VIII
Le luxe dont les enfants chez nous sont entourés dans les grandes familles riches, leur permet de se livrer à leurs goûts et à leurs fantaisies.
Nous aimions les chevaux et la chasse.
Je m’étais réconciliée peu à peu avec les terrains boisés. Nos chevaux étaient les plus beaux du pays ; nos armes, nos fusils de chasse, de vrais bijoux.
Des étalons d’un blanc immaculé, une jument aux crins d’or, arabes pur sang, m’avaient fait oublier le petit cheval cosaque qui grisonnait dans un coin de l’écurie. Rien d’aussi ingrat que la mémoire des enfants. J’étais folle de mes blancs coursiers. J’avais des orgueils bruyants lorsque, au retour d’une promenade, je pouvais montrer les tons rosés de leurs croupes, signe caractéristique
de la pureté de la race, à quelque visiteur attardé sous la verandah du château, où ma mère improvisait son salon de réception pendant les chaleurs d’été.
Quant à ma jument, elle était si exquisement souple, son œil était si doux, sa crinière soyeuse si mollement ondulante, que je l’avais nommée Houri; elle était ferrée d’or, et je faisais mes devoirs grecs et latins dans l’écurie, dans sa stalle. C’était une habitude que j’avais du reste en commun avec deux de mes frères, passionnément amoureux des chevaux, eux aussi.
Nous nous établissions avec des livres, des cahiers et des crayons chez nos favoris. Les chevaux arabes ont besoin d’espace et de liberté. On ne les attache jamais, ce qui conserve la courbe fière de leur encolure. Notre écurie était divisée en compartiments spacieux, où chaque cheval avait la liberté d’aller et venir, de se coucher, de se retourner, à son gré.
C’était un palais plutôt- qu’une écurie.
Des glaces posées au-dessus des râteliers reflétaient les mouvements si gracieux du cheval arabe; la litière était d’herbe fleurie, de trèfle tricolore,
de foins soigneusement conservés; la lumière du
jour arrivait tamisée par une voûte de verres dépolis; la nuit, il y avait des veilleuses d'albâtre; un jet d’eau s’élancait jusqu’aux linteaux des arcades qui soutenaient la voûte de verre et retombait en pluie fine sur une vasque de cristal de roche entourée de cactus aux grandes fleurs rouges, de palmiers nains aux feuilles ouvertes en éventail, et d’angsokas. Notre fanatisme pour les chevaux allait jusqu’à les abreuver de lait, parce que nous avions lu qu’une tribu de marabouts dans le Sahara se servait de ce procédé pour les engraisser de la croupe et de l’encolure sans leur donner du ventre. Il aurait fallu du lait de chamelle pour procéder authentiquement, et nous songions à nous adresser au jardin d’acclimatation d'Odessa pour avoir une chamelle ; en attendant, le lait de vache y suppléait.
Installés autour du jet d’eau, ou dans les compartiments de nos chevaux favoris, nous y passions d’entières après-midi. On travaillait un peu, on se disputait beaucoup. Les qualités respectives de nos bêtes fournissaient d’abondants sujets de querelles.
Vers six heures, on sellait les chevaux et nous allions courir. C’était à qui sauterait plus de haies.
franchirait plus de fossés. Les chevaux hennissaient, bondissaient et se cabraient; on n’entendait que rires éclatants et claquements de fouet ; de beaux lévriers aboyaient en nous suivant. Comme tout cela retentissait joyeusement!
Enivrés par les ondées d’un sang généreux, du sang cosaque, qui bouillonnait dans nos veines, nous passions au galop et les gens de la campagne qui nous rencontraient se signaient. Ils nous aimaient et se disaient tout bas, qu’un jour ou l’autre, au passage de la folle cavalcade, ils ramasseraient des cadavres.