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Souvenirs d'une cosaque

Il y a quelques années, vous le save\, je vis en Italie une femme dont j'avais beaucoup entendu parler.

Elle était alors dans tout l'éclat de ses vi ngt ans , de sa richesse , de son talent, et fêtée, choyée, adorée ‘

L’an dernier, j'ai revu cette même femme à Paris dans la solitude et la pauvreté d’une mansarde. Un piano , un petit lit en fer, quelques chaises, c'était tout l’ameublement ; aux murs une douzaine de portraits du même homme.

Je voulus savoir les causes de ce grand changement de fortune. Elle me conta sa vie.

C’est cette vie que j’ai reproduite ici comme elle me l’a contée, simplement, sans artifices, sans souci de la composition savante et du livre suivant la formule. C’est une douloureuse histoire; lavieille histoire de la passion, aux fleurs si parfumées, aux fruits si amers , dans une

nature ardente, sauvage, épanouie au milieu des solitudes des steppes, et dont les instincts, les véhémences et les révoltes choqueront les esprits placides et tempérés du pays civilisé par excellence. *

Aussi ne V ai-je écrite qu'en pensant à vous.

Vous n’êtes ni placide, ni tempéré, vous êtes très-peu civilisé; vous ave\ l’horreur des conventions et l’amour des volontés aux larges ailes. Et c’est à vous, mon ami, que je dédie ce livre.

Robert Franz.

Paris, 1874.

d’une

C O S A QJJ E

Je suis née en Ukraine. Ma mère était Cosaque. Elle mourut dix-huit mois après ma naissance, mettant au monde un fils, mon troisième frère. Il n’y a pas de château plus chargé de gloire et d’années que mon vieux manoir héréditaire.

J’avais six ans lorsque nous quittâmes l’Ukraine pour la Wolhynie où mon père qui s’était remarié avait de vastes propriétés.

J’étais une enfant sauvage, violente, difficile à r on vaincre, plus difficile à soumettre. Le vent

de la steppe avait bercé mon premier sommeil, il avait murmuré des chansons rayonnantes à mes oreilles d’enfant. Ces chants, ces soupirs avaient un refrain étrange : l’amour et la liberté cosaques qui ne ressemblent à aucun autre amour, à aucune autre liberté. La steppe me donnait les enivrantes sensations d’un air large, d’une étendue immense aux sonorités extrêmes. L’horizon en Ukraine semble n’avoir pas de fin.

J’aimais ces vents âpres alternant avec des calmes plats, sans obstacle au son, ces midis accablants, ces nuits belles comme des aurores, et l’irritante électricité de la steppe.

On s’occupe généralement fort peu des enfants dans les grandes maisons slaves.

Ma belle-mère avait pour nous des bonnes, des instituteurs et une gouvernante qu’elle avait fait venir de l’étranger, mais mon caractère ne s’accommodait d’aucune espèce de surveillance. J’étais absolument livrée à moi-même.

Le jour, je courais la steppe, montée sur un de ces merveilleux petits chevaux de l’Ukraine, aussi rapides que le vent.

Le soir, couchée dans les hautes herbes, je regardais couler le Dniéper, rapide et silencieux;

j’écoutais le cri des cailles, le vol des tourterelles qui passent avec un battement d’ailes sonore, et le vent m’apportait la chanson âprement douce des pâtres, le rhythme monotone des bateliers dans le lointain.

Un vieux Cosaque, attaché au service de la maison , savait les plus belles légendes de l’Ukraine. C’était un vieux serviteur de ma mère. On disait que dans sa jeunesse il s’était battu vaillamment au camp des Zaporogues. Farouche, emporté et violent un jour, il était bon et d’une extrême douceur le lendemain. Les Turcs appelaient les Slaves les colombes, à cause de cette extrême douceur- mêlée à l’esprit guerrier de la race. Sa figure était triste. On le respectait et on l’aimait. Il avait vu naître ma mère; il réfugia son cœur dans son enfant. Le seul enseignement qui ne me coûtât pas de révolte à cette époque me venait de lui. Tout en sachant lire de trèsbonne heure, à quatre ans je crois, j’avais peu de goût pour les histoires qu’on lit, et la plus grande curiosité pour celles qui se racontent. Avec cela l’amour des choses qui se passent en plein air, le souci de ce qu’on voit et de ce qu’on ob-

serve.

Je mettais le récit des superstitions locales bien au-dessus des contes de fées qu’on m’offrait parfois pour me garder à la maison, et que je refusais avec dédain. Je passais des heures entières à me faire conter des légendes. La steppe se peuplait alors de fantômes d’un glorieux passé ; la mémoire du vieux Zaporogue faisait défiler à mes yeux éblouis ces expéditions d’armées cosaques avec leurs tentes de campagne doublées de brocart, leurs selles brodées d’or, leurs sabres couverts de perles et de pierreries. D’autres fois, c’étaient de touchantes histoires d’amour, sous une forme naïve et d’une morbidesse inexprimable, ou bien « le grand mystère national » ,‘ l’amour de la patrie, se révélant sous une ondée des plus charmantes images :

« L’étranger assassine un fier jeune berger.

Celui-ci demande à être enterré au pré de ses brebis, pour être toujours avec elles, et derrière la bergerie, pour entendre encore la voix de ses chiens. Puis il demande à sa petite flûte de hêtre qui joue si doucement, à sa petite flûte en os qui joue si tristement, à sa petite flûte de sureau qui joue avec flamme, de ne point parler d’assassinat aux brebis qui s’assembleront et le pleureront

avec des larmes de sang, mais de leur dire simplement qu’il s’est marié à une fière reine, la reine du monde (la liberté); qu’à sa noce, une étoile a filé, le soleil et la lune ont tenu sa couronne; qu’il a eu pour témoins les pins et les chênes, pour prêtres les grandes montagnes, pour musiciens les oiseaux, des milliers d’oiseaux, et pour flambeaux les étoiles. »

Cela me prenait à la tête, au cœur, d’un parfum étrange; cependant j’y blâmais quelque chose : la résignation trop facile qui est malheureusement un trait du caractère national.

Un jour, le Zaporogue me conta l’histoire du dernier ataman de l’Ukraine, qui avait essayé de reconquérir l’indépendance de sa nation. C’était Mazeppa que lord Byron, Vernet et Victor Hugo ont rendu célèbre dans l’Occident.

Lorsqu’il eut fini, une larme, qui effraya l’enfant, descendit brûlante le long de ses joues ridées. Longtemps après nbus étions encore à la même place, le Zaporogue fumant sa pipe, l’inséparable compagne de tout Cosaque ; moi rêvant passionnément à Mazeppa, le dernier ataman.

J’avais compris l’amour et la liberté cosaques.

C’est à cette époque que je contractai la manie de passer les nuits en plein air. Pendant ces longues heures où je ne dormais point, la steppe avait des murmures intermittents que j’écoutais avec un recueillement ardent.

C’étaient des bruits confus, d’étranges harmonies expirant en de complets silences.

Sur la limite du jardin, dans les profondeurs des feuillages, dans les cerisiers blancs, dans les lilas en fleur qui exhalaient dans la nuit leurs effluves odorants, les rossignols chantaient. Des frissons de lumière blanchissaient le Dniéper.

La pluie tombait quelquefois paisible, chaude et sans bruit. Je me blottissais alors sous un grand manteau, et mon fidèle Zaporogue eût en vain essayé de m’emmener.

Je voulais voir le premier rayon de soleil sur les haies d’épine fleurie, je voulais voir les gouttes de pluie se balançant à la pointe des grandes herbes comme des atomes de lumière.

Ma belle-mère ignorait ces escapades nocturnes.

Les personnes à qui notre éducation était confiée se préoccupaient en général fort peu des devoirs de leurs charges; ma gouvernante, une vieille Anglaise, qui avait essayé vainement de m’apprendre à broder, à tricoter, comme elle avait vainement essayé de me donner le goût des contes de fées, — et que je méprisais d’ailleurs parce quelle ne pouvait mettre le pied dans la steppe sans s’enrhumer, ce qui la faisait maugréer contre la steppe, crime capital à mes yeux, — ma gouvernante me haïssait.

J’aimais les chevaux, les exercices violents; je me plaisais à grimper dans les arbres, à courir à perte d'haleine dans les sentiers étroits coupant les blés verts. Je nageais admirablement; le vieux Zaporogue me l’avait appris. Je l’accompagnais souvent lorsqu'il menait les chevaux au bain dans une petite anse du Dniéper. Nous les faisions entrer dans l’eau jusqu’au ventre, et ils se baignaient la tête haute et la queue au vent. Quand

on voulait les faire avancer, ils se cabraient. Quelquefois je tombais à l’eau en glissant sur la croupe humide. Je me rattrapais alors aux crinières flottantes. J’avais encore une petite barque cosaque construite spécialement pour mon usage, merveilleuse de légèreté, avec de petites rames sculptées que je maniais avec adresse.

Cette vie ne m’apprenait pas précisément l’obéissance, et le mot que je disais le plus souvent était : Je veux! M Ile Betsy me traitait de petit monstre et n’aurait, pas été trop affligée si quelque accident l’eût débarrassée de moi. Je méritais d’ailleurs qu’elle me détestât cordialement.

Elle s’était confiée un jour à ma frêle embarcation, sûre après tout de mon adresse. Elle comptait sans la malice de l’enfant. La promenade fut belle, mais, au moment d’aborder, je fis chavirer la barque. L’eau était peu profonde à cet endroit, et elle en fut quitte pour la peur, mais elle m’avait vue rire lorsque dans l’eau elle se débattait en poussant des cris perçants.

Quant aux domestiques, ils m’ «doraient, et me laissaient faire.

Je m’étais enracinée par je ne sais quelles libres résistantes dans l’Ukraine. Lorsqu’il fallut la quitter, mes désespoirs d’enfant furent navrants.

Au château de mon père, je me trouvai dé- * paysée. Ces murailles verdoyantes qui m’environnaient de toute part m’étonnaient et me déplaisaient. La steppe n’avait pas de forêts. Il y avait bien çà et là quelques arpents de terrain boisé, mais la vue n’était jamais bornée par ces hautes barrières qui, en Wolhynie, me cloîtraient à chaque pas. J’avais des larmes que je ne pouvais pas pleurer.

On avait emporté et emmené tout ce qui me servait en Ukraine, et ce dont je n’aurais

10 SOUVENIRS d’une COSAQUE.

pour rien au monde voulu me séparer. J’avais mon cheval aimé, qui s’agenouillait pour me recevoir en selle ; ma barque cosaque se balançait sur l’eau transparente d’un étang; mais l’ombre des grands bois m’effrayait, je ne pouvais pas galoper dans ces chemins tortueux, embarrassés à tout moment de broussailles, et quand j’eus fait le tour de l’étang, très-étonnée et fâchée de l’immobilité de cette eau plate que le vent ridait à peine, quand on me dit qu’un étang était toujours plat et immobile, ajoutant qu’on était bien aise de n’avoir plus le voisinage dangereux du Dniéper, je défonçai mon bateau.

Je ne voulais pas déshonorer la barque cosaque sur les étangs wolhyniens.

Un changement radical s’opéra alors en moi.

J’avais horreur du pays; je ne voulus plus de courses à cheval, de promenades à pied sous le soleil et la pluie; le chant des oiseaux me paraissait stupide. Mais l’énergie surabondait en moi, et je commençais à sentir l’ennui.

Le vieux Zaporogue ne nous avait point suivis. L’Ukraine était sa mère, et il voulait, disait-il, y coucher ses vieux os.

A défaut de ses légendes, je me jetai sur les

livres. Il y en avait beaucoup au château. Mon père lisait énormément et aimait à lire. Je ne sortais plus de la bibliothèque*

C’était une Vaste pièce octogone qui à elle seule * occupait une des tourelles du château. Elle était encadrée de grandes colonnes portant sur un large stylobate qui faisait terrasse autour du plancheroù l’on descendait par des gradins; disposition d’un bizarre effet.

Les colonnes étaient revêtues de chefs-d’œuvre de la menuiserie nationale, où le bois se plie à tous les caprices comme le fer forgé. Aux treillis, aux colonnettes, aux trèfles et aux arabesques sculptées, des lierres et d’autres plantes grimpantes suspendaient leurs feuillages.

Huit portes-fenêtres festonnées de lierres d’Irlande et dans les embrasures desquelles s’étalaient des bananiers, des tallipots et des camélias arborescents la découpaient à jour.

Dans les entre-deux de ces portes-fenêtres des divans très-bas faisaient le tour de la terrasse dont des nattes en jonc de Chine couvraient le plancher. Dans l’intérieur de la salle, le parquet était en bois des îles. Les murailles, le plafond, tout était blanc , rehaussé de filets d’or et d’argent. Deux rideaux de cachemire blanc à fleurs d’or et d’argent et de velours noir superposés, tombaient autour des portes-fenêtres. Un lustre pendait au plafond attaché à des tresses noires, or et argent. Des panoplies cosmopolites étaient accrochées aux murailles.

Il y avait des épées de Tolède flexibles comme des cravaches, des lames de Damas où dans le bleu de l’acier couraient en lettres d’or des devises du Koran, des flissahs de Kabylie, des yatagans, des kriss malais, des fusils à longs canons niellés, à crosses incrustées de turquoises et de corail, • d’autres en filigrane d’argent. Plus loin des tuyaux de pipes en jasmin, en ébénier, en cerisier, auraient donné l’idée du vol au fumeur le plus hon-

nete.

De petites tables en laque incrustées de nacre supportaient des gargoulettes en terre de Thèbes, des arrosoirs à parfums, des chasse-mouches aux

manches d’or, des éventails en moelle de roseau, et des narghilés en acier du Khorassan, des houkas d’argent émaillé et ciselé, qui me faisaient rêver longuement. Je m’entortillais les bras des longs anneaux du tuyau flexible et je cherchais à en deviner l’usage.

Des armoires à double face, richement sculptées et ne dépassant pas la hauteur d’homme, occupaient l’intérieur de la salle, l’espace compris entre les colonnes. Elles contenaient des milliers de volumes richement reliés. Mon père aimait les éditions de luxe et les belles reliures. J’ai hérité de ce goût.

Tous les chefs-d’œuvre ae la littérature russe et polonaise et de trois littératures étrangères s’y , trouvaient. Tous les mois, les publications nouvelles venaient prendre place sur des rayons vides qui leur étaient destinés.

Je trouvai que la bibliothèque était la seule chambre habitable du château.

Mon père emportait les livres dont il avait besoin et les lisait dans son cabinet de travail.

Il aimait le luxe, le luxe barbare bien entendu, autrement somptueux et pittoresque que le luxe bourgeois de l’Occident civilisé, et cet amour lui

avait fait accumuler une prodigalité de richesses dans cette bibliothèque; mais il différait avec moi en ce que le luxe pour lui était un orgueil, une jouissance d'amour-propre, plutôt que le besoin d’un contact direct et continuel.

Il exhibait la bibliothèque aux visiteurs, moi j'y logeais. Ma belle-mère n’y mettait jamais les pieds. J’en avais donc une jouissance entière. La lecture me donna des joies profondes. Je m’y absorbai.

Ici commence une vie bizarre, excentrique, pleine de luttes et de révoltes.

Ma belle-mère, pieuse et mondaine, d’une famille illustre et riche à millions, réglait sa vie d’après deux principes : la dévotion aux lois de l’Église catholique, le respect des lois de l’opinion.

Sa piété cependant n’allait pas jusqu’à la charité. Quant au respect des lois de l’opinion, c’était le respect de la sottise, du fanatisme féodal et des droits du pouvoir héréditaire.

Son geste et sa voix étaient toujours les mêmes. Elle fuyait l'enthousiasme comme elle fuyait le raisonnement. Elle avait des railleries élégantes pour les joies, les douleurs, les belles haines, les dévouements enthousiastes, tous les mouvements

du cœur. Elle passait sa vie à aller â la messe, à faire et à recevoir des visites.

Belle, jeune encore, avec toutes les séductions de la femme slave, elle avait sur mon père un empire et une influence absolus. Mon père était bon, intelligent, instruit autant qu’intelligent, mais d’un caractère faible. Il adorait sa femme en esclave. Il aimait encore la paix et là retraite inviolable du cabinet où il lisait en fumant.

Je dévorais les livres d’une façon absurde. Je .isais sans ordre, avec frénésie, sans mesure. A mon âge comment cela pouvait-il être autrement ? A huit ans j’avais lu tous les romans d’Eugène Sue, de Dumas, de G. Sand, de Balzac, quelques pages de Buffon sur l’homme, et Y Histoire naturelle de Franklin.

Je lisais maintenant l’histoire. L’œuvre de Michelet m’électrisait. Amie ardente ou ennemie passionnée des personnages illustres par la grandeur ou l’infamie, prenant pour guides mes sympathies et mes colères, je courais à travers le délire à la vérité.

Ce long plaidoyer en faveur de l’esprit moderne, qui amène avec lui l’art,, la science, la liberté,

l’humanité, jetait d’étranges lueurs dans mon âme d’enfant.

J'apprenais par cœur des pages entières pour les déclamer à mes frères que cela paraissait intéresser médiocrement.

J’avais de sourdes colères. Je me mis à détester ouvertement et avec fracas l’orgueil, la dureté, les injustices de la vie nobiliaire. Ma bouche avait d’étranges paroles : bonté, fraternité, vie sociale, liberté. Je regardai autour de moi; je vis de misérables petits paysans, mes vassaux, croupissant dans toutes les fanges, ignorant jusqu’au nom de leurs pères, traités en bétes de somme, idiots, abrutis.

Je rassemblai un troupeau de petits vagabonds, sales, crasseux, immondes, je voulais leur enseigner à lire. J’avais hâte de faire acte de fraternité. Plus tard, me disais-je gravement, je leur enseignerai la liberté; quant à la vie sociale, je ne me rendais pas encore tout à fait compte de la chose, et jusqu’à nouvel ordre, mes petits paysans se contenteraient de liberté et de fraternité.

Ma belle-mère l’apprit; nous nous heurtâmes une première fois. Le choc fut violent.

Je lui dis fièrement que les nobles étaient un

tas de misérables et d’infâmes qui ne comprenaient pas leurs devoirs ou qui ne voulaient pas les comprendre, que sa religion était une foi égoïste qui voulait faire son salut à part et aller solitaire au ciel.

Elle s’indigna; c’était la première fois que je vis son geste et sa voix trahir une émotion.

Mais, s’écria-t-elle, la liberté n’était que la rébellion aux lois établies, qui voulaient que les petits paysans gardassent éternellement les pourceaux ; et la fraternité, qu’un avilissement des grands de la terre qui ne pouvaient raisonnablement passe commettre avec un ramassis de gueux, bons tout au plus à être éventrés pour réchauffer les mains des nobles à la chasse avec leurs entrailles fumantes, comme cela s’était passé tant de fois ! Et l’enfant de la maison prêchait la fraternité ! Quelle abomination! Cette enfant avait donc des idées! Cette enfant lisait autre chose que les contes de M. Galland!

Elle croyait rêver. Elle s’en prit à mon père et à sa bibliothèque. La porte m’en fut interdite et mes petits paysans furent renvoyés.

Je couvai mes révoltes en silence. Je voulais endormir les soupçons et retourner clandestinement auprès de mes éducateurs chéris.

Un instinct germait en moi, l’instinct de la musique. Dans les longues contemplations de mes solitudes, des mélodies étranges vibraient dans mon esprit. C’étaient des phrases tronquées, des suites d’accords vagues, incohérents, suivis de tâtonnements douloureux pour résoudre des motifs tordus dans un chaos de dissonances. Tout cela était bizarre et en dehors des quelques règles que je connaissais déjà, car on m’apprenait à jouer du piano. Je me mis à travailler sérieusement la musique. Je devins très-silencieuse, âpre et ardente au travail. Mais la musique ne pouvait me suffire. La bibliothèque restait fermée.

En revanche, la salle d’études de mes frères était ouverte. Je commençai par y faire de longues stations sous prétexte de flânerie; peu après je me rendis utile en fabriquant à mes frères des devoirs qu’ils trouvaient difficiles et ennuyeux; je finis par suivre régulièrement leurs leçons; les professeurs raffolaient de moi. Je lisais couramment le grec et jo traduisais Lucrèce. C’est ainsi que j’acquis un fonds d’instruction solide. J’apprenais les mathématiques, l’astronomie, et nous avions un petit laboratoire avec des appareils trèscomplets où nous faisions des expériences chimiques.

Ma belle-mère, qui croyait avoir tout fait en fermant la bibliothèque, ne se souciait plus de ce que je devenais. Elle aurait traité de visionnaire quiconque lui eût dit que j’apprenais le grec et le latin.

La liberté dont je jouissais pour tout le reste était extrême.

Après avoir travaillé une partie de la journée, mes frères aussi étaient livrés à eux-mêmes. Nous associâmes nos heures de récréation. Peu à peu ma nature cosaque m’avait fait reprendre mes habitudes d’exercices violents et de vie en plein

air. Je recommençai à courir au soleil; je recommençai à regarder les plantes, les bêtes et les beaux nuages. Cela me reposait de l’étude. Le travail réglé exigeait des efforts d’intelligence plus considérables, et une tension d’esprit plus grande que la levure du Lys dans la Vallée ou de Consuelo.

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