X... revint auprès de moi
« Où est le contre-poison ? »
Je ne répondis pas.
« Je t’en supplie, dis-le-moi,
— Renvoie cet homme. »
SOUVENIRS D’UNE GOSAQUE.
Il renvoya le docteur et s’agenouilla auprès de moi.
« Écoute, mon adorée, prends le contre-poison et je ferai tout ce que veut ton amour. Pardonnemoi ; tu vivras à mes côtés comme tu le voulais et comme je te l’ai refusé. Je suis fier de toi. Que m’importe le monde? J’ai été assez longtemps son esclave. Je vais vivre pour moi, pour toi, pour le bonheur. Ne doute plus de mon amour. -J’ai été cruel, je le sais; mais si tu savais -quelles terribles influences ont pesé sur ma volonté! Depuis que tu es partie, l’insomnie me dévpre le sang. Vite, où est le contre-poison ? »
Il penchait sur moi son front blême, et de ses yeux des larmes brûlantes me tombaient sur le visage.
« Trop tard, murmurai-je... Et puis, s’il mentait ! »
Il m’entendit.
« Oh ! l’horrible parole ! Je suis sincère.
— Jure-moi... » Je m’arrêtai, je respirais difficilement; c’était le commencement de l’asphyxie.
« Sur quoi veux-tu que je jure? »
J’écartai sa chemise, je mis le doigt sur un médaillon qu’il portait toujours et qui renfermait une
relique, un fragment d’os de saint François, auquel il était extrêmement dévot.
« Je jure ! »
Je n’eus que la force de lui montrer ma ceinture jet la place où était attaché le petit paquet contenant le contre-poison, et je m’évanouis.
Quand je rouvris les yeux, j’étais dans ses bras et il faisait jour. Mes idées erraient confuses dans ma tête; je fus quelque temps avant de me rappeler les événements de la veille.
« Il m’aime, enfin ! pensai-je. Mais pourquoi ne dit-il rien? »
X... me regardait; son regard était froid et dur comme l’acier. Il se leva en silence. Quand il fut habillé, il s’approcha et dit :
« Mes sentiments sont toujours les mêmes. Nous devons nous quitter. Si, cette nuit, je vous ai menti, c’est que tous les moyens sont bons pour sauver notre prochain du suicide. »
Il se fit soudain en moi une grande paix.
D’une voix calme et claire, je dis :
« Sortez, monsieur. »
Ses paroles monstrueuses entrant dans mon
cœur, venaient d’y détruire subitement le mal qui le dévorait.
Mon amour était mort.
Le soir même je quittai P...
J’errai par diverses villes , sans but, sans chemin, sans pensées, comme une ombre, et incapable du plus léger effort. Cette terrible passion avait épuisé le plus pur sang de mon cœur et les énergies de mon esprit.
Enfin, peu à peu, par la grâce du temps, pai celle de cette pitié mystérieuse que les choses montrent parfois envers les hommes, l’art, le travail sauveurs me ressaisirent.
Le moyen âge croyait à une merveilleuse pu sance, la sanctification par le sang. On en rougissait la pierre fondamentale de tout édifice, et If construction devenait inébranlable.
Paris, mars, — Karentec, septembre 1873.