'H ^ ^\«^v\. ^M^^KwgstV

me tenir debout^ et je me glissai près de lui en rampant.

— Si tu veux êti^ fait prisonnier par^dessus le marché, tu n-as qu'à donner signe de Tie^ me dit-il tout bas. Ils sont là> à yingt-Hîinq pas de nous^ à ramasser les imbéciles de conscrits qui se lamentent.

A peine finissait-il cette phrase^ que nous entendîmes une voix de mourant crier près de nous : Au secours ! au secours! — Puis, comme s'il y avait eu de Técho, ces mots a secours! au secours! retentirent un peu plus loin, et, à nos pieds, un autre personnage, un chasseur, murmura en râlant : A boire! à boire !

— Attention ! repf it le donneur d'avertissements, faisons le mort ! Les voilà! ils descendent de la banquette.

En efiet, une douzaine de Russes, conduits par un sergent, ïuTivèrent aussitôt à la recherche des criards. Je les voyais par une fente de mes paupières ; ils passèrent près de moi, et l'im d'eux, qui butta en marchant contre une de mes cuisses et faillit tomber, me donna un grand coup de pied. Je le reçus sans murmurer, je t'assure!

Ils ramassèrent et emportèrent trois pauvres diables qui avaient crié au secours. Je dois avouer qu'ils ne les brutalisèrent pas trop, en les prenant par les pieds et par les épaules.

Le fossé de la courtine était profond; mais ils firent

un détour et passèrent dans un endroit où des sacs de

terre, des débris de toutes sortes et des morts surtout le

comblaient presque en entier.

Les Busses, avant de s'en aller, toinVIiii^teEat dans les ha-

bits de quelques morts ^ principalement de ceux qui avaient des galons ou des épaulettes; ils savaient aussi dépister le crapaud des zouaves ^ caché sous le plastron du gilet^ aussi bien que nous dépistions^ en pareille occasion^ la bourse qu'ils portent attachée au moUet, Ah ! les brigands ! ,

Le petit chasseur à pied qui criait 4e nouveau : A boire ! à boire ! par pitié, un peu d'eau, rien qu'une goutte! ce petit chasseur avait une montre dont la chaîne reluisait en dehors de sa tunique. Le sergent la décroche, applique cette horloge de gousset à son oreille, et, satisfait du tic-tac de la bassinoire, la fait disparaître dans sa poche.

— A boire ! à boire ! ne cessait de demander le chasseur. Et ils disparurent que j'entendais encore sa voix de plus en plus éteinte crier toujours : A boirj ! à boire !

Le fait est que, moi aussi, j'avais grand'soif, aussi grand'soif que toi quand nous rencontrâmes la cantme anglaise> ce soir que ton aileron fut endommagé. Mais pas si bête d'appeler le garçon! Je crois cependant que j'aurais cédé à la tentation , si le voisin qui m'avait appris à faire le mort n'eût pas soutenu mon courage par son exemple.

Nous pouvions causer à voix basse sans crainte de nous trahir, mais il ne fallait pas faire le plus petit mouvement et encore moins essayer de nous relever ; les factionnaires, qui regardaient à chaque instant par-dessus la banquette de la courtine ,x nous a\ïm<Ko\. ^^krsq»s«^'î^-

En ce moment, des coups de fusil retentirent du côte de Përésype. Comme nous étions sur ime hauteur par rapport à cette partie du champ de bataille, il nous suffît de cligner de Tœil dans cette direction pour apercevoir de braves troupiers français qui s^élançaient, au pas gymnastique, hors de nos parallèles, et venaient enlever à la barbe des Russes, et sous une pluie de balles, les blessés survivant au carnage du matin *.

— 11 nous faut attendre l'armistice, qui n'aura lieu que demain matin, dit le voisin. Nous sommes trop près de Komiloff pour qu'ils viennent nous chercher.

— Mais n'y aura-t-il pas moyen de rentrer dans nos lignes dès que la nuit sera venUe?

— Pour toi, c'est possible; pom* moi, non : il me manque un pied. .

— Je me sens les quilles en bon état, ajoutai-je, je le porterai sur mon dos.

— Tu as de l'humanité pour moi, quoique nous ne soyons pas du même corps. Merci, j'accepte ton offre, nous essayerons; et tu auras raison d*accoster de nuit les sentmeUes de tranchée, car en plein jour tu leur ferais peur.

— Que veux-tu dire?

— Je dis que le factionnaire; en te voyant arriver vers lui, pourrait bien être saisi de terreur et prendre la fuite.

— Pourquoi?

— Parce que si tu te regardais dans un miroir, mon ' Historique,

pauvre ami, tu croirais que tu n'es plus loi, Berthier. Quelle horrible physionomie! la tête ressemble à un gros morceau de viande crue qui a le don des langues.

Nous devisions ainsi pour tuer le temps, mais qu'il nous paraissait cruellement long, ce temps! Le soleil descendit enfin du côté de la mer, la chaleur diminua peu à peu, et la fraîcheur du soir apporta un léger soulagement à mes souffrances. N'y aurait-il eu que les mouches de moins, qui s'endormirent à la nuit, que je me serais trouvé relativement à Taise.

— Allons, camarade! en route! dis-je tout bas au fantassin en me redressant,, et en m'étirant les jambes, et en cherchant un pointid'appui sur celte litière glissante de cadavres; en route!

— En route ! répéta- t-il machinalement et comme s'il sortait d'un long sommeil; en route! Et me tendant les deux mains, que je saisis dans les miennes, en ra'arcboutant des pieds contre le dos d'un gros sapeur du génie, j'essayai de le relever. Mais la tête me tourna, et nous retombâmes, moi de nouveau sans connaissance ; lui, m'a-t-il assuré depuis, en poussant un cri de douleur si poignant^ si aigu, que les Russes l'entendirent et sortirent de la courtine pour le faire prisonnier. 11 leur échappa encore une fois, grâce à son sang-froid, en faisant le mort, et moi, je dus ma liberté à mon évanouissement.

J'avais trop préjugé de mes forces : non-seulement il m'était impossible de charger mon camarade «ws \snr.'^

épaules, mais je ne pouvais même pas me tenir debout; il fallut donc attendre la sonnerie de l'armistice. Quelle nuit! oh ! quelle nuit de tortures! Je crois maintenant que j'ai rêvé tout ce que j'ai souffert pendant cette nuit! J'avais raillé les ip^ihcureux qui tantôt criaient la soif, et se rendaient prisonniers pour une gotitte d'eau. Eh bien! si les Russes fussent revenus cette nuit vers moi, je me serais rendu aussi, tant j'avais soif! Ma main, en tâtonnant, rencontra par hasard \me carabine, et je me mis à lécher la rosée qui perlait sur la crosse; la fièvre, heureusement, me libérait de la faim. Si les mouches ne bourdonnaient plus à mes oreilles, j'entendais le vol des oiseaux ée proie, les grognements des chiens faisant ripaille, et des bi*uits de craquements et d'affaissements uu milieu de ce charnier humain où j'étais prisonnier. Et quand je me demandais si je ne rêvais pas, si je n'étais pas en proie au délire, les roulements lointains des canons de la gauche, l'éclair d'une bombe dans le ciel, et les dialogues des sentinelles russes, me ramenaient à la réalité.

— Camarade, quelle heui*e est-il?demandai-je au fantassin.

Il ne me répondit pas.

— La nuit est bien longue, ajoutai-je.

Il ne me répondit pas encore.

-» Mon Dieu, quelle nuit d'enfer, pour une nuit d'été ! Dis-moi, quelle heure est-il? je t'en conjure. ~ As-tu fini? répondit brusquement le voisin, va-f en

demander Theure au sergent, devenu propriétaire de la bassinoire du chasseur !

Je gardai de ncuveau le silence, indigné de la brusquerie du camarade, mais, mon impatience redoublant, je m'écriai de nouveau : ,

— Quand fera-t-il jour? je t'en prie, dis-le-moi, quand fera-t-il jour?

— Eh ! il fait jour depuis imc heure.

— Ce n'est pas possible !

— Le ciel est bleu et le soleil briUant.

— Tu me rases.

— Quel beau temps pour Tarmistice I

— Tu rêves; il fait nuit encore.

— Es-tu donc aveugle? s'écria-t-il alors d'un ton plein de compassion.

— Aveugle ! ah ! oui, je suis aveugle : j'ai les yeux ouverts, et il fait nuit encore !

Et je me frottais les paupières, et j'essayais d'enlever de dessus mes yeux la toile, la cloison qui leur cachait la lumière, mais je l'essayais en vain... et sans tenir compte du voisinage des Russes, j'allais m'abandonner au désespoir, j'allais maudire tout haut mon malheureux sort, quand soudain le clairon parlementaire retentit sur nos lignes.

— Ah! enfin! murmura le fantassin.

— Enfin! murmmm-je aussi.

Tu sais comment se .passent la ccmcluflion d'uaajtoii&>

tice et rarmistice lui-même. Des troupos s'alignèrent en dehors de nos travaux d'attaque. Le plus grand nombre de nos vaillants soldats étaient lombes sur lo domaine des assiégés. Les assiégés opérèrent donc la levée des cadavres et les déposèrent, ainsi que les blessés, au milieu du terrain neutre qui s'élend entre nos lignes et les lignes ennemies. C'est là que nos soldats vinrent les chercher; c'est de là que je partis, et guidé, soutenu par deux soldats,je me traînai à l'ambulance.

Il y a trois jours, frère, je pensais à me précautiour ner d'un caniche, celte providence des aveugles, quand avant-hier matin, en me réveillant, j'eus le bonheur d'y revoir clair, et je pus contempler dans un miroir les nouveaux embellissements de ma physionomie. Les yeux, fort heureusement, étaient sains et saufs ; le sang,extravasé par suite de contusions, ne les avait bouchés que provisoirement; ou peut-être bien avais- je été victime d'un accident dont nos médecins ne se rendent pas encore un compte bien exact. Les hommes qui dorment la nuit en plein air sont frappés, à leur réveil, d'une cécité complète qui disparaît heureusement après plusieurs joTU^s, sans aucun traitement. Frère, telle est la cause de ma présence en ces lieux; il est triste pour moi que tu partes quand j'arrive. J'aurais bien voulu rester à l'ambulance du quartier général et rentrer au plus tôt en campagne; car il paraît que nous allons bientôt rebabiller avec ces messieurs de Malakoff ; mais le major a prétendu que la peau de ma sorbonne ne serait pas rafisto-

lée ayant un moîs^ et il m'aaivacué pour faire place aux gens plus gravement blessés que moi.

Et^ cela disant^ Berthier me quitta pour suivre llnfli*mier, qui rentrait <]ans les salles^ après avoir absorbé quelques verres de mastic de Chio à notre santé future.

Pourquoi je suis clairon.—La gloire du clairon. —L'ouragan de neige. La nuit du mardi gras.

On m'a demandé souvent pourquoi je m'étais fait clairon; pourquoi, engagé volontaire et possédant ce qu'il faut d'instruction pour devenir officier, je n'avais pas suivi la route que suivent ordinairement les camarades.

Eh ! mon Dieu ! je répondrai que je l'ignore. Je me suis engagé comme tant d'autres s'engagent, irrésistiblement entraînés à la recherche de l'incQnnu. Je partis la joie au cœur et la tête exaltée par les ambitions de la gloire; mais arrivé en Afrique, je me dégoûtai promptement d'être caserne, en qualité d'aspirant caporal-fourrier, dans les bureaux du major. Un jour, en proie à la plus amère nostalgie, le hasard voulut que je tisse confidence de mes chagrins à ce bon Fritcher, déjà clairDn •epuis un an; il avait l'air si gâi> si hfi\u^e»a^, ^2^^'^>c^

demandai son procédé pour être heureux et gai comme lui.

— Tout est là, me répondit-il en me montrant son clairon.

— Alors, donne-moi des leçons de clairon.

— Oh ! je ne dis pas qu'il suffise de savoir jouer du clairon pour être heureux au régiment.

— Tu m'affirmes cependant que le secret de ton bonheur et de ta gaieté est renfermé dans le cuivre de cet instrument.

— Je dis que le secret est là, non pas dans le clairon seul, mais dans les fonctions qne je remplis avec lui.

— Explique-moi ta théorie.

— A quoi -bon? elle ne te servirait de rien.

— Peut-être.

— Tu es trop lettré, et trop Parisien par-dessus le marché.

— Mais je suis malheureux et je cherche à ne plus rêtre.

— Prends patience, et, comme tant d'autres, tu finiras par adorer le métier.

— Je ne le crois pas.

— Quand tu aiuras les galons de laine, tu voudras les galons d'or, et après les galons d'or, tu ambitionneras l'épaulette.

— C'est l'histoire du commun des martyrs.

— Et ce sera la tienne. ^^ — Non, Fritcher,non', j'éçTOU\elwi\.^<^ dégoûts soR

cette terre d'Afrique, où la gloire me fait défaut, que je renonce à Tavancemeut et que je me sens mourir d'ennui.

— Achète un remplaçant.

— Les piastres manquent.

— Tant pis.

— Je te croyais mon ami.

— Je le suis.

— Eh bien ! dis-moi poiu^quoi tout est là.

— Oui, tout est là. As-tu l'intention de devenir maréchal de France ?

— Non.

— Général?

— Non.

— Colonel?

— Non.

— Commandant?

— Non.

— Capitaine?

— Non.

— Lieutenant, sous-lieutenant?

— NonI non! non! ^

— Tu veux donc seulement faire* tes sept ans, puisque tu as eu ridée de te marier pour sept ans.

— Oui!

— Puis rentrer au pays avec tes guêtres blanches, tes jambières jaunes, ta veste de %tc» to;^^co^>N».^a^^:^^s^

rouge à la turque, ton turban vert et ta cechia cofuleur de sang.

— Mon Dieu, oui I

— Eh bien ! fais-toi clairon, et tu seras heureux et gai comme moi.

— C'est là toute ta théoiîe? lui dis-jeun peu désappointé.

— Mais oui; et puisque je suis heiu'eux avec elle, elle est bonne.

" — Il ne faut pas être sorcier pour la développer.

— Il ne faut pas être sorcier, non plus, pour être heureux.

— Allons, allons, reprit Fritcher après un long instant de silence boudeur, m'accorderas-tu que les rêves d'ambition causent le malheur de la plupart des jeunes troupiers actifs et intelligents comme nous?

-^ Je te raccorde.

— Eh bien ! en se faisant clairon, on étouffe à jamais cette ambition.

Et le plus haut grade de notre métier, c'est celui de caporal-clairon. Les funestes rêves d'ambition ne doivent donc plus nous toimnenter, et nous avons le di*oit d'être heureux.

Fritcher m'avait convaincu, et voilà comment je devins clairon. L'école fut triste et dure; mais une fois clairon en pied, j'ai joui de plusieurs prérogatives qui ne sont pas k dédaigner, en campagne surtout.

Jamais de cuisine, jamais de cotNèe» el c'est moi, pur

DEVANT SÈBASTOPOL 181

le fait, qui commande. ^- Que seraient les ordres de nos chefs sans les sonneries?

Quand je pense à tout ce que mon clairon a commandé de grand et d'hdroïque, pendant ce sie'ge, j'éprouve un noble orgueil et je suis fier de ma veste galonnée, et je me trouve haut placé dans les humbles fonctions que je remplis; les six cents pièces de canon des Russes tonnant à la fois; leur mousqueterie éclatant par gammes continues sur leurs lignes de défense, et leurs projectiles passant près de moi, au-dessus de moi, à ma droite, à ma gsiuche ; le mugissement des boulets, le sifflement des balles, le fracas des bombes et des obus qui éclatent, tout cela n'a jamais fait taire mon clairon, quand en face d'une batterie ou d'une embuscade ennemie qu'il fallait emporter je sonnais la charge ! ! !

Oui, ainsi que je le disais, l'autre soir que je n'étais pas de service : quelque modeste que soit la place qu'il occupe dans une armée, tout soldat peut avoir son jour, son heure, où le grand rôle est à lui. «

Et comme je m'en donnais de la gloire, de la gloire calme et intime, lorsque, caché la nuit dans mon gourbi, dans mon trou, moi, clairon éclaireur, je veillais seul en tête des travailleurs, prêt à sonner le garde à vom I si l'ennemi paraissait; — le rappel, s'il s'avançait; — YassembléBy s'il sortait par milliers de ses places d'armes, et en avant! si nous devions Tattaquer et l'anéantir.

Combien de frères, pensais-je, en ces moments solennels^ combien de frères abandowtvenVV^ ^vci ^^ ^^^^\^

sur eiix à m^ vigilance et à l'énergie de mon souffle ! ! ! Ils manient la pioche tant que je me tiens en silence; mais ils échangeraient bien vite cette pioche contre le fusil> si je jetais au vent de la nuit les notes aiguës de Talerte.

Hélas ! j'ai beau veiller, veiller, veiller sans relâche, je ne puis arrêter les balles que le doigt de Dieu conduit dans l'obscurité, et qui frappent et le travailleur s'avançant courbé vers le sol pour poser un gabion ou un sac de terre, et celui qui le suit, et celui qui vient après, et celui qui \ient après encore, et tous ceux qui arrivent un à un et qui meurent aussi un à un, jusqu'à ce qu'une muraille de sacs de terre et de gabions s'élève là où le génie, en a tracé la base!

Dois-Je donc me vanter d'être brave, moi qui frissonne, lorsque^-^pendant ces longues heures de faction, je compte ces quatre scènes d'un dtamc qui se joue, qui finit et recommence à chaque minute derrière moi : les ^ coups d'un pic de fer sur la roche, le sifflement d'une balle, puis un cri de douleur, un cri d'agonie, et le silence !

Les campagnes d'Afrique, où pendant trois années j'appris mon métier de soldat, les combats du Jui'gura ; les luttes avec les Kabyles et les Flittas, les surprises, les pièges, les marches et contre-marches, les étapes à vol d'oiseau, toute cette guerre de détails, enfin, provoquent moins d'émotions , éprouvent moins le courage de yhomme et sont moins ferli\e& ca événements qu'une

garde de tranchée devant Sobastopol; cette garde de tranchée ne dure cependant que vmgt-quatre heures^ et une campagne en Algérie- dure plusieui's jours, plusieurs semaines.

Que dis-je? vingt-quatre heures! ! ! mais il faut ajouter à ces Tingt-quatte heures le temps que Ton emploie à s*y rendre, et le temps nécessaire pour retourner en ville, c'est-à-dire pour rentrer au campement, éloigné parfois de plusieurs kilomètres; et les tours de garde reviennent si fréquemment, qu'en définitive, depuis le conunencement du siège, on passe une nuit sur trcds dans un trou, dans un fossé souvent plein d'eau ou de boue, et où il est défendu d'allumer du feu pour se garantir du froid; où même on n'a pas le droit de fumer sa bouffarde !

Là, dans l'obscurité, le dos appuyé aux gabions ou au parapet, les pieds sur un tas de cailloux en guise de petit banc, la main au fusil, là on lutte contre le sommeil et on se tient prêt à s'élancer au premier avertissement des sentinelles.

Nous avions à lutter cet hiver et contre la pluie, et contre la gelée; malheur quand elles arrivaient coup sur coup! Si la pluie tombait, le froid devenait supportable, la température se radoucissait; mais après la pluie, nous avions de la boue jusqu'aux coudes, et aussitôt le froid piquait dur; cette boue se congelait, et nos jambes se congelaient avec elle, de sorte ^ue l'on a vu des hommes ne pouvoir sortir de cet étui de glace sans l'aide des camarades et de la pioche. Nous étions alors dans une situatloiv^fôcfiSE&s&^V

celle de ces troupiers de la république, dans un croquis de Gharlet ou de RafTet : ils sont en embuscade au milieu d'un marais; ils ont de Teau jusqu'aux genoux, et le sergent leur dit : — 11 vous est défendu de fumer^ de chanter et de blaguer, mais il vous est permis de vous asseoir.

La plus terrible nuit de cet hiver, je m'en souviens, fut la nuit du mardi gras (20-21 février), une véritable nuit du pôle. Les bataillons qui devaient descendre dans la plaine de la Tchemaïa pour en déloger une division russe, ne purent eifectuer cette manoeuvre, et plusieurs gardes de tranchées passèrent de là aux ambulances, avec des membres congelés. Je faisais pai*tie de l'expédition conduite par le général Bosquet; notre bataillon tenait la tôte de la colonne, et je tenais la tête du bataillon ayee mon camarade Fritcher. La prise d'armes devant avoir lieu à minuit, on avait servi la soupe à onze heures et demie; à minuit nous nous ébranlons avec une forte portion de ce qui survivait encore de l'armée anglaise ; la nuit était demi-noire, sans lune, mais éclairée pan beau* coup d'étoiles, de ces étoiles d'hiver qui briUaient durement sur un fond gros bleu et que menaçaient d'éteindre les grosses masses de nuages noirs que soulevait à l'horÎEon le vent de galeme. Le froid mordait, et le terrain, conséquemment, était propre à la marche; nous avancions donc de ravins en collines et de collines en ravins, rapides mais bouches closes, et ne faisant pas plus de l>ruit gue ne devaient en faire les grands arbres de la forêt de Trakiir dont la brise secovjjail les branches. Je

portais le clairon sous Taisselle gauche^ le turban en cache-nez et le capuchon par-dessus la cechia; et comme moi faisait moil camarade Fritcher.

Tout allait pour le mieux au début de la marche. Mais vers une heure, les étoiles s'éclipsent tout à coup derrière les gros nuages <pii montent; le bleu du ciel disparaît^ le vent se prend à souffler en tempête, et une neige menue d'abord et sèche^ puis épaisse et lourde^ tombe^ tombe, et en moins de dix minutes, le sol est nivelé à blanc, et la route à suivre est perdue.

• Il n'y avait pas à balancer, à tergiverser, il fallait revenir au, plus vite sur nos pas. Les Russes, aussi embarrassés que nous par cet ouragan de neige, ne pouvaient nous poursuivre. Bosquet commanda donc : — Clairon, sonnez la retraite! et le signal de la retraite retentit par tous les bataillons de la colonne; mais l'obscurité était si profonde, les tourbillons de neige si aveuglants, qu'il nous était impossible de retrouver nos campements respectifs, et qu'arrivés sur le plateau, on -y attendit le jour. Là, sur le plateau, où nous serions tous morts de froid si le général n'eût prohibé le plus petit temps d'arrêt, on nous fit exécuter des marches, des contreHtnarches en cercles et en demi-cercles, des par le flanc droit et par le flanc gaxiche, des courses au pas gymnastique, enfin une série de mouvements continuels, de peur que l'envie de dormir et l'engourdissement ne s'emparassent de chacun de nous. Quel beau hnceul de neige eût recouvert au matin les cadavres de dix milk «o\âaX&\

Ainsi, l'énergique volonté du général sut nous préserver d'un grand désastre; il y eut bien quelques accidents, quelques fractions de troupes qui restèrent égarées jusqu'au grand jour et perdirent quelques traînards endormis de froid^ mais ce n'était rien auprès de la catastrophe dont nous étions menacés!

A six heures, la colonne rentrait au camp.

Quand j'arrivai devant' ma tente, je dis au camarade Fritcher : — Passe le premier; il refusa ma politesse et voulut me la faire, mais je la refusai aussi; il est vrai que la politesse était un peu intéressée, il fallait déblayer trois pieds de neige amoncelée devant la porte du boudoir. Nous réunîmes nos effoits, et tout fut bientôt enlevé... Mais voyez un peu où était descendu le thermomètre du Clocheton ! la toile de portière^ Qcelée à Taide de nœucTs et d*œillets avec la toile d'entourage, cette toile de portière était gelée ainsi que l'autre, et tellement gelée, qu'elle aurait pu renvoyer une balle de pistolet comme la renvoie une plaque de tir. Alexandre Fritcher^ mon camarade, trancha avec son sabre les nœuds gordiens et la portière s'ouvrit.

Cette nuit de neige et de froid fut suivie d'une autre un peu plus chaude.

Mille hommes de notre régiment, deux bataillons,

alors campés au Moulin, reçurent l'ordre de marcher à

onze heures du soir. Le colonel nous commandait ; nous

étiom divisés en douze pelotons, et nous allâmes nous

réunir à cinq cents hommes d'Va^Q»sv\j&Y\A de marine qui

nous attendaient dans la place d'armes anglo-française.

n s'agissait de détruire un ouvrage de défense exécuté par le Russes en avant du port du Carénage. Le général de Monet dirigeait l'opération.

A minuit^ on quitta la place d'armes pour la deuxième parallèle^ et les deux bataillons prirent place en arrière de deux larges coupures faites à la parallèle, Tun à droite, loutre à gauche, et les fantassins de marine au centre.

Vers une heure et demie du matin, ordre de quitter la parallèle; nous sortons en deux colonnes et par sections; je marché auprès du colonel Gler, qui conduit la colonne de droite ainsi disposée :

Une compagnie d'avant-garde à cent pas en avant; une seconde compagnie cinquante pas en arrière de la première, et les autres compagnies formant réserve.

La colonne de gauche, pareillement organisa, s'avançait sous les ordres du commandant Darbois; mais elle ût d'abord fausse route et ne nous rejoignit que plus tafd.

La nuit était des plus obscures, aussi obscure que la précédente, quand l'oiuragan de neige nous enveloppait.

Les Russes se tenaient sur la défensive. De nombreuses embuscades protégeaient le mur qui en cet endroit longe la route de Sébastopol, et des troupes massées par carrés stationnaient entre le mur et une forte batterie dernièrement construite.

Nous arrivons sur- la ligne des embuscades sans recevoir un seul coup de fusil; nos compagnies d'avant-garde les traversent paisiblement, et uoiua xiova ^«wsisssÀûss^^

déjà si CCS messieurs étaient endormis ou rentrés au quartier, quand, sur nos flancs et sur notre front, une fusillade presque à bout portant... éclate... éclate au milieu d'une splendide illumination et des rayonnements des feux de Bengale.

Quelle fôtc! les réflecteurs et les pots à feu des Russes nous éclairent; tant mieux ! nous y verrons clair en combattant; nous saurons d'où partent les coups, et nous rendrons coups pour coups!

Ici, à gauche, la fusillade est plus intense que partout aiUeurs; — tombons sur la gauche, et que la fusillade se taise.

Le colonel n'eut pas même besoin de nous commander de charger à gauche; d'elle-même notre colonne opéra ce nqiouvement, et en quelques secondes il ne restait plus un seul Russe dans les embuscades.

A droite, les autres embuscades tenaient encore.

Notre autre colonne, qui, ainsi que je vous l'ai dit, avait fait fausse route au départ, entra alors bravement en ligne.

Mais tandis que nous écrasons les embuscades, les compagnies d'avant-garde, que les Russes ont laissé passer sans leur tirer un coup de fusil, continuent de marcher et arrivent sur les caiTés de troupes massées en avant et sur les flancs des ouvrages de défense que nous voulions détruire.

Lhy un combat silencieux s'engage; un combat où Ton se iraasperce à la balonnelVe, où Yoxi ^«s&^yDome à coupi

de crosse^ mais nos compagnies vent toujours de Tavant.

Le général de Monet, avec son infanterie de marine^ arrivait pendant ce temps-là à la tête des embuscades que nous n'avions pas détruites, et il y recevait cinq blessures.

Ce fut alors qu'il remit le commandement au^ mains de notre colonel, le colonel Cler.

Le colonel, débarrassé des embuscades, résolut de tâter Touvrage de front. Il confie l'attaque de droite au commandant Lacretelle, celle de gauche au commandant Darbois, et, à la tête de quelques compagnies, il se précipite vers le fossé du retranchement, le traverse, escalade le parapet et saute dans l'intérieur de l'ouvrage!

Je le suivais, en ma qualité de clairon, et je vous promets que nous y allions de bon cœur. Les camarades de gauche et de droite ne boudèrent pas non plus, et ils entrèrent, chacun de leur côté, comme nous au milieu.

Mais le feu des bataillons russes établis en rangs serrés sur la gorge du retranchement. écrase nos têtes d'attaque... Sept officiers, deux adjudants et de nombreux sous-officiers et sddats tombent, et notre position devient tout à coup des plus critiques; le colonel nous ordonne alors de nous placer sur la berge entre le fossé et le talus du parapet.

Pourquoi, aussitôt que nous eûmes si vaiUaioment emporté ce retranchement, poiu^oi quelques bataillons de troupes fraîches ne vinrent-ils pas soutenir et consolider notre victoire? Les Russes reçnreiiV \ÀsBGL\ib\.Vi!N£t <3»SiV

froid, en s'apercevant que le 2* de zouaves était décimé et privé de la moitié de ses offlciers et de ses meilleurs soldats; ils nous comptèrent, et au lieu de fuir par les pentes du côté de la ville, ils sortirent de l'ouvrage pai» la droite et par la gauche pour former rinvestissement complet.

Cernés ! ! ! nous étions cernés I

Le colonel nous fit tous entrer dans le fossé de Touvrage, fossé qui n*avait pas plus d'un mètre de profondeur, et qu'une rangée de gabions bordait le long de la campagne.

Ce fossé, c'était notre tombeau creusé h l'avance. — Nous y mourrons tous jusqu'au dernier plutôt que de nous rendre.

Mais on ne fit pas ce serment de mourir plutôt que de se rendre : ce serment était inutile. — Est-ce qu'il n'est pas toujoxu^ sous-entendu, chez nous, lec zouaves, qu'on ne se rend jamais. Pourquoi donc en faire le serment?

Nous voilà donc réfugiés dans ce fossé, et les bataillons russes nous y canardent à leur aise. Nous ne ripostons que très-peu, car Tobscurité est complète, et nous attendons les lueurs de leui^ coups de feu pour tirer en visant bien et descendre les plus hardis qui viennent jeter sm* nous des gabions et des pierres.

Cependant la retraite sonnait pour la seconde fois du côté de notre parallèle, et notre colonel se décide enfir à sortir de ce fossé. Il nous fait signe de la main qu'f veut parler, nous tendons YomXk^w^Viv ^\.U. s'écrie

— Je ne veux pas donner à des brigands de Russes la satisfaction de promener un colonel de zouaves par toute la Russie : mieux vaut mourir! suivez-moi...

Et nous nous élançons hors des fossés^ et protégés par Dieu, nous traversons la ligne des Russes, nous échappons à une pluie de mitraille, et nous rentrons dans nos tranchées.

Je crois vraiment que les Russes, stupéfaits de tant d'audace, nous laissèrent passer.

Voyez la chance! celte nuit-là j'ai vu tomber autour de moi des centaines d'hommes et n'ai pas reçu une égratignure, et une autre fois, dans une méchante escarmouche, je suis dangereusement blessé!

Los tranchéos.— La maison du Clocheton.x-La chatte de'Mademoisellc.

— Je reviens aux tranchées :

J'ai ouï dire que ceux-là même qui connaissent l'art des sièges ne peuvent se faire une idée de ce que sont nos batteries, nos tranchées et nos parallèles, cette œuvre de géants et de fourmis que nous avons exécutée, pas à pas, milUmètre par millimètre, devant Sébastopol.

Je n'avais encore assisté qu'à une seule opération de ce genre dans ma carrière mUitake, — \^ ^v^j^ \^lAa^-

cha; — - et quelle difTérence! Je doute même que de tous les siëges modernes et anciens^ depuis celui de Troie jusqu'à celui de Silistrie^ l'histoire des guerres ait jamais rien raconté de pareil au siège de la seconde forteresse de l'empire russe.

Je n'ai appris à connaître les sinuosités, les détours, les labyrinthes compliqués des sillons creusés autour de la place par la pioche de nos travailleurs, qu'après les avoir maintes fois parcourus en allant aux embuscades, et longtemps étudiés chaque fois que j'étais de garde aux parallèles ou de planton à la maison du Clocheton, ce chef-lieu de résidence du major de tranchée, ce centre d'où partent tous les ordres relatifs aux travaux, et où convergent tous les renseignements, tous les rapports arrivant des divers points d'attaque.

Mais je suis bien prétentieux d'oser dire que je connais les mailles innombrables de ce réseau qui grandit de jour en jour et emprisonnera bientôt la ville entière !

Le soldat, dans ma situation, ne peut réellement voir que ce qu'il touche des yeux. Au général en chef, lui seul, appartient la faculté d'embrasser le tout dans son ensemble; je n'ai donc vu, je ne connais donc que les tronçons de l'œuvre; et les tronçons qui d'heure en heure changeaient d'aspect, alors que je n'étais pas encore invalide, ces tronçons seraient aigourd'hui méconnaissables pour moi; je ne vous parlerai donc que de ce qui existait de mon temps et de ce que j'ai pu voir.

Cette maison du aocheion> o\x \aBl de fois, la nuit, j'ai

sonné le garde à v<yus ! doit à sa situation de n'avoir pas étë démolie en même temps <iue les nombreuses villas éparses au milieu des jafdins et des vignobles du plateau de Kersonèse.

Le feu de la 8oupe> cet hiver^ convoita en vain sa charpente; il fallait un asile^ il fallait des bureaux pour Tezpëdition des ordres^ et le logis fut respecté. Mais on rogna le superflu de ses boiseries; les volets furent déclarés inutiles^ et on les brûla^ ainsi que plusieurs portes d'intérieur. A propos de cette pénurie de combustible^ je me souviens que lorsque les ceps de vigne et leurs souches furent épuisés, les zéphirs eurent l'idée lumineuse de faire bouillir le café avec les planches de leur sac. L'armée adopta le procédé^ et bientôt nos sacs^ n'étant plus maintenus carrément par leur carcasse de bois, ressemblèrent à ces sacs écrasés, à ces vieux baluchons en peau de chien des volontaires de 93.

Un prêtre protestant habitait le Clocheton avant la guerre, et y demeurait avec sa GUe et sa chatte. Le père et la tille déménagèrent à notre arrivée et emportèrent une partie de leur mobilier. — La chatte resta. — La fille était jeune, grande et très-belle, dit-on, quoique personne d'entre nous ne Tait vue; la chatte est noire ; le bruit de la canonnade, les pantaloAs garance, tout ce monde et tout ce fracas nouveaux pour elle ne l'ont pas mise en fuite; elle dort au soleil sur le seuil de la porte, elle ravaude sur la gabionnade, elle fait le gros dos sur les genoux du major. Au premier jet de mou clai£Q>\s^^^^

vient fouetter doucement mes guêtres blanches avec sa longue queue noire^ en fixant sur mon embouchure ses grands yeux pers ; enfin^ elle est si aimable et si caressante, qu'aucuns prétendent qu'en ce pays d'enchantements et de sortilèges^ c'est la demoiselle de la maison qui, pour ne pas quitter les lieux qui Tout vue naître, et en même temps échapper aux séductions du major, s'est revêtue ainsi de la robe d'une chatte noire ! — Vous croirez ça si ça vous va ; quant à moi, je la caressais comme on caresserait un gros paquet de velours, et sans penser à mal.

Que de rêves, que de causeries, que de romans à propos de la princesse invisible du Cloeheton ! Un fusilier de la ligne Ta reconnue se promenant pendant tout une nuit aux alentours du logis; elle lui a parlé, elle lui a dit:

— Beau factionnaire ! donne-moi ta main.

Et lui a répondu :

— Passez au large !

Le zouave achevait à peine cette phrase de son rt5cit,* que des rires d'incrédidité firent explosion dans le cercle de ses auditeurs.

Pour la première fois, il racontait quelque chose d'invraisemblable ; on s'était trop habitué à la véracité de ses souvenirs, et on ne voulait pas lui permettre la plus petite excursion dans le domaine du fantastique.

Luij ne se déconcertant pas, allait continuer sans doute sur le même ton, quand un bïv^adiev de gendarmerie^

privé d'un œil, hélas! et renvoyé aux Invalides de Paris, intervint en sa faveur, et, fort indigné de pareils rires, s'écria :

— Me croira-t-on, ou ne me croira-t-on pas, moi, qui ai vu aussi une dame errante à la brune du côté du Clo- ^cheton?

— Aviez -vous encore vos deux lampes d'hahitack, brigadier? demanda le matelot des schtschegoleffs.

— J'avais tout ce qu'il faut pour y voir clair ; — et ce que j'ai vu, je l'ai bien vu; et le factionnaire dont parle le clairon n'a certes pas menti plus que je ne mens moimême.

— A vos souhaits ! brigadier, répliqua le matelot ; du moment où vous avez relevé la dame à votre compas, c'est que la dame existe.

— Je ne dis pas que ce soit la même, entendons-nous, d'autant plus que l'on se montra moins aimable avec moi qu'avec le factionnaire.

L'auditoire sourit malicieusement à cet aveu du cognard, — c'est ainsi que le soldat appelle le gendarme.

— Et vous avez verbalisé contre l'inconnue, n'est-ce pas, brigadier ? dit un curieux.

— J'ai lait ce que je devais faire, — mon devoir, — répondit fièrement le brigadier, et, <^ntrairement à ses allures de bon gendarme, il se campait déjà en personnage offensé d'un démenti.

— Personne ne prétend le conti-aire, insinua quelqu'un.

— Et Ton a raison, reprit le zouave... Vous dites donc^ brigadier, qu'à l'instar de mon factionnaire en question, vous avez été interpellé par une inconnue?

— C'est moi qui l'ai interpellée.

—- 11 lui a demandé ses papiers.

— Je lui ai demandé en vertu de quelle permission elle se trouvait ainsi dans nos lignes. Elle ne répondit pas et alla s'asseoir sur une grosse pierre, à l'entrée d'une caverne ou d'un silo situé à cent cinquante mètres du Clocheton. Je consignai alors un de mes hommes en vue. de cette particulière, aûn de surveiller sa conduite, et je courus en toute hâte prévenir le major de tranchée. — Le major, qui sait qu'on ne doit rien négliger à la guerre,

'et que l'œil de la vigilailf^e ne doit jamais se fermer, dans ces contrées surtout oîi les Grecs qui pullulent à Ramiesh et à Balaklava pratiquent pour le compte du czar un espionnage continuel, et inventent chaque jour de nou«> veaux expédients de trahison; le major, plein de confiance en mes lumières et en mon expérience, me répondit :

— C'est bien, très-bien, brigadier; retournez au silo; éclabrcissez le sexe obscur de ce personnage, et rédiges votre rapport.

Je me transportai, donc à cinq heures de relevée à l'entrée de la susdite caverne, après avoir requis l'aide de quatre honuncs et un caporal qui m'accompagnèrent.

L'inconnue était toujours là, et les observations du ^ondarme que j'avais consigné devant elle se réduisaient à néant.

DETAÎîT SEBASTOPOL 197

— Madame^ lui dis-je avec douceur et honnêteté^ car ridée me vint en ce moment qu'elle pouvait être l'épouse d'un grenadier anglais du voisinage, opérant sa promenade du soir; madame... seriez-vous indisposée ?

Sa réponse consista en un gros soupir.

J'étais désarmé, je m'attendrissais; je me convainquais de plus en plus qu'elle était l'épousé, la veuve peut-ôtre d*un de nos alliés, et je ne me sentais pas le courage de lui demander ses papiers.

Elle était pâle, la pauvre damé, pâle comme une morte, pâle comme le chiffon blanc qui enveloppait sa tête.

— Madame, repris-je avec douceur, auriez-vous des besoins ?

Nouveau soupir et pas de répdhse.

^- Est-ce que la pudeur naturelle à son sexe l'empêcherait de s'ouvrir à moi ? pensai-je. Craindrait-elle de s'engager en demandant quelque chose à un homme ? Ou bien, la présence de mon escouade l'intimide-t-elle au point de hii ravir la parole ?

D'un signe expressif j'ordonnai aux soldats de se retirer à l'écart, et prenant un biSais adroit pour lui inspirer de la confiance, et recommencer notice entretien, je posai cette question toute d'humanité :

— Madame, vous avez peut-être faim ?

— Oh ! oui, j'ai faim, s'écria-t-elle d'une voix mourante ; je n'ai pas mangé depuis cinq jours !

— Soyez alors susceptible d'un morceau de biscuit... Et m'élançant vers l'escouade, Je çrU xisn. V^SsjoûùN. ^^k^

le sachet d'un des soldats^ et prompt comme l'éclaii*, je revins l'offrir à Tinconnue.

Mais ne voilà-t-il pas qu'elle se redresse fièrement^ qu'elle me toise du regard, pleure d'indignation, et que, faisant demi-tour à gauche, elle disparait impoliment dans la caverne...

— Ah ! madame ! madame ! queUe noire ingratitude î m'ocriai-je. Et, à la tête du caporal et de ses hommes, je me précipite dans 1^ caverne, à la poursuite de cette impertinente.

L'obscurité la plus profonde y régnait; la voûte, les parois, le sol, tout y était invisible.

— Halte-là, camarades ! ordonnai-je, et attendons un fanal pour tirer cette aventure au clair.

J'expédiai donc mon gendarme au Clocheton, aûn qu'il en rapportât de la lumière ; pendant son absence, nous nous postâmes de façon que personne ne pouvait entrer dans le silo ni en sortir sans être appréhendé au pas-

Le fanal nous éclaira bientôt. Cette caverne consistait en une espèce de petite salle, taillée dans le roc, profonde, large et haute de quelques mètres seulement, et guère plus spacieuse que les abris que les cantonniers de France se creusent sur le talus de nos grandes routes. Solitude complète, — nulle trace d'être vivant, et encore moins de femme fugitive. - QueUe est donc cette mystérieuse créature? Nous l'avons tous vue entrer \k, eV e\\<ixv'e?»\.\luslà. J*explore

DEVANT SÉBASTOPOL lao

les parois de la caverne à coups de crosse de pistolet^ les soldats en font autant^ et la résonnance du roc n'indique nulle part la présence d'un asile secret. Le sol fait de même quand nous frappons du pied.

Je déclare que j'étais vexé de m'êtrc laissé aller à des sentiments de compassion pour cette femme suspecte, au lieu de la réintégrer immédiatement au poste du Clocheton, en sa qualité dluconnue, et comme prévenue de vagabondage.

Cependant je ne renonçais pas à découvrir l'issue secrète par où la colombe s'était envolée, je ne voulais pas avouer qu'elle m'avait refait ; et je cherchais avec d'autant plus d'intelligence et d'activité, que le caporal venait de dire, ce que je savais déjà, du reste, que la semaine dernière on avait trouvé dans le silo des vêtements de femme, un chapeau blanc de demoiselle, des meubles et des gravures.

Enfin, en promenant le bout de mon fourreau de sabre à l'entour et au bas de l'appartement, je fais tomber une pierre plate qui masquait un trou où l'on pouvait pénétrer en rampant.

— Bravo ! m'écriai-je, bravo, camarade, la belette a passé par là, et nous allons l'appréhender. Attention, ca- . poral! veillez bien au dehors.

Immédiatement je me dépouille de ma timique, et, esclave du devoh*, je me glisse insidieusement et à plat ventre dans ce passage souterrain. Je nage en quelque sorte sur le gravier, l'espace de deux.mètî:e&,^\s^\fi^^^iasis.

des genoux et d'une main^ tandis que de l'autre main je porte le fanal.

— Ah ! madame ! madame ! murmurais-je^ votre impolitesse TOUS coûtera cher^ et vous allez apprendre à vos dépens si l'on se joue impunément de la sensibilité d'un brigadier de gendarmerie !

Je croyais donc tenir déjà la délinquante^ quand je m'aperçus que je donnais du front au bout de la grotte. A droite, à gauche, et au-dessus, mêmes ob;>tacles; j'étais dans un cul-de-sac, dans un bocal de rochers, et il fallait pour en sortir ramper à reculons comme j'y étais entré.

J'exécutai cette manœuvre, mais je ne l'exécutai qu'ar près avoir levé un plan détaillé des lieux; désormais* il devenait évident poui'moi que cette femme s'était évadée par une ouverture pratiquée dans le premier compartiment de la caverne : mes recherches devaient donc se porter là, et elles s'y portèrent en eflfet. Je renvoyai mon escouade et le fanal, je ne conservai avec moi que mon compagnon le gendarme, et tous deux nous nous plaçâmes en faction à quelques pas en dehors et de chaque côté de l'ouverture du silo;

La nuit se passa sans que rien ne parût.

Le matin, au rapport, le major se moqua de l'apparition de cette dame fantastique, et la traita de fable; mais je ne lâchai pas prise. Mon camarade et moi, nous veillâmes ainsi sans interruption pendant toute une semaine^ en nous relevant de faction de quatre heures en quatre Aeures»

DEVANT SÉJBASTOPOL 201

Rien ne panit^ rieo... ni dame^ ni demoiselle^ ni personne^ enfin... N*imporie^ je crois que j'y veillerais encore^ si^ uii matin que le major m'avait envoyé chercher à la tranchée quelques travailleurs indisciplinés^ un morceau de caillou brisé par le choc d'un boulet n'était venu me crever un œil.

Croirez-vous maintenant que ce que le zouave raconte puisse être vrai ?

Et le bon gendarme était enchanté de l'elTet qu'il venait de produire sur ses auditeurs^ qui attendaient en silence> et vivement intéressés^ la fin de cette histoire. Le dénoûment leur sembla un peu sec ; mais le gendarme^ ami de la vérité quand même, ne voulait pas inventer des péripéties pour plaire aux curieux.

Les relations officielles du siège mentionnent l'apparition d'une femme dans un silo^ et la découverte^ dans ce même silo^ de vêtements et de meubles. On a l^rodé là-dessus des histoires fantastiques^ mais le fond est vrai.

On à aussi prétendu que des passages souterrains faisaient communiquer les campements des alliés avec les caves du monastère de Saint-Georges^ et les moines de ce monastère ont reçu parfois la visite de quelques boulets pour les prévenir qu'on ne tolérerait leur présence dans le voisinage des armées^ qu*à la condition qu'ils prieraient Dieu et ne s'occuperaient plus des affaires de ce bas monde.

I^ plupart des passagers du Nily dsifs et curieux^ avaient pris l'habitude de venir chaqjoâ 8û\£ «.^^às^ ^s!5>K:t.

écouter les récits de mon clairon, qui, flatté d'un tel honneur, évoquait alors ses plus beaux souvenirs.

Quelques auditeurs, comme moi, ayant peine à comprendre l'ensemble des travaux du siège, lui demandaient des explications, et il s'empressait toujoiu-s d'y répondre.

— La parallèle n® 1 est-elle la première construite?

— C'est, au contraire, la dernière ; la première construite devient numériquement la deuxième, la troisième, la quatrième, selon le nombi^.

— Et par où commencent-elles? Par quoi communiquent-elles les unes avec les autres?

— Par des boyaux en zigzags qui partent du pied de cette célèbre maison du Clocheton, — et des boyaux semblables les relient entre elles. ,

— Ainsi, la parallèle dite première est la plus rapprochée de Sébastopol?

— Oui.

— Et si Ton en construisait une autre plus près encore de la ville assiégée, elle ne serait plus que la seconde?

— C'est entendu. Aujourd'hui, en juillet, celte première parallèle s'avance sans interruption jusqu'au faubourg de la Quarantaine, et elle déborde la deuxième à gauche. La ti'oisième s'en va aussi à gauche, jusqu'à moins de trois cents mètres du fond de la baie, et déborde à droite la deuxième. Comprenez-vous?

— Pas trop.

— Et cependant c'est ainsi que dans tous les joufpaux de Pans on décrit la posilvou ^'^ xiq& ^^allèles. Mettez-

DEVANT BEBA, TOPOL 203

en dix à la suite les unes des autres, tirez une ligne imaginaire passant par leur centre ; celles à nombres impairs déborderont à gauche; celleS' à nombres pairs déborderont à droite, et l'ensemble formera un zigzag à plus ou moins de branches. Ne vous attendez pas à ce que j'entreprenne une description de nos travaux d'attaque. Je n'en ai vu et parcouru qu'une faible partie, et l'endroit que je connais le mieux appartient à la troisième parallèle, quand elle passe au point d'origine de deux ravins qui se réunissent à trente mètres de profondeur.

Si vous ne comprenez pas ma description, prenez une carte, cherchez-y ce qui est indiqué sous le nom de butte Verte : là se rejoignent ces deux ravins, là aussi se cachent quelques milliers de Russes qu'on peut apercevoir en regardant par-dessus le parapet de la troisième parallèle. 11 y a longtemps qu'une batterie, établie entre les attaques anglaises et françaises, les aurait délogés de cette position, si les ondulations du terrain et les sinuosités du ravin ne les protégaient pas contre nos boulets. Les Russes ont construit des embuscades sur cette butte. C'est aussi de derrière cette butte qu'ils exécutent de fréquentes sorties sur la droite française et sur la gauche anglaise. En avant de la butte Verte, se trouve un petit lac dans lequel débouche un troisième ravin qui descend des attaques anglaises, rejoint les deux premiers et passe par derrière le bastion du Mât.

La butte Verte est assez bien \i!çyDûm€'^^wsx\^'^îBs\^ -

au priatemps^ seule entre toutes les buttes de cette contrée ravagée par la guerre, labourée par TartiUerie, arrosée par le sang^ elle porte à sa base un rideau de peupliers qui se mirent dans les eaux du lac, et des trembles qui chatoieront bientôt, et sur ses pentes des cannés de jardinets entourés de haies vives. Puis on aperçoit, assis sur kl dernière chute du ruisseau du ravin, un moulin sans tic-tac, hélas !

Les Russes ont bâti des baraques de campement sur le versant de cette profonde vallée que nous devons franchir un jour. Nous voyons ces baraquements à droite de la troisième parallèle, et à gauche apparaissent une maison et une église de la ville. Le plateau qui sépare le versant que nous voyons des pentes qui, de l'autre côté, descendent jusqu'au port, est protégé par des batteries formidables. 11 est échu aux Anglais dans le paitage dos attaques.

Le bastion du Mât, en avant de notre parallèle, n'est plus qu'une ruine, mais c'est une ruine solide. Six de nos mortiers à éprouvettcs l'accablent en vain de grenades et de bombes. 11 résiste toujours, il répond toujours, avec ses parapets et ses embrasures raccommodés à gmnds renforts de madriers, avec son fossé gaini de pahssa(?es, avec sa contrescarpe, véritable porc-épic hérissé d'i^batis et de chevaux de frise.

Les bords extérieurs de nos tranchées sont garnis de parapets surmontés de sacs de teiTe qui, de distance en distance, forment des créneaxxi. L«& Russes en ont fait

autant^ elles tirailleurs des deux côtés luttent d'adresse. Des gradins de teire remplacent en quelques endroits les parapets et permettent aux bataillons de soutien de sortir du fossé pour repousser les attaques de l'assiégé.

J'essaye de vous donner une idée de ce côté de nos attaques. C'est celui que je connais le mieux^ je le répète^ et celui où j'ai le plus souffert. Aujourd'hui^ la tour Malakoff etle Rcdan concentrent sur euxFattention publique.

Les Anglais^ cherchant partout le confortable^ vivent autrement que nous à la tranchée. Le petit bidon plein d'eau^ et le sachet chargé de biscuit pour deux jours ne leur suffisent pas. Tandis que la sentinelle veille^ ces gentlemen s'installent dans le fossé comme un bon bourgeois dans son logis. Ils allument du feu^ prennent le thé et fument paisiblement leur pipe^ sans s'inquiéter de ce qui peut et doit arriver.

La fumée du foyer éveille l'attention des canonniers ruh'ses^ et une bombe descend au milieu du cercle des frileux. Mais ce n'est rien^ ils ne se dérangent pas pour si peu ; ils continuent à fumer et à boire le thé^ tandis que les hommes de corvée enlèvent^ sans rien dire^ le camarade écrasé parle projectile, et l'emportent flegmatiquement à l'ambulance ou dans la fosse commune.

Le fait est que ces visites de bombes ou d'obus, qui jetaient tant d'épouvante parmi nos gardes de tranchées aux premiers temps du siège, sont aujourd'hui accueillies avec une parfaite indifférence. Ceux qui se trouvent trop près quand la bombe creus'i «a. lw»î\<i,^^'Sv^^sc^

ou se prosternent honnêtement devant elle. Ceux qui ont appris à calculer d'un coup d'œil s'ils ne se trouvent pas dans son rayon d'explosion^ ne s'en occupent pas plus que si elle décrivait sa parabole à quatre cents pieds au-dessus du soleil levant.

On raconte beaucoup d'histoires de braves fantassins qui ont couru après une bombe pour lui arracher sa mècbe. Mais la mèche est chevillée aussi solidement au corps de la bombé que certaine queue^ th*ée depuis si longtemps par l'humanité, l'est au corps du diable. Les forces d'un homme échoueront donc toujours dans une telle entreprise, et nous le savons si bien que, si on s'élance vers une bombe qui menace de faire explosion, ce n'est pas pour arracher la mèche, mais pour Téteindrc ou pour essayer de rejeter au loin cette terrible visiteuse.

Le seul vrai moyen d'éviter les éclats d'une bombe consiste à pratiquer envers elle le laisser-passer. Jamais la bombe n'éclate où elle tombe. Jamais elle ne reste non plus où elle tombe. Il vaut donc mieux se jeter de côté que de fuir devant elle.

Nous avons vu souvent d'intrépides soldats qui se sont élancés sur une bombe pour chercher à en éteindi'e la mèche. Ils sont ou moiis ou décorés de la médaille, ou, ce qui est le plus fréquent, oubliés dans leur compagnie!

Le courage est quelquefois sublime de bêtise !

Un soir que j'étais de tranchée, je faisais une causette

avec des voisins du 39« de ligne, et nous parlions des

bombes^ des obus, des greuràe^» ^^^ h(klles mtisicales

des Russes^ etc.^ etc.; chacun disait quelle sensation lui causa le tonnerre de Tartillerie ^ entendu pour la première fois, et quel frémissement provoqua en tout son être le passage à Tair libre des projectiles ennemis sifflant la mort dans le Yoisinage.

Le sergent de ce poste du 39<» avait une idée ûxe : il rêvait la médaille et la croix ; il les rêvait comme récompense d'une action héroïque, et il espérait à chaque heure, à chaque instant, à chaque minute, qu'une bombe tomberait au milieu de son peloton, et qu'il lui serait permis de s'élancer vers elle, de lui aiTacher la mèche et de sauver ainsi la vie de ses hommes.

— Mais, lui disais-je, malheureux 1 tu te feras tuer pour le roi de Prusse.

— Tu appelles ça mourir pour le rpi de Prusse, quand on meiurt en sauvant la vie aux autres? s'écria-t-il.

— Mais tu ne sauveras la vie à personne.

— J'empêcherai la.bom^be d'éclater.

— Non, pauvre fou ! /

— Je lui arracherai la mèche.

— Cela s'est fait pourtant.

— Jamais!

— J'en suis certain.

— Je suis certain du contraire.

— Cette mèche peut s'enlever, m'a-t-on dit.

— Cette mèche est rivée au corps delà bombe, comme la lame de ton sabre est rivée à la poi^€^.

— Bah ! j'ai lu dans l'histoire que ça se faisait, et je Yeux montrer que le sergent Tourvieuï (c'était son nom) peut tâcher moyen d'en faire autant. On a de la poione, dalron, et l'on sait s'en servir. Vous verrez comme je manie une citrouille russe.

J*ai connu tant de hâbleurs au service, que lô brave sergent me semblait être du poil de ces gens-là, et que, malgré le danger que nous pouvions couru*, je n'aurais pas été fâché qu'une bombe vînt mettre à l'épreuve ses héroïques mais stupides intentions.

Le hasard s*en mêla.

Tout à coup un fiou fiou bien connu retentit derrière le parapet de la tranchée, et une bombe escalade obliquement ce parapet, et arrive en battant de l'aile dans notre couloir, qui,, par suite du voisinage d'un zigsag, se trouvait ouvert perpendiculairement aux batteries de la place; la citrouille, comme le sergent l'appelait^ la^ boure le sol en roulant, et sa mèche flamboie.

— Gare les quilles I s'écrie-t-on, et nous nous couchons tous à plat ventre le long de la muraille de terre, pour laisser passer le projectile, qui s'en ira Cart innocemment éclater plus loin. Nous étions déjà prêts à nous relever hors de danger, quand le damné sergent, qui avait son idée fixe, appuie une chasse à la bombe, la rattrape au tournant du zigzag, et, se jetant à genoux, veut lutter avec elle conune en fourbi nous luttons avec un cochon pris par la queue.

— Sergent, lui criai-je en lioulevant la tête de son côté

(j'aurais yovlxx pouvoir dire : imbécile ! mais il était mon supérieur),sergent ! lâchez tout! vous allez nous faire tuer. . . Il ne tint pas compte de mon avertissement ; mais fort heureusement sans doute que la mèche lui brûla les mains^ et qu'il la laissa partir^ car la bombe fit encore deux ou trois tours^ et Fexplosion eut lieu à plus d'un mètre de l'imprudent... Aussitôt la fumée de ce volcan dissipée et les débris du projectile retombés^ nous nous élançâmes vers le sergent^ qui gisait étendu comme un cadavre, la face contre terre et les bras étendus... Nous nous attendions à le trouver mort, mais il se relève, se secoue, et nous regarde d'un air hébété.

— Sergent, êtes-vous blessé? — Pas de réponse.

— Sergent, vous en avez une chance î — Pas de réponse encore.

— Sergent, au bidon pour vous remettre. — Rien, il ne dit rien : il cherche autour de lui, il lève la tête en Tair comme pour voir si la bombe était allée se coUer au plafond, et il se prend à rire d'un vrai rire d'idiot.

— Mais, sergent, répondez-nous donc I

Et il ne paraissait pas se douter de l'intérêt qu'on lui témoignait. Enfin, U ouvrit la bouche pour parler, mais la parole ne vint pas; et à une nouvelle question qu'on lui adressa, il'fit signe qu'il n'entendait plus rien. L'infortuné! il n'avait échappé à la mort que pour vivre sourd et muet. Moins malheiu*eux que lui fut un grenadier, en faction à dix pas de là : un éclat de la bombe rétendit roide mort.

J'ai ouï dire que ce sergent du 39® était toujours sourdmuet. On l'a expédié aux savants de Paris^ comme échantillon des désordres que peut produire dans notre machine humaine une violente commotion.

De même que certaines batteries russes ont été baptisées du nom de Foutriquet^ de Gringalet et de Bilboquet (elles n'existaient pas de mon temps) ^ de même aussi chaque projectile a reçu une dénomination nouvelle dans l'argot du troupier.

Je me souviens que Berthier, ce camarade qui me conduisit à l'ambulance provisoire^ cherchait à m'égayer dans mon malhem*^ en me racontant les cancans du siége^ et me disait que la veille au soir il avait failli être tué par un perruquier.

— Le perruquier de la compagnie? demandai-je^ ah! le brigand!

— Eh! non, reprit-il, un boulet russe, qui aurait pu m'emporter la tête, et que j'appelle perruquier, parce qu'il m'a frisé de près.

On criait souvent dans les bataillons de tranchée :

Saluez le bouquet l — quand les grenades -étincelaient la nuit, au-dessus de nos têtes, — ou bien encore :

Fantassins! ne traigne% rien, c'est la cavalerie! lorsque Ton entendait la mitraille pleuvoir sur le sol en dehors de nos positions.

Le fameux cri, à rappro^che de la bombe : Gare la marmite ! est remplacé par celui de ; Gare la citrouille! qui lui-même doit l'être àé^k ^x uw a.utre.

Les balles sont des mouches ou des pruneaux^ selon leur calibre.

Les fusées^ des papillons de nuit ou des hirondelles de feu, d'<q)rès les Turcs»

Les biscaïens, \u la résonnance du mot, des citoyens.

Bref, les classifications de projectiles varient et varie* ront sans cesse; chacun est libre d'inventer un mot selon son caprice, sa fantaisie.

Une chose que je remarquai et que d'autres ont remarquée comme moi et qui m'étonne beaucoup, c^est qu'il y a mie différence très-sensible, très-appréciable la nuit, entre les bruits que font les balles; tantôt la balle siffle : le ton sec et strident fuit sans diminuer d'inten^ site, et cesse brusquement d'être entendu sans aucun smor%end6; tantôt elle gémit : c'est une plainte qui traverse l'espace, c'est un cri de douleur qui va se perdre au loin en mom^ant... Serait-ce que la balle qui siffle ne tue pas et que celle qui gémit tue toujours un homme ?

Il ne suffit pas d'avoir du courage, il faut encore avoir rhabitude du courage; cette habitude s'acquiert assez promptement : deux ou trois tours de garde de tranchée suffisent, et on cesse d'être conscrit quand on ne salue plus une balle qui passe et qu'on la laisse émietter la terre du parapet, sans faire instinctivement un mouvement de recul.

Nous avions dans notre compagnie un faubourien (de Paris, bien entendu) . Chose extraordinaire, ce faubourien n'était rien moins que gai. C'était bien U ^\^^\sûak5^^^&

; plus nébuleux^ le plus silencieux et en même temps le

; , plus mystérieux de toute l'arme'e.

' ' Bon soldat, bon tireur, rempli de sang-froid et d'intré-

I î pidité, il est demeuré simple zouave depuis six ans que

sa classe est sous les drapeaux; on dit cependant qu'il a de Tinstruction : on le voit lire souvent, et il écrit sa correspondance aux jours de comTier.

Cet original vivait au milieu de nous aussi isolé^ aussi ] solitaire que s'il avait établi son gourbi au centre du

Sahara. Nous l'appelions l'astronome^ car souvent' on le • rencontrait faisant des mamours aux étoiles, quand les

, nuages du firmament étaient absents par congé tempo-

rai^ç.

' Si je donne une place dans mes souvenirs ^ à ce fau-

I bourien dégénéré, c'est que les projectiles et la tranchde

I mé font penser à lui; Te hasard nous réunit plusieurs

fois de planton au Clocheton : un jour que je m'étais approché de la gabionnade, et que je contemplais^ du côté de la ville et de nos attaques, les rayonnements des î batteries, il médit':

) — Je viens de voir une drôle de bombe.

j J'avoue que j'eus le frisson en l'entendant parler : je

; ne savais pas qu'il était là, je ne connaissais pas le son

Page 1