X... haussait les épaules derrière leur dos
et quand ils avaient fini, il leur disait en plaisantant qu’ils commettaient « des parricides. » Puis il se mettait au piano et passait sa matinée à défaire ces platitudes avec- toute la verve de son génie, changeant des pages entières, indiquant des motifs plus heureux, des rentrées moins triviales, des rhythmes moins surannés. — Quinze jours après, ses motifs, ses idées, ses rhythmes paraissaient sous le nom d’un de ces malheureux qui, à défaut d’esprit créateur, possédaient la mémoire, et X... ne se doutait même pas qu’on l’avait exploité.
Aussi les insectes pullulèrent à Weimar.
Da is la semaine qui précéda Pâques, je fis une triste découverte.
X... devint subitement froid et sombre. Je le vis moins souvent; il évita les occasions de se trouver seul avec moi; dans nos tête-à-tête il était distrait et embarrassé. Un soir il parla de faire ses dévotions; il me fit entendre que l’Église lui commandait le repentir.
Je lus atterrée; je ne m’attendais plus à la catastrophe des remords; ne m’avait-il point rassurée le jour où j’avais été si près de le tuer ? Je me surpassai en douleur, en effusions ; cela ne fit que l’aigrir. Ses yeux se voilaient, il roulait vers le ciel des regards timides. Le vendredi et le samedi saints, il passa toute l’après-midi à l’église.
A genoux devant le tombeau du Christ, il ver-
sait des larmes abondantes et se meurtrissait la poitrine.
Toute la ville en pleurait d’édification.
Qu'ils furent sombres et tristes pour moi, ces éclatants et joyeux sons de cloches qui annoncèrent aux fidèles la résurrection du Juif crucifié! Elles sonnaient l’enterrement de mes illusions, de mon pauvre amour.
Enfermée dans ma chambre, je les maudissais, quand tout à coup la porte s’ouvrit. J’eus un éblouissement.
X... entra radieux. Il portait la tête fière et haute. Ses yeux étaient ardents et passionnés. Il m’embrassa; et jamais chrétien ne fêta mieux la résurrection de son Sauveur.
« Vois-tu, ma chérie, me dit-il, il n’y a rien de tel que de se mettre en règle avec sa conscience. »
Je compris qu’il aurait des repentirs périodiques.
Tous les six mois, en effet, il consacra une semaine au salut de son âme, qu’il acheta par des prières , des génuflexions et la méditation des psaumes du Louis XIV hébreu.
Cela le rapetissait à mes yeux, mais je l’aimais
tant, que tout le mépris, la haine, les sentiments de révolte qui me gonflaient autrefois le cœur pour les hypocrisies de cette force, se résolvaient maintenant en une amère tristesse.
Cet Jiomme croyait peut-être à la céleste efficacité de ces pitoyables fourberies.
Bientôt Weimar me devint odieux.
Il y eut des fêtes pour célébrer l’anniversaire de la -naissance de Beethoven et de tous côtés affluèrent d’anciens amis et joyeux compères de X... M me la belle des balcons de Ber-
lin, arriva aussi.
Quelles grâces fausses, quelles idées fausses, quels sentiments faux, quels cheveux faux, quels postères faux ! Elle n’avait de vrai qu’une fontaine à la jambe et son haleine. Cette invalide du sentiment se servait habituellement de sa béquille, mais à Weimar, X..., le plus obligeant des hommes, s’offrit à remplacer la béquille.
Accrochée à son bras, vêtue d’un peignoir blanc doublé de rose, cette ruine traversait les sentiers ombreux du parc, roucoulant tout son répertoire
de récitatifs, de nocturnes et de cantilènes. Elle désirait évidemment lui servir encore quelque macédoine de ses amours cosmopolites.
On l’adora à Weimar.
Elle ménageait si bien toutes les petites vanités qui gravitaient autour d’elle !
Quant à X..., il était rayonnant. Toutes ces femmes qui voltigeaient, papillonnaient autour de lui et caressaient sa divinité, le faisaient tressaillir de vanité et de bonheur.
Ses faiblesses se trahirent en mille petites choses qui furent comme autant de cailloux jetés aux vitres du palais magique de l’amour où je rêvais.
Bientôt les petits cailloux devinrent de grosses pierres. X... me fit des infidélités sans vergogne. Je reconnus qu’il aimait les femmes et qu’il devait avoir une foi profonde en l’immensité de la miséricorde divine.
Ma position devint horrible. Je me déshonorais en acceptant ce partage, mais cet homme portait en lui une influence inexplicable, capable de détruire tout principe de résistance dans l’âme la mieux trempée.
Un seul de ses regards, sa main posée sur la mienne, me rendaient toute soumise. (Il m’amena
ainsi à l’accompagner jusqu’à la porte des maisons, où l’attendaient ses. maîtresses.) Une douce parole, un mot froid et dur, fleurissaient ou attris-' raient mon àme. Lorsqu’il me donnait le bras et que je le sentais presser faiblement le mien, j’oubliais ses crimes , qui ne me semblaient que de légères fautes.
Dans les moments lucides, je soutenais avec moi-même des luttes effroyables, je m’apostrophais, je m’appuyais sur le sentiment des blessures les plus vives ; mais lorsque ma raison, lorsque mon jugement impitoyable me criaient de quitter Weimar, de tuer cette passion où périclitaient toutes mes fiertés, je tournais le dos à ces cris et je vivifiais ma passion.
Un jour enfin, je fus lasse de ces hontes. X... me trouva silencieuse, abattue. Mes nerfs étaient si malades que, depuis quelque temps, je fumais de l’opium.
Il parut extrêmement ennuyé. Il me reprocha d’être jalouse de l’estime, de l’amitié que tout le monde lui témoignait. L’amitié! l’estime! Mon cœur bondissait de dégoût.
« C’est d’un despotisme révoltant, continuat-il.
— Mais,^e ne dis rien, je me tais, hasardai-je timidement.
— Ton silence est une plainte. »
Ma parole eût été un reproche. J’eus la dernière fierté de ne pas crier, de ne pas laisser
saigner mon cœur devant lui. Mais ma résolution était prise, je brisais ma chaîne.
Le lendemain j’étais sur la route de la mer du Nord.
Sur la plage de l’Helgoland, seule au milieu des dunes, devant moi la mer houleuse et sombre, je fus saisie de douloureux désirs du bagne auquel je venais de me soustraire.
Les vagues avaient des voix mystérieuses qui éveillaient en mon âme les souvenirs chéris.
Us me reportaient vers un petit salon aux tentures et aux draperies sombres, sur le déclin du jour. Des rayons rouges traversaient des festons de houblon sauvage et de chèvrefeuille. Dans l’encoignure d’une fenêtre, au milieu d’un nuage de lumière, X... écrivait.
Moi, j’étais à ses pieds, et silencieuse, avec mes yeux, je le couvrais d’amour.
J’aurais pu mourir de bonheur en le regardant ainsi.
Pourquoi l’avais-je quitté?
Que m’importaient toutes ces femmes qui passaient sous son toit, et leurs savantes toilettes et leurs coquettes allures, et toutes ces paroles hardies ou sentimentales dont elles l’entortillaient? Qu’est-ce que les sentiments de cette foule avaient de commun avec les miens?
Il se prodiguait, il mentait, il me trahissait. Je l’aimais frivole, menteur et infidèle.
Et les rayons rouges des soleils couchants de Weimar éclairaient et réchauffaient mon cœur glacé et terni.
Je regardai la plage éclatante ; elle me parut lugubre.
Je ne comprenais plus ce qui m’y avait amenée.
Ne serais-je qu’une ombre dans sa vie, cela valait mieux que le froid noir d'une vie solitaire.
Je quittai le Helgoland.
A Vienne j’eus des nouvelles de X... Il avait quitté Weimar peu de jours après mon départ et s’était rendu directement en Hongrie.
Je télégraphiai pour lui annoncer mon arrivée, et le lendemain j’étais au point du jour à Pesth.
Ce fut par une belle matinée du mois d’août, le plus beau mois de l’année en Hongrie, que je descendis le Danube sur le bateau Hungaria ~
Enfermé dans une cabine, parfaitement indifférente aux merveilles qu’avec un peu de bonne volonté tout voyageur sur le Danube découvre au passage, j’accordais à peine un regard vague et errant aux perspectives lointaines, vertes et boisées où passaient des biches broutant l’herbe fleurie, et des hérons pêchant dans de clairs marécages.
Je rêvais et je ne voyais que le ciel d’azur et partout la couleur verte de l’espérance.
Partout s’épanouissaient aussi des fleurs rayonnantes, une chaude splendeur se répandait partout, et mon cœur s’ouvrait et rayonnait aussi.
« Gemencz, station Gemencz! » Je m’éveillai en sursaut. J’étais arrivée. Je ramassai à la hâte les quelques livres éparpillés dans la cabine qui avaient servi de prétexte à mes rêveries et je m’avançai sur le pont.
Sur le bateau démâté que nous abordions, je vis X...
Il était là me regardant avec ses grands yeux impénétrables, et moi je reconnus plus vivement que jamais que les plus cuisantes souffrances venant de lui étaient encore le bonheur.
Au fond, qu’importent les qualités ou les défauts de ce qu’on aime, quand on aime jusqu’à en mourir ! Et je l’aimais ainsi.
Toutes mes peines se perdirent dans l’oubli.
On ajusta la passerelle. Je tombai dans ses bras.
« J'ai tenu à te souhaiter le premier la bienvenue en Hongrie , me dit - il en me faisant monter en voiture. Et maintenant je t’emmène à Sz., chez mon ami le baron d’O...
— Mais Ferencx, qu’est-ce que c’est que Sz.?
Est-ce une ville, une campagne, ou est-ce un désert ? Je voudrais être chez moi. Je n’ai pas envie de loger chez d’O...
2l6 souvenirs d’une cosaque.
— Tu seras chez toi, hérisson; tu seras trèsmal, par exemple, mais connaissant ton humeur peu sociable, je t’ai arrêté un logement dans l’hôtel de Sz.
— Un hôtel à Sz. ! Tout est sauvé.
— Ce n’est pas l’hôtel du Louvre. L’endroit est si misérable que l’amour seul pourra t’y tenir. »
Il faut deux heures pour faire le trajet de Gemencx à Sz. Tout le temps, je ne vis que ses yeux et son sourire.
Serrée contre sa poitrine, je regardais peu la route que nous suivions. Je me souviens seulement d’avoir remarqué une végétation luxuriante de magnifiques joncs, aux panaches lumineux et flottants, puis une sombre forêt presque vierge où X... a dû entrevoir ces Bohémiens fantasques couchés dans les hautes herbes et rêvant « aux sécurités paisibles, aux raffinements séducteurs d’un Éden perdu. »
A l’issue de la forêt la route se déroula morne et poussiéreuse. A l’horizon pointait la tour d’un clocher. Je vis à ma droite quelques misérables constructions, puis un troupeau de bipèdes enveloppés d’un tourbillon de sable. ' ,
J’imaginais déjà que c’étaient les habitants du pays, lorsque le nuage se divisa et je pus admirer de belles oies très-grasses, au plumage bien lissé. Elles criaient si furieusement que pendant quelques instants elles couvrirent nos voix; les jars surtout criaient d’un voix si aigre qu’ils semblaient donner du cor.
Nous étions à Sz. J’appris qu’en effet les oies y abondaient.
Encore quelques tours de roue et nous atteignîmes une maison d’assez commune apparence flanquée d’une tour; c’était la demeure des d’O... Dans le pays on nommait cela le château. A gauche, en face, se dressait un bouge au porche béant où s’engloutit la voiture.
Ce bouge était l’hôtel.
Bouge ou palais, planchers immondes et murs à la chaux, ou dalles de marbre et lambris dorés, meubles boiteux, sordides et crasseux, ou molles ottomanes, — que m’importait? J’étais auprès de lui.
Je changeai de vêtements, je traversai la rue, nous entrâmes dans le château, et X... procéda à une présentation officielle de ma personne aux châtelains : le baron, sa femme, et cinq enfants, deux garçons et trois filles.
Je me crus transportée au milieu d’un monde idéal, tant cet intérieur me parut paisible.
Je fus surtout touchée de l’amitié et des attentions de chacun pour X... Ils l’admiraient passionnément, et leur tendresse, leur culte, allaient jusqu’à la minutie.
On avait ajouté une aile au château pour dignement loger l’hôte illustre. On l’avait entouré d’un luxe distingué et artistique.
La baronne montrait pour lui des sollicitudes maternelles. Le baron subissait respectueusement les bordées d’un caractère inégal et despotique qu’il déployait toutes les fois qu’il se sentait sur quelque âme un pouvoir absolu.
Quelques heures après, j’étais au courant de la vie passée, présente et à venir de toute la famille.
Le baron m’avait fait les honneurs de son jardin, la baronne de sa maison, les enfants de leurs vignes. Dans les vignes, dans la maison et dans le jardin, les enfants, la baronne et le baron, ne me parlèrent que d’eux.
Le baron d’O..., petit homme à physionomie de fouine, avait débuté par être notaire.
Il me conta qu’il était ancien camarade d’école de Sa Majesté l’empereur d’Autriche, ancien gouverneur de la bonne ville de Pesth, ancien vicomte du comtat de T. .. et baron depuis peu.
Je fis la réflexion que ce luxe de dignités devait choquer les sentiments de fierté particuliers à ses compatriotes.
En effet, il me laissa comprendre qu’il avait essuyé de leur part de grands mécomptes, à la suite desquels il avait résigné ses différents emplois. Rentré dans la vie privée, il méditait sur l’ingratitude de sa patrie.
Il ajouta modestement que, comme jadis Dioclétien, il mangeait maintenant des choux plantés de ses propres mains.
Mais le bonhomme souffrait cruellement.
Le beau spectacle de l’intérieur de cette famille, qui m’avait d’abord frappée et réjouie, cachait
un père aux abois, une mère au désespoir, et deux filles désolées de cette réprobation générale qui les menaçait du sort de sainte Catherine.
X..., une des gloires de la Hongrie, pouvait seul être un trait d’union entre le baron et la so-
ciété.
Et voilà pourquoi, dans l’amitié du château pour lui, il entrait une si belle ardeur.
Mme d’O... fille d’aubergiste, devenue chambrière de Pimpératrice, puis baronne, avait été fort belle.
X... lui-même avait autrefois rendu hommage à ses charmes, en lui dédiant son lied de la Loreley aux cheveux et au peigne d’or, qu’il assura devoir lui ressembler.
Le baron prenant au sérieux cette galanterie de poè'te, racontait avec un débordement d’enthousiasme à qui voulait l’entendre, que sa femme ressemblait réellement à « la merveilleuse fée du Rhin, la belle et perfide Loreley. »
Cette Loreley avait un grand souci en tête, celui du bon ton ; elle parlait très-doucement, très-lentement, en souriant comme un chat enrhumé, et s’évanouissait de toute sa longueur devant la moindre contravention aux convenances.
Les trois filles grandes, fortement bâties, attendaient un mari; et les deux garçons paraissaient deux jeunes barons fort ennuyés.
2 22 SOUVENIRS D’UNE COSAOUF.