X... travaillait
Il se levait à six heures et commençait sa journée par une messe qu’il allait entendre à l’église de Sz.
Il passait sous le grand acacia qui ombrageait une de mes fenêtres et qui, à la moindre brise, m’envoyait des grappes de fleurs odorantes, et moi je guettais ce moment, car avec son passage mon soleil se levait.
Au retour, il me jetait un bonjour joyeux et sonore qui me donnait de folles envies de lui sauter au cou par la fenêtre.
Après un déjeuner frugal, il travaillait, ne quittant son bureau qu’au moment du dîner.
Après dîner, il faisait un petit somme et se remettait à la besogne.
Il m’appelait pour lui faire la lecture, ou bien nous allions errer dans les champs, lui, devisant de sa voix grave et douce, moi, aspirant avec tout mon être chacune de ses paroles.
Qu’elles étaient belles, ces heures !
Un ciel transparent avec des barres d’or à l’occident, sur ma tête, — la lande verte et baignée de lumière à mes pieds, mélancolique horizon, d’une grandeur saisissante à force d’être vide, — X... à mes côtés, — quel rêvel
Le pays à Sz. est pauvrement dessiné, il n’a ni contours, ni perspectives, mais ses immenses prairies aux belles fleurs rosées, à la verdure délicate, avaient pour moi le charme des steppes de l’Ukraine.
La pus\ta magyare, si admirablement chantée par Petœfi, le Victor Hugo delà Hongrie, est un ancien lac de plus de cinq cents kilomètres de tour, limité d’un côté par la grande courbe du Danube, de l’autre par les Carpathes et les montagnes occidentales de la Transylvanie. Le sol, nourri par
les alluvions de différentes rivières, est très-fertile. De vastes prairies naturelles s’étendent de toute part. Les maisons, généralement basses et construites en pisé, disparaissent souvent jusqu’au toit dans ces mers d’herbes onduleuses. Des troupeaux de boeufs à demi sauvages, et ces fameux chevaux, montés par les c\ikas, les parcourent librement.
Je vivais là dans un nouveau printemps d’amour.
Ce n’était plus la puissance magique des premiers jours heureux, et le passé ne me permettait pas une confiance enthousiaste en l’avenir. Mais riche du présent, je m’abandonnais à toutes les ivresses, en m’interdisant de songer au lendemain.
Dans ce coin de la Hongrie, personne ne pouvait me disputer X...
Il était à moi, tout à moi, comme je l’avais voulu.
Un matin je trouvai le manoir tout bouleversé.
Les domestiques allaient et venaient, les femmes de chambre couraient, le baron, dans une vieille houppelande crevassée que ses aïeux, comme le jurait toute la famille, avaient portée dans les croisades, s’agitait extraordinairement.
— Chère amie, me dit-il, vous voyez en moi le plus heureux des pères. Nous venons de recevoir une invitation de Son Excellence Mgr l’archevêque H... qui a toujours été bienveillant pour moi et les miens. Il nous demande de passer deux jours à K., siège épiscopal. Il y aura beaucoup d’invités. Quelle occasion pour mes fillettes !
Les fillettes avaient vingt-huit et trente ans.
« Vous venez avec nous, et X... de même. Tout le monde est invité. ■