‹ Souvenirs d'un zonave devant SébastopolChapitre 4 sur 4 · I . de sa voix, je ne l'avais jamais vu ouvrir la bouche que · texte numérisé non relu

I . de sa voix, je ne l'avais jamais vu ouvrir la bouche que

poui' manger la soupe, et je crus d'abord que c'était un ; sac de terre qui m'adressait la parole.

— Oui, je viens de voir une drôle de bombe, ou plutôt -deux di'ôles de bombes^ a^ouVa-V-îl,

— C'est possible^ lui répondis-je avec amabilité pour l'engager à continuer, tant j'étais vivement intéressé par ce. commencement de confidence; — c'est possible !

— Je viens de voir une bombe russe et une bombe française.

— La chose n'est pas rare.

— Certainement; mais celles que j'ai vues se sont livrées à un genre d'exercice assez curieux.

— Elles ont décrit une parabofè plus ou moins longue?

— Vous n'y êtes pas.

— Bien sûr que je n'y suis pas dans leur parabole, et fort heureusement pour moi!

— Elles se sont rencontrées et embrassées.

— Pas possible! ripostai-je en riant de toutes mes forces, au risque de le vexer et de le faire rentrer dans son silence habituel. Pas possible!

-^ Si ce n'est pas possible, alors n'en parlons plus, répliqua-t-il de mauvaise humeur, et il se confondit de nouveau avec les sacs de terre de la gabionnade.

Je le laissai là sans plus m'inquiéter de ses confidences, et je repris le fil de ma contemplation.

Les Russes étaient cette nuit d'une prodigalité folle ; jamais peut-être le feu de la place n'avait été si bien attisé, et le nôtre ne restait pas en arrière ; on aurait cru que cent mille tonnerres dégringolaient du ciel dans un même roulement; on aurait cru aussi à la chute des étoiles, tant l'obscurité était sablée d'innombrables étincelles. Cependant ce fracas et ces \\L\asi\saiÀRso& ^^^"^r

lentirent un instant, et quelques bombes solitaires et par couples parcoururent encore l'atmosphère.

Les canonniers font relâche, pensai-je; les Russes préparent une sortie, et nous les attendons; cette tactique est connue. — Je me préparais donc à exécuter Tordre de sonner le garde à vous ! quand mon attention fut attirée, je ne sais pourquoi, vers une bombe solitaire partie . du bastion du Mât; simultanément ime autre bombe s'élevait de nos batteries, et je suivis du même coup d'œil leur marche ascendante.

Bizarre coïncidence I originalité du hasard! toutes deux, arrivées à leur point cuUninant, se rencontrent, s'entre-choquent, se brisent et égrènent dans la nuit un épais bouquet d'artifice!

— Tu avais raison, l'astronome, m'écriai-je, voilà deux bombes qui viennent de s'embrasser.

— Ce n'est pas encore cela, grommela-t-il en se rapprochant de moi ; ce n'est rien, cela.

— Mais je gagerais que, sur mille coups, de part et d'autre, cette rencontre n'est pas assurée.

— Je voulais te dire cependant que je viens de voir quelque chose de mieux.

— Tu es difficile.

— Ce soir même, j'ai suivi le trajet lumineux de deux bombes, l'une partie de chez nous, l'autre partie de làbas ; ces deux bombes se sont rencontrées,.et rencontrées si bien mèche à mèche, que les deux mèches se mut

éteintesj et que les deux. YiOtnfe'è^, ^\ix cûuséquent, ont

disparu du ciel instantanément et sans laisser de traces^ comme celles de tout à Theure.

— Clairon, sonnez le garde à vomi cria soudain Tofficier de service; et je sonnai le garde à vom! qui servit de fanfare en Thouneur de la blague de Tastronome.

Le fiévreux affamé. — Les malades, les blessés et les hôpitaux de Constantinople. — Gallipoli.

Un matin^ que je passais devant la boxe en faisant ma ronde, je m'entendis interpeller par le clairon.

— Docteur, disait-il, guérissez donc le pays.

Le pays, c'était ce chasseur à pied dont je vous ai parlé, le colocataire de notre zouave.

J'avais, en effet, remarqué dès le début du voyage l'aspect maladif et presque moribond de ce pauvre soldat que le zouave prenait sous sa tutelle par commisération, et non pour utiliser ses services dans leur association d'intérêts et de vie communs.

Ce chasseur me semblait terrassé, écral!6é par de longues souffrances; morne et silencieux, il ne se plaignait jamais, ne demandait jamais rien, et passait ses longues journées, tantôt assis dans son réduit, tantôt accrou!i^v<^^

adossé au dehors de la'})oxe^ les coudes sur ses genoux^ et le menton renfermé dans cette espèce de fronde formée par la réunion de la paume des mains.

La fixité de son regard, le blanc jauni de ses yeux en saillie, que recouvi^aient à peine ses paupières démesurément agrandies par de longues douleurs; son air de résignation passive, son silence ohsliué, tout en lui, tout provoquait, depuis notre départ de Constantinople, mon attention de médecin.

Mais je n'avais pas encore pu lui donner mes soins; il s'y refusait en me répondant : — Ce n'est rien! chaque fois que j'essayais de l'interroger sur les causes de sa maladie.

Ce matin,'il se montra moins sauvage, grâce à la provocation de son camarade, et dès que je lui eus dit :

— Avez-vous la fièvre depuis longtemps?

— Oh! que oui, major, répondit-il avec un demi-sourire errant sur ses lèvres bleuâtres.

— Et pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tôt? j'aurais pu, sinon vous guérir, du moins calmer votre mal.

— Oh ! major, ce n*est pas la peine, ajouta-t-il en se relevant et en transformant en échai'pe sa couverture de laine, caries matelots se préparaient à laver le tillac, — ce n'est pas la peine, ma:jor !

— Depuis quand ètes-vous malade?

— Depuis la Dobiiitschâ. — Ma fiè^TC a duré pendant touï l'hiver et pendant tout le printemps.

Et en prononçant ce nom de Dobrutscha, il frissonna

DEtANT SÉBASTOPOL 217

tout à coup^ comme si sa ûèvre redoublait au souvenir de cette contrée maudite.

— Ça ne Ta pas empêché, cet hiver, d'administrer pas mal de coups de fusil aux Russes, ajouta le clairon.

Je passai outre. — Mais une heure après, en revenant de ma tournée, et quand le soleil eut séché le tillalc, je le retrouvai accroupi à sa môme place. On distribuait alors le café du déjeuner, je remarquai qu'il ne faisait partie d'aucune gamelle, et qu'il grignotait un fragment de biscuit.

— Monsieur fait la petite bouche, dit encore le zouave, monsieur a des dégoûts, servez monsieur en vaisselle plate.

De plus en plus intéressé, je ne sais pourquoi, en faveur de ce soldat, que son camarade raillait ainsi, je me pris à penser que sa maigreur, sa faiblesse, son affaissement, provenaient phitôt de privations successives que de la ûèvre paludéenne de Bulgarie.

Une longue maladie rend le patient si bizarre, exalte tant, les susceptibilités, qu'il serait bien possible que ce jeune honune ne mangeât pas, seulement parce qu'il est obligé de manger à la gamelle. — Actif, bien portant, ayant pour condiment la fatigue d'une étape, d'une longue faction et de la manœuvre, il n'éprouverait peutêtre pas de dégoût^ à plonger sa cuiller dans la soupe commune...

Tandis que je faisais Ces réflexions, la cloche du déjeuner tinta, et l'idée me vint que l'orduvak^ ^ûrrn5Sssc^.^>s^

la table de première classe lui serait plus salutaire que les trésors de ma pharmacie !

J*éprouyai donc comme des remords^ en énumérant les plats délicats et superflus qui m'attendaient en bas. Et faisant un tour à gauche du côté de la cambuse^ j'ordonnai au fournisseur de servir immédiatement à ce pauvre chasseur-fantôme un morceau de pain frais^ une côtelette de mouton et une demi-bouteille de notre vin de table^ — à mes frais^ bien entendu^ et avec Tinjonction de se taire sur le nom du donateur.

— Ah ! me dit plus tard le zouave, ce fut un coup de théâtre lorsque le cambusier déposa Tassiette à la côtelette sur les genoux du dédaigneux, et plaça près de lui le pain et le vin, puis se retii-a mystérieusement sans répondre à ses interrogations.

Le chasseur mangea, ou plutôt dévora cette pitance inattendue; le lendemain, même ration; le troisième jour encore. Ses forces lui revenaient à vue d'oeil. Le quatrième jour, je supprimai cette subvention, mais il ne jeûna pas pour cela. — Le dégoût avait disparu avec le retour des forces, et je m'aperçus que durant le reste de la traversée, il ne méprisa plus la gamelle. — Ce fait peut prouver qu'on ne guérit pas certains malades en les médicamentant sans cesse.

Mon chasseur, redevenu ' bien portant, redevint en même temps conteur et joyeux, et se montra capable de donner la réplique au clairon.

Je parlai d'ime guérisoti %\ i^v^<d.e au commandant du

NU, et comme dous avions à bord plusieurs malades dans le même cas^ il m'autorisa à leur faire suivre la même mddication. — Je dois dire ici que jamais la Compagnie n^a refuse de rembourser le prix des rations spéciales ordonnées par le médecin à des soldats passagers malades^ et cela à bord de tous les autres bâtiments^ comme à bord du Nil.

La Compagnie a toujours cbercbé à adoucir les rigueurs d'une aussi longue travei-sée en plein air, et si les soldats ne peuvent, la nuit, s'abriter quelque part, c'est que l'espace couvert à bord manque, et que l'impossibilité est matérielle, et non calculée dans le but d'augmenter les .bénéfices du fret. — Depuis que je ne navigue plus, on m'a dit que les grands b&timents de la Compagnie avaient été convertis en hôpitaux de voyage. — Là, rien ne manqile aux malades et aux blessés évacués sur France; le médecin est secondé par des infirmiers, et les vastes entre-ponts sont remplis de lits et de cadres, espèce de lits suspendus, conservant leur horizontalité malgré le roulis et le tangage. Ce genre de couchette est le seul qui convienne aux hommes les plus gravement blessés.

Nous sommes heureusement presque débarrassés du fléau qui maltraita, l'an dernier, les armées alliées; le choléra ne règne plus épidémiquement, et il semblerait que la Providence a voulu permettre que les places destinées aux blessés ne fussent désormais occupées que par eux.

Avant de reprendre les récits de notre clairon, permettez-moi de vous dire un mot du matériel médical et chirurgical de Tarmée d'Orient.

J'oublie à dessein le personnel, car tout le monde connaît le dévouement et la science des chirurgiens de Tarmée de terre et de mer : ils ont largement payé de leur personne. Vingt-cinq d'entre eux, jusqu'en avril dernier, ^ avaient déjà succombé en activité de service. D'autres les ont suivis depuis lors.

En Grimée, après l'ambulance de combat vient l'ambulance divisionnaire, puis l'ambulance du qnartiei^ général et l'ambulance des convalescents. Hors de Crimée sont établis les hôpitaux.

A Varna, aujourd'hui, les victimes du siège remplacent les fiévreux et les cholériques de Van dernier, et le maréchal de Saint-Arnaud se trouve* avoir fondé quelque chose de stable en transformant en hôpital provisoire les deux casernes du haut de la ville. Ces vastes bâtiments, dont le fronton est orné d'un volumineux soleil d'or rayonnant sur fond vert, s*emphssent et se désemplissent sans cesse des blessés évacués des ambulances derarm(^. A chaque arrivée d'un paquebot ou d'un navire de transport, les anciens cèdent leurs lits aux nouveaux impotents, et selon l'état de leur santé ou de leurs blessures, appareillent, soit pour Constantinople, soit pour France. Le plus petit nombre, hélas! peut retourner aux tranchées. — Varna est donc la première étape de cette route qui conduit aux Invalides.

Les malades et les blessés ne pouvaient manquer d'être nombreux dans une armée aiissi considérable que celle des alliés, armée occupée depuis neuf mois aux travaux d'un siège meurtrier et éprouvée par lés rigueurs d'un hiver passé sous la tente, au sortir d'une terrible épidémie.

Cette masse de soldats manquants aux corps se partage en trois catégories :

Les blessés.

Les fiévreux.

Les convalescents.

Par fiévreux, on entend les individus alités pour toute autre cause que pour des blessures, et par convalescents ceux qui, sans être encore renvoyés comme valides à leurs corps, soit après la cicatrisation des blessures, soit après la guérison d'une affection interne, doivent céder leur place, à Tambulance ou à l'hôpital, à de nouvelles victimes de la guerre.

L'organisation du service de santé de l'armée française fait aujourd'hui l'admiration de nos alliés. Cest que l'expérience acquise dans la guerre d'Afrique a permis aux chirurgiens militaires de pratiquer en Orient sur une vaste échelle, sans être jamais pris au dépourvu; — sauf au début de la campagne, à Varna, quand, par suite de fausses directions et du retard des navires de ti*anspori à voile, les médicaments manquèrent, ainsi que beaucoup d'objets nécessaires à l'installation et à l'entretien des hôpitaux; mais cette crise ne fut que passagère. '

plus nébuleux, le plus silencieux et en même temps le plus mystérieux de toute l'armée.

Bon soldat, bon tireur, rempli de sang-froid et d'intrépidité, il est demeuré simple zouave depuis six ans que sa classe est sous les drapeaux; on dit cependant qu'il a de l'instruction : on le voit lire souvent, et il écrit sa correspondance aux jours de eouiTier.

Cet original vivait au milieu de nous aussi isolé, aussi solitaire que s'il avait établi son gourbi au centre du Sahara. Nous l'appelions l'astronomey car souvent' on le rencontrait faisant des mamours aux étoiles, quand les nuages du firmament étaient absents par congé temporai^.

Si je donne une place dans mes souvenirs ^ à ce faubourien dégénéré, c'est que les projectiles et la tranchée mè font penser à lui; Te hasard nous réunit plusieurs fois de planton au Clocheton : un jour que je m'étais approché de la gabionnade, et que je contemplais, du côté de la ville et de nos attaques, les rayonnements des batteries, il me dit':

— Je viens de voir une drôle de bombe.

J'avoue que j'eus le frisson en l'entendant parler : je ne savais pas qu'il était là, je ne connaissais pas le son de sa voix, je ne l'avais jamais vu ouvrir la bouche que pour manger la soupe, et je crus d'abord que c'était un sac de terre qui m'adressait la parole.

— Oui, je viens de voir une drôle de bombe, ou plutôt -deux di-ôles de bombes^ ajou\a-\rVI,

— C'est possible^ lui répondis-je avec amabilité pour l'engager à continuer, tant j'étais vivement intéressé par ce. commencement de confidence; — c'est possible !

— Je viens de voir une bombe russe et une bombe française.

— La chose n'est pas rare.

— Certainement; mais celles que j*ai vues se sont livrées à un genre d'exercice assez curieux.

— Elles ont décrit une parabofe plus ou moins longue?

— Vous n'y êtes pas.

— Bien sûr que je n'y suis pas dans leur parabole, et fort heureusement pour moi!

— Elles se sont rencontrées et embrassées.

— Pas possible! ripostai-je en riant de toutes mes forces, au risque de le vexer et de le faire rentrer dans son silence habituel. Pas possible !

— Si ce n'est pas possible, alors n'en parlons plus, répliqua-t-il de mauvaise himieur, et il se confondit de nouveau avec les sacs de terre de la gabionnade.

Je le laissai là sans plus m'inquiéter de ses confidences, et je repris le fil de ma contemplation.

Les Russes étaient cette nuit d'une prodigalité folle ; jamais peut-être le feu de la place n'avait été si bien attisé, et le nôtre ne restait pas en arrière ; on aurait cru que cent mille tonnerres dégringolaient du ciel dans un même roulement; on aurait cru aussi à la chute des étoiles, tant l'obscurité était sablée d'innombrables étincelles. Cependant ce fracas et ces \^\ffsàsi^NSso& ^r.^^^-

lentîrent un instant, et quelques bombes solitaires et par

, couples parcoimurent encore Tatmosphère.

Les canonniers font relâche, pensai-je; les Russes pré-

\ parent une sortie, et nous les attendons; cette tactique

est connue. — Je me préparais donc à exécuter Tordre de sonner le garde à vousl quand mon attention fut attirée, je ne sais pourquoi, vers une bombe solitaire partie

I du bastion du Mât; simultanément une autre bombe s'é-

I levait de nos batteries, et je suivis du même coup d'oeil

leur marche ascendante.

; Bizarre coïncidence I originalité du hasard! toutes

t deux, arrivées à leur point culminant, se rencontrent,

s'entre-choquent, se brisent et égrènent dans la nuit un

■ épais bouquet d'artifice !

— Tu avais raison, Tastronome, m'écriai-je, voilà deux

f- bombes qui viennent de s'embrasser.

[ — Ce n'est pas encore cela, grommela-t-il en se rap-

I prochant de moi ; ce n'est rien, cela.

I — Mais je gagerais que, sûr mille coups, de part el

j d- autre, cette rencontre n'est pas assurée.

I — Je voulais te dire cependant que je viens de voir

I quelque chose de mieux.

i — Tu es difficile. -

i' ' — Ce soh* même, j'ai suivi le trajet lumineux de deux

bombes, l'une partie de chez nous, l'autre partie de làbas ; ces deux bombes se sont rencontrées, et rencontrées 5/ Jbien mèche à mèche, que les deux mèches se sonl éteintes^ et que les deux bombes, ^^t cotvsécçuent, onl

disparu du ciel instantanément et sans laisser de traces^ comme celles de tout à l'heure.

— Clairon, sonnez le garde à vomi cria soudain Tofficier de service; et je sonnai le garde à vom! qui servit de fanfare en Thouneur de la blague de l'astronome.

Le fiévreux affamé. — Les malades, les blessés et les hôpitaux de Constantinople. — Gallipoli.

Un matin, que je passais devant la boxe en faisant ma ronde, je m'entendis interpeUer par le clairon.

— Docteur, disait-il, guérissez donc le pays.

Le pays, c'était ce chasseur à pied dont je vous ai parlé, le colocataire de notre zouave.

J'avais, en effet, remarqué dès le début du voyage l'aspect maladif et presque moribond de ce pauvre soldat que le zouave prenait sous sa tutelle par commisération, et non pour utiliser ses services dans leur association d'intérêts et de vie communs.

Ce chasseiu- me semblait terrassé, écrafté par de longues souffrances; morne et silencieux, il ne se plaignait jamais, ne demandait jamais rien, et passait ses longues journées, tantôt assis dans son réduit, tantôt accrou.^v<î^

adossé au dehors de lai)oxe, les coudes sur ses genoux, et le menton renfermé dans cette espèce de fronde formée par la réunion de la paume des mains.

La fixité de son regard, le blanc jauni de ses yeux en saillie, que recourraient à peine ses paupières démesurément agrandies par de longues douleurs; son air de résignation passive, son silence obstiné, tout en lui, tout provoquait, depuis notre départ de Constantinople, mon attention de médecin.

Mais je n'avais pas encore pu lui donner mes soins; il s'y refusait en me répondant : — Ce n'est rien! chaque fois que j'essayais de l'interroger sur les causes de sa maladie.

Ce matin,*il se montra moins sauvage, grâce à la provocation de son camarade, et dès que je lui eus dit :

— Avez-vous la fièvre depuis longtemps?

— Oh! que oui, major, répondit-il avec im demi-sourire errant sur ses lèvres bleuâtres.

— Et pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tôt? j'aurais pu, sinon vous guérir, du moins calmer votre mal.

— Oh ! major, ce n'est pas la peine, ajouta-t-il en se relevant et en transformant en écharpe sa couvertui'e de laine, caries matelots se préparaient à laver le tiUac, — ce n'est pas la peine, major !

— Depuis quand ètes-vous malade?

— Depuis la Dobiiitschâ. — Ma fièvre a duré pendant tout l'hiver et pendant tout le printemps.

Et en prononçant ce nom de Dobrutscha, il frissonna

DEtANT SÉBASTOPOL 217

tout à coup^ comme si sa fièvre redoublait au souvenir de cette contrée maudite.

— Ça ne Ta pas empêché, cet hiver, d'administrer pas mal de coups de fusil aux Russes, ajouta le clairon.

Je passai outre. — Mais une heure après, en revenant de ma tournée, et quand le soleil eut séché le tillat, je le retrouvai accroupi à sa môme place. On distribuait alors le café du déjeuner, je remarquai qu'il ne faisait partie d'aucune gamelle, et qu'il grignotait un fragment de biscuit.

— Monsieur fait la petite bouche, dit encore le zouave, monsieur a des dégoûts, servez monsieur en vaisselle plate.

De plus en plus intéressé, je ne sais pourquoi, en faveur de ce soldat, que son camarade raillait ainsi, je me pris à penser que sa maigreur, sa faiblesse, son affaissement, provenaient phitôt de privations successives que de la fièvre paludéenne de Bulgarie.

Une longue maladie rend le patient si bizarre, exalte tant les susceptibilités, qu'il serait bien possible que ce jeune homme ne mangeât pas, seulement parce qu'il est obligé de manger à la gamelle. — Actif, bien portant, ayant pour condiment la fatigue d'une étape, d'une longue faction et de la manœuvre, il n'éprouverait peutêtre pas de dégoût, à plonger sa cuiller dans la soupe commune...

Tandis que je faisais ces réflexions^ la cloche du déjeuner tinta, et l'idée me vint que l'ordm^Vx^ ^sMSKxàssc^.^^

218 SOUVENIRS D'UN ZOtAVE

la table de première classe lui serait plus salutaire que les trésors de ma pharmacie !

J*éprouvai donc comme des remords^ en énumérant les plats délicats et superflus qui m'attendaient en bas. Et faisant un tour à gauche du côté de la cambuse^ j'ordonnai au fournisseur de servir immédiatement à ce pauvre chasseur-fantôme un morceau de pain firais^ une côtelette de mouton et une demi-bouteille de notre vin de table^ — à mes frais, bien entendu^ et avec Tinjonotion de se taire sur le nom du donateur.

— Ah ! me dit plus tard le zouave^ ce fut un coup de théâtre lorsque le cambusier déposa l'assiette à la côtelette sur les genoux du dédaigneux, et plaça près de lui le pain et le vin, puis se retira mystérieusement sans répondre à ses interrogations.

Le chasseur mangea, ou plutôt dévora cette pitance inattendue; le lendemain, même ration; le troisième jour encore. Ses forces lui revenaient à vue d'ceil. Le quatrième jour, je supprimai cette subvention, mais il ne jeûna pas pour cela. *- Le dégoût avait disparu avec le retour des forces^ et je m'aperçus que durant le reste de la traversée, il ne méprisa plus la gamelle. — Ce fait peut prouver qu'on ne guérit pas certains malades en les médicamentant sans cesse.

Mon chasseur, redevenu- bien portant, redevint en même temps conteur et joyeux, et se montra capable de donner la réplique au clairon.

Je parlsd d'une guérisou %\ rapide au commandant du

Nil, et comme nous avions à bord plusieurs malades dans le même cas, il m'autorisa à leur faire suivre la même médication. — Je dois dire ici que jamais la Compagnie n% reftisé de rembourser le prix des rations spéciales ordonnées par le médecin à des soldats passagers malades, et cela à bord de tous les autres bâtiments, comme à bord du NiU

La Compagnie a toujours cherché à adoucir les rigueurs d'une aussi longue travei'sée en plein air, et si les soldats ne peuvent, la nuit, s'abriter quelque part, c'est que l'espace couvert à bord manque, et que l'impossibilité est matérielle, et non calculée dans le but d'augmenter les .bénéfices du fret. — Depuis que je ne navigue plus, on m'a dit que les grands bâtiments de la Compagnie avaient été convertis en hôpitaux de voyage. -— Là, rien ne manqile aux malades et aux blessés évacués sur France; le médecin est secondé par des infirmiers, et les vastes entre-ponts sont remplis de lits et de cadres, espèce de lits suspendus, conservant leur horizontalité malgré le roulis et le tangage. Ce genre de couchette est le seul qui convienne aux hommes les plus gravement blessés.

Nous sonunes heureusement presque débarrassés du fléau qui maltraita, l'an dernier, les armées alliées; le choléra ne règne plus épidémiquement, et il semblerait que la Providence a voulu permettre que les places destinées aux blessés ne fussent désormais occupées que par

Avant de reprendre les récits de notre clairon, permettez-moi de vous dire un mot du matériel médical et chirurgical de l'armée d'Orient.

J'oublie à dessein le personnel, car tout le monde connaît le dévouement et la science des chirurgiens de l'armée de terre et de mer : ils ont largement payé de leur personne. Vingt-cinq d'entre eva, jusqu'en avril dernier, avaient déjà succombé en activité de service. D'autres les ont suivis depuis lors.

En Grimée, après l'ambulance de combat vient l'ambulance divisionnaire, puis l'ambulance du quartier général et l'ambulance des convalescents. Hors de Crimée sont établis les hôpitaux.

A Varna, aujourd'hui, les victimes du siège remplacent les fiévreux et les cholériques de Tan dernier, et le maréchal de Saint-Arnaud se trouve avoir fondé quelque chose de stable en transformant en hôpital provisoire les deux casernes du haut de la ville. Ces vastes bâtiments, dont le fronton est orné d'un volumineux soleil d'or rayonnant sur fond vert, s'emplissent et se désemplissent sans cesse des blessés évacués des ambulances deFarmëe. A chaque arrivée d'un paquebot ou d'un navire de transport, les anciens cèdent leurs lits aux nouveaux impotents, et selon Fétat de leur santé ou de leurs blessures, appareillent, soit pour Constantinople, soit pour France. Le plus petit nombre, hélas! peut retourner aux tranchées. — Varna est donc la première étape de cette route qui conduit aux Invalides.

Les malades et les blesses ne pouvaient manquer d'être nombreux dans une armée atissi considérable que celle des alliés, armée occupée depuis neuf mois aux travaux d'un siège meurtrier et éprouvée par lés rigueurs d*un hiver passé sous la tente, au sortir d'une teiTible épidémie.

Cette masse de soldats manquants aux corps se partage en trois catégories :

Les blessés,

Les fiévreux.

Les convalescents.

Par fiévreux, on entend les individus alités pour toute autre cause que pour des blessures, et par convalescents ceux qui, sans être encore renvoyés comme valides à leurs corps, soit après la cicatrisation des blessures, soit après la guérison d'une afiection interne, doivent céder leur place, à Tambulance ou à l'hôpital, à de nouvelles victhnes de la guerre.

L'organisation du service de santé de l'armée û^nçaise fait aujourd'hui l'admiration de nos alliés. C'est que l'expérience acquise dans la guerre d'Afrique a permis aux chirurgiens militaires de pratiquer en Orient sur une vaste échelle, sans être jamais pris au dépourvu; — sauf au début de la campagne, à Varna, quand, par suite de fausses directions et du retard des navires de tianspori à voile, les médicaments manquèrent, ainsi que beaucoup d'objets nécessaires à l'installation et à l'entretien des hôpitaux; mais cette crise ne fut que passagère. '

D'après le rapport d'un médecin «n chef au ministre de la guerre^ rapport daté du mois de janvier dernier^ dix mille blessés et malades pouvaient alors être soignés dans les ambulances de Grimée et dans les hôpitaux fixes de Constautinople^ et soignés aussi bien qu'au «Gros- Caillou'ou au Val-de-Grâce.

Le chiffre de l'armée ayant augmenté depuis lors, oa a créé de nouvelles ambulances et de nouveaux hôpitaux. Il était de toute justice que les propriétés du sultan donnassent asile à ceux qui avaient été frappés par les maladies et par les armes de la Russie^ en défendant l'intégrité de son empire.

Aussi^ son grand hôpital de Péra contient

pour nous . .1^200 lits.

Dolma-Batché^ la caserne de la garde. . • 500 . Les vastes bâtiments de Ramish-TifUsh . . 1^000

Ceux de Daoud-Pacha 800

La Quanledja-Bosphore . . 200 .

Les baraques de Gulkané^ construites à la j

Pointe du Sérail 1,000

L'hôpital de Maltépé - 230

L'ancienne école navale de Ralki 2o0

L'École polytechnique i,500

Plus, à Scutari, à Principico et sur de vieux vaisseaux mouillés devant l'arsenal et

aux Dardanelles \ . . 5,000

Et enfin, je ne sais combien de lits au milieu des sa- Ions du palais de Tanibassade russe, où le soldat est si

fier d^entrer^ que son ënei^e dans la souffrance redouble, et qu'a s'y rétablit plus promptement que partoutailleurs.

Il faut avouer que ce palais est admirablement' bien situé. Son imposante £açade, ses vastes galeries dominant le Bosphore, reçoivent en plein les brises salutaires de la Propontide et de TAsie Mineure; et le sommet de la colline de Péra, qui monte et s'arrondit par derrière, les protège contre les émanations du grand champ et du petit champ des morts.

Les Anglais, moins nombreux que nous, ont eu moins de malades, mais beaucoup plus de morts. On connaît les plaintes formulées contre l'organisation défectueuse de leur service médical ; ils l'ont amélioré depuis enprenant le nôtre pour modèle. Ils ont évacué une partie de leurs invalides sur des îles de l'Archipel grec, à Rhodes principalement.

Dans la nuit du 11 au 12 mars, l'hôpital installé au milieu des immenses bâtiments de TEcole polytechnique de Constantinople a été détruit par un incendie. '

La populace commençait à piller cpiand les marins du Marengo intervinrent.

Singulière coïncidence! une heure après que les matelots se furent rendus maîtres de l'incendie, et vers une heure du matin, notre paquebot à hélice UEuphrate entrait dans la Corne d'or avec un détachement de cent pompiers venant de Paris,

En décembre, Canrobert annonçait 3^794 mal&dfi&^s^^

les hôpitaux de Constantinople, dont 1,387 blessés, cl 266 Russes.

Il y a, en Grimée y près la baie de Kamiesh, un dépôt de convalescents. *Ce dépôt, parfaitement organisé, permet aux soldats de rentrer de suite à leurs corps après guérison, et diminue de beaucoup les frais de passage.

Il s'est fait, à l'hôpital de Dolma-Bagt-Chi, un miUiei* d'opérations, pendant le trimestre de janvier à avril; presque toutes ont parfaitement réussi.

En Crimée, pendant mars, il est entré aux ambulances françaises 7,585 ; pendant avril 5,600; les sorties après guérison ont varié de 1,064 à 1,399.

J'ai gUssé ces détails, qui sont un véritable hors-d'œuvre dans ce livre, aûn que ceux qui pensent en le lisant à quelque frère, à quelque ami, là-bas malade ou blessé, sachent que les soins ne leur manquent pas.

Les soldats congédiés revenant de Crimée, ceux surtout qui appartenaient aux premières troupes envoyées en Orient, ne se regardent comme tout à fait hors du théâtre de la guerre qu'après avoir perdu de vue les ruines du vieux château génois de Galhpoli.

Le Nil s'arrête aujourd'hui devant Gallipoli, pour obéir aux lois des quarantaines. La plupart de nos passagers contemplent avec tristesse cette plage où dorment ensevelis tant de braves qui n'ont pas eu la gloire de succomber en combattant les Russes; ils se rappellent que l'an dernier, à cette même époque, les divisions du corps alarmée, prêtes & entreprendre la campagne de;»

Balkans, campaient ici sur les hauteurs des fontaines^ et non loin de là, dans la plaine de Boulair, et ils revoient avec orgueil le lieu de leur première halte, le point de départ des étapes qui les conduisirent devant Sébastopol.

Les historiens de la guerre d'Orient n'oublieront pas que les armées alliées ont livré ici leur première et leur plus terrible bataille..., bataille où la résignation devait remplacer les entraînements du courage.

Tout le monde fit son devoir pendant ces douloureuses épreuves • soldats et généraux, infirmiers et médecins; les défaillants soutenaient par leur exemple les plus robustes; les mourants eux-même adjuraient les survivtnts de se laisser vivre sans crainte, et la panique, dans les ordres du jour, était flétrie comme une lâcheté.

Aussi Tannée, en quittant cette ville-hôpital, en sortit-elle amoindrie, mais non démoralisée.

Autrefois j'aimais beaucoup à m'arrêter à Gallipoli : la misère des Turcs yétait gaie; l'Orients'y révélait sans façons, les turbans y paraissaient moins ridicules qu'ailleurs, et j*eusse volontiers accepté pour lieu d'exil une de ses maisonnettes en toi*chis, au milieu d'un verger verdoyant à l'ombre des vieilles ruinés génoises.

Mais aujourd'hui tout s'y est enlaidi, tout y est mort^ et la vie factice, la fiévreuse activité que le séjour d'une armée anglo-française y provoqua au début de la guerre d'Oriekit, semblent avoir épuisé pour toujours cette roalhem^use bourgade.

.— - Major, me disait le zouave au momeàl vrà.'^^^SS^^

descendre à terre; major, voyez-vous cette maison neuve et peinte en beau blanc, là-bas au pied de cette haute muraille, et devant ce terrain que nous avons trayaillé à coups de pioche ?

— Oui, je la vois, et je ne l'avais pas remarquée aut refois.

— Eh bien, c'était de mon temps la maison des zouaves. Si vous y passez, sans vous commander, voyez donc un peu quels personnages y demeurent. Nous. Ta vons bâtie nous-mêmes, cette maison, pour y loge* notre drapeau.

îe suis passé devant cette maison inhabitée , et les vents et les pluies avaient déjà commencé l'œuvre de destruction.

Il en est ainsi de tout ce que les Français et les Anglais ont réparé ou bâti l'an dernier. Leurs créations s'anéantissent, leurs anléliorations disparaissent.

Le choléra avait tué la moitié des habitants et chassé Vautre. Nos troupes parties, et le choléra avec elles^ les Gallipoliens survivants, émigrés à Lampsaque et dans les ^ allées de la côte d'Asie, sont revenus dans leurs foyers, et ils semblent n'avoir rien appris, rien oublié; — rien oublié de leur fatalisme habituel, de leur indolence^ dé leur barbarie native; rien appris au contact de la civilisation de l'Occident.

Le seul souvenir matériel qu'ils conservent de notre

srjom parmi eux, ce n'est ni l'organisation de l'édilitë^

ni le iiumérotage 4es ma\%ous,mle baptême des rues,-»

bagatelles dont on a fait si grand bruit en Europe ; c'est ce vaste cimetière où tant de braves se sont couchés avant rheure.

— Ah ! je n'oublierai jamais mon passage à G^Uipoli vers la fin de juillet 1854 ; le choiera y sévissait alors.

Le débarcadère, si bruyant d'ordinaire, est désert et silencieux ; un pâle factionnaire, dont le fusil semble être un fardeau trop lourd à porter, s'adosse immobile à la clôture en planches du corps de garde ; un carré d'ombre, projetée sur le warf par Tauvent de la clôture, lui sert de guérite, et le sergent du poste, qui fait respecter la quarantaine, ne répond à nos questions que par monosyllabes. On croirait qu'il n'a plus assez de force pour parler, et que son intelligence et sa mémoire se sont atrophiées, ainsi que son corps, ballottant amaigri dans sa capote grise maculée et fripée par Tusure. Il sait que nous arrivons de France, que nous avons dit adieu à la terre de France voilà huit jours à peine, et que nous lu reverrons bientôt, et il ne nous parle pas de la France ; il ne s'informe pas si, en France, l'on pense à ceux qui sont venus ici pour se battre avec les Russes, et qui ne se battent encore qu'avec le choléra.

Nous lui demandons ce qu'il y a de nouveau à Gallipoli.

— Rien.

— Meurt-il beaucoup de monde du choléra ?

— Oui.

— Combien de soldats par jour ?

— Je ne sais pas.

— L'hôpital est-il plein?

— Je ne sais pas.

— Est-il vrai que deux généraux sont morts?

— Oui.

— Quand sont-ils morts?

— Je ne sais pas.

— Gomment les nommez-vous?

Et il fait un grand effort d'aspiration pour prononcer les noms de Carbuccia et d'Elchingen.

Je voyais à travers la porte entre-bâillée du poste les quatre autres soldats de l'escouade, assis, muets et isolt!», chacun dans un coin. Nul ne fumait. Frappés de stupeur, hâves et décharnés, ils me rappelaient ces soldats d'infanterie de marine en garnison dans une colonie que ravage la fièvre jaune.

Ce jour-là, nous ne communiquâmes avec Gallipoli que par entretien, de peur que le lendemain, on ne nous admit pas en libre pratique à Gonstantinople.

Le duc d'Elchingen, second fils du maréchal Ney, était décédé la veille. 11 ressentait depuis quelques jours oe malaise que nous ressentons tous en temps d'épidémie^ quand il apprit, le 14 au matin, la mort de sa mère^ la maréchale Ney. Cette triste nouvelle lui causa une telle émotion que, presque instantanément, des symptômes de choléra foudroyants se manifestèrent en lui, et qu'il mourut le joiu: même, à quatre heures de Faprèsmidi.

Huit jours plus tard, \e m' ^Y^\»i encore devant Galli-

DEVANT SÊBASTOPOL 2i9

poli, et cette fois je pus errer dans la Thébaïde de ses rues, car nous ne redoutions plus la quarantaine de Constantinople.

Un gendarme en grande tenue, un vrai gendarme, comme ceux de France, promenait son œil vigilant d'une extrémité du bazar à l'autre. Avait-il mission d'appréhender au corps les malfaiteurs, les perturbateurs,, les voleurs t'Hélas! il n'y avait plus là ni chalands, ni marchands, et des quelques centaines de boutiques du bazar, trois ou quatre peut-être avaient descellé leur devanture, hermétiquement close et cadenassée depuis Tinvasion du flcau. L'honnête gendarme, fidèle à la consigne, esclave du devoir, astiqué conune aux beaux jours, se tenait, majestueux, sur le seuil de cette baraque de bois, de ce château tremblant, qu'un écritcau en giosses lettres noires dénommait : Gendarmerie impériale. De temps en temps, son talon de botte troublait le silence du marché, et sur le cailloutis de la chaussée ricochait le fourreau de fer de son sabre, et tmtaient comme des clochettes les molettes de ses éperons. Un certain moment, je le vis seul, tout seul, dans la grande allée du bazar. 11 venait de se mettre en mouvement pour progresser du côté d'un gamin levantin qui, portant sur sa tête un panier de fruits, débouchait d'ime des ruelles latérales. C'est que le général Levaillant, commandant alors les troupes de la presqu'île, avait prohibé, sous des peines sévères, la vente des fruits, que, dans ces contrées, on a la mauvaise habitude de cueUUr ax^XL\.Vcw\ \fiS)iSKs;£^^>

Certes, l'usage des fruits verts ne donne pas le choléra, mais en temps d'épidémie, il peut provoquer de funestes accidents.

Le brave gendarme, sauvegarde de la santé publique ainsi que de l'ordre, s'en allait donc vérifier la maturité des prunes du Levantin, quand, passant près de moi :

— Ehî parbleu! c'est vous, monsieur le docteur, me dit-ii, V auteur de la naissance de mon fils (textuel) ?

Quelques mois auparavant, dans une petite ville où j'étais allé voir, ma famille, j'avais, en l'absence du médecin ordinaire, pratiqué l'accouchement de madame..., et comme, dans son puritanisiùe de langage, le digne mari n'osait pas me dire : Fous avez accoucJié ma femme, il employait cette ingénieuse périphrase.

Ce brave militaire, jeune encore, et travaillé par Tarnbition, avait demandé à échanger le calme d'une résidence de chef-lieu de canton contre le service actif de la gendarmerie d'élite de Paris, et une fois rendu à Paris, on lui avait fait l'honneur de lui confier une mission en Orient. Telles sont ses propres expressions.

Vertueux et stoïque personnage ! quand tous sa laissaient aller au découragement et ne prenaient plus nul souci du fourniment, du bon ordre et de la France, lui, le gendarme, toujours en tenue irréprochable, calme, énergique et rasé de frais comme aux beaux jours des dimanches, dans le chef-lieu de sa brigade, avait à cœur, me d/sait-il, de représenter dignement le corps de la gendarmerie en général eV sîïl\(ï^oxv wv ^^rticulier !

On peut affirmer que sans Tintervention du gendarme français, l'Occident échouerait dans tous ses plans de réforme en Orient. Le gendarme déblaye le terrain et inspire aux masses populaires le respect de Tordre. Depuis qu'il excerce sa magistrature dans les quartiers européens de Péra, dans le labyrinthe des rues de Stamboul, et dans les villes turques où les armées alliées ont séjourné, le nombre des crimes et des délits a déjà diminué des deux tiers, et la sécurité pubUque n'est plus ce qu'elle était Jadis, — un vain mot. Cette canaille cosmopolite, le rebut de l'Europe occidentale, qui s'est réfugiée en Turquie, tremble aujourd'hui devant la buffleterie jaune, et se prépare à aller chercher une nouvelle impunité sur le littoral asiatique.

Gallipoli est donc redevenu ce qu'il était avant la formation' du camp de Boulair; mais j'ai foi en son avenir. La paix ou la guerre lui seront tôt ou tard favorables. La guerre l'utilisera comme place d'armes, si Ton attaque jamais la Russie ailleurs qu'en Crimée; la paix en fera le port marchand le plus riche et le plus fréquenté des échelles du Levant, si un jour les populations de la Thrace, de la Roumélie et des provinces danubiennes se réunissent en confédération.

La dernière fois que j'ai quitté Paris, une jeune femme qui pleure encore et qui pleurera toujours son bieh-aimé, mort du choléra au camp de Boulair et enterré au cimetière^ de Gallipoli, m'a donné une petite Ji)oîte remplie de graines de fleurs, et je lui ai çromls ds. ^^scaœt ^a^s.

m SOUVENIRS D'UN ZOUAVE

graines autour de la tombe de r£d)sent. Ces graines provenaient de fleurs qu'ils avaient cultivées ensemble. Mais l'absent^ où est- il enseveli? quel est le monceau de terre qui le recouvre parmi tous ceux que j'enjambe ? En voilà des centaines à la suite les uns des autres^ tous pareils^ tous égaux et tous sans noms.«. Çà et là^ se gauchissent au-dessus des. herbes quelques petites croix de bois^ et les pluies de Vhiver ont séparé les quatre gros cailloux posés en croix par le fossoyeur à la tête de chaque fosse; ils sont tous là^ confondus dans le même champ^ et sans prérogatives, et couchés, comme ils vécurent, rang par rang. On reconnaît seulement, à la forme dès tertres, que tel ou tel jour le fléau a moissonné plus ou moins de victimes. Aux premiers temps dé l'épidémie, les fosses sont petites et ne recèlent qu'un cadavre. Bientôt l'épidémie augmente d'intensité, et les fosses s'élargissent et deviennent de véritables tranchées, où on accumule les morts. Puis les tertres s'isolent peu à peu, à mesure que le fléau moissonne moins de victimes.

Je confie au hasard le soin de remplir la pieuse mission dont je suis chargé, j'ouvre la boite, et je jette au vent les graines de fleurs. L'une d'elles, je l'espèi^, germera où la pauvre femme voudrait qu'elles germassent toutes.

Le cimetière de Galhpoli est encore plus triste, plus désolé que celui de Varna, que j'ai vu inaugurer et rûmpYir.,.

Mai» oubliens ces lugubres sous eiûi:& *, qu'ils s'éloignent

de notice pensée à mesure que nous nous éloignons de ce rivage maudit!

xni

L'incendie.^Le combat du 23 mars.— Le commandant Dumas.— L'armistice. — Les vautours. — La fosse commune.

Le voyage de Gonstantinople à Marseille est scindé par plusieurs temps d'arrêt : à Gallipoli^ aux Dardanelles^ à Mételens^ à Smyrne^ à Syra et à Malte. Des navires suivent encore une autre route en quittant les Dardanelles : ils passent par le Pirée et par Messine. Ce dernier triyet est le plus courte et c'est celui que nous effectuons.

A Messine^ on se croit déjà en France. Le bateau se repose bord à bord^aveç.un vapeur arrivant de Marseille^ et Ton reçoit des nouvelles toutes fraîches de la patrie bien-aimée.

A peine étions-nouis mouillés devant le lazaret de Messine, que des Journaux de Paris arrivèrent à bord. Ils contenaient des détails circonstanciés sur l'affaire Malakoff, du 18 juin, et des rapports sur les opérations de la mer d'Azof.

Les passagers des premières et des deuxièmes, ainsi que les soldats, tous veulent connaître les nouvelles, et des groupes d'auditeurs s'organisent à V^ctoast ^<^^sfc-

leurs à haute voix, qui échangent entre eux les numéros des gazettes.

^Le zouave conteui* fut un moment délaissé; mais on retourna bien vite près de lui, dès que la Presse et lo Siècle eurent été dévorés jusqu'aux affiches.

Nous étions, au contraire-, plus quejamais affamés des détails que nous donnait si libéralement le clairon, et nous Tobligeâmes à faire l'histoire rétrospective de plus d'une péripétie de ce siège à jamais mémorable.

Il fut amené, je ne sais comment, à parler des incendies que nos bombes et nos fusées allumaient dans Sebastopol, et à ce propos- il nous raconta le combat san • glant qui suivit celui de la nuit du 22 au 23 mars dernier.

Nous sortions alors du canal de Messine, et bientôt allaient apparaître à l'horizon les flammes du volcan de Stromboli.

Je n'oublierai jamais les sensations que j'éprouvai durant cette soirée, en écoutant au pied d'un volcan en fureur le récit des fureurs insensées des hommes.

— Les Anglais, dit le zouave, faisaient pleuvoir sur la ville autant de fusées à la congre ve que nous autres de bombes, et un incendie, un incendie aussi violent que celui qui rougit là-bas le sonunet de Stromboli, dévora bientôt cette partie de la ville située derrière le bastion Central.

J'étais alors avec les troupe^ de garde au mamelon Vert.

Nous ne poimons apercevoir \e lo^et du (eu de joie;

DEATANT SÉBASTOPOL 295

mais sa position nous était indiquée et pai* les réverbérations au ciel et par le trajet lumineux de nos bombes çt de nos fusées, qui, pour attiser ce brasier, convergeaient toutes sur lui.

Tandis qu'à notre gauche une fusillade incessante s'échangeait entre nos parallèles extrêmes et les embuscades russes, tout était tranquille à notre droite, et le bataillon de garde protégeait l'arme au bras les travailleurs qui cheminaient à la sape volante du côté de Malakoff.

Tant que la lune brilla, on nous laissa en paix; mais la lune absente, les Russes arrivèrent par masses épaisses et nous attaquèrent de face avec un aplomb et un entrain vraiment extraordinaires.

Comme d'habitude, on leur souhaita la bienvenue, et de si bon cœur encore, que leurs premiers rangs restèrent sur notre terrain. Nous espérions déjà que le reste de la bande allait faire volte-face, quand tout à coup une autre colonne, forte de dix à douze bataillons, après avoir tourné le ravin de Karabelnaïa, nous aborda par le flanc et se précipita en même temps sur les lignes anglaises du voisinage.

Nous leur résistâmes d'abord en compagnie du 7* cl du il® léger; mais les Anglais, qui n'étaient pas en force, évacuèrent leurs tranchées ; les Russes s'installèrent sur les parapets, et de là nous fusillèrent largement.

Ça ne pouvait pas durer!

Quoi ! se laisser tuer ainsi à Tinstar d'une compagnie de perdreaux ! Allons donc l |a\nais\ ^\ wowa %««sssaR&^^^st-

236 SOUVENIRS D'UNi^ZOUAVE

dus, si nous devons mourir^ tous mourir Jusqu'au dernier, mourir écrasés dans cette basse-fosse que domine l'onnenii, marchandons au moins notre mort, vidons nos cartouchières, ébréchons le fil de nos sabres !

Le colonel des zouavesy déjà blessé à la tête, n'eut pas besoin de nous crier, à moi et à mon camarade Fritcher : Clairons, sonnez la charge ! — Nous avions déjà le cuivre aux lèvres, et notice bataillon de garde, lui aussi, eut si peu besoin de nous entendre, que même avant la sonnerie, et comme si chaque homme l'eût instinctivement devinée et entendue sans qu'elle retentit, notre bataillon de garde bondit baïonnette en avant sur les talus d'où partait la mort.

Lu il y eut des hauts et des bas. Là, notre bataillon arriva sur les pentes de la tranchée comme la marée montante arrive sur les pentes de la côte, et, comme la marée qui se retire et qui revient tour à tour, apportant et abandonnant chaque fois de nouveaux galets sur le sable, notre bataillon se retira et. revint abandonnant toujours de nouveaux morts sur cette falaise du combat; — et ce flux et reflux de combattants dura deux heures! deux

' glandes heures! jusqu'à ce qu'enfin, à marée haute, la pleine mer, une pleine mer de braves, eut envahi et dominé les parapets d'où les Russes, terrifiés et décimés, s'échappèrent en désordre !

Et cependant, tandis que zouaves «t fantassins se battajent ainsi^ face contre face, sabre contre sabre, avec

Jes survenants de la Karabelxiaia, \ai. ^Ulade du début

ne se ralentissait pas; — au contrs^^ elle s'étendait^ elle se reliait à la hitte de la parallèle anglaise; elle nous enveloppait dans ses feux convergents^ et elle nous eût tous abattus jusqu'au dernier^ sans la sublime initiative de notre charge à la baïonnette^ et en même temps^ avouons-'le^ sans le retour offensif de nos alliés^ que leurs compagnies de soutien ramenèrent dans la tranchée.

• Aux lueurs du feu> je le voyais debout sur un gabion et combattant au premier rang^ quand il ton^a frappé de deux balles^ le commandant du génie Dumas I — et à ma droite et à ma gauche^ tombèrent aussi mon capitaine et mon lieutenant! La balle qui tua mon capitaine provenait de la fusillade latérale ; la baïonnette qui embrocha la poitrine de mon lieutenant était une de celles qui hérissaient le talu» de la tranchée. Je l'apa'çois encore^ cette baïonnette s'enfonçant et disparaissant à travers la tunique du lieutenant; je voulais la détourner avec meç mains ^ mais j'avais besoin de mes mains pour manier mon mousqueton et mon clairon ^ et détourner celles qui me menaçaient moi-même I

Et d'ailleurs, ce n'étaient pa« les RuiBses-qui projetaient sur nous leurs baïonnettes; ils les tenaient seulement en arrêt, et une force aveugle, cette force de marée montante, ces flots d'hommes, comme jeTai déjà dit, qui s'élevaient derrière nous» nous poussaient irréfdstiblement sur elles.

Pauvre lieutenant! — Renversa ^xiirr&3R.^^^^\«k\fe^

tomber; ceux qui le suivent Tcn empêchent et le soutiennent par pression ; même obstacle à ses côtés; il s'affaisse donc sur lui-même en se cramponnant de ta main au bas de mon capuchon^ et quand il s'est affaissé^ les genoux des arrivants le repoussent et lui font courber la tête et les dpaules en avant, et les arrivants passent outre en marchant sur son dos! Quand je pense à lui, je crois ressentir au gosier le seiTcment saccadé qu'y produisit la boutonnière de mon capuchon, alors que sa main fit un dernier effort pour ne pas l'abandonner, comme si, en se rattachant à lui, il se rattachait encore à la viel

Une demi-compagnie de notre régiment se distingua entre tous les combattants : sur chiquante hommes elle en perdit vingt-cinq, mais aussi combien de Russes abattit-elle pendant cette nuit terrible ?

Un instant, en revenant d'escorter un officier général, elle se trouva isolée sur la droite et tomba au milieu d'un bataillon ennemi en voulant rejoindre le gros de notre division. Nos zouaves se hâtaient et marchaient trois par trois, le fusil sur l'épaule; tout à coup ils reçoivent, *bout portant, une mousquetade des plus furieuses, et ceux qui ne tombent pas s'arrêtent... non pas de peur, mais parce qu'il est impossible d'aller plus loin , et parce qu'ils se trouvent face à face, poitrine à poitrine avec une muraille de Russes, que les lueurs de la poudre leur montrent éoaisse et s'étendant à perte de vue des deux côtés.

Que faire ?

Le coup de fusil?

Mais après trois décharges ils seront tous à bas.

Tourner les talons ?

Fi donc ! ils n'y pensèrent même pas.

Trouer ce bataillon et rejoindre le régiment dont ils reconnurent les sonneries retentissant non loin de là, sur la hauteur, dcnnère et un peu à gauche des Russes?

Oui! c'est cela! il faut donner tête baissée au milieu des Moscovites comme un troupeau de moutons donne tête baissée dans les broussailles qui le séparent du pâturage... il faut traverser ce fourré de chasseurs d'Otkotsch, il le faut... ou bien mourir!

Et mourir pour mourir, mieux vaut encore mourir en le traversant.

Oh ! ils ne se réunirent pas en conseil pour décider cette audacieuse manœuvi*e; ils ne délibérèrent pas sur lés chances de succès ou de défaite : ils agirent spontanément, simultanément et surtout héroïquement.

François Pérou, cet Hercule à large poitrine, au col de taureau, et qui porte son mousquet sur l'épaule comme un enfant porterait un fétu de paille, François Pérou relève audacieusement la tête, la retourne vers les siens, étend le bras de leur côté, et s'écrie en marchant sur un Russe qu'il vient d'abattre du genou :

— Enfants ! pas d^ coups de fusil ! à coups de pied, à coups de poing et à coups de crosse, et en avant!

Et il s'élance de nouveau, et- loua l<^ «qxs^xj^.^ ^X'îs.

Russes tombent! A la droite de François^ un camarade aplatit sous sa crosse un chasseiu* qui résiste. — A gauche^ un autre qui a déjà écrasé deux ou trois opposants s'arrête^ respire^ et^ se plaçant la main en visière sur les yeux^ mesure quelle est encore Tépaisseur du parti en- . ^ nemi. Puis^ aux pieds de François^ un Mosco coiffé du casque à paratonnerre se relève soumoisemait sur le coude, et cherche à faire trébucher notre brave en lui insinuant son bois de fusil entre les jambes.

L'officier qui commandait ces zouaves héroïques se

trouvait alors au milieu du groupe. Il obéit à François

comme si François eût répété ses ordres^ et un quart

d'heure après^les vingt-cinq survivants de la demi-com-

* pagnie rejoignaient le régiment.

Brave François! il serait officier aujourd'hui s'il avait, su lire et écrire. L'ordre du jour^ la médaille et l'admiration de tous, telles furent ses réeompenses.

Le combat, commencé à onze heures, cessa vers une heure. Nous demeurâmes maîtres de la position, et les travailleurs repriroit stoïquement leurs outils. Les nuits n'étant déjà plus si longues, il fallait en utiliser tous les instants pour mener à bonne fin les travaux de cheminements, travaux impossibles de jour.

L'affaire ayant eu lieu dans nos ouvrages et à côté> U

nous était possible d'enlever au plus vite nos blessés et

' de les transporter aux ambulances. Quelle triste manceu-

rre ! Pas de fanal pour aller en quête de ces malheureux,

car un fynal etX servi de cible ^xjcs. canons de la place.

Les gens de l'intendatice^ chargés ordinairement de pareilles corvées^ vaguèrent donc au milieu des morts et des mourants^ cherchant dans l'obscurité tout ce qui n'était pas cadavre.

Us allaient là où un gémissement les mandait^ là où un dernier cri de doulem* implorait un dernier secours. Les blessés i-usses étant plus nombreux que les blessés anglais et français, il arrivait parfois qu'au moment de partir avec le brancard chargé d'un mutilé ramassé au hasard, on s'apercevait, au dialecte de son agonie, que le mutilé était Russe; alors on le replaçait à {erre, et le brancard servait à un allié ou à im compatriote.

Cela est affreux, mais cela devait être... N'est-il pas de bonne justice de secourir les siens avant les étrangers, les ennemis surtout? Le tour des prisonniers blessés viendra, et une fois entrés à l'ambulance, ils seront traités et soignés comme nos frères.

Quand le jour se leva , nous jetâmes un rapide coup d'oeil sur le théâtre du carnage avant de rentrer à l'abri dans nos tranchées. Le canon de la place nous souhaitait déjà le bonjour. Çà et là des entassements de morts indiquaient qu'en tel ou tel endroit il avait fait plus chaud qu'en tel ou tel autre. Je cherchai à m'orienter, à reconnaître jusqu'où nous nous étions avancés sur le parapet de la tranchée anglaise; mais je ne pouvais retrouver mes traces; tout se ressemblait au milieu de ces abatis d'hommes. Je crus cependant deviner la position du gabion sur lequel était mort le cûYnsnax^&»s^.^^:^-

mas^ que les soldats du génie avâent enlevé aussitôt sa chute. La gabionnade^ en cet endroit^ était blindée de cadavres russes; ils avaient chèrement payé le trépas de ce brave ofQcier. On me dit alors que j'avais mal vu en le voyant tomber frappé par les balles. Il était mort conmie mon lieutenant^ la poitrine traversée d'un coup de baïonnette.

Vous vous souvenez que mon capitaine tomba à ma droite presque au môme ir^nt où mon lieutenant expirait à ma gauche. J'appris le matin ^ue le régiment perdait un autre capitaine qui avait dû mourir mille fois au lieu d'une.

Ce héros se battait avec enthousiasme^ et déjà^ tout ciselé de blessiu*es à l'arme blanche^ il luttait corps à oorps avec un géant moscovite^ et il luttait avec avantage, lui, frêle of6cier, miniature d'homme de guerre , type élégant de ces élégants capitaines de voltigeurs qui déploient autant de courage aux combats que de grâces aux revues : tandis que, plus agile et plus libre que mon lieutenant, il écartait la baïonnette qui efOeurait déjà sa peau, et renversait son adversaire d'un coup de sabre dn travers du cou, un autre Russe lui appliquait le canon de son fusil sur la tempe. ^ Miracle ! le coup partit, mais la balle, au lieu d'aller chercha la cervelle en droite ligne, s'engaina dans le cuir chevelu, et fit presque à moitié le tour de la tête.

Cetie blessure n'était pas mortelle; mais^ terrassé par Ja commotion de la décharge, \\ tomba évanoui au mi»

lieu des Russes^ qui essayèrent de l'achever à coups de haïonnettes.

Le malheureux! il respirait encore quand la bataille cessa;inai8 les gens de l'intendance ne le retrouvèrent pas. Brave entre tous les braves^ c'était bien en avant de nos premiers rangs que son courage l'avait conduit. Peut-être eût-on pu le sauver, si le soleil eût éclairé ces scènes de carnage!

Le lendemain, on ramassa son cadavre assez loin de là, sur le bord des tranchées anglaises; il s'y était traîné dans l'obscm'ité et gisait au milieu des sacs de terre et des gabions bouleversés par l'artillerie de la place.

Le général russe fit demander un armistice pour recueillir ses morts. On en trouva quatre cents dans nos lignes.

Je suis jxn de cevBL qui> ce jour-là, ont sonné : Cessa le feul et à midi, le drapeau blanc, le drapeau neutre, se déploya du côté de la France et de la Russie. L'armis' tice dura jusqu'à cinq heures.

Quelle triste cérémonie !

Les officiers russes et leurs soMats descendent du mamelon Vert... Ils approchent sans armes et s'arrêtent sur le bord du champ de bataille. Nos officiers et nos soldats escahident le revers des tranchées, s'avancent aussi sans armes et s'arrêtent comme eux à vingt ou trente pas de nos cheminements; on se salue, du moins officiers entre officiers, et le triage des morts commence... Alors, les Russes prenneul^:;^ o^Nssca "w^^ss^-

tient, et nous aussi. — Mais nous avons fini avant eux, et nous leur donnons un coup de main.

' C'était là notre genre de poUtesse, à nous autres soldats, tandis que les épaulettes se disaient des douceurs. Nous avons rapporté nos morts dans la tranchée, et les Russes ont entassé les leurs derrière ime embuscade.

Aujourd'hui, la tenue de nos officiers, tenue sévère et plus que simple, contraste avec celle des officiers russes, qui semblent s'être habillés comme pour une re\ue de leur empereur. Autrefois, les officiers russes étaient revêtus de la capQte grossière des soldats; malgré cela, ils avaient meilleure tenue que les officiers anglais, vêtus à la Balaklava^ c'est-à-dire en paletots de fantaisie, et coiff'és de coifl*ures indescriptibles.

La plupart d'entre eux ont les mains gantées beurre frais ou les doigts chargés de bagues.

Los uns causent en français et ofl'rent des cigares à nos officiers; les autres, plus réservés, surveillent en silence . l'enlèvement des cadavres.

Ils .paraissent avoir plus de sympathie pour nous que pour les Anglais.

J'entends mi Anglais, jaloux sans doute de ce qu'un ofûcier russe vien^ d'offrir un cigare à un capitaine de la ligne, sans faire attention à lui, je l'entends dire à haute voix :

— Nous ne partirons pas d'ici sans avoir démoli Sé- IfsistopoL

— Alore, vous y resterez bien longtemps, répliqua le Russe.

Les soldats russes étaient mal vêtus et ti'ès-sales, mais, en revanche, jeunes et robustes.

Leurs brancards, leurs litières, paraissent avoir beaucoup d'usage. Les courroies, les toiles de garnitures, étaient noires de sang caillé. J'ai remarqué un Grec, un géant; ses pieds et sa tête dépassaient en longueur le brancard sur lequel on l'emportait ; il avait encore à sa ceinture un gros marteau à long manche. Ce marteau devait sans doute lui servir à enclouer nos canons.

J'ai remarqué aussi parmi les morts trois hommes vêtus en bourgeois.

Pourquoi se trouvaient-ils là? Comme volontaires? Je ne le pense pas. Comme maraudeurs, peut-être; et d'autres maraudeurs les auront poignardés la nuit dernière. On avait formé ffn tas de plus de quatre cents Russes tombés au bord de nos ouvrages; on les croyait tous défunts, quand on vit tout à coup un bras qui s'agitait au milieu d'un fouillis de bras immobiles.

Retirer aussitôt hors du tas celui auquel appartenait ce bras, impossible; il fallut enlever un à un les plans de cadavres, et on rendit ainsi à la vie un pauvre diable qui soi-tait fort à propos d'im long évanouissement. Un instant de plus, et il suivait les camarades dans la fosse commune.

Les sous^fficiers russes chargés de faire enlever les morts se disputaient souvent la ^"s&^^vsù. ^^Vâs. ^Ni^Nsè».

corps de soldat : c'est que chacun avait à cœur de rendre les derniers devoirs au camarade de sa compagnie que la mort rendait parfois méconnaissable.

Cette émulation a quelque chose de saint et de touchant.

Je sais bien qu'on a dit qu'ils ne se disputaient ainsi que dans le but d'amoindrir leur corvée, et que les sousofficiers rivalisaient à qui aurait le moins de morts à emporter et à enterrer, car chaque régiment envoie un détachement pour remplir ce funèbre devoir; mais j'ai suivi attentivement les phases diverses de ces allocations; j'ai compris aussi quelques mots de leur langage, et je puis affirmer que jamais un sous-ofGcier ne souffrira qu'ud autre que lui relève du champ àh bataille un soldat de sa compagnie.

Le terrain sera donc bientôt déblayé, car les troupes de garde ont envoyé là une centaine d'hommes, et la besogne marche plus vite que si elle élait faite par les seuls employés de l'intendance. Nos zouaves mettent le plus d'ardeur et d'activité à rechercher les morts qui nous appartiennent. C'est qu'il s'agit de retrouver le commandant Banon, qui a disparu, et que les Russes affirment n'être pas prisonnier à Scbastopol. On finit par le découvrir entièrement caché sous trois 6u quatre plans de cadavres ennemis, le dernier tas restant encore à enlever.

— Safut, commandant ! vous avez toujours votre crdx, votre épée et votre uniforme*, cai ^owa vîçi fait les pa-

rois de votre tombeau si épaisses^ en tuant beaucoup de ceux qui voulaient vous tuer, que les vautour» n'ont pu vous dépouiller comme ils ont dépouillé mon pauvre lieutenant, que nous retrouvons toul nu I

Oui, profitant des dernières heures de la nuit, des vantours envolés à la fois des lignes de défense et des lignes d'attaque, s'étaient déjà abattus sur le charnier. i. Aux Russes, il manquait ces bottes que vous savez, et le petit sachet de cuir qui renferme leur argent, et qu'ils portent à la jarretière; aux Français manquait aussi le crapaud, le coffrer-fort pendu au cou, et flottant sur la poitrine; — manquaient encore les montres et les bijoux, et, profanation ! de quelque étoile de bazar sans doute, ceux dont les vêtements n'étaient endommagés ni par l'usage, ni par la lutte; nous les retrouvions, ceux là, tout nus, et seulement revêtus d'une couche de san^.

Le< pillage des morts ennemis a quelque chose de barbare, d'odieux et de sacrilège; le pillage des morts amis est un crime, et je crois que nous applaudirions, si on passait par les armes quiconque s'en rend coupable.

Il ne serait pas difficile de découvrir les coupables ; ils n'attendent pas leur retour dans une garnison de France ou d'Algérie, ou leur passage dans une ville européenne, pour trafiquer de leur butin.

Ils cherchent à réaliser des bénéfices, même pendant la campagne.

Ainsi^ dans les bataillons de turcos, nous avcHis des Mores d'Alger,' d'Oran ou de Conatanivaa ^ ^w^ ^'Qss.

véritable commerce de lapidaires^ de bijoutiers et de changeurs.

A-t-on quelque choie à ba^rder, on s'adresse à eux; quelque chose A acheter, ils vous le vendront; un emprunt à contracter, sur nantissement, bien entendu, leurs capitaux sont toujours disponibles. Us sont donc devenus les entrepositaires, ou plutôtles receleurs de tous les fripons et de tous les maraudeurs de Tarmée, et même ils maraudent et friponnent pour leur propre compte.

11 y a loin de ce glanage de nuit sur des cadavres aban« donne's, au fourbi, à notre fourbi de zouaves, qui consiste la plupart du temps à tordre gratuitement le cou aux volailles du bourgeois débonnaire, à boire son vin, •et à caresser le menton de sa femme ou de sa ûlle quand elles en valent la peine.

Ces vautours, ces rôdeurs de nuit ont-ils donc une langue à eux, une télégraphie spéciale qui leur permet de se reconnaître la nuit, et de ne pas s'attaquer mutuellement lorsqu'ils passent l'inspection des morts? Ontils donc des conventions, des traités d'après lesquels ils se partagent en paix cette proie commune, le Russe abandonnant le Russe au Français et à l'Anglais, et l'Anglais et le Français abandonnant leurs camarades aux Russes? Depuis que nous assiégeons Sébastopol, les victimes de la guerre n'ont pas passé une seule nuit hors de la fosse commune, sans que les maraudeurs ne soient venus les dépouiller, et jamais les maraudeurs n'ont éveillé Tattention de nos sentinelles en se à\s^ulaxit le butin.

Mais le temps de l'armistice s'est écoule. La fosse commune a été creusée, les héros y descendent tout habillés, l'aumônier de service les bénit, et la terre s'amoncelle sur eux... Adieu! Notre tour viendra demain, peut-être. — Puis le drapeau parlementaire disparaît, et chacun retourne aux embuscades, aux bastions, aux tranchées, aux batteries, et la voix de la poudre recommence à mugir...

Le repos. — La couture. ;— La lecture. — L'ennui.

Durant quinze jours après cette terrible affaire de nuit, nous nous sommes reposés. Que dis-je ! reposés ! Non ! nous avons travaillé comme nous travaillons depuis six mois, travaillé à piocher le roc, à élever des batteries, à les armer et à nous avancer pas à pas, pouce à pouce, ligne à ligne, vers ces embuscades que nous anéantissons, et qui renaissent aussitôt; vers ces lignes de défenses qui grandissent sans cesse à mesure que notre artillerie les ébrèche.

Mais qu'importe! la victoire nous restera! car entre tous ceux qui combattent encore devant Sébastopol, il n'en est pas un seul qui ne prenne pour modèle le courage héroïque de ceux qui déjà soiit \StfstVs» ^X^n^O^nr.^

Tout pénible, tout dangereux qu'il e8t> le travail des tranchées, nous le préférons encore à la vie monotone du camp.

Vous ne sauriez croire combien l'ennui et Timpati^nce nous rongent, lorsqu'il nous Êaut passer une longue journée d'oisiveté sous le Iwnnet de police, cette ^ente que vous connaissez et qui, semblable à la nôtre, ne peut abriter que deux ermites à la fois.

Fritcher et moi, nous avions heureusement Tamour du travail, je m'en flatte, et les heures de notre solitude s'écoulaient plus rapidement.

Ces jours-là les clairons sont de véritables sinécuristes. Sonner' aux manœuvres, aux corvées, à l'exercice, etc.; voilà tout le travail.

Le soir seulement oui se visite de tente en tente, on va aux nouvelles, et l'on rentrerait joyeux dans sa tume si on ne venait pas d'entendre l'oraison funèbre de quelque vieux camarade.

Le troupier français appelle se reposer, ne pas faire le coup de fusil; nous nous reposâmes ainsi jusqu'après Pâques. Le jour de Pâques, les Russes, qui sont grecs de religion, c'e3t*à-dire qui ne reconnaissent pas le mèaie pape que celui chez lequel nous tenons garnison; les Russes nous demandèrent une trêve de vingt^quatre heures, afin de pouvoir chanter messe et vêpres tout à leur aise.

Canrohert refusa : nos aumôniers pfficiaient bien avec M fumée de la poudre pour eixcj&w^) et le roulement des

DETANT SÊBASTOPOL 251

canons pour sonneries de cloches; les aumôniers nisses ne pouvaient-ils en faire autant ?

Ce même jour de Pâques, on dit que le nombre des hommes blessés dans les tranchées par Tartillerie de la place se réduisit à zéro. Zéro aussi pour les entrants aux ambulances, comme les fiévreux, cholériques et malades de toute espèce. Zéro encore pour les morts...

Ça ne dura pas. — Le 9 aviûl, le lundi de ce même jour de Pâques, à cinq heures du matin, plus de cinq cents pièces de canon entonnèrent toutes à la fois une gamme continue et sans pauses de décharges furibondes.

Je n'étais pas de service alors, et je dormais côte à côte avec mon camarade Fritcher sur notre tapis mo quette, quand le réveille-matin m'arracha aux douceurs d'un rêve que je n'ai pu recommencer depuis. Je rêvais à la nymphe du Clocheton : je la voyais^ vêtue d'une robe blanche, passer et repasser devant notre tente comme si elle attendait que j'en sortisse, et au moment où j'allais lui dire : — Belle demoiselle! donnez- vous la peine d'entrer, voilà que ce fracas épouvantable me décolle les paupières, et que je sens la terre -qui trembk sous moi, et que dans Fair en vibration la toile de notre abri se met aussi à vibrer, et que ses supports se déplantent, ^t que je crois voir l'édifice dégringoler sur notre tête.

— Holà ! hé, vieux! m'écriai-je en même temps que Fritcher m'interpellait aussi, est-ce que le vrai chambardement commence*}

Et nous nous élançons tous deux au dehors^ comme si nous devions assister à la représentation du drame qui se jouait à grand orchestre. Mais le jour était blafard et sombre; la pluie tombait et masquait l'horizon . Pas- d'animation, pas de mouvement sur notre front de bartdière ; seulement des groupes de curieux s'interrogeant d'une tente à l'autre; rien enfin, rien qui annonçât ime prise d'armes du régiment.

Évidemment nous n'étions pas de la partie, et nous rentrâmes très-vexés sous notre parapluie.

Le bataillon ne devait prendre la garde de tranchée que le lendemain mardi, on nous laissa tranquilles sous la tente; tranquilles au début d'un bombardement général !

Et cependant je vous affirme que, malgré notre contrariété de ne rien voir et de ne rien faire, jamais, depuis le commencement du siège, Fritcher et moi nous n'employâmes plus fructueusement les loisirs d'une journée de paix forcée.

L'aubade du dehors nous tenait en haleine. Le crescendo de la symphonie atteignait un développement incommensurable ; et notre oreille reconnaissait sur l'ensemble des basses fournies par les pièces de gros calibres, les paixhans et les cohorns, le ricochement par intonations diverses des batteries ordinaires.

Quel fracas I grand Dieu ! Les falaises du cap Kersonèse s'effondrent, la Crimée se déchire; la mer engloutit ses plaines et ses montagnes...

Et pouiquoi? pour éventrer les murailles de Sébastopol !

Travaillez! travaillez dur; canonniers^ à vos pièces! Faites-nous brèche, et tant petite soit-elle, les zouaves y passeront des premiers !

Et pendant cet owagan, que faisons-nous, moi et mon camarade Fritchef? — Nous réparons le ménage, nous rafistolons la garde-robe, nous lisons, nous préparons nos lettres pour le jour du courrier, et nous regardons de temps en temps au dehors, pour voir si la pluie cesse de nous bloquer, si Ton peut aller aux nouvelles, ou rendre une visite de politesse à nos voisins les Englishmen.

Pas moyen de sortir. On dit que le canon chasse la pluie. — Aujourd'hui, c'est le contraire.

J'ai promis à Fritcher de lui lire à haute voix un chapitre de la Case de V oncle Tom, ainsi que la correspondance d'Orient d'un vieux journal parisien que nous a prêtés le vaguemestre.

Mais je veux d'abord réparer ma pauvre tenue, que le temps et la guerre ont rudement outragée.

Vous ne sauriez croire, citadins, combien le soldat en campagne aime et respecte ses vêtements. En paix, en garnison, il n'en prend soin que réglementairement et par ordre ; à la guerre, c'est autre chose. 11 les considère comme étant sa seconde peau, et il panse leurs blessures avec une pieuse sollicitude.

Chaque trou, chaque accroc lui rappelle le sabre et le coup de feu d'un ennemi ; chaque ta.c\v^ ^<!i. ^»S5%,X^ ^^^î^-

marade qu'il a soutenu mourant au milieu du carnage, ou le Russe qu'il a vaincu en se battant corps à corps !... et quand ces pauvres habits^

Ces habits bleus par la victoire usés^

comme ditBéranger^ deviennent des haillons et sont réformés par l'intendance^ il en conserve" un lambeau^ précieuse relique qu'il enfouit dans son sac et de laquelle sa fhmille s'enorgueillira un jour !

Je déroule donc ma petite trousse pas pKis grande qu'une blague à tabac, et je l'étends sur ce banc de terre que vovûs connaissez à l'intérieur de la tume.

Voici du fil noir, du fil blanc, du fil rouge que m'a donnés la jolie mercière de Philippeville quand je lui dis adieu, en partant pour l'Orient.

A vous mes souvenirs d*aujourd'hui pendant que le canon gronde, jolie mercière ! Vous aviez bien raison de dire que ce fil me rattacherait à vous ! mais à chaque instant il peut se casser. — Et tenez ! en réunissant les deux bouts de l'aiguillée pour la promener surunebovde de cire, j'ai failli rompre le fil, tant le fracas de la canonnade vient tout à coup de me faire brusquement tressaillir!

Vraiment, je suis honteux de me transformer ainsi en paisible couturière, tandis que la grande bataille se prépare.

Voici un dé! un dé & couàre.— Mais vous avez voulu

lire en me donnant ce dé! — * il ne pourrait servir de casque qu'à votre doigt mignon. Et d'ailleurs^ mon doigt calleux s'en passe ; Taiguille se briserait plutôt que de le piquer jusqu'au sang^ *- et si mon sang doit couler^ ce sera par une autre blessure.

Voici rétui que vous avez rempli d'aiguilles^ comme on remf^t de flèches un carquois ! .

Voici les ciseaux. Ah ! pour les ciseaux^ ils ne me viennent pas de vous : c'est un cadeau qui porte malheur^ m'avefr-vous dit...

Et c'est ainsi que s'écoulait cette journée sous la tente... Je rêvais^ et je cousais comme un vieux poi*tier dans sa loge^ tandis que la empâte de feu se déchaînait aux alentours.

* Et j'écoutais^ mais sans chercher à deviner qui parlait le plus fort de l'assiégeant ou de l'assiégé^ dans ce dialogue d'artillerie^ où la bombe rép<Hidait à la bombe^ l'obus à l'obus^ le boulet au boulet^ la fusée à la fusée; et je ne m'inquiétais guère des victimes..; €e n'était pas mon tour d'être blessé... d'être tué... Mais je cousais Je cousais avec rentrain d'un taiDeur à ses pièces, et comme si dès demain ilm me serait plu» possiUe de manier encore l'aiguille.

En effet, je travaillais d'inspiration! Je n'avais aucun pressentiment de ce qui devait m'arriTer , mais j'agissais comme si l'on m'en eût prévenu.

Je remettais à ma culotte un nouveau fond en drap an^aiSy drap lord Raglan j:caiivkin& igiseiaiysEft. ^^è3à^^>

256 SOUVENIRB D'UN ZOUAVE

nuance parfaitement assimilable à la nuance réglementaire. Bref, pour une pièce de ce genre, le morceau anglais valait dix morceaux de drap français.

Je conservais soigneusement ce morceau dans mon sac depuis l'affaire d'Inkcrmann. 11 provenait d'une moitié de veste d'officier anglais, fragment que je ramassai pendant l'acmistice, dans une boue sanglante, et que je fis sécher et que je nettoyai à cause de ses bonnes qualités. Moi, je n'ai jamais dépouillé un mort! cela me répugne, et cela n'est pas honnête; mais ici le cas était différent. Je ramassais ce morceau de drap comme une épave, et loin peut-être du cadavre dont il dépendait; et puis je me doutais déjà que nous étions campés pour plus d'un jour devant Sébastopol, et que nos fonds de culottes auraient le temps de s*user avant la prise de la ville... Ajoutez h ces considérations l'absence du maître tailleur, resté au dépôt du régiment : chacun devait donc se préparer à rafistoler de lui-même sa tenue.

Ce sont des hâbleurs parisiens qui prétendent que nos uniformes sont raccommodés en jeu de dames ou en maillot d'arlequiu. —Parbleu non ! on se procure, hélas! tix)p facilement des pièces de nuances assorties ; il y a chaque jour trop de pantalons et de vestes réduits en lambeaux, pour qu'on soit obligé de mettre du rouge sur du bleu et du bleu sur du rouge. En Afrique, c'était différent: chacun avait le temp$ d'user son uniforme; ici l'on s'use avant lui!

Fiitcher, lui^ se UvraVl kiuv ^\i\xe ^enre de travail, il

restaurait notre quatrième paire de chaussures. Nous n^ttsions pas de la botte russe^ nous conservions la guêti*e^ que nous blanchissions à fond^ avec une espèce de terre de pipe^ recueillie du côté d*lnkermann.

J'avais fini de coudre, que Fritcher travaillait toujours, et pour le désennuyer je lui donnai le choix entre un chapitre de Tom et le joiu*nal. •

— Va pour le journal, dit- il .

— Tu as tort, répliquai-je. Nous en sommes restés au cnapitre.de la maman qui s'enfuit en bateau sur des glaçons flottants, et c'est bien plus intéressant que la correspondance de ces messieurs. . .

—Certainement, que c'est plus intéressant, etque je veux savoir où elle abordera, cette pauvre femme. Mais*en attendant, dis-moi ce qu'il y a de nouveau dans les papiers.

Je déployai le journal, et cherchai le titre Correspondance d'Orient, zéro.

Dépêches télégraphiques, zéro.

Nouvelles de la guerre, zéro.

Nouvelles de Russie, zéro*

Nouvelles de la Baltique, zéro.

— Eh bienl en voilà du nouveau, s'écria Fritcher.5

— Patience, repris-je un peu désappointé, je n'ai peutêtre pas bien cherché. Ahi voilà, voilà où l'on parle des zouaves, et je lus ces quelques mots, et Fritcher écouta :

«Un monsieur rencontre des zouaves et leur dit: Vous avez de bien belles moustaches.

» — Certainement,qu'elles sont belles nos moustaches ! Et heureusement^ nous les avons encore^ répondit un ^ zouave.

» — Et pourquoi ne les auriez-vous plus? ajoute le monsieur!

» — C'est qu'il y a eu im serment solennel de fait le jour du débarquement en Crimée : les Irlandais des régiments d'élite de l'armée anglaise ont juré de défricher leurs magnifiques favoris en crosse de revolvers, si les zouaves montaient à l'assaut avant eux, et les zouaves ont juré, de leur côté, qu'ils sacrifieraient leurs moustaches si les Irlandais parvenaient à les devancer. »

Fritcher et moi nous nous regardâmes en silence, et simultanément affilâmes nos moustaches.

Après une bonne minute de contemplation mutuelle, Fritcher se prit à rire, et me demanda si j'avais entendu parler de ce serment solennel.

— Non, répondis-je, et toi?

— Pas plus que toi.

— En as-tu assez maintenant, du journal?

— Oh ! oui, et ne me parle plus de correspondance d'Orient.

— A la bonne heure.

— Entends-tu, entends-tu comme ça chauffe du côté

En effets le feu redoublait de violence au moment oii je recommençais la lecture de l'Oncle Tom.

N'est-ce pas un singulier hasaid que Tidée me soit venue d'utiliser ainsi mon dernier jour de repos au camp? Je devais être blessé le lendemain soir ; je devais recevoir dans l'épaule cette même balle cylindro-«ionique dont je vous ai raconté l'histoire, et désormais il m'eût été impossible de réparer les avaries du ménage.

Autre coïncidence! tandis que, le fond raccommodé, je replaçais des genoux neufs à ma culotte, je me disais, par suite des souvenirs de la mercière :

— Ah ! combien je serais heureux d'aller en congé pendant un mois seulement, puis je reviendrais gaiement me faire tuer! Quelle chance si lur Russe m'avarie la peau! Pas trop cependant, et surtout pas de façon à ce que je tourne de l'œil, mais seulement dans des proportions raisonnables et susceptibles de me faire obtenir un congé de convalescence. Quel bono beseffi

Vingt-quatre heures après ce rêve de bono beseff, je tombais, vous le savez, je tombais en sonnant la charge.

Mais, hélas I Dieu m'a puni d'avoir osé limiter dans mes désirs et la force du coup et l'étendue de la plaie.

J'espérais n'être invalide que pour un temps, je le suis pour toujours; ma carrière militaire est finie.

Dieu Ta voulu; béni soUril.

Post-faceu —, Betpnr bjx France, t- La JoUjatte. — Chute de Sébastopol. — Rencontre du clairon manchot. — L'abnégation dû soldat. — Sa promesse.

Ainsi^ l^humble clairon des zouayes nous raconta ses souvenirs du grand siège/ et nous récoutâmes jusqu'au moment où la patrie bien-aimëe apparut à l'horizon.

Moi qui, par métier, quittais et revoyais la Franco régulièrement une fois le mois, j'aurais dû, blasé par rhsd)itude, accoster les côtes de Provence, comme l'ouvrier au sortir de F^elier accoste le soir la porte de sa demeure> fatigué et seulement envieux de repos...

Non! ces longues journées de navigation passées au milieu des martyrs de la guerre, cette existence commune sui;, un même radeau avec de glorieux invalides, pour lesèpiels la patrie, pendant bien longtemps, ne fut plus qu'un rêve ! . . . cette responsabilité que j'avais prise de les ramener tous vivants sur le sol natal, sans abandonner aux vagues un seul cadavre, toutes ces causés et bien d'autres encdre mè firent saluer la France comme la saluèrent mes passagers, bataillon de héros inconnus et mutilés... avec amour, avec enthousiasme!

Gens de loisirs et de richesses, qui chaque année con-

duisez en voyage vos satiétés et vos ennuis, et demandez

au Rhin, aux Alpes ou &ux ?^i4.tv€^ c^jjielque chose de

nouveau, d'imprévu, d'émouvant, le quai de la Jolielte, tant que durera la guerre, vous offrira ce quelque chose d'émouvant, d'imprévu et de nouveau que vous refusent les Pyrénées, les Alpes et le Rhin.

Allez donc vous y installer, sur ce quai, à l'heure où le sémaphore de Notre-Dame de la Garde signale l'arrivée d'un paquebot-poste du Levant. Ce ne sont plus des ballots de laine de Smyrne, des baquets de sangsues du Danube et de Garamanie, des colis de soies du Liban, des greniers d'alizaris de Syrie, des groupe de vieilles monnaies d'argent et de cuivre, (pii composent le fret du pyroscaphe, comme aux beaux jours de la paix. — Les facteurs des Échelles ont fermé leurs comptoirs, et les intendants militaires sont devenus les courtiers de la cargaison.

Aussi, voyez-la apparaître, la cargaison : même avant que le navire soit venu s'amarrer aux flancs du débarcadère, elle se presse, elle s'agite sur le tfllac, elle tressaille d'impatience et de bonheur, elle poussevin long cri de joie, elle lève les bras au ciel, et, en agitant ses képis décolorés, flétris, malaxés et troués par les balles, elle salue la foule de terre qui la salue...

Ah! c'est un beau spectacle que l'arrivée d'un ccmvoi de blessés, d'invalides et de convalescents militaires ,* c*est une des scènes les plus pathétiques du drame de la guerre ; c'est un tableau où l'histoire du passé, du présent et de l'avenir se lit d'un seul regard!... Et on les contemple avec une respectueuse émotion, ces reliques vivantes, ces débris effleurés pat Aat Tûss^,^fts»^«à^^^

héroïques de Tarmée victorieuse qui est encore là-bas, bien loin... trop loin ! ! !

Vous comprendi*ez sans peine de quel stimulant délicieux ils se sentent caressés^ tous ces troupiers, tous, jusqu'aux plus abandonnés et aux plus abruptes, quand ils revoient cette terre de France qu'ils ont quittée voilà plus d'une année, le fusil dans la main et Tivresse dans la tête, le sac au dos et l'indifférence au cœur, allant, sans penser outre, là où on lem* commandait d'aller... Depuis lors, ils ont combattu et ils ont souffert; ils ont vu leurs rangs s'éclaircir et les camarades tomber pour ne plus se relever; ils sont tombés eux-mêmes; mais Dieu les a relevés, et ils viennent demander au soleil de leur enfance les forces et la santé qu'ils ont perdues au service de leur patrie.

Ils comprennent maintenant ce que c'est que la patrie !

En voici parmi eux qui, pendant toute notre traversée, sont demeurés accroupis au fond de la cale, et ne remuant pas plus que si un boulet russe leur eût enlevé le deux jambes... Eh bien ! à peine a-t-on signalé les moi tagnesdela patrie dans les brumes de l'horizon, que^ no veaux Lazares, ils ressuscitent, se redressent et s'éla cent aux panneaux pour la saluer, cette chère patrie

Tous sont joyeux! tous sont heureux!... Celui qv une famille et que sa famille attend, et celui qui n'a de famille et dont personne ne s'inquiète, et le ricb le pauvre, et le soldat qui n'a pas encore fini son t de service, aussi bien que \*i ^XàiîiV. VXsfec4. La

du régiment ou l'hôtel des Inyalides recevront Torphelin et le pauvre, qu'il soit mutilé ou fiévreux convalescent : ce sont deux paradis terrestres auprès» du camp de Kersonèse; la cité, le bourg, le village salueront comme un triomphateur le glorieux enfant qui rentre dans ses foyers !

J^éprouvai donc un indicible bonheur en remettant intact aux mains de l'intendance de Marseille ce dépôt que l'intendance de Constantinople m'avait confié. Désormais je ne voulais plus avoir charge de pareilles é!xistences, et en disant adieu à mon zouave clairon, qui se préparait à répondre à l'appel et à descendre soir le quai, suivi de son protégé le chasseur à pied, je dis adieu en même temps au NU, au port de Joliette et aux fonc^ tions de médecin sanitaire.

Depuis lors, les jours et les semaines ont succédé aux semaines et aux jours, les événements ont marché, et j'ai dû, privé que j'étais des récits des acteu^ du grand siège, rechercher dans les journaux Thistoire de cette lutte de géants. Les journaux me l'ont donnée; mais après chacun de leurs paragraphes, j'ai regretté mon poste d'auditeur près de la boxe du zouave; j'ai regretté aussi mon métier de conservateur d'invalides sur mer, métier qui m'eût permis de retrouver à bord quelque nouveau conteur dans le genre de mon clairon, et pour endormir ces regrets, je me suis mis à écrire, à verbaliser sur les causeries de cet intrépide manchot.

J'avais déjà clos ce livre, lot^xid^ toM.^3M&&^^^^'«sçs&

inespérés pour moi^ m'ont engagé à le rouvrir un instant : — la chute de la forteresse russe et la rencontre de notre zouave.*

La grande nouvelle venant de se répandre sur Paris^ J'errais avec la foule en quête des on dit.

Partout^ siu* les boulevards et aux coins des rue^ des groupes se formaient pour écouter les ccnnmunications de hâbleurs impudents^ mieux informés que le télégraphe Icd-même. La prise de MalakofiT et l'évacuation du sud de Sébastopol ne les contentaient déjà plus; — selon eux^ Tarmée russe au grand ccmiplet avait mordu la poussière^ et de Pérécop à Balaklava^ d'Eupatoria à Kertch, du nord au sud et de l'est à l'ouest, la Crimée, ce joyau le plus brillant de tous les joyaux de la couronne des czars, la Grimée entière nous appartenait conune l'Algérie nous appartient.

Je passais outre et m'éloignais de ces badauds ébahis et stupéfaits; mais dix pas plus loin. J'en retrouvai? d'autres plus stupéfaits, plus ébahis encore, écoutan d'autres orateurs de plus en plus hyperboliques.

Grétinisme insatiable des masses!... N*était-ce donc p; assez de gloire pour les survivants de nos frères q* d'avoir, en trois heures de combat, arraché des mains l'assiégé cette clef d'une ville que l'artillerie foudro) en vain depuis une année? Et n'est-ce pas amoindri triomphe des vainqueurs que de diminuer la résista des Vaincus?

Nos soldats seront d'autetvl çVuft ^cwi^^ o^^ Vas

dats du czar se seront plus énergiqueraent défendus !

Et depuis lors^ j'ai réellement compris l'étendue de notre victoire, en apprenant que Tarmée russe, après six assauts consécutifs, s'était retirée pas à pas, détruis sant elle-même ses forts et ses murailles, incendiant les reliquats de sa flotte et mettant entre elle et nous un bras de mer. Certes, il fallait -qu'ils eussent une bien haute opinion de notre intrépidité et de notre persistance, les généraux d'Alexandre, pour tious abandonner ainsi une place où ils possédafent encore cinquante mille boulets et cinq cents bouches à feu!

Je m'étais donc mis en quête de renseignements comme tout le monde, alors que Paris tressaillait au contact de rétincelle électrique annonçant la prise de la tour Malakofif, quand mes regards furent attirés par la cechia d'un zouave qu'un ruban de curieux suivait pas à pas. Je n'y pris pas garde d'abord, croyant être pour la millième fois témoin d'une de ces ovations banales qui attendent depuis le début de la guerre d'Orient le premier soldat venu, apparaissant au grand Jour, — car il est admis aujourd'hui que tout soldat infirme qui tiaverse les rues de Paris arrive de Grimée. — En voUà un, je suppose, qui, pâle et amaigri, s'avance péniblement, soutenu d'un côté par un bâton et de l'autre rasant du coude les maisons du trottoir; il sort d'un hôpital où le conduisirent des blessures reçues ailleurs que dans un combat... N'importe! c'est une victime de Menschikofif^ de GortschakofT ! c'est ua WïCûasiX. «Q^\ïN.\ ^^^.Vs^^

de s'attendrir sur son sort^ les badauds de lui faire escorte, et certains flâneurs totgours altérés, mais Français avant tout, de le circonvenir, de l'embrasser et de le trôler de comptoir en comptoir de marchands de vin pour arroser le récit de ses batailles.

La cechia du zouave s'effaçait donc déjà de devant mes yeux, quand j'entendis plusieurs passant murmurer : U est blessé 1 Cette indication réveilla mon attention; je prêtai de nouveau Toreille à d'autres voix qui ajoutaient : Il est manchot ! Puis, saisi d'une inspiration soudaine et comme assuré que j'allais revoir mon brave et joyeux passager du NUy je m!élançai à travers son cortège, et usurpant de force la place de celui qui le coudoyait de plus près, je m'écriai, même avant d'avoh* reconnu sa face :

— Eh ! comment va le clairon du deuxième ?

C'était bien lui 1 lui mon héros des embuscades, mon homme au chef-d'œuvre de résection, mon invalide por tant toujours Tavant-bras gauche en écharpe et coU sur son plastron ronge.

Et nous nous embrassâmes des mains, moi serra dans les deux miennes la seule qui lui restât, vigourev et libre encore.

Le soldat, le franc soldat sans reproches aussi bien ' sans peur, n'usera pas de circonlocution et d'amb; vernis de politesse pour exprimer ce qu'il éprouve rencontre imprévue d'un individu ; rondement et I quement U témoigne sou èè^\a\%\T cûTMûfc «i \oie ;

pouvais-je lire dans ses yeux pétillants de bien aise ce qu'il pouvait lire dans les miens^ — notre mutuelle satisfaction de nous rencontrer.

— Ah çàl camarade^ lui dis-je, j'espère que vous allez vous pendre!

— Le fait est^ major^ que j'aurais donné mon bras tout entier pour sonner la charge... et quelle charge!...

— Le camarade Fritcher l'a sonnée à votre intention.

— Pauvre Fritcher I ne vous souvient-il plus qu'il a quitté la partie avant que . Pélissier ne jouât le grand jeu?...

— C'est vrai!

— Mais le tremblement a été si fort et le tonnerre a si bien grondé, qu'il a dû se réveiller là-haut^ et applaudir comme moi à nos successeurs.

La foule grossissait sous nos pas; une tourbe d'envieux penchaient l'oreille sur nos paroles. On nous serrait de plus en plus près, comme si le zouave arrivait de Scbastopol sur les (ils du télégraphe^ et nous nous trouvâmes forcés^ pour continuer notre conversation^ d'abandonner le trottoir et de nous remiser subitement dans un coupé de passage qui nous emporta bien loin, à l'abri des fâcheux.

Je subissais moi-même l'influence générale, et j'étais si heureux de ma rencontre, qu'il me semblait que le conteur du NU arrivait aujourd'hui de Ramiesh et devait me donner des nouve\\e&\u^\V.e^ ^^'îfc^îvRK^Ksçfe.

Le brave garçon^ il n'en savait pas plus long que moi!...

— Ah! major^ répondit-il à une de mes questions^ je suis un ancien de la troisième parallèle^ et depuis mon départ^ ils ont pioché la quatrième et là cinquième; ce que je sais de plus^ je l'ai appris comme vous en lisant les journaux.

— Le dernier fait d'armes que vous nous avez raconté se passait devant le mamelon Vert, vous y étiez; vous connaissez le ten^ain, et vous pouvez vous rendre compte mieux que personne de la marche victorieuse des colonnes d'assaut le 8 septembre.

— Pour ça, oui, je comprends que nos colonnes, après le prolongement de la dernière parallèle, n'ayant plus à parcourir un aussi long espace pour atteindre le bastion Korniloff, que la tour Malakoff surmonte, ont dû arriver sur l'ennemi, bien moins écrasées, bien moins écbarpée? qu'au 18 juin. Je comprends aussi qu'elles ont pu s maintenir sur la tour, la redoute du mamelon Vert o du Ramshatka n'étant plus armée contre nous, le basti< du grand Redan s'occupant à repousser nos bons an les Anglais, et les navires russes embossés dans le p militaire ayant assez affaire à se garer de nos mortie? longue portée.

— Je comprends aussi tout cela; mais que cette toire a dû coûter cher !

•— iV^importe ! j'aurais voulu faire partie de l'ap ^ont on i'a soldée.

— Consolez-votis ; vous avez payé p» avance; -^ Et j'espère bien pouvoir recommencer encore.

— Quoi ! vous n'êtes pas libéré du service ?

— Eh! non ! je compté toujours sur les cadres du régimeiit et je jouis seulement d'un congé temporaire en ma qualité de blessé convalescent. Tenez^ major^ je vlais vous avouer tout ce que je désire^ tout ce que j'ambitionne : le régiment est encore là-bas^ eb Dieu! je n'ai qu'une ambition^ qu'un désir, c'est d'y retourner, et j'espère que si je suis encore blessé, je le sefTai en plein jour. - .

— Fdie! voire bras est toi:yours en écAïaïpe. '

— Oui, mais il reprend peu à peu son ancienne vigueur; et puis, d'ailleurs, mon mauvais brsls est le bras gauche, et le droit est solide pour deux. '

— Votre place, selon moi, est aux Invalides.

— Je ne veux pas d'Invalides à vingt-deux ans.

— Ce serait bien triste, il est vrai. , -

— Comme j'ai l'honneur de vous le dire, je veux revoir Sébastopol. Je veux redescendre les ravins du Carénage, de Karabelnaïa, des Anglais et des Boulets, et me promener en liberté dans cette cité orgueilleuse, devant laquelle j'ai si longtemps donné du cor, pour qu'on m'ouvre les portes. Je veux revoir le faubourg ou j'allais en fourbi et découvrir lés ridné^du logis où je m'approvisionnais d'un tapis moquette et de meubles débités en fagots; je veux enfin, depuis la pointe extrême du fort de la Quarantaine jusqu'aux ledûMV-ç» eiîa^tfiL^^'^'^'^^

du Garéoage^ souhaiter le bonjour à tous les bastions €t à toutes les batteries : bastion de Quarantaine^ bastion Central^ bastion du Mât^ batterie du Jardin^ bastion du grand Redan^ bastion Komiloff, redoute de Kamshatka^ batterie de la Pointe^ batterie du Mât^ redoute Selinski^ redoute de Volhynie^ et terminer ma promenade en prenant un bain de pied à Temboucbure de la Tchernala. Je veux enfin sonner un nouveau pas de charge sur les talus du fort Constantin, et faire la conduite à Gortschafioff jusque par delà les fossés de Pérécop.

Je laissais dire le brave jeune homme^ et à mesure qu'il me déroulait ses plans d'avenir^ l'enthousiasme rayonnait sur sa mâle figure ; et quand il sortit son bras mutilé de son écharpe et qu'il retendit vers le sud comme pour me montrer qu'il pouvait encore s'en servir, je sentis brûler et tressaillir d'impatience son autre main, que je tenais pressée entre les miennes...

— Adieu, major, me dit-ii après un instant de silence, adieu.

— Non, repris-je, au revoir.

— Au revoir, soit.

— C'est que j'ai raconté au public l'épopée que vov nous racontiez sur le Nil, et puisque vous en recon mencez une nouvelle, je voudrais la raconter encor promettez-moi donc le récit de vos futures aventures guerre.

— Je vous le promets.

— Promettez-moi ^us^i 4^ wi'bj&s^^^v le prer

zouave que vous rencontrerez arrivant de Grimée, et blessé dans cette glorieuse journée du 8 septembre.

— Je vous le promets aussi.

— Au revoir donc, et bonne chance !

— Au revoir et à la garde de Dieu !

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