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X... achevait six rapsodies hongroises pour grand orchestre

« La religion arrache au gouffre des perditions mondaines un pécheur aussi célèbre par ses déportements! Il offre en expiation une vie si austère, que Dieu lui pardonnera les vieilles offenses.

— La miséricorde de Dieu est infinie. »

Et ils bavardèrent beaucoup sur les exploits chrétiens de X...

Ici, j’entendis la voix de l’archevêque.

« Cher abbé, disait-il, combien il me serait doux de voir un homme de votre talent à la tête de la musique religieuse en Hongrie! On vous obtiendrait aussi la direction du Conservatoire national dont le projet est dans le portefeuille de M. le ministre, et ce double emploi, que la patrie

ss ferait fête de vous offrir, nous permettrait de vous garder en Hongrie. Sa Majesté y joindrait le titre de Musik-graf (comte de la Musique). Vous ne chanteriez plus alors que l’Église et le Christ.

— Quoi, Monseigneur, m’écriai-je, le commandement des musiques, le titre (de Musik-graf et le pourboire de la direction du Conservatoire national! tout cela pour chanter l’Église! Holà, holà, vous allez vous ruiner! »

X... me faisait des signes de me taire. Je continuais, lorsque la baronne, qui réfléchissait depuis la soupe sur le bon ton de tomber en syncope, s’évanouit.

Tout le monde s’empressa autour d’elle, et je profitai du tumulte pour aller prendre l’air.

Mes réflexions furent tristes, je n’avais, moi, ni honneurs, ni emplois à dispenser. Qu’allait-il faire de ces belles propositions ?

« Je ne veux pas y songer, » me dis-je, et je rentrai précipitamment. J’allai droit à lui.

« Retournons à Sz. J’ai ici froid aux os.

— Nous retournerons demain, serpent chéri.

— Vous n’êtes donc pas fâché?

— Fâché? mais non, tu m’amuses. Seulement

ne va pas trop loin; tu sais qu’il est de mon devoir de respecter mes supérieurs.

— Vos supérieurs? J’achèterai demain des bas violets ; 1 6 francs 5o centimes la paire. »

De retour à Sz. je repris mon train de vie insouciant et gai. Pas de nuage à l’horizon. La visite même à K... semblait devoir rester sans conséquences.

X... avait souri finement à toutes les ouvertures, et ne s’était point prononcé.

Je me taisais une fête de retourner à Rome. En attendant, nous vivions de poésie et de travail. Remenyi, avec sa verve tsigane et ses csardas diaboliques, poétisait nos soirées.

Tour à tour spirituel, mordant, étincelant de gaieté et mélancolique, son jeu avait un charme presque effrayant.

Au mois de novembre X. . . m’annonça sa résolution de se fixer en Hongrie !

Rome maintenant lui paraissait un milieu anti-

musical; la vie nomade commençait à lui peser; il avait cédé aux diverses députations que P.

• lui avait expédiées, accepté les directions des institutions en herbe que sa présence en Hongrie devait faire pousser, et promis à ses compatriotes d’achever sa carrière au sein de sa patrie.

Nous émigrâmes à Pesth.

Peu après la cour d’Autriche lui offrit un titre et lui alloua une pension.

C’était une dépendance servile; il s’y soumit.

Cela ne m’étonna ni ne me blessa.

Je m’étais peu â peu habituée à le voir descendre du piédestal où mes adorations l’avaient hissé.

Je ne craignais ces changements que comme on craint l’inconnu et en tant qu’ils pouvaient amener du danger pour mon amour.

Mais la tendresse qu’il continuait à me témoigner me rassura encore. Cette tendresse apaisait les craintes vagues qui me suivaient partout.

Il m’aimait; ma passion lui était contagieuse.

Même dans le monde il ne pouvait plus se passer de moi. Je devais l’accompagner, être à ses côtés partout et toujours.

Une année toute de soleil se passa ainsi. Ce

furent dans mon cœur des joies que ne traversait qu’un souci, celui de n’avoir plus rien à lui sacrifier.

Il disait parfois : « Où irons-nous ainsi ? »

Je répondais : « Qu’importe! soyons heureux. »

Un matin de la fin de cette année, je reçus une lettre de mon banquier.

Cette lettre me mandait que la fortune déposée par moi en quittant l’Ukraine se trouvait épuisée.

J’en lus les termes sans comprendre, et laissai là la lettre.

Dans la soirée j’eus quelques payements à faire. Je trouvai singulier qu’au lieu de m’envoyer un mandat comme d’habitude, le banquier m’eut écrit.

Je repris la lettre.

Je la relus et l’entendis. J’étais ruinée.

Il restait bien ma terre en Ukraine, mai» je l’avais donnée à ma fille.

Mon banquier ajoutait à sa nouvelle cette observation profonde, que les plus grandes fortunes s’épuisent par l’excès des dépenses.

oOUVENIRS D’UNE COSAQUE.

J’avais jeté l’argent par toutes les issues.

X... aimait le luxe; artiste, il ne concevait l’amour qu’entouré de tous les raffinements, de toutes les recherches.

Il ne s’épanouissait que dans ces chambres éclairées par des lampes d’albâtre où brûlaient des parfums; il fallait à ses pieds ces tapis blancs et moelleux; à ses yeux les fantaisies fleuries des plus rares arbustes. Il lui fallait l’amour dans la soie, sur les plus fins tissus.

Ruinée, j’étais ruinée !

Je restai anéantie.

« Mais il me faut de l’argent pour vivre auprès de lui 1 II me faut de l’argent! » Je râlai ces mots en proie à une effroyable angoisse.

Une redoutable lumière éclairant le caractère de cet homme passait devant mes yeuxpar intervalles.

Je me rappelai qu’un jour j’avais dit en plaisantant :

• « Que ferais-je si j’étais ruinée ?

— Vous iriez prendre l’air de votre pays, »

avait-il répondu.

Ainsi son amour, ma vie, pouvaient être tranchés en une seconde.

Il entra. Je jouai une atroce comédie. Je me

montrai plus gaie, plus tendre qu’à l’ordinaire.

Été comme hiver je le reconduisais toujours au bas de l’escalier.

A moitié endormie, brisée de fatigue, au premier mouvement qu’il faisait pour s’en aller je me trouvais levée avant lui. Je l’aidais à se vêtir et je descendais pour éclairer l’escalier.

Là, sur la dernière marche, il m’embrassait, et moi je m’arrêtais, écoutant le bruit que faisaient la porte en se refermant, et ses pas qui résonnaient sur la neige durcie.

Plus d’une fois, oubliant le froid et la nuit, je courus vers la porte, et les pieds dans la neige, à demi’nue, je le suivis du regard jusqu’au tournant de la rue.

Cette nuit-là, je remontai en courant.

Le perdre, le perdre !

Cette pensée sonnait en fanfares assourdissantes à mes oreilles.

Sans prendre le temps d’allumer une bougie, à la clarté de la veilleuse, j’écrivis quelques mots.

Il me fallait de l’argent.

J’aliénai la fortune de ma fille.

Six mois après j’avais encore tout dissipé.

Je me sentais dégradée, mais c’était pour lui.

Où prendre maintenant? Des idées affreuses, avilissantes me traversaient l’esprit.

L’hiver finissait.

Dans les premiers jours d’avril X... alla à Vienne.

Il devait y rester huit jours. Je l’accompagnai, et tout aussitôt, prétextant d’affaires, j’allai à Rome trouver une amie.

C’était la fille d’un ministre hongrois, mort en exil. Nous nous étions liées à P. ; nos goûts et nos idées étaient à peu près les mêmes.

Je la croyais riche, et je ne doutais pas qu’elle me viendrait en aide.

SOUVENIRS D’üNE COSAQUE.

Arrivée à Rome, lorsque je lui expliquai ma situation, elle m’avoua la sienne. Elle possédait une petite rente à peine suffisante aux premières nécessités de la vie, et comptait sur sa plume pour faire fortune; c’était la misère décente et cachée.

Je voulus me tuer.

« Te tuer avec ton talent! » me dit Mvriam, qui employa dès lors son temps à me prêcher et à me surveiller.

Des jours terribles suivirent. Ma raison déménagea ; des frénésies croissantes agitèrent mon âme.

L’amitié de Myriam éclata dans les plus petites choses. Elle me prodigua les dévouements les plus fous.

A mon insu, elle vendit sa rente; puis elle vint me supplier de lui accorder trois mois.

« Tu es une grande artiste, fais-toi connaître, dit-elle, dans trois mois tu auras des millions ou tu en finiras. »

Trois mois, des millions! Cette belle raison me toucha.

Myriam très-artiste elle-même ignorait autant que moi la vie, le premier mot des choses, les conditions de la mise en scène et des succès, la

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