‹ Souvenirs d'une cosaqueChapitre 21 sur 27 · X... à son tour s’humilia devant l’archevêque · texte numérisé non relu

X... à son tour s’humilia devant l’archevêque

Le même soir il y eut un grand souper, suivi d’une froide et ennuyeuse réception dans des salons qui, comme les personnages, suintaient le froid et l’ennui.

On se tint, environ une heure, juchés sur des chaises antiques, fort belles mais peu commodes, comme toutes les choses antiques. •

On débita toutes ces sortes de platitudes qui, à la lueur des bougies, font le charme de la conversation, et on se sépara sur les dix heures.

La baronne m'entraîna dans sa chambre. Là on me dévoila le grand mot de cette visite. On désirait amener X... à se fixer irrévocablement en Hongrie. L’état ecclésiastique qu’il avait embrassé lui assurait le concours des influences cléricales, si puissantes dans ce pays. Mgr H... s’occupait de lut faire offrir une position digne de lui.

On fit sur ce thème d’admirables variations.

Je me contenais et j’écoutais.

« Un mot irrévérencieux de vous, qui êtes l’amie intime de X..., pourrait tout gâter, me dit le baron en manière de conclusion. Chère amie, /oulez-vous nous promettre de ne point gêner nos plans?

— Comptez-y, cher baron, » dis-je, et je m’en allai.

Ma vieille peur de la vanité de X... devant une offre d’honneurs et de titres, ne m’avait pas quittée

Je résolus d’opposer une hostilité très-franche à ces menées.

Le lendemain se leva lugubre pour les toilettes roses et les chapeaux à marguerites des demoiselles d’O... Il tombait une pluie fine et perçante. De longs nuages blafards se traînaient lentement sur un ciel brouillé.

Je trouvai tous les invités rassemblés dans l’antichambre.

Ils avaient des livres de prière sous le bras, endossaient des manteaux et chaussaient des galoches pour se rendre à la messe.

Des prêtres, des moines, des ecclésiastiques de haute qualité, dont le visage avait du service, et des jeunes tonsurés tout frais, s’empressaient autour des dames.

A l’église, on me parqua dans la loge épiscopale. Je m’assis dans un coin, et tournant machinalement les feuillets du livre de prières dont on m’avait munie, je tombai sur le Cantiques des Cantiques. Je relus ces belles pages et elles me firent oublier les heures.

Comme une longue caravane, des tableaux d’Orient traversaient mon esprit.

L’archevêque vint lui-même me tirer de mes rêveries. La messe était finie depuis longtemps.

« Ah, ah, pensai-je, puisqu’il ne faut point ici « de mots irrévérencieux qui pourraient tout gâter », voyons un peu. »

Je montrai le Cantique des Cantiques au prêtre et je lui dis :

« Quelle religion, monseigneur, que celle de cet amour terrible, brûlant, plein d’un souffle morbide, impur parce qu’il est l’amour, mortel mais délicieux ! »

L’archevêque me regarda d’un air inquiet et répondit :

« L’objet de cet amour est l’Église.

— Quelle pastoure ! et comme le berger syrien s’exprime sur son compte : Ubera meliora vino... Venter eburneus... et le reste.

— Ce sont, comtesse, de très-hautes images propres à la langue biblique, qu’a trouvées l’ Esprit-Saint, et dont il ne faut pas rire. »

Je continuai, en riant, de poursuivre le prélat de ces très-hautes images de l’Esprit-Saint et nous arrivâmes ainsi âla porte du palais. X... y débarrassait la baronne de ses enveloppes. Il se retourna.

« Cher abbé, lui dit l’archevêque, la comtesse vous a-t-elle jamais paraphrasé le Cantique des Cantiques? Demandez-le-lui.

— Monseigneur, répondis-je, le commandeur n’aime que les choses originales. »

Dans le salon voisin, Remenyi accordait son violon. Je courus auprès de lui.

Il joua. Je le trouvai charlatan, trivial et médiocre.

Il n’était rien de tout cela ; il était journalier.

Le lendemain, j’eus occasion de lui rendre justice. Son talent devait ressembler à celui de Paganini. C’étaient des chants larges exécutés avec grandeur et noblesse; c’était une maestria rare et élégante qui lui faisait un jeu des plus vertigineuses difficultés.

Il joua un csardas. Il y eut je ne sais quelle merveilleuse transfiguration dans ces accords qui , vibrèrent d’abord, à peine sensibles, comme un mystérieux murmure, puis enflèrent, se développant avec calme et majesté. Vers la fin ils débor-

SOUVENIRS D’üNE COSAQUE.

dèrent avec une frénétique allégresse et une telle puissance de son qu’il me sembla entendre des milliers d’archets.

Comme homme, c’était bien le Tsigane capricieux et fantasque, indolent ou fiévreux, froid ou d’une sensibilité exagérée, mesquin ou se livrant à une débauche des sentiments les plus généreux, entiché de lui-même, vaniteux et arrogant.

Il y eut un grand dîner où je me serais ennuyée, car les festins hongrois durent un temps infini, sans les belles choses qui s’y débitèrent.

Le baron racontait à son voisin l'histoire de la Loreley.

« Cher ami, cette dédicace est la gloire et l’illustration de mon nom. Cela s’est passé ainsi .-

X... était à Sz., où il me fait l'honneur de passer quelques* mois tous les ans. Nous fumions sur le balcon, lorsque Claire parut. Elle était éblouissante de jeunesse et de beauté. Son négligé vaporeux, sa chevelure ruisselante inspirèrent X..., et le lendemain il nous apportait le lied de Heine avec une musique splendide.

— Le baron ne vous dit pas tout, interrompit Remenyi, qui était malin comme un singe. X...,à

cette époque, se livrait encore à tous les excès. Sans la baronne, il se serait exposé à je ne sais quels périls, car le lied de Heine lui trottait dans la tête, et pour voir la fantasque sirène, il serait allé la surprendre sur le théâtre de ses méfaits.

— Les fées existent donc ? demanda naïvement le voisin du baron.

— Certainement, répondit le baron, elles existent, et Claire, ma femme, ressemble à la belle et perfide Loreley. X... le lui a dit, et j’ai même soigneusement couché ses paroles sur le papier. Si vous me faites l’honneur de venir à Sz. , je vous les montrerai dans un cadre d’or. Mes enfants et moi nous avons l’habitude d’enregistrer tous les mots mémorables de ce grand homme.

Je suis propriétaire à Sz...

— Mais, monsieur, continua le voisin; comment X... peut-il avoir dit à M mo la baronne qu'elle ressemblait à la fée du Rhin ? a-t-il vu cette fée ?

— Il a vu sa photographie. »

Le Hongrois ouvrit des yeux comme des soucoupes.

« X... travaille? demandait-on de 1 autre côté de la table à la baronne.

— Oh! oui, il travaille; mais nous n’osons pas l’en détourner. Il travaille à la gloire du Seigneur.

— ■ Comment, madame, X... n’écrit plus de musique profane?

— Oh! non, monsieur, il a abjuré ses erreurs; il ne fait que de la musique religieuse. Il achève en ce moment l’oratorio du Christ. »

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