I. ■ ri
rents costumes appropriés à chaque saison, qu’elle avait inventés pour le lever, l’après-midi, la promenade, le dîner, le théâtre, etc., etc. J’ai passé, et je passe encore, non sans raison, j’espère, pour l’une des femmes les plus élégantes du monde parisien, et je dois mes succès autant à ma manière de me mettre qu’aux agréments de ma personne. Eh bien, je le déclare en toute sincérité, sous le rapport de l’élégance, quoique j’aie été plus jolie que ne le fut jamais ma mère, je n’existe point auprès d’elle. Je n’ai pas le droit de me montrer trop sévère. J’adore la toilette, j’ai fait en mon temps de folles dépenses, comme tant d’autres. Mon coup d’œil passe pour infaillible. Mes moindres fantaisies' font encore la loi dans les salons. Cela ne me hausse pas d’un cran au-dessus de celle qui restera toujours comme un inimitable modèle à mes yeux.
Aujourd’hui qu’elle n’est plus, je puis le dire avec orgueil, c’était quelque chose d’inouï de la voir, le matin, sortir de sa chambre à coucher, avec ses yeux pudiques, sa tournure de vierge, plus fraîche qu’une journée d’avril, mieux attifée qu’un buisson en fleurs.
On l’aurait mangée toute vivante.
Moi-même, je prenais alors une sorte de voluptueux plaisir à l’embrasser.
Variante, ligne 1 3 , au lieu de fait en ; lire : eu.
Comme je venais d’avoir seize ans, étant déjà toute formée, propre au mariage, ma mère qui ne se défiait point assez de mes juvéniles curiosités, était en possession d’un amant que je ne pouvais voir, même en peinture, et qui, sans doute, afin de ne pas donner de jalousie à sa belle amie, affectait de montrer pour moi les sentiments les plus hostiles.
M. Gobert, je dois l'avouer, quoiqu’il fût
homme du monde et riche, en aucun temps de ma vie, n’aurait été mon fait.
Il affichait une rigidité de principes et une austérité de langage qui me semblait absolument incompatible avec la qualité d’amant d’une femme mariée. Ma mère, pour laquelle il réservait des qualités cachées, le disait aimable; pour moi, il m’était impossible de reconnaître en lui autre chose qu’un pédant sot et prétentieux. Il avait la manie de faire la leçon à mes sœurs et à moi; il nous prêchait l'économie, comme si, à nos âges, il nous eût été possible de faire des dépenses; il avait même l’impudence de m’engager à me vêtir avec simplicité, moi, pauvre et belle hile de seize ans, obligée, par la jalousie de sa mère, à porter des robes abricot, disant effrontément que les plus belles qualités des femmes étaient les qualités du cœur et de l’âme.
C’était à croire, ma parole d’honneur, que ce
grand imbécile de Tartufe poussait l’aveuglement encore plus loin que ma mère.
Cela lui allait bien, à lui dont la maîtresse dépensait cent mille francs par an pour se vêtir mieux qu’une princesse, de venir nous parler d'économie et de simplicité.
Chaque fois qu’il me rencontrait sur son chemin, cet homme pur ne manquait jamais de m’adresser quelque observation désobligeante.
Il disait à maman qu’il me trouvait laide. Et cela faisait pâmer d’aise la pauvre femme. Lui dire du mal de sa fille, n’était-ce pas la prendre par son faible?
je travaillais habituellement à préparer mes leçons dans la salle à manger. Deux portes qui se faisaient face donnaient entrée clans cette pièce. L’une était celle deTantichambre, l’autre celle de la chambre à coucher de ma mère. Monsieur Gobert, quand il venait la voir, ce qui lui arrivait presque chaque jour, entrait par la première de ces portes, me faisait, en passant, un salut cérémonieux, s’éloignait par laporte delà chambre à coucher, et j’entendais presque aussitôt le frou-frou de la robe de soie de ma mère qui
Variante, ligne !, au lieu de Tartufe; lire : républicain, car il était républicain !
Variante, ligne 2, au lieu de ma mère ; lire : mon père.
Variante, ligne 4, au lieu de cent lire : cinquante.
s’approchait a pas de loup et donnait, bien discrètement, un tour de clef à la serrure.
Or, un dimanche matin, M. Gobert étant entré comme d'habitude chez maman, ce tour de clef, je ne sais pourquoi, ne fut pas donné, sans doute bavait-on oublié, et moi qui, depuis bien
longtemps, me demandais vainement ce que ma mère et M. Gobert pouvaient faire, enfermés ensemble, je sentis, ce jour-là, ma curiosité décupler. Sans bien me rendre compte de la partie de l'indiscrétion que je méditais, sans même prévoir à quel point je pouvais être embarrassée de la découverte que je voulais faire, je me levai, sans bruit, de la place que j’occupais à ma salle de travail et m’approchai tout doucement de la serrure.
Me pencher, appuyant une main au montant de la porte, braquer mon œil dans la direction voulue pour voir ce qui se passait dans la chambre à coucher furent l'affaire d’une seconde. Mais je fus mal récompensée de mon manque de discrétion, je ne vis rien que des choses confuses, ma mère qui semblait s’agiter, le visage tourné du côté de la muraille. Rien de M, Gobert absolument, et cependant il devait être là, n’étant pas parti.
Variante, ligne n, au lieu de partie; lire : portée.
— ligne i3, après faire; lire : ressentant de terribles battements de cœur, comme si j’eusse été dans l’attente d’an grave événement.
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d’une cocodette
L’impossibilité de rien comprendre au peu que je voyais' irritait cependant ma curiosité. Il faut se rappeler que j’étais presque une femme, entièrement innocente cependant, ignorante, affamée de connaître toutes les choses qu’on me cachait. Il est bon aussi de savoir que, dans mes imaginations les plus osées de jeune hile, j’étais à mille lieues de soupçonner la réalité de ce que mon père, dans son langage pittoresque, appelait « la gymnastique de l’amour. »
Mon père, qui n’aimait point à se gêner, comme on le sait, disait parfois, à table, devant moi, des choses qui me faisaient croire que, entre un homme et une femme enfermés ensemble, il devait y avoir un échange de caresses passionnées; mais je ne songeais même point à approfondir ce qu’ils pouvaient faire de spécial.
Cependant, ce Jour-là, je me sentais* si bien aiguillonnée par la curiosité qu’une tentation folle me saisit, et, sans réfléchir aux conséquences que pouvait avoir mon action, je tournai brusquement le bouton de la porte et j’entrai dans la chambre.
Ce que je vis me cloua au seuil. C’est à peine si j’eus la présence d’esprit de refermer la porte derrière moi, La chose était étrange, accablante,
Variante, ligne 20, après sans; lire : même.
pour une jeune fille chastement élevée comme je l’étais.
Il me fut d'abord impossible d y rien comprendre.
Tout au fond de la pièce, les jambes allongées, M. Gobert était assis sur une chaise posée contre Sa muraille, et ma mère qui portait, pour la circonstance, une délicieuse robe de chambre en taffetas rose glacée d’argent, ma mère, ma
sainte mère car comment dire cela, sans
mourir de honte, ou de rire (ma mère, jupes
retroussées, était à califourchon sur le vertueux M. Gobert,)
Variante, ligne 2, au lieu de l'étais; lire : l’avais été.
— ligne 8, au lieu de délicieuse ; lire : de délicieux bas de soie rose, et une ravissante.,.
Variante, ligne p, au lieu de rose ; lire : bleue.
— ligne io, après cela ; lire : mon Dieu !
— lignes 1 1 et suivantes, au lieu de ' (ma mère, etc.) lire :
Hile était, très exactement, dans la position où, s'il faut en croire un jugement célèbre, rendu le 10 septembre 187a parle tribunal correctionnel de la ville de Brest, se trouvait, quelques mois auparavant, dans une caisse de première classe du chemin de fer de la ligne de Bretagne, une jeune veuve appartenant à la meilleure société de cette province, conjointement avec un révérend Père de ia société de Jésus *
-fr
L'excessive liberté dont, gracclaprès cent années de révolutions successives, la presse littéraire jouît aujourd'hui en France, et qui
d’une O'OU ODETTE
Pétrifiée, scandalisée, j’étais restée en place, pouvant à peine respirer. Ni l’un ni l’autre ne bougeait, ne se dérangeait.
Ils devaient cependant me savoir là.
De ma place, je voyais les belles jambes de maman, découvertes jusqu’à mi-cuisses.
Elle avait ses deux bras languissamment posés sur les épaules de son amant.
Je ne pouvais voir son visage, mais je voyais très bien celui de M. Gobert. Il avait la face très rouge et les }'eux tout blancs,
Je ne savais que faire de moi-même.
Je comprenais et ne comprenais rien.
Je n’osais ni avancer ni m’en aller.
J’étais fa, droite, fixe, et les mains baissées,
a placti le pays de Rabelais, de Montaigne et de Brantôme très audessous de cc qu’il était intellectuellement sous les règnes des princes de la maison de Valois, no me permettrait pas, sans exposer mes éditeurs et moi, de me servir des expressions textuel les de cc jugement. Je me vois obligée de renvoyer aux journaux du temps les personnes qui seraient curieuses do 3e relire, la presse judiciaire ayant des privilèges qui manquent à la littérature. E. F.
Variante, ligne 4, apres savoir là ; lire : même aujourd'hui, après plus de trente années d’intervalle, au seul souvenir de cette scène, les mains, en écrivant, nie tremblent encore.
Variante, ligne 12, apres moi-même; lire : Je nie sentais honteuse.
Variante, ligne 1, au lieu de baissées; lire : pendantes.
souvenirs d’une cocodette
l’air fort sot, je suppose, et tout mon sang affluait au cœur.
Alors ma mère, sans se laisser désarçonner par ma présence, tourna tranquillement la tête sur l’épaule, et me dit, du ton le plus naturel : — Que faites-vous ici ? Retirez-vous, je sortis, écrasée de sa supériorité.
K tr ange attitude de ma mère, — 5a politique, — Je paie le prix de ses tendresses pour mon père, — Je suis cuite 3 — On se débarrasse de moi, — - Le Couvent, — Succès de chant. — Une brebis galeuse. — Mes voisines de classe. — Çarmen. — Une aventure encore plus banale et moins stupéfiante que la première- — La Tentation, — J’y résiste. — Perplexités, — j’y succombe. — Comment l'innocence se perd.
A mère, comme on le pense bien, ne J me pardonna jamais la position où je l’avais surprise. Comme on ne peut pas savoir jusqu'à quel point précis s'étend l’ignorance, ou la niaiserie, ou même la rouerie d’une jeune fille, elle dut se demander
Variante, sommaire , ligne 1, au lieu de le prix ; lire : les frais.
Variante, sommaire, ligne 4, avant Carmen ; lire : la jolie.
avec une anxiété bien naturelle, si j avais compris ce qu’elle faisait dans la position que j’ai décrite, conjointement avec M. Gobert, ou plutôt dans quelle proportion j’avais dû comprendre, jamais, tant qu’elle vécut, elle ne me fit le moindre reproche au sujet de mon indiscrétion, jamais elle rfy fit la moindre allusion. Son attitude avait l’air de dire que c< rien de particulier n’était arrivé, que je n’avais rien vu, rien deviné,» et je dois avouer que, les circonstances étant données, cette conduite n’était pas du tout malhabile. .
Mais ce ne fut pas sans une terreur instinctive que je la vis redoubler de cajoleries pour captiver l’affection de mon père. Chaque fois qu’elle se
Variante, ligne 12, apres malhabile; lire :
Mais, aujourd’hui que j'y réfléchis à loisir, quel épouvantable châtiment pour une mère ! On est jeune, on n'a pas d’enfants, ou on a des enfants tout petits. Les exemples du monde, ses sollicitations aidant, on se décide à prendre un amant. On se dit : « Nul ne le saura, et, quand on le saurait, la colère de mon mari seule pourrait être à craindre. » C’est une erreur. Les enfants
grandissent. Celui d’entre eux qui n’était qu’une gamine inoffensive, un jour est devenue une innocente jeune fille. L’habitude uns fois prise, on ne peut plus se passer de liaisons illicites. Qui a eu un amant en aura dix. Le nombre ne fait rien à la nature de la chose. Un Jour donc, la mère de famille coupable se vend, toute vive, sous les yeux d’ Argus d’une tille jeune, avide d’apprendre, curieuse, malveillante peut-être, la chose est
d’une cocodette
montrait ainsi démonstrative et plus que tendre, on pouvait être sûr qu’elle prenait ses préeautions pour obtenir une chose qui coûtait au brave homme.
Cette fois, c’était moi qui devais payer les frais des tendresses maternelles. Voici comment.
Conseillée vraisemblablement par M. Gobert, qui se donnait pour un homme habile, ma mère, qui pouvait croire à une intention préméditée de ma part d'espionner ses actions, de la gêner même, peut-être, — redoutant sans doute aussi d’être exposée à rougir devant moi, — ma mère donc, pour vivre à sa guise, forma le dessein de se débarrasser de moi, de me faire sortir de là maison.
Mais la chose n’était pas facile. A seize ans, quoique toute formée, je ne pouvais encore être
possible, elle s’est vue. — Cette fille l’observe, elle l'étudie, elle la devine, elle la juge. C'est sa propre enfant, le sang de son sang. Un autre jour, avec la brutalité d"un gendarme qui saisit un voleur la main dans la poche d'un passant, elle la. prend sur le fait, dans l’action de l’adultère même, « en flagrant délit, » comme on dit.
Voilà une expiation qui n’a jamais été prévue ni par la société, ni par le Code, et qui me semble autrement terrible que le coup de pistolet d’un mari.
Variante, ligne i, après tendre ; lire : avec lui.
— ligne ti, au lieu de redoutant; lire : elle redoutait.
mariée, et, d’ailleurs, nous n’avions aucun soupirant sous la main. Elle s’avisa de dire que mon instruction n’avançait pas, à la maison, que jetais paresseuse et ne songeais qu’à la toilette. De là à faire naître l’idée de m’envoyer dans une maison d’éducation, pour y compléter mes études, il n’y avait que l’épaisseur d’un mauvais sentiment, et c était peu de chose pour une femme qui vivait dans la dépendance de M. Gobert.
Mais, dans cette circonstance, ma mère devait savoir qu’elle aurait deux résistances à vaincre, la mienne et celle de mon père. Elle fit adroitement tout ce qu’il fallait pour les faire plier toutes deux.
Quoique je ne m’attendisse à rien de précis, je sentais instinctivement qu’un orage était sur ma tête. Ma mère se montrait trop bienveillante pour moi, trop tendre pour mon père. Mes soupçons devaient s’éveiller forcément. Quand nous étions à table, tous réunis, le Gobert à sa droite, elle ne laissait pas échapper une occasion de s’extasier sur ma précoce intelligence. « j’étais le portrait vivant de mon père, » disait-elle, « il ne me manquait que de l’instruction. Il était bien fâcheux qu’on n’eût pas eu l’idée, depuis
Variante, ligne 9, après dépendance ; lire : morale.
— ligne 20, après droite ; lire ; et moi en face d’elle, auprès de mon père.
longtemps, de me faire passer quelques années dans une de ces maisons spécialement affectées à l’éducation des jeunes personnes de bonne famille, comme on en trouve dans toutes les capitales de l'Europe, et surtout à Paris. »
A cela, mon père répondait habituellement « que l’idée n’était pas mauvaise, mais qu’il était bien tard pour l’adopter, que j’avais seize ans et qu’il faudrait bientôt songer à me marier. »
Le Gobert, à qui personne, même maman, du moins devant moi, n’avait demandé son avis, découvrait alors imprudemment son jeu et se hâtait de dire que, selon lui, il n’était jamais trop tard pour adopter une idée jugée bonne, qu’il était imprudent d’ailleurs de marier une jeune hile avant quelle eût au moins vingt ans accomplis.
— Pourquoi pas quarante ans! ripostai-je un jour avec une naïve indignation.
— Aimée, me dit sévèrement mon père, tu viens de laisser échapper une belle occasion de ne pas parler.
Si les choses avaient dû se passer en discussions, je n’aurais eu que peu d’inquiétudes. Malheureusement, ma mère avait toujours eu une préférence marquée pour l’action. J’ai déjà dit qu’elle accablait mon père de démonstrations de tendresse. Chaque fois que je la voyais l’embrasser ou lui dire des flatteries, je me sentais frémir jusque dans la moelle des os. Un matin, comme
mes sœurs et moi entrions dans sa chambre, selon notre habitude, pour lui souhaiter le bonjour, je fus très effrayée de trouver le lit vide.
Les draps étaient tout froids et n’avaient pas é,é foulés. Comme nous restions là à nous regarder, nous vîmes notre belle maman, plus fraîche, plus rose, plus jolie, mieux épanouie que jamais, qui sortait de la chambre de notre père. Elle était en chemise, nu-pieds, et portait sous le bras son oreiller garni de dentelles. Depuis plus de seize ans que j’étais au monde, c’était la première fois qu’il m’arrivait, à l’exception de l’incident Gober t, de prendre ainsi ma mère pour ainsi dire « sur le fait. » Ce matin-là, confuse de mon peu de chance, pendant que mes deux soeurs se jetaient au cou de maman, je tournai les talons un peu vite, et, quand je fus rentrée dans ma chambre, je me laissai tomber sur une chaise et je m’écriai :
— je suis cuite !
J’étais cuite, en effet, et bien plus cuite encore que je n’aurais jamais eu l’idée de le soupçonner. Le même jour, immédiatement après déjeûner, mon père me fit appeler dans sa bibliothèque, et, dès que j’y entrai, je vis, à ses manières, qu’il avait une confession pénible à me faire.
Il m’avait fait asseoir sur ses genoux, me tapotait les joues de la main, m’embrassait.
— Ma grande et belle fillette, me dit-il, enfin,
d’une cocodette
je fais appel à ton affection pour moi : j’espère que tu vas être raisonnable,
— Est-ce que je ne le suis pas toujours, papa?
— Si, mais en cette occasion, il faut l’être plus que jamais .
— Quelle occasion ?
— Tu ne fais rien ici, tu perds ton temps. Ton instruction n’avance pas. Tu ne t’occupes que de musique et de chiffons.
Et comme il vit que j’allais interrompre la leçon qu’il avait apprise sur l’oreiller :
— Ta mère et moi, nous avons décidé, reprit-
il, que tu entrerais au couvent. Oh ! seulement, ajouta-t-il, d’une voix tremblante d’émotion, seulement jusqu’au jour de ton mariage. C’est l’affaire de deux ou trois ans.
Je m’étais méprise à ce mot de « couvent. »
— Comment pourrai-je me marier si tu me fais religieuse! lui dis-je en pleurant.
L’excellent homme pleurait avec moi; il me serra contre son cœur, s’efforça de me rassurer, m’expliqua, non sans embarras, qu’il ne s’agissait pas de prendre le voile, mais d’entrer dans une maison d’éducation pour y achever mes études. Il était évident pour moi que mon pauvre père était honteux et malheureux du rôle qu’on lui faisait jouer. Ce qui me révoltait le plus, c’était de
le
Variante, ligne, n après oreiller ; lire : conjugal.
voir que nous étions tous deux victimes de cet affreux Tartufe de Gobert.
Cependant, je ne voulais pas le dire à mon père. Je serais plutôt morte que de prononcer un mot qui pût éveiller ses soupçons. Mais j’étais si profondément ulcérée de la conduite de ma mère, que je ne pus retenir un cri du cœur, un cri trivial, peut-être, mais que toutes les femmes comprendront :
— Hélas i dis-je la larme à l’œil, mes sœurs, qui ont dix et douze ans, qui savent à peine lire, restent à la maison. Moi, qui en ai seize, on me chasse. C’était pourtant assez de porter des robes abricot!
Mon père avait toute la finesse d’un Florentin. Il dut comprendre l'allusion.
— Ma belle Aimée, dit-il en se levant, tu entreras au couvent demain, et, ce faisant, tu rempliras de joie le cœur de ton père.
Les préventions que j’avais contre le couvent s’évanouirent toutes dès que je me vis installée dans celui que mon père m’avait choisi. Je ne trouve pas utile de le nommer. Je me contenterai de dire qu’il était l’une des maisons d’éducation les plus aristocratiques du faubourg Saint-Germain. Les noms les plus brillants, les plus
Variante, ligne 25, au lieu de du faubourg Saint-Germain; lire : de l'Europe.
d’une cocodette 3g
grands noms de la noblesse de toute l’Europe étaient partout inscrits sur les tableaux d’honneur. Moi, qui n’étais que la fille aînée d’un pauvre comte italien, exilé, je me sentais toute petite dans cette noble compagnie. Néanmoins, je n’eus pas à me plaindre de l’accueil qui me fut fait. Ma grande taille, l’éclat de mon teint, produisaient leur effet ordinaire. On me trouva très belle.
On s’étonnait que mes parents aient eu si tard l’idée de me mettre au couvent, je ne me rappelle pas si j’ai dit que, dès mon enfance, j’avais montré les dispositions les plus heureuses pour la musique, et que la nature m’avait douée d’une remarquable voix de contralto.
Cette voix était ronde, mélodieusement timbrée, très expressive. Ma mère s’en souciait peu, car elle n’aimait pas la musique ; mais elle faisait l’orgueil et la joie de mon père. Elle me valut l’affection de toutes les bonnes sœurs et de mes compagnes. L’organiste du couvent étant tombé subitement malade, je m’offris pour le remplacer, et, le dimanche suivant, à la messe, sans prévenir personne, m’étant mise à chanter avec toute mon âme Y Ave maris Stella , de Pergolèse, j’obtins un tel succès qu’on faillit m’applaudir.
En peu de temps, je me trouvai si bien à mon couvent, tout y était si confortable, si propre, si
Variante, ligne 1, au lieu de de toute l’Europe; lire : française.
élégant même; on y avait si ingénieusement disposé toutes choses en vue de l’agrément des élèves comme de leur instruction, que je ne tardai pas à sécher mes pleurs et à regretter de moins en moins la maison maternelle.
Tous les parquets étaient cirés, frottés, toutes les vitres reluisantes. On avait prodigué les bois de palissandre, de citronnier et d’acajou pour confectionner les tables de travail les pupitres et les chaises des surveillantes.
Aucune image ne saurait donner une idée de l’ordre et des raffinements de propreté qu’il y avait dans les dortoirs, les cabinets de toilette et les bains.
On trouvait des miroirs partout. Le préau, je ferais mieux de dire « le jardin ü, était plein des plantes les plus rares. Tout le linge de table était renouvelé à chaque repas. Enfin, l’ensemble de la maison comme les moindres objets relatifs à son appropriation avaient très grand air. Les élèves disaient entre elles :
— Notre couvent est un couvent chic.
Je serai sobre de détails sur ce qui concernait l’instruction. Cette instruction était ce qu’elle devait être, s’appliquant à des jeunes filles riches: tous les arts d’agrément, la musique, la danse, le dessin, y étaient cultivés avec un égal succès. Je ne crois pas avoir besoin de dire que la règle était très sévère, surtout en ce qui concernait les de-
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voirs religieux. Les fondatrices de la maison semblaient s’être proposé pour but de former des élèves parfaites.
Il ne suffisait point, en effet, quand on les remettait à leur famille, qu’elles fussent bonnes, pieuses, instruites, dévouées, qu’elles eussent toutes les qualités du cœur, de l’âme et de l’esprit.
Il fallait qu’elles fussent avant tout et par-dessus tout « femmes du monde. »
Malheureusement, il suffit d’une brebis galeuse pour gâter un troupeau. Le troupeau de mes jeunes et belles compagnes avait été gâté par l’une d’entre elles. Mais il me faut entrer ici dans quelques explications préliminaires.
Notre salle d’études était une très vaste pièce, haute de plafond, qui ne contenait guère moins de trois cents élèves. Tout autour de la salle, il y avait une rangée de banquettes pourvues de dossiers et couvertes de velours vert. Les tables de travail, en acajou et garnies de pupitres, s’étendaient devant ces banquettes. Elles ne reposaient pas sur des pieds, mais sur des pans de bois formant cloison, de telle sorte que chacune de nous avait les jambes enfermées par- devant et sur les côtés, ce qui nous préservait des vents coulis.
Le chat de la maison pouvait ainsi, sous prétexte de chercher des souris qui n’existaient pas,
parcourir d’une traite l’espèce de couloir couvert qui passait sous les tables, sans que la surveillante, assise dans sa chaire et dominant nos têtes du regard, pût l’apercevoir.
Ces explications étaient utiles pour faire comprendre l’événement dont le récit suivra bientôt. Mais il me faut d’abord parler de mes voisines.
Celle de droite était une grande blonde, aux belles &
chairs, d’environ dix-huit ans qui, avec ses yeux bleus, la couronne formée par une natte de ses cheveux d’or qui lui descendait sur le front, et sa bouche pure, avait un air chaste, inspiré. On l’aurait crue toujours plongée dans le Cid, Elle se nommait Aglaé; on l’avait surnommée la « Muse », à cause de sa figure poétique.
A partir d’Aglaé, et toujours à ma droite étaient placées toutes les élèves les plus grandes. De ma place, en portant les yeux de ce côté, j’apercevais une longue et gracieuse ligne de cous penchés, de chignons relevés, de belles mains, de jolis profils, de gorges mouvantes.
Immédiatement à ma gauche, se trouvait une toute jeune fille, d’origine espagnole, et qui portait le nom de Carmen. Elle était de taille petite, très remuante, vive, malicieuse, extrêmement brune, avec de beaux yeux noirs, des lèvres épaisses, une véritable forêt de cheveux noirs, et un très fin duvet, également noir, qui couvrait ses joues roses et donnait à sa physionomie
d’une coco dette
spirituelle, éveillée, un caractère d’étrangeté.
Un jour «... je vais décrire ici l’une des
aventures les plus délicates de mon existence, et il me faut user d'une précaution infinie pour la rendre acceptable, quoiqu’elle soit des plus banales. Un jour donc, j’étais fort occupée àtravailler, le corps penché sur mon pupitre, lorsque je remarquai chez ma voisine de droite, la poétique et blonde Aglaé, des mouvements qui me parurent extraordinaires.
Variante, ligne i, au lieu de d’étrangeté; lire : detrange beauté.
Variante, ligne 2, au lieu de je vais décrire, etc. lire :
Un jour s’il y avait des moeurs en France, et si la
nation lrançaise, dans les questions littéraires au moins, n’avait pas fini par devenir un peu bien hypocrite, j’essayerais de décrire, dans ses plus intimes détails, la scène scandaleusement singulière qui se passa devant mes yeux. Cette description, dans la rigidité de sa franchise, aurait, pour sûr, sa moralité et certainement aussi son utilité; car presque toutes les femmes qui ont passé leur enfance dans une maison d’éducation quelconque ont assisté à la scène que je sous-entends ; presque toutes, même, y ont joué un rôle ; et aucune d’elles, jusqu’ici, n’en a fait la confession au public, ce qui serait cependant le meilleur moyen pour commencera remédier au vice qui dévore le sexe féminin dans sa fleur, ce dont nul ne daigne se soucier. N’osant prendre sur moi de faire le récit des choses, de crainte d’être lapidée, je me contenterai de les indiquer. Je n’en serai pas moins comprise.
Elle s’agitait sur son siège, sa gorge se soûlevait et s’abaissait, son visage était rouge jusqu’à la racine des cheveux, elle respirait avec effort, et, avec une persistance singulière, elle tenait les yeux fixés à terre, entre ses deux pieds. Ce qu’il y avait de plus singulier, c’est que la plupart des voisines d’Aglaé semblaient s’apercevoir de son émotion, et cependant, comme par un accord tacite, aucune d’elles ne faisait et ne disait rien qui pût attirer l’attention sur la belle fille. Cela m’intriguait.
Je voulus pénétrer la cause de l’agitation intérieure qui empourprait le visage, habituellement pudique de la « Muse », et, laissant à dessein tomber mon mouchoir, je me baissai pour le ramasser, et pour regarder. Ce que je vis me causa une telle stupeur que je me mis soudain à trembler. Aglaé, dont les jambes, ainsi que celles de nous toutes, étaient complètement entourées par les boiseries de la table de travail, avait les
Variante, ligne 18, au lieu de Aglaé, dont les jambes, etc,; tire :
Malheureusement, par la faute de mon trouble et de l’obscurité qui régnait sous les tables, il me fut, tout d'abord, impossible d’y rien comprendre. Ce dont je me souviens parfaitement, c’est que la petite Carmen, plus rouge encore que sa camarade, était assise à terre entre les pieds de cette dernière ; et, quoique je fusse encore innocente, mon instinct de femme me suffit pour deviner que toutes deux faisaient de fort vilaines choses.
d’une cocodette
jupes relevées, et, par terre, entre ses deux pieds, la petite Carmen était assise, plus rouge encore que sa camarade, et passionnément occupée à caresser d’une main experte les charmes mysté" rieux, impudiquement exposés à quelques pouces de son visage.
La surveillante, assise dans sa chaire, n’y pouvait rien voir.
Si je n' avais été complètement abasourdie par l’indécence et l’inattendu de ce spectacle, je conviens que j’aurais pu essayer de descendre en moi-même, interroger mon âme, tenter peut-être de dominer mes sens qui, sous l’empire d’une sorte de contagion malsaine, ne demandaient alors qu’à s’éveiller. Je n’eus pas le temps de le faire. Une sorte de convulsion venait d’agiter les membres d’Aglaé. Elle se renversa en arrière, ses jupes retombèrent sur ses pieds, La petite Carmen, en se traînant à terre à l’abri des regards, regagna sa place.
Varante, ligne 10, au lieu de ce spectacle, je conviens que ; lire : la scène que je devinais.
Variante, ligne 14, au lieu de ne demandaient alor3 qu’à ; lire : me semblaient disposés alors à.
Variante, l6 ligne, au lieu de Une sorte de convulsion, venait d’agiter les membres d’Aglaé ; lire : Aglaé avait doucement repoussé Carmen.
Variante, ligne 20, au lieu de à l’abri des regards ; lire : sur les genoux et sur les mains.
C’était fini. Mais j’étais si fort consternée que je ne dormis pas de la nuit.
Je n’eus même pas l’idée de parler à âme qui vive de la petite scène de débauche juvénile dont j’avais été le témoin involontaire. Mais aux airs mystérieux et aux chuchotements de mes camarades, je compris que je n’avais pas été la seule à voir ou à deviner ce qui s’était passé. Une chose me confirma dans cette idée, c’est que la petite Carmen, que tout le monde, habituellement, gâtait et caressait pour ses malices et sa beauté, fut assez maltraitée le lendemain par le banc des grandes. « Petite sale! Petite vilaine ! » lui disait-on. Et on lui décochait des coups de pied. La gamine en riait, tirait la langue. (Cette enfant ne comptait pas plus de douze à treize ans.) J’appris, depuis, que c’était elle qui, avec ses mauvaises mœurs, avait corrompu notre couvent.
Tout y aurait été parfait, sans elle.
Carmen s’était-elle doutée que j’avais surpris le secret de son aventure? ou voulait-elle m’en-
Variante, ligne 1 , du lieu de C’était fini. Mais j’étais ; lire : Quant à moi, spectatrice involontaire, je me sentais.
Variante, ligne 5 , au lieu de involontaire ; lire : malgré moi.
Variante, ligne 12, au heu de maltraitée; lire : ma reçue.
Variante, ligne 14, au lieu de décochait ; lire ‘ détachait.
d’une cocodette
traîner simplement dans ses petites turpitudes? Le fait est que, le lendemain, posant sa plume, comme elle travaillait auprès de moi, elle me prit gracieusement par la taille, et, se penchant à mon oreille : Veux-tu, mon cœur, dit-elle en me caressant l’oreille de son souffle, que je te fasse comme je faisais hier à Àglaé?
Tout mon sang s’était glacé dans mes veines.
Je cro} r ais que c’était le démon lui-même qui avait pris les traits et la voix de Carmen pour me tenter.
Cependant, il fallait répondre.
— Cela t’amuserait donc bien? lui demandai- J e -
— Oui. Je n’aime rien autant que d’être fourrée sous les jupes 'des grandes.
— Pourquoi pas aussi des petites?
— Elles ne sont pas aussi bien faites.
■ — Mais....
J’hésitais. Je ressentais une peur instinctive. La curiosité me poussait.
Mais, repris-je, cela me fera-t-il plaisir, à moi ?
— Demande-le à Aglaé. C’est le ciel.
Variante, ligne i , au lieu de petites turpitudes ? ; lire : ses vices ?
Variante, 1, 5, au lieu de veux-tu, mon cœur, etc. ; lire : elle eut l'effronterie de me demander à mots voilés, si je voulais partager ses turpitudes. A cette proposition...
j'étais déjà perdue. Je n’hésitais plus.
Je n’étais d’ailleurs, ce jour-là, que trop disposée au plaisir par la contagion de l’exemple. Quoique je fusse d’un tempérament fort paisible, la première leçon de volupté que j’avais reçue la veille avait développé en moi de soudains appétits.
Carmen s était enfoncée sous la table de travail. Tout à coup, je sentis un froid de glace me saisir les jambes, Mesjupes avaient été relevées. En me renversant en arrière, j’apercevais la tete rieuse de Carmen assise à terre.
Elle avait appuyé sa joue contre l’un de mes genoux, et elle me prodiguait les mêmes caresses que je l’avais vue, la veille, à ma grande stupéfaction, faire à Aglaé. Mais alors, je n’avais même plus lieu d’être stupéfaite.
Une sensation inconnue, extraordinaire, s’était peu à peu emparée de tout mon être. Je me sentais les membres accablés et j’avais le cerveau en feu. Mes lèvres et ma langue seules étaient froides comme la mort même. Je m’arrête. Aussi, bien, je ne saurais reproduire exactement et complètement la sensation aussi pénétrante qu’effrayante qui me possédait tout entière. Ce que je me rappelle, c’est que, plus qu Aglaé, je
Variante, ligne S, au lieu de Tout à coup, etc ; lire : Je voulus résister, mais eu vain. Elle me maîtrisa. J étais
perdue.
d'une cocodette
devais sembler à Carmen bien gauche, bien sotte. Mon innocence me gênait.
Toute la classe avait les regards sur moi. On chuchotait, on se poussait le coude.
Les larmes me montaient aux yeux.
Je finis par me lever de ma place et me sauver dans le préau, terrifiée qu’il y eût tant de témoins de ma honte. Si j’avais su, alors! Toutes celles dont les regards me semblaient autant de poignants reproches avaient passé par les mains de Carmen avant moi.
C’est ainsi que je perdis la première fleur de mon innocence, et que le tranquille tempérament que j'avais reçu de la nature, en venant au monde, me révéla, pour la première fois, qui fut presque la seule dans toute ma vie, les mystères de ma condition de femme.
Heureusement pour moi, je n’avais pas, je ne ressentis jamais les dévorantes passions qui sont pourtant, assure -t-on, comme la marque indélébile des races méridionales. Si je n’avais été si calme, je n’ose dire « si sage », j’aurais sans doute été victime de grands maux. La jolie et vicieuse petite Carmen, à ce que j’appris plus tard, mourut à seize ans, idiote et rachitique.
Qui l’aurait cru, en la voyant !
Je succombai encore, de loin en loin, m'abandonnant au vice mignon qui moissonne dans leur fleur tant de jeunes filles ; mais je dois
l’avouer, je succombai beaucoup plus par paresse, par impossibilité de résister, que par inclination. Il faut dire aussi que mon couvent était bien merveilleusement choisi pour développer le penchant auquel j’attribue la mauvaise direction que prennent tant de jeunes femmes. Grâce à Carmen, le vice y existait et s’y prélassait comme dans son domaine. Tout au fond du jardin dans un angle, sur une butte formée de rochers factices, et que de hauts arbres ombrageaient, on avait élevé un Calvaire, dont tous les personnages étaient de grandeur naturelle. En arrière, sur des bancs, par les belles soirées dété, loin des regards curieux, pendant que les sœurs surveillantes étaient à la chapelle, nous nous placions toutes en ligne, les grandes confondues avec les petites, et nous nous livrions en toute sécurité à nos habitudes funestes.
Deux hommes, deux grands écrivains, Jean- Jacques Rousseau et Chateaubriand, chacun d’eux se plaçant à un point de vue différent, ont eu le rare courage de raconter dans leurs Mémoires, et d’après Inobservation qu’ils en avaient faite sur eux-mêmes, les effets du meme vice chez les jeunes garçons. Aucune femme, jamais, à ma connaissance du moins, ni même aucun homme, n’avait eu jusqu’ici l’idée de le décrire, en en faisant l’application aux jeunes filles. Cependant,
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il est avéré pour toutes, les femmes qui ont été élevées dans une institution quelconque, de
même que pour tous les hommes, maris,
amants, etc., etc., à qui elles ont cru devoir le confier, que ce vice fait partout les plus grands ravages. On affecte, je ne sais pourquoi, de n’en point parler, mais personne n’ignore la chose. C’est le secret de la comédie. Si j’avais le talent et les connaissances de mon père, je pourrais essayer d’exprimer ici de façon sérieuse, c’est-àdire scientifiquement, les pensées que ce déplorable fait, depuis longtemps déjà, fit naître en mon esprit.
Mais je le sens trop bien, quoi que je dise ou quoi que je fasse, je ne pourrai jamais passer auprès d'aucune des personnes qui seront appelées à lire ces mémoires, pour un écrivain moraliste.
Encore moins pour un physiologiste.
Je me contenterai donc tout simplement de poursuivre tranquillement la tâche que j ’ai entreprise, laissant à mes lecteurs, si j’en ai, le soin de tirer les conséquences des faits que j’énonce. Chacun d’eux, il est vrai, comme il arrive d’habitude, ne le fera qu’en se plaçant exclusivement au point de vue de son propre caractère, de ses
Variante, ligne 2, au lieu de institution; lire : maison d'éducation.
goûts, surtout de ses convictions faites d’avance et enfin de ses intérêts. C’est la loi de ce monde ; je le constate, et je m’en console*
Longtemps après avoir quitté le couvent, lorsque je fus mariée, il m’arriva souvent de rencontrer dans le monde quelques-unes des anciennes compagnes de mes débauches juvéniles. Quand je les retrouvais mariées, mères, occupant les plus hautes positions sociales, et que je me rappelais ce que nous avions fait ensemble si longtemps, si souvent, et, quelques-unes, de si bon cœur, j’en pouvais à peine croire mes souvenirs.
Ils ne me trompaient pas, cependant.
Nos liens de couvent, malgré leur caractère particulier, n’établissaient jamais entre nous ni rivalité, ni intimité. Nous demeurâmes toujours étrangères, indifférentes les unes pour les autres.
Sans oublier ce qui s’était passé, nous n’y faisions jamais la moindre allusion. Cela n’existait pas pour nous. Et la cause en est simple : nous avions toutes alors d’autres intérêts, d’autres passions. Nos souvenirs n’auraient pu que nous gêner. Nous les supprimions.
Lorsque j’eus dix-neuf ans, mon père vint me chercher un jour, et m’annonça, en m’embras* sant, sans autre préambule, qu’il me retirait du couvent.
Mais une grande surprise m’attendait à ma
d’une co co dette'
rentrée dans la maison de ma famille. Ma mère, déjà mère de cinq enfants, comme on le sait, qui avait alors quarante ans, et me charmante, était enceinte.
SOMMAIRE
['ne grossesse qu'on n’attendait pas et qu'il était facile de prévoir. — Départ pour la campagne. — Ma tante Aurore et mon cousin Alfred. — Le petit mari et la petite femme. — Un jeune homme qui s’émancipe. —L’allée de coudriers. — Ma vertu court un grave danger. — Mon cousin se conduit mal. ■ je me tire d’affaire à mon honneur*
grossesse de ma mère, qui était déjà assez avancée, me fit voir sous un jour nouveau les trois personnes qu’elle intéressait le plus. Mon excellent père avait l’air timide et honteux. Si je ne l’avais connu pour un homme extrêmement spirituel, j’aurais cru, à sa mine, qu’il voulait se faire pardonner une peccadille dont il rougissait.
Mais il avait bien trop d’esprit pour se croire
coupable, à soixante ans passés, du nouveau rejeton qui allait lui naître* L’attitude de ma mère avait quelque chose de gêné et de touchant. Il est évident que sa pudeur souffrait de montrer au public, pour la sixième fois, qu’elle s’était laissé endoctriner par un homme.
Quant au Gobert, il rayonnait. Pour un rien, si on l’eût laissé faire, il aurait mis un écriteau à son chapeau portant ces mots, en grandes lettres: « C’est moi qui suis l’auteur de l’aimable délit. y>
Si j’avais été homme, je l’aurais gifflé!
Une chose me surprenait, chez ma mère, plus encore que sa grossesse.
Elle qui m’avait éloignée de sa maison parce que mes charmes de seize ans lui portaient ombrage, comment n’avait-elle point hésité à me la rouvrir, quand j’avais dix-neuf ans, et que j 'étais dans toute l’efflorescence luxuriante de ma beauté? Loin de se montrer jalouse maintenant, elle paraissait hère de moi, se faisait une fête de me produire.
je me cassai longtemps la tête à chercher la cause de cette singularité. Cette cause était cependant bien simple : mon excellente mère ne pouvait rien opposer à une chose irrémédiable,
Variante, ligne 6, au lieu de s’était laissé endoctriner lire : avait daigné compatir aux souffrances;
et en avait tout bonnement pris son parti. Cette année, nous n’attendîmes pas l’époque des vacances, comme d'habitude, pour aller nous installer à la campagne.
Ma mère ne cessait de se plaindre de la fatigue que lui causait sa grossesse.
On aurait juré, à l’entendre, que c’était la première fois qu’elle se trouvait dans une situation intéressante.
Un peu de fausse honte s’ajoutait à ses maux, vrais ou supposés, pour l’engager à quitter Paris. Il fut donc décidé qu’elle ferait ses couches dans notre château de Galardon, où s’était écoulée la plus grande partie de mon enfance. Nous partîmes vers la fin de l’été. Monsieur Gobertetmes deux tantes paternelles étaient du voyage. Je n'ai jamais eu les goûtsbucoliques ; néanmoins, cette fois, ce ne fut pas sans un très vif plaisir que je me retrouvai dans le vieux château féodal, entouré d’eaux vives. Toute mauvaise pensée à part, mon couvent me manquait un peu, par moments. Je regrettais mes études musicales et, de même parfois, la société de mes compagnes. Mon père, qui, en sa qualité de naturaliste, adorait les champs, me promenait souvent dans le parc, me faisant admirer la hauteur et la beauté des sapins centenaires.
Et puis, il me menait visiter le verger qu’il avait créé et qui était rempli des arbres fruitiers
d’une cocodette
les plus rares. Mes deux sœurs, pendant ce temps-là, s’ébattaient sur les pelouses avec mes frères, sous la surveillance de nos tantes, et ma mère, en grande toilette, accompagnée de Monsieur Gobert, qui portait son pliant, son tabouret et son ombrelle, traînait l’interminable queue de sa robe sur le sable de la terrasse.
Chacun de nous faisait tous ses efforts pour ne pas se laisser gagner par l’ennui. Nous sortions en voiture, nous montions à cheval, nous faisions des parties de chasse et de pêche. Nous avions d’aimables voisins qui venaient nous voir. Nous changions jusqu’à trois et quatre fois de costume par jour. Enfin, notre existence était supportable.
Vers le milieu du mois de septembre, arriva au château une nouvelle qui me transporta de joie.
Mon cousin Alfred allait venir nous rejoindre et passer avec nous la fin de la saison. Il faut ici
que je dise quelques mots de ce cousin. Il était fils unique de celle des sœurs de mon père que nous appelions tous à la maison, « ma tante Aurore », parce qu’elle ressemblait trait pourtrait à l'actrice qui remplissait le rôle de ce nom dansje ne sais quel opéra-comique. Alfred et moi, nous avions été élevés ensemble. Étant si proches parents, presque du même âge, — Alfred n’avait qu’un an de plus que moi, — nous ne nous étions* pour ainsi dire, pas quittés durant notre enfance.
Les soins qu’il avait fallu donner à nos éducations respectives nous avaient seuls séparés.
,l 'aimais beaucoup Alfred. Je ne l’avais pas vu depuis mon entrée au couvent. Je me souvenais encore, avec émotion, que, tout enfant, je l'appelais « mon petit mari » ; lui me nommait « sa petite femme ». Nous avions été élevés dans l’idée que nous étions destinés l’un à l’autre.
Nos mères, nous voyant nous caresser, dès l’âge de trois ans, le plus gentiment du monde, avec toute sorte de petites mines gracieuses, nous comparaient à Paul et Virginie Mainte-
nant, on me disait que les études d’Alfred étaient faites et complètes, qu’il avait grandi, pris des forces, était devenu homme. Mon père même le critiquait, grondait sa sœur devant nous tous, à table, lui soutenant qu’Alfred s’était émancipé trop vite, qu’il avait fait de « mauvaises connaissances. A vingt ans, il sortait chaque jour, tout seul, et dans Paris, en tilbury ou à cheval !
il allait au bois de Boulogne faire le gan- J
din, était, membre d’un cercle, jouait, perdait, pariait aux courses, faisait des dettes.
Enfin, et c’était là le comble, il avait des maîtresses.
Il avait des maîtresses! Et mon père, et ma mère, et ma tante elle-même, en parlaient si librement devant moi, comme d’une chose toute simple et indifférente. Le seul, M. Gobert, à ce
d’une cocodette
°ros vilain mot do tt maîtresse », baissait pudi-
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quement les yeux sur son assiette.
M. Gobert, dans ses paroles, était exactement l’opposé de mon père. L’expression la plus ordinaire, la plus courante, le choquait. On aurait dit qu’il n’avait pas eu de jeunesse, était venu au monde avec sa cravate et son air gourmé. Maman, malheureusement, qui l’admirait tant, après avoir été, toute sa vie, d’une tolérance parfaite, à l’imitation de mon père, finit par adopter les scrupules les plus ridicules de son amant. Mais je reviens à mon cousin.
Je ne me possédais déjà plus, tant j’avais hâte de le revoir. Ma mère le critiquait trop. Elle disait qu’il était un « franc mauvais sujet ». Chose étrange! la seule idée des maîtresses d’Alfred me faisait de la peine et me rendait fière .
Un matin, comme je venais de quitter ma chambre et entrais au salon, — c’était l’heure du déjeuner, — un jeune homme qui se tenait assis sur un canapé, auprès de ma mère, se leva en m’apercevant, vint à moi, puis, tout à coup, sans dire gare, me sauta au cou.
C’était lui, mon cœur me le dit. Quand je fus parvenue à me dégager de son étreinte, encore toute honteuse d’avoir été menée si lestement, je
Variante, ligne 2, milieu de sur son assiette; lire : dans sa cravate.
le regardai à loisir. Combien je le trouvai changé 1
Il avait toujours les mêmes cheveux blonds, bouclés, les mêmes yeux bleus, le même teint clair, et ce je ne sais quoi d’aimable et de doux qui m’avait jadis plu en lui. Mais il avait aussi, en plus, de fines moustaches et des favoris.
Autrefois, on le plaisantait sur sa petite taille. Maintenant, ses épaules étaient larges, sa ceinture paraissait bien prise. Il me semblait qu’il avait les bras forts et la voix mâle.
Quelque chose d’énergique et de résolu, qui n’était pas absolument désagréable, apparaissait dans toute sa personne.
Enfin, c’était un homme. Je remarquai, non sans plaisir, qu’il était soigné dans sa mise, qu’il avait les ongles bien faits.
La première impression que mon cousin fit sur moi avait été bonne. Une semaine à peine après son arrivée au château, je devais éprouver un cruel désenchantement. C’était le soir. Le dîner venait de finir. Nous étions tous réunis dans le grand salon, au rez-de-chaussée, autour d’une table, les hommes lisant le ournal, les femmes travaillant à l’aiguille. Une grosse lampe nous éclairait. En levant la tête, par hasard, je fus frappée de voir la lune, alors très large et dans son plein, briller d’un éclat magnifique sur les vitres de la porte et de la fenêtre.
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La lumière qu’elle projetait était si vive qu'elle éclairait toute la pièce.
Je me levai, sans trop me rendre compte du désir qui venait de naître en moi, et, posant ma broderie, je proposai à ma mère de faire un tour du parc pour jouir de la beauté de la soirée.
M. Gobert, à cette proposition, fit la grimace.
— Pour attraper un rhume, dit-il ; n’y allez pas, Madame.
— Non, non, je n’irai pas, répondit ma mère , il faut que tu sois folle, Aimée, pour avoir de telles idées.
Naturellement, personne ne voulut se décider à m’accompagner. Chacun craignait le froid, le serein, que sais-je? Comme il n’était pas facile, cependant, de m’empêcher d’exécuter un dessein que j’avais en tête, je continuai à m’acheminer vers la porte.
— Prends donc un châle, au moins, entêtée, me dit mon père.
Le châle était déjà sur mes épaules, lorsque ma mère, se tournant vers mon cousin , lui dit :
— Alfred, fais-moi le plaisir d’accompagner ta cousine. Je ne trouve ni prudent, ni même convenable, qu’elle s’en aille ainsi seule dans le parc, à une pareille heure.
Alfred s’était levé sans dire un moL Et moi, qui tenais déjà sous la main le bouton de la porte, je ne lui adressai pas une parole pour l’encourager
à me suivre. Depuis quelques jours, je n étais pas contente de l’attitude et des manières de mon cousin. Il me semblait qu’il n’avait point assez d’égards pour moi, me traitait trop en camarade. Ce même soir surtout, feignant de lire, assis en face de moi, de l’autre côté de la table, il n’avait presque pas cessé de m’adresser des regards que je trouvais alors trop gouailleurs et irrévérencieux — • aujourd’hui que j’ai un peu plus d’expérience, je les qualifierais de « libertins. » Bref, il me fut très désagréable de le voir me suivre; j’étais mal disposée; j’avais comme un pressentiment que la poétique promenade que je voulais faire allait être toute gâtée .
Il y avait dans le parc de Galardon une longue et large avenue de coudriers qui, partant de la terrasse, juste en face la porte d’honneur du salon, s’en allait aboutir à un pavillon de repos entouré de fleurs.
J’avais eu, de tout temps, une prédilection particulière pour cette avenue ombreuse et mystérieuse dont les arbres, se rejoignant et entrecroisant leurs rameaux à vingt pieds en l’air, formaient une sorte de longue voûte verdoyante et pleine de murmures. De distance en distance, dans une sorte de niche ou de renfoncement de la charmille, une blanche statue de marbre, représentant une nymphe ou une bacchante, s’élevait sur son piédestal. Il y avait aussi quelques bancs
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de pierre. Je ne crois pas qu’on puisse rencontrer rien de plus caractéristique et de plus monumental nulle part que cette avenue de vieux coudriers, même à Versailles.
Un grand silence régnait au dehors, et la lune était toujours très brillante. Alfred avait commencé par m’ofïrir galamment son bras, je crus devoir le refuser, en souvenir de ses mauvais regards. Lorsque nous eûmes fait quelques pas, sans rien nous dire, il s’approcha, et, tout à coup, comme s’il n’avait même pas eu la pensée qu’il pouvait m’offenser, il me passa le bras autour de la taille, privauté singulière, que, jusqu’alors, il ne s’était jamais permise. Après cela, voyant que je ne disais rien, il commença à me faire, tout en marchant, d’afiectueux reproches sur ce qu'il appelait « mon inexplicable froideur ».
Je me sentais assez embarrassée pour lui répondre, étant mécontente de lui, mais cependant n’ayant, en somme, rien de grave à lui reprocher.
Cela fit que je continuai à marcher à petits pas, auprès de lui, tenant les yeux baissés, et ne prononçant pas une parole. Je ne puis deviner à quoi il attribua mon silence, mais le fait est qu’il s’enhardit. Son bras me pressa plus fortement, de la main qu’il avait de libre, il s’empara de l’une des miennes, et enfin, tout en cheminant, il commença, à ma grande stupéfaction, à me tenir le langage le plus passionné.
A l’entendre, « il m’aimait de toutes les forces de son âme, il n’avait jamais aimé, il ne voulait jamais aimer que moi. J’avais été la douce, poétique et ravissante compagne de son enfance. Il espérait que je serais celle de toute sa vie. »
Le discours me plaisait, mais les attouchements qui continuaient grand train me mettaient au supplice.
Je lui dis :
— Si tu es sincère, ton bonheur ne dépend que de toi-même. Tu n’as qu’à demander ma main à
mon père. Tu sais qu’il t’aime comme un fils, il ne te la refusera certainement pas.
Alfred se serrait de plus en plus contre moi. Il osa même me donner sur le cou, sous mes cheveux, un long baiser qui me brûla comme un fer rouge.
— * Oh !... dit-il, nous ne nous entendons pas, ma chère Aimée, Ce n’est pas de mon oncle que je veux te tenir, c’est de toi seule.
Et, ce disant, à ma grande indignation, le voilà qui recommence à m’embrasser, à me presser contre sa poitrine, voulant à toute force disposer de ma main, pour l’employer à je ne sais quelles caresses, dont je n’avais pas la plus faible idée, mais qui, d’instinct, me causaient une répulsion insurmontable.
Les confessions de Jean-Jacques Rousseau, circulant librement, sont dans toutes les mains.
SS