Souvenirs d'une favorite
Quelques jours après la réception royale faite à Nelson, le citoyen Garat, sous prétexte qu’il venait d’être nommé membre du conseil des Cinq-Cents, quitta Naples avec tout le personnel de l’ambassade française. Mais, au grand étonnement de tous, la France, au lieu de saisir cette occasion de faire la guerre à Naples, dévora l’affront, et, en remplacement du citoyen Garat, envoya le citoyen Lacombe Saint-Michel.
Cette indifférence affectée pour une pareille insulte prouvait que la France n’était pas en état de iv. 1
faire la guerre, et redoubla la hardiesse de la reine.
A force de sacrifices de toute espèce, le royaume de Naples était arrivé à avoir une armée de 65,000 hommes, tandis que tous les rapports s’accordaient à dire que les Français n’avaient pas à Rome plus de dix mille hommes, et que ces dix mille hommes manquaient de pain, d’habits, de chaussures, n’étaient point payés depuis trois mois, n’avaient pour toute artillerie que neuf pièces de canon sans munitions, et ne possédaient que 180,000 cartouches en tout.
Le roi et la reine étaient d’accord dans leur haine contre les Français; seulement, le roi voulait at- • tendre pour les attaquer que l’empereur les attaquât lui-mème, et l’empereur entendait ne commencer la guerre qu’avec les 40,000 Russes que lui avait promis le tzar Paul.
• La reine voulait, elle, au contraire, attaquer les Français sans perdre un instant. Avec ses 65,000 hommes, elle était sure de reconquérir les États romains, et, une fois Rome reconquise, tous les peuples de l’Italie, qui, selon elle, supportaient avec, impatience le joug des Français, se soulèveraient et les chasseraient de la Péninsule .
Dans ces circonstances, je fus chargée par la reine d’une mission secrète auprès de Nelson. — Nelson,
comme la reine, était pour la guerre immédiate. — Il s’agissait d’obtenir de lui qu’il écrivit à sir William ou à moi une prétendue lettre confidentielle que sir William communiquerait au roi.
Nelson, brave soldat, était un médiocre politique, et encore un plus médiocre écrivain; les quarante ou cinquante lettres qu’il m’a écrites dans sa vie brillent plus par la franchise que par le style. Nelson consentit à écrire la lettre, mais à condition qu’on lui donnerait une copie et qu’il n’aurait qu’à la suivre.
C’était justement ce qu’eut demandé la reine si elle eût osé.
Le projet de lettre fut rédigé entre le capitaine général. Acton,'sir William Hamilton et la reine. Je le remis à Nelson, et, le lendemain, je reçus, adressée à moi la lettre suivante, qui n’était autre qu’une transcription de la lettre rédigée, comme je l’ai dit, par le triumféminavirut qui gouvernait Naples.
• Naples, 3 octobre 1798.
») Ma chère madame*
» L’intérêt que vous et sir William a Vel toujours montré pour l’intérêt du royaume des Deux-Siciles et des souverains qui le gouvernent m’est démontré de-
puis cinq années, et je puis vraiment dire que, dans toutes les occasions qui se sont présentées, et elles ont été nombreuses, je n’ai pas manqué, de mon côté, de manifester mon amour pour le bien de ce pays.
En raison de cet attachement, je ne puis rester spectateur indifférent de ce qui s’est passé et de ce qui se passe dans le royaume des Deux-Siciles, non plus que des malheurs que, sans être un homme politique, je vois prêts à fondre sur ce royaume; et cela, par la pire de toutes les politiques, par la politique de l’expectative. Depuis mon arrivée dans ces mers, j’ai reconnu que les Siciliens, étaient uu peuple loyal et fidèle à ses souverains, ayant la plus grande aversion des Français et de leurs principes; depuis que je suis à Naples, tous les rapports qui me parviennent et tout ce que j’observe me prouvent que le peuple napolitain aspire à entrer en guerre contre les Français, lesquels, comme chacun le sait, préparent une armée de voleurs pour mettre à sac ces contrées, et détruire la monarchie. Ayant cette conviction, et sachant que Sa Majesté Sicilienne a, de son côté, une armée prête à entrer en campagne, — et cela, dans un pays que l’on m’affirme être désireux de la recevoir, ce qui offrirait l’avantage, au lieu d’attendre la guerre chez soi, de la traujpor-
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ter dans mie contrée éloignée, — je m’émerveille que cette armée ne soit pas encore sur la route de Rome.
» Je crois que l’arrivée du général Mack décidera le gouvernement à ne pas perdre un des moments les pins favorables que la Providence ait jamais mis
à sa disposition; car, s’il attend que le royaume Soit envahi, au lieu d’envahir lui-même les États romains, il n’est pas besoin d’être prophète pour dire que ce royaume est ruiné et la monarchie détruite.
» Si le roi persiste dans ce désastreux système de temporisation, je vous recommande de vous tenir prête à vous embarquer à la première mauvaise nouvelle, avec tout ce que vous avez de plus précieux; ce sera alors à moi de pourvoir à votre sûreté, en même temps qu’à celle de notre aimable reine et de sa famille.
» En attendant, permettez-moi de me dire , de Votre Seigneurie, le très-obéissant et très-fidèle serviteur.
» Horatio Nelson. »
Une phrase de cette lettre de Nelson doit être, par ma faute, inintelligible pour le lecteur. J’ai oublié de dire que la reine avait demandé, à son neveu,
souvenirs d’une favorite l'empereur d’Autriche, le général Mack pour commander en chef son armée, et que l’empereur le lui avait accordé.
Cette lettre produisit sur Ferdinand l’effet qu’on en attendait ; cependant, contre son habitude, il tint ferme sur un point : c’était de ne se mettre en campagne qu’en même temps que l’empereur.
En conséquence, il fut convenu que le joi écrirait à son neveu une lettre dans laquelle il le mettrait au pied du miu - ; cette lettre, tout entière de sa main, fut expédiée par le courrier Ferrari, auquel il était enjoint de remettre la lettre à l’empereur lui-même, et de rapporter la réponse directement au roi Ferdinand.
Mais, avant son départ, Ferrari avait reçu mille ducats de la reine, avec ordre, au contraire, de repasser par Caserte à son retour, et de remettre, à elle-même la réponse de l’empereur, au lieu de la remettre au roi.
Ferrari recevait deux autres mille ducats en remettant la lettre à la reine, qui s’engageait à la lire seulement et à la replacer ensuite sous son enveloppe.
C’était payer largement une bien petite trahison aussi Ferrari n’hésita-t-il point. D’ailleurs, il savait qu’en réalité, c’était la reine qui régnait sous le nom
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(le son mari, et cela le tranquillisait fort sur les dangers qu’il aurait à courir dans le cas où cette trahison viendrait à être connue.
Ferrari partit; on calcula le temps qu’il lui fallait pour remplir sa mission : si l’empereur d’Autriche
n’apportait aucun retard à sa réponse, c’était une affaire de onze à douze jours.
Le général Mack arriva le 8 octobre à Caserte ; le jeudi, il fut invité à diner avec le roi et la reine. Nous reçûmes, sir William et moi, une invitation officielle pour ce jour-là. Leurs Majestés accueillirent le général avec les plus grandes marques d’estime, et la reine dit en le présentant à Nelson :
— Le général Mack est sur terre ce que mon héros Nelson est sur mer.
Le compliment n’était point flatteur, et la comparaison manquait de justesse. A Toulon, à Calvi, à Ténériffe, sans obtenir des avantages décisifs, Nelson s’était glorieusement conduit; à Aboukir, il avait fait preuve non-seulement d’héroïsme, mais encore de génie.
Mack, au contraire, partout où il s’était mesuré avec les Français, avait été battu par eux, et, malgré cela, il avait conquis en Europe, on n’a jamais su pourquoi, la réputation d’un des plus grands stratégistes de l’époque.
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Si bonne idée que les autres eussent de Mack, elle ne pouvait se comparer à celle que Mack avait de lui-même. Je n’ai jamais vu de fatuité plus formidable que celle-là ; il n’admettait pas un seul instant la supposition qu’il pût être battu, ni même que les Français pussent faire résistance.
J’avoue que cette outrecuidance me fut antipathique, au premier mot que j’eus l’honneur d’échanger avec l’illustre général...
Le temps marchait, et Ferrari galopait. Le dixième jour après son départ, sir William suggéra au roi une partie de chasse à Persano, et, sir William et le roi absents pour trois jours, la reine, le général Acton et moi allâmes nous établir à Caserte.
Le lendemain, vers sept heures du soir, Ferrari arriva. Il était porteur de la lettre de l’empereur d’Autriche.
Actou, sur un sceau d’une lettre de François II, avait fait faire un cachet pareil au cachet impérial ; il n’y avait donc pas à s’inquiéter de ce côté-là : on amollirait la cire, on décachetterait la lettre ; si elle était telle qu’on la souhaitait, on la remettrait intacte dans l’enveloppe que l’on recachetterait tout simplement; si la lettre, au contraire, ne secondait pas les désirs de la reine, on aviserait.
L’empereur annonçait positivement à son oncle
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qu’il ne se mettrait en route que quand Souvorof et ses 40,000 Russes seraient arrivés, et il ne comptait guère qu’ils arrivassent avant le mois d’avril 1790.
Il invitait donc Ferdinand à calmer son impatience et à faire comme lui, à attendre jusque-là. Attaqués à la fois par 150,000 Autrichiens, par 40,000 Russes et par 65,000 Napolitains, il était évident que les Français seraient forcés d’évacuer l’Italie; et qui pouvait dire — Bonaparte et ses 30,000 hommes étant confinés en Égypte — où s’arrêterait la marche triomphale de l’armée austro-russe !
Pas avant Paris, selon toute probabilité.
Mais la reine était une joueuse trop pressée pour attendre que le temps lui mît aux mains de si belles cartes, et le projet arrêté entre elle et le capitaine général Acton fut mis à exécution.
Fils d’un médecin irlandais, Acton, je l’ai déjà dit, était un habile chimiste ; avec une mixture préparée d’avance, il enleva l’encre de la lettre en ne laissant que la signature ; puis, au lieu du refus de marcher, dans ce moment du moins, si positivement exprimé par l’empereur, il écrivit une promesse formelle, de se mettre en campagne aussitôt que Ferdinand aurait passé la frontière romaine.
Puis la lettre fut recachetée, resccllée du sceau de l’empereur, et remise à Ferrari, qui la porta alors
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à Persano et la remit aux mains du roi, en lui affirmant qu’il était le premier qui la touchât depuis qu’il l’avait reçue des augustes mains de l’empereur.
Le roi, qui était à table en compagnie de sir William, décacheta la lettre, la lut, et, avec une satisfaction visible, la passa à sir William.
Mon mari, comme on le sait, était du complot; il ne fut donc nullement étonné de cette réponse favorable ; seulemeht, il en félicita le roi Ferdinand en lui disant :
— Vous le voyez, sire. Sa Majesté l'emperenr est exactement du même avis que Sa Grâce lord Nelson.
11 n’y a pas un instant à perdre.
* Et, en effet, il fut décidé que le général Mack envahirait les États romains sans autres retards que ceux qu’exigeraient les préparatifs de la mise en campagne.
On était arrivé aux premiers jours de novembre.
La guerre, consentie par Ferdinand, restait une affaire plus grave à traiter : c’était d’obtenir qu’il se
mit à la tôle de son armée et fit cette guerre çn personne.
Le roi, je l’ai dit, était loin d’être brave, et, si j’ai été longtemps aveuglée sur le compte de la reine, je ne l’ai jamais été sur celui du roi, que Caroline a toujours pris soin, du reste, de me faire voir sous son véritable jour.
Les négociations furent longues ; mais la reine et sir William firent valoir près de Ferdinand qu’il s’agissait pour lui, non pas seulement de combattre les Français et de soutenir la légitimité, deux choses fort louables, mais encore, une fois dans les États romains, de voir, en sa qualité de libérateur, quelle serait sa part dans la division du patrimoine de saint Pierre.
Le roi consentit enfin.
Comme on n’attendait que ce consentement, l’armée fut aussitôt divisée en trois corps : 22,000 hommes furent envoyés à San-Germano ; 10,000 dans les Abruzzes ; 8,000 dans les murs de Gaete, et quelques bâtiments de transport se tinrent prêts à conduire 10,000 hommes en Toscane, accompagnés pas l’es- ' éadre de Nelson.
Ces 10,000 hommes étaient destinés à couper la retraite aux Français quand le général Mack les aurait battus.
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Les trois corps d’armée, chose curieuse, turent mis sous le commandement de trois étrangers : Mack, général en chef, et Micheroux et Damas, généraux de division ; le premier, on le sait, était Autrichien; les deux autres, Français.
51,000 hommes étaient prêts à entrer dans les États romains.
Au reste, comme l’avait jugé l’amiral Nelson, le moment était bien choisi pour attaquer les Français.
Le Directoire, prévenu par le citoyen (larat des intentions hostiles de la cour de Naples, avait cherché tous les moyens de faire face à cette agression ; il avait détaché ce qu’il avait pu d’hommes de l’armée de la république cisalpine, les avait envoyés à Rome, et en avait donné le commandement à Championnet.
Championnet n’avait eu, jusque-là, que des commandements secondaires, et, par conséquent, était encore peu apprécié et peu connu. Sou commandement de Rome, sa conquête de Naples, le rendirent célèbre.
On assure qu’au moment où il quittait la France, et où, en récompense de ses anciens services, il recevait ce nouveau commandement, le directeur Barras lui posa la main sur l’épaule et lui dit :
- — Pars pour l’Italie, général, et je te donne ma
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parole que tu seras chargé de détrôner le premier roi qui encourra la colère de la République.
Championnet partit de Paris et arriva à Rome dans cette espérance.
Mais, à Rome, il trouva l’armée française dans l’état que j’ai dit, sans pain, sans souliers, sans habits, sans solde, n’ayant que neuf canons et 180,000 cartouches.»
Avec le renfort reçu de la Cisalpine, cette armée se composait de quatorze à quinze mille hommes.
Le 22 novembre, le roi lança le fameux manifeste signé du prince Pignatelli Belmonte, et adressé au chevalier Priocca, ministre du roi de Piémont Charles- Emmanuel II.
Comme tous les actes qui émanaient du roi,< celui-ci avait été rédigé par la reine, le capitaine général et sir William Hamilton.
Aujourd'hui que dix ans se sont écoulés, que les préventions ont disparu, que les haines sont éteintes, cette pièce m’apparait sous son véritable caractère, c’est-à-dire comme un appel à l’assassinat ; et cependant, à Caserte, le 20 novembre 1798, lorsque le manifeste passa sous mes yeux, j’y applaudis comme les autres !
Ce brûlot lancé, il n’y avait plus qu’à se mettre en campagne.
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Ln reine avait fait faire pour sou mari un magnifique uniforme de général, et nous visitâmes successivement les camps de Sessa et de San-Germano pour montrer le roi à ses soldats.
Ces promenades militaires, les acclamations qu’elles soulevaient, les cris de « Vive le roi! Mort aux Français ! » finirent par monter la tète au roi Ferdinand, qui nous quitta en faisant à la reine toute sorte de promesses guerrières.
Je dois à la vérité de dire que, malgré ces promesses, la reiue fut peu persuadée, et cependant, si mauvaise que fût l’opinion qu’elle avait de son mari, elle était loin de se douter de la surprise que l’avenir lui réservait.
Nous revînmes à Caserte, et le roi, à la tète de son arinée, marcha vers la frontière romaine.
Le 24, cette armée déboucha par trois points sur le territoire pontifical.
L’aile droite, côtoyant l’Adriatique , passa le i’routo, chassa d’Ascoli une faible avant-garde française qui s’y trouvait, et prit la direction de Pontedi-Fermo.
Le centre descendit les Apennins par Aquila et s’avança sur Rieti.
Enfin, l’aile gauche, où se trouvaient Mack et le roi, passa le Garigliano sur trois colonnes, — à
Isola, à Ceprano, à Sant’Agata, — et marcha directement sur Rome par les marais Pontins, Valmontone et Fraseati.
Le jour même où l’armée napolitaine atteignait la frontière des États romains, le général Championnet recevait du Directoire un ordre qui lui enlevait trois mille hommes pour renforcer la garnison de Corfou.
Peut-être, vu l’urgence, Championnet eût-il pu ne pas obéir à cet ordre.
Il donna les trois mille hommes, et resta avec douze mille, à peu près.
Mais, en même temps, il lit tirer le canon d’alarme au château Saint-Ange, battre la générale dans toute la ville, et prit à la hâte toutes les mesures nécessaires pour faire face à un péril qui tombait sur lui avec la rapidité d’une avalanche.
Nous recevions tous les jours des messages du roi; ces messages nous tenaient au courant de sa marche triomphale.
Le 30 novembre, dans la nuit, nous reçûmes la nouvelle que le roi avait fait, la veille, son entrée dans Rome au milieu d’acclamations frénétiques; on avait dételé sa voiture, et le peuple l’avait porté en quelque sorte ‘dans ses bras jusqu’au palais Farnèse.
La lettre du roi nous annonçait que le général Championnet avait quitté Rome, laissant cinq cents hommes au château Saint-Ange, et qu’en défendant à l’officier qui les commandait de se rendre sous aucun prétexte, il lui avait engagé sa parole d’ètre de retour à Rome avant vingt jours.
Bien entendu, cette promesse égayait fort le roi et surtout le général Mack.
Ferdinand ajoutait, dans un post-scriptum, 'que le peuple égorgeait les patriotes et pillait leurs maisons; lui-même avait fait fusiller deux Napolitains, les frères Corona, dont l’un avait été ministre de la république romaine.
Tout allait donc pour le mieux.
Aussi la reine ordonna-t-elle qu’un Te Deum fût chanté dans toutes les églises de Naples, que l’on tirât le canon eu signe de triomphe, et que la ville fût illuminée.
Ces ordres, il faut le dire à la louange des Napolitains, furent reçus et exécutés avec enthousiasme.
On se rappelle qu’un détachement de huit à dix mille hommes devait, sous le commandement du général Naselli, partir pour Livourne sur des bâtiments de transport.
Le 22 novembre, en effet, ce détachement sortit du port de Naples, sous la protection du Yan-Guard,
monté par Nelson, du Culloden, du Mino taure, de r Alliance, de la Bonne-Citoyenne et du cutter Flora , ainsi que de l’escadre portugaise.
Vaisseaux de guerre et bâtiments de transport . arrivèrent à Livourne dans l’après-midi du 28 novembre. Les ministres anglais et napolitains vinrent aussitôt faire leur visite à l’amiral. Le général Naselli somma la ville de se rendre, ce qu’elle fit à huit heures du soir.
La sommation avait été faite conjointement par le général Naselli et le vice-amiral Nelson.
Naselli prit possession de la ville, mais Nelson resta sur son bâtiment.
D’ailleurs, Nelson était trop amoureux pour demeurer longtemps éloigné de moi ; aussi, le 30 novembre, quittait-il Livourne, et, le o décembre, était-il à Naples.
Le 6 au matin, il écrivait au capitaine général Acton une lettre dans laquelle se trouvait le paragraphe suivant, que .e ministre se hâta de nous faire lire.
Nelson ne voyait pas les choses sous un jour aussi * riant que le roi de Naples.
« Voici en quelques mots l’état du pays et la situation des choses, disait-il. L’armée du roi est à Rome; Civita-Vecchia est prise; mais il est resté
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IR SOUVENIRS n’i'NE FAVORITE
dans le château Saint-Ange 500 Français. Le général Championnet est à la tète de 13,000 hommes et attend les Napolitains dans une très-forte position, à Civita-Castellana. Le général Mack marche contre lui avec 20,000 hommes. L’événement, à mon avis, est douteux et va décider immédiatement du sort de Naples. Si Mack est défait, en vingt jours le pays est perdu. L’empereur n’a pas fait bouger un homme de son année, et, sans le secours de l’empereur, ce pays n’est point capable de résister aux Français; seulement, ce n’est pas son choix, c’est la nécessité qui a forcé le roi de Naples à sortir de son royaume et à ne pas attendre que les Français, ayant rassemblé leurs forces, le chassassent en une semaine de Naples. »
Nous recevions en même temps de Rome des avis analogues. Seulement, le roi nous annonçait la marche de Mack sur Civita-Castellana, non point avec 20,000 hommes, mais avec 40,000, et il nous '• semblait impossible qu’une pareille supériorité numérique ne nous assurât pas la victoire.
D’ailleurs, le roi était tellement sûr du succès, que sa tranquillité nous ôtait toute inquiétude. Ses lettres étaient pleines de descriptions des fêtes qui lui étaient données ; il ne sortait dans les rues de Rome qu’en marchant sur des tapis et sous une
pluie de fleurs ; le soir même, il y avait grand gala au théâtre Apollo.
La dépêche qui nous apportait ces détails était du 6 décembre ; nous la montrâmes à lord Nelson, lui faisant observer que ce n’était point avec 20,000 hommes seulement que Mack marchait à l’ennemi, mais bien avec 40,000.
Tout cela ne le persuadait point; il avait, à la première vue, pris une assez mauvaise opinion du général Mack.
11 nous quitta vers cinq heures du soir, et nous restâmes, la reine et moi, avec les quelques dames qui faisaient notre société ordinaire.
Entre sept et huit heures, comme nous prenions le thé, nous entendîmes le bruit d’une voiture qui passait sous les voûtes du palais, puis un grand bruit de serviteurs qui se précipitaient par les dégrés.
La reine devint très-pâle. Je la regardai en l’interrogeant des yeux.
— Ah ! me dit-elle, j’ai un pressentiment.
— Lequel, madame? lui demandai-je.
— C’est le roi qui vient d’arriver !
— Le roi? Impossible, madame! nous avons reçu une lettre de lui ce matin.
La porte s’ouvrit, un huissier annonça :
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— Son Exellence le duc d’Ascoli.
Le duc d’Ascoli entra; la reine et moi jetâmes un cri d’étonnement. Il avait le costume du roi, et, comme il était de la même taille et du même âge que lui, que, d’ailleurs, la chambre était dans un demi-jour, la reine et moi le primes au premier abord pour le roi lui-même.
Mais la reine s’aperçut bien vite de la méprise, et, sous ce déguisement, son instinct conjugal lui lit deviner quelque chose de honteux.
Elle se leva, et, sévèrement :
— Que signifie cette mascarade, duc? demandat-elle.
— Hélas! madame, rien de gai! répondit le duc; mais au moins est-elle une preuve de mon dévouement au roi.
— Au roi? Et où est-il, le roi?
— Ici, madame.
La reine me regarda.
— Et où cela, ici? reprit-ellfc.
— Dans son appartement.
— Ah! ah! il n’ose point se présenter devant moi, à ce qu’il parait?
Puis, après un moment de silence :
— Les Napolitains ont été battus, n’est-ce pas?
Et, comme le duc hésitait à répondre :
— Voyons, dit la reine, si le roi est une femme, je suis un homme, moi! dites tout.
— Battus complètement, oui, madame.
— Brave Nelson! dit-elle en se tournant de mon côté. Tu le vois, son instinct ne le trompait pas. Mais c’est donc véritablement un idiot, comme nous nous en doutions, que ce général Mack?
— Je ne puis rien dire à Votre Majesté, sinon que les troupes napolitaines ont été complètement battues.
— Vous êtes sùr de la nouvelle?
— Nous la tenons, le roi et moi, de la bouche même du général Mack.
— Du général Mack?
La reine me prit les mains et me les serra convulsivement.
— 11 est dit que je boirai toutes les hontes, murmura-t-elle.
— Mais enfin, monsieur, demandai-je au duc pendant que la reine déchirait son mouchoir entre ses dents, ne pouvez-vous donner aucun détail à Sa Majesté?
— Je ne puis dire à Sa Majesté que ce que je sais moi-même.
— Dites-le donc, alors ! s’écria la reine, et dépêchez-vous ! car j’ai hâte, je vous l’avoue, de savoir
à quel propos vous avez sur le dos l’habit, et au cou les croix du roi.
— Que Votre Majesté daigne m’écouter avec patience, dit le duc d’Ascoli en s’inclinant,, ou sinon je serai forcé de retourner près du roi et de lui dire que vous n’avez pas voulu m’entendre.
— Vous faites appel à ma patience, monsieur; eh bien, soit, je vous promets d’ètre calme. Parlez!
— Eh bien, madame, nous étions hier dans la loge de Sa Majesté, au théâtre Apollo , lorsque, vers neuf heures du soir, à peu près, la porte s’ouvrit brusquement et nous vîmes paraitre le général Mack, tout couvert de boue, comme un homme qui vient de faii’e une longue course. « Sire, dit-il, vous voyez un homme au désespoir de vous annoncer une pareille nouvelle, mais nous sommes battus sur tous les points, séparés les uns des autres, en pleine retraite, ou plutôt en pleine fuite ; et notre unique espoir de salut pour Votre Majesté est qu’elle parte à l’instant meme pour Naples. Dégagé du souci que me cause votre précieuse tête, je tâcherai de rallier l’armée et de prendre une revanche. »
— Le misérable orgueilleux ! murmura la reine.
— Vous comprenez, madame, continua le duc, la stupeur du roi à une pareille nouvelle. Il regarda Mack sans répondre et le visage renversé; puis.
Mu
tout à coup, Sa Majesté se leva et s’élança hors de sa loge. Par bonheur, on n’avait rien vu de la salle, et l’on crut que le roi passait dans la chambre voisine de sa loge. 11 ne fallait point avoir l’air de fuir : les jacobins romains, qui avaient à se venger des exécutions commandées par le roi, avaient l’œil sur lui et pouvaient, Mack étant battu, tenter un coup de main contre Sa Majesté. -Avant qu’on se fût aperçu de notre absence, et que la nouvelle fut répandue, nous étions au palais Farnèse. Là, le roi monta à cheval, avec une douzaine d'officiers, et quelques-uns de ses plus fidèles serviteurs, parmi lesquels il daigna me comprendre. Nous sortîmes par la porte du Peuple, nous contournâmes les murailles jusqu’à la porte San-Giovanni ; arrivé là, le roi prit le galop avec sept on huit hommes d’escorte, et, vers onze heures du soir, nous arrivâmes à Albano. Le roi s’informa au maitre de poste s’il avait une voiture ; cet homme n’avait qu’un cabriolet. Tandis qu’on y mettait les chevaux. Sa Majesté me prit à part et me pria de changer d’habits avec lui ; ce que je fis à l’instant même...
— Et pourquoi cela, changer d’habits avec lui? demanda la reine.
— Je l’ignore, madame, répondit le duc; mais, comme une prière de Sa Majesté est un ordre, j’obéis.