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CHAPITRE IV

SOMMAIRE

Mon entrée dans le monde* — Mes préparatifs de toilette* — Descrip tion de ma robe de bah — Les salons de l'Hôtel de Ville. -—Je produits un effet immense* — Première désillusion. — Mon succès se consolide. — Le marquis de — Je suis demandée en mariage. — Je suis accordée* — Visite de ma tante Aurore. — Elle me prépare au mariage* — Conseils de ma tante, — Je nie marie en pleurant.

peine fut-elle délivrée de la grossesse qui la gênait, ma mère redevint plus jeune, plus jolie, plus appétissante que jamais. Pour moi, ma rentrée à Paris fut le point de départ d’une existence toute nouvelle. J’allais faire « mon entrée dans le

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monde » . Mes parents me disaient que le moment était venu de songer sérieusement à me marier. A cette idée, mille ambitions confuses s’éveillaient en moi. Je pensais toucher au bonheur.

Quand il s’agit de me produire, ma mère m’annonça l’intention de donner quelques soirées et de me prendre avec elle pour faire des visites. Moi, je voulais débuter par un coup d’éclat, et, fort heureusement, malgré les finasseries du Gobert, qui voulait tout régenter à la maison, ce fut mon opinion qui prévalut dans le conseil de famille. Tout le monde s’entretenait alors à Paris des bals de TlIôtel-de-Ville. La vogue dont ils étaient l’objet provenait aussi bien de l’affluence de jolies femmes qui s'y portaient que de l’élégance des toilettes « à tout casser )> qu’on y étalait. Chaque bal nouveau était signalé par l’apparition de quelque nouvelle beauté et de quelque mode nouvelle . Avec l’esprit de résolution dont je fis toujours preuve par la suite, ne pouvant jamais être tentée que par quelque chose de grand et de hardi, le bal de l’Hôtel-de-VilIe fut le champ que je choisis pour livrer ma première bataille, et pour la gagner.

Et je la gagnai.

Je m’y préparai quinze jours à l’avance en donnant à ma santé des soins tout particuliers,

Variante, ligne 1 1, au lieu de opinion ; lire : avis.

afin de n’être pas, au dernier moment, affligée d’un rhume de cerveau ou de quelques feus de visage qui m’auraient enlaidie.

je me purgeai, je pris des bains, je me tins chaudement, je ne m’exposai pas au froid, je fis enfin, conseillée en secret par mon père, tout ce qui était nécessaire pour me maintenir en bon état et en beauté.

De plus, ie voulus faire ma robe de bal moimême. J’avais un excellent patron que maman m’avait procuré. Elle se mit gracieusement à l’ouvrage avec moi, ainsi que mes deux sœurs, et, pendant quinze jours, nous voilà toutes quatre taillant, cousant et bavardant. Nous fîmes un chef-d’œuvre.

C’était une robe toute simple, en tulle blanc, sans aucuns nœuds ni agréments d’aucune sorte. Il n’y avait même pas de garnitures de dentelles. Je l’essayai quand elle fut faite. Elle m’allait à merveille, me prenait bien la taille, dégageait les épaules. Ma mère et moi, nous nous embrassâmes. Depuis l’affaire Gobert, ce fut le premier élan de cœur que je surpris chez elle, à mon endroit.

Le grand jour arriva enfin. J’avais pris un bain le matin. Je me sentais fraîche, reposée, la tête calme, le pouls tranquille, en pleine possession de moi-même. Je me coiffai toute seule, selon mon habitude, et je ne mis pas le moindre orne-

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ment, pas meme une fleur, dans les larges bandeaux de mes cheveux noirs. Ma robe produisait un effet délicieux, et j’étais chaussée « comme un ange. » Il y avait un monde énorme dans les salons del’Hôtel-de-Ville quand nous y entrâmes, ma mère et moi marchant de front, en avant, sans nous donner le bras, mon père nous suivant, et prenant toute sorte de précautions touchantes pour ne pas s’empêtrer les pieds dans nos jupes, je. ne fus pas trop ahurie, ni trop éblouie par l’éclat des lumières, le mouvement de la foule, et la chaleur, quoiqu’elle fût excessive, ne m’incommoda nullement. Je puis dire, sans immodestie, que, ma mère et moi, nous attirions tous les regards.

Ma mère était en bleu, avec des touffes de barbeaux entremêlés d’épis dans ses blonds cheveux. Jamais je ne l’avais vue plus ravissante que ce soir-là.

Evidemment, elle s’était appliquée pour ne pas se laisser éclipser.

Ses épaules, sa poitrine, ses bras étaient d’un éclat sans pareil.

Quoiqu’elle eût quarante ans sonnés, elle avait l’air heureux, et on l’aurait crue toute jeune. C’était peut-être parce que le Gobert n’était pas là, avec sa mine vertueuse. Nous ne nous ressemblions pas, nous avions même les types les plus différents, comme je crois l’avoir dit, et tout le

monde nous prenait pour les deux sœurs.

Mais il est temps de parler de moi.

L’effet que je produisis fut immense.

Plus de cent personnes me Vont dit depuis. De mémoire d’homme, on n’avait vu à Paris un début pareil. Ma grande taille, ma tournure ondoyante faisaient valoir tous mes avantages. J’étais entièrement vêtue de blanc.

Pas un bijou, ni boucles d’oreilles, ni collier, ni bracelets. Rien, ma robe blanche, des souliers blancs et des gants blancs. Mon corsage était très décolleté sur les épaules, de même que par derrière et par devant, ainsi que la mode V exige, et, avec une peau satinée, mes joues rosées, mes yeux et les bandeaux de mes cheveux noirs, j’avais l’air, me dit depuis, bien souvent, mon père, « d’une déesse sortant d’un nuage. »

Lorsque nous fûmes assises, ma mère et moi, un grand cercle nous entoura. Tout le monde nous regardait. Les hommes surtout. Ils se faisaient présenter à nous, à tour de rôle, et ne tarissaient pas en compliments.

C’était plus que de l’admiration qu’ils paraissaient avoir pour moi.

Ils se tenaient devant moi, comme en extase.

Plus tard, j’aurais compris l’expression de leurs

Variante, ligne 7, après ondoyante ; lire : mon meneo t diraient les Espagnols.

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regards. Alors, ils ne faisaient que nv embarrasser. Comme il n’est pas reçu de causer avec les jeunes filles — du moins en France; il n’ - en est pas de même en Amérique, m’a-t-on dit — c’était à ma bonne mère qu’ils s’adressaient pour faire mon éloge, et l’excellente femme,, quoiqu’elle eût sa part de louanges, en verdissait.

Quelques femmes, cependant, trouvèrent « le chemin de son cœur » en lui disant que j’étais trop grande.

Je dansai plusieurs fois. Je m’amusai comme on ne s’amuse guère qu’à vingt ans. Il me semblait, tant j’étais peu faite aux hommages, que l’offre d'une couronne de princesse était le moins qui pût m’attendre le lendemain à mon réveil. Ce fut mon père qui se chargea de me faire perdre mes illusions. Comme nous étions en voiture, dans le trajet assez long de la place de Grève à la rue Mazarîne, où nous demeurions, il se tourna vers ma mère et dit :

— Notre grande fillette a eu beaucoup de succès, ce soir.

— Elle le méritait bien, répondit ma mère, elle était charmante.

— Cela ne la rendra malheureusement que plus difficile à marier.

A ce mot, je dressai l’oreille.

— Pourquoi donc? avait dit maman.

— Eh ! mon Dieu, parce que nous n’avons

qu’une petite dot à lui donner, deux cent mille francs; et avec sa figure, sa tournure, son élégance, elle découragera les épouseurs. Ils penseront tous, avec raison, qu'elle est faite pour briller dans le monde, y effacer toutes les femmes, et que, n'ayant qu’une très minime fortune, elle devra nécessairement économiser peu celle de son mari. Allez donc proposer une pareille merveille à un modeste employé! Elle ne manquerait pas de n’en point vouloir, le jugeant trop au-dessous d’elle. Et lui n'oserait meme pas se permettre de la regarder. C’est un millionnaire qu’il faut à Aimée, et les millionnaires sont rares.

— Et puis, reprit ma mère, plus un homme apporte de fortune à une femme, en mariage, plus il tient à la réciprocité.

Les pronostics fâcheux qui ressortaient de cette discussion ne jetèrent aucun découragement dans mon esprit. Mon succès, pendant tout l’hiver, ne fit que grandir. Ayant eu le bonheur, en quelques occasions, où l’on me parlait d’autre chose que de la pluie et du beau temps, de montrer que je n’étais pas complètement dépourvue d’intelligence, on me fit la réputation d’une femme d’esprit, et, comme je passais déjà pour l’une des plus belles personnes de la saison, je devins bientôt à la mode.

Chaque homme qui me voyait alors pour la première fois devenait forcément, ne fût- ce que

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par bon ton, mon adorateur. J’avais refusé plus de vingt partis, me croyant en mesure de me montrer difficile, quand enfin il s’en présenta un que je fus, pour ainsi dire, obligée d’agréer.

Tout le monde a connu le marquis de B***.

Lorsque je le vis pour la première fois, il passait pour avoir plus de quarante ans, avait l’air distingué, légèrement sceptique, ne s’était jamais occupé que de sport, et s’était fait une sorte de réputation de viveur aimable et bon enfant, par la fréquentation presque quotidienne des artistes et des journalistes.

11 avait eu, me dit-on plus tard, deux ou trois intrigues avec des femmes de théâtre, qui l’avaient promptement aidé à dépenser une belle somme gagnée au club, aux courses, à la Bourse, peutêtre un peu aussi de son patrimoine.

On le disait joueur, ce qui ne m’allait guère, et généreux, ce que je ne pensais pas être un grand mal. Sa famille était de vieille et bonne noblesse.

11 me vit au théâtre, s’amouracha de moi, sans m’avoir dit un mot, se fit présenter à mes parents par l’homme qui était le mieux vu chez nous, c’est-à-dire par M. Gobert, ne craignit pas, pour s’avancer, de faire un doigt de cour à ma mère, et, précisément à l’instant où je pensais qu’il allait être appelé à l’honneur de succédera mon parrain il vint un matin chez mon père, à l’heure où ma mère et moi n’étions pas encore habillées, et

demanda ma main sans aucune sorte de préambule.

Il tenait peu à la fortune, disait-il, étant riche et attendant de gros héritages de plusieurs membres de sa famille.

C’était par inclination qu’il désirait avoir l’honneur de m’épouser. Il tenait à ce que cela fût dit et bien constaté.

Mon excellent père, très flatté, quoique peu satisfait à l’idée d’avoir pour gendre un homme inoccupé, répondit qu’il « ne voulait pas s’engager sans m’avoir consultée ».

Ma mère était ravie. Le Gobert la poussait. Ils croyaient avoir intérêt à me faire définitivement partir de la maison. Pour moi, je croyais faire

un rêve. Et quel beau rêve! mariée à dix-neuf

ans! et riche! et marquise!

La seule chose qui faisait ombre à ce tableau, c’était que j’allais tenir mon époux de la main de Gobert.

La présentation ayant été faite, toutes les choses étant convenues, le trousseau acheté, la corbeille envoyée, l’hôtel que nous devions habiter auprès de ma future famille ayant été restauré et meublé, trois jours avant le mariage, un matin de bonne heure, comme j’étais dans ma chambre occupée à renfermer dans une malle, afin de les envoyer à mon nouveau domicile, les menus objets de souvenirs de jeune fille que je tenais à conserver, ma

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