AU LYRIQUE. — A L'OPÉRA
Mes succès aux Ambassadeurs et au Concert du Géant avaient, je puis le dire, fait quelque bruit dans le monde des théâtres.
Sur l'invitation de MmeUgalde, M. Carvalho, alors directeur du Lyrique, vint plusieurs fois m'entendre, discrètement, et, un jour, je reçus de lui un mot m'invitant à F aller voir.
Sans trop savoir encore ce qui m'attendait, je me rendis chez lui avec ma mère.
Très carrément, sans circonlocutions, sans me combler d'éloges et tout en me disant que j'avais encore beaucoup à apprendre, M. Carvalho me proposa de m'engager à de fort bonnes conditions.
On juge de notre joie, à toutes deux, et de l'empressement avec lequel nous acceptâmes.
L'engagement fut, séance tenante, signé pour trois ans.
Quelle journée pour moi que celle-là !
je n'étais plus une petite chanteuse de café concert « poussant » son air ou roucoulant sa romance entre deux autres « numéros ». J'étais une artiste, vous entendez bien, une artiste de théâtre,
appelée à interpréter des rôles tout entiers, et la carrière semblait s'ouvrir devant moi large et belle.
Il me serait impossible de dire notre bonheur à ma mère et à moi. Pendant plusieurs jours, il me fut impossible de travailler, malgré mon ardent désir.
J'avais la fièvre, je ne pouvais tenir en place. Cependant, l'heure de mes débuts approchait et, à force de volonté, je parvins à reprendre possession de moimême.
C'est dans le rôle de la Comtesse, des Noces de Figaro, que, pour la première fois, j'abordai la scène. J'avais une peur effroyable, mais qui ne se fût sentie portée, enlevée, entourée comme je l'étais de Mmes Miolan-Carvalho et Ugalde ? Le public fut indulgent et m'associa au suc-
ces de ces deux grandes cantatrices.
Le premier pas était franchi ; je n'avais plus qu'à marcher dans la voie ouverte devant moi.
Je pris bientôt possession du rôle d'Agathe, de Robin des bois, où l'on me fit le meilleur accueil; enfin, la direction du Lyrique et Gounod me confièrent la création du petit rôle de la Bacchante, dans cette exquise partition qui a nom : Philémon et Baucis. C'était la première, et même celle de Y Africaine, la plus haute de ma carrière, ne m'inspire point plus de fierté.
Mais mon plus grand succès fut 10;phée de Gluck, que l'on remontait pour Pauline Viardot, une des plus nobles et magistrales incarnations qui furent jamais de l'art du chant. On voulut bien
me confier le rôle d'Eurydice, malgré ma jeunesse, et j'eus le bonheur de ne pas me montrer trop inférieure à mon admirable partenaire. Cette reprise fut un triomphe pour l'œuvre et les interprètes.
Elle eut, au reste, pour moi, des conséquences inattendues. Le public se montra si chaud, la critique si bienveillante, que je fus aussitôt enlevée à M. Carvalho.
Le cahier des charges de l'Opéra donnait droit au directeur de prendre des artistes au Lyrique, ainsi qu'aujourd'hui encore à l'Opéra-Comique.
Je fus un jour invitée à aller passer une audition à la rue Le Peletier. 11 n'y avait que quatre mois que M. Carvalho m'avait engagée. D'assez nombreux ar-
tistes y assistaient, ainsi que le ministre des Beaux-Arts, M. Fould, et le prince Poniatowski.
Je chantai le grand air d'Alice « Va, dit-elle... » de Robert le Diable, et le duo de Valentine et de Marcel, des Huguenots. Belval, alors à l'apogée de son talent et de sa célébrité, me donnait la réplique.
L'audition terminée, M. Fould et le prince Poniatowski vinrent me féliciter chaleureusement et nous emmenèrent eux-mêmes, ma mère et moi, dans le cabinet de M. Royer.
De par la volonté de ce dernier, mon engagement avec le Lyrique était rompu et j'entrais à l'Opéra pour trois ans, avec un contrat progressif de 12 000,.
15 000 et 18000 francs.
Ce n'est pas sans regrets que je quittais un théâtre où tout le monde m'avait traitée un peu en enfant gâtée, mais la double satisfaction de l'orgueil et du profit atténua beaucoup ces regrets. Je garde toujours, cependant, un souvenir ému à la scène de mes premiers débuts, débuts si heureux que j'arrivais, si jeune et presque novice encore, au premier théâtre lyrique du monde entier.
Au reste, ceux que je fis à l'Opéra furent, je dois le croire, éclatants, puisque, au lendemain de la première soirée, — j'avais chanté Alice, de Robert le Diable, — mon premier engagement fut spontanément déchiré et remplacé par un autre où les chiffres primitifs d'appointements étaient remplacés par ceux de 30 000, 35 000 et 40 000 francs. J'ajoute
6 S SOUVENIRS D'UNE AKTISF.F.
ici, pour n'y point revenir, quele renouvellement se lit à 60 000 francs, et qu'enfin le troisième engagement portait le chiffre coquet de 80 000 francs.
Pour une jeune fille de dix-sept à dixhuit ans qui, quelques mois auparavant, lançait la romance patriotique sur des scènes de café-concert, cela pouvait paraître un rêve — rêve d'or, à proprement parler. Et je marchais dans la vie, en etfet. comme dans un rêve.
S'il m'est permis de m'adresser un éloge, c'est celui d'être toujours demeurée — quoique certains en aient dit — sans morgue dans cette ascension rapide. J'étais trop jeune pour m'énorgueillir beaucoup, pour que cette succession de succès, qui me tournait un peu la tête, à la vérité, m'inspirât autre
chose, avec un étonnement profond, qu'une grande reconnaissance pour tous ceux qui m'entouraient et m'encourageaient à l'envi.
Après Robert, je chantai la, Juive. Même complète réussite. Puis Pierre de Médias, sur la demande expresse de l'auteur, le prince Poniatowski, ce gentilhomme grand seigneur, doublé d'un compositeur de talent ; puis le Trouvère, Don Carlos, les Vêpres Siciliennes, dont je parlerai ailleurs, ainsi que des Huguenots, de Y Africaine et de Tannhaùser, Don Juan, de Mozart, où, dans le rôle de dona Anna, je fus portée aux nues par la critique et le public, et la Reine de Saba.
Voici dans quelles circonstances particulières je pris possession de ce dernier rôle.
C'est Mme Gueymard qui le chantait et de la plus brillante façon. Le jour de la troisième représentation, elle se trouva subitement malade. A trois heures on sonnait chez moi et Ton me priait, de la part de mon directeur, de vouloir bien passer à son cabinet. Je m'y rendis aussitôt.
Je trouvai M. Rover en compagnie de Gounod. Ils m'attendaient impatiemment et mon directeur me demanda comme un service de vouloir bien chanter le rôle de la Reine, au pied levé, avec la partition en main, bien entendu.
Dam ! cela me semblait un peu vif, surtout à l'Opéra. Mais devant l'insistance de ces messieurs, je me décidai.
Gounod m'emmena, me fît monter en voiture et, de trois heures et demie à
tout près de sept heures, me fit répéter le rôle. Une heure et demie après j'entrais en scène.
La salle avait été prévenue et m'applaudit d'abord rien que pour ma complaisance. Mais, arrivée au grand air, si connu, je déposai ma partition sur le trou du souffleur et je continuai sans accroc. A la fin de la représentation, ce fut une ovation indescriptible. Longtemps il fut question du tour de force que j'avais accompli et dont Gounod ainsi que M. Royerme remercièrent avec effusion.
Ainsi, pendant douze années j'ai à peu près porté le poids du répertoire, à l'Opéra. Mais si j'ai beaucoup travaillé, j'en ai été bien récompensée par les précieuses marques de sympathies que tout
72 SOUVENIRS D'UNE AUTISTE
le monde m'a prodiguées pendant cette longue période.
Le public me traita toujours en favorite, ayant la plus grande indulgence pour mes instants de faiblesse — qui n'en a pas ? — et pour mes erreurs — qui n'en commet?
Les deux directeurs que j'ai eus, MM. Royer et Perrin, hommes du monde autant que de mérite, furent pour moi des amis ; enfin, j'ai toujours eu avec mes camarades les meilleures relations.
J'eus particulièrement à me louer de Faure, réminent artiste, qui occupait à l'Opéra la place à laquelle son magnifique talent lui donnait droit.
Non seulement il me prodigua d'excellents conseils, à moi, presque débu-
tante encore dans la carrière, mais il m'appuya, me soutint de son autorité, et, au point de vue pratique, me rendit encore maints services , m'éclairant sur bien des choses, m'apportant dans des questions de métier, comme les engagements, par exemple, l'aide de son expérience. De toutes façons il me fut extrêmement utile, et c'est ici le lieu d'exprimer ma gratitude à ce très grand chanteur pour qui je conserve la plus vive affection.
Citer les artistes avec qui j'eus également les meilleurs rapports, serait citer ceux avec qui j'ai chanté pendant ces douze années, c'est-à-dire tous : Yillaret, ^'arot, Obin, Belval, Devoyod, Rosine Bloch, une amie très chère, d'autres qui passèrentplus rapidement, me témoignè-
rent toujours les plus affectueux sentiments de bonne camaraderie.
L'Opéra fut pour moi comme une grande famille. J'y aimais bien tout le monde et je crois qu'on me le rendait.
Au reste, on a beaucoup exagéré les jalousies d'artiste à artiste et les incidents qui en résultent parfois. Le « Nous nous aimons entre musiciens », si drôlement dit par Baron dans Marri zelle Nitouche, est peut-être un peu... fantaisiste, mais, somme toute, il y a dans le monde artistique et théâtral plus de cordialité et d'amicale confraternité qu'on ne le croit généralement.
Il faut en convenir cependant, certains artistes ont des instincts d'accaparement d'autant plus déplacés que, de toute façon, n'est-ce pas? ils ne sauraient être
seuls à interpréter des œuvres ni à composer un programme. Et ce sont presque toujours, justement, ceux qui, de par leur talent et leur célébrité, n'ont à craindre aucun voisinage et ne sauraient rien perdre, même à un partage de succès. En voici un exemple frappant, mais pris ailleurs qu'à l'Opéra.
C'est peut-être le moment de placer ce souvenir, qui fera d'autant mieux apprécier l'excellence des relations sur notre grande scène où jamais on ne voit ni mesquinerie ni petites manœuvres sournoises. 11 date de mon séjour en Russie.
L'association des étudiants, à Pétersbourg, est, on le sait, extrêmement puissante. Les étudiants constituent, en quelque sorte, dans l'empire moscovite,
une caste spéciale, jouissant de divers privilèges et prérogatives.
Or, tous les ans, l'association de Pétersbourg organise une solennité musicale à laquelle tiennent à honneur de participer tous les artistes russes et étrangers présents dans la capitale à ce moment. Toute la haute société russe y assiste, et ces fêtes sont ainsi, par leur organisation et par la composition de la salle, les plus brillantes qu'on puisse imaginer.
Lorsqu'une délégation de ces messieurs vint me rendre visite pour me demander mon concours, je le leur accordai donc avec empressement et leur dis que je chanterais l'air des Bijoux, de Faust. Ils me remercièrent chaleureusement et me quittèrent. . . mais pour revenir peu après,
embarrassés par cette seconde démarche qu'ils ne savaient comment expliquer.
J'avais chez moi, à ce moment, le fameux violoniste Vienawski, qui était l'idole de la cour et du public.
Après maintes hésitations et tergiversations, les étudiants délégués finirent par me dire que, par hasard, une très illustre artiste qui était alors à Saint- Pétersbourg avait choisi ce même air des Bijoux de Faust, que j'avais indiqué, et qu'ils me priaient de faire un autre choix.
Je vis tout de suite, comme on dit vulgairement, de quoi il retournait.
Dans un sentiment que je n'ai pas à apprécier, l'illustre cantatrice, sachant qu'on n'avait rien à lui refuser, avait jeté son dévolu sur le morceau désigné par moi. Elle m'eût personnellement
priée d'y renoncer, que j'y eusse évidemment consenti... Mais je ne pouvais admettre que, sans motif plausible, pour le seul plaisir d'affirmer son autorité, et mettant de braves jeunes gens dans une situation fausse, elle agît ainsi vis-à-vis de moi.
Je répondis donc à ces messieurs que j'étais fâchée de ce contretemps, mais que mon répertoire de concert, à moi, chanteuse dramatique, étant fort restreint, tandis que celui de ma... concurrente, la chanteuse légère par excellence, était extrêmement étendu, c'eût été à elle de faire un autre choix, et que, dans ces conditions, j'étais forcée de me retirer.
Navrés de l'aventure, les délégués insistaient vainement pour me faire re-
venir sur cette décision, lorsque Vienawski intervenant, dit :
— Ma chère amie, permeltez-moi de vous faire une proposition.
— Laquelle ? demandai-je.
— Voulez- vous chanter Y Ave Maria de Gounod? Je vous accompagnerai.
La délicatesse de cette proposition, qui témoignait d'un esprit de si parfaite camaraderie et d'une si haute estime, m'émut vivement ainsi que les étudiants, et, serrant la main du grand violoniste, je le remerciai de son offre, que j'acceptai.
Dès que la cantatrice — dont il est inutile que j'écrive le nom — connut le fait, elle voulut revenir sur sa première inspiration, affirmant qu'elle était disposée à tout faire pour m'être agréable, et que
si je voulais chanter l'air des Bijoux, elle y renoncerait volontiers. Mais il ne s'agissait plus seulement de moi: Yienawski était entré en scène et nous nous en tînmes à Y Ave Maria.
L'histoire, naturellement, fut bientôt connue et fit beaucoup de bruit.
On verra ailleurs combien le public de Pétersbourg témoigne d'égards aux artistes qu'il affectionne. Il m'en donna, dans cette circonstance, une preuve touchante, me faisant à la soirée une série d'ovations auxquelles je fus particulièrement sensible, et soulignant son intention par l'accueil relativement froid qu'il fît à l'artiste dont je parle, si transcendante cantatrice fût- elle.
C'est la seule aventure de ce genre qui me soit arrivée, et, je le répète, je
n'ai jamais, en dehors d'elle, trouvé autour de moi de ces jalousies mesquines dont on se plaît à accuser les artistes. Peut-être se manifestent-elles plus fréquemment sur de moins grandes scènes que celles sur lesquelles j'ai chanté. Mais je suis portée à croire que l'on exagère beaucoup, là aussi.
Les vrais artistes, ceux qui le sont par le sentiment tout au moins, quels que soient leur moyens, savent s'apprécier, s'estimer et se témoigner leur estime.
Un proverbe dit qu'on n'est jamais content de ce qu'on a. Comme beaucoup de proverbes il est faux, ou, tout au moins, il ne dit pas exactement la vérité.
Cette vérité la voici : Même lorsqu'on est content de ce qu'on a, on désire encore autre chose.
Certes, je me trouvais admirablement à TOpéra. Tout m'y avait réussi; j'étais entourée de bons camarades et le public
ne s'était jamais lassé de m'applaudir.
Eh bien, je désirais d'autres applaudissements encore. J'aurais voulu chanter devant d'autres publics, recueillir d'autres bravos, conquérir de nouveaux succès.
J'avais souvent reçu, d'ailleurs, presque depuis mes débuts, des propositions fort tentantes. Mais j'avais peu de loisirs. Cependant, je fis d'abord quelques excursions dans les grandes villes de province, parmi lesquelles il me faut noter un mois passé à Marseille.
C'était un peu avant que commençassent les répétitions de Y Africaine h TOpéra. On avait remonté Moïse, de Rossini. Comme je ne faisais point partie de la distribution et que je venais de donner beaucoup de ma personne, j'ob-
tins de M. Perrin un congé d'un mois.
Depuis longtemps, M.Halanzier, alors directeur du Grand-Théâtre de Marseille, me demandait quelques représentations, en me faisant de fort belles offres. Je profitai de mon mois de congé pour les accepter, et j'allai « sur la Canebière » interpréter mon répertoire.
Le public de Marseille est difficile, mais il ne saurait l'être plus que celui de Paris. C'est dire que mon succès fut retentissant. Mais j'ai de la vieille cité phocéenne, comme disent les gens qui écrivent et veulent prouver leur érudition, un autre souvenir.
L'un des artistes de la troupe, basse chantante de beaucoup de mérite, était M. Castelmary. Il faut croire que je fis sur lui plus d'impression encore que sur
le public — et, à la vérité, je n'en pouvais produire autant sur tout le monde — car peu de temps après mon arrivée, il me demanda ma main.
Il faut croire encore qu'il avait su se faire apprécier de moi aussi, puisque je la lui accordai.
Six mois après, au cours des répétitions de Y Africaine, nous étions mariés. Dans Tintervalle, je l'avais fait entendre à M. Perrin qui n'hésita pas à l'engager, non pour m'être agréable, mais pour sa seule valeur d'artiste, puisque, après un excellent début dans Saint-Bris, des Huguenots, il lui confia le rôle de don Diego, de Y Africaine, que mon mari créa, d'ailleurs, avec une réelle autorité.
Je reviens à mes voyages.
Brûlant d'envie d'entreprendre la car-
Hère italienne, j'étudiais depuis longtemps avec l'intention de répondre quelque jour aux invitations que je recevais.
C'est en 1867 que, pour la première fois, je chantai en Italie, au théâtre de la Pergola, à Florence.
Vingt fois de suite je fus acclamée dans les Huguenots, et c'est là que je connus enfin l'enivrement des rappels sans fin, des applaudissements crépitant con furore, que ne pratiquent pas les Français. Même dans ses instants d'enthousiasme, le public parisien, si emballable pourtant, conserve une certaine mesure.
En Italie et dans d'autres pays, on le verra, les manifestations atteignent souvent presque au délire. Je fus quasi ensevelie à la dernière soirée sous des ava-
lanchesde bouquets et de couronnes. Le roi Victor-Emmanuel II, roi galantuomo, comme l'appelaient ses sujets, qui assistait à cette représentation, me fît appeler dans la loge royale, m'accabla de compliments, débités dans le plus pur français, et m'offrit un splendide bracelet de brillants.
Je n'avais qu'à me féliciter, n'est-ce pas ? de cette première expérience. Aussi, profitant d'un congé de trois mois, en 1868, entre deux engagements, j'acceptai les offres séduisantes qui m'étaient faites à la Scala de Milan.
Je débutai dans les Huguenots et l'accueil fut, s'il est possible, plus chaud encore qu'à Florence. Pendant trois mois, je chantai plusieurs œuvres parmi lesquelles Lucrèce Borg'm, de Donizetti
que j'avais étudiée et apprise tout exprès.
C'est une partition de tessiture absolument italienne, mais d'une réelle ampleur dans certaines parties, et qui produit toujours grand effet lorsqu'elle est chantée avec intelligence et conviction.
Je n'ai pas à apprécier les œuvres, musicalement parlant ; je ne les envisage qu'au point de vue de leur réussite, au moment où je les chantais, et au point de vue de l'exécution. Dans Lucrèce Borgia, au reste, les artistes sont portés par le sujet et le dramatique des situations. Mon succès dans cette œuvre fut considérable, et je l'ai retrouvé en Espagne plus tard. C'est un de mes rôles de prédilection.
Mais l'une des gloires de ma carrière
fut la création de // Guarany \ du maestro Gomez. C'était ma consécration définitive d'artiste italienne — et je fus consacrée par des ovations dont l'écho vibre encore à mon oreille charmée.
// Guarany ne devait point être aussi heureux. La partition n'a pas vécu, pas longtemps tout au moins.
L'auteur de cet opéra, était, si je ne me trompe, d'origine brésilienne, et Il Guarany devait être représenté à Riode-Janeiro Tannée suivante. L'empereur don Pedro me fit proposer de l'aller jouer dans sa capitale. On me remit un engagement en blanc que j'étais libre de remplir à ma guise, en y écrivant tel chiffre que je voudrais.
Mais si les voyages m'avaient séduite, si j'avais voulu cueillir d'autres lauriers
EN PROVINCE, A L'ÉTRANGER 9i
que ceux de Paris, je n'entendais point quitter la France, doublement mon pays par mon mariage et par mon affection reconnaissante.
Je refusai donc d'aller au Brésil, et je rentrai à Paris pour l'hiver de 1868-1869. J'y retrouvai mon public accoutumé, si bon pour moi, dans son paisible empressement, et ses applaudissements me furent doux, même après les furieux transports des salles italiennes.
La saison passa, puis la suivante sans incidents notables.
Vint 1870
L'envahissement définitif de la France par les armées de Guillaume Ier, qui mettait la patrie en danger, en appelant tous les français valides sous les drapeaux et en remplissant les esprits de
sombres préoccupations, provoqua, naturellement, la fermeture de l'Opéra, ainsi que des autres théâtres nationaux de Paris.
Les représentations étant forcément interrompues, les artistes recouvraient, par le cas de force majeure, toute leur liberté. On m'offrit aussitôt à Saint-Pétersbourg un engagement, à raison de 40000 francs par mois, que je m'empressai d'accepter.
Avant de partir, je voulus aller mettre des valeurs en sûreté à la Banque de Bruxelles. Le dépôt fait, j'allais rentrer à Paris pour prendre mes malles qui étaient prêtes, lorsqu'éclata, comme un coup de foudre, la nouvelle du désastre de Sedan. Puis, aussitôt, on apprit Pin-
vestissement étroit de Paris parles armées allemandes. Le coup fut terrible pour moi qui avais appris à tant aimer ma seconde patrie. Puis j'y avais laissé ma mère. On ne s'inquiétait pas trop encore pour les investis, n'imaginant pas le bombardement, mais nous ne nous quittions jamais ma mère et moi. Sa seule absence m'était pénible.
Cependant j'avais signé mon engagement pour Saint-Pétersbourg. Il fallait m'y rendre, un mois plus tard. Etj'étais fort embarrassée, n'ayant pas un costume à ma disposition, puisque toute ma garde-robe était restée à Paris, ce pauvre grand Paris, livré à toutes les horreurs de la guerre.
J'avais un mois devant moi pour faire recomposer tous mes costumes. Je le mis
à profit pour donner une dizaine de représentations au directeur de la Monnaie qui les sollicitait.
Une grande partie de la société parisienne habitait alors la capitale de la Belgique et rehaussait l'éclat des représentations de la Monnaie. Je fus donc fêtée non seulement par les Bruxellois, mes compatriotes d'origine, mais par nombre d'habitués et d'habituées de l'Opéra qui, dans l'exil obligé, retrouvaient une de leurs chanteuses préférées.
Pendant les entr'actes, on me demandait la Marseillaise, comme à Paris, et j'y joignais la Brabançonne. Ces deux chants nationaux étaient chaque fois l'occasion de manifestations enthousiastes auxquelles je me prêtais avec orgueil,
fière des applaudissements, en bissant à perte de vue toutes les strophes.
Les semaines passèrent rapidement au milieu de ces ovations et devant ces salles combles dont la composition me faisait presque croire que je n'avais pas quitté Paris. Enfin, le moment arriva et je partis pour Saint-Pétersbourg.
C'est vraiment une des meilleures périodes de ma vie que celle de mon séjour en Russie, tant l'accueil que je reçus fut chaleureux et sympathique.
J'ai chanté presque dans toute l'Europe; si je n'ai point traversé l'Atlantique et le Pacifique, c'est que je ne l'ai pas voulu; mais je sais par des camarades qui ont vu les villes d'outre-mers où je ne suis point allée comment y sont reçus les artistes qui s'imposent à l'attention.
96 SOUVENIRS D'UNE AUTISTE
Eh bien, je puis dire qu'il n'y a pas de public plus vibrant, plus chaud que le public russe.
Ailleurs, en Italie, en Espagne, en Portugal, en Egypte, les ovations sont plus bruyantes, parfois, plus extravagantes, pourrait-on presque dire ; elles ne sauraient être plus cordiales et plus empressées tout ensemble.
Les femmes surtout sont choyées.
Une artiste aimée est, couramment, rappelée douze ou quinze fois après le baisser du rideau.
Un fait qu'il faut signaler et qu'en France, où l'on se pique de galanterie, on ferait bien de méditer : jamais, jusqu'à ce que l'artiste soit sortie de scène pour la dernière fois, jamais, dis-je, personne ne bouge de sa place. On n'en-
tend jamais ce traînement de pieds sur le parquet, ces bruits de portes ouvertes, de chaises poussées, si insupportables dans nos théâtres, avant même que la dernière note ait été lancée.
Si, chez nous, lesartistes sont rappelés, ils ne voient dans la salle que des gens debout, pressés de gagner les couloirs, une forêt ambulante de chapeaux hauts de forme déjà vissés sur les crânes, arides ou fertiles. En Russie, on a le respect de l'art, et on le pratique en respectant jusqu'aux interprètes des œuvres.
Mais l'enthousiasme exubérant se donne libre carrière ensuite, à la sortie. On vous attend pour vous acclamer; de nombreuses personnes suivent votre voiture jusqu'à votre logis où les acclamations recommencent. Il faut saluer, ser-
rer des mains en remerciant, et cela ne laisse pas d'être fort impressionnant cette admiration si spontanément exprimée.
Je n'oublierai jamais l'accueil qui me fut fait à Saint-Pétersbourg, au théâtre, non plus que celui qui me fut réservé à la Cour où plusieurs fois je fus invitée à chanter dans des réceptions d'un faste inouï. Je fus fêtée par tout le monde et accablée de prévenances extrêmement délicates.
Ce n'est nullement pour le plaisir de mettre en lumière tous les succès que j'ai pu obtenir que j'insiste sur ce point. Je veux seulement, en racontant ce que j'ai vu, essayer de rendre le caractère des divers publics — ceux des grandes villes évidemment, mais ils sont la synthèse des autres, — devant lesquels une
artiste de quelque réputation est appelée à se produire.
J'ai dit ce qu'étaient les spectateurs italiens et russes ; je vais parler de ceux que l'on rencontre en Egypte. Plus mélangé, le public comprend des Européens, enchantés de voir triompher un artiste de leur race, et des Égyptiens, naturellement désireux de se montrer plus fanatiques encore. Il y a assaut entre ces deux éléments, qui arrivent facilement à des démonstrations folles.
Lorsque je quittai la Russie, j'avais déjà, en effet, signé un engagement de cinq mois pour le Caire où je me rendis en passant par Bruxelles, pour y prendre ma mère qui était venue m'y attendre aussitôt après le débloquement de Paris.
On était en pleine Commune et je dus
renoncer à aller voir le boulevard, alors singulièrement bouleversé.
Le soir de ma première représentation au Caire, je fus stupéfaite d'ouir tant et de si véhémentes acclamations. Les fleurs pleuraient sur la scène.
Lorsque je quittai le théâtre, après des rappels sans nombre, on me fît monter dans une voiture du vice-roi dont, peu après, les chevaux furent dételés. Une foule d'Arabes portant des torches l'entouraient et poussaient des hourrah.
Je dois l'avouer, je n'étais qu'à moitié rassurée, surtout en voyant qu'on ne me ramenait pas de suite à l'hôtel. Le cortège improvisé parcourut la ville, en effet, pendant une heure, sans que je pusse arriver à faire comprendre à ceux qui le formaient que j'avais besoin de
rentrer chez moi, où j'avais invité d'assez nombreuses personnes, des autorités de la ville, le directeur, le chef d'orchestre, etc., à souper.
Devant la porte, on avait dressé un arc-de-triomphe fleuri, et l'orchestre qui s'était rendu à l'hôtel joua pendant le repas, et me donna sérénade pendant presque toute la nuit. Heureusement, je pouvais me reposer pendant la journée.
Il en alla presque de même pendant tout le temps que je passai au Caire, où, on le voit, les artistes ne sont pas seulement aimées, mais adulées.
Je n'y eus pas seulement des honneurs mais encore des profits. En effet, je touchai 250 000 francs pour mes cinq mois. Ma représentation de bénéfices me rapporta 80 000 francs et je reçus, en outre, pour
une centaine de mille francs de bijoux et de cadeaux divers.
J'avais été réengagée pour Tannée suivante à des conditions plus brillantes encore, sur l'invitation formelle du viceroi que je connaissais depuis mes représentations de la Monnaie, à Bruxelles, où il se trouvait alors. A une soirée de gala il avait tenu à m'adresser personnellement ses félicitations, dans la loge royale, et m'avait fait remettre un collier d'une grande valeur.
Cependant, je ne retournai pas au Caire. La traversée d'Alexandrie à Brindisi qui dura quatre jours, à cause d'une épouvantable tempête, m'avait donné un insurmontable effroi de la mer. Puis, je reviendrai sur cet incident ailleurs, je devais créer Aida, et Verdi ne voulut
point consentir aux quelques changements que je lui demandais. J'en profitai pour refuser de remplir mon engagement en offrant de payer le dédit prévu, ce que Ton n'accepta point. Toujours ma bonne étoile m'a mis en rapport avec des personnes qui, sur ce point spécial, m'ont témoigné les plus parfaits égards.
Entre temps, on m'avait demandée à Madrid, en me faisant de fort belles conditions que j'acceptai, car j'avais pris l'habitude des déplacements et je désirais voir des pays nouveaux.
Du reste,, après la guerre, tout avait bien changé à Paris. On était encore sous le coup de l'invasion ; une certaine tristesse régnait ; les théâtres étaient moins fréquentés et les engagements s'en ressentaient. Il y avait encore, enfin, de
la tristesse dans l'air, et j'en avais encore, moi aussi, au fond du cœur.
J'avais besoin de distractions.
J'ajoute que la carrière italienne, pour moi comme pour bien d'autres, avait du charme. J'y étais faite, et je n'envisageais pas sans appréhension une rentrée à Paris. Ainsi passèrent des années; ainsi, sans m'être décidée à revenir au lieu de mes premiers succès, j'atteignis le moment où je crus devoir abandonner la scène.
Mes débuts à l'Opéra madrilène sont les plus mouvementés que j'aie eus.
Je désirais, naturellement, débuter par les Huguenots ou Y Africaine. Mais le directeur lui-même ne pouvait accéder à mon désir. 11 était forcé d'ouvrir avec un opéra italien, et cet opéra était Y Anna
Bolena de Donizetti qui lui était imposé.
Cela m'ennuyait beaucoup, mais je ne pouvais reculer. Le rôle est très dramatique et me convenait parfaitement à cet égard ; mais son écriture musicale n'est pas absolument dans ma voix. Certains passages sont écrits bien plutôt pour une chanteuse légère que pour un soprano dramatique. L'idée de me présenter devant un public nouveau, dans un rôle nouveau pour moi et si difficile, m'épouvantait. Aussi allai-je trouver la grande Pauline Viardot et lui demandai-je des leçons, comme si j'eusse été encore à mes premiers pas dans la carrière.
Elle me fît travailler de la meilleure grâce du monde et me mit, avec sa science si sûre et son sentiment si pro-
fond de Fart, en pleine possession du rôle.
J'arrivai à Madrid assez rassurée, mais pour être aussitôt reprise par « le trac » . En effet, j'entendais dire partout où j'allais que le directeur avait tort de me présenter aux Madrilènes dans AnnaBotena, rôle que je n'avais jamais chanté, au lieu de me faire entendre d'abord dans un de ceux qui m'avaient portée à la célébrité. C'est moi, tout naturellement, qui supportai les conséquences de ce mécontentement, qui s'affirma le soir de la première d'une façon non équivoque.
Je sentis à la froideur du public, dès mon entrée en scène, que ses dispositions étaient vraiment hostiles.
Peu habituée que j'étais à un tel accueil, je me sentis aussitôt démontée.
Ma frayeur fut telle, que mon gosier se resserra et que les sons ne pouvaient sortir. Tant il est vrai que même une longue pratique, et l'assurance qu'elle donne forcément, ne vous mettent pas à l'abri d'accidents fortuits.
J'étais, à proprement dire, paralysée, et, je dois l'avouer, je chantai fort mal ma cavatine d'entrée.
Une partie de la salle, qui n'avait aucune idée préconçue et se rendait compte des choses, comprenant qu'une artiste n'était pas arrivée à ma situation sans être en possession d'un réel talent, voulut m'encourager et applaudit malgré tout. Mais l'autre partie du public, profitant de ce début fâcheux, chuta les applaudissements. Jamais je ne m'étais trouvée devant une semblable obstruction.
L'injustice flagrante de ce procédé m'exaspéra. Cela me produisit l'effet d'un coup de fouet sous lequel je me redressai, avec le désir de prouver aux opposants ce que je pouvais faire.
Je me retrouvai, pour le second acte, résolue, ferme et tranquille. C'était une bataille ; soit, je la gagnerais !
J'enlevai la scène avec Henri VIII avec ma vaillance accoutumée, sans arriver à désarmer les gens prévenus, et je me donnai toute entière au dernier acte, surtout dans le rondo final, le plus dur et le plus difficile morceau de la partition, au point de vue vocal comme au point de vue du style.
La bataille était gagnée, j'avais vaincu. La salle entière était debout, électrisée, et, par un effet réflexe, d'autant plus
violente dans l'expression de ses sentiments qu'elle avait été plus injuste d'abord.
Mais j'avais été trop blessée. Me dérobant aux camarades qui m'entouraient et me félicitaient, je sortis de scène, toujours furieuse, et rentrai dans ma loge pour me déshabiller.
Dans la salle une tempête était déchainée que j'entendais gronder de loin. Le directeur, le régisseur, nombre d'autres personnes se précipitèrent chez moi en me disant qu'il était impossible d'enfreindre les coutumes, les règles établies.
Le public était souverain ; il me rappelait, moi, artiste ; je devais reparaître sous peine d'incidents fâcheux, comme d'être obligée d'aller m'expliquer chez l'alcade.
Je consentis à reparaître, en voyant que tout le monde était bouleversé, mais sous cette condition formelle que mon engagement serait résilié et que je ne chanterais plus.
Naturellement on promit tout ce que je voulus et j'allai saluer le public qui, complètement retourné, voulait me porter en triomphe. Je ne pus rentrer à mon domicile qu'après une heure du matin, et ce fut pour y trouver le directeur qui, accompagné de plusieurs habitués comptant parmi les notabilités de Madrid, venait essayer de me calmer.
On me représenta que, d'abord, pour les débuts, la pièce devait être exécutée deux fois ; que, ensuite, je ne pouvais laisser l'administration dans un embar-
ras si grave, puisqu'il fallait au moins quinze jours pour trouver, engager et faire venir une autre chanteuse, et que, dans ce laps de temps, on me donnerait satisfaction ainsi qu'au public en montant les Huguenots.
Je dus me rendre à ces raisons qui étaient à la vérité fort bonnes, et je promis, devant les instances si aimables de tous ces messieurs, d'attendre ma remplaçante éventuelle.
Ainsi que cela avait été convenu, les Huguenots furent montés à quelques jours de là et ce fut, d'un bout à l'autre delà soirée, une telle ovation, le public témoigna de telle façon ses regrets de la première algarade, que, lorsqu'on me demanda, à la fin de la représentation, si je voulais toujours résilier mon enga-
gement, je revins sur ma première décision et me décidai à rester.
Ce ne fut pas pour une seule année, au reste, puisqu'en effet je lis cinq saisons successives à Madrid, obtenant chaque soir le même succès, applaudie dans tout mon répertoire avec la même faveur.
Les cinq saisons de printemps qui suivirent les saisons d'hiver, je les passai en Andalousie, où je fus acclamée chaque fois comme dans la capitale.
Mes appointements étaient, chaque année, augmentés dans de grosses proportions, et j'ai eu, en Espagne, toutes les satisfactions. Satisfactions d'amourpropre d'artiste et satisfactions d'argent. Chacune de mes représentations à bénéfice a été l'occasion de démonstrations
dont on ne se fait pas en France la moindre idée. J'eusse, chaque fois, composé un parterre presque aussi vaste que le square Vintimille des fleurs qui m'étaient jetées de la salle, apportées sur la scène et dans ma loge, et je conserve précieusement les superbes et nombreux cadeaux qui me furent remis à ces représentations.
De Madrid à Lisbonne il n'y a pas loin. Après mes cinq saisons dans la première de ces grandes villes, j'en fis trois dans la seconde.
Je n'ai pas observé que, comme le dit la chanson, les Portugais sont toujours gais. Ce que je sais bien, c'est que leur galanterie ne le cède en rien à celle, si vantée, des Espagnols, et que, pour plus froids qu'ils paraissent au premier
abord, ils sont au moins aussi passionnés dans leurs témoignages d'admiration.
Ces pays ensoleillés sont la vraie patrie des fleurs. Aussi les prodigue-t-on en toute circonstance. Je n'ai jamais chanté sans en être comblée, et à ma représentation d'adieux, mes camarades et moi marchions littéralement sur un tapis de roses et de camélias.
Pendant toute la soirée, un orchestre spécial demeura installé devant ma loge, au fond de la scène, jouant, pendant les entr'actes, les airs les plus applaudis de mes divers rôles.
Vers le milieu de la pièce, le roi et la reine me firent prier de me rendre dans leur loge, ce que je fis aussitôt. Et pendant que je recevais les félicitations des souverains, qui me remettaient un sou-
venir de grand prix, l'orchestre jouait la Marseillaise. On voit comment, dans ces pays, plus charmants que la Chine célébrée par Bazin, on traite les artistes qui ont su se faire apprécier et aimer.
J'ai tout autant à me louer de la saison — la sixième — que je fis ensuite à Madrid (douze représentations des Huguenots au théâtre Rivas).
Le roi Alphonse XII, qui assista à presque toutes, me fît mander plusieurs fois pour me féliciter chaudement, et, à ma dernière soirée me remit un très beau collier enrichi de diamants.
Il fallait ma longue série de succès pour que le public me fit ainsi fête.
J'avais en effet été prise, d'assez subite façon, d'un enrouement qui avait résisté à tous les traitements. C'était, pour une
fois, jouer de malheur. Les témoignages de vibrante sympathie qui me furent prodigués, malgré ce triste contre-temps, par une foule qui paraissait presque plus peinée que moi-même, m'émurent à un tel point que je me mis à pleurer en scène comme une enfant, tandis que la salle, comprenant mon affliction, m'applaudissait plus fort qu'elle ne l'avait jamais fait.
Il me fallut de longues semaines de repos et de soins pour retrouver la vigueur de mon organe. De beaux engagements me furent proposés que je refusai. J'avais perdu confiance et ne pouvais dominer la crainte d'un désastre comme celui qui avait marqué mon départ de Madrid. Déjà se précisait dans mon esprit l'idée de quitter le théâtre.
EN PROVINCE.. A L'ETRANGER in
Je passai ainsi l'hiver à Paris, perplexe, hésitante. Mais on me proposa une saison de printemps, c'est-à-dire douze représentations au Lyceo de Barcelone, et je ne résistai pas.
On dit communément que tout artiste a deux patries : la sienne et l'Amérique. Ce proverbe sera vrai pour moi en substituant à l'Amérique la péninsule ibérique. Après mes grands succès de Madrid, de Lisbonne, c'était pour moi une tentation insurmontable de retourner en Espagne. Je partis donc pour Barcelone, où je fus accueillie avec la même faveur que dans les autres villes.
C'est là que pour la première fois j'eus le très grand plaisir d'interpréter Robert le Diable et les Huguenots avec Tamagno.
Le superbe ténor qui devait se faire applaudir con furorc dans les deux mondes était alors à ses débuts. Mais sa voix avait déjà tant d'éclat et de charme tout ensemble, le chanteur faisait preuve d'un si rare tempérament d'artiste, qu'il n'était pas difficile de prévoir son brillant avenir. Ce fut une joie pour moi que de chanter de telles œuvres avec un tel partenaire.
Je retrouvai là aussi Naudin, avec qui je chantai Y Africaine, etGayarré qui, avec moi, fit monter aux nues Lucrèce Borgia.
Lors de ma soirée à bénéfice, je retrouvai mes triomphes de Madrid, avec les mêmes pluies de fleurs, la même profusion de couronnes — une en or massif — et de bijoux. La colonie française
m'offrit, après la représentation, un souper somptueux.
Je ne puis, sans me sentir encore les yeux mouillés, me rappeler ces jours si heureux de ma carrière, et j'ai gardé de l'Espagne, du Portugal, si fastueusement hospitaliers pour moi, la plus douce mémoire.
Ces belles années faillirent pourtant s'achever fort mal.
Tandis que l'on nous acclamait au Lyceo, Tamagno et moi, mon camarade Capoul triomphait dans Faust au Théâtre principal. Nos représentations terminées, nous fîmes partie, la basse David, Capoul et moi, de rentrer en France en chaise de poste. C'était un intéressant et pittoresque voyage à faire et nous étions enchantés de notre idée.
Mais voilà que, dans une localité dont le nom m'échappe, tandis que le conducteur était descendu pour faire boire ses chevaux, ceux-ci, sans doute effrayés par quelque bruit insolite, s'emportèrent soudain avant qu'il eût regagné
son siège
Par bonheur, mes deux compagnons, qui m'avaient quittée un instant, venaient de remonter. Sans cela, j'étais probablement perdue, car les chevaux eussent brisé la voiture à quelque tournant d'une route fort accidentée.
Le sang-froid et l'énergie de CapouL qui parvint à se rendre maître des chevaux, nous sauva. Mais nous l'avions échappé belle et notre ardeur pour les voyages à l'ancienne mode s'était éteinte. Aussi reprîmes-nous bientôt le train,
nous séparant pour gagner, eux, Toulouse, moi, Paris.
Dès mon arrivée, je fus reprise d'une sorte d'aphonie. Je consultai les spécialistes les plus éminents sur les maladies du larynx. Mais leurs soins attentifs n'obtenaient pas de résultats appréciables.
Triste et découragée, croyant avoir définitivement perdu ma voix, je quittai Paris où le souvenir de mes grands jours était trop cuisant, et je me retirai dans une propriété que je possédais en Belgique, près de Gand, ma ville natale. C'est là qu'un habile médecin entreprit de me guérir, et, grâce à ma retraite complète du monde, qui permettait l'application des plus arides traitements, auxquels je sus me soumettre, y réussit.
Un an après ma dernière soirée de Barcelone , j'avais encore retrouvé ma voix.
Mais je n'avais pas retrouvé mon assurance, bien perdue cette fois. Et cependant, ma réclusion me pesait. Tous les quinze jours, plus fréquemment parfois, j'abandonnais ma maison pour venir à Paris, ce Paris si terriblement accapareur, dont le charme vous envoûte.
J'y revoyais des amis, des camarades.
J'y renouais des relations, allant dans des réunions et y chantant comme autrefois. Tant et si bien qu'un jour on me proposa de rentrer à l'Opéra pour reprendre Y Africaine.
Ce fut pour moi un gros crève-cœur de refuser, mais je ne pus vaincre mes appréhensions, dominer ma peur. Et,
-cependant, le désir de reparaître devant un public grandissait en moi.
Sur ces entrefaites, je fis la connaissance de Teresa Tua, qui, à quatorze ans, ■était une violoniste hors ligne que déjà presque toute l'Europe avait applaudie.
Son père me proposa de faire avec elle une tournée de concerts.
Cette proposition me séduisit singulièrement. Elle répondait à mon désir de reparaître en public, sans déployer toutes mes forces, c'est-à-dire en ménageant mes craintes, et, en même temps, elle satisfaisait le besoin de mouvement que j'avais gardé de mes voyages. J'acceptai donc et nous partîmes.
La tournée dura huit mois, avec un concert presque chaque jour dans une ville différente. Elle fut, pour Teresa
Tua et moi, absolument triomphale.
J'avais repris de l'assurance, mais non assez pour rentrer à l'Opéra ainsi que Ton m'en priait encore. Il y avait trop longtemps que j'avais quitté la scène. L'idée d'y remonter me causait une insurmontable terreur.
Longtemps, je me « tâtai », comme on dit vulgairement, partagée entre la tentation de redevenir une de ces héroïnes de l'art dont les accents secouent une salle, la font palpiter, trembler d'une fièvre d'enthousiasme, et l'idée de ne pas compromettre, par d'insuffisants succès, une carrière jusqu'alors lumineuse. Je ne voulais par être une de ces artistes dont on dit, avec quelque commisération : « Elle aurait dû s'arrêter, nous laisser sur les impressions d'antan. »
EN PROVhNGE, A L'ETRANGER 125
Ce dernier sentiment l'emporta. Je pris définitivement la résolution de quitter le théâtre, et j'eus le courage de me tenir parole.
Mais je ne pouvais abandonner l'art dramatique et musical. J'étais trop vibrante encore des jouissances qu'il nous donne. Et puis le voulut-on qu'on ne le pourrait pas. C'est alors qu'intervint M. Heugel, le père, qui fut pour moi un bon ami et un conseiller sûr.
— Puisque vous ne voulez pas rentrer au théâtre — et je respecte le sentiment qui vous guide, me dit-il — pourquoi ne feriez-vous pas du professorat? C'est de l'art encore, et du plus haut, puisque l'on apprend aux autres ce que l'on a pratiqué soi-même, qu'on les met en mesure d'interpréter les œuvres des
maîtres, que, en un mot, on travaille à donner au théâtre les artistes qui le doivent illustrer.
Cet excellent M. Heugel me persuada ainsi qu'après avoir reçu les enseignements de ces maîtres à l'école de qui je m'étais formée, je n'avais pas le droit de conserver pour moi leurs leçons qui m'avaient faite ce que j'étais. Je devais communiquer ces leçons à d'autres, et, en même temps que l'art du chant, à proprement parler, leur inculquer les grands principes de déclamation lyrique, les nobles traditions scéniques dont j'avais été pénétrée.
Ces conseils m'agréèrent fort, et les encouragements dont ils furent accompagnés, tant par M. Heugel lui-même
que par nombre d'autres personnes, me décidèrent.
Je m'installai rue Nouvelle et j'ouvris un cours d'enseignement musical et dramatique. L'accompagnateur qui me fut recommandé et que j'engageai se trouva être M. Caron.
Tout de suite il me parla de sa femme, Mme Rose Caron, dont la carrière fut si belle et dont je m'honore d'avoir été l'initiatrice dans Fart si difficile et si complexe du théâtre.
J'aurai l'occasion de reparler d'elle plus loin. Je m'arrête sur son nom, un peu tard, puisque j'en ai fini avec le théâtre, en tant que chanteuse, depuis quelque temps déjà.
J'ai, très sincèrement, montré dans toutes ses phases mon existence au
théâtre, dit les déboires, décrit les joies d'une artiste toute entière adonnée à son art.
Les déboires y sont fréquents, mais les joies si profondes, qu'elles vous laissent au cœur d'ineffaçables impressions. C'en est une encore que de seulement se les rappeler, et cela suffirait à expliquer comment m'est venue la pensée de fixer mes souvenirs.
J'ai eu le bonheur, au cours de ma carrière, de travailler, ainsi que je l'ai indiqué déjà, avec nombre de compositeurs célèbres.
Peut-être n'est-il pas sans intérêt de parler un peu d'eux et de les montrer dans la pratique de leur art, tels que je les ai connus, tels qu'ils se sont laissés voir dans l'intimité du travail. Ceci est du document, du document exact, pris sur le vif. Et c'est sans aucun enjolive-
ment, en toute simplicité, que j'écrirai sur ces maîtres ce qui me reste présent à la mémoire.