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Souvenirs d'une artiste

Préfacer, pourquoi? Biographier, à quoi bon? Voilà ce que se diront, sans doute, tout d'abord, ceux — et je les souhaite, plus, je les prédis nombreux — qui ouvriront ce volume.

Il semble, à la vérité, surtout lorsqu'on connaît les pages qui vont suivre, qu'elles n'ont nul besoin d'être présentées ; il semble aussi que l'autobiographie qu'elles contiennent doit dispenser de la biographie.

Pourtant, d'une part, tracées par une plume qui n'aspire pas à des succès littéraires et ne les recherche point, peutêtre n'est-il pas inutile qu'une autre, celle d'un ami, en fasse par avance ressortir la sincérité. D'autre part, il convient que l'on exprime en toute franchise ce que cette plume n'a pu écrire , autrement : exposer en quelques lignes les phases glorieuses de cette carrière artistique sur laquelle l'artiste elle-même, tout en se la remémorant, devait garder parfois une naturelle réserve.

Voltaire, sans doute, pensait que l'on n'est jamais si bien loué que par soimême et il mettait largement en action, cet axiome égotique. Mais, outre que tout le monde n'est pas Voltaire, on peut estimer, contrairement à lui, qu'une

certaine modestie ne messied pas aux plus talentueuses personnalités. Nul ne trouvera étrange, conséquemment, qu'il reste quelque chose à dire, ou à autrement dire, sur l'auteur de ce livre, après qu'elle y a exposé, de façon si simple, toute sa vie d'artiste, de vaillante et noble artiste.

On ne trouvera pas, en effet, dans ce volume, comme dans bien d'autres, d'aventures complexes, trop complexes pour n'être point un peu truquées, d'anecdotes fleurant la composition, l'arrangement après coup.

Peut-être certains friands de ragots, de potins de coulisse — toujours les mêmes — regretteront-ils que Marie Sasse n'en ait pas plus recueilli — ou inventé. Eh bien, non. Cela est en dehors

-on esprit. Des mille petits incidents auxquels elle fut mêlée, elle n'a point voulu parler, les estimant trop menus.

trop dans le courant ordinaire des choses du théâtre pour s'y attacher. Elle n'a point voulu faire un courier théâtral. — ressassage de racontars banals — ou « rosses .n'étant, elle, ni l'un ni l'autre.

Si, en écrivant ces pages, elle a cédé au désir de fixer ses souvenirs, qui sont ceux d'une des artistes les plus renommées de la période contemporaine, elle a voulu surtout — quelque part elle le dit — montrer aux jeunes comment on peut arriver lorsqu'on a le « feu sacré », et aussi leur donner de précieux conseils.

Toute sa vie elle a eu l'insouciance, le dédain de la réclame. Elle est la seule

artiste que je connaisse qui ne possède point la collection des articles écrits sur elle un peu partout, qui n'ait pris de notes d'aucune sorte.

Quand elle s'est décidée, poussée par ses intimes, à prendre la plume, il lui a fallu se remembrer tout. Et c'est parce qu'elle l'a fait avec une si obstinée réserve, ainsi qu'avec tant de franche expansion, sans un mot qui ne soit rigoureusement exact, qu'il fallait joindre ces lignes aux siennes.

Peut-être jamais carrière ne se décida d'aussi étrange façon, ne fut aussi inattendue, improvisée, en quelque sorte, et tout ensemble aussi lumineuse.

Elle n'a pas douze ans. la petite Marie Sasse, lorsque, pour la première fois, elle parait en public, sur une estrade, à

Charleroi, où son père tient garnison.

Et l'on retrouve, dans les pages qu'elle a écrites sur cet ante-prime début, la trace de ses enfantines émotions, légères à coup sur, car la fillette était inconsciente des conséquences possibles de cette soirée, mais réelles.

Dans sa description du costume qu'elle portait, dans son exposé quasi naïf encore de ses naïves impressions, on sent que les ovations de ce concert de Cbarleroi lui sont demeurées présentes et furent pour elle vraiment une intiation.

Elle aura d'autres impressions, plus aiguës peut-être, non point plus profondes.

Pourtant, c'est à la suite de ce succès d'enfant, la longue et morne série des deuils, des tristesses, des angoisses.

Le père s'est éteint, comme frappé au cœur par la joie du triomphe de sa fdle, à l'heure même où, grâce à sa situation de chef de musique militaire, la petite va être mise en mesure de travailler sous la direction des maîtres les plus renommés. On lui a reconnu des dons rares, précieux ; tout le monde est d'accord qu'aussi richement dotée par la nature elle n'a qu'à se laisser aller dans la vie.

Mais l'espoir entrevu s'envole avec le père et plus rien ne reste que la noire misère, la misère qui étreint, ploie, terrasse la mère et la lille, pauvres créatures demeurées sans ressources.

La lillette qui, dans le gosier, a tant de centaines de mille francs, qui, devenue femme, verra à ses pieds des foules enthousiastes, les titis du colombier

comme les monarques des loges impériales et royales, s'use les yeux à tricoter des mitaines de filoselle pour essayer de ne pas mourir de faim.

Et c'est presque miracle si ce dénouement n'intervient pas. Elle-même nous le dit nettement.

Mais, soudain, quel extraordinaire changement! L'enfant n'a point ouvert la bouche devant un directeur de concert — il en fut, parait-il, d'intelligents — que, pour ainsi dire sans transition, ces deux existences deviennent enviables.

Non seulement la misère à fui, non seulement même les soucis ont disparu, mais ce qui les remplace, c'est la prospérité, la fortune, la gloire.

Et tout cela se produit en quelques mois. Le concert n'a pas le temps de voir

se lever pour lui une étoile nouvelle.

D'un bond, cette étoile a atteint le zénith du ciel de l'art, et ce sont les échos de la salle de l'Opéra qui frissonnent aux puissantes vibrations d'une des plus magnifiques voix qui furent.

Quant à 1' « étoile », elle est un peu étourdie, si je puis ainsi dire, de son ascension vertigineusement rapide. On le sent à travers l'attendrissement de ses souvenirs. Et, de fait, il y avait de quoi troubler de moins éphébiques cerveaux. Etre, à l'âge où d'autres commencent seulement à épeler les timides billets du petit cousin , l'incarnation des grandes héroïnes du théâtre, soupirer les plaintes touchantes d'Eurydice ou électriser les multitudes aux cris d'amour

de Rachel et de Valentine, jamais pous-

sées avec plus de tragique passion, n'est-ce pas quelque chose d'inouï?

Grande et forte dès l'enfance, Marie Sasse garde néanmoins, non seulement en son passage au Lyrique, qui fut si court, mais aussi pendant ses premières années à l'Opéra, une physionomie singulièrement juvénile, une expression presque enfantine.

Il faut voir son portrait dans le costume bizarre alors porté par Alice, de Robert. C'est encore absolument la jeune pensionnaire de Charleroi. Comment imaginer que cette gamine va remuer des salles entières, y faire passer un souffle ardent d'extase ou de douleur?

Cependant il en est ainsi. Marie-Constance Sasse entre à peine dans la vie et c'est une grande artiste déjà.

Écoutez ce qu'en dit le Grand dictionnaire universel :

« Elle débuta au Théâtre-Lyrique par le rôle de la comtesse, dans le Mariage de Figaro, de Mozart. La presse reconnut à l'unanimité l'éclat splendide de l'organe vocal de la nouvelle venue, qui succédait à Mme Vandenheuvel-Duprez dans un personnage ingrat. Mlle Sasse triompha grâce à ce timbre d'or bien préférable à toutes les ficelles des chanteuses expérimentées. Car si pour faire un civet il faut un lièvre, pour faire une chanteuse il faut d'abord une voix. Il est permis de supposer en outre que si Marie Sasse reçut des conseils pour le duo de Chérubin et de la Comtesse, ce fut Mme Carvalho, la première intéressée au succès de ce morceau, qui se chargea

; PK E BIOCR.VPHKH'E

de les donner à la débutante. Le publie qui ne juge que d'après l'émotion du moment, et il a bien raison, accueillit bien la nouvelle comtesse dont Tintelli-

:nme comédienne teuait du pi dige. On ne dit pas cependant que M- Cgalde, le distinction

comme actrice, lui ait enseigné ce bon ton qui est l'accord du sentiment et du eoùt: la nature avait tout fait

^ dernières lig - ît dii itif M- fsalde. dont on niait ai l'influence sur le talent de H Sass

te. M . v quic qp à lui eus er. eut surtout le mérite de comprendre quel avenir lui nés 1er à - s d - La

Sélika. on le verra, ne lui en s moins ss usi

que. du reste, à tous ceux qui l'encouragèrent et l'appuyèrent, -i peu quelle eût besoin de Têt:

Elle s'imposait, en effet, même avant d'être devenue l'artiste parfaite, rompue à toutes les difficultés de métier, en p

-ion des plus hautes traditions artistiques, par l'ampleur, l'éclat de son organe qui s'était révélé surtout, au Lyrique, dans le brindisi d- / /y/ • irait la dominé, écr

tout.

Au lendemain du premier début à l'Opéra, dans Roèert-le-Diaà -. un critique écrivait :

Depuis M- Cruvelli. jamais les voûtes de notre premiè: ne lyrique n'avaient retenti d'accents aussi éclatants, rtait lavis unanime que résumaient

ces lignes. Et un autre critique disait, au lendemain de la Juive, son second début :

c< On n'a jamais discuté la beauté de sa voix, d'une puissance si peu commune et à la fois d'un timbre si riche, mais ce qu'il faut noter, c'est la rapidité avec laquelle elle a tout appris. »

A la vérité, oui, Marie Sasse a tout appris, s'est tout assimilé avec une remarquable rapidité. Mais elle a aidé la nature par un travail opiniâtre. Adorant son art, elle n'était jamais satisfaite d'elle-même — elle ne le fut jamais, nous dira-t-elle. On ne saurait montrer de plus remarquable exemple de persévérance, de labeur acharné.

Et c'est grâce presque à sa seule compréhension qu'elle est arrivée ainsi au

summum. Car ce qu'elle reçut, ce furent plutôt des conseils que des leçons, à proprement parler. Elle se forma elle-même à l'école de ses aînés, et se forma si bien que le Dictionnaire universel dit encore :

« Marie Sasse est sans contredit une des premières cantatrices de notre époque. Elle a tout acquis, style et méthode, sans rien perdre des précieuses qualités de son organe. Son jeu est naturel et intelligent. Ceux qui l'ont entendue dans Y Africaine sont de cet avis que la tragédienne est à la hauteur de la cantatrice. Marie Sasse étudie d'ailleurs chaque jour les secrets de son art avec une ardeur et une persévérance bien rares. On pourrait lui reprocher peut-être un orgueil que sa position explique et justifie en

partie. Elle a complété une éducation négligée, et, fille de ses œuvres, elle a la conscience de sa valeur ».

De l'orgueil ? N'était-il pas tout naturel qu'elle en eût? mais du vrai, de celui dont Musset dit quelque part qu'il est

Tout ce qui reste encor d'un peu bon sur la terre.

C'est-à-dire de cet orgueil qui est la conscience de soi-même, lorsque l'on vaut quelque chose, et non point la manifestation hautaine d'une ridicule vanité.

Jamais, en effet, artiste ne fut si simple d'allures et de ton, alors que nulle n'eut plus sujet a de se monter la tète » . comme on dit.

Pendant douze ans elle a été, pour employer une très juste expression de

Paul Ferry, non pas une cantatrice de l'Opéra, mais la cantatrice de l'Opéra.

D'autres y vinrent, passèrent pour revenir encore ou disparaître. Marie Sasse porta pendant cette longue période tout le poids du répertoire, sans compter d'inoubliables créations.

De l'orgueil, n'en peut-on pas avoir lorsqu'on est celle dont Meyerbeer s'est écrié, après trente ans d'attente et de recherches : « Enfin, j'ai trouvé mon Africaine ! »

\1 Africaine, voilà le point culminant de cette éblouissante carrière, la création glorieuse qui la résume, la concrète en une expression unique.

De cent autres œuvres on ignore, ou à peu près, les premiers protagonistes. Demandez à un quelconque amateur, ex

abrupto : « Qui a créé tel ou tel grand rôle? » Il cherchera, fouillera dans sa mémoire, trouvera parfois, souvent non.

Avec Y Africaine aucune hésitation ; le nom vient aux lèvres immédiatement.

Sélika c'est Marie Sasse, et, ajouterai-je, MarieSasse c'est Sélika, Sélika avant tout. Il y a incorporation de l'une à l'autre.

Plus de cinq cents fois h Paris, Saint- Pétersbourg, Milan, Le Caire, Madrid, Lisbonne, Sélika est ainsi apparue à un public soulevé d'enthousiasme par la sublime incarnation de cette figure si sublimement amoureuse, idéal du dévouement passionnel. Et ce sont de véritables moissons d'applaudissements délirants et de fleurs qu'elle a partout recueillies.

Certes, oui, une artiste peut être hère d'avoir eu dans sa carrière cet honneur

d'être choisie entre toutes par le génial musicien pour donner un corps à son rêve !

Elle peut être fière aussi d'avoir personnifié les Yalentine, les Alice, les Lucrèce Borgia, les Anne de Boleyn avec tant de bonheur que nulle n'a elfacé son souvenir dans ces rôles d'une si haute envolée dramatique. Dans presque toutes les grandes villes d'Europe on dit encore à leur audition : « Ah ! si vous aviez entendu Marie Sasse ! »

Cardans son avide curiosité d'émotions toujours nouvelles, il lui a fallu l'acclamation de ces publics divers qu'avec son sens d'observation clair, précis, elle a appréciés de si exacte façon, marqués d'un trait si juste.

Mais il n'y a pas seulement ces succès

formidables de la scène dans la carrière de Marie Sasse.

Xée en Belgique, à Gand, elle a fait de la France sa patrie d'adoption. C'est un Français qu'elle a épousé, à l'heure où vient aux reines de théâtre elles-mêmes le besoin de régner dans un intérieur familial. Elle est plus patriote, plus chauvine que quiconque. Et jamais, dans les plus pathétiques rôles, elle ne se livra peut-être aussi absolument que lorsqu'elle jeta cà la foule enfiévrée d'aveugle patriotisme, en 1870, les strophes brûlantes de la Marseillaise,

Devant la rampe de l'Opéra, drapée dans les plis sacrés du drapeau, ou sur le boulevard Montmartre, debout dans sa voiture, elle est la Muse inspirée qui clame les fureurs et chante les espoirs

de la patrie envahie. Et nulle page de son histoire n'est aussi belle, aussi pure.

Je m'arrête sur cet épisode poignant d'une vie si bien remplie.

11 dit haut ce qu'est le cœur de cette artiste qui, dans l'intimité, s'est montrée une fille modèle, travaillant, à peine sortie de l'enfance, pour la mère qu'elle entourera d'affection et des soins les plus dévoués jusqu'à son dernier moment.

« L'existence lui fut si facile, dira-t-on peut-être, qu'elle n'eut pas grand mérite à se montrer bonne. Du jour où elle se trouva en face d'un public, il n'y eut plus pour elle que satisfactions et joies. Adulée, acclamée partout où elle parut, elle devait rendre en douceurs à ceux qui l'entouraient les douceurs dont elle était comblée. »

Sans doute ; mais encore faut-il pour cela une naturelle et peu commune délicatesse de sentiment, délicatesse qui est la caractéristique de Marie Sasse.

A tous ceux qui lui furent propices elle garde une mémoire attendrie. Pour le pays d'élection, d'alliance qui est devenu le sien, elle professe un véritable culte.

Lorsqu'elle prit, encore partout sollicitée, promise à de nouveaux succès, la résolution d'abandonner la scène, donnant ainsi un rare exemple de conscience artistique, Marie Sasse se retira en Belgique, son pays d'origine. Mais la France, Paris la possédaient si bien, qu'elle ne put tenir dans sa retraite. Elle avait la nostalgie de l'accoutumé milieu, la nostalgie de l'art, et elle nous revint, défi-

nitivement cette fois, obéissant à une irrésistible impulsion plus encore qu'aux pressants appels de ses nombreux amis.

Sa tâche n'était point terminée. Dépositaire de la pensée des maîtres, elle devait la communiquer à celles qui ont l'ambition, sans la vouloir égaler, de lui succéder.

Marie Sasse nous dira comment elle est devenue le professeur dont le précieux enseignement a formé tant de cantatrices partout applaudies.

Ce qu'elle ne voudra point dire, c'est qu'à l'heure actuelle il n'est guère de jeune débutante qui reprenne à l'Opéra un des grands rôles du répertoire sans que, pour répondre à son vœu comme à celui de la direction, la Sélika de Me verbéer, l'Elisabeth de Wagner ne vienne

apporter à la mise au point de l'œuvre les conseils de son expérience scénique, de sa science si profonde du chant, de sa puissante inspiration dramatique, en un mot de son art si élevé.

Ceux qui n'ont pu l'applaudir ellemême, alors qu'elle irradiait d'un si vif éclat au firmament artistique, l'applaudissent encore ainsi dans un reflet de son rayonnement.

J'ai fini.

A l'artiste illustre comme à la femme de si cordiales, de si exquises relations, je n'ai rendu qu'un hommage aussi juste que sincère. Elle sera seule à le trouver exagéré, alors que ses admirateurs l'estimeront sans doute trop faible de la part de

Un ami.

Du plus loin qu'il me souvienne, j'entends chanter autour de moi des phrases musicales. De la musique toujours, rien que de la musique. C'est comme un lointain son de cloche qui, longtemps après qu'il est parvenu à nos oreilles, y éveille encore de vagues résonances.

Mon père, en effet, était chef de musique dans l'armée belge. Il ne voyait

rien au-dessus de son art et s'y était entièrement consacré.

Aussi avais -je sept ans à peine, lorsque mon père commença à me faire travailler la musique.

Il me faut l'avouer, j'y mettais peu de conviction. J'eusse préféré, souvent, courir, jouer avec d'autres enfants, plutôt que de déchiffrer d'arides pages de solfège. Cependant j'avais de naturelles dispositions que mon père n'avait pas tardé à constater. Dans les premières notes poussées par mon jeune gosier il avait vu poindre une voix.

Mais il n'entendait pas me mettre en serre chaude musicale. Il voulait que je possédasse une instruction suffisante pour être partout à ma place, et, au prix de gros sacrifices — car je n'ai pas besoin

de dire que ses appointements étaient modestes, — il me mit en pension dans les différentes villes où le faisaient pérégrinerles ordres ministériels.

C'est à Gand que j'avais vu le jour.

C'est à Charleroi que, pour la première fois, je me trouvai en face d'un public.

J'avais treize ans. Sans nuire aux études que je faisais, mon père continuait à nr instruire dans son art et à former ma voix qui avait, dès cette époque, une grande étendue et beaucoup de largeur.

Il me faut dire ici que je n'ai pas traversé cette période fâcheuse que Ton appelle la mue. Ma voix s'est formée peu à peu, lentement, par un travail continu, se développant chaque jour, prenant progressivement son ampleur et son carac-

tère. Jamais elle n'eut un fléchissement. 11 y a d'autres exemples de ce fait ; mais, je dois le dire, la mue est infiniment plus fréquente.

Souvent, lorsqu'il avait quelques camarades chez lui, mon père me faisait chanter, recueillant avec orgueil les éloges qu'on ne manquait point de lui adresser dans ce cas. 11 était fier de sa fille, ce qui, à la vérité, ne signifie pas grand chose, car pour quel père n'en va-t-ilpas de même ?

Les officiers de son régiment ayant projeté d'organiser un concert au profit des pauvres, le colonel fit venir mon père un jour et lui dit :

— Il paraît, Sasse, que vous avez une toute jeune fille qui, déjà, est une artiste.

— Elle possède, en effet, une jolie voix, mon colonel, et c'est une grande satisfaction pour moi que d'essayer de la former.

— Eh bien, ne pourrait-elle pas chanter quelque chose à notre concert ? Ce serait un élément certain de succès.

Mon père accéda avec un vif plaisir, désireux de voir l'effet que je produirais, et d'être ainsi fixé sur des dispositions au sujet desquelles il pouvait avoir de trop favorables présomptions.

Lorsqu'il m'apprit la nouvelle, à son retour, je n'en fus pas autrement émue, ne me rendant pas compte de ce que cela pouvait être que de chanter devant une assistance. J'avais l'aplomb de la jeunesse ignorante.

Pendant quinze jours ou trois semaines

mon père me fît « piocher » deux airs alors très goûtés que je connaissais déjà : celui de la Fille du Régiment, « Salut à la France!... » et celui de la Folie, de Lucie de Lamermoor. Ce dernier, surtout, présente, au point de vue des vocalises, de multiples difficultés.

Quant au premier il produit toujours grand effet. Et c'est toujours avec émotion que je me rappelle ce premier début dans lequel j'ai salué la France qui devait un jour, de par mon mariage, devenir ma patrie légale, comme elle est ma patrie d'élection.

Le jour du concert, on m'habilla d'une robe blanche courte, laissant, comme il était de mode alors, pour les petites filles, passer le pantalon bordé de dentelles, et c'est dans -ce costume, qui pa-

raîtrait aujourd'hui bizarre, surtout en pareille occurence, que je chantai mes deux airs.

Certes, mon inexpérience était grande encore. Mais ma voix était déjà tellement assouplie, que je me jouais des obstacles, des casse-cou, comme on dit en style de coulisse, dont l'air de la Folie, particulièrement, est semé.

J'avais, d'ailleurs, l'inconscience naturelle des enfants, une superbe assurance que les applaudissements crépitant dès les premières phrases ne firent qu'accroître. Aussi, enlevai-je mes deux morceaux sans un accroc.

Je vous laisse à penser la surprise de l'auditoire devant cette gamine que n'arrêtait aucune difficulté, qui poussait la note franchement, d'une voix déjà posée,

et manifestait réellement, m'a-t-on affirmé depuis, d'un sentiment dramatique inné.

Après chacun de mes morceaux, on me fit passer dans l'assistance. Toutes les dames voulaient me voir, m'embrasser, et c'était à celle qui me comblerait le plus de gâteries.

L'émotion ressentie par mon père devant ce succès fut si grande, qu'elle emporta des suites funestes. L'excellent homme tomba malade peu de temps après et succomba au bout de quelques semaines. Mais il me faut remonter avant ce triste événement.

Le lendemain du concert, le colonel fit appeler mon père.

Une enfant aussi bien douée que la sienne, lui dit-il, devait travailler sérieu-

sèment pour développer ses dons. Et il annonça son intention de demander une pension au gouvernement, afin que je pusse aller étudier au Conservatoire de Bruxelles.

La demande du chef de corps était formulée dans de tels termes, qu'elle fut immédiatement accueillie. Mais il en reçut la nouvelle le jour même de l'enterrement de mon pauvre père, mort avant la signature du décret. Or, la pension ne m'était accordée que comme fille d'officier, puisqu'il avait cette qualité en tant que chef de musique. Des difficultés administratives surgirent, et, finalement, malgré les efforts du colonel, mon protecteur, la pension fut retirée.

Nous restions donc, ma mère et moi, isolées, abattues parle chagrin, et sans

autres ressources que quelques centaines de francs d'économies. Ma mère décida de quitter Charleroi, où nous n'habitions pas depuis assez longtemps pour y avoir beaucoup de relations utiles, et de retourner à Gand, ma ville natale, où nous nous installâmes.

Dès notre arrivée, nous fîmes les démarches nécessaires et j'entrai au Conservatoire. Mais je n'y pus travailler beaucoup, malgré les encouragements qui me venaient de tous côtés.

En effet, nos petites économies avaient été bientôt épuisées. Or, il fallait vivre, manger, payer son loyer. Ma mère trouva, à force de recherches, de petits travaux manuels. Mais nous n'étions guère habiles, moi surtout qui ne m'étais jusqu'alors occupée que de ma musique.

En « ouvrant », comme on dit en Flandres, de cinq heures du matin à six heures du soir, nous gagniions péniblement de quatre-vingts centimes à un franc.

Je n'avais pas encore quinze ans ; j'étais donc à l'âge delà transformation , for t délicate, par conséquent. Je m'affaiblis rapidement, au point de ne presque plus pouvoir aider ma mère. Ce fut alors la misère noire, les privations quotidiennes, et je tombai sérieusement malade.

Ma mère, qui faisait tout pour me cacher ses angoisses, luttait avec un courage, une énergie désespérés. Mais elle s'usait à la tâche, et la vue de cet atroce combat dont je me sentais l'objet me désespérait. Et je ne pouvais rien : la nature était vaincue.

Sans doute, nous serions mortes de faim où nous aurions pris un jour une résolution extrême, sans la sollicitude de braves gens qui demeuraient dans notre maison, au même étage. C'étaient un capitaine retraité, sa femme et sa fille, avec qui je m'étais trouvée en pension quelques années auparavant.

Xous les avions revus, mais sans nouer avec eux de relations suivies, car nous avions l'orgueil de notre pauvreté et la voulions dissimuler à tous les yeux.

Un jour pourtant, ils s'étonnèrent de ne nous avoir pas rencontrés depuis assez longtemps. La femme du capitaine constata chez les fournisseurs du quartier que ma mère n'avait point paru. Ils s'inquiétèrent, vinrent chez nous, s'enquirent avec une délicatesse si parfaite

de notre situation, que nous ne pûmes la leur cacher. Poussées par le besoin, nous acceptâmes leurs offres amicales et leurs paroles réconfortantes nous redonnèrent un peu de ressort.

Ils savaient que je chantais et comment je chantais. L'ancien compagnon d'armes de mon père nous dit un soir :

— Il n'y a qu'un moyen de vous tirer d'affaire : l'enfant a des milliers de francs dans le gosier, à condition de ne point s'étioler complètement. Il faut aviser.

Voici, madame, de quoi vous rendre demain à Bruxelles. Vous irez trouver le directeur du Casino des Galeries Saint- Hubert, et vous lui demanderez une audition pour votre fille. Il vous l'accordera certainement, et je serais fort étonné si,

après l'avoir entendue, il ne l'engageait pas.

Ma mère commença par refuser cette proposition généreuse. Mais le capitaine insista avec une telle rondeur, soutenu par sa femme et par sa fille, ils nous démontrèrent tous si clairement qu'il y avait là une branche de salut à laquelle il fallait se raccrocher, que ma mère finit par accepter et se mit en route le lendemain matin.

La perspective de pouvoir peut-être faire quelque chose m'avait métamorphosée. Je souffrais surtout de consomption. Depuis quelques jours, j'avais pris un peu de nourriture et secoué ma faiblesse. Pendant l'absence de ma mère, je m'appliquai à repasser les morceaux que je savais. Ma voix n'avait pas trop

souffert, et quand ma mère revint le soir, nous apprenant qu'elle avait réussi, je me sentis pleine d'ardeur et de confiance.

Le lendemain, toujours grâce aux bons offices de nos amis, nous prenions le train pour Bruxelles. C'était ma première étape vers l'avenir, un avenir qui devait être brillant, et je tiens, avant d'aller plus loin, à adresser un souvenir ému et reconnaissant à ceux qui nous ont sauvées du désespoir et peut-être de la mort.

Combien d'êtres eussent été ainsi arrachés à la misère et à ses suites affreuses, s'ils avaient, comme nous, trouvé sur leur route des âmes dévouées qui, sans pensée de rémunération, par pure bonté, secourent ceux qui souffrent à leurs côtés !

Nous voici donc à Bruxelles.

Je me rappellerai toujours ma première entrevue avec un directeur.

On imagine mon émotion, à moi, petite fille encore, devant cet homme qui réapparaissait comme une puissance.

Mais c'était une puissance de bien mauvais ton et la réception fut presque grossière.

Au premier mot que lui dit ma mère, n'ayant pas évidemment prévu mon ex-

trême jeunesse, il s'écria qu'il était au complet, qu'il n'avait besoin de personne et désirait seulement qu'on lui donnât la paix. Bref, il nous fit très nettement comprendre que la porte était là pour que nous la prissions.

Je m'en allais déjà. Heureusement, ma mère, poussée par la nécessité dont, mieux que moi elle se rendait compte, et voyant bien que, surtout, notre mise et notre allure miséreuses étaient cause de cet accueil si peu encourageant, insista pour qu'il m'entendît.

Evidemment pour se débarrasser plus vite de nous, il consentit d'un ton bourru, et, se rencognant dans son fauteuil, il demanda :

— Qu'est-ce qu'elle peut me chanter, la petite?

— Voulez-vous l'air de la Fille du Régiment? dit ma mère.

Il eut un gros rire, subitement amusé par l'idée d'entendre une fillette attaquer cet air si peu commode et qui exige à la fois de la sûreté et du brio.

— Allons-y, fît-il.

Je commençai, non sans crainte. Mais, dès les premières mesures, je constatai un subit changement dans son attitude.

11 s'était redressé, évidemment intéressé. Cela me remit d'aplomb, et j'achevai l'air avec mon habituelle assurance.

Ah ! dame ! ce n'était plus du tout le même homme que nous avions en face de nous. Presque grossier, un quart d'heure auparavant, il était subitement devenu aimable, engageant, tout plein d'aménité. 11 se ressaisit cependant, afin

de ne pas trop laisser voir sa stupéfaction , et dit d'un ton bonhomme :

— Pas mal, mon enfant, pas mal.

Beaucoup à faire encore, mais la voix est bonne. En travaillant, vous arriverez à quelque chose. Voyons, il faut vous encourager...

Et, s'adressantà ma mère, il lui offrit, pour me faire chanter chaque soir, deux cents francs par mois.

Je faillis crier de joie. Mais ma mère, plus perspicace, naturellement, avait compris ce que signifiait la rapide transformation du directeur. Elle répondit qu'elle ne pouvait accepter d'offre moindre de trois cents francs.

Il eut l'air de sursauter, protesta contre de telles prétentions, puis, finalement, tout en déclarant qu'il était trop

bon de faire un tel sacrifice, accepta et signa aussitôt un engagement pour six mois, à condition que je débuterais le lendemain même.

Il n'y avait à cela qu'une difficulté, dont je ris encore aujourd'hui et qu'il fallut bien avouer à ce terrible homme : je n'avais pas l'ombre d'une toilette.

Oh ! l'affaire fut vite arrangée ! N'étaitce que cela? on en improviserait une, tellement peu mon directeur était pressé de me voir débuter! Et, bien mieux, il s'engageait à en faire les frais. Décidément, ma mère regrettait de n'avoir demandé que trois cents francs, mais c'était signé.

Nous courûmes tout le reste de la journée et le lendemain, pour cette fameuse robe de mon début sur les planches et

les accessoires que comportait cette robe, qui était en damas rose. Je la vois toujours, cette première toilette, si hâtivement composée, et que je voudrais, aujourd'hui, avoir conservée comme souvenir de cette soirée. Mais pense-t-on, au moment où se passent les choses, qu'une heure viendra où tout ce qui vous les pourrait rappeler vous serait cher?

Je fus, pendant toute la journée, heureuse en songeant que, désormais, j'allais gagner mon existence et, mieux encore, celle de ma mère. Je n'avais aucune appréhension, aucune inquiétude, ne me rendant pas compte de l'impression que je ressentirais. J'avais si souvent chanté devant un certain nombre de personnes !... Et puis, je me rappelais ce premier concert où, conduite par mon

père, j'avais paru devant un public.

L'idée que cette fois c'était tout à fait différent, que, devenant une artiste appointée, j'étais justiciable d'un public qui pourrait ne pas m'apprécier, ne me venait point. Et presque jusqu'au dernier moment, je fus très rassurée, très calme.

Cependant, lorsque je pénétrai dans les coulisses et dans les loges, dans ce milieu si spécial et si nouveau pour moi, que l'écho des bruits de la salle me parvint, tandis que ma mère m'habillait, j'eus une sensation bizarre. La nouveauté de la situation m'apparut nettement, je redevins une enfant, doublement enfant, car tout artiste l'est devant ce juge inflexible qui s'appelle le public, et je fus prise — qu'on me pardonne cette

expression familière, mais singulièrement expressive — d'une forte tremblotte.

Sans presque savoir ce que je faisais, j'arrivai sur la scène ; un coup de sonnette retentit, la porte s'ouvrit, et, poussée par ma mère, je me trouvai devant la salle, presque aveuglée par la lumière de la rampe, saisie tout à coup par un trac épouvantable.

Cependant, l'orchestre préludait. J'eus la perception qu'il fallait marcher de l'avant, et, me cramponnant en quelque sorte à moi-même, j'ouvris la bouche...

J'imagine quele soldat qui, pour la première fois, va au feu et entend commander : «A la baïonnette ! » alors qu'il voit en face de lui les canons cracher la mitraille, doit ressentir cette même émotion dont je fus alors poignée. Ma gorge se serrait,

le son, étranglé au passage, ne sortait pas, et mes lèvres ne pouvaient articuler.

Fort heureusement pour moi, le bruit avait couru — sans doute par ses soins — que le directeur du Casino avait découvert un oiseau rare. On avait, par avance, et sans en rien savoir, vanté la voix de la débutante, parlé de sa jeunesse, que sais-je? Si bien que le public, déjà prévenu, se sentit plein d'indulgence pour cette fillette que la peur annihilait. Il applaudit malgré tout, et ces applaudissements chassèrent si bien mes craintes, me redonnèrent tant de force, qu'à mon second morceau, je me retrouvai moimême.

Mon succès fut d'autant plus grand qu'on s'était dit, tout d'abord, que la

direction s'était trompée. On me rappela plusieurs fois et, dès que je fus enfin sortie de scène, je trouvai dans les coulisses nombre de personnes qui avaient voulu venir me féliciter et m'encourager.

Les larmes me viennent aux yeux aujourd'hui encore en me rappelant cette soirée, vraiment la première d'une carrière qui devait être longue, et dont les ovations les plus enthousiastes n'ont jamais effacé l'impression.

De ce soir-là, j'étais connue, déclarée chanteuse. On vint au Casino pour m'entendre, et mon succès alla grandissant à chaque audition.

Je chantais surtout des airs d'opéra et des morceaux patriotiques. L'ampleur de mon organe et un certain sens naturel

des larges effets me portaient vers les compositions dramatiques.

J'avais l'amour de l'art et l'ardent désir de me faire une place au soleil. Je travaillais donc avec acharnement, mais je n'étais pas suffisamment soutenue, aidée. Les bons conseils me faisaient défaut. D'autant que, vu mon jeune âge, bien des personnes encore n'envisageaient pas pour moi la carrière dramatique, devenue mon rêve et le but de mes secrètes ambitions.

Le temps coulait rapidement. Les six mois de mon engagement arrivèrent à leur fin et, prenant les devants, mon directeur offrit de renouveler mon engagement. Mais il triplait les appointements.

L'offre était séduisante. Neuf cents

francs par mois, pour une presque gamine, c'était, on l'avouera, un riche douaire. Mais, pendant ces six mois, ma mère et moi avions fait connaissance de* M. Fleury,le comique de la troupe et de sa femme.

M. Fleury était, par le talent et par le goût, un véritable artiste. Français, il ne voyait avant tout qu'une chose : la scène française. Il chapitra ma mère, lui représentant qu'il n'y avait à Bruxelles aucun avenir pour moi, fit miroiter devant ses yeux les succès parisiens, parla des relations qu'on pouvait se créer à Paris, insistant sur ce que la nature de ma voix, mon tempérament artistique me destinaient à d'autres scènes que celles du concert, etc. Il fît si bien que ma mère, malgré que nous n'ayons pas

eu le temps de faire des économies, se décida à repousser les offres du directeur du Casino et à venir à Paris.

On ne trouvera pas extraordinaire que moi, Belge de naissance, je garde à Bruxelles, capitale de mon pays d'origine, ville, dont, au reste, le renom artistique est universel, où, en outre, j'ai trouvé mes premiers succès, une vive tendresse. Ne connaissant qu'elle, d'ailleurs, à cet époque, nous nous en faisions, ma mère et moi, une grandiose idée. Hélas ! que devînmes-nous lorsque nous débarquâmes à Paris ! Eloignées de tout ce qui nous restait de famille, dépaysées . perdues, presque épouvantées, nous nous sentions comme au bout du monde.

Heureusement, ces excellentes gens,

ces dévoués amis qui s'appelaient M. et Mme Fleury y arrivèrent presque en même temps que nous. Ils virent tout de suite que, complètement désemparées par quelques démarches infructueuses faites un peu au hasard, nous nous laissions aller au désespoir. En effet, nous ne faisions plus que pleurer.

Ces bons camarades dont je ne saurais trop faire ici l'éloge, commencèrent par nous prendre chez eux, ayant dans l'appartement qu'ils conservaient à Paris comme la plupart des artistes, rue du Colisée, une chambre libre, et tout aussitôt, nous nous sentîmes rassérénées, étant moins seules.

Puis M. Fleury s'employa à me caser.

Il avait beaucoup de relations dans le monde artistique et y jouissait d'une

grande considération. Peu de jours après, il nous conduisait chez M. Marguin, alors directeur des Ambassadeurs, et me faisait entendre par lui.

Il n'avait pas trop préjugé de moi.

L'audition me fut si favorable, qu'avant de sortir du cabinet directorial, ma mère avait signé un engagement pour toute la saison, à raison de quatre cent cinquante francs par mois. C'était moins que je n'aurais pu gagner à Bruxelles, mais je devenais une chanteuse parisienne, et, sans prévoir encore que j'étais en route « pour la gloire », je me voyais déjà consacrée artiste. Ce fut, pour ma mère et pour moi, une joie immense. Nous étions infiniment heureuses, et je n'ai pas besoin de dire avec quelle effusion nous remerciâmes les

chers amis à qui nous devions notre bonheur.

Je me remis au travail avec ardeur et, sur les conseils qui me furent donnés, je m'adressai à Mme Ugalde, alors dans tout l'éclat d'une réputation bien justifiée par son talent, pour prendre les leçons qui m'étaient plus que jamais nécessaires.

Ce n'est pas sans inquiétude que j'affrontai l'épreuve des débuts devant le public parisien. J'étais, par avance, angoissée. Mais la première épreuve me fut si favorable, que mes inquiétudes se dissipèrent aussitôt.

Mon succès avait été considérable. Je ne voudrais point paraître faire ici mon panégyrique. Je me rends compte aujourd'hui qu'il y avait, dans l'accueil qu'on me fit, beaucoup d'indulgence,

due surtout à ma grande jeunesse. Mais enfin Ton m'applaudissait, on parlait de moi, des amateurs venaient pour m'entendre, les Ambassadeurs faisaient recette, il restait du monde à la porte chaque soir, et je ne fais que constater des faits, sans en tirer vanité.

J'éprouve un tel plaisir à me remémorer cette première période de ma carrière, que je veux citer les morceaux qui me valaient principalement les suffrages du public. C'étaient: l'air de la Coupe, de Galathêe, l'air de la Folie, de Lucie de Lamermoor ; le grand air du Càid\ celui du Concert à Ici Cour, celui du Serment, d'Auber ; Fleur des Alpes, cette exquise tyrolienne de Wekerlin, l'air de la Fille du Régiment, mon premier triomphe, etc. J'y joignais des chansons

58 SOUVENIRS DUNE AUTISTE

patriotiques dont les accents vibrants convenaient admirablement à ma voix, alors pleine de juvénile sonorité, et qu'on applaudissait avec fureur.

La saison passa comme un rêve.

J'avais pris la douce habitude d'être fêtée, encensée ; mais je ne m'en laissais pas trop accroire, cependant, etje continuais de travailler avec ferveur.

Je fis ma seconde saison au concert du Géant, boulevard du Temple, dont le directeur, M. Paris, me surveillait depuis longtemps. Il m'offrit six cents francs par mois pour m'enlever aux Ambassadeurs, et l'on juge que ma mère accepta avec empressement.

Là, plus encore que sur mes deux premières scènes, j'obtins de spontanés et grands succès. Aussi M. Paris faisait-

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il de moi un cas extrême. J'étais là comme une petite reine. C'était à qui, de mon directeur et du public, me gâterait le plus. Cela me valut, chez quelques camarades, des jalousies auxquelles je n'étais pas accoutumée encore. J'appris à connaître certaines petites misères du métier. Mais, défendue comme je l'étais par M. Paris, je pus résister et supporter les avanies légères dont je fus victime et que je pardonne volontiers à leurs auteurs, comprenant bien l'ennui de quelques-uns, qui se trouvaient avec raison trop effacés par une nouvelle venue qu'ils ne pouvaient traiter qu'en enfant.

Mais ma situation allait changer encore. Avec le travail, l'exercice quotidien et les excellentes leçons de Mme Ugalde,

qui avait fait aménager spécialement pour moi une scène dans son appartement, ma voix prenait chaque jour plus d'ampleur, plus d'éclat. Manifestement, je commençais à n'être plus à ma place au Concert, que j'allais quitter en effet.

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