‹ souvenirs_d_une_cocodetteChapitre 9 sur 20 · TH · texte numérisé non relu

TH

tante Aurore, la mère de mon cousin Alfred, se fit annoncer chez moi, et, à son air apprêté quand

elle entra, je compris qu’elle venait m’entretenir de choses graves.

Je crois avoir déjà dit que cette tante était une sceur de mon père. Elle lui ressemblait par la haute taille, la figure, les manières, même un peu par l’esprit. Elle était cependant plus libre encore de propos avec son frère.

Il n'existait aucun moyen d’espérer d'elle qu’elle gazerait jamais sa pensée. C’était une de ces femmes « à la langue salée » comme on en trouve quelques-unes dans les mémoires du duc de Saint- Simon; excellente personne, au fond, encore belle, avec ses yeux noirs, ses dents bien conservées et les cheveux blancs crêpés qui lui entouraient le visage. Elle m’aimait comme sa fille. Les choses les plus vives, non contente de les appeler par leur nom, elle vous les lâchait tout à trac, et une fois qu’elle était lancée, il n’y avait aucun moyen de l’arrêter.

je pensais qu’elle venait me parler d’Alfred, intercéder en sa faveur, car, selon moi, mon cousin devait m’aimer encore; je craignais qu’elle ne cherchât, pour servir les intérêts de son fils, à mettre obstacle à mon mariage. J’étais bien loin de compte, comme on va le voir.

— Ma ehere nièce, me dit-elle après m’avoir tendrement embrassée et s’être assise auprès de

moi, tu dois te marier dans trois jours et, grâce au caractère de ta mère, je crains bien qu’elle ne t’ait pas préparée à ce grave événement.

Que voulez-vous dire, ma chère tante?

— Je te demande si ta mère t’a expliqué en quoi consiste le mariage, quels sont les devoirs de la femme, les exigences du mari ?

— Maman ne m’a rien dit du tout.

— Ton père et moi nous le craignions, sachant combien il lui répugne d’aborder certains sujets de conversation. C’est pourquoi nous sommes tous deux convenus que j’accepterai la tâche de la remplacer en cette circonstance.

— Merci mille fois. Je vous écoute, ma chère tante, et vous avoue que je ne serais pas fâchée d’apprendre de votre expérience et de votre bonté comment je dois me comporter.

— Voici ; le sujet est un peu scabreux, mais tu m’excuseras en faveur de mon intention, qui est

bonne»

Je voulais me récrier. Ma tante Aurore me coupa la parole.

— D’abord, ma grande et belle fillette innocente, sais-tu quelles sont les différences qui existent entre la femme et l’homme?

■ — De quelles différences voulez-vous parler?

— Tu me la donnes belle, toi? Des différences physiques, pardieu !

Le souvenir de l'expérience que j’en avais laite

un soir, malgré moi, auprès d’Alfred, me revint alors à l’esprit, et je fus sur le point de me trahir. Mais je trouvai la force de me maîtriser, et je balbutiai :

— A quoi bon tout cela, ma tante?

— Pour rien, mon Dieu !... Pour que tu saches comment te comporter la première nuit de tes noces.

Et comme je voulais encore me récrier :

— T’imagines-tu donc, comme la plupart des jeunes filles, qui ne savent ni A, ni B des choses sérieuses de la vie, que le mariage consiste uniquement, pour une femme, à faire les honneurs de sa maison, à sortir seule, à régler les comptes

de son ménage, à porter des dentelles et des diamants ?...

Je me levai pour l’interrompre. Elle reprit :

— Le mariage est cela, sans doute. Mais il est encore autre chose. Son but, pourrait te dire ton père, a est de faire vivre l’homme et la femme dans une société fraternelle, de sorte qu’ils soient constamment obligés de s’entr’aider, de se porter des secours mutuels en partageant leur commune destinée. La raison d’être naturelle du mariage, pourrait encore te dire ton père, si les plus simples convenances ne lui interdisaient de traiter ce sujet devant toi, sa raison d’être réside tout entière dans la conservation de l’espèce humaine. »

On se marie pour mille raisons et sous mille prétextes. Mais le mariage, au fond, n’a qu’un but, c’est de faire des enfants. Ah ! ma foi, le mot est lâché.

Je sautai de mon siège.

— Faire des enfants! m’écriai-je. Les enfants se font donc?...

— Oh ! mon Dieu, comme les petits chiens, ni plus ni moins Est-ce que tu en es encore, à ton âge, à croire qu’on les trouve sous les choux?

— Dame! ma tante...

— -Pauvre sotte! fit-elle. Qui voudrait croire, en l'entendant, qu’elle est la fille d’un savant du plus grand mérite? Non, ma chère, il est temps que tu l’apprennes, les enfants ne se trouvent pas sous les choux. Les femmes les portent pendant neuf mois dans leur ventre. Elles les mettent au monde au risque de leur vie, en endurant d’épouvantables douleurs. Est-ce que tu n’as jamais rencontré, est- ce que tu n’as jamais entendu parler de femmes enceintes ?

— Mais si! ma tante.

— Eh bien, c’est cela. Tu y es.

— Tout à l’heure, repris-je, vous parliez de différences physiques. . .

— Sans doute. Si ces différences n’existaient pas, les enfants ne se feraient pas. L’espèce humaine disparaîtrait de la surface de ia terre.

— Le beau malheur! m’écriai-je.

d’une cocodette

— Dieu, que tu es sotte !

Ma pauvre tante était cruellement embarrassée, j'en suis certaine maintenant, d’avoir accepté la mission dont mon père l’avait chargée. Je la ramenai, sans penser à mal, à son point de départ.

— Que devrai-je donc faire, lui dis-je, dans cette première nuit si terrible?

— Ah! ma nièce, c’est abominable !

— Vous me faites frémir.

— Rassure-toi. Tout se passera bien. Seulement...

— Seulement ?

— Si tu ne veux passer pour une niaise, il faudra que tu ne te scandalises de rien.

— Je ne comprends pas.

— Voici ce qui arrivera : Selon l’usage, quand l’heure de te retirer aura sonné, ta mère viendra te déshabiller, te mettre au lit.

— Maman ?

• — Ta mère. C’est son devoir. Elle le remplira avec résignation et avec courage.

— Pauvre chère femme!

— Puis, continua ma tante, lorsque tu seras dans .on lit, bien attifée, toute fraîche et toute blanche, ton mari viendra frapper à la porte, et ta

Variante, ligne 11, apres bien; lire : cela se passe toujours très bien.

mère se retirera pour lui laisser la place libre.

— Pour quoi faire?

Ma tante n’avait jamais su ménager les mots.

Elle avait même, en certaines occasions, comme je l’ai dit, une crudité de langage qui aurait pu passer pour du cynisme. Elle me répondit aussitôt :

— Pour quoi faire? Pour qu’il couche avec toi, pardieu !

— C’est une horreur !

— -Je n’en disconviens pas, ma belle enfant, mais c’est Tusage.

— Est-ce que toutes les femmes?...

— Toutes, moi, ta mère, depuis que le monde existe, nous avons toutes passé par là. Ï1 faut que tu y passes à ton tour.

— Et si je ne veux pas ?

— Tu feras bien de le dire tout de suite, parce que, dans ce cas, il n’y aura pas de mariage.

— je comprends maintenant que maman n’ait point osé parler elle-même...

Ma tante Aurore n’était point sotte.

— Bien obligée! fît-elle.

— Et. . . si je consentais ?

— Voici. Quand ton mari sera déshabillé et couché dans ton lit, auprès de toi, il te prendra dans ses bras, et commencera à te caresser. C’est ici, par 'exemple, qu’il ne faudra pas faire la mijaurée.

■fc

d’une cocodette

— Je ne comprends pas.

— Je veux te dire que la plupart des hommes, ce jour-là, n’y vont pas par quatre chemins. Ils n'aiment pas qu’on leur fasse payer leur plaisir trop cher. Il faudra donc te soumettre passivement à tout ce que ton mari exigera de toi.

— Ne pourriez-vous me dire ce qu’il exigera?

— C’est bien difficile. L'homme, vois-tu bien, ma chérie, n’est pas du tout fait comme la femme. Il est le contraire de la femme.

-Que voulez-vous dire?

— Permets-moi de me servir d’une comparaison. Tu es intelligente. Tu comprendras,

— Ma chère tante, je vous en prie,, faites comme si je n’étais point intelligente.

— Eh bien ! l’homme est un sabre, la femme est le fourreau du sabre. Voilà tout ce que je puis te dire.

Variante, ligne 16, après intelligente ; lire :

Elle le fit, Sans chercher même à recourir au moindre artifice de langage, elle m’expliqua tout, t< physiologiquement, » aurait dit mon père, médicalement; appelant, selon son habitude, les choses par leur nom, et entrant dans de si intimes détails que je ne puis même pas songer à les reproduire.

L’effet le plus direct de la démarche de ma tante Aurore fut de me rendre maussade. Comme il arrive trop souvent, l'excellente femme me fit du mal en voulant me

— Je vous comprends de moins en moins. Si vous m’expliquiez d’une autre manière..,

— je te dis que l’homme est un sabre. Cela se voit d’ici, La femme..., tu sais peut-être bien comment tu es faite?

— Pas le moins du monde.

— Ma parole d’honneur, tu es trop niaise.

C’est décourageant.

je fis encore d’autres efforts pour obtenir des explications plus claires et plus précises de ma chère tante.

Mais la bonne femme était au bout de son éloquence. Il ne me fut jamais possible de la faire sortir de la comparaison. A toutes mes sollicitations, elle se contentait de répéter:

— L’homme est un sabre.

Heureusement, mes sœurs entrèrent dans la chambre et, à leur vue, ma tante se sauva.

Telle femme qui lirait ceci, se rappelant

servir. Depuis que je savais en quoi consiste le mariage, je l’avais pris en aversion. Pour un rien, maintenant, quoique la corbeille — et une splendide corbeille! — m'eût été envoyée, j’aurais essayé de rompre. Grâce à mon imagination, qui se plaît à exagérer toute chose, ma tristesse prit enfin de telles proportions que, le jour de mon mariage, où je m’étais si bien promis à moi-même d’être charmante pour tout le monde, après avoir été sur le point de répondre non à la question de M. le maire ...

d’une cocgdette

les diverses aventures que j’ai déjà racontées dans ces mémoires, me traiterait de niaise, comme ma tante, et me souffleterait volontiers.

Elle aurait tort. En toute chose, pour que je comprenne, il est indispensable de mettre les points sur les i. Je irai pas assez d’imagination pour suppléer aux lacunes qui se font quelquefois dans mon esprit. La position dans laquelle j’avais surpris ma mère et M. Gobert, mes petites débauches du couvent, la situation dans laquelle mon cousin s’était montré à moi dans le parc de Gaiardon, suffisaient largement pour me faire penser qu’il pouvait se passer de fort vilaines choses entre personnes de sexes différents et même du même sexe. Mais, de là à me faire comprendre ces choses dans tous leurs détails, comme un quart d’heure d’expérience les démontre, il y avait un abîme, et j e ne cherchais point à le combler par la pensée.

Je ne ressentais point d’amour pour mon fiancé. Je l’épousais parce qu’il fallait bien me décider à me marier, puisque toutes les femmes se marient. Il ne m’inspirait ni répulsion, ni attraction. J’en aurais épousé un autre, à sa place, sans en ressentir de chagrin. Mais les demi-confidences de ma tante suffisaient pour me faire appréhender vivement l’opération qu’on nomme <c la consommation du mariage ». J’y voyais, par avance, une

. Kl

nouvelle contrariété, de nouveaux tourments, ,

J’en étais curieuse, cependant.

Toutes ces causes me rendirent un peu maussade le jour de mon mariage, et je ne pus m’empêcher de fondre en larmes quand le marquis et moi nous nous agenouillâmes au pied de l'autel.

Comment ma mère se comporte avec son futur gendre, — Hypocrisie du marquis de B*** 5 . — Un dîner de gala. — - Ma première nuit de noces.— C'est mon mari qui me sert de femme de chambre, — Furieuse appréhension. — Les fantaisies de mon mari. — Il paraît que je suis très belle. — Voilà l'instant 1 ce que j'éprouve n est pas gai.

e jour même où ma tante était enfermée avec moi, à ce que j’appris beaucoup plus tard, le marquis de B *** vint trouver ma mère, et ils eurent ensemble une longue conversation à mon sujet.

« — Chère Madame, dit le marquis, maintenant que je vais avoir l’honneur d etre votre gendre, permettez-moi de vous adresser une prière. Le motif qui m’inspire cette jdémarche vous 'semblera

bizarre peut-être, mais, croyez-le, il est dicté par un bon sentiment. J’ai toujours été d’opinion qu’il y avait peu de convenance dans certain usage traditionnel qui termine les cérémonies et les réjouissances à l’occasion du mariage.

Personne n’ose s’affranchir. C’est un tort, car cet usage blesse la décence et n’est propre qu’à inspirer un sentiment de répulsion pour son époux à la nouvelle mariée, je veux parler de cette habitude où l’on est de faire mettre au lit, le premier soir de ses noces, la jeune femme pour y attendre, elle qui est, ou qui est censée être absolument innocente, que son mari vienne s’étendre à ses côtés.

Je ne suis peut-être qu’un esprit bien paradoxal, mais il me semble qu’il y aurait plus de convenance, plus de charme, pour les jeunes mariés, plus de poésie même, à ce qu’ils se retirassent chez eux, ce soir-là, sans être accompagnés par personne, le mari se chargeant, en cette occasion, de mettre au lit sa jeune femme, lui servant de femme de chambre, bénéficiant de la situation, non comme d’un droit, mais comme d’une faveur qu’il lui faudrait solliciter, qu’on serait libre de lui refuser . Vous qui poussez si loin la délicatesse en toute chose, pensez-vous comme moi, chère Madame ?

je serais bien heureux s’il en était ainsi. Alors, je vous prierais, vous abstenant de suivre l’usage

dont je parle, de vouloir bien m’aider à gagner le cœur de votre fille* La première impression que fait un ma.ri sur sa femme peut avoir les plus graves conséquences dans tout le cours de leur commune existence. Je voudrais ne produire que de bonnes impressions sur l’esprit d’ Aimée. Il me serait

très doux de ne devoir son cœur et sa personne qu’à elle-même.

Il dépend de vous seule de me faire obtenir ce résultat, »

Il y avait une prodigieuse habileté dans la démarche que mon futur mari fit auprès de ma mère. Il était impossible de faire entendre à la digne femme des paroles mieux imaginées pour flatter son inclination et pour lui plaire. Elle fut parfaitement dupe de l'hypocrisie du marquis de B ***. Elle lui promit de suivre une conduite conforme à ses désirs, et le félicita de ses sentiments de délicatesse. Je n’allais pas tarder à apprendre que ces beaux sentiments étaient tout simplement le fait d’un voluptueux, cherchant à assaisonner ses plaisirs.

Je ne m’étendrai pas sur les différents incidents de la cérémonie de mon mariage. Une affluence énorme se pressait à l’église Saint-Thomas d’Aquin, que ma mère avait choisie à mon intention comme étant l’église le plus à la mode. Ma mère était charmante, comme toujours. Elle avait daigné s’occuper elle-même des plus petits détails

SOUVKNÏRS

de ma toilette. Aussi mon succès fut-il complet. Mon mari était radieux. .Comme il s’agenouillait auprès de moi, il me dit à l’oreille qu’il me trouvait « éblouissamment belle ». Le fait est que je ne crois pas qu’on ait vu à Paris, même à Saint-Thomas d’Aquin, dans ces derniers temps, beaucoup de mariées qui, sortant de l’église au bras de leur époux, aient fait à ce dernier autant d’honneur. J’étais contente de moi.

Je me sentais pleine de vie, de force, de grâce, de beauté... Il est juste d’ajouter que je ne ressentais pas d'amour pour mon mari. Mais l’inexprimable caractère de grandeur et de poésie de cette belle journée m’avait saisie. Ces toilettes, ces fleurs, cet air de fête, les parfums de l’encens, les sons de l’orgue, les voix des choristes, et, dans le chœur, autour de nous, cette foule choisie et recueillie, tous nos parents, tous nos amis; puis, au dehors, ce mouvement de voitures, tout ce monde qui fixait sur nous des regards avides.... Jetais comme sur la scène d’un grand théâtre, j’aspirais le bonheur de me sentir vivre par tous les pores et de toutes mes forces.

Si j’avais su, hélas

Après la fin de la cérémonie* lorsque nous

Variante, ligne g, apres moi ; lire : Oubliant les peu rassurantes confidences de ma tante Aurore, j’étais devenue contente de moi,..

rentrâmes chez mon père, je trouvai dans ïe vestibule un vieux domestique qui m’avait vue naître et me guettait, depuis le matin, pour me faire ses compliments. Ce fut lui le premier qui m’appela « Madame », Ce nom me fit tant de plaisir à entendre que je lui donnai cinq cents francs.

Le même jour, il y eut dîner de gala chez mon père. Mes gamines de sœurs, poussées par mes frères, s’amusaient à empiler de grosses truffes sur l’assiette de mon mari. Ma mère, qui, gracieusement, m’avait laissé à table la place d'honneur, en face de mon père, grondait mes sœurs, disant que mon mari se rendrait malade, et mon père riait, baissant le nez vers son assiette, sans doute charmé des jolis souvenirs qu’une telle journée lui rappelait. Je fus traitée en reine par tout le monde. Le soir, nos amis les plus intimes vinrent nous tenir compagnie. Enfin, à onze heures sonnant, mon mari, après avoir échangé quelques signes avec ma mère, se leva et m’offrit le bras. Nous sortîmes. On chuchotait dans le salon, on se poussait le coude en nous regardant. J’avais conservé toute la journée ma toilette de mariée, sauf le voile. Quand nous fûmes dans le vestibule, mon mari me plaça un long manteau sur les épaules. Notre voiture nous attendait au

Variante, ligne 6, au lieu de cinq; lire : deux.

bas du perron. Ma mère m’avait tendrement serrée sur son cœur quand nous étions encore au haut de l'escalier.

De la rue Mazarine, où demeuraient mes parents, à la rue Saint-Dominique, où était situé rhôtel de mon mari, il n’y a pas une longue course.

Pendant tout le trajet, mon mari ne cessa de presser mes bras et mes mains contre son cœur, promettant de me rendre heureuse, et jurant qu’il était « le plus heureux des hommes ». Nous arrivâmes enfin. Dans tout rhôtel, il n’y avait d’éveillés que le portier et un valet de pied. Ce dernier nous ouvrit la porte du vestibule, et mon mari lui commanda de se retirer, après que nous serions montés, et qu’il aurait éteint le gaz dans l'escalier. Pendant que nous montions, mon mari entourait ma taille de son bras et me soutenait affectueusement, comme s’il eût voulu m’aider à marcher plus vite.

Quand nous fûmes au premier étage, où se trouvaient nos appartements privés, il me fit entrer dans un très élégant boudoir, puis il me demanda d’un ton câlin si je voulais bien lui permettre de « me déshabiller. »

Je le remerciai, l’assurant que j'avais l’habitude de me déshabiller moi -même, ce qui était vrai. Alors, il se retira dans la chambre à coucher, après m’avoir indiqué la p‘orte de mon cabinet de

d'une cocodette

toilette. Tout cela était un peu froid et semblera étrange peut-être. Mais alors, je n’y pensai pas. J’étais toute à l’étonnement, et dans une furieuse appréhension de ma première nuit de noces. Un quart d’heure plus tard, ayant changé mon costume de mariée contre une jolie robe de chambre choisie par ma mère, je crus qu’il était temps cValler retrouver mon mari. Je le surpris assis devant le feu, dans la chambre à coucher, en veste de matin et en pantoufles. Il buvait une tasse de thé. Deux grosses lampes éclairaient fortement la chambre. Il se leva en m’apercevant, vint au-devant de moi, prit de mes mains la couronne et le bouquet de fleurs d’oranger que j’avais portés toute la journée et que je lui offrais ingénument comme un gage de l’avenir. Quand il les eut serrés dans un chiffonnier, il s’en revint à moi, qui l’attendais auprès du feu avec une anxiété facile à comprendre, me saisit dans ses bras, m’embrassa longuement et voluptueusement, en me disant qu’il m’adorait. J’éprouvais une émotion intraduisible. Quoique mon mari n’occupât encore qu’une bien petite place dans mon cœur, et malgré les recommandations de ma tante Aurore, pour le moment je ne me regardais pas encore tout à fait comme une victime. J’avais peur de je ne sais quoi, j’appréhendais un

Variante, ligne îC, au lieu de l'avenir; lire : souvenir.

inconnu terrible. Les caresses de mon mari ne me causaient pas de répulsion, mais j’étais obligée de faire les plus grands efforts pour me soumettre avec résignation à ses désirs.

Ses désirs, cependant, me semblaient parfois bien étranges. Il m’avait fait asseoir sur un canapé, et, se plaçant à deux genoux par terre, devant moi, il avait enlevé mes souliers de satin blanc, puis mes bas, et baisant mes pieds nus avec une avidité singulière, en s’extasiant sur leur beauté. Me souvenant à temps des conseils de ma tante, je le laissai faire, sans mot dire. J’avais peut-être l’air bien sot; mais la situation était si nouvelle pour moi, et j’éprouvais une

Variante, ligne 8, dp res il ; lire : me tenait les discours les plus passionnes. Pour mon malheur, mon pied, « mon double pied », comme il disait, si finement chaussé, dépassait le bord de ma robe. Il s’en aperçut tout à coup. Le saisir dans ses mains, me demander assez lestement la permission de le baiser, furent 1 affaire d'une seconde. Puis, sans attendre cette permission, il se mit à me déchausser. Il avait enlevé mon soulier. Je ne pus nr empêcher de pâlir en sentant ses deux mains monter le long de ma jambe pour dégrafer ma jarretière. Quand la jarretière fut tombée, il se mit à tirer le bas qui résistait un peu, ayant été imprimé sur mon pied, avec ses broderies, par la pression du soulier. Enfin le bas tut enlevé. Alors il se jeta sur mon pied nu et le balsa à plusieurs reprises avec une avidité qui faisait peur. On aurait dit qu’il voulait le manger.

d’une cocodette

telle peur, une peur instinctive, irréfléchie, que j’étais incapable de desserrer les lèvres. Je remarquai que le lit était découvert, et qu’il y avait, sur le traversin, deux oreillers l’un auprès de l’autre.

Cependant mon mari m’avait priée de vouloir bien me tenir debout. En un clin d'œil, quand je fus sur mes pieds, il m’enleva ma robe de chambre, je me trouvai donc en chemise devant lui, et, je l’avoue, je me sentais toute honteuse. Quelle accablante position pour une femme qui était encore une jeune fille! Le souvenir des aventures qui m’étaient antérieurement arrivées,

et qui me revenaient alors à l’esprit, n’atténuait en rien l'inexprimable sentiment de gêne que je ressentais. J avais beau me sermonner intérieurement, me gronder, rien n’y faisait, J étais en chemise, nu-pieds. Un homme me regardait.

Cela suffisait.

Je sais bien aujourd’hui que toutes les femmes, dans tous les temps et dans tous les pays du monde, ont passé par là et n’en sont pas mortes. La plupait d entre elles, même, à ce que je crois, n ont pas ciu devoir faire autant de façons que moi, ne trouvant pas la chose si extraordinaire et si pénible. Encore une fois, cela ne fait rien. Le monde entier dut-il me traiter de sotte, je ne me lasserai jamais de répéter que j’endurai un supplice sans nom quand je me vis ainsi en che- 1

mise devant un homme. Et si jusqu’à présent aucune femme, à ma connaissance du moins, n’a eu l’idée de décrire les sensations et les émotions de sa première nuit de noces, je ne vois pas pour' quoi je n’aurais pas de la franchise et du courage pour tout mon sexe. Les choses les plus vulgaires, celles qui se passent chaque jour, qui cependant, par suite de je ne sais quelle convention universelle et ridicule, demeurent éternellement inédites, m’ont toujours paru être pleines du plus grand intérêt.

Lorsque je me trouvai dans le costume que j’ai dit,— je ferais sans doute mieux de dire « absence de costume, » — mon mari, dont les yeux étincelaient, recommença à me caresser et à passer en revue ce qu’il appelait galamment « toutes mes beautés ». Il découvrait ma gorge, s'extasiait, la baisait; et puis, il me tenait des discours passionnés, promettant de me faire, dès le lendemain, tous les petits cadeaux qui pourraient me causer le plus de plaisir, si je voulais continuer à être bien gentille et me soumettre à toutes 'es fantaisies qui lui passeraient par la tête. Moi, je lui répondais ingénument que j’avais froid et me sentais mal à mon aise, n’étant point encore habituée à de semblables fantaisies, ne soupçonnant même pas qu’elles pussent venir à l’esprit des gens raisonnables. Là-dessus, le voilà qui recommence à me caresser et à m’em-

— '■il —

/Oj

JL

it f

d’une cocodette

ioi

brasser, m’empêchant de parler et disant constamment: — Tais-toi. Ta soumission, quelque froide qu’elle soit, est un million de fois plus précieuse pour moi que tes paroles.

Tout à coup, comme si le dernier voile qui me restait, en me couvrant mal, l’eût impatienté, il me l’enleva, et me voilà complètement nue devant lui. Le souvenir des recommandations de ma tante aidant, je m’efforçai, avec une candeur qui aurait pu sembler touchante à tout autre que le

marquis de B***, de ne pas paraître niaise. Mais je me sentais littéralement mourir de honte. Il faut se rappeler que, depuis que j étais nubile, âme qui vive, y compris ma mère, ne m’avait vue une seule fois dans un tel état. Je ne manquais jamais d’éloigner ma femme de chambre quand je voulais sortir de mon bain. Et quoique, au couvent, comme je l’ai dit, emportée par l’exemple et par une surprise des sens, j’eusse pu laisser la petite Carmen se livrer à un coupable attentat sur ma personne, quoique, pour m’aider à subir avec résignation le désagrément de ma situation présente, je ne cessasse de me répéter que l'homme qui me contemplait dans ma nudité était mon mari, je souffrais, j’endurais un réel martyre.

Ce n’était même pas ma conscience, c’était ma chair tout entière qui frissonnait et se révoltait de se sentir ainsi sous les yeux d’un homme,

Comme je me débattais, mon peigne tomba ; et mes cheveux noirs se déroulèrent dans toute leur longueur, c’est-à-dire jusqu a mi-jambes.

Alors, ce ne fut plus de l’admiration, mais de l’extase. Il fallait que je fusse, en réalité, admirablement belle.

jamais je n’aurais cru que pouvait aller aussi >

loin le ravissement chez un homme, surtout à l’occasion d’une femme nue. Celui-ci ne cessait de s’exclamer. On aurait dit qu’il ne pouvait goûter aucun plaisir, s’il ne l’assaisonnait du plaisir de parler.

.1 me disait que j étais la plusbelle des femmes, que jamais il n’avait vu de femme qui pût m’être comparée, que je possédais toutes les beautés qui lui plaisaient le plus, qu’il préférait; à l’entendre,

« mes bras, mes jambes, mes pieds, étaient autant de merveilles. » Et puis, il s’écriait, en tournant autour de moi:

— Dieu, que tu es grande! Dieu, que tu es mince! Comme tes formes sont élégantes et £

sveltes ! Tu me semblés plus grande encore !

Après cela, il me faisait tourner tantôt d’un côté, et tantôt d’un autre, lever les bras en l’air et me renverser en arrière ; et puis, il ne cessait de répéter que ce qu’il y avait de plus beau en

Variante, ligne 10, au lieu de s’exclamer; lire ; se

récrier.

d’une cocodette 103

moi, de plus délicieux, c’était le contraste formé par une peau si fine, si blanche, et mes cheveux noirs, alors tombant derrière moi comme un manteau, et qui faisaient ressortir toutes mes formes.

Une femme qui aurait eu de l’amour pour son mari se serait estimée heureuse, aurait été touchée, peut-être. Moi, je l’avoue avec la plus entière candeur, au risque de passer pour méchante et de me faire détester par tous les hommes, malgré les compliments qu’elle me valait, cette exhibition m’assommait. Tantôt, il me prenait de folles envies de rassembler mes vêtements épars et de me sauver loin, si loin que mon mari ne pût jamais me rattraper. Tantôt, saisie par le côté grotesque de la situation, j’étais forcée de me tenir les côtes pour ne pas éclater de rire.

— Ma tante ne m’avait pas parlé de cet examen, me disais-je. Est-ce que toutes les femmes ont subi cette désagréable inspection?

Il est à croire que, bien involontairement, je

laissai percer quelque chose de ma mauvaise

humeur, car mon mari me parut soudain cha- - ™ -

Variante, ligne 6 , avant une femme; lire : une autre femme.

Variante, ligne 20, apres disais-je; lire ; est-ce que les choses se passent toujours ainsi la première nuit qui suit le mariage?

griné. Cependant, comme chez lui les impressions étaient toujours passagères, il sauta sur ses pieds, me saisit dans ses bras, m’enleva de terre comme une plume, et, sans meme me laisser le temps de me reconnaître, il me porta dans mon lit et m’y coucha,

A partir de ce moment, il ne se passa plus rien que d’ordinaire. En deux minutes, mon mari eut enlevé ses vêtements et s’étendit à mon côté. Ï1 me serrait entre ses bras, m’étouffait de baisers.

— Voilà l’instant! me disais-je, avec une enfantine terreur. Oh ! ma tante, que n’es-tu là pour me donner du courage !

Je ne sais pas, et ne me soucie même pas de savoir comment les autres femmes se sont tirées d’affaire en cette désenchantante circonstance.

Pour moi, dans mon innocence relative, je la trouvai si bestiale, si douloureuse que je me crus victime d’un abominable attentat. Il me semblait, dans ma naïveté, et il m’avait toujours semblé que le mariage était, avant tout, une chose sainte. Je me disais que mon mari aurait dû me respecter, me traiter comme la compagne de sa vie, et non comme le mâle, chez les animaux, traite sa femelle.

— Qu’est-ce que vous faites? qu’est-ce que vous faites donc? Vous me faites un mal affreux. Vous êtes un sauvage, disais-je à mon mari, en me débattant convulsivement pour échapper à

d’une cocodette

son étreinte et me soustraire à sa violence.

Je ne ressentis pas la plus fugitive sensation voluptueuse. Rien que de la douleur.

J’ai oublié ce que mon mari me répondait.

Je crois qu’il me disait qu’on se mariait pour avoir des enfants, et autres banalités auxquelles il ne croyait meme pas. Je ne l'écoutais guère. J’étais entièrement absorbée par la chose ellemême. Je ne sais pas si je suis plus douillette, si je suis constituée autrement que le commun des femmes. Cela n’est pas probable. Ce que je sais très bien, c’est que je subissais une sorte de supplice des plus désagréables.

C était l’atroce et harcelante sensation d'un fer rouge mille fois enfoncé à coups précipités jusqu’au plus vif de mes entrailles.

Une sueur glacée baignait mon front. Je croyais que j’allais mourir.

C’est pour le coup que je fus à même d’apprécier la justesse de la comparaison de ma tante ; « L’homme est un sabre, » « Grand Dieu ! quel sabre ! » me disais-je.

Encore une fois, je le sais bien, toutes ces choses sont des plus naturelles et des plus vulgaires. « Naturelles, comme toutes les fonctions de la vie, aurait dit mon père, comme le

Variante, ligne i3 ,au lieu de des plus; lire : horriblement,

sont naître et mourir ». Toutes les femmes ont subi ces épreuves. Je le sais bien. Et, après la première expérimentation, quelquesunes, le plus grand nombre même, ne s’en plaignent pas.

La preuve en est qu'elles y retournent.

S’il n’y avait que cela, même avec la plus i

entière bonne foi qui me les inspire dans ces mémoires, les lecteurs superficiels pourraient regretter le temps employé à les lire. Pour moi, je ne sais rien au monde de plus saisissant et de plus poignant que ces choses banales doci- ,

lement subies par chacun de nous et dont nul ne s’est jamais avisé de faire l’analyse. C’est là ma seule excuse pour avoir eu l'idée de relater tant de détails intimes.

Je finirai ce chapitre par un dernier mot.

Quand mon tendre époux s’endormit après six assauts successifs, je me trouvai tout ensanglantée.

SOMMAIRE

^lon mari est plein d’expansion. — Pour quels motifs il m’épousa- — Histoire d’une homme amoureux de toutes les femmes- — Gu mène la recherche de l’idéal* — Système de philosophie renouvelé de La Bruyère. !— Mon mari devient incommode* — Je suis une machine à plaisir-

st-ce donc là le mariage! me disais-je le lendemain en m’éveillant. Comment les femmes s’y soumettentelles ?

J’éprouvais une telle honte que je n’osa sortir ni recevoir personne pendant quinze jours. Les figures même des domestiques qui me servaient m’étaient odieuses. Il me semblait toujours que chacun pouvait voir sur mon visage

io8

tout ce que j’avais laissé faire et fait dans cette abominable nuit.

Il est vrai que au bout de quelques jours, l’absence de douleurs nouvelles et la nécessité aidant, je finis par m’habituer a ma situation de femme. Mon mari se faisait de plus en plus tendre.

Il mettait un peu plus d’intelligence et d’humanité, une sorte de bonté, dans ses transports. Néanmoins, il y avait, dans toute sa manière d'être et dans ses paroles, certaines choses qui me paraissaient de plus en plus singulières. Ce fut lui-même qui se chargea de me les expliquer,

Il avait une qualité qui, en certaines occasions pouvait passer pour un grand défaut; je veux dire qu’il était extrêmement expansif et communicatif. Il ne lui suffisait jamais de goûter un plaisir. Pour que ce plaisir fût complet, il fallait à toute force qu’il en parlât. Pendant les longues journées qui suivirent notre mariage et que nous passâmes en tête-à-tête, ne sortant que de loin en loin, et toujours ensemble, en voiture fermée, pour aller faire un tour dans les recoins les pius déserts du Bois de Boulogne, il crut devoir me confier, afin de se distraire lui- même, les motifs q ui l’avaient déterminé à m’épouser.

— Voyez-vous, me clit-il un jour, il ne faut pas que vous vous imaginiez avoir pour époux un

d’une COCODETTE 109

homme vulgaire. Je ne ressemble à qui que ce soitj et, quand je serai mort, on ne verra plus ici-bas d’original de mon espèce. Vous allez en juger. Dans toute mon existence, je n’ai jamais eu qu’une passion, passion ardente, indomptable ; celle des femmes, ou plutôt « de la femme ».

Cette passion ne s’est pas éteinte en moi avec la fougue de la jeunesse; au contraire. La maturité de l’âge n’a fait que la rendre plus vive. C’est pour la satisfaire en toute sécurité que je me suis donné le luxe de vous épouser. Après avoir longtemps expérimenté la possession des femmes qui passent pour les plus belles, fatigué de ne pouvoir jamais parvenir à en rencontrer une qui approchât de la perfection, ou, tout au moins, qui satisfît mon goût, je finis par tomber dans un profond découragement.

Et il y avait un peu de quoi. Les femmes qui voulurent bien se donner à moi ne manquaient ni de charme, ni de beauté ; mais chacune d’entre elles péchait par quelque côté contre mon désir. Lune était blonde, j’aime les brunes ; une autre était petite, ou de taille moyenne, et je préféré les grandes temmes; une* autre encore, quoique jolie, avait les pieds mal faits, ou elle

Variante, ligne 1, au Heu de qui que ce soit; lire : âme qui vive.

Variante, ligne 2, au lieu de verra; lire : reverra.

IIO

était un peu replète, ou bien elle avait les yeux bleus, et je ne puis me passionner que pour les pieds élégants, un peu allongés, les tailles élancées et les yeux noirs. De guerre lasse, je finis par me trouver complètement absurde de faire des simagrées et des coquetteries avec une passion aussi tenace, et, ne pouvant prendre sur moi de l’étouffer, je lui donnai toute carrière. En un mot, je me mis résolument, désespérément à aimer

toutesles femmes Vous frémissez, ma chère.

Peut-être me croyez-vous devenu fou. Je vous donne ma parole d’honneur que je jouis du bon sens le plus absolu, et je vais vous le prouver, en raisonnant sur ma passion comme les hommes les plus intelligents et les plus froids ne seraient peut-être pas capables de le faire. Oui, je me suis mis à aimer toutes les femmes, toutes sans exception, sauf cependant celles qui étaient vieilles et laides. Pendant plus de vingt ans, il me suffit qu’une femme rencontrée par hasard, dans le monde, au théâtre, dans quelque magasin, même dans la rue, fût douée d’une certaine grâce, d’un certain charme, eût quelque chose d’attractif, un rien, le plus souvent, pour que l’idée me vînt de lui rendre des soins. L’une me plaisait pour ses yeux, une autre pour ses cheveux, ou pour ses mains. L’une m’attirait encore par son sourire, parfois un minime détail de son costume.

J’en aimai quelques-unes à cause de leurs

D UNE CO CODETTE

dents blanches, ou de leur parler musical, et quelques-unes aussi pour leurs défauts. Mais pouvez-vous vous figurer un pareil supplice ?

La chose, quand je me trouvais dans la rue, allait jusqu’à l’obsession.

Il suffisait qu’une jupe passât à portée de ma vue pour me faire tourner la tête, j’en maigrissais ; j’étais réellement malheureux, car vous comprenez bien que, malgré ma fortune, mon nom, m’adressant à toutes les femmes, de toutes les conditions possibles, depuis les femmes et filles de princes jusqu’aux servantes, je devais rencontrer moins de complaisantes que de cruelles. D’ailleurs, si les désirs de l’homme sont infinis, ses forces sont malheureusement limitées, et je craignais toujours de rencontrer en moimême le pire des obstacles. Cette crainte, grâce à Dieu et à ma constitution robuste, se trouva toujours mal fondée. Mais je n’en fus pas plus heureux.

Le monde, s’il le connaissait, serait sans pitié pour un supplice de cette espèce. Il en est peu, pourtant, de plus douloureux. On est perpétuellement aux prises avec l’impossible. A qui se confier? Nul ne voudrait vous croire, personne ne vous comprendrait. Et cependant, c’est une chose adorablement amusante que le changement, — pour ceux qui l'aiment. — Moi, je ne l’aimais pas; du moins, je lui préférais un certain type,

qui n’existait que dans mon imagination et dont je vous parierai tout à l’heure. Il y a un proverbe qui dit: Faute de grives, on mange des merles. Quand j’eus atteint l’âge de quarante ans je pensai qu’il était grand temps de croquer au moins une grive. N’en pouvant rencontrer nulle part une seule qui me convînt parfaitement, qui n’eût aucun défaut, selon mon goût, je m’avisai d’en créer une dans mon esprit, et celle-là fut naturellement douée de toutes les perfections. Pour me faire mieux comprendre, je vous dirai que je me formai un idéal de grâce, de charme, de beauté. :e le comblai des plus doux attraits, je n’oubliai aucune des séductions qui pouvaient le rendre parfait.

Puis, quand cette merveille idéale fut créée dans mon imagination, et bien complète, je me complus à vivre avec elle, à la caresser, me promettant, si jamais j’avais le bonheur de rencontrer, dans n’importe quelle condition, une femme qui ressemblât à cet idéal, de lui offrir mon nom, ma fortune, ma vie, pour l'unique satisfaction de la posséder.

je cherchai dans toute l’Europe, avec la plus grande patience. Je ne trouvai pas. Cela dura longtemps. Il est vrai que j’étais excessivement

Variante, ligne 26, au- lieu de excessivement ; lire : atrocement, ' ? >■

DUNE COCODETTE 113

difficile. Je ne voulais pas qu’entre mon idéal et la réalité, il s’en fallût du plus minime détail. Je croyais rencontrer une femme qui devait faire le bonheur de ma vie parmi ces charmantes filles sur lesquelles il est facile de se livrer aux investigations les plus minutieuses, moyennant une rémunération suffisante. Mais point.

Je ne trouvai que de lointains équivalents.

J 'étais profondément perplexe, quand un jour, dans un bal, sans meme savoir qui vous étiez, je vous vis entrer. Je vous reconnus tout de suite. C’était la fille de mon rêve, et c’était vous. Mais vous, jeune fille, appartenant au monde, bien élevée, bien née. Comment faire pour acquérir la certitude que vous ressembliez de tous points à mon idéal? Quel moyen employer pour le vérifier? Il n y en avait d autre que celui de vous épouser . Mais si, une fois le mariage conclu, alors que 1 examen étaitpermis, facile même, j’allais m’apercevoii qu il s en fallait de peu ou de beaucoup, la quantité importait peu, que vous ne fussiez la léalisation de ma chimère! Je me sentais si malheuieux que je voulus en courir la chance, quitte a me faire sauter la cervelle, si, par malheur, je m étais tiompe ! Il est vrai que ce que je connaissais de votre personne, ce que vous en laissiez voir à tout le monde, faisait prévoir les plus dou-

^ muante, ligne 12, au lieu de fille ; lire : femme.

ces choses à. celui qui serait assez heureux pour admirer ce que vous cachez. Et maintenant, ma chère Aimée, je puis vous le dire avec autant d’orgueil que de bonheur: Vous égalez, vous dépassez même mon rêve, en charmes, en attraits, en grâce. Tout en vous est parfait, complet.

C’est à ne pas le croire, tout en vous est conforme au modèle que j'avais créé.

je vous en supplie à mains jointes, ne me prenez pas pour un fou, ni même pour un maniaque. Je conviens que ma confession peut passer pour singulière; mais je jouis de tout mon bon sens.

j’éprouve un plaisir infini à vous la faire. Vous allez juger maintenant si j’ai sujet de remercier Dieu. Une femme, pour être belle, selon mon goût, ne sera jamais de trop grande taille, et je ne pense pas qu’on puisse voir, à Paris et nulle autre part, de femme aussi grande que vous. J’ai toujours éprouvé une sorte de répulsion instinctive pour les femmes « aux belles chairs. » je place la beauté dans la distinction, l’élégance, la sveltesse des formes. En pourrait-on trouver de plus élégantes que les vôtres ? J’aime les épaules étroites,

Variante, ligne 2, au Heu de cachez; lire : en cachiez. — * ligne 12, au lieu de mais je jouis de tout

mon bon sens ; tire : mais elle n’est qu’un excès de sincérité.

Variante, ligne a3, au lieu de formes; lire i femmes.

d’une cocodette

les corsages accusés, virginalement modelés, les hanches modestes. Vous avez tout ceia, ma chère ! Parlerai -je de cette profusion de cheveux noirs qui vous descendent jusqu’aux jarrets, de vos yeux noirs remplis de flammes? Sans en avoir rien vu encore, j’en raffolais î Tout enfin, votre peau blanche, si rose et si fine, vos dents, vos oreilles mignonnes, vos belles mains, vos pieds délicieux, tout, oui tout, jusqu’à votre démarche provocante, votre voix mélodieusement timbrée,

vous avez tout réalisé.

Mon mari dit encore une foule d’autres choses si élogieuses, qu’un sentiment de modestie m’empêche de les relater.

Et, au surplus, je n’oserais affirmer que j’ai transcrit précédemment ses paroles textuelles. J’en garantis le sens et l’esprit. C’est tout ce que je puis faire. Et si je me suis décidée à consigner ici le singulier exposé de principes que mon mari crut devoir me faire quelques jours seulement après notre mariage, c’est uniquement par cette raison que son caractère s’y peint tout entier.

Le jour où il me fit la bizarre confession dont

Variante, ligne i, au lieu de accusés; lire : peu accusés.

Variante, ligne 9, après délicieux; lire ! vos jambes de fée.

Variante, ligne 10, apres provocante ; lire : votre tneneo.

Il6

ma mémoire ne m’a permis de citer que les parties les plus saillantes, nous nous promenions à pied dans l’une des avenues les plus solitaires du Bois de Boulogne. Je ne répondais rien, étant un peu surprise de ce que j’entendais. Tout autre aurait été découragé par mon silence. Lui, point, ce silence fut pris par lui comme une invitation amicale à continuer de m’ouvrir son cœur. Il reprît donc :

— Vous pouvez objecter à ce que je vous ai fait connaître de moi-même que la beauté d’une femme^ sa personne matérielle, tout en étant et devant être considérée comme une chose très importante par l’homme qui l’aime, ne constitue cependant pas toute la femme. Chaque femme, en effet, a un certain esprit, un certain caractère, un cœur, des idées qui lui appartiennent, des goûts particuliers, quelquefois des talents et souvent des manies. Pour que l’homme qui l’aime soit heureux avec elle, il est indispensable qu’il existe une certaine conformité entre leurs goûts réciproques; il faut aussi que leurs caractères sympathisent, qu’ils aient quelques idées communes, et qu’ils poursuivent le même but dans

Variante, ligne 3, au lieu de l’une des avenues; lira l\m des sentiers.

Variante, ligne 3, après solitaires; lire : des environs du pré Catelan.

la vie. )ci f ma chère, je vais probablement vous étonner. En matière d’amour, je suis de l’opinion d’un écrivain de grand mérite que vous devez connaître au moins de nom: je veux parler de La Bruyère. « Il faut juger les femmes, dit-il, depuis la chaussure jusqu’à la coiffure exclusivement, à peu près comme on mesure le poisson entre la queue et la tête. » Cela veut dire en langage vulgaire que, lorsqu’on est un homme de bon sens, on ne doit attendre des femmes ni cœur, ni esprit, ni caractère, ni bonté, ni intelligence, ni bons procédés, ni raison, qu'on n’est en droit d’exiger d’elles que la beauté.

Et, en effet, quand la beauté d’une femme vous est sympathique, elle vous rapporte toujours assez de plaisirs. Ne serait-on pas fou de demander de l’esprit à une rose; d’exiger qu’une pêche, ou tout autre beau fruit, eût de la raison; d’attendre du cœur d’un flacon de bon vin? Non. Pourvu que la pêcheaittoutes les qualités d’un excellent fruit, que la chair en soit savoureuse et parfumée ; pourvu que l’odeur de la rose flatte notre odorat, que sa vue réjouisse nos yeux; pourvu enfin que le vin soit suffisamment excitant, agréable à notre palais, nous n’avons pas l’idée de leur demander autre chose. Chacun de ces objets nous a-t-il procuré un moment de plaisir, malheureusement trop fugitif, nous sommes satisfaits.

Il en est, il doit en être de même de la femme.

Comme la pêche, le vin, la rose, elle a été créée pour flatter nos sens. La nature n’a rien inventé de plus beau, de plus réellement délicieux que notre compagne, lorsque toutefois elle est belle, complaisante, et veut bien se laisser aimer. Cependant, comme il y a toujours dans la vie un inconvénient attaché à une satisfaction, un danger qui accompagne une joie, un supplice qui fait expier un moment de plaisir, la nature a donné à la femme un certain caractère, de certaines idées, de certains goûts dans l’unique but de faire expier à l’homme l’excès de jouissance de toute sorte que la femme lui procure. Si la nature, ayant doué la femme comme elle l’est physiquement, lui avait donné, en plus, du cœur, de l’esprit et du bon sens, la femme aurait trop de puissance.

La sottise et la passion de l’homme aidant, la femme finirait par pouvoir modifier le monde. D’après tout ce que je viens de vous dire, reprit mon mari, je ne me crois en droit d’attendre de vous, ma chère, aucune des vertus et des qualités qui ne sont pas le fait de votre sexe. Je serai bon pour vous, je vous ferai du bien, vous me récompenserez en me faisant du mal, je m’y attends, je vous serai fidèle ; si vous me trompez, j’en souffrirai peut-être, mais je n’en serai pas surpris. La seule chose que je vous demande, que j’exige de vous, c’est que vous respectiez toujours votre beauté, c’est que vous suiviez aveuglément les

d’une cocodette

conseils que je vous donnerai pour la conserver.

Tel était l’espèce de fou philosophique, et tant soit peu naïf, que mon étoile 111’avait donné pour mari. Je dois lui rendre la justice de convenir que sa folie était douce, et qu’il s’ingéniait constamment à me rendre l’existence agréable et facile. Il me laissait la plus entière liberté de tout ranger et déranger dans la maison, de recevoir qui je voulais, d’aller et de venir à ma guise. Il était généreux, parfois même prodigue, et se plaisait à me faire de jolis cadeaux. Je m’attachais à lui insensiblement, autant par reconnaissance que par habitude.

— Vous pensez, lui disais-je un jour, que les femmes sont toutes sans cœur. Je vous assure que vous avez tort, au moins en ce qui me concerne. La preuve en est que je ferai toujours mon possible pour vous rendre heureux.

— Je ne dis point que les femmes n’ont pas de cœur, répondit-il, mais seulement qu’il n’est point nécessaire qu’elles en aient. Je ne vous demande pas de m’aimer; ce serait inutile. Je n’exige de vous que de la soumission à mes idées.

Malheureusement, comme il arrive presque toujours, c’était précisément ce qu’il me demandait que je ne pouvais prendre sur moi de lui accorder. J’ai toujours été chatouilleuse ; et il passait son temps, dans mon cabinet de toilette, gravement occupé à me déshabiller, m’examiner,

des pieds à la tête, me toucher et me caresser. Je ne pouvais ni me vêtir, ni me dévêtir, ni prendre un bain, ni me mettre au lit, ni en sortir, ni même procéder à mes ablutions, sans l'avoir la, à trois pas de moi, s’extasiant à haute voix sur « mes beautés ï> . On ne peut se faire une idée de l’agacement nerveux que cette manie me causait. Mon humeur, douce et complaisante d’habitude, avait fini par s’en altérer. Et mon mari était assez sot pour s’en chagriner.

Je ne dois pas manquer d’ajouter qu’il faisait tout ce qu’il pouvait pour éveiller mes sens et les exciter. Tantôt par ses paroles, tantôt par la lecture d’ouvrages licencieux qu'il m’apportait, tantôt par des caresses pleines de recherches et passionnées, il me poussait à chercher les plus voluptueuses sensations. Jefaisaisles plus grands efforts pour lui complaire sous ce rapport, sans cependant y parvenir.

Il y avait des jours où, étant mieux disposée que d’autres, il me semblait que j’allais me laisser vaincre. Mais ma froideur native reprenait bientôt le dessus, et je finis par ne plus accorder à mon mari les faveurs auxquelles le mariage lui donnait droit, sans exiger de lui, d’avance, qu’il me fît cadeau de quelque bijou de grand prix.

Il poussait la bonhomie jusqu’à rire et à plaisanter de cette situation anormale. Moi, j’en riais aussi, et j’en abusais,

► ii 1

d’une COCODETTE i 2 I

— Tu vois, je fais tout ce que tu veux, lui disais-je.

Et j’ajoutais bien vite:

— Excepté ce qui m’est désagréable.

Il affirmait que j’avais beaucoup d’esprit. Je lui fis un jour une confession de principes qui faillit le rendre fou de bonheur.

— Malgré la répulsion instinctive que me fait éprouver certain acte que vous aimez trop, lui dis-je un jour, répulsion qui, je crois, provient du souvenir de ma première nuit de noces, je ne puis m’empécher d’admirer la nature, de trouver qu’il y a je ne sais quoi de grand, et même de touchant, dans l’action de la femme qui ouvre son corps à l’homme qu’elle aime, et qui lui dit:

« Sois heureux par moi, et dans moi. »

— O Aimée, tu étais faite pour me comprendre ! s’écria-t-il en m’embrassant.

— Si je me donne autant de peine, medit-il un autre jour, et si je te tourmente si souvent, il ne faut pas m’en vouloir. C’est que je veux faire de toi, pour ton bien, ce que doit être ici-bas, selon le vœu de la nature, toute jeune et jolie femme : un délicieux instrument de plaisir.

Grâce aux conseils de mon mari, mon succès no fait que grandir. — Principes pour réussir dans le monde. — La Querelle des brunes et des blondes# — Révolution dans le costume. Notio maison est montée sur un grand pied. — Affreuse découverte : nous sommes pauvres, nous avons des dettes.

i le marquis de B*** avait eu le talent d’écrire, et si l’envie de publier ses idées lui avait traversé l’esprit, je suis certaine qu’il n’aurait pas manqué de se faire une réputation dans les lettres, car il était instruit, lisaitbeaucoup, et surtout de vieux livres, et il avait sur toutes choses les opinions les plus originales, et même les plus excentriques. Dès

l'instant où il enfourchait son dada, il se montrait plein d’intelligence et d’invention. Grâce aux conseils qu’il me donnait, concernant les moindres détails de ma toilette, et que j’avais le bon esprit de suivre docilement, mes succès, comme femme, ne tardèrent pas à dépasser ceux que j’avais obtenus comme jeune fille.

« Le plus sûr moyen pour une femme de réussir dans le monde, m’écrivait-il un jour où je me trouvais à Galardon, auprès de mon père malade, c’est d’avoir une certaine originalité qu’on ne puisse retrouver chez personne d’autre; c’est d’être toujours, et dans un certain sens, dans le sens le plus accentué chez elle par le caprice de la nature, un type représentant une grâce particulière, un type doué d’un charme distinct. Il ne faut jamais qu’une femme cherche à ressembler à une autre femme, à se modeler sur personne. Si, dès son début dans le monde, elle ne sait pas être « elle-même », elle est perdue. Recherchons maintenant le moyen, pour une femme, d’être véritablement et intelligemment originale. La chose est simple. Si cette femme a une qualité qui n’appartienne qu’à elle seule, il faut qu’elle ait le talent de la mettre en relief, qu’elle l’exagère, la pousse à l’excès. Il suffit quelquefois de fort peu de chose pour se constituer une originalité. Telle femme a la beauté de ses yeux, de ses dents, de ses mains, de ses pieds, Telle autre a

le caractère particulier de sa démarche, de son maintien, de sa tournure. Telle autre encore a su se faire une réputation de « femme séduisante »

uniquement à cause de sa manière originale de se coiffer, ou des soins qu’elle met à choisir ses chaussures. Quelquefois, une femme qui n’a ni qualité ni beauté suffisante pour attirer l’attention sur elle, trouve moyen de réussir par un défaut corporel. Ceci est le comble de l’art féminin. Quand la femme dont je parle est intelligente, elle se hâte de transformer ce défaut en qualité. C’est en l’exagérant qu’elle y parvient.

« Telle femme réussira donc par un léger accent étranger, auquel elle aura donné quelque chose de musical. Telle autre a les hanches trop fortes, le corsage trop accentué: elle en fait une séduction par la manière de se vêtir, de se tenir et de marcher. Certaines femmes qui ont ce défaut de vision qu'on appelle le « regard incertain » ont pu faire des passions, grâce à cette excentricité de leurs yeux. Le monde est si gâté, si blasé, il aime tant l’imprévu, l’inattendu, le bizarre, quelquefois même l’inouï, le baroque, le fantasque, qu’il finit par trouver piquante l’expression de deux yeux ne marchant pas ensemble. »

Toute la lettre était sur le même ton.

J’ai eu le bon esprit de la conserver. Si je ne la

Variante, ligne 9, au lieu de corporel ; lire : original

d'une cocodette

cite pas en entier, c’est seulement afin d’éviter les redites.

On peut voir maintenant quelle était l’originalité particulière du caractère de mon mari. C’est en vertu des principes développés dans sa lettre, c'est en les appliquant à ma personne, trouvant d’ailleurs en moi une élève docile, qu’il parvint en peu de temps à faire de moi, selon ses propres expressions, « une femme à la mode des plus accomplies ». jusqu’alors, grâce à la beauté de l’impératrice Eugénie, à celle de quelques clames de son entourage, toutes blondes, ou d’un blond

doré, il semblait qu’une femme ne pouvait mériter

dépasser pour jolie en France, si ses cheveux n’étaient pas de la nuance que le Titien rendit si célèbre. L'engouement à cet égard était devenu tel, il était si irréfléchi que, peu à peu, quelques femmes du monde, qui avaient les cheveux noirs ou châtains, se modelant sur certaines courtisanes en renom, n’avaient point hésité à se faire teindre. Mon mari, qui avait toujours eu, disait-il, une horreur instinctive pour toutes les nuances du jaune, ne m’eut pas plutôt épousée

Variante, ligne 10, au lieu de jusqu’alors, grâce à la beauté de l’impératrice Eugénie, à celle de quelques dames de son entourage, toutes blondes ; lire : A cette époque, grâce aux succès de beauté qu’avaient obtenus à Paris quelques étrangères qui avaient toutes les cheveux rouges, ou tout au moins...

qu’il déclara que le moment était venu de rendre aux brunes la justice qui leur était due en les remettant à la mode. Me voilà donc, pour lui complaire, soignant plus que jamais mes beaux cheveux noirs, me coiffant de façon à les faire valoir et bien voir. Comme je ne pouvais pas toucher à mes yeux sans m’exposer à leur faire tort, je me contentais de les laisser briller de tout leur éclat. Mais ce n’était pas tout. II y avait alors à Paris, sans me compter, deux autres femmes bien connu es, deux brunes, toutes deuxfort belles et appartenant à des catégories différentes de la société. Ellesauraientpu me porter ombrage, ou, selon l’ expression de mon ironique mari, « me disputer l’empire des cœurs ». La première de ces femmes était madame Viardot, la grande cantatrice, que la reprise de Y Orphée de Gluck venait de remettre en évidence, La seconde était une courtisane de la plus haute volée, célèbre dans l’Europe entière, autant pour son esprit que pour sa distinction et sa beauté, madame Barucci, A ne nous juger toutes trois que par une de nos qualités physiques, nous avions, d’après l’opinion de mon mari, la même magnifique et abondante chevelure d’un noir bleuâtre, les mêmes grands yeux de velours noir et les mêmes sourcils. Entre madame Barucci et moi surtout, il ÿ avait, dans le teint très mat et cependant rosé, dans la beauté des dents, des pieds et des mains,

d’une cqcodette

une ressemblance un peu plus précise. Nous nous faisions habiller toutes les deux chez la même couturière ; nous nous y rencontrions quelquefois, nous portions forcément des costumes à peu près semblables, et il était arrivé parfois, aux courses de Longchamps, comme à la promenade et au théâtre, qu’on nous avait prises hune pour l’autre. Sans même s’inquiéter des inconvénients qu’une pareille ressemblance, quoique si flatteuse pour moi, pouvait avoir, mon mari se mit dans la tête de me faire effacer les femmes qu’il appelait mes « deux rivales. »

— Tu n’as rien à redouter de madame Viardot, me dit-il. Elle se montre peu, sort à peine, on ne la voit que sur la scène. Ensuite, elle est plus âgée que toi, elle a les traits plus gros. Les avantages réels qu’elle a sur toi ne peuvent être appréciés que sur les planches : c’est son talent incomparable, sa voix d’or, comme pourrait dire un poète; ensuite, ce sont ses jambes, qu’elle montre dans le rôle d’Orphée, et qui sont vraiment admirables. Quant à madame Barucci, dont le sang est florentin, comme celui qui coule dans tes veines, c’est une autre affaire. Je l’ai beaucoup connue autrefois. Elle est extrêmement séduisante. Mais rassure-toi, tu lui es supérieure. Ainsi, elle a le teint mat ; le tien est coloré, agréablement nuancé de blanc et de rose. Ta véritable supériorité sur elle, cependant, n’est pas

là. Elle est tout entière dans ce fait que tu es plus grande qu’elle, qui, cependant, est déjà si grande.

Si tu veux suivre mes conseils, tu l’éclipseras par ton défaut même. Entre nous, sans vouloir te faire un sot compliment, il est évident que tu es trop grande. Pour un observateur, il y aura toujours un défaut de proportion entre l’élévation de ta taille et celle delà moyenne des femmes que l’on rencontre. Tes formes sont très élégantes, minces, sveltes; c'est dans ces formes élégantes et dans ta taille si grande, trop grande, que consistent ton originalité et ton plus grand charme.

C’est donc par là, en exagérant ton défaut, le poussant à l’excès, accentuant son originalité, c’est en faisant de ce défaut une qualité, une beauté, que tu dois vaincre et que tu vaincras.

Situ étais jamais assezmal inspirée pour chercher, par ta manière de t'habiller, de te tenir et de marcher, à réduire ta taille, à la ramener aux dimensions ordinaires, tu perdrais tout ton charme, tout ton chic, devrais-je dire ah-n de me faire mieux comprendre, et, cherchant à corriger un défaut précieux, tu ne parviendrais qu’à te suicider. Je termine, ma chère Aimée, en résumant tout ce que je t’ai dit dans un seul principe : c< Tu es trop grande : pour réussir, il faut que tu te grandisses encore. »

Telles étaient les préoccupations les plus vives

d’une CÛCODETTE

de mon mari, telles étaient les conversations que nous avions ensemble. Quoique j’eusse déjà le goût de la toilette, quoique le mariage n’eût fait que développer encore en moi la passion des chiffons, il me semblait souvent que, entre deux nouveaux mariés, il aurait pu y avoir de plus sérieux sujets de méditation et d’épanchement. Je m’étais figuré, comme toutes les jeunes femmes l’eussent fait à ma place, que mon mari s’attacherait à cultiver mon esprit et former mon cœur.

Malheureusement pour lui et pour moi, ma personne matérielle, seule, l'intéressait.

Pour obéir aux prescriptions qu’il m’avait indiquées, qui me paraissaient naïves, originales, et répondaient d’ailleurs à mon inclination personnelle, j’opérai une transformation radicale dans toute ma personne. La première, à Paris, j’eus le courage de renoncer aux cages en fer et à la crinoline. Je me fis faire des robes collantes et longues, qui me moulaient tout le corps, me serraient les épaules, es hanches, et découvraient mes pieds, dont j’étais très coquette, mon mari affirmant que les jolis pieds étaient faits pour être montrés, et que c’était aux femmes qui avaient les pieds difformes de les cacher.

Variante, ligne 14, au lieu de naïve ; lire : neuve.

— ligne a 5 , au lieu de les pieds difformes ; lire : des pattes de singe.

Les bottines en peau de chevreau fines et souples que je portais invariablement à la promenade, moulant parfaitement la forme de mes pieds, avec leurs talons hauts, évidés, me faisaient paraître encore plus grande, et contribuaient à donner à ma démarche le balancement voluptueux que recherchent les Andalouses. Ce fut encore moi qui, la première, pour m’étoffer un peu, eus l’idée de faire bouffer ma jupe sur les hanches et de porter en arrière de très larges nœuds de ceinture aux longs bouts flottants.

En marchant, et je m’exercais à marcher à grands pas, je me tenais habituellement les bras un peu serrés au corps, le buste penché en avant. Mon mari trouvait ce maintien ravissant. La première encore, j’affectai de me parer de mes cheveux noirs, de les montrer le plus possible, j’en avais toujours quelques longues boucles qui me pendaient, par derrière, entre les épaules. Une innovation dont je ne. fus pas peu frère fut de renoncer aux chapeaux fermés.

On ne me vit plus à Paris que coiffée d’un de ces chapeaux de voyage et de campagne dont on peut varier la forme à l’infini, au gré de son imagination, et qui se prêtent si bien à faire valoir la beauté du visage des femmes. Les miens étaient invariablement noirs, presque

•JL

jf ;

Vï?

vT '

Ki

d’une cocodette

toujours formés de velours et de dentelles,

La voilette seule était blanche, en « tulle illusion », extrêmement légère, transparente et renfermait tout le visage. Mes yeux ne perdaient rien à briller à travers la trame très fine de ce tulle. Mon mari médisait qu’on aurait pu les comparer à des étoiles scintillant derrière un nuage. Les femmes ne se lassent jamais de parler d’ellesmêmes, je continue donc. En peu de temps, grâce à la docilité que je mis à suivre les conseils de mon mari, je devins l’une des femmes les plus élégantes etles plus recherchées de Paris. Chaque jour, lorsque le pavé était sec, je remontais à pied, vers cinq heures, l’avenue des Champs-Elysées, suivie à quelques pas par ma voiture ou par mon valet de pied. Tout lemonde se tournait pour me voir passer. Je tranchais tellement, par mon costume, comme par le caractère particulier de mon visage et de ma tournure, sur les grosses blondes à crinoline et chignon jaune qu’on rencontrait partout depuis dix ans ; je ressemblais si peu, de visage et de manières, à aucune autre, que mon 1 " •

Variante, ligne i, après dentelles; lire : avec une longue et large plume noire qui me faisait presque tout le tour de la tête et retombait sur mon épaule.

Variante, ligne 1 2, au Heu de Paris ; lire : de tout Paris.

— ligne i 3 ,au lieu de remontais; lire : montais;

— ligne 22, au lieu de à aucune autre; lire ; âme qui vive.

apparition dans un lieu public causait toujours une visible sensation. Les petits journaux ne tardèrent point à parler de moi. Comme j’étais habituellement vêtue d’étoffes sombres, ils me surnommèrent la « Dame noire ». Et de fil en aiguille, afin d’amuser le public, ils me prêtèrent insolemment des aventures qui n’étaient jamais arrivées.

Mon mari était radieux. II avait donc enfin une femme selon son rêve. Rien en moi ne clochait, du moins pour ses goûts. Il me quittait le moins possible. Quand vint l’hiver, il prit l’habitude de m’accompagner chaque soir à l’Opéra ou aux Italiens. De là, nous allions dans le monde, où mon succès ne faisait que grandir, II y a une très grande différence entre le succès qu’une jeune fille peut obtenir dans les salons et celui qu’on y fait à une femme mariée.

C’est à peine si les hommes peuvent parler — et encore, ce n’est que de banalités convenables, — à une jeune fille. Ils ne lui manifestent donc guère leur admiration que par les regards. Ce sont les femmes qui, seules, sont autorisées à dire à la jeune fille qu’on la trouve belle. Une fois qu’elle est mariée, la scène change. Tous les hommes, jeunes et vieux, et surtout les vieux, sollicitent l’honneur de se faire présenter à elle,'

Variante, ligne 2, au lieu de visible; lire ; véritable.

d’une cocodette

Ils ne se gênent guère, ils ne se gênent même pas du tout, pour lui dire tous, quelques-uns en observant les convenances les plus parfaites, le plus grand nombre, malheureusement, avec une liberté de langage encouragée par la trop grande facilité des relations, « qu’elle est douée de toutes les grâces, de toutes les beautés, qu’on ne peut s’empêcher de l’adorer, et qu’on ose espérer qu’elle ne se montrera pas toujours insensible. » J’étais hère de mon succès, surtout de voir que les hommes paraissaient me préférer aux autres femmes. Laquelle de nous n’aurait éprouvé les mêmes sentiments, à ma place ? Mais j’étais quelquefois un peu choquée d’apprendre que les belles choses qu’on me débitait, on ne se gênait nullement, ne pensant même pas mal faire, pour les débiter à d’autres femmes, et dans les mêmes termes, et je ne me sentais pas peu mortifiée de voir que, même sur le ton de l’enjouement, on paraissait admettre, comme une chose probable et toute naturelle, que je pourrais être un jour infidèle à mon mari. Encore une fois, je ne ressentais pas d’amour pour ce mari. Mais, que l’on juge une fois comme il doit l’être le cœur de la femme : en dépit de ses petites manies, l’habitude de vivre ensemble, autant que sa générosité, commençait insensiblement à m’attacher à lui. Je ne me décidais pas toujours facilement à lui complaire, mais je ne lui aurais pas fait volontaire-

ment la moindre peine, et, s’il avait la plus légère indisposition, je le soignais avec dévoue* ment.

Pour revenir au monde, mon succès y était très grand. Je puis dire sans immodestie que j’étais la reine de toutes les i‘êtes. Comme j’avais su me faire, grâce à mon mari, une originalité bien tranchée, je ne tardai pas à trouver un grand nombre d’imitatrices. Grâce à moi, les femmes brunes redevinrent à « la mode ». Les cheveux noirs, tantôt disposés de chaque côté de la figure en nattes longues et épaisses, tantôt répandus sur la nuque en rouleaux allongés, les cheveux noirs, bleuâtres et lustrés, éclipsèrent les affreuses tignasses jaunes et rousses. Ce fut encore h moi que l’on dut la disparition de la crinoline, qui faisait ressembler les femmes à des cloches. Je fus la première, quelque temps la seule, qui osât découvrir ses pieds en marchant. Les femmes m’exécraient; les hommes <c comme il faut » me faisaient tous des compliments, et les gamins des rues m’appelaient la Girafe.

Comme il y a, comme il y aura toujours certains côtés futiles dans le caractère de la femme — et n’est-ce pas ce qui fait son charme ? — je me sentais heureuse et fière d’ètre devenue une personnalité. Il me semblait, dans ma naïveté, que la mode m’appartenait, parce que dans quelque salon que j’allasse, tous les hommes, toutes

d’une cocodette

les femmes elles-mêmes, me disaient que j'étais la belle des belles ; parce que je ne pouvais traverser une rue sans que toutes les personnes qui s’y trouvaient, sans exception, se retournassent pour me regarder.

J’étais heureuse et vaine ; mais je n’allais pas tarder à expier, bien cruellement, les quelques mois de satisfaction que j’avais goûtés.

Jusqu’alors, avec l’insouciance de mon âge, je ne m’étais jamais inquiétée, ni même occupée de notre situation de fortune. J’avais si peu d’expérience, j J étais si peu habituée à me priver et à compter, qu’il me semblait que les gens du monde devaient être tous riches, par le seul fait de leur naissance et de leur éducation, et ne pouvaient jamais, en aucune circonstance, perdre leur fortune. Si quelqu’un m’avait dit que je serais un jour tourmentée à la pensée d’un mémoire à payer à mon cordonnier ou à ma couturière, je lui .aurais simplement ri au nez. Mon mari, qui voyait et faisait tout en grand, avait mis, dès le premier jour, notre maison sur le pied le plus respectable. Nous avions dix chevaux, un piqueur, deux cochers, trois garçons d’écurie, un jardinier, un portier, un chef, un sommelier, deux aides de cuisine, trois valets de pied, une lingère, un valet de chambre pour le service de mon mari, deux femmes de chambre pour le mien, et un courrier. Tout ce monde coûtait cher, mangeait beaucoup,

buvait de même et se donnait le mot pour nous voler. Ni mon mari ni moi ne tenions compte de l’argent dépensé. Grâce au sang maternel, je n’avais que trop malheureusement des dispositions pour le luxe et la toilette. Loin de me retenir, mon mari me poussait constamment à me modeler sur les femmes de la société les plus dépensières et les plus riches. A l’entendre, et quoi que je fisse, je n’étais jamais trop bien mise. Et puis, ne nous fallait-il pas tenir table ouverte? Dès que l’une de nos voitures commençait h se détériorer, les livrées de nos gens à n’être plus fraîches, on les changeait. Tout cela se paie, d’une manière ou d’une autre, tôt ou tard. Un jour, à l’occasion d’un mémoire de carrosserie, d’une quinzaine de mille francs, l’orage éclata. A la suite de longues et pénibles discussions, il devint avéré pour moi que mon mari, en m’épousant, n’avait d’autre fortune que des dettes ; que, depuis notre mariage, nous avions vécu de ma dot et fait quelques dettes nouvelles; que l’hôtel où nous logions était hypothéqué pour la totalité de sa valeur ; que mon beau-père, le vieux duc de B***, ne pouvait nous aider, étant aussi à court d’argent et aussi endetté que nous-mêmes. Comme, du coté de ma famille, la fortune, depuis notre exil, n’avait jamais été bien considérable, ni même bien liquide, nous nepouvions attendre delà aucun secours. Mon père, d’ailleurs, avait quatre enfants,

d’une cocodette

sans compter celui dont l’avait affublé Gobert, à doter et à marier.

Il se devait a eux bien plus qu'à moi, puisque j’avais déjà reçu ma dot. Comment aurais-je osé, au surplus, avouer à mon père, et surtout à ma mère, l’affreuse situation dans laquelle nous nous trouvions ? Mon mari, aux abois, avait commencé à vendre quelques-uns de ses plus beaux tableaux. Dans l’espoir de se procurer un peu d’argent comptant, de temps à autre, il faisait une petite opération à la Bourse, ou jouait à son club.

Et c’est ainsi que nous vivions après six mois de mariage.

Page 1