X... se leva vivement. Il fit un mouvement
SOUVENIRS ü\iNE COSAQUE. 269
comme pour venir au-devant de moi, s’arrêta aussitôt et attendit immobile.
Immobile aussi je me tenais près de la porte que j’avais refermée.
Je ne sais combien de temps nous restâmes ainsi. Sa respiration oppressée s’entendait seule dans le silence profond.
Il s’avança, voulut me prendre dans ses bras. Je reculai.
« Je vous attendais, dit-il alors, je suis à vous-, punissez -moi de vous avoir aimée; vous êtes libre. »
Je répondis par un large éclat de rire.
« Vous ? vous m’avez aimée ! Ne mentez plus.
Seriez- vous lâche? »
Il se redressa d'un mouvement superbe. Il était beau comme un Dieu.
« Lâche ! J’ai votre lettre depuis hier et je suis ici. »
Je détournai la tête.
« Vous saviez que je vous aurais trouvé partout, » répondis-je.
Il y eut un autre silence.
Il prononça mon nom.
Je tombai dans ses bras.
« Je te tuerai; je t’aime, tu es à moi, je te tuerai, tu m’entends! mais nous ne mourrons que ce soir, car je veux avoir un dernier jour de joie, et jusqu’à ce soir tu me garderas ici ! »
Il sonna.
« Je n’y suis pour personne, dit- il au domestique.
— On a apporté une lettre. La réponse est pressée. »
Il hésita un instant.
« Donnez, » dit-il.
Il parcourut la lettre.
« Il me faut sortir.
— Vous ne sortirez pas, dis-je en italien, car le domestique attendait toujours.
— Tu te méfies ?
— Oui.
— Tiens, lis. »
Il me tendit la lettre. C’était une princesse qui le mandait. Cette princesse allait débuter le soir même au théâtre. Elle avait besoin de ses encouragements, disait-elle, et le suppliait de venir la voir.
Une princesse! Comment manquer à l’appel d’une princesse ! Même au moment de mourir, sa
vanité voulait respirer l’hommage de ce dernier encens.
Il est vrai qu’il comptait bien ne pas mourir.
J’eus pitié de cette extravagante faiblesse et sans songer alors qu’il pouvait vouloir s’échapper, je lui dis :
« Allez, allez, je vous attends. »
Il s’habilla. En sortant, il dit au domestique :
« La comtesse dînera ici. »
Je restai seule en proie à des souffrances intolérables. L’amour, la pitié, la colère, la jalousie écartelaient mon cœur.
Le domestique allait et venait. Il mettait tranquillement le couvert. J’aurais pu, tout à l’aise, empoisonner le vin; c’était là ce que j’avais arreté. Je ne le fis pas cependant, par le sentiment sourd de retarder notre fin et de le voir encore tout le reste du jour. Les occasions et les moyens de mort d’ailleurs ne me manquaient pas. Il buvait d’habitude du cognac dans de l’eau toute la journée. Je pouvais empoisonner le cognac; et puis n’avaisje pas mon poignard ? C’était le même dont j’avais failli le tuer à Tivoli quand, pour la première fois, il se réveilla dans mes bras. La lame fine et
mignonne était enduite du subtil poison employé par les Indiens pour leurs flèches. J’avais aussi un revolver.
X... revint. Nous nous mîmes à table. Il mangea et but à l’ordinaire ; il parla de choses indifférentes-, évidemment il n’avait pas encore pris au sérieux mes menaces.
Cependant, après s’être versé du vin, il attendit avant de boire que j’eusse bu.
Après le dîner, il vint quelques visites; le bruit de mon arrivée à P... s’était répandu. La veille, comme je le sus plus tard, il avait montré à quelques amis la lettre qui lui annonçait mon arrivée.
De là son couïage. Je vis qu’il comptait sur eux.
Lorsqu’on annonça le baron d'O..., je me décidai à couper court à cette espérance.
« Voilà bien des visites, lui dis-je; n’avez-vous pas défendu votre porte ?
— Tu sais que d’O... n’est pas aisé à renvoyer.
— Je vous donne dix minutes, et dans dix minutes, si cet homme et les autres ne sont pas partis, je vous brûle la cervelle devant eux. »
Et je m’enfermai dans sa chambre à coucher.
Au bout du temps donné, il frappait à la porte.
« J’ai aussi renvoyé le domestique, dit-il, nous serons seuls jusqu’au soir. »
J’allai fermer toutes les portes, j’en retirai les clefs ; puis je m’assis à ses pieds.
L'appartement ne recevait que la lumière crépusculaire d’une seule lampe, et à chaque rayon furtif de la lampe sur son pâle visage, mon cœur tressaillait.
« A quoi penses-tu ? »
Un froid glacial courut dans mes veines.
Je ne répondis pas.
. Je pensais au lieu où j’étais née, à mon enfance, à ces nuits que je passais dans la steppe, regardant le ciel bleu et les grandes étoiles d’argent -, je pensais aux forêts sombres de la Wolhynie et à toutes les luttes qui avaient marqué chacun des jours de mon adolescence; je me voyais traversant, le cœur dilaté, la belle terre de Toscane. Puis, dans le demi-jour de ma mémoire, toute la vie de mon triste cœur se déroula sous mes yeux. Elle aboutissait à- la tombe. J’avais vingttrois ans!
« Allons, murmurai-je, il faut en finir. »
Je tirai doucement le poignard de ma ceinture et me levai.
Que se passa-t-il en moi ? Comment ma volonté si ferme, si préparée, s’écroula-t-elle subitement ? Ce ne fut pas même le temps d’une seconde. Je laissai le poignard; je pris dans ma poche une petite boîte qui contenait deux pilules ; je les lui montrai.
« Une était pour vous, » lui dis-je.
Et j’avalai les deux pilules.
Il m’avait laissé faire tout cela dans une immobilité de statue. Nous restâmes un grand moment à nous regarder en silence.
Soudain il s’éveilla comme d’un rêve, poussa un cri horrible et tomba à genoux. Il priait Dieu.
Je ris amèrement.
« Priez, priez, lui dis-je, bon chrétien ! Ditesvous les prières des agonisants ? Demandez-vous un miracle ? ou la grâce qu’il me faut pour ne pas vous maudire ? «
J’eus une syncope; elle fut courte.
La mort par le wourali ne se produit qu’après,
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six ou huit heures; mais j’avais avalé une double dose.
« Mon Dieu , mon Dieu, que faire? personne ici ! » gémissait X...
Je lui demandai de me laisser mourir en paix et je m’étendis sur une chaise longue.
« Je vais chercher un médecin, dit-il.
— Cherchez-en dix et dites-leur que le poison est du wourali. Ils seront bien avancés. »
Mes oreilles tintaient. Des ténèbres s’amassaient devant mes yeux. Je murmurai :
« Sois-moi doux, je vais mourir. »
Il se mit à pleurer et tomba à mes pieds.
« Je t’en supplie, vis, je ne veux pas te perdre, je t’aime, je deviendrai fou ! »
Il sanglotait et se tordait les mains.
Il se leva subitement comme sous le coup d’une grande terreur.
« Viens à l’hôtel, dit-il.
— Je veux: mourir ici.
— Mais on pourrait m’accuser d’un crime ! »
Je me dressai; la vie bouillonna de nouveau dans
mes veines.
« Malheureux! une plume; je vais écrire une déclaration de mon suicide.
— On viendra toujours faire des perquisitions, on dressera un procès-verbal. Et ma robe !
— Allons, dis-je en retrouvant le rire, sortons. » Une méprisante pitié pour toute cette faiblesse me rendit mes forces.
Je marchai d’un pas ferme; il me suivit. En arrivant à l’hôtel, j’eus une nouvelle syncope.
Quand je repris mes sens, un médecin me tâtait le pouls.
« Ferencz, dis-je à X..., renvoyez cet homme.
— Madame, quel est le poison ?
— Du wourali.-
— Je ne connais pas ça.
— Je n’en doute pas. Adieu* monsieur.
— Madame, vous devez avoir le contre-poison.
— Oui ; mais ne voyez-vous pas que je désire
rester seule avec lui ? » •«
Ils bouleversèrent ma malle, la fouillèrent en tous sens et ne trouvèrent pas ce qu’ils cherchaient.