K W VU
21 SOUVENIRS d’une FAVORITE
— Un ordre, un ordre, répéta la reine; mais enlin cet ordre avait un but !
Le duc s’inclina sans répondre.
— Oh ! je voudrais bien savoir, dit la reine en frappant impatiemment du pied, ce qu’espérait le roi de cette mascarade.
— Vous désirez savoir ce que j’espérais, madame? fit le roi en entrant et en se jetant dans un fauteuil comme s’il arrivait de la chasse. J’espérais, si nous étions pris par les jacobins, que ce serait d’Ascoli que l’on pendrait, et non pas moi.
— Et?... demanda la reine.
— Eh bien, mais, taudis qu’on l’aurait pendu, je me serais sauvé doncî
La reine leva les mains au ciel, puis les appuya sur son visage.
— Oh! oh! murmura-t-elle.
— Mais, dit le roi ne comprenant pas bien l’exclamation de la reine, mais c’est qu’ils l’auraient fait comme ils le disaient, ces gueux de jacobins!
— Et vous eussiez laissé pendre votre ami à votre place? s’écria Caroline.
— Je le crois bien ! et plutôt deux fois qu’une !
— Et vous vous seriez laissé pendre à la place
du roi, duc? dit la reine se levant et marchant au duc.
— Le devoir d’un sujet n’est-il pas de sacrifier sa vie pour son maitre? répondit simplement le duc.
— Ah! monsieur, s’écria la reine s’adressant à son mari, vous êtes bien heureux d’avoir un pareil ami! Gardez-le précieusement! Il est probable que, si vous le perdiez, vous n’en retrouveriez pas un autre.
Puis, se tournant vers moi :
— Au reste, dit-elle, je n'ai pas à me plaindre ; car, j’en suis sûre, Emma, au besoin, ferait pour moi ce que le duc étaU prêt à faire pour vous.
Et, me jetant le bras autour du cou :
— Viens, Emma! viens! dit-elle. C’est beau de voir un pareil courtisan; mais c’est triste ‘de voir un pareil roi !
En rentrant chez elle, la reine sonna et ordonna do mettre les chevaux «à la voiture.
Et, comme je la regardais pour essayer de lire dans sa pensée :
— Tu comprends bien, me dit-elle, que je ne veux pas laisser à cet égoïste, qui veut faire pendre pour lui son meilleur ami, le soin de veiller à notre sûreté. Il serait capable dé s’enfuir en Sicile avec son fusil de chasse et ses chiens, sans s’inquiéter autrement de nous !
— Comment, s’enfuir en Sicile? Votre Majesté croit donc que le roi pense à quitter Naples?
— Et que veux-tu qu’il fasse? Dans quinze jours, les Français seront ici. Par bonheur, il nous reste Nelson. Où en es-tû avec lui? J’espère que tu ne l’as point désespéré ? *
' — Nelson fera tout ce que nous voudrons, répon-
dis-je en souriant.
— Bon ! Il est trop tard pour lui faire dire ce soir de venir à terre; mais, demain dès le matin, il faut que nous conférions avec lui. •
— Pourquoi trop tard ce soir? Deux mots de moi le feront accourir à quelque heure de la nuit que ce soit. Il est huit lftmres, nous pouvons être à neuf heures et demie à Naples; à dix heures, il peut avoir mon billet; une demi-heure après, il sera au palais.
— Soit! Tu le recevras, tu lui diras tout. Pendant ce temps, moi, je causerai avec Acton. Tu comprends, n’est-ce pas, qu’il faut que Nelson soit à
SOUVENIRS n’üN'E, FAVORITE 37
nous corps et âme. 11 y va tout simplement de la vie.
— Oli! Votre Majesté...
— Avec cela que les jacobins de Paris se sont bien gènes avec ma sœur! Crois-tu que ceux d’ici se gêneraient davantage? D’ailleurs, Nelson peut recevoir de lord Saint- Vincent un ordre qui l’éloigne de nous. Or, dans ce cas, il faut qu’il désobéisse même à un ordre de lord Saint-Vincent, même à un ordre de l’Amirauté, s’il lui en venait un.
— Le cas échéant, répondis-je en riant à la reine, Votre Majesté me dira ce qu’il faut que je fasse pour qu’il désobéisse ; je le ferai et il désobéira.
On vint annoncer que les chevaux étaient à la voiture.
— Viens I dit Caroline.
— Votre Majesté ne prévient pas le roi?
— Pour quoi faire?
— Et s’il appelle près de lui Son Excellence le capitaine général ?
— Acton ne viendra qu’après m’avoir vue. Descendons !
Nous descendîmes rapidement sans prévenir personne. La reine s’enveloppa d’un cachemire, car il pleuvait à verse, et il faisait froid; nous nous
28 SOUVENIRS ll’UNE FAVORITE
élançâmes dans la voiture, nous fermâmes les glaces, et le cocher partit au galop.
Caroline s’était jetée soucieuse dans le fond de la voiture ; on eût pu croire qu’elle dormait, si des frissons nerveux ne l’avaient fait tressaillir de temps en temps ; et, en tressaillant, elle murmurait ou le mot de fat, qui s’appliquait à Mack, ou le mot de lâche , qui s’appliquait à son mari ; puis elle s’écriait :
— O Nelson î brave Nelson ! Il n’y a d’espoir qu’en lui, Emma!
Et je lui serrais la main en lui disant :
— Soyez tranquille, madame, je vous réponds de lui comme de moi.
Une heure et demie après être parties de Caserte, nous étions au palais royal.
Avant de descendre de voiture, la reine demanda si le capitaine général Acton était au palais.
Il y était, par bonheur.
— Allez lui dire que je l’attends à l’instant même
chez moi,*dit Caroline.
Et nous montâmes l’escalier.
A tous ceux qui se présentèrent pour lui offrir ses services, hommes et 'femmes, la reine, en les écartant, répondit :
— Merci 1
Nous entrâmes seules chez elle.
i SOUVENIRS D’UNE FAVORITE
L’huissier de service posa un candélabre sur une table et demanda quels étaient les ordres de la reine.
— Ne laisser entrer que M. Acton, milord Nelson et sir William Hamilton, répondit-elle avec cette netteté d’accent et cette brièveté de mots qui dénotaient chez elle une forte émotion.
Elle apporta elle-même sur une table des plumes, du papier et de l’encre.
— Écris-lui,me dit-elle.
Je pris la plume et traçai à la hâte ces quelques mots :
« Venez ! No.us vous attendons au palais, la reine et moi, pour affaire d’importance.
» Emma. »
— Que lui as-tu écrit? demanda la reine.
— De venir, voilà tout.
— Comment, voilà tout ?
— 11 n’est pas besoin d’autre chose.
— Emma! Emma! fit la reine, tu le laisseras échapper !
— Suis-je votre pilote, oui ou non ?
— Certainement; mais...
— Alors, ne vous mêlez pas de la manoeuvre, et laissez-moi faire.
— 1- aïs !
•SOUVENIRS Il’UNF FAVORITE
Mais, tout eu donnant son consentement, Caroline fit un mouvement d’épaules qui indiquait qu’à ma place, elle eût agi autrement que moi.
Je ne m'en inquiétai point.
— Maintenant, lui dis-je, par qui Votre Majesté va-t-elle faire porter cette lettre?
— Cela regarde Acton. Par le port militaire, on sera dans dix minutes à bord du V an-Guard.
En ce moment, Acton entra.
— Quelque malheur, n’est-ce pas, madame? dit-il en s’avançant vers la reine avec un visage qui indiquait son inquiétude.
— Oui, dit Caroline, et un très-grand malheur ! Le général Mack a été battu, et le roi est arrivé il y a deux heures à Caserte, après avoir fait des prodiges de valeur.
Et elle éclata d’un rire strident et nerveux qui lui était famiüer aux heures de suprême irritation.
Et, comme Acton la regardait avec un étonnement croissant :
— Vous saurez tout dans un moment; mais, d’abord, reprit-elle, faites porter ce billet à lord Nelson. 11 est nécessaire qu’il puisse traverser le port militaire sans empêchement.
— Je vais descendre dans la darse, répondit le général, pour expédier moi-même la barque qui ira
SOUVENIRS n'iJXE FAVORITE 31
chercher milord, et donner mes instructions à - l’officier.
Et le général s’éloigna.
— Il a cela de bon, au moins, qu’il est obéissant, dit la reine en le suivant des yeux.
» — Pourquoi ne lui faites-vous pas l’honneur de dire dévoué , madame?
— Parce que c’est un mot qui n’existe pas dans le dictionnaire des courtisans.
— Bon ! et le duc d’Ascoli ?
— Celui-là n’est pas le courtisan du roi, c’est son ami ; quand le roi est heureux, c’est d’Ascoli qui lui dit ses plus dures vérités. Ce n’est pas comme toi, flatteuse, qui ne m’en dis jamais !
— Est-ce ma faute si les plus dures vérités que l’on puisse dire à Votre Majesté sont des louanges?
La reine m’embrassa au front et se mit à se promener de long en large. De temps en temps, elle allait à la terrasse, et jetait à travers l’obscurité. un < coup d’œil sur la flotte anglaise, dont on reconnaissait chaque vaisseau à ses feux de position, et, chaque fois, elle murmurait :
— 0 Nelson! notre seul espoir est en toi !
Une fois, revenant vers moi :
— Comprends-tu, me dit-elle, - cinquante-deux
32 SOUVENIRS ü’UNE PAVORITE
mille hommes parfaitement pourvus de tout, bien payés, se faisant battre par dix ou douze mille Français à moitié nus, sans solde, sans pain, sans souliers, sans munitions ! Les voilà fournis de tout maintenant, excepté de souliers, à moins que nos soldats ne se soient déchaussés pour courir plus vite ! Olif si j’étais homme, comme je me serais planté au milieu de tous ces couards ! comme j’aurais arraché les épaulettes de tous ces officiers qui ne sont bons qu’à faire miroiter à la parade leurs broderies d’argent et à faire flotter au vent leurs plumes de toutes couleurs ! 11 y a des moments, ma parole d’honneur, où j’ai envie de monter à cheval, comme ma mère Marie-Thérèse, pour faire honte à ce roi fainéant! Par malheur, je n’ai point affaire à des Hongrois, mais à des Napolitains !
Sur ces entrefaits, Aeton rentra.
— Me voilà, madame, dit-il. La lettre est expédiée, et, si milord Nelson met à servir Votre Majesté la moitié de l’empressement que j’y mettrais moiinème, dans un quart d’heure, il sera ici... Maintenant, Votre Majesté, veut-elle bien me dire de quoi il s’agit?
La reine l’emmena dans la chambre voisine. Elle voulait me laisser seule avec Nelson ; puis peut-être aussi avait-elle à donner de ces ordres secrets et
terribles que je ne connaissais souvent que lorsqu’ils étaient exécutés.
En effet, je sus depuis qu’il avait été question, entre la reine et le capitaine général, du courrier Ferrari, dans les mains duquel on avait substitué la lettre rédigée par sir William et Acton à la véritable lettre écrite par l’empereur d’Autriche. On craignait que Ferrari ne dévoilât la fraude et que Ferdinand n’apprit ainsi qu’au lieu de l’inviter à se mettre en campagne, son neveu François lui écrivait de ne pas bouger, avant l’arrivée des Russes, c’est-àdire avant le mois d’avril ou de mai.
Ce serait donc pendant cet instant où je restai seule à attendre Nelson que la perte de Ferrari aurait été résolue.
Je raconterai en temps et lieu la mort de ce malheureux et les circonstances horribles, qui l’accompagnèrent..
J’étais seule depuis un quart d’heure à peine, lorsque l’huissier annonça lord Nelson, et que je vis Sa Seigneurie apparaître dans l’encadrement de la porte.
Il était tout essoufflé, ayant monté rapidement l'escalier, et sa physionomie atterrée témoignait de son inquiétude.
Avant qu’il eût ouvert la bouche, j’avais jeté mes deux bras à son cou en lui disant :
— Cher Nelson, notre seul espoir est en vous !
Il me serra sur son cœur, dont je sentais les palpitations à travers son uniforme, appuya ses lèvres frémissantes sur mes yeux et, comme s’il eût craint de surprendre une caresse, non point à un sentiment d’amour, mais à l’émotion, il m’écarta doucement de lui, et, me regardant avec une expression passionnée, il me demanda :
— Voyons, qu’y a-t-il? Vous parlez à un homme qui donnerait sa vie pour la reine et...
Il hésita.
— Et son honneur pour vous! acheva-t-il.
— Oh! cher Nelson! m’écriai-je.
Je lui pris la main et voulus la baiser.
Dans le mouvement qu'il fit pour me la retirer, il abaissa la tète, je relevai la mienne, nos lèvres se rencontrèrent.
— Oh ! s’écria Nelson en se rejetant à quelques pas de moi, vous me rendrez fou !
Je lui tendis la main.
— Qu’importe, lui dis-je, à je vous guéris ! •
Il jeta un regard tout autour de lui pour voir si nous étions seuls. Je compris son regard, et, avec
un sounre :
— La reine et le capitaine général sont là, lui dis-je.
Et je lui montrai la chambre voisine.
11 poussa un soupir, vint à moi, passa son bras unique autour de ma taille, et, me faisant asseoir près de lui :
— Vous m’avez écrit que vous aviez un service à réclamer de moi, me dit-il. Je suis un égoïste de ne pas vous avoir demandé d’abord à quoi je pouvais vous être utile. Je répare ma faute. Nous parlerons plus tard de ma fobe.
— Quand vous voudrez, lui dis-je avec un regard plein de promesses, et, si vous tardez trop, c’est moi qui vous en parlerai la première.
— Prenez garde 1 me dit-il, vous êtes Parthénope, et je ne suis pas Ulysse.
Puis, faisant un effort sur lui-mème
— Voyons, voyons ! dit-il. Maek a été battu, n’est-ce pas? L’armée est en déroute. Vous avez reçu un courrier du roi?
— Mieux que cela : le roi est arrivé lui-mème, il
y a trois heures, à Caserte. Tout est perdu ! Dans "
quinze jours, les Français seront ici. La reine songe à s’enfuir en Sicile et compte sur vous pour l’y conduire.
— V allez-vous? demanda Nelson.
— Je ne quitte pas lq reine.
— Et moi, je ne vous quitte pas.
— Quelque ordre qui vous arrive?
— Dussé-je„déchirer mes lettres sans les ouvrir !
— Nelson ! m’écriai-je.
Et je lui tendis les bras.
Il se jeta sur mon cœur.
— Encore ! me dit-il, encore! Ayez donc pitié de moi !
— Nelson, ce n’est point par pitié que je vous dis que je vous aime : c’est par reconnaissance, c’est... par amour!
Tout éperdu, il se laissa glisser à mes genoux, en me baisant les mains avec de faibles cris qui semblaient autant des cris de douleur que des cris de joie.
En ce moment, la reine entr’ouvrit la porte, et, voyant Nelson à mes genoux, lit un mouvement pour se retirer.
— Oh ! entrez, entrez, madame, lui dis-je. Je n’ai rien à cacher ni à vous ni au monde. Nelson vient de me dire qu’il était à nous, et je viens de lui dire, moi, que j’étais à lui. Que Votre Majesté soit assez bonne pour donner sa main à baiser à notre sauveur !
SOUVENIRS d’une FAVORITE
LXXXY
Le lendemain, il y eul conseil d’État. Le roi ex posa la situation ; il ne cacha rien du désastre : il l’eût même rendu plus grand qu’il n’était si cela eût été possible.
L’amiral Caracciolo, en sa qualité de commandant des forces de mer, fut appelé à ce conseil. Comme on n’avait rien à craindre par mer, puisque les Anglais gardaient le port, il demanda qu’on lui permît de réunir les soldats de marine en un corps de mille à douze cents hommes, de se mettre à leur tète et de marcher contre les Français. En s’emparant des défilés des Abruzzes avant que le gros de l’armée napolitaine y fût arrivé, il pourrait mettre im obstacle à la déroute et rallier de force les fuyards. Quel que fût le nombre des soldats que l’on avait perdus dans les différents combats contre les Français, l’armée napolitaine devait encore être quatre fois plus forte au moins que celle devant laquelle elle fuyait.
Le roi repoussa cette offre ; il doutait du dévouement de Caracciolo, et le soupçonnait de ne vouloir
in
organiser cette troupe que pour se réunir avec elle aux patriotes.
Caracciolo fut blessé de ce soupçon, qu’il ne méritait pas, et, se retirant avant la fin du conseil, déclara qu’il se rendait sur son bâtiment, où il attendrait les ordres du roi.
Mais, avant de retourner à son bord, il se fit annoncer chez la reine.
Chez la reine aussi, il y avait conseil; seulement, ce conseil se composait de la reine, de Nelson, de sir William et de moi.
Dès la veille, Caroline avait arrêté, avec le capitaine général, sa fuite et celle de sa famille.
Elle hésitait à recevoir Caracciolo ; mais sir William l’y décida.
La reine, alors, me prit par le bras, voulant que je fusse présente à son entrevue avec l’amiral, sans doute pour lui faire comprendre la persistance d’une amitié qui, au lieu de diminuer, s’augmentait des avis directs ou indirects qu’on pouvait lui donner contre cette amitié.
Je priai inutilement Sa Majesté de ne point m’exposer à quelque nouvelle insulte de la part du prince napolitain ; elle me déclara qu’elle le voulait ainsi, et qu’au moindre mot équivoque qui sortirait de la bouche de l’amiral, celui-ci serait arrêté.
Mais, dès le premier abord, il lut facile de voir qu’il ii’y avait en ce moment rien de pareil à craindre de la part de Caracciolo. Jamais expression de respect ne fut plus profondément empreinte sur un noble visage que celle que nous pûmes lire sur celui du prince.
— Madame, dit-il en s’inclinant, le roi vient de nous faire part des désastres de l’armée de terre; mais; par bonheur, votre fidèle marine est intacte. Je ne suis pas appelé à donner un avis à Votre Majesté ; pourtant, si Votre Majesté me faisait l’honneur de me consulter, je lui donnerais l’avis, — après avoir, bien entendu, tenu jusqu’au dernier moment et tout fait pour prendre notre revanche, — je lui donnerais, dis-je, l’avis d’abandonner ses États de terre ferme et de se réfugier en Sicile.
— Telle est aussi mon intention, monsieur, dit la reine.
— Alors, répliqua Caracciolo en s’inclinant une seconde fois, je supplierais Votre Majesté de faire l’honneur à lu Minerve de la choisir pour son bâtiment de transport. La Minerve est la meilleure voilière de toute l’escadre napolitaine, et, vu l’état où la bataille d’Aboukir a mis la Hotte, anglaise, elle pourrait lutter de vitesse et de sûreté avec le bâtiment de lord Nelson lui-mème. Nous sommes dans
les mauvais jours pour la navigation; je connais «1 nos mers, et je dirais presque nos tempêtes; nul mieux que moi ne pourrait donc répondre du salut i de Votre Majesté et de son auguste famille. En quel- -'•S ques jours, la frégate peut être aménagée de façon que Votre Majesté s’y trouve dignement.
La reine salua en signe de remerciment.
— Inutile de dire, continua Caracciolo, que, si, comme il est probable, lady Hamiiton et sir William jugent à propos de suivre Votre Majesté, ce sera un grand honneur pour moi de les recevoir à mon bord, le plus grand que je puisse obtenir, si je n’avais pas, en même temps, celui de recevoir Votre Majesté.
Tout cela était dit d’un ton si digne, si noble et si respectueux, que la reine ne pût y résister : elle tendit la main à l’amiral.
— Monsieur, lui dit-elle, au jour du besoin, je n’oublierai pas votre offre; et, en attendant, je vous remercie, en mon nom et au nom de lady Hamiiton, de me l’avoir faite. Xvez-vous autre chose à me dire, ou désirez -vous quelque chose?
— J’ai à dire à Votre Majesté que je la supplie de me croire son plus fidèle serviteur, et je désire mettre à ses pieds mon respectueux hommage.
Et, saluant de nouveau la reine et moi, l’amiral
marcha à reculons jusqu’à la porte, en mêlant, avec un tact suprême, la dignité de sa propre personne à la vénération due à la majesté de la reine.
La. reine le suivit des yeux.
— Cette preuve de fidélité et de respect me touche encore plus pour toi que pour moi-même, me ditelle; mais j’eusse autant aimé que l’amiral ne me la donnât point.
Nous rentrâmes dans la chambre où nous avions ' laissé sir William et lord Nelson.
Nelson paraissait visiblement contrarié, et, comme la reine ne parlait point de son entrevue avec Caracciolo, et qu’il n’osait l’interroger :
— Madame, lui dit-il, j’espère que Votre Majesté n’oubliera point qu’elle s’est adressée à moi le premier, et que, le premier, je me suis mis à sa disposition.
— Soyez tranquille, mon cher amiral, répondit la reine.
— Donc, fit Nelson, j’ai la parole de Votre Majesté que nul bâtiment autre que celui que je commande n’aura l’honneur de transporter Votre Majesté en Sicile?
— Vous l’avez, dit la reine; mais cette parole n’engage que moi, sir William et milady Hamilton.
Je ne sais pas quelles sont les intentions du roi, et j je ne compte pas influer sur elles.
Nelson s’inclina.
— Votre Majesté va donc me permettre, dit-il, d’agir en conséquence?-
— Faites; et nous sommes sûrs que tout ce que ’ “ vous ferez sera pour notre bien.
— Je demanderai à la reine la permission d’écrire deux ou trois lettres dont elle aura la bonté de prendre connaissance.
Je préparai sur une table à part, des plumes, de l’encre et du papier, et je fis signe à milord que tout était prêt.
Nelson s’assit devant la table, et, en me faisant signe que je pouvais lire au fur et à mesure que les ligues coulaient de sa plume, il écrivit les deux lettres suivantes :
Très-secret.
« Naples, 10 décembre 1798.
» Mon cher Troubridge,
» Les choses sont ici dans un état si critique, que je désire que vous me rejoigniez sans aucun retard en laissant la Tcrpsichnre à Livourne pour reconduire le grand-duc. Cette mesure est indispensable, I
et probablement vous enverrai-je bientôt le commandant Campbell pour faire ce service.
» Le’ roi est de retour, et tout va au plus mal. Pour l’amour de Dieu, dépêchez-vous ! Approchezvous de Naples avec la plus grande prudence. Je serai probablement à Messine; mais, en tout cas, informez-vous, en passant aux îles Lipari, pour savoir si nous sommes à Palerme.
» Avertissez Gages d’opérer le plus secrètement possible ; qu’il écrive à Wyndham en lui envoyant les instructions nécessaires à la situation dans laquelle nous nous trouvons, afin que, de son côté, il agisse le avec plus grand mystère.
» Tous unissent leurs compliments à ceux de votre fidèle ami.
» Horatio Nelson. »
La seconde lettre était adressée au capitaine Bail, avec cette même recommandation : Très-secret.
« Naples, iO décembre 1798.
» Mon cher Bail,
» Je désire que vous m’envoyiez directement le Goliath , et que vous donniez l’ordre à Foley de croiser en dehors du phare de Messine jusqu’à ce
qu’il reçoive des informations. 11 est très-possible qu’il m’y voie, moi et d'autres. La situation de ce pays est des plus tristes ; presque tous y sont traîtres ou poltrons. Dieu vous bénisse! Tenez ceci secret, si ce n’est pour dire à Foley de ne point approcher de Naples sans grandes précautions. Je n’ai rien reçu d’Angleterre; je suis ici avec l’ Alcmène et les Portugais. Toute la maison se joint à votre ami pour vous dire mille tendresses.
» Horace Nelson.
» Le cutter la Flora est perdu, et je n’ai rien à vous envoyer. Pouvez-vous m’expédier F Incendiaire? Mais pas de bâtiments napolitains surtout ! Ils sont tous traîtres dans la marine (1); en somme, tout est corruption. »
On voit, dans les lignes que j’ai soulignées, poindre cette haine de la marine anglaise contre la marine napolitaine, et apparaître les premiers éclairs de la jalousie de Nelson contre Caracciolo, jalousie qui fut si fatale à ce dernier 1
Nelson me passa ces deux lettres, que je passai à sir "William, pour qu’il en expliquât à la reine les passages qui pourraient lui paraître obscurs. Nelson
(i) Inutile de dire que ces lettres sont copiées sur des autographes de Nelson.
écrivait ordinairement avec un laconisme qui, dans sa propre langue, le faisait parfois incompréhensible à ses compatriotes, à plus forte raison aux étrangers.
Pendant que la reine, aidée de sir William, lisait les deux lettres que je viens de citer, Nelson était resté pensif, roulant sa plume entre ses doigts et paraissant hésiter à en écrire une troisième.
Enfin, il se décida.
A lord Spencer.
« Naples, 10 décembre 1798.
» Mon cher lord,
» Permettez qu’en deux mots je vous mette au courant de ce qui vient d’arriver.
» L’armée napolitaine a été battue à plate couture par les Français, et les fuyards ne tarderont pas à être rabattus sur Naples par les vainqueurs. Dans ces tristes circonstances, la reine m’a fait donner ma parole de ne point l’abandonner avant le retour de jours plus heureux. Le roi est arrivé la nuit passée, messager de sou propre désastre. Il parait qu’il a été poursuivi de si près, qu’il a été obligé de changer d’habits avec un de ses chambellans; vous le
voyez, pour qu’il en soit venu à une pareille extrémité, il a fallu que le danger fût réel.
» J’espère donc que l’Amirauté ne verra point d’inconvénient à ce que je reste près de la reine, à laquelle, comme je vous l’ai dit d’ailleurs, j’ai engagé ma parole. Aidez-moi par votre haute influence à la tenir, l’eussé-je meme imprudemment engagée. Aussitôt que des nouvelles plus complètes nous arriveront, je vous les ferai parvenir.
» Avec tous les sentiments d’un profond respect, je me dis votre fidèle serviteur.
» II. Nelson. »
Ces trois lettres paraient à tous les événements. La reine en remercia Nelson, et ces premières dispositions prises, on attendit avec plus de tranquillité.
Le conseil du roi n’avait pris aucune détermination. La chose lui eût été difficile, car on ne savait, au bout du compte, que ce que le roi savait luimême, c’est-à-dire que l’armée napolitaine était battue et en déroute. On rédigea cependant une proclamation dont les- termes ambigus dissimulaient
mal la vérité des faits, et qui fut immédiatement affichée sur toutes les murailles.
De sourdes rumeurs de l’événement étaient Seules I
parvenues jusqu’à Naples : la nouvelle du désastre y éclata donc comme une bombe.
Ce qu’avait dit le général Mack était vrai, il n’y avait plus d’armée napolitaine, non point que les pertes qu’elle avait faites sur le champ de bataille eussent été grandes : à peine avait-elle perdu mille hommes; mais, composée d’éléments complètement hétérogènes, elle s’était dissoute au premier choc, et évanouie comme une fumée. Rien n’empêchait donc un ennemi imprudemment provoqué, ennemi que l’on disait impie, cruel, profanateur de la religion, persécuteur de ses ministres, d’envahir le royaume et de pénétrer jusqu’à Naples.
Le roi le savait si bien, que, renonçant à se défendre par les armes terrestres, il remit sa cause aux mains de Dieu, ordonna des prières dans les églises pour apaiser la colère céleste, et invita les prêtres et les moines les plus renommés pour leur éloquence à monter dans les chaires et même sur la borne, afin d’exciter, par tous les moyens possibles, le peuple à défendre la capitale.
SOUVENIRS ü’UNE FAVORITE
On comprend l’effet que produisirent sur la population des campagnes et de la ville la proclamation royale et les prédications des prêtres et des moines.
En racontant les arrestations des jacobins et les exécutions d’Emmanuele de Deo, de Gagliani et de Vitagliano, j’ai dit quel était l’esprit 4e la classe moyenne et éclairée de Naples ; mais la classe des lazzaroni, c’est-à-dire la plus nombreuse, cent mille âmes peut-être, était pour le roi et tenait les Français pour des impies, des hérétiques et des excommuniés. ,
La proclamation du roi n’était rien autre chosé qu’un appel au brigandage ; or, le brigandage est, pour ainsi dire, chose nationale dans les Abruzzes et dans la Terre de Labour. Chacun prit le fusil, la hache ou le couteau, et se mit en campagne, sans autre but que la destruction, sans autre excitation que le pillage, secondant son chef sans lui obéir, suivant son exemple et non ses ordres. Des masses avaient fui devant les Français : des hommes isolés
ivr f;
marchèrent contre eux; une armée s’était évanouie : un peuple sortait de terre.
Quant à ce qui se passait dans la ville, c’était mie confusion effroyable à voir. Une classe tout entière de la société, le mezzo ceto , ceux qui s’appelaient les patriotes et que l’on appelait les jacobins, se tenaient enfermés chez eux, craignant de s’exposer à la fureur du peuple, que suffisait à porter au plus haut degré la vue d’un pantalon ou d’une tête coiffée à la Titus.
Des rassemblements énormes se formaient sur toutes les places, au largo Castello, au largo de la Trinita, au largo delle Pigne, au Mercatello, au Vieux-Marché, partout enfin où l’on avait dressé des échafaudages et où, du haut de ces échafaudages, un crucifix à la main, un moine prêchait.
Des lazzaroni s’improvisaient les chefs de ces rassemblements, se mettaient à leur tète, et parcouraient les rues de Tolède, de Chiaïa, de Sainte-Lucie, en criant : « Vive le roi ! Mort aux jacobins 1 mort aux Français! » Devant eux, toutes les portes, toutes les boutiques, toutes les fenêtres se fermaient. Le soir venu, comme on était en décembre, que le temps était pluvieux et froid, on faisait de grands feux et l’on passait la nuit à l’entour en buvant, en chantant, en hurlant.
La reine regardait souvent par les fenêtres, et s’ef- .? frayait malgré elle de cette tempête qu’elle avait contribué à déchaîner, sans savoir si, sous ses rafales, le trône lui-même ne sombrerait pas.
Cependant, à la vue de ce soulèvement universel, aux nouvelles qui arrivaient de la province, le roi reprenait quelque courage; il laissait entrevoir la velléité d’organiser la résistance et d’attendre les Français.
Les paysans continuaient à faire des miracles de fanatisme, les officiers des prodiges de lâcheté.
Tcliudy, un vieux colonel suisse qui commandait à Gaete, en avait ouvert les portes, quoique la place fût réputée imprenable.
Civitella-del-Tronto, forteresse située au sommet d’.une montagne inaccessible, était déféndue par un Espagnol dont je ne me rappelle plus le nom : après dix heures de siège, il se rendit prisonnier de guerre avec toute sa garnison.
Le gouverneur du fort de Pescara n’attendait même pas que le siège fût commencé : il se rendait aux premières démonstrations hostiles.
Mais, en revanche, les paysans brûlaient, égorgeaient, massacraient tout ce qui tombait sous leurs maiiis. Ils s’étaient emparés de la ville de Teramo, qu’ils avaient reprise sur les Français. Une masse
SOUVENIRS D’UNB FAVORITE 51
de volontaires avaient débouché de, la Terre de Labour, et parcouraient la ligne du Garigliano, brisant les ponts, s’embusquant sur les routes, assassinant les messagers, les hommes isolés et jusqu’à de petits détachements de soldats.
D’un autre côté, si Gaete, si Civita-del-Tronto, si Pescara s’étaient rendues, Capoue tenait ferme, et Macdonald avait subi un échec sous ses murs. Duliesme était arrivé devant cette même Capoue avec deux blessures encore saignantes; le général Maurice Mathieu avait eu le bras traversé d’une balle; le colonel d’Arnaud avait été fait prisonnier; le général Boisregard avait été tué; enfin Championnet sortait tout haletant de la Terre de Labour, en prononçant les noms encore inconnus de Fra-Diavolo et de Mammone, qui, plus tard, devaient devenir si tristement célèbres.
Le prestige se dissipait. Si les Français étaient toujours invincibles, au moins n’étaient-ils plus invulnérables.
Aussi disait-on que l’armée française se réunissait autour de Capoue, non pas dans l’espoir de prendre Capoue, mais pour se préparer une retraite honorable au milieu des populations bouleversées.
Toutes ces nouvelles redonnaient confiance aux Napolitains. Ferdinand était tellement aimé, que
non-senlement il balançait l’impopularité d’Aeton et
de la reine, mais encore il la faisait oublier. Cette
fuite précipitée, qui avait perdu le roi dans l’esprit
de tous les gens de cœur, n’avait fait que le rendre
plus cher aux lazzaroni ; ils se répétaient les uns aux
autres que Ferdinand, trahi par son armée, était venu se réfugier au milieu d’eux.
Du reste, les amis intelligents de la royauté — et, quoiqu’ils fussent trop rares, on en comptait cependant à Naples un certain nombre, — se disaient qu’il y avait encore quarante mille hommes dans les mains de Mack et de Damas ; que Naselli pouvait en ramener huit ou dix mille de la Toscane ; que les bandes armées qui s’étaient levées à l’appel du roi et qui couraient la campagne pouvaient monter à quinze mille hommes au moins ; toutes ces forces réunies formaient donc un total de soixante à soixante-cinq mille hommes, appuyés à une ville de cinq cent mille habitants et à la triple flotte anglaise, portugaise et napolitaine.
Il était évident que, dans cet océan d’hommes, dix ou douze mille Français devaient s’engloutir et disparaître.
Mais tout cela ne rassurait point Caroline ; elle sentait, à la répulsion qu’elle éprouvait pour les Napolitains, que les Napolitains la haïssaient. Acton
avait, comme elle, le sentiment de cette haine. D’un autre côté, dès le premier moment, la peur s’était emparée des inquisiteurs d’État; Castelcicala, Vanni, Guidobaldi se savaient enveloppés de vengeances secrètes, et, tremblant à qui mieux mieux, venaient renforcer le parti de la fuite.
Nelson, qui répondait de tout en Sicile, ne répondait de rien à Naples.
Mais, si le roi restait à Naples, personne n’oserait plus le quitter.
Il fallait donc décider le roi, par quelque spectacle terrible qui l’épouvantât et le chassât pour ainsi dire hors de Naples.
Dans l’événement que je vais raconter, s’il y eut un crime, — et je n’en sais rien, — ce crime fut délibéré et exécuté par la reine et Acton.
J’ai déjà dit un mot de l’embarras que causait Ferrari, qui avait remis au roi une fausse dépêche. Si, dans un pareil moment, d’une façon ou de l’autre, le roi apprenait qu’il avait été trompé, sa colère pouvait devenir terrible.
Or, dans la soirée du 19 décembre, était arrivée une dépêche de Vienne, et la reine, à l’affût de tout ce qui venait de ce côté, l’avait surprise. Cette dépêche, si elle fût parvenue jusqu’au roi, lui révélait tout.
En effet, l’empereur écrivait à son neveu qu’en
S* SOUVENIRS d’une FAVORITE
agissant prématurément, il avait trahi la cause de l’Europe, et qu’il méritait d’être abandonné à son destin.
A partir de ce moment, Ferrari, qui n’était que jugé, fut condamné, et sa mort destinée à épouvanter le roi.
Je le répète, dans toute cette affaire, je ne parle que par ouï-dire ; et si, au point de vue de la confession, je ne m’étais juré à moi-même de tout avouer, je passerais ce fait sous silence, ne pouvant en affirmer l’exactitudé comme pour les choses auxquelles j’ai participé.
Je crois avoir parlé d’un certain Pasquale de Simone que la reine tenait à ses gages, et que, pour cette raison, on appelait le sbire de la reine.
Il reçut, dit-on, cinq mille ducats avec ordre d’en répandre une partie dans le peuple, et notamment parmi les gens du port et les mariniers.
Il s’agissait de se défaire d’un homme que Pasquale de Simone indiquerait à la colère du peuple en le traitant de jacobin.
Le 20 décembre, vers dix heures du matin, Ferrari sortit du palais porteur d’un billet du capitaine général pour lord Nelson.
Pasquale de Simone l’attendait à la rue del Piliero, c’est-à-dire au coin du quai, en face du môle.
D’un signe, il fit connaître aux mariniers que c’étaitlà l’homme dont il était question.
Les mariniers répondirent par un autre signe indiquant qu’ils avaient compris.
Ferrari, sans défiance aucune, sauta du quai dans une barque, et ordonna à deux des mariniers de le conduire à bord du bâtiment de Nelson.
Ceux-ci demandèrent à être payés d’avance.
Ferrari leur donna quatre carlins : c’était les payer largement.
Les mariniers exigèrent une piastre.
— Prenez garde à ce que vous faites ! dit Ferrari ; je suis courrier de Sa Majesté.
— Toi ! répondit un des mariniers, encouragé par un signe de Pasquale de Simone. Nous te connaissons, tu es un jacobin.
A peine ce mot fut-il prononcé, que vingt couteaux brillèrent et que le malheureux Ferraïf tomba percé de coups...
La veille, il y avait eu une grande démonstration qui n’avait pas peu confirmé le roi dans sa résolution - de rester à Naples.
Une foule immense de peuple s’était réunie sur la place du Palais, criant : « Mort aux jacobins ! » demandant leurs noms, afin de les massacrer tous, et faisant comprendre qu’une fois les ennemis inté-
rieurs anéantis, il serait facile d’anéantir les ennemis extérieurs.
A ces cris furieux poussés par la multitude, le roi s’était montré au balcon, Temerciant le peuple du geste et de la voix, et il avait envoyé le prince Pignatelli au milieu de cette multitude, avec mission de parler à ses chefs et de leur dire que le départ du roi, qu’on avait prématurément annoncé, était loin d’être une chose décidée, et que, selon toute prohabilité, si le roi était sûr d’être soutenu par le peuple, il resterait.
Et le peuple avait crié :
— Pour Dieu et pour le roi, nous sommes prêts ù nous faire tuer depuis le premier jusqu’au dernier !
C’était cette démonstration qui avait si fort effrayé la reine et tout le parti de la fuite.
Le lendemain, à la même heure, le roi entendit ce même bruit sourd, entremêlé de hurlements et de clameurs coqjme en pousse la multitude de tous les pays, et plus particulièrement la multitude de Naples. Il crut à une démonstration inoffensive, ou du moins offensive en paroles seulement; il se mit comme d’habitude, à son balcon,
La foule débouchait, cette fois, du côté du théâtre Saint-Charles, et elle roulait au milieu d’elle quelque chose d’informe, que le roi cherchait vainement à distinguer.
i Gôagle
On entendait seulement les cris :
— Le jacobin ! à mort le jacobin !
Le roi commença de comprendre que cet objet informe, sanglant, traîné dans la boue, pouvait bien être le corps d’un homme.
Mais le corps de cet homme, si en effet c’était un corps, ne pouvait être que celui d’un ennemi, et le roi Ferdinand était un peu de l’avis du roi Charles IX, qui disait, en visitant le cadavre de l’amiral : « Le cadavre d’un ennemi mort sent toujours bon. » Il accueillit donc la foule avec son sourire habituel. Mais, lorsque, pour répondre convenablement à ce sourire, la foule eut dressé le cadavre sur ses pieds, le roi après un moment d’hésitation, reconnut Ferrari, poussa un cri de terreur, se rejeta en arrière, et, les mains sur ses yeux, tomba sur un fauteuil.
La reine attendait ce moment ; elle entra, prit le roi par le bras et le conduisit presque de force à la fenêtre.
— Voyez, lui dit-elle, on commence par nos serviteurs; on finira par nous. Voilà le sort qui nous est réservé, à vous, à moi, à nos enfants !
— Donnez des ordres; et partons! s’écria Ferdinand en fermant sa fenêtre et en se réfugiant au fond de ses appartements.
La partie était gagnée.
Aussitôt cette décision prise, la reine écrivit à Nelson, qui accourut au palais avec son empressement ordinaire.
Elle lui annonça officiellement sou départ; seulement, le jour n’était pas encore fixé.
Quand je dis le jour, c’est la nuit que. je devrais dire ; car il fut convenu que la famille royale quitterait Naples sans faire part de sa fuite à personne.
La reine s’adressait à Nelson et non à Caracciolo pour deux raisons : la première, peut-être, était l’antipathie que lui inspirait le prince napolitain, quoiqu’elle fût obligée de rendre justice à la noblesse de son caractère; mais la seconde, la principale, probablement, c’est que Caroline ne voulait point faire connaître à un Napolitain les richesses qu’elle emportait, de peur que le bruit ne s’en répandit dans la ville.
Comme le déménagement des objets les plus précieux devait s’opérer le même soir, Nelson cu-
Di
voya à l'instant même cet ordre au capitaine Hope, commandant de F Alcmène :
« Trois barques et le petit cutter de l'Alcmène armés d’armes blanches seulement. Se trouver à la Victoria à sept heures et demie précises. Une seule barque accostera le quai. Les barques seront réunies avant sept heures à bord de l'Alcmène, sous les ordres du commandant Hope. Les grapins dam les chaloupes.
» Toutes les autres chaloupes du Van-Guard et de U Alcmène, armées de grands couteaux, et les canots, avec leurs caronades, réunis à bord du Van-Guard, sous le commandement du capitaine Hardy, qui s’en éloignera à huit heures et demie précises pour prendre la mer à moitié chemin vers molo Siglio.
» Chaque chaloupe devra porter de quatre à six soldats.
» Dans le cas où Ton aurait besoin de secours, faire des signaux par le moyen des feux.
» H. Nelson. »
Le rendez-vous avait été donné à la Victoria, parce que le quai de la Victoria était juste en face de Thôtel de l’ambassade d’Angleterre, et que, sans être remarquée, je pouvais y porter ou y faire porter les bijoux les plus précieux de la reine, que Sa
Majesté devait m’envoyer dans la journée, enfermés dans deux ou trois cassettes.
Mais, comme on comptait emporter aussi tous les objets d’art, statues et tableaux, que l’on pourrait réunir, il fallait trouver une autre voie.
Une vieille tradition du palais disait qu’il existait sous le château un souterrain communiquant avec la mer. Il s’agissait de le découvrir.
Cette même tradition disait que ce souterrain n’avait point été ouvert depuis le temps de la domination espagnole.
La reine fit venir le plus vieux des serviteurs du palais; c’était un homme de quatre-vingt-quatre ans; il était né, par conséquent, en 1714, et avait vingt et un ans quand le roi Charles III avait été nommé roi de Naples.
Il était autrefois serrurier du palais et il avait sa retraite; mais son fils, âgé de cinquante-huit ans, l’avait remplacé et tenait le même poste au château.
Le vieillard recueillit ses souvenirs et promit de retrouver le passage, avec l’aide de son fils, dont il répondait comme de lui-même. Autant qu’il pouvait se le rappeler, ce passage était large d’une toise et haut de huit à neuf pieds.
Les statues et les tableaux pouvaient donc être emportés par là.
Le vieillard reçut l’ordre de se mettre à la reclierche du souterrain et de prévenir la reine aussitôt qu’il serait trouvé.
Une demie-heure après, il remonta. La porte intérieure avait été reconnue par lui ; son fils attendait les ordres de la reine pour l’ouvrir, attendu que naturellement on ne savait point ce qu’était devenue la clef.
La reine ne voulait confier à personne l’exploration du souterrain ; sa présence eût donné une trop grande importance à l’opération, je m’en chargeai. On prit des torches, et je descendis à la suite du vieillard.
Le souterrain communiquait avec les caves du château ; seulement, la porte était cachée par une rangée de barriques vides, qui étaient tombées en poussière du moment qu’on les avait touchées, étant là depuis trois quarts de siècle, peut-être.
J’ordonnai au serrurier d’ouvrir la grille, ce qui ne se fit pas sans une certaine difficulté, la rouille ayant envahi la serrure et les gonds.
Cependant, elle céda.
Au moment de pénétrer dans ce passage obscur et méphitique, le courage me manqua ; il me semblait ' iv. 4
que, sur cette terre visqueuse, j’allais rencontrer toute sorte de reptiles.
Je m’y engageai néanmoins avec le plus jeune des deux hommes. Le vieillard resta pour garder la porte.
Le souterrain faisait des détours qui en doublaient la longueur; l’air en était humide et des gouttes d’eau glacée tombaient de la voûte.
Je m’aperçus que j’approchais de l’extrémité opposée, au vol de trois ou quatre chauves-souris que j’éveillai dans leur retraite et qui en réveillèrent des centaines. Le jour, elles se réfugiaient . dans ce couloir obscur, et, le soir, elles sortaient à travers les barreaux de la grille donnant sur le port militaire.
Malgré l’horreur que m’inspirait cette lugubre volée, je continuai ma route, et bientôt j’aperçus le jour.
Comme on l’avait dit, l’ouverture opposée donnait sur la mer, et le quai, large de douze ou quinze pieds au plus, permettait de transporter facilement tout ce que l’on voudrait à bord des chaloupes qui accosteraient le débarcadère.
Dès le même soir, on pourrait commencer le déménagement en descendant les caisses dans les
caves.
Je remontai annoncer cette bonne nouvelle à la reine, qui déclara qu’à ma place elle serait morte de peur, ayant la plus profonde horreur pour les chauves-souris.
Et, en effet, ce fut cette horreur de la reine pour ces animaux qui fit que la famille royale ne profita point, pour sa fuite, du nouveau chemin dont j’étais sinon le Christophe Colomb, du moins le Vasco de \ Gama.
Toute la journée fut employée à faire des caisses dans lesquelles on enferma tout ce que l’on put se procurer d’or à la Banque, au Mont-de-Piété et dans les autres établissements publics.
Au reste, dès le jeudi 19, les maîtres voiliers avaient été chargés de préparer les cabines pour le roi, la reine et la famille royale à bord du Van-Guard; les peintres avaient été mis au carré des officiers, sous la poupe, carré destiné à devenir le salon de la famille royale; dans la nuit du jeudi au vendredi, les premières caisses furent portées à bord.
C’est le comte de Thurn qui fut chargé de tout ce transbordement, pour lequel, je l’ai déjà dit, on ne voulait employer aucun Napolitain.
La journée du vendredi se passa dans le même travail, que l’on dissimulait autant que possible à
l’extérieur; car les rassemblements continuaient* d’avoir lieu, et, à tout moment, la place du Palais 9
s’encombrait de lazzaroni criant : « Vive le roi ! fl
Mort aux jacobins 1 mort aux Français ! » .
Le départ fut fixé à la nuit du 21 au 22. Le roi ne ; voulait pas s’embarquer un vendredi; mais la reine, craignant qu’il ne changeât, de résolution, insista, lui fit honte de sa superstition, et obtint que l’on s’embarquerait le soir même.
Le 20, l’amiral Caracciolo avait reçu l’ordre de se tenir prêt à convoyer le Van-Guat'd, et on lui avait laissé croire que la reine, la famille royale, sir William Hamilton et moi nous embarquerions à bord du Van-Guard, mais que le roi ferait le trajet à bord de la Minenie; ce qui eût tout concilié et n’eût point fait de l’amiral napolitain un ennemi.
Le 21, vers midi, Nelson fut informé que le départ aurait lieu le soir, et donna, en conséquence, ses ordres au comte de Thurn.
Il écrivit, en outre, au marquis de Nizza et au capitaine Hope deux lettres qui avaient pour but de l'airè briller les bâtiments de la marine napolitaine, qui pouvaient devenir des vaisseaux ennemis en tombant aux mains des Français, ou des vaisseaux rebelles en tombant dans celles des patriotes.
On comprend quel trouble régna au palais pen-
dant toute cette malheureuse journée du vendredi ; la reine, qui avait voulu et pressé le départ, pleurait de rage et était toute prête à donner contre-ordre.
Le prince Pignatelli fut nommé vicaire général du royaume. On avait reçu une lettre de Mack qui disait qu’il allait se rendre à Naples pour mettre la ville -en état de défense ; on laissa pour lui un brevet de lieutenant général du royaume.
Le prince Pignatelli demanda jusqu’où s’étendaient ses pouvoirs.
— Jusqu’à brûler Naples! répondit la reine. Vous avez droit de vie et de mort sur le mczzo ceto et la noblesse; il n’y a ici que le peuple de bon.
A dix heures du soir, toute la famille royale se réunit dans l’appartement de la reine; il y avait, de plus, sir William, moi, l’ambassadeur d’Autriche et sa famille. Le roi avait manifesté le désir d’emmener avec lui le cardinal Ruffo; mais la reine, qui détestait le prélat, s’y était opposée.
En conséquence, le cardinal s’était embarqué sur la Minerve.
C’était par Son Éminence seulement que l’amiral Caracciolo avait su qu’il serait privé de l’honneur de conduire le roi. Son orgueil de prince et son patriotisme de Napolitain avait, à cette nouvelle, reçu une double blessure. Il avait voulu envoyer à l’instant
60 SOÜVENIBS D’üNE FAVORITE
même sa démission au roi; mais RufFo l’avait déterminé à accomplir son devoir jusqu’au bout et à ne donner sa démission qu’en arrivant à Palerme.
Le bruit du départ du roi, si bien gardé que fût le secret, s’était répandu dans la ville. 11 faut connaître Naples pour avoir une idée du tumulte qui se fît toute la journée aux environs du palais ; à Naples, les cris d’amour ressemblent si bien à des cris de haine, que l’on eût pu croire que tout ce peuple qui avait peur de perdre son roi était rassemblé dans le but de l’égorger.
A dix heures et demie, le comte de Thum appareilla les chaloupes au pied de l’escalier connu sous le nom d’escalier del Caraco , et monta pour ouvrir la porte de l’escalier supérieur qui donné dans les appartements royaux; mais, en voulant ouvrir la porte de ces appartements, le comte de Thurn rompit la clef dans la serrure, de sorte que l’on fut forcé de briser la porte.
Alors, le roi prit la tète de la colonne, tenant une bougie à la main; mais, arrivé à moitié de l’escalier, il entendit du bruit du côté de la descende du Géant, et, craignant d’ètre vu et reconnu, il éteignit la bougie. Nous nous trouvâmes dans une effroyable obscurité, au milieu de laquelle nous fûmes forcés de marcher à tâtons. On atteignit ainsi au molo Si-
glio; mais la mer était si grosse, que l’on n’osa se ( hasarder à sortir du port. Nous attendîmes dans les barques en nous enveloppant de nos manteaux et de nos châles, et, comme on avait oublié de faire souper les jeunes princesses, elles demandèrent à manger, mourant de faim. Un matelot avait des anchois, qu’elles mangèrent sans pain, en buvant de mauvaise eau croupie; puis, enfin, la mer ayant calmé, on se dirigea vers le Van-Guard , où nous abordâmes un peu avant minuit.
Malgré les dispositions prises par lord Nelson, le roi et la famille royale se trouvèrent bien à l’étroit sur le Van-Guard. Dix personnes avaient envahi la cabine de l’amiral et le carré des officiers, sans nous compter sir William et moi, et sans compter l’ambassadeur d’Autriche et sa femme.
Ces dix personnes étaient le roi, la reine, le prince héréditaire, sa femme, la petite princesse dont elle était accouchée depuis peu, le jeune prince Léopold, le prince Albert, Marie-Christine, Marie-Amélie et Maria-Antonia.
Un instant, en se voyant si à l’étroit, le roi eut l’envie de tenir la promesse que l’on avait faite à l’amiral Caracciolo et de se rendre à son bord ; mais la reine s’opposa formellement à ce que le roi se séparât de sa famille.
68 SOUVENIRS û’UNE FAVORITE
Le jour vint avec une fraîche brise qui, malbeu .reusement, était contraire. On entendait du Van - 1 Guard les rumeurs de la ville comme les grondemonts d’un ours gigantesque.
Et, en effet, le peuple venait d’apprendre que Ferdinand, malgré ses promesses, l’avait, abandonné, ! et des affiches collées à tous les coins de rue, sur toutes les places, à tous les carrefours, annonçaient que le prince François Pignatelli était nommé vicaire néral avec des pouvoirs illimités; que Mack était capitaine général de l’armée détruite, et que le ministre Simonetti quittait les finances pour faire place au banquier Zurlo.
Toutes ces nominations avaient été faites par décret daté de la veille et écrit tout entier de la main du roi.
On répétait la réponse de la reine au •prince Pignatelli, lui demandant jusqu’où allaient ses pouvoirs :
« Jusqu’à brûler Naples ! » '
Les quais étaient encombrés de monde; mais la mer était trop mauvaise pour qu’aucune barque osât se risquer. On voyait des groupes qui bien certainement étaient des députations ; mais ces groupes, après avoir séjourné un instant au bord de la mer, disparaissaient les uns après les autres, sur le refus que faisaient les bateliers de les conduire au bâtiment
SOUVENIRS d’une FAVORITE CO
amiral, au màt duquel flottait le pavillon du roi.
Pendant la nuit, le vent mollit, mais sans cesser d’être contraire. Au point du jour, la foule revint inonder les quais. Elle salua la flotte anglaise de grands cris, espérant sans doute que le roi changerait de résolution ; et, en effet, comme la mer était redevenue plus calme, nous vîmes non-seulement reparaître, mais encore s’embarquer et s’avancer vers le Van-Guard les députations que nous avions distinguées la veille s’agitant inutilement sur le quai.
Ces députations étaient triples.
Il y en avait une du clergé, avec l’archevêque Capece Zurlo à sa tête; une autre des barons du royaume; une troisième, des magistrats et de la municipalité; elles venaient supplier le roi de ne point partir, et s’engageaient d’honneur à le défendre jusqu’à la dernière extrémité.
Mais le roi ne voulut recevoir personne, excepté le cardinal archevêque de Naples ; il laissa les barques tourner autour du Van-Guard, et ceux qui les montaient lever inutilement leurs mains au ciel.
Monseigneur Capece Zurlo insista fort pour retenir Sa Majesté ; mais le roi fut inflexible.
— Monseigneur, lui dit-il, la terre m’a trahi; je vais voir si la mer me sera plus fidèle.
L’archevêque quitta le Van-Guard, la mort dan»
le cœur, et déclarant qu’il ne pouvait prédire ce* qu’allait faire Naples livrée à elle-même.
— Oli! murmura la reine, si vous ne savez pas ce que fera Naples, je sais bien, moi, ce que je lui ferai si jamais j’y remets le pied!
LXXXVÏII
Vers cinq heures, le vent tourna ; on appareilla et on leva l’ancre à sept heures; puis on partit, accompagné de la frégate la Minerve et de dix ou douze navires marchands ou bâtiments de transport.
Mais à peine eûmes-nous dépassé Capri, que nous fûmes pris d’une violente tempête. On eût dit, qu’infidèle comme la terre, la mer aussi voulait trahir le roi; toute la journée du lundi fut occupée à lutter contre elle. La nuit fut terrible ; les trois mâts de perroquet et le boute-hors de beaupré furent brisés. Vingt-fois nous crûmes que le bâtiment allait se disjoindre, tant ses craquements étaient épouvantables !
On se fera difûcilement une idée de l’état dans lequel était la famille royale. Le roi, écrasé de terreur,
se recommandait à tous les saints, et notamment à saint François de Faute, auquel il paraissait avoir, dans cette circonstance, une dévotion toute particulière, lui promettant, s’il le sauvait, une église aussi belle que Saint-Pierre de Rome. De sa famille, il n’en parlait point ; sans doute était-elle sous-entendue. Les jeunes princesses étaient mourantes de fatigue et du mal de mer ; le prince héréditaire paraissait aussi abattu que son père; la princesse Clé-
mentine, sa fille dans ses bras, souriait mélancoliquement au ciel. La reine était sombre et comme isolée dans sa pensée.
De temps en temps, Nelson, qui restait sur le pont pour veiller à la sûreté de ses illustres passagers, descendait pour nous dire une parole d’encouragement, à laquelle seule je répondais par un signe de la main ou un regard ; et, comme c’était surtout ce regard et ce signe de la main qu’il était venu chercher, il remontait content.
Vers le matin, il y eut une éclaircie dans le temps. Nelson nous dit qu’il croyait à deux heures de trêve, et que, si nous voulions monter un instant sur le pont, il pensait que nous nous en trouverions bien. On profiterait de ce moment pour mettre un peu d’ordre dans les cabines.
Le roi, qui avait passé la plus grande partie de la
7i SOUVENIRS I)’UNE FAVORITE '
» • nuit à genoux et en prières, respira et nous donna l’exemple en prenant le bras unique de Nelson et en montant avec lui sur le pont. La reine le suivit; comme elle s’avançait vers l’escalier seule et chancelante, je m’élançai pour la soutenir. Nelson redescendit avec le capitaine Hardy, afin de donner le bras à la princesse royale et aux jeunes princesses. Quant au prince héréditaire, il était plus alangui et plus abattu qu’aucun de nous. Le plus jeune des fils de la reine resta dans son hamac, incapable de faire un mouvement.
Le pont du Van-Guard présentait le spectacle d’une confusion non moins grande que celle de notre cabine. Les matelots profitaient du moment de trêve que leur donnait la tempête pour substituer des perroquets et un boute-hors de rechange aux mâts rompus, et se préparaient visiblement à lutter contre le mauvais temps à venir.
Le roi, appuyé au bastingage du bâtiment, regardait d’un œil d’envie la frégate de l’amiral Caracciolo, qui naviguait à notre gauche et qui semblait un navire enchanté. Pas un de ses cordages, pas un de ses agrès n’était brisé, et elle ne paraissait recevoir des vagues énormes sur lesquelles nous roulions d’autre mouvement que celui que reçoit, sous la main de son cavalier, un cheval lancé au galop.
— Tenez, madame ! dit le roi à Caroline.
Et il lui montra lu Minerve.
— Eh bien ? lui demanda la reine.
Eh bien, c est vous qui êtes cause que je suis sur ce batiment-ci, au lieu d’être sur celui-là!
— Il est bien heureux, lui répondit la reine, que l’amiral ne comprenne pas l’itaben.
— Et pourquoi cela?
Parce qu à mon avis, dit-elle, c’est bien assez qu’il porte un roi lâche, sans que vous lui prouviez encore qu’il porte un roi ingrat.
Et elle lui tourna le dos.
— Ingrat tant que vous voudrez, répliqua le roi ne relevant pas la première épithète; mais il n’en est pas moins vrai que j’aimerais mieux être sur la frégate de Caracciolo que sur le Van-Guard.
On vint me dire que le petit prince, resté dans son hamac, me demandait.
Je me hâtai de descendre.
C’était un enfant de six ans qu’on appelait le prince Albert; il était médiocrement aimé de la reine, laquelle n’avait d’affection réelle que pour son second fils Léopold, âgé de neuf ans. Il en résultait que le pauvre petit Albert, qui sentait instinctivement cet abandon, s’était attaché à moi, m’appelait sa petite maman, et accourait dans mes bras toutes
les fois qu’il désirait fuir une punition ou obtenir une grâce.
Le pauvre enfant se trouvait un peu mieux et me demandait pour le conduire sur le pont. Malgré le mouvement du vaisseau, je le pris dans mes bras et l’emportai.
Pendant l’heure qui venait de s’écouler, le temps s’était couvert de nouveau, le vent était tourné au sud-ouest : de sorte que le Van-Guard était obligé de naviguer au plus près. Quant à la Minerve, on eût dit que toutes les allures lui étaient indifférentes, et que le vent même contraire lui donnait des ailes.
Au reste, il n’était point difficile de voir qu’une nouvelle bourrasque s’approchait. Des nuages sombres, humides, grisâtres s’abaissaient rapidement et semblaient reposer sur la pointe des mâts du Van-Guard. Des bouffées d’un air tiède et énervant passaient avec une fade saveur : c’était le vent de Libye, le plus antipathique aux matelots de la Méditerranée.
Nelson nous prévint que la trêve que nous avait accordée la tempête était expirée, et que, si nous voulions redescendre dans nos cabines, il allait, en notre absence, faire face à l’ennemi.
Je jetai un dernier regard sur la frégate napolitaine, et, quelque prévention que j’eusse en faveur
SOUVENIHS d’une favorite
de Nelson, je n’eu fus pas moins forcée de reconnaître la supériorité de sa marche sur la nôtre.
Nous marchions, en effet, sous nos voiles basses avéc deux ris pris et le foc seulement, tandis que la Minerve, ses huniers déployés, semblait porter un défi à la tempête; plus fine de proue, elle fendait mieux la vague, roulait moins par conséquent que le Van-Guard, et justifiait le souhait égoïste du roi.
Dix minutes après l’avis donné par Nelson, nous étions réinstallés dans nos cabines, et la tempête s’abattait de nouveau sur nous.
Nous passâmes ainsi la journée du mardi et du mercredi.
Celle du jeudi fut marquée par un épouvantable malheur.
Vers quatre heures de l’après-midi, le jeune prince Albert, mon favori, fut pris de convulsions qui allèrent toujours augmentant. Le médecin du bord descendit; mais tous ses secours furent inutiles. Je tenais l’enfant dans mes bras, serré contre ma poitrine, êt je sentais tous ses membres se tordre sous l’aiguillon du mal. Deux ou trois fois, la reine voulut le prendre; mais, se cramponnant à moi, il ne voulut point me quitter.
La tempête rugissait plus fort que jamais, les vagues couvraient le pont, le bâtiment tremblait du
76 SOUVENIRS D’üNE FAVORITE
haut de ses mâts à la cale; mais j’avoue que je n’entendais rien que les plaintes du pauvre enfant, que je ne sentais rien que les frissonnements de ce corps à l’agonie.
Enfin, à sept heures du soir, il jeta un cri déchi- . rant, se roidit entre mes bras, fit un effort pour m’embrasser et poussa un soupir... C’était le dernier.
— Madame ! madame ! m’écriai-je presque folle, le prince est mort !
La reine s’approcha de nous, regarda son fils, le toucha, et se contenta de dire :
— Va, pauvre enfant! tu nous précèdes de si peu, que ce n’est point la peine de te pleurer.
Puis, étendant la main avec une expression qui tenait plus de la Médée que de la Niobé :
— Mais, si nous en revenons, sois tranquille, ajouta-t-elle, tu seras vengé !
On eût dit que la tempête n’attendait que cette victime expiatoire pour se calmer : à peine l’enfant royal eût-il rendu le dernier soupir, que le vent tomba et que le ciel s’éclaircit.
Il fallait, je crois, cette amélioration dans l’atmosphère pour que la famille royale s’aperçût qu’elle venait de perdre un de ses membres. Ce fut la princesse Marie-Clémentine qui me parut la plus affectée ;
-c* — ru
SOUVENIRS d’une FAVORITE 77
elle ne jeta point de cris, ne donna aucun signe de douleur; mais, à ce cri qui s’échappa de ma bouche : « Le prince est mort ! » elle serra sa fille contre son cœur et de grosses larmes roulèrent sur ses joues.
Je couchai le petit prince daps ma propre cabine, et je passai la nuit assise près de son lit.
A deux heures du matin, j’entendis un grand bruit de ferraille : c’était l’ancre que l’on jetait. Nous étions arrivés. Un instant après, tout mouvement cessa dans le bâtiment.
Nous avions eu cinq jours d’horrible traversée, et nous étions au vendredi 26 décembre.
A cinq heures, tout le monde fut prêt à descendre à terre ; mais je déclarai que je restais près du petit prince pour l’ensevelir.
Le roi, la reine, les frères et les sœurs du mort, sans beaucoup insister, se reposèrent sur moi de ce soin; on promit d’envoyer dans la journée prendre le corps pour l’exposer dans la chapelle du palais, et Nelson se chargea de faire faire la bière par le charpentier du bord.
La famille royale, Acton, sir William Hamilton, les ministres Castelcicala , Belmonte et Fortinguerra descendirent dans les chaloupes et s’acheminèrent vers la Marine, où leur débarquement fut salué parles
MJ
hourras de l’équipage du Van-Guard, monté sur les vergues. On ne tira point le canon, parce que l’on - . | était dans le môle.
Nelson resta à bord.
Ce fut en quelque sorte sur le cadavre du pâuvre enfant dont je remplaçais la mère, qu’il me jura un amour qui, du reste, ne s’est jamais démenti.
A deux heures de l’après-midi, le cadavre fut cloué dans sa bière, et un messager vint nous annoncer que le char mortuaire l’attendait sur le quai.
Les matelots le descendirent dans la yole de l'amiral; nous prîmes place, Nelson et moi, comme eussent dû le faire le père et la mère, près du cadavre royal, et l’on rama vers lé quai.
Le cercueil fut chargé sur le corbillard; un équipage de la cour nous attendait ; nous y montâmes et suivîmes lentement la voiture de deuil.
Elle traversa tout Palerme, coupée en croix par deux rues principales, la via di Toledo et la via Maqueda, et nous arrivâmes au palais royal, ancien palais de Roger.
Le corps fut déposé dans la chapelle byzantine où il devait demeurer trois jours, et seulement alors je demandai que l’on me conduisit à l’appartement de la reine.
Nelson, pendant ce temps, se faisait conduire à celui du roi.
Il trouva le prince très-préoccupé, non pas de la défaite de l’armée, non pas des progrès de la Révolution, non pas de l’époque probable où les Français seraient à Naples, mais de deux choses bien autrement importantes :
Y avait-il du gibier à la Ficuzza, et quels seraient les partenaires admis, le soir, à l’honneur de faire avec lui le reversi?
Il y avait près de deux mois que le roi n’avait chassé, et plus de huit jours qu’il n’avait fait sa partie de reversi 1
Il avait bien avec lui ses joueurs ordinaires : le duc d’Ascoli, le prince de Castelcicala, le prince Belmonte ; mais le roi aimait les changements de visages.
Ruffo ne jouait pas ; d’ailleurs, la reine avait conçu une telle antipathie pour lui, que le roi avait renoncé à le recevoir dans l’intimité de la famille ; s’il avait à lui parler politique, à le consulter sur quelque acte du gouvernement, il lui écrivait un billet et le faisait venir chez lui.
Or, il y avait justement à Palerme un homme qui était grand joueur et grand chasseur, et qui pouvait du premier coup offrir au roi Ferdinand les deux
80 SOUVENIRS 1)'UNR FAVORITE
choses qu’il cherchait : une magnifique chasse danfl son fief d’illice et un partenaire infatigable au bosjl ton ou au reversi. 9
C’était le président Cardillo.
Le roi détestait la noblesse de robe; mais ta déS tresse dans laquelle il se trouvait momentanément* le fit passer par-dessus son antipathie. Il se fit, en conséquence, présenter le président Cardillo, qufï mit à sa disposition ses bois, ses faisans, ses che-S vreuils, ses sangliers et ses chiens.
Le roi, enchanté de l’offre, accepta une chasse 1 pour le lendemain et invita le président à faire sa I partie pour le même soir.
Seulement, dans le courant de la journée, on pré- : vint Sa Majesté que le président était le plus mauvais joueur de toute la Sicile.
Le roi se mit à rire.
— Et moi, dit-il, qui croyais être le plus mauvais { ! joueur de tout mon royaume ! J’ai donc trouvé un ^ homme qui fera ma partie en tout point.
On pense bien que les avis ne manquèrent pas au président Cardillo; tous ces avis se résumaient dans ces paroles :
— N’oubliez pas que c’est avec le roi que vous avez ] l’honneur de jouer, et contenez-vous.
Le président fit les plus belles promesses du
monde et, le premier soir, étonna par sa modération toute la galerie, qui avait été prévenue de son irascibilité.
Un seul mot lui échappa qui le mit tout de suite dam les bonnes grâces du roi.
Le roi, à qui on avait promis les colères du président, qui s’y était préparé et qui ne les voyait pas venir, trouvait qu’on lui avait manqué de parole, et poussait le pauvre Cardillo de telle sorte, qu’il en oublia lui-mème son jeu et lit une grosse faute.
— Ah ! pardieu! s’écria-t-il, je suis un fier âne! je pouvais donner mon as, et je ne l’ai pas fait.
— Eh bien, répondit le président, à qui sa préoccupation de rester convenable avait de son côté fait oublier son jeu, je suis encore plus âne que Votre Majesté ; car je pouvais donner le quinola, et il m’est resté entre les mains.
Le roi éclata de rire ; la réponse lui avait rappelé la franchise de ses bons lazzaroni; aussi, à partir de ce moment, le président Cardillo lui fut tout à fait sympathique, et les chasses à lllice achevèrent de le mettre au mieux dans son esprit.
Comme le reversi était un jeu que sa grayité rendait peu attrayant à la partie frivole de la cour dont je faisais partie, on créa pour nous une banque de trente-et-quarante.
tt
J’avais toujours passionnément aimé le jeu ; plus libre que jamais de toutes mes fantaisies, je m’y livrai alors avec fureur.
Nelson ne jouait jamais ; mais il se tenait derrière moi, son bras unique appuyé au dossier de* ma chaise, et me parlant tout bas de son amour; ce qui donnait pour moi un double attrait au jeu.
Hélas! aujourd’hui que j’attends souvent après la pièce d’or nécessaire à la nourriture de notre semaine, ce n’est pas sans remords que je me rappelle l’époque où je jetais l’or à poignée sur cette table.
Et, à propos de celui qui tenait la banque, c’est-àdire à propos du duc de S..., je dois ajouter un détail à cette confession que j’ai promis de rendre complète.
Le duc de S... était une espèce de Casanova, ap=partenant, d’ailleurs, à une famille distinguée de Sicile; il était fort connu sur le continent par ses voyages, par les séjours qu’il avait faits dans les principales villes, et par ses duels, qui presque tous avaient eu pour cause son bonheur extraordinaire au jeu.
Mais, aujourd’hui, la question n’est pas là. Je ne sais si, comme banquier, le duc de S... exerçait scrupuleusement la taille de ses cinquante-deux cartes; mais ce que je sais, c’est que, chaque jour, il
Dlgittedb y Ci.» )> ; -4
venait avec une nouvelle épingle à sa chemise ou un nouveau diamant à son doigt. J’étais femme, ce diamant me tentait. Je lui demandais à le voir, je le mettais à mon doigt ou à mon cou, je priais le duc de iSe le céder; il me l’offrait avec la certitude que je le refuserais, mais que mon désir serait entendu ou de la reine, ou de sir William, ou de Nelson. En effet, j'étais sûre, le lendemain, de trouver sur ma toilette l’objet ambitionné par moi la veille.
Qui me l’avait donné? Je ne m’en informais même pas : dans cette vie de prodigue laisser aller où l’on roulait sur l’or, s’inquiétant peu d’où l’or venait ni où il allait, qu’importaient deux ou trois cents louis de plus ou de moins !
Et cependant, je l’ai su depuis, chacune de ces pièces d’or venait du peuple et était humide de sueur quand elle ne l’était pas de sang.
En tout cas, une chose dont je puis répondre, c’est que le duc de S... ne fit pas de mauvaises affaires en se défaisant pièce à pièce de son éçrin en ma faveur.
Le mois de janvier s’écoula ainsi ; les nouvelles que l’on recevait de Naples étaient désastreuses.
D’abord, un armistice avant été conclu entre le prince Pignatelli, vicaire général, et les Français ; puis, cet armistice ayant été violé par les lazzaroni et non exécuté par le vicaire général, les Français avaient marché sur Naples; et, après trois jours d’une lutte acharnée, ils étaient entrés dans la ville.
Le vicaire général, alors, s’était enfui et, à son tour, était arrivé à Païenne.
Enfin, le 22 janvier, la république parthénopéenne avait été proclamée; saint Janvier avait fait son miracle, — un peu, dit-on, avec l’aide de Championnet, — et le Vésuve, en y joignant une petite éruption, avait lui-même, au dire des soldats français, arboré le bonnet rouge.
Le roi Ferdinand avait une vieille rancune contre saint Janvier, qui, après avoir refusé de faire son miracle pour lui, l’avait fait pour les Français; il est vrai que, pour l’y déterminer, Championnet, à
^SlÉÉÎsi
ce que l’on assure, avait employé des moyens irré- *
sistibles.
En conséquence, Ferdinand destitua saint Janvier du grade de lieutenant général, qu’avait en son uom exercé le général Maek pendant une quinzaine de jours, et lui enleva les appointements attribués à cette charge.
Mais ce n’était pas le tout.
Les jacobins, par leurs nombreuses relations en province, travaillaient à la démocratisation des Abruzzes, de la Terre de Labour et des Calabres.
Si l’on réussissait à démocratiser la Calabre, la Révolution n’avait que le détroit à traverser pour avoir le pied en Sicile. Or, la Sicile comptait aussi de son côté bon nombre de jacobins qui vivaient dans l’espoir qu’au premier éloignement de l’escadre anglaise, Païenne comme Naples ferait sa révolution.
Le jour même où la République était proclamée à Naples, c’est-à-dire le 22 janvier 1799, le roi avait réuni à Palerme un grand conseil d’Etat, dans le but de trouver un moyen quelconque pour repousser la Révolution, qui s’avançait à grands pas.
On discutait depuis deux heures sans parvenir à s'entendre sur rien, lorsqu’un huissier, se présen- ‘ tant, demanda, pour le cardinal Ruffo, la permis-
86 SOUVENIRS D’UNE FAVORJTE
sion d’entrer au conseil et de prendre part à la déli- f ,-j bération.
Le cardinal venait tout simplement proposer au roi de se mettre à la tète des réactionnaires calabrais et de marcher avec eux sur Naples.
Enfermé, depuis son débarquement en Sicile, dans une cellule du couvent de la Grancia, il avait longuement médité son plan, et il lui tardait de se venger du refus qu’on lui avait fait d’un poste militaire, en prouvant qu’il avait plus d’initiative et de courage que tous ces généraux qui s’étaient enfuis avec le roi, et qui briguaient l’honneur de l’accompagner à la chasse ou de faire sa partie de reversi.'
Une pareille proposition méritait d’ètre prise en considération, quoiqu’au premier moment elle eût excité le trouble dans tous les esprits ; mais Ruffo, qui était en correspondance active avec tous les membres de sa famille et qui avait expédié cinq ou six messagers en Calabre, prouva si clairement que cette province n’attendait plus que lui pour se soulever, que le roi, séance tenante, donna son adhésion au projet du cardinal, et, jugeant qu’il n’y avait pas de temps à perdre pour le mettre à exécution, promit à Son Éminence que, sous trois jours, elle aurait sh commission de vicaire général.
Ruffo demandait que, puisque lç conseil était
assemblé, on rédigeât immédiatement ses lettres patentes ; mais le roi déclara qu’il voulait se charger de la rédaction.
Quand Ferdinand parlait ainsi, on savait ce que cela signifiait : la chose éjait réservée à son conseil intime, c’est-à-dire à la reine, au général Acton et et à sir William Hamilton.
Le roi rentra tout fier et tout joyeux : son ami le cardinal, tant méprisé par la reine, cet homme d’Église qu’on n’avait pas jugé digne d’une place de chef de bureau au ministère de la guerre ou de la marine, venait de proposer une chose qui était l’affaire du prince royal et dont celui-ci n’avait pas même eu l’idée.
Il réunit la reine, sir William, lord Nelson et le général Acton, et leur communiqua la proposition de Ruffo.
Tout le monde fut d’avis qu’il fallait accepter, sauf la reine, qui n’approuva ni ne désapprouva, se contentant de garder le silence.
Il fut convenu que, le lendemain matin, Ruffo serait appelé au palais, et qu’en sa présence et avec ses conseils, l’acte qui lui conférait le titre de vicaire général serait discuté et rédigé. *
Le soir même, l’amiral François Caracciolo sollicita la faveur d’être reçu par le roi.
Ferdinand, qui se sentait des torts envers Carac- -J ciolo, et qui, par conséquent, eût difficilement snp- ; porté sa présence, fit répondre que, préoccupé d’une / j affaire très-urgente, il priait l’amiral, s’il avait quelque chose à lui demander, de le lui demander par écrit.
Caracciolo laissa une pétition renfermant sa démission du grade d’amiral dans la marine napolitaine, et prière au roi de lui donner permission de retourner à Naples.
Le roi, susceptible comme un homme qui est dans son tort, saisit l’occasion de se débarrasser de l’amiral, et écrivit sur la demande :
Si accordi ; ma sappia il cavaliei'e Caracciolo che Napoli e in potere del nemico.
Caracciolo ne fit point attention aux termes dans lesquels le congé était accordé ; il n’y vit que la permission de quitter Palerme, et, le cœur plein de fiel, il s’embarqua dès le lendemain matin.
Au moment de son départ, le conseil intime était réuni au palais, et Ruffo recevait des mains du roi, avec un manifeste adressé aux Calabrais, les lettres qui lui conféraient la lieutenance générale et lui donnaient pleins pouvoirs pour agir au nom de Sa Majesté.
Le cardinal avait été prévenu que, bien que le roi
eût emporté de Naples soixante-cinq ou soixante-six millions, on ne pouvait lui donner d’autre argent qu’une somme de trois mille ducats, c’est-à-dire de douze mille francs, pour subvenir à tous ses frais de restauration; c’était à lui, une fois en Calabre, d’y pourvoir au moyen de contributions volontaires ou forcées, ou de telle autre façon qui lui plairait.
Cependant', avant qu’il eût pris congé du roi, on crut avoir trouvé une mine : le prince Luzzi prévint le prélat, de la part de Sa Majesté, que le marquis don Francesco Taccone, trésorier général du royaume de Naples, était arrivé à Messine, porteur de cinq cent mille ducats, c’est-à-dire de plus de deux millions échangés à Naples contre du papier de banque. Or, comme cet argent appartenait à la caisse générale du royaume, le roi consentait à le céder au cardinal pour les besoins de son expédition. Hàtons-nous de dire — et cela n’étonnera aucunement les personnes qui savent combien facilement, à Naples, l’argent reste collé aux mains de ceux qui le touchent — que ni Ruffo, ni le roi, ni âme qui vive ne put jamais remettre la main sur les deux millions.
Le cardinal ne perdit point de temps. Le 26 janvier, il partit pour Messine, et, après avoir vainement essayé d’y opérer l’encaissement de ses cinq
cent mille ducats, il passa en Calabre, où il aborda le 8 février 1799, sur la plage de Cotrona.
Aussitôt débarqué, il arbora, au balcon du casino de son frère le duc de Rocca-Bella, la bannière royale, représentant d’un côté le blason des Deux- Siciles, de l’autre la croix, et cette inscription gravée, quinze cents ans auparavant, sur le labarum de Constantin :
In hoc si&no vinces !
Nous apprîmes, au bout de quelques jours, qu’un millier d’hommes s’étaient réunis à lui, et qu’avec eux il avait quitté la rivière de Messine et était parti pour Monteleone.
Ces nouvelles rendirent la santé à la reine et jetèrent un second linceul sur la tombe de pauvre petit prince, celui de l’oubli.
J’ai dit comment se passaient nos soirées : le roi continuait à quereller le président Cardillo, le président Cardillo, à ronger son frein, le duc de S... à tenir la banque et à faire briller ses bagues et ses épingles, moi à lui exprimer l’envie de les avoir, Nelson et sir William à me les acheter.
La reine, qui ne jouait point, se tenait dans un
coin avec les jeunes princesses, et brodait une bannière dédiée aux Calabrais et qu’elle comptait envoyer au cardinal aussitôt qu’elle serait finie.
Nos journées, surtout lorsque vinrent les premiers souffles et les premiers soleils du printemps, ne le cédaient en rien à nos soirées. La fin du mois de février et le commencement du mois de mars sont magnifiques à Palerme. Deux ou trois fois par •semaine, on organisait des promenades dans le port; on déjeunait à bord d’un vaisseau, on dînait à bord ■* d’un autre. Caroline se mêlait peu à ces parties de plaisir; depuis la défaite de l’armée napolitaine, depuis l’étrange retour de son mari, depuis la fuite forcée de Naples, elle était restée sombre et plus que jamais enfermée dans sa haine, d’où elle ne sortait que par des accès de fureur qui épouvantaient tous ceux qui l’entouraient et pendant lesquels, seule, je pouvais pénétrer jusqu’à elle. Quand une de ces fêtes avait lieu, c’était donc moi qui en étais la vraie reine.
Et, en effet, dans ces promenades auxquelles prenaient part cinquante ou soixante barques pavoisées, montées par les dames et les seigneurs de la cour, Nelson et moi naviguions toujours en tète, dans une barque à douze rameurs, quand le roi lui-mème n’en avait que huit. Il est vrai de dire
9i SOUVENIRS D UNE FAVORITE
qu’à peine étions-nous en mer, le roi prenait
course de son côté, et, au lieu d’écouter nos musi-
tSL,
ciens ou nos chanteurs, se mettait à chasser les> mouettes, les goélands et les plongeons. Quant a nous, après une première course en mer, nous nous;
arrêtions, soit à bord du Culloden, soit à bord du
Minoiaure; puis, le déjeuner terminé, nous redescendions dans notre barque, au son des instrument^ *'ÿ, et au milieu des chants ; et parfois, en fermant les : 3
-rjtr I. •
yeux et en me transportant dans l’antiquité, je me J
» . . yi"* •!]
plaisais à croire que ce n’était pas la première fois ";i que mon âme était venue habiter ce monde, et que, :
. if
jadis, j’avais été Cléopâtre, comme Nelson avait été Antoine. Alors, je me rappelais quelques-uns des beaux vers du drame de Shakspeare et je les jetais à cette douce brise qui nous arrivait en courbant les palmiers, et en enlevant les parfums des orangers >. /] de la Baguerie. Puis, lorsque les derniers rayons du r ^ soleil teignaient de rose la cime du mont Pellegrino, nous reprenions le chemin du Von-Guard, illuminé J 3 , a giorno. Une longue table couvrait le pont d’un j bout à l’autre ; les canons disparaissaient sous des
buffets couverts d’argenterie, de fleurs et de pâtisse- . ^ ries; on se mettait à table, moi en face du roi, comme si j’étais la reine, entre Nelson et le capitaine Troubridge ou le commandant Thomas-Louis.
SOUVENIRS u’UNE FAVORITE D3
Le repas durait une partie de la nuit, et, à chaque toast que nous portions, les canons des batteries inférieures éclataient, et l’artillerie du fort nous rendait nos salves.
Souvent Nelson était soucieux ou préoccupé; je sentais bien en inoi-mème que sa conscience lui reprochait son inaction, lui criait qu’il dévi ait être ailleurs ; dans ces moments, il se levait de table, sous prétexte de donner un ordre, et s’en allait seul rêver sur le tillac. Un jour, je l’y suivis, et, m’approchant de lui par derrière et sans qu’il me vît, je l’entendis murmurer :
— Misérable fou que je suis ! En vérité, mon bâtiment a plutôt l’air d’une boutique de pâtisserie que d’un vaisseau de l’escadre bleue !
Alors, je lui passai mon bras autour du cou, et je le ramenai à sa place, tout honteux et tout désespéré d’avoir été entendu.
Le carnaval approchait, et, comme les nouvelles du cardinal RufFo devenaient de plus en plus satisfaisantes, ou donna quelques bals masqués à la cour. Nelson, qui cherchait visiblement à s’étourdir, eut, à cette occasion, l’idée de courir les rues, déguisé, avec moi ; deux ou trois fois, nous finies cette folie ; mais un accident, qui pouvait avoir des suites graves, nous en guérit.
Une nuit que nous errions à travers Païenne, ainsi déguisés, Nelson, qui avait beaucoup bu après le diner selon l’habitude des Anglais, me conduisit dans une maison suspecte, fréquentée par les officiers de l’escadre; aucun d’eux ne nous reconnut positivement; mais un bosseman et un midshipman qui buvaient dans un coin eurent des soupçons, et, lorsque, Nelson et moi, nous sortîmes, îls nous suivirent et nous virent entrer à l’hôtel de l’ambassade. Presque au même instant, le roi en sortait, et, voyant deux gaillards qui paraissaient en belle humeur, il voulut savoir ce qu’ils faisaient là. Le bosseman baragouinait un peu l’italien, et il amusa fort le roi en lui racontant toute l’aventure. Ferdinand lui promit de se souvenir de lui et lui demanda quelle était la chose qui pourrait lui être la plus agréable. Le bosseman lui répondit, en riant toujours, que son ambition, depuis sa naissance, était d’être chevalier.
— Eh bien, lui dit le roi, sois tranquille, tu le seras ! Quel est ton nom, et à quel bâtiment appartiens-tu?
Le bosseman répondit qu’il se nommait John Baring et appartenait à l’équipage du Van-Guard, et il rappela au roi quelques petits services qu’il
ed by Googi
avait eu le bonheur de lui rendre pendant la traversée de Naples à Païenne.
— En effet, dit le roi, je me souviens!
— Bon ! reprit le bosseman, je croyais que Votre Majesté avait oublié cela !
Et pourquoi? demanda Ferdinand.
— Parce que ni moi ni l’équipage, répondit le bosseman, encouragé par la bonhomie du roi, n’avons jamais eu le plaisir de boire à la santé de Votre Majesté avec de la monnaie à une autre effigie que celle de notre gracieux souverain le roi George III.
Le roi se mordit les lèvres.
— Eh bien, dit-il, demain, tu boiras à ma santé avec de l’argent à mon effigie, et tes camarades, eu buvant à la tienne, t’appelleront chevalier.
Comme le roi était très-bavard, il alla immédiatement raconter toute l’histoire à la reine : comment j’étais sortie déguisée avec Nelson, commeut j’étais entrée dans une maison qu’il baptisa d’uue épithète plus expressive que suspecte , et comment enfin il avait rencontré un bosseman anglais qui l’avait si fort amusé, qu’il lui avait promis de le faire chevalier de l’ordre de Saint-Georges Constantinien.
Puis, le même soir, il écrivit un ordre pour que, dès le lendemain matin, le prince Luzzi, ministre
96 SOUVENIRS d’UNE FAVORITE
des finances, fit porter treize cents onces d’or à l’équipage du Van-Guard , à titre de gratification.
Le prince Luzzi devait donner avis de celte décision à l’amiral Nelson, et le prévenir, en même temps, que Sa Majesté nommait le bosseman John Baring chevalier de l'ordre de Saint-Georges Constantinien, en récompense des services qu’elle avait reçus de lui pendant la traversée.
Par malheur pour le pauvre bosseman, le roi, comme je l’ai dit, avait tout raconté à la reine, et la reine m’avait tout raconté à moi, me conseillant de me mieux garder à l’avenir, attendu que j’avais été reconnue et suivie.
Aussitôt que je vis Nelson, je lui fis part à mon tour de ce qui s’était passé. Dans un premier mouvement de colère, il parlait tout simplement de faire pendre John Baring. Je ne sais s’il en avait le droit; mais, à son bord, il se croyait roi absolu, et il l’eùt fait certainement comme il le disait.
Je le priai tant, qu’il se contenta de chasser l’indiscret bosseman, dont je regrettai de ne pouvoir obtenir la grâce entière.
Cependant, les choses marchaient au mieux dans les Calabres. On avait, je l’ai dit, appris d’abord l’entrée du cardinal à Monteleone, puis, successive-
ment, à Gatanzaro et à Cotrona, que les troupes sanfédistes avaient pillée et brûlée.
Les nouvelles qui nous arrivaient de Naples n’étaient pas moins favorables à la cause royale.
Ckampionnet étant tombé en disgrâce, pour l’opposition qu’il avait tenté de faire aux exactions du Directoire, Macdonald avait été nommé général en chef en son lieu et place.
A peine occupait-il ce poste, que les revers de l’armée française dans la haute Italie venaient le contraindre à l’abandonner. Souvorof et ses cinquante mille Russes étaient arrivés, et l’empereur s’était enfin décidé à se mettre en campagne. Les Français, privés de leurs meilleurs soldats enfermés en Égypte, et de leur meilleur général prisonnier avec eux, avaient été battus à Magnano, et avaient perdu la ligue du Mincio, tandis que Souvorof, nommé général en chef de l'armée austrorusse, était entré dans Vérone et s’était emparé de Brescia.
Macdonald, ayant reçu l'ordre de réunir ses forces à celles de l’armée française, qui était en pleine retraite, avait quitté Naples le 3 mai, laissant dans le fort Saint-Elme une garnison de cinq cents hommes seulement.
La nouvelle de l’évacuation de Naples parvint à Palerme le 9 mai.
Mais, au moment où nous nous livrions à la joie que nous causait cette évacuation, arriva une autre nouvelle, qui fit contre-poids à celle que nous venions de recevoir.
Le 12 mai, nous apprîmes, par le brick l'Espoir*, que la flotte française de Brest, trompant notre blocus était sortie du port et avait été vue à Oporto, se dirigeant vers le détroit de Gibraltar dans l’intention probable de se joindre à la flotte espagnole et de tenter quelque coup contre Miuorque ou la Sicile. Il était, en conséquence, nécessaire de renforcer la flotte anglaise, et l’amiral donna immédiatement des ordres pour rappeler les bâtiments anglais qui se trouvaient dans la baie de Naples.
Mais Nelson espérait encore ne point s’éloigner de Palerme ; il était véritablement malade d’inquiétude, et, à la seule idée de s’éloigner de moi, ne fùt-ce que pour quelques jours, il pleurait comme un enfant.
Pendant six jours, c’est-à-dire du 13 au 17 mai, il resta hésitant sur ce qu’il avait à faire, sentant bien, toutefois, que sa place était eu pleine mer, et non dans le port de Palerme. Tous les vaisseaux appelés par lui vinrent successivement le rejoindre avec leurs capitaines. Enfin le 18, faisant un effort
suprême, il me quitta avec plus de peine qu’ Antoine, auquel je m’amusais souvent à le comparer, n’en eut à quitter Cléopâtre pour aller épouser Octavie. Je crois que, si une fois, une seule fois dans sa vie de dangers, Nelson eut peur de la mort, ce fut à ce moment, tant la vie lui était devenue précieuse depuis que je l’aimais.
Un prétexte le retenait : il n’y avait pas de vent ; mais, pendant la nuit du 18 au 19, une brise se leva et décida le départ de la flotte.
Nelson se rendit à bord du Van-Guard ; sir William et moi le conduisîmes jusqu’au port ; arrivé là, il sauta dans sa barque, qui l’attendait depuis plus de deux heures, donna l’ordre de ramer vers le bâtiment amiral, laissa tomber sa tète dans ses mains et ne regarda plus de notre côté. .
Quant à nous, nous ne quittâmes la Marine que lorsque nous l’eûmes perdu de vue au milieu des „ navires qui encombraient le port.
Mais à peine le Van-Guard eut-il fait un mille, que le vent tomba. Nelson en profita pour m’écrire la lettre suivante, qu’il m’envoya par le lieutenant Swinay :
« Ma chère lady Hamilton,
» Vous dire combien le Van-Guard me paraît sombre et triste, c’est vous dire qu’après avoir été
iOO SOUVENIRS d’une FAVORITE
dans la compagnie des personnes les plus sympa-
thiques, je me trouve enfermé tout à coup dans une morne cellule ! Je suis parfaitement à cette heure le grand homme , n’ayant près de moi aucune créature amie, et, de tout mon cœur, je désire redevenir un petit homme! Vous et le bon sir William, vous avez désenchanté pour moi tous les lieux où vous n’ètes point. Mon amour pour vous s’étend à tout ce qui vous touche, et vous ne pouvez concevoir ce que j’éprouve quand je vous réunis tous dans ma mémoire. N’oubliez pas votre fidèle
» Nelson. »
Le départ de la flotte anglaise laissa la cour de Païenne dans une grande anxiété. La reine surtout, qui savait le peu de fonds que l’on pouvait faire sur son mari et qui ne se fiait pas au génie d’Acton, était au désespoir. On ne résolut pas moins de se mettre autant qu’on le pouvait en état de défense, pour le cas où les Français tenteraient d’opérer un débarquement en Sicile.
Les journées des 25, 26, 27 et 28 mgi se passèrent dans des transes continuelles.
Le 29, il y eut une alerte. On vit apparaître, venant du côté de Marsala, une flotte que l’on crut d’abord être la flotte franco-espagnole combinée;
SOUVENIRS D’üNE FAVORITE 101
mais bientôt on reconnut que c’était Nelson qui revenait avec son escadre.
On s’empressa de faire atteler, et la reine, sir ■William et moi, montâmes en voiture et nous dirigeâmes vers la Marine.
Nelson, de son côté, ne perdit pas un instant, et, à peine le Van-Guard eut-il jeté l’ancre, qu’il descendit dans sa yole et gagna la terre.
A la manière dont la reine se jeta au-devant de lui et lui serra les mains, je pus reconnaître que la crainte est un sentiment non moins fort que l’amour.
Nelson monta dans notre voiture, et nous le conduisîmes au palais.
Pendant ses huit ou dix jours de croisière, il n’avait pas aperçu une seule voile de la flotte française ; son avis était qu’elle s’était dirigée sur Toulon, sans doute pour s’y renforcer.
Il appuya beaucoup sur son retour, qui avait, disait-il, pour but de rassurer la reine ; mais son unique main, en serrant la mienne, me faisait clairement comprendre que c’était pour moi seule qu’il était revenu.
Il s'informa si nous avions reçu quelques nouvelles de Naples ; nous ne savions rien que de vague. Lui avait appris que Ruffo continuait sa marche triomphale à travers la Calabre. Les Napolitains,
montés sur une flottille de petites barques, et conduits par Caracciolo, qui s’était mis au service de la République, avaient essayé de profiter de l’absence de Nelson et du gros de la flotte pour reprendre les îles ; mais, après un combat acharné contre le Sea- Ilorse, commandé par le capitaine Footb, et la Minerve. l’ancienne frégate de Caracciolo, commandée par le comte de Thurn, la flottille républicaine avait été repoussée.
Le 6 juin, l’escadre de lord Nelson fut renforcée par l’arrivée à Falerme du Foudroyant, vaisseau de quatre-vingts canons, destiné à devenir, à la place du Van-Guard, le bâtiment amiral ; il était suivi du Léviathan , portant le drapeau du vice-amiral Duckworth, du Majestic , et du Northumberland, détachés de la flotte de lord Saint- Vincent.
Le 8 juin fut un jour de fête : Nelson transporta son drapeau du Van-Guard sur le Foudroyant , et fit passer avec lui sur ce vaisseau le capitaine Hardy, cinq lieutenants, le chapelain, et beaucoup de matelots et de midshipmen.
Le même jour, il fut résolu que Nelson reprendrait la nier et tenterait une expédition contre Naples. Le prince royal, honteux de n’avoir encore rien fait pour reconquérir son héritage, se décida enfin à partir avec Nelson, qui annonça que, $i le
.SOUVENIRS p’UNE FAVORITE 103
roi voulait lui donner des instructions, il mettrait à la voile au premier vent favorable.
Le roi, la reine et §ir William passèrent la nuit a rédiger ces instructions. Elles donnaient carte blanche à Nelson ; toutefois, en les remettant à celui-ci, Caroline lui recommanda de vive voix de ne point traiter avec les rebelles, et me chargea de lui traduire le passage suivant d’une lettre qu’elle écrivait à ce sujet au cardinal Iluffo :
« Je souhaite vivement d’apprendre que vous avez pris Naples, et que des négociations ont été entamées avec le fort Saint-Elme et son commandant français ; mais, je vous prie, aucune transaction avec des vassaux coupables, auxquels le roi pardonnera dans sa clémence en diminuant leur châtiment par un effet de sa bonté. Il ne faut jamais, et sous aucun prétexte, capituler ni traiter avec des sujets rebelles qui sont à l’agonie, et qui, voulussent-ils faire le mal, ne le pourraient plus, étant pris à cette heure comme des rats dans une trappe. Je consens à leur pardonner, si c’est nécessaire au bien de l’État; mais pactiser avec de pareils misérables, jamais !
» Parmi eux, il en est un surtout qu’à aucun prix nous ne devons laisser aller en France : c’est l’indigne Caracciolo, ce triple ingrat qui connaît tous les trous de notre littoral de Naples et de Sicile, et
qui, s’il échappait à notre justice, pourrait nous causer bien des ennuis, et compromettre la sûreté du roi. b
De pareilles instructions ne' laissaient à Nelson qu’une seule alternative : ou les exécuter ponctuellement, ou ne point se charger de l’expédition, puisque celle-ci n’était faite que dans le double but de reconquérir Naples et de venger la royauté.
Nelson hésita, je dois le dire ; le jeudi 12 juin, il était encore indécis. Alors, Caroline, recourant à son moyen de pression ordinaire, me dicta cette lettre pour lui :
« Je viens de passer la soirée avec la reine ; elle est vraiment au désespoir, et elle dit que, quoique le peuple de Naples soit en général, pour ses souverains légitimes, les choses ne pourront être amenées à l’état de tranquillité et de subordination que lorsque lord Nelson et sa flotte seront devant Naples; C’est pourquoi elle vous prie, vous engage, vous conjure, mon cher lord, de ne plus tarder à vous rendre à Naples. Pour l’amour de Dieu, considérez, réfléchissez, agissez! Nous irons même avec vous, si vous le désirez; sir William est malade, je suis malade. Cela nous remettra.
» Toujours, toujours à vous très-sincèrement.
» Votre Emma H à milton. »
SOUVENIRS d’une FAVORITE 10#
Nelson ne savait rien me refuser ; ma lettre le décida, et, dans la nuit, il me fît répondre, que, le lendemain, le prince héréditaire pouvait venir à son bord.
En effet, le 13, le prince héréditaire se rendit à bord du Foudroyant ; nous l’accompagnâmes tous, le roi, la reine, plusieurs personnes de la famille royale, sir William Hamilton et moi.
L’étendard royal fut hissé aussitôt, et, au moment où on le hissait, une salve de vingt et un coups de canon fut tirée. A midi, nous quittâmes le Fou droyant , laissant à bord le prince et sa suite.
Nelson mit à la voile immédiadement après notre départ.
Le lendemain vendredi, à quatre heures du matin, il fut joint pas les vaisseaux de Sa Majesté Britannique le Power full et le Bellérophon ; ils venaient lui annoncer, de la part de lord Keith, que la flotte française, forte de vingt-deux voiles, avait été signalée sur les côtes d’Italie. Nelson, qui n’avait avec lui que seize bâtiments de second ordre et fort peu d’hommes, ne jugea point à propos d’exposer le prince héréditaire aux chances d’un combat qui doublait sa responsabilité. Il reprit donc à l’instant la route de Païenne, et, le même jour, à huit heures du matin, y débarqua le prince avec tous ses ba-
SOUVENIRS D CNE FAVORITE
gages ;puis aussitôt il reprit la mer et mit le cap sur Maritimo, espérant être rejoint par Y Alexandre et le Goliath , dont les capitaines devaient se rendre au blocus de Malte, en vertu des ordres qu’ils avaient reçus huit jours auparavant.
Le 18 juin, il était devant Maritimo en mer, et croyait toujours avoir à combattre la flotte française ; car il répondait au capitaine Footh, qui lui annonçait l’approche des Russes et du cardinal, et la prise probable de Naples, de venir, si Naples était prise, le joindre devant Maritimo avec le Sea-Horse, la Mutine et le Perséus, en laissant seulement, pour la garde des iles et de la baie de Naples, les navires napolitains avec le Bulldog et le Saint-Léon. Au reste, il ajoutait que, si le capitaine Footh croyait dangereux de quitter Naples, il lui laissait liberté entière d’agir à son gré. Le même jour, c’est-à-dire le 18 mai, l'Alexandre et le Goliath le rejoignirent enfin ; le surlendemain arriva une dépêche de lord Keith qui invitait lord Nelson à retourner à Palerme, à y prendre les ordres du roi, et à conduire l’escadre dans la baie de Naples, vers laquelle il supposait que se dirigeait la flotté française.
Pendant ccs derniers jours, il avait été convenu, entre la reine et moi, que, pour ne pas laisser refroidir le zèle de Nelson, ce serait /ion plus le prince
héréditaire qui s’embarquerait sur le Foudroyant , mais moi et sir William.
Vers neuf heures du matin, on signala le retour de la flotte. A midi, elle entra dans la baie de Païenne ; mais elle ne jeta point l’ancre. Nelson descendit à terre au moment où nous arrivions sur la Marine, la reine, sir William et moi ; nous le primes dans notre voiture, et l’amenâmes au palais, où il eut avec le roi une entrevue de trois heures.
En sortant, milord nous trouva prêts à partir, mon mari et moi. 11 mit un genou en terre devant la reine, et lui jura que ses volontés seraient littéralement exécutées. Sa joie de m’avoir à son bord, qui ne pouvait s'exprimer devant sir William, se transformait en enthousiasme pour la cause de la reine ; un regard de lui me dit que c’était devant moi qu’il était agenouillé, que c’était ma main qu’il baisait.
Nous primes congé de la reine ; elle me tint longtemps pressée sur son cœur; son dernier mot fut celui de Charles I er :
— Remember !
Quand nous arrivâmes à bord du Foudroyant , milord apprit par une lettre de sir Allan Gardner, qui naviguait dans la Méditerranée avec seize voiles, que la flotte française, suivie de lord Keith, avait été vue dans le golfe de la Spezzia.
SOUVENIRS d’une FAVORITE
Nelson ordonna de faire de l'eau, puis nous allâmes
diner tous trois à bord du Séi'apis, commandé par le capitaine Duncan.
Dans la nuit même, les provisions étant faites, nous retournâmes vers le Foudroyant ; on leva • ■ % l’ancre, et nous prîmes la pleine mer.
rtr -ïT
La journée du lendemain se passa sans que nous aperçussions une senle voile. Le temps était beau, le vent bon, nous dépassâmes les îles, et, le lundi 24, au point du jour, nous rencontrâmes un sloop napolitain qui nous supplia de lui donner de l'eau ; une heure après, nous vîmes venir à nous un brick que Nelson reconnut pour le brick la Mutine.
11 lui fit le signal d’accoster. Le canot fut mis à la mer, se dirigea vers nous, et le capitaine Hoste monta à bord du Foudroyant.
Le capitaine Hoste était porteur d’un traité intervenu entre le cardinal Ruffo, le général des troupes turques, le capitaine Footh du Sea-Horse , les Français du château Saint-Elme, et les rebelles du château Neuf et du château de l'Œuf.
Digitlzed by <
Eu apprenant cette nouvelle qu’un traité avait été fait avec les rebelles, ce qui était absolument contraire aux ordres de Leurs Majestés Siciliennes, Nelson devint livide de colère. Il envoya un petit bâtiment porter le traité à Palerme, en écrivant au roi qu’il ne s’en inquiétât point, que ce traité, qu’il regardait comme un acte de trahison, ne serait pas maintenu, et, après avoir recueilli de la bouche du capitaine Hoste tous les détails que celui-ci put lui fournir sur l’événement, il lui ordonna de remonter sur la Mutine et de venir avec lui à Naples.
On se remit en route.
Le vent <ÿant bon, ou fut bientôt en vue de Capri et l’on s’avança à pleines voiles vers Naples.
Nelson était descendu dans sa cabine avec sir . William, par lequel il faisait écrire à Ruffo la lettre suivante, en français, langue que comprenait très-
bien le cardinal.
• À bord du Foudroyant^ juin 1799.
» Éminence,
b Milord Nelson me prie d’informer votre Éminence qu’il a reçu du capitaine Footlx, commandant de la Régate Sea-Horse , une copie de la capitulation iv. 7
que Votre Eminence a jugé à propos de conclure avec les commandants du château Saint-Elme, du -a château Neuf et du château de l’OEuf; qu’il désap- J prouve complètement cette capitulation, et qu’il est très-résolu à 11e point rester neutre avec la force respectable qu’il a l’honneur de commander. Milord a détaché vers Votre Éminence les capitaines Troubridge et Bail, commandants des vaisseaux de Sa Majesté Britannique le Culloden et l’ Alexandre : ces capitaines sont pleinement informés des intentions de milord Nelson et auront l’honneur de les expliquer à Votre Éminence. Milord espère que M. le cardinal Itullb sera de son sentiment et que, demain, à la pointe du jour, il pourra agir de concert avec Son Éminence.
» J’ai l’honneur d’ètre, de Votre Éminence, le très-
humble et très-obéissant serviteur.
» W. Hamilton. »
Pendant que sir William écrivait cette lettre, le bâtiment avait marché; de sorte que l’on n’était plus qu’à deux ou trois milles de ladiaie. Il en résulta que, quand Nelson remonta sur le pont, il vit ce qu’il n’avait pas pu voir encore à cause de la distance, o’est-à-dire les drapeaux parlementaires flot-
Bigitized by GooglJ
tants sur les châteaux occupés par les Français et par les rebelles, et sur le vaisseau anglais le Sea- Horse.
Cette vue porta sa colère jusqu’à la rage ; il rallia aussitôt à lui le Cullodcn et l’Alexandre, fit monter à son bord les capitaines Troubridge et Bail, leur remit la lettre de sir William, et leur ordonna de descendre dans une barque, et, à force de rames, de se rendre au port de la Madeleine, afin de remettre la dépêche au cardinal Ruffo.
Poussés par douze vigoureux rameurs, les deux officiers abordèrent au pont de la Madeleine et trouvèrent le cardinal Ruffo qui les attendait. A l 'aide d’une lunette d’approche, Son Éminence avait suivi toutes les manœuvres du Foudroyant et avait vu la barque se détacher du bàtimeut et ramer vers la terre.
Les officiers lui remirent le message dont ils étaient porteurs. Ruffo en prit connaissance et crut que Nelson désapprouvait la capitulation par la seule raison que Naples avait été attaquée sans que l’on eût attendu l’arrivée de l’escadre anglaise, comme la chose avait été convenue, quand le prince héréditaire devait présider à cette attaque.
Il pensa alors qu’une visite personnelle à bord du Foudroyant , visite dans laquelle il expliquerait à l’amiral les motifs d’urgence qui lui avaient fait atta-
quer Naples, concilierait tout; il monta donc dans la barque des capitaines Troubridge et Bail, et î aborda le Foudroyant, sur lequel son arrivée fut saluée par treize coups de canon.
Nelson l'attendait au haut de l’échelle avec sir William, qui, parlant également bien le français et l’italien, reçut Ruffo, lui lit les honneurs du bâti- ■ ment et le conduisit dans la cabine, où j’étais restée.
En m’apercevant, le cardinal fit un mouvement ; il savait que la reine ne l’aimait point, et que, antipathies ou sympathies, je partageais tous les sentiments de la reine.
Je saluai froidement; on échangea les compliments d’usage, et le cardinal commença à raconter, en excellent français, les événements du 13 et du ÿ| 14 juin, qui avaient amené la capitulation.
Nelson dit qu’il ne pouvait voir dans le traité qu’un' armistice; mais Ruffo releva les mis api’ès les autres tous les articles et démontra que c’était, non pas une suspension d’armes, mais un bel et bon traité que ne devaient rompre ni l’arrivée de la flotte française, ni l’arrivée de la flotte anglaise; et la chose était si vraie, qu’à la première vue, les patriotes ,
— c’était le nom que le cardinal donnait aux rebelles, — ayant pris la flotte anglaise pour la flotte franco-espagnole, s’étaient demandé si l’arrivée de
ce secours changeait quelque chose à la capitulation, et qu’à la presque unanimité, ils avaient décidé que les signatures étaient bonnes et que les traités devaient être maintenus.
Sir William, au fur et à mesure que RufTo parlait, traduisait ses paroles à Nelson, qui écoutait avec impatience et qui, entendant dire qu’une capitulation loyalement conclue devait être loyalement exécutée, s’écria en anglais :
— Eh f monsieur, les souverains ne traitent pas avec leurs sujets !
— Il est vrai, milord, repartit le cardinal, qu’il vaut mieux pour eux ne point capituler ; mais, du moment qu’ils l’ont fait, ils sont tenus de se conformer aux traités.
Puis, se tournant vers mon mari :
— N’est-ce pas votre avis, monsieur? demanda-t-il.
Et, comme, au contraire, sir William répondait qu’il était de l’avis de Nelson, le cardinal vit que l’affaire était plus sérieuse qu’il ne l’avait cru d’abord.
Alors, il se leva et dit que, les Russes et les Turcs étant intervenus dans le traité, il ne pouvait répondre seul à l’objection de lord Nelson.
Et, prenant congé, il se lit reconduire à terre.
De retour à son quartier général, Ruffo fit mander, à ce que nous sûmes depuis, le ministre Mieherotix, le commandant Baillie et le capitaine Footli ; mais
Nelson avait eu soin d’éloigner celui-ci en l’envoyant !<J à Procida.
Ce conseil, réuni par le cardinal, décida non-seulement que l’on maintiendrait la capitulation, mais ^ encore que, si Nelson s’obstinait à la rompre, par tous les moyens on tenterait de sauver les rebelles.
La soirée, la nuit et la matinée du 24 furent employées en continuelles allées et venues, du quartier général au Foudroyant et du foudroyant au quartier général, sans que la question fit un pas de plus, chacun demeurant ferme dans sa volonté.
Le matin du 25 juin, Nelson rédigea cette déclaration adressée aux jacobins du château de l’Œuf et du château Neuf :
« Le contre-amiral lord Nelson, chevalier baronnet, commandant la flotte de Sa Majesté Britannique dans la baie de Naples, prévient les rebelles sujets de Sa Majesté Sicilienne enfermés dans le château Neuf et dans le château de l’Œuf, qu’il ne leur permet ni de quitter cette place, ni de s’embarquer. Ils doivent se rendre tout simplement à la merci de Sa Majesté Sicilienne. »
Pour proclamer cette décision, uüe barque s’ap-
jIJ
proclia du château de l’Œuf et la lut à haute voix ; mais le commandant du château monta sur la muraille et cria au héraut :
— Au large ! vite ! vite ! ou je fais tirer sur vous 1... Un traité existe, nous le ferons observer.
A- l’annonce de cette sommation que Nelson venait de faire aux républicains, le cardinal Ruffo crut' devoir répondre en prenant de son côté une attitude résolue.
Il écrivit, en conséquence, le billet suivant à l’amiral :
« Si lord Nelson ne veut pas reconnaître la capitulation des châteaux de Naples, à laquelle, entre les autres contractants, a pris part un officier anglais représentant la Grande-Bretagne, le cardinal en rejette toute la responsabilité sur lui, et sera forcé de remettre l’ennemi dans l’état où il était avant que le traité fût signé ; c’est-à-dire que les troupes de Son Éminence abandonneront les positions qu’elles occupent, et iront s’établir dans un camp retranché, laissant les Anglais combattre les républicains avec leurs propres forces. »
Après avoir lu ce billet, qui posait si nettement.la question, Nelson se retira dans sa cabine avec sir William, et il en sortit la note suivante à la main. Le messager du cardinal reçut en même temps l’origi-
nal anglais et la traduction faite par sir William :
« Le contre-amiral lord Nelson étant arrivé le 24 juin dans la baie de Napleç, et ayant trouvé un traité signé avec les rebelles, son opinion est que ce traité ne peut être mis à exécution sans l’approbation de Sa Majesté Sicilienne. »
Le cardinal répliqua que, si, le lendemain, les patriotes ou les rebelles, comme il plaisait à Nelson de les appeler, ne recevaient pas de lui l’autorisation de s’embarquer, il accomplirait la menace qu’il venait de faire et se retirerait avec toute son armée.
Cette menace était sérieuse : Ruffo, très-blessé du refus de Nelson, était homme à l’exécuter. Nelson, manquant de troupes de débarquement, était obligé de bombarder Naples.
■ En conséquence, sir William répondit :
« Éminence,
» Milord Nelson me prie d’assurer Votre Éminence qu’il est résolu à ne rien faire qui puisse rompre l’armistice que Votre Éminence a accordé aux châteaux de Naples.
» J'ai l’honneur d’être, etc.
» W. Hamilton. »
Cette lettre fut apportée à Ruffo par les capitaines
Digitlzed by
SOUVENIRS ü’UN'E FAVORITE 117
Troubridge et Bail, qui lui avaient remis la première protestation de l’amiral. Comme la réponse de sir William Hamilton ne contenait rien de bien positif, le cardinal interrogea les deux officiers, qui expliquèrent la lettre, en disant que l’amiral ne s’opposait point à l’embarquement des républicains. Le cardinal leur demanda alors s’ils étaient autorisés à lui mettre par écrit ce qu’il venaient de dire,* à savoir que Nelson promettait de ne point s’opposer à l’embarquement des républicains.
Les deux officiers se consultèrent et, au bout d’un instant, répondirent qu’ils n’y voyaient aucun inconvénient.
Troubridge prit alors un morceau de papier et de sa main écrivit :
/ capitani Troubridge e Bail hanno autorita per la parte di milord Nelson di dichiarar à la Sua Eminenza che milord non si oppozza à l’imbarco dei ribelli délia gente che compone la guarnigione dei castelli ’Nuovo e d’eirOvo.
Puis ils passèrent cette déclaration au cardinal.
— Maintenant, messieurs, dit celui-ci, soyez assez bons pour signer.
— Pardon, Éminence, répondit Troubridge, nous avons pouvoir pour les affaires militaires, mais non pour les affaires diplomatiques ; cependant, comme
la note, quoique non signée, est de notre écriture, nous vous invitons à y ajouter foi.
Rufl'o n’insista point, soit qu’il fût enchanté de s’en tirer ainsi, soit qu’il craignit de blesser les deux > officiers.
Troubridge et Bail revinrent à bord, racontèrent ce qu’ils avaient fait et furent approuvés par Nelson
* • • JW*
et par sir William.
Comme lord Nelson avait reçu à l’endroit de l’amiral Caracciolo des ordres particuliers du roi et - . de la reine, et qu’il s’était engagé à l’avoir mort ou • vif, il avait fait prendre des informations dans la ville, où on lui avait dit que, dans la nuit du 23 V* au 24, Caracciolo s’était sauvé, et qu’à cette heure il devait avoir passé la frontière.
Cette nouvelle avait mis Nelson hors de lui, et sa \
fureur s’exhalait en imprécations dont ma présence » même ne tempérait pas la violence, lorsque, vers onze heures et demie du soir, nous entendimes le < . cri que jette la sentinelle quand, la retraite battue, *
elle voit une barque s’approcher du bâtiment sur lequel elle veille.
Nelson, comme s’il eût deviné l’importance de la nouvelle que cette barque lui apportait, posa sur la table la tasse de thé qu’il portait à ses lèvres, et s’avança jusqu’au bord de la cabine.
Il y rencontra l’officier de quart, v. Un paysan demande à parler- en particulier à milord, dit l’oflicier.
— Un paysan ? que me veut-il ?
— J’ai cru comprendre, au milieu de son patois, qu’il s’agissait de Caracciolo.
— - De Caracciolo ? Diable ! Voyons ce que c’est ! Faites descendre votre paysan, monsieur.
Ce paysan n’était autre qu’un fermier de François Caracciolo, chez lequel le malheureux amiral s’était réfugié.
Il venait vendre son maitre, mais voulait être bien payé.
On lui promit quatre mille ducats, et on lui en donna mille à compte.
11 réclama le plus grand secret, surtout vis-à-vis du cardinal, qu’il prétendait avoir aidé à la fuite de Caracciolo.
Il fut convenu que le cardinal ignorerait complètement ce qui se passerait de ce côté.
Le paysan demanda quatre hommes pour 1 aider dans son expédition.
Là commençait l’embarras.
Nelson lui eût bien donné quatre matelots anglais ; mais quatre matelots anglais, si bien déguisés qu’ils fussent, auraient inspiré des soupçons, ne parlant pas la langue du pays.
Nelson demanda au traître s’il n’avait point quatre hommes sur lesquels il pût compter ; il répondit que si, et qu’avec de l’argent, il aurait tout ce que l’on voudrait, mais qu’il faudrait donner au moins chiquante ducats par homme.
C’étaient deux cents ducats de plus à risquer ; Nelson accorda les deux cents ducats.
En échange, le fermier donna son nom et son adresse : il se nommait Luigi Martino, et demeurait au village de Calvezzano.
Il fut convenu que, le lendemain au soir, une barque anglaise attendrait au Granatello, et que l’amiral, une fois pris, serait embarqué au Granatello et amené tout droit à bord du Foudroyant.
C’était une grande nouvelle : on n’osait pas trop se flatter qu’elle fût vraie. Aussi, sir William n’en fit-il qu’un paragraphe accessoire de la lettre qu’il écrivit le 27 au matin au général Acton.
Digitize
Voici cette lettre; elle donnera unS idée exacte de l’état dans lequel se trouvait Naples :
« Votre Excellence aura vu, par ma dernière lettre, que le cardinal et lord Nelson n’étaient aucunement d’accord ; c’est pourquoi, après avoir réfléchi, nous nous sommes arrêtés à une petite ruse de guerre, et, hier, lord Nelson m’a - autorisé à écrire à Son Éminence qu’il ne s’opposerait point à l'em-* barquement des rebelles, et que Sa Seigneurie était prête à lui donner toute assistance avec la flotte qu’il tient sous son commandement. La chose a produit le meilleur effet possible. Naples était sens dessus dessous à la pensée que lord Nelson rompait l’armistice; aujourd’hui, tout est calmé, et le bon cardinal a fait chanter un Te Deum pour remercier le Seigneur du salut de ses chers patriotes. Il a décidé, avec Bail et Troubridge, que les rebelles du château Neuf et du château de l'Œuf seraient embarqués ce soir, tandis que cinq cents matelots anglais descendraient à terre et mettraient garnison dans les deux châteaux, sur lesquels, Dieu merci! flottent les bannières de Sa Majesté Sicilienne.
» Nous étions dans le canot de milord Nelson lorsque les marins ont débarqué au bureau de la Santé. La joie du peuple était éclatante; les couleurs napolitaines et anglaises flottaient à toutes les fenêtres,
•"•rvj
çaffin
SOUVENIRS f) UNE FAVORITE
et, quand nous reprîmes possession des châteaux, j ce fut dans tout Naples un immense feu de joie.. 9 Enfin, j’ai grand espoir que l’arrivée de lord Nelson ici sera toute au profit de la gloire et des intérêts * de Leurs Majestés Siciliennes. Il a été nécessaire que je m’entremisse entre milord Nelson et le car- ; dinal, ou sinon, dès le premier jour, tout était perdu. ; L’arbre de l’abomination que l’on avait planté de- ■ vant le palais a été jeté à terre, et le bonnet rouge ! \ arraché de la tète du Géant. Le capitaine Troubridge ;|P est allé présider à l’embarquement et les rebelles .J qui sont à bord des felouques n’en bougeront plus 1 j sans un ordre de lord Nelson; — car il a bien été
NJ
dit que lord Nelson ne s'opposerait point à leur em~ 1 barquement ; mais on n’a pas dit, une fois embar- j|; qués, ce que l’on en ferait...
» W . Hamilton. »
Le soir du 27, en effet, comme le disait sir Wil- 1 liam, tous les rebelles, coyaut qu’en descendant 19 dans les felouques, ils y descendaient afin de s’em- S barquer pour Toulon, y avaient pris place avec une j
confiance parfaite ; mais à peine y étaient-ils, que \ chaque felouque avait été conduite sous le feu d’un î vaisseau anglais qui, en quelques secondes, pouvait u la couler. ï
Le 29, je fus réveillée au point du jour par un grand bruit qui se faisait sur le bâtiment. Je passai une robe de chambre, et je montai sur le pont.
Tous les yeux étaient fixés sur une barque encore distante d’un mille à peu près, mais dans laquelle on pouvait reconnaître, à côté d’un homme garrotté, le paysan qui était venu nous trouver la surveille et offrir de vendre Caraceiolo.
11 n’y avait pas à en douter, il tenait sa promesse, amenait son maître, et venait toucher son argent.
Nelson et sir William paraissaient au comble de la joie, et, moi qui ne voyais que par les yeux de mon amie et de mon amant, j’avoue que, d’après tout ce que j’avais entendu dire de lui, regardant l’amiral comme un traître et un grand coupable, je me réjouissais de sa prise avec eux.
Et cependant mon cœur se serra à la vue de cet homme qui, chaque fois que je l’avais entendu parler à la reine, avait toujours tenu le langage d’un brave marin et d’un homme d’honneur. Je laissai sir William et lord Nelson jouir de leur triomphe, et, ne croyant pas qu’il convint à une femme de le partager, je descendis dans mon appartement, dont je fermai la porte. Je connaissais les dispositions de Nelson à l’égard de son collègue ; j’avais lu la lettre que mon mari avait écrite, la veille, au général
Acton : je ne doutais donc pas du sort réservé au prisonnier. g
Une lettre de sir William au général Acton dit dans quel état était Caracciolo lorsqu'il fut transporté -gE de la barque sur le Foudroyant ; je donnerai l’extrait iift' de cette lettre qui se rapporte à l’amiral napolitain : v' a... Nous venons d’avoir le spectacle de Carac-^jg ciolo, pâle, avec une longue barbe, à moité mort, les yeux baissés, conduit garrotté à bord de ce vais- : : h seau, où il s’est rencontré avec le fils de Cassano, ; 1 don Giulio, le prêtre Pacifico, et d’autres traîtres infâmes. Je suppose que l’on fera promptement justice des plus coupables. En vérité, ce serait une chose à faire frémir, si je ne connaissais pas leur ingratitude. Aussi j’ai été moins impressionné que les autres personnes présentes. Je crois que c’est une bonne chose que nous ayons à bord de nos bâtiments les principaux coupables, surtout au moment où l’on va attaquer Saint-Elme : nous pourrons ainsi couper une tête par chaque boulet de canon que les Français tireront sur nous. »
Je mets pour deux raisons ce fragment de lettre sous les yeux du lecteur : la première, parce qu’elle donne les détails que l’on vient de -lire sur la translation du malheureux amiral napolitain à bord du bâtiment anglais ; la seconde, parce qu’elle montre
SOUVENIRS Il'üNE FAVORITE 135
à quel degré d’exagération étaient portés les esprits les plus doux et les plus bienveillants, chauffés qu’ils étaient à cet âcre feu de la guerre civile. Certes, sir William, homme de cabinet, esprit cultivé et bienveillant, savant voué au culte de l’antiquité, amoureux du beau comme un sculpteur grec, devait être sous le coup d’une étrange perturbation d’idées pour écrire une pareille lettre... Le malheur de ceux qui jouent un rôle dans ces chaudes journées révolutionnaires, sous les ardentes haleines de l’esprit de parti, c’est qu’ils sont jugés par des hommes vivant dans des temps ordinaires, dans des époques tempérées. Cette fatale journée du 29 juin 1799 a laissé une tache de sang sur nos trois noms; et cependant Nelson et sir William, j’en suis certaine, croyaient accomplir un devoir; et moi, faible personnellement, et voyant le crime à travers les yeux de la reine, je n’ai pas fait, je l’avoue, pour sauver cet illustre criminel, ce qu’à coup sûr, dans une autre circonstance, mon cœur m’eîit commandé de faire.
Qu’on me pardonne cette digression. La mort de l’amiral, que toutes mes prières, quelque puissance que j’eusse sur Nelson, n’auraient probablement pas pu empêcher, est restée la blessure saignante de ma vie. Jusqu’à ce jour, le monde me méprisait, à
SOUVENIRS D’UNK FAVORITE
tort peut-être ; de ce jour, il m’a haïe justement.
Je n’en continuerai pas moins de raconter tous les détails de cette terrible journée, si grand que soit le déchirement de mon cœur en les racontant.
Aussitôt que Caracciolo eut mis le pied sur lé S Foudroyant , les ordres furent donnés pour com- ^ mencer son procès.
Nelson apporta dans toute cette terrible affaire une '3 activité fiévreuse et colère qui ne s’explique pas, même par le mépris qu’ont pour la vie des autres ceux qui, chaque jour, à toute heure, à tout instant, j exposent leur propre vie.
On a parlé de jalousie : Nelson aurait vu dans Caracciolo un rival de gloire.
L’accusation est absurde ; même dans la marine française, Nelson n’avait point son égal à cette époque; la bataille d’Aboukir l’avait mis au-dessus de tous les marins du xviii* siècle; aucun homme, > depuis l’invention de la poudre, n’avait remporté une victoire pareille à celle d’Aboukir.
Or, qu’était Caracciolo, près de l’homme de Tou- î Ion, de Calvi, de Ténériffe, d’Aboukir ? Bien peu de chose comme marin.
Nelson était-il jaloux de la supériorité de naissance que Caracciolo avait sur lui? Ce n’est pas probable. Comme tous les hommes intelligents ar-
rivés d’une naissance médiocre à une haute position, Nelson avait la fierté de son point de départ.
D’ailleurs, au lieu d’ètre illustre par ses aïeux et par son père, c’était lui qui les avait anoblis.
J’arriverai, je crois, à une appréciation plus juste de Nelson en le jugeant d’après moi-même.
Nelson, comme moi, était né dans une condition inférieure; il s’éleva par son courage, comme je m’élevai par ma beauté, et fout à coup, après sa bataille d’Aboukir, comme moi après mon mariage avec sir William, il se trouva en contact avec les grands de la terre. L’effet fut le même sur la femme et sur le héros, quoique arrivés par des moyens différents. Étonné de son triomphe, ébloui de sa nouvelle fortune, enivré des éloges et des présents qu’il recevait de tous les rois, des caresses et des flatteries dont le comblaient particulièrement le roi Ferdinand et la reine Caroline, Nelson ne vit plus de droits que ceux des souverains, et adopta* avec enthousiasme la cause des rois contre les peuples; tout ce qui osa discuter ces droits fut un rebelle à ses yeux ; tout ce qui osa les combattre lui parut mériter la mort. Il crut avoir reçu, comme l’archange Michel, le glaive flamboyant des mains de Dieu, et, comme l’archange Michel, il frappa sans pitié de ce glaive Satan et les anges révoltés. Dans l’exécution terrible
de Caracciolo, dans celle non moins terrible des
républicains de Naples, il n’hésite pas mi instant; * et, l’exécution faite, non-seulement il n’a pas un j remords, mais il s’étonne même qu’on suppose qu’il puisse en avoir. Le roi et la reine lui ont recommandé de prendre Caracciolo, mort ou vivant, et, s’il le prend vivant, de ne faire aucune grâce : cela », lui suffît. Par cette recommandation, il est investi j des pouvoirs du juge et, au besoin, de ceux dù fiS
bourreau ! "• p .
Maintenant, comme tout le moude le compren- r dra, on ne me consulta point sur cette affaire de ‘ '? Caracciolo. J’ai dit que, pour ne pas me trouver-’Sur le chemin du malheureux amiral, je m’étais enfer mée dans ma cabine : Nelson et sir William m’y
laissèrent; ils savaient trop bien que si je voyais,* que si j’entendais, le cœur de la femme faiblirait, et qu’ils auraient ma pitié à combattre, comme ils l’eurent, lorsquè, plus tard, je demandai à la reine la grâce de Cirillo, et que la reine inutilement la demanda à genoux à son mari.
Je ne sortis donc point de ma cabine, mais voici ce que j’entendis raconter depuis :
Arrivé â bord, Caracciolo avait été immédiatement délié, et mis sous la surveillance de deux sentinelles chargées de le garder à vue.
Vers midi, le conseil de guerre avait été convoqué; il était composé de cinq officiers de la marine napolitaine, dont je n’ai jamais su les noms, et pré' sidé par le comte de Thurn.
L’interrogatoire dura une heure. Caracciolo répondit noblement, dignement, mais sans être assisté d’aucun avocat et sans avoir eu le temps de préparer sa défense, qui, au reste, était difficile, puisque publiquement, au grand jour, il avait combattu contre son roi.
Sa culpabilité fut donc reconnue à l’unanimité et le procès-verbal porté à Nelson, qui, avec la même impassibilité que le matin, écrivit :
Au capitaine comte de Thurn.
« De par Horace Nelson,
» Attendu que le conseil de guerre, composé d’officiers au service de Sa Majesté Sicilienne, a été réuni pour juger François Caracciolo sur le délit de rébellion envers son souverain, et que ledit conseil de guerre, ayant reconnu le crime de haute trahison, a rendu contre Caracciolo une sentence de mort :
» Vous êtes, par la présente, requis de faire exécuter ladite sentence de mort contre ledit Caracciolo,
130 n SOUVENIRS D’UNE FAVORITE J$T
en le faisant pendre à la vergue de misaine de la frégate la Minerve, appartenant à Sa Majesté Sicilienne, laquelle frégate se trouve sous nos ordres.
» Ladite sentence devra être exécutée aujourd’hui à cinq heures, et le corps de François Caracciolo restera suspendu à la corde jusqu’au coucher du soleil, moment où la corde sera coupée et où le corps sera plongé dans la mer.
» Horace Nelson.
» A Lord du Foudroyant , Napoli, 29 juin 1799. »
Caracciolo s’attendait bien à être condamné à mort ; mais, en sa qualité de prince, il croyait être décapité ou fusillé.
Lorsqu’il entendit la lecture de la sentence qui le condamnait à être pendu, il éprouva une eü'royable commotion, se récria, et pria un officier d’aller demander pour lui à NeJLson la faveur d’être fusillé et non pendu.
Nelson renvoya durement l’officier, lui disant que Caracciolo avait été condamné par un conseil de guerre composé d’officiers de son pays, et qu’il ne pouvait intervenir pour rien dans le jugement.
Caracciolo insista; l’ofiicier revint une seconde fois, et j’entendis Nelson qui lui criait durement i
. — Mêlez-vous de vos affaires, monsieur, et non de ce qui ne vous regarde pas !
L’officier retourna sur le pont.
On me dit qu’alors Caracciolo avait invoqué mon nom, et prié l’officier de venir à moi pour que j’obtinsse qu’il fut décapité ou fusillé, au lieu d’être pendu.
Mais sans doute l’officier, après la rebuffade qu’il avait reçue de Nelson, n’osa-t-il point venir me trouver. Il répondit qu’il m’avait inutilement cherchée. Quant à moi, ce que je puis affirmer devant Dieu, c’est que personne ne me parla en faveur de Caracciolo, ni pour obtenir qu’il lui fût fait grâce de la vie, ni pour obtenir un changement dans le mode d’exécution.
A trois heures, sans que j’en susse rien, Caracciolo, condamné, quitta le Foudroyant pour la Minerve, où il devait être exécuté.
Un instant après, eu m’annonçant seulement la condamnation, sir William vint me dire que Caracciolo n’était plus à bord; je profitai de cette circonstance pour monter sur le pont, n’ayant point pris l’air depuis sept heures du matin.
Le temps était couvert et triste, quoique l’on fût au 29 juin ; puis le spectacle que l’on avait sous les yeux était d’accord avec le temps : toutes ces felou-
ques chargées de prisonniers, le Foudroyant lui- ^ même servant de prison à une partie d’entre eux, attristaient profondément les regards. Il paraissait y avoir, parmi tous ces malheureux, une grande agitation, et ce fut alors seulement que je sus, par le chevalier Micheroux, qui vint à bord, qu’après leur avoir permis de s’embarquer, après avoir mis des garnisons dans les châteaux, après avoir enfin 7 profité des bénéfices de la capitulation, lord Nelson *
les> retenait prisonniers.
Je dis que j’appris la chose par le chevalier Micheroux, et voici comment :
Le chevalier Micheroux, le cardinal Ruffo et le commandant Baillie, avaient reçu tous trois la réclamation suivante de la part des prisonniers :
« Toute la partie de la garnison des châteaux qui est embarquée à bord des felouques destinées à faire voile pour Toulon se trouve dans une consternation profonde ; elle attendait de bonne foi l’effet de la capitulation, quoique, lors de l’évacuation précipitée des châteaux, tous les articles n’en aient pas été bien observés. Or, depuis deux jours, le temps est propice, le vent est bon, et cependant nous continuons à demeurer stationnaires, et ne voyons faire aucun préparatif pour le départ. 11 y a plus : hier, à sept heures du son, nous avons vu, avec la plus
xJ by4j?)C
grande douleur, enlever du milieu de nous le général Mantlionnet, Massa et Basset; le président de la commission exécutive, Hercule d’Agnese; celui de la commission législative, Dominique Cirillo; Emmanuele Borga, Piatti, et autres. Ils ont tous été conduits sur le bâtiment du commandant anglais, où ils ont été retenus toute la nuit, et d’où ils ne sont point encore revenus.
» La garnison entière attend de votre loyauté l’éclaircissement de çe fait et l’exécution de la capitulation.
» Albanese.
• De la rade de Naples, 29 juin 1799 »
Nelson prit la note, la lut tranquillement, et, montrant au chevalier Micheroux un corps qu’on élevait à l’aide d’une poulie et qui restait suspendu et se débattant, au bout d’une corde, à la vergue de misaine de la Minerve :
— Voilà ma réponse aux rebelles, dit-il. Vous pouvez la leur reporter, ainsi qu’au cardinal Ruffo.
Micheroux regardait avec étonnement ce spectale, auquel il paraissait ne rien comprendre.
— Mais, dit-il, quel est cet homme, et que lui fait-on?
FW ■ !
— Cet homme, reprit Nelson, c’est le traître Ca-
racciolo; ce qu’on lui fait, on le pend par mon "j ordre. Et il en sera ainsi de tout rebelle ayant porté les armes contre Sa Majesté.
Je jetai un cri; moi aussi, j’avais tout vu sans me | \ douter de ce que je voyais. »
Le chevalier Micheroux, consterné de la réponse de l’amiral, descendit dans la- barque qui l’avait amené, et, la tête dans ses mains, regagna la terre. 1^1 Le même jour, le cardinal Ruffo, voyant qu’il n’avait pu sauver Caracciolo, ni obtenir l’exécution du traité, envoya sa démission à Païenne.
Le roi ayant reçu le 2 juillet, à Paierai e, des lettres de Nelson et de sir William qui lui annonçaient l'exécution de Caracciolo et le suppliaient d’arriver an plus vite, se décida à venir à Naples, ou plutôt {
dans la baie de Naples, et partit le 3 juillet, non point sur le Sea-IIorse , que lui avait envoyé Nelson, mais sur la frégate napolitaine la Sirène. Sans doute craignait-il de s’aliéner complètement la marine, d^jà H J
blessée de la préférence qu’il avait donnée à Nelson sur Caracciolo, et attristé®, depuis, par le procès et la mort de l’amiral.
Autant la première traversée avait été mauvaise, autant la seconde fut excellente.
Un bâtiment léger, expédié à Nelson, lui était arrivé le 6, et lui avait annoncé que le roi était en route, et arriverait probablement le 7 ou le 8.
Nelson résolut de presser le' siège du château Saint-Elme, afin que le roi, en arrivant, vit son drapeau flottant sur toutes les forteresses.
Le château Saint-Elme n’était point diflicile à prendre, vu les dispositions de son commandant, le colonel Mejcan.
Le jour même où commencèrent les préparatifs d’attaque, celui-ci, croyant que le cardinal était toujours l’allié des Anglais, ou plutôt le général dirigeant les opérations, lui avait envoyé un messager pour lui dire que la garnison française était disposée à capituler, avant que le château fût battu en brèche, à la condition qu’on lui donnerait un million. Il accompagnait ces propositions de la menace de bombarder Naples, si le million n’arrivait pas dans les quarante-huit heures.
Le cardinal fit répondre au colonel que la guerre, entre braves gens, se faisait avec du fer et non avec
130 SOUVENIRS Il’UNE FAVORITE
de l’or ; que, dans tous les pays civilisés, les lois de la guerre défendaient de tirer sur les maisons situées dans un rayon d’où ne venait point l’attaque ; que les batteries qui devaient canonner Saint-Elme seraient probablement établies du côté opposé à la ville, et que, par conséquent, c’était, non pas contre la ville, mais contre les batteries elles-mêmes qu’il devait diriger son feu; il ajoutait que, si une «seule bombe était tirée du château sur un point d’où il n’était pas insulté, le colonel Mejea'n répondrait sur sa tète du mal qui pourrait en advenir.
Le I er juillet, Troubridge débarqua avec quinze cents Anglais, se joignit à cinq cents Russes, et commença immédiatement les travaux de siège.
Dans la nuit du 8 au 9, le roi arrivait à Procida ; il était accompagné du général Acton et du prince de Castelcicala.
Il resta toute la journée du 9 à Procida, sans doute pour s’assurer que le juge Spéciale y faisait bien son devoir; enfin, le 10, il vint à bord du Foudroyant , où sa présence fut saluée de trente et un coups de
canon.
La nouvelle s’était déjà répandue à Naples que le roi était à Procida; les salves tirées par le Foudroyant et le pavillon royal hissé au grand mât annoncèrent sa présence à bord du vaisseau amiral.
SOUVENIRS n’UNE FAVORITE 1S7
Aussitôt, toute la population accourut à Sainte- Lucie, au môle et à la Marinella, et une immense quantité de barques ornées de bannières, portant des musiciens, sortirent du port et se dirigèrent vers l’escadre anglaise pour souhaiter au roi la bienvenue.
A peine Ferdinand était-il arrivé sur le vaisseau amiral, qu’ii demanda une lunette d’approche, monta sur le tillac, et braqua sa lorgnette sur Saint- Elme. Au même moment, le hasard fit qu’un boulet russe coupa la hampe du drapeau français et le jeta à terre. Le roi, très-superstitieux comme toujours, cria :
— Bon présage, cher Nelson ! bon présage !
Et, en effet, comme le colonel Mejean s’était en- . tendu avec Troubridge pour faire une surprise au roi, le drapeau qui succéda au drapeau tricolore fut le drapeau blanc, autrement dit le drapeau parlementaire.
Ce drapeau, qui paraissait avoir attendu l’arrivée du roi pour se déployer, produisit un grand effet ; la foule éclata en applaudissements, et les canons de toute la flotte répondirent aux canons du Foudroyant.
Dès que le cardinal Ruffo eut reconnu par ces salves que le roi était en rade, il s’embarqua et vin.*
à bord du bâtiment de Nelson, où il n’était pas revenu depuis le jour de la rupture du traité. En le voyant passer, les prisonniers des felouques, qui avaient enfin compris qu’ils avaient en lui un défenseur, reprirent quelque espérance, car ils supposèrent qu’il venait plaider leur cause.
Et, en effet, le cardinal n’eût pas plus tôt abordé le roi, qu’il attaqua la question des traités et déclara hautement que leur rupture serait un scandale public qui retentirait dans toutes les cours de l’Europe. Le roi répondit qu’avant de se prononcer, il voulait entendre Nelson et sir William.
Il les fit donc appeler, et là se renouvela la première discussion : sir William soutenant la doctrine diplomatique que les souverains ne pouvaient pas transiger avec leurs sujets rebelles, et déclarant que, pour cette raison, les traités devaient être déchirés; Nelson manifestant une haine implacable contre les révolutionaires français, et disant qu’il fallait extirper la racine du mal, afin d’empèeher de nouveaux malheurs. Quant au cardinal, il resta ferme dans son principe, que, la capitulation ayant été faite, elle devait être observée. Mais toutes ses instances ne prévalurent point contre les arguments de Nelson et de sir William, d’accord du reste avec les^secrètes pensées du roi.
Les prisonniers furent retenus, et, en voyant partir le cardinal la tète basse et le sourcil froncé, ils comprirent que tout était fini pour eux.
Do retour à son quartier général, Ruflo envoya une seconde fois sa démission.
Le même jour, les prisonniers qui étaient à bord du Foudroyant et des felouques furent mis à terre et conduits, enchaînés deux à deux, dans les prisons de la Vicaria ; puis, comme ce château regorgeait de prisonniers, — une lettre du roi en accuse huit mille 1 — une partie des captifs furent transférés aux Granili, convertis en cachots pour la circonstance.
A cette vue, les lazzaroni jugèrent avec raison qu’ils avaient le champ libre, et, comme j’ai promis de tout dire en commençant ces confessions, j’avouerai que les journées du 8 et du 9 juillet furent signalées par des actes de férocité que l’on nous rapportait comme des choses toutes naturelles et auxquelles je voyais applaudir Nelson et sir William Hamilton, et sourire le roi lui-même.
On racontait, notamment, des horreurs d’un archiprêtre nommé Rinaldi, lequel, tirant honneur de ce qu’il avait fait dans ces deux journées, adressa une pétition au roi, lui demandant le commandement de la ville de Capoue, et appuyant sa demande sur
140 SOUVENIRS d'üNK FAVORITE
ce titre, qu’il avait mangé un bras de jacobin rôti à petit feu, qu’il avait éventré deux autresjacobins, et mis en pièces cinq ou six petits jacob ineaux.
Le roi lui accorda une gratification en argent, et une récompense honorifique, je ne sais plus laquelle. Quant à moi, il me semblait rêver et être sous le poids d’un sanglant cauchemar. J’étais comme ces femmes du moyen âge qui, perdues dans une forêt, tombent à minuit au milieu d’un sabbat; conviées à la danse impie, elle refusent avec horreur d’y prendre part; puis, entraînées de force dans la ronde infernale, elles s’enivrent peu à peu à la vue des torches, au bruit des chants, au contact des mains fiévreuses, et se réveillent, le lendemain, brisées, meurtries, souillées par l’orgie diabolique, qu’elles voudraient vainement rejeter au rang des rêves, et dont les oppressera jusqu’à la mort l’effroyable réalité.
Aussitôt que le château Saint-Elme fût rendu, et que, par conséquent, le roi fut redevenu maître de Naples, la junte nommée par le cardinal fut dissoute, comme étant reconnue trop douce. Les deux membres les plus ardeuts furent seuls conservés ; ces deux membres étaient Antonio délia Rocca et Angelo di Fiore.
La nouvelle junte, nommée à bord du Foudroyant , fut chargée de juger et de punir les diverses catégo-
ries de coupables que le roi avait pris soin de désigner lui-même. La liste était longue ; si longue, que, chose effroyable â dire ! on pensa que le bourreau, qui était payé à dix ducats par exécution, ferait une fortune trop rapide en demeurant rétribué de cette façon, et que le procureur fiscal, le baron don Giuseppe Guidobaldi, le fit venir et le força d’accepter cent ducats par mois, au lieu de dix ducats par exécution.
Il me reste à raconter une chose terrible, incroyable, presque surnaturelle, et dont le souvenir me fait encore frissonner aujourd’hui, c’est-à-dire après quatorze ans écoulés. ,
Le roi était depuis une semaine à bord du Foudroyant, n’ayant pas voulu mettre une seule fois pied à terre, et ne recevant personne que les exécuteurs de ses vengeances, lorsqu’un matin, un marinier qui était allé passer la nuit dans le golfe, occupé à pêcher, vint près du vaisseau amiral, et, tout en vendant son poisson, dit aux officiers qu’il avait vu ramiral Caracciolo sortir du fond de la mer, et se diriger vers Naples en nageant entre deux eaux. Les officiers racontèrent la chose à Nelson, qui voulut interroger lui-même le marin. Cet homme reproduisit dans un second récit ce qu’il avait déjà raconté une première fois, et jura sur la madone que ce récit
était la pure vérité. 11 y a toujours, chez les marins, si forts d’esprit qu’il soient, une certaine superstition, et, quoique Nelson ne crût pas un mot de ce que rapportait le pêcheur, il voulut voir quelle cause avait pu donner motif à son récit. La journée était belle ; il proposa au roi de faire une promenade dans le golfe. Le roi, qui n’avait pas grande distraction à bord du Foudroyant , accepta l’offre, et Nelson dirigea son vaisseau vers le point indiqué parle marinier; mais à peine avait-il fait un demi-mille, que les officiers de garde sur l’avant virent un corps qui, sortant tout à coup de l’eau jusqu’à la ceinture, semblait venir au-devant d’eux. Ils appelèrent aussitôt le capitaine Hardy, lequel, malgré les algues qui recouvraient ce corps et le temps qui s’était écoulé depuis sa submersion, reconnut le cadavre de Caracciolo.
Nous étions à l’arrière, le roi, Nelson, sir William Hamilton et moi. Le capitaine Hardy vint dire un mot à l’oreille de Nelson, qui se rendit sur l’avant et reconnut à son tour Caracciolo.
11 ordonna aussitôt de mettre en panne.
Il s’agissait d’annoncer cette singulière nouvelle au roi ; sir William s’en chargea.
Le roi ne pouvait le croire ; néanmoins, il pâlit visiblement et passa sur l’avant du navire.
Je voulus me lever comme les autres, mais ce fut
vainement, mes jambes refusèrent de me porter. Je laissai tomber ma tête dans mes mains et fermai les yeux pour ne rien voir, même à travers mes doigts.
A l’aspect de l’étrange apparition, Ferdinand recula de trois pas.
— Que veut dire cela? demanda-t-il à mon mari.
— Sire, c’est Caracciolo qui, après être resté dixneuf jours sous l’eau, en sort aujourd’hui pour demander pardon à Votre Majesté du crime qu’il a commis contre elle.
Mais le chapelain, qui était là, hasarda ces mots :
— Peut-être aussi demande-t-il une sépulture chrétienne.
— Qu’on la lui donne! s’écria le roi en se précipitant dans la cabine de Nelson.
En conséquence, Nelson ordonna qu’on tirât le cadavre hors de l’eau, qu’on le mît sur une harque et qu’on le transportât à la petite église Sainte-Lucie, qui, de son vivant, était sa paroisse.
Lorsqu’on se mit en devoir d’exécuter cet ordre, je me retirai, moi aussi, dans ma cabine. C’était bien assez que j’eusse vu le malheureux Caracciolo suspendu à la vergue de misaine de la Minerve sans me retrouver face à face avec son cadavre après les dix-neuf jours qu’il avait passés sous l’eau !
Mais, quelque répugnance que m’inspirât un pareil
li* SOUVENIRS D’UNE FAVORITE
spectacle, je ne pus m’cinpècher, en fuyant, de jeter un regard du côté du misérable cadavre, et je revis ces cheveux en désordre, cette barbe hérissée avec lesquels Caracciolo m’était apparu lorsqu’on le transporta garrotté à bord du Foudroyant ; seulement, le visage était vert, et il me sembla que les yeux manquaient : sans doute avaient-ils été rongés par les crabes.
Je compris la terreur que cette vue avait dû inspirer au roi Ferdinand, qui avait commandé cette mort, puisque, moi qui n’étais coupable que de l’avoir laissée s’accomplir, je pensai en devenir folle.
Je sus depuis, par sir William, qui avait suivi tous les détails de l’événement avec sa froideur ordinaire, que le cadavre avait encore aux pieds les deux boulets de canon qui avaient servi à le faire couler à fond ; ils furent détachés et une partie de la chair de la jambe vint avec la lanière de peau qui les y attachait; ils furent pesés, et, le capitaine Hardy constata que le corps était revenu à la surface de l’eau, malgré le poids énorme de deux cent cinquante livres.
L’amiral napolitain fut inhumé dans la petite église Sainte-Lucie.
Lorsque le Foudroyant fut rentré au port, et que
SOUVENIRS d’UNE FAVORITE lis
- • je remontai sur le pont, eucore toute frissonnante
■ ( W- de ce que je venais de voir, ou plutôt d’entrevoir, j’appris qu’un marin ayant, dans un moment d’ivresse, frappé son supérieur, venait d’ètre condamné à mort.
J’avais le cœur disposé à l’indulgence; il me semblait que, si je sauvais la vie d’un homme, cet homme fùt-il coupable, j’allégerais le poids qui pesait sur ma poitrine, et que je rachèterais devant Dieu le crime de n’avoir pas empêché un autre homme d’entrer dans la mort.
Je demandai le nom du matelot condamné : ou me répondit qu’il se nommait Thomas Campbell.
Le nom me frappa; il était bien certainement au fond de mes souvénirs de jeunesse.
Je forçai ces souvenirs à repasser devant mes yeux, et je me' rappelai qu’étant toute jeune tille et bonne d’enfants à Hawarden, un jour que je conduisais les enfants à la promenade, la pension de madame Colmanu, dont j’avais quelque temps fait partie, était venue à passer près de moi, et que, mes anciennes compagnes m’ayant toutes raillée sur ma nouvelle condition, une seule s’était détachée de leurs rangs et était venue m’embrasser, et que cette jeune fille s’appelait Fanny Campbell.
Je ne sais pourquoi, en entendant prononcer ce iv. a
Ir-V. ’
nom, quoi qu’il soit bien commun en Angleterre, j’eus l’idée que le condamné devait être parent de la jeune fille qui m’avait donné une preuve d’amitié quand les autres me donnaient des marques de dédain.
J’appelai le capitaine Hardy, qui était celui de tous les officiers avec lequel j’avais eu le plus de rapports, parce que, de tous les officiers, il était le meilleur ami de Nelson; je lui dis de me donner quelques détails sur le malheureux Thomas Campbell et de me dire surtout de quel pays il était. Hardy n’avait aucun détail sur le condamné; mais il fit apporter le procès-verbal de condamnation, et j’y vis que le marin était natif de la petite ville de Hawarden. Dès lors, je n’eus plus de doute qu’il ne fût le frère de la pauvre Fanny Campbell, et je priai Hardy de me conduire près du prisonnier, sans en rien dire à personne. Hardy s’y refusa pendant quelques instants; mais j’insistai tellement, qu’il céda. Il me conduisit alors, par les escaliers et les échelles des matelots, jusqu’à fond de cale, où le pauvre diable était aux fers.
On comprend quel fut son étonnement lorsqu’il m’aperçut. Tous les matelots me connaissaient, et nul d’entre eux certainement n’ignorait mon intimité avec Nelson. Ma présence fut donc pour ce
malheureux ce qu’est, ou plutôt ce que serait un rayon de soleil pénétrant dans l’éternelle nuit des damnés.
D’abord, dans sa stupéfaction, il ne paraissait point comprendre mes questions, et hésitait à me répondre.
Je lui demandai s’il était bien de Hawarden ; il me répondit que oui; s’il avait une sœur, et sa réponse fut encore affirmative.
Je lui dis que j’avais connu sa sœur.
Il secoua la tète.
— Je vous assure que je l’ai connue, insistai-je.
— Comment, répliquu-t-il, une grande dame comme vous aurait-elle connu une pauvre enfant comme la fille du sergent de marine John Campbell?
— Je l’ai si bien connue, lui dis-je, qu’elle s’appelait Fanny.
Il tressaillit.
— C’est vrai, dit-il.
Puis, se recueillant :
— Puisque vous avez connu ma sœur, continua- . t-il, et que votre visite prouve que vous portez quelque intérêt à un pauvre condamné, je vous adresserai une prière.
— Faites, mon ami.
— Ma sœur a épouse le pasteur d’un petit pays situé entre Hawarden et Nortliop.
— You-Law, peut-être?
— Justement! s’écria Thomas. Comment pouvezvous savoir cela?
— Peu vous importe, vous voyez que je le sais.
— Eh bien, madame, ne m’oubüez pas; et, quand je serai mort, écrivez à ma sœur, — je ne sais pas écrire, moi, — écrivez à ma sœur que je suis mort, mais sans lui dire que j’ai été pendu! demandez-lui de prier pour moi, et, comme c’est une pieuse fille, elle ne manquera pas de le faire.
— Est-ce tout ce que vous désirez, mon ami? demandai-je.
— Oh!- mon Dieu, oui, madame. Je suis condamné justement : j’ai menacé mon supérieur... Ce n’est pas tout à fait ma faute pourtant.
— Et la faute à qui, si ce n’est à vous?
— C’est la faute de ce diable de vin du Vésuve ! je l’ai bu comme si je buvais de la bière, sans songer qu’il poussait dans le feu ! La tète s’est perdue, je n’ai pas reconnu mon supérieur, mes yeux n’y voyaient plus, et j’ai commis le crime. — Mais j’espère que le bon Dieu jettera un regard sur le livre de bord et verra que, depuis dix ans que je sers sur les vaisseaux de Sa Majesté Britannique, je n’ai eu-
SOUVENIRS n’UNE PAVORITK
que trois punitions. Il est vrai que la troisième sera bonne.
— Mon cher 'Hardy, je sais tout ce que je voulais savoir, dis-je en me retournant vers le capitaine de pavillon. Laissons ce pauvre garçon avec ses remords.
Puis j’ajoutai tout bas :
— Qui seront, je l’espère, toute sa punition.
Hardy me regarda et secoua la tête.
Je remontai et j’allai trouver Nelson.
— Mon cher Horatio, lui dis-je, il faut que je vous raconte une histoire. Lorsque ma mère était servante dans une ferme, elle trouva moyen, à l’aide d’un petit legs que lui avait fait un ancien maître à elle, de me faire entrer dans une pension de jeunes filles où, en un an, j’appris à lire, à écrire, à faire un peu de musique et de dessin. Mais, au bout d’un an, l’argent manqua ; il fallut me retirer de la pension, et force me fut d’entrer comme bonne d’enfants chez un brave homme nommé M. Hawarden.
Un jour que je promenais mes petits élèves dans une prairie, les jeunes filles, mes anciennes compagnes, sur lesquelles je l’avais souvent emporté dans mes compositions, passèrent par la prairie, et, comme e’étaient presque toutes des demoiselles de qualité, elles raillèrent mon humble position et mon
pauvre costume, qui était celui d’une femme de chambre.
— Pauvre chère Emma ! dit Nelson en me serrant la main.
— Une seule se détacha des rangs de ses compagnes, vint à moi, et, voyant que je pleurais, elle essuya mes larmes avec son mouchoir, m’embrassa, et me dit : a Oh! Emma, je ne suis pas comme ces méchantes créatures. Je t’aime toujours, moi ! » Et, mêlant ses larmes aux miennes, elle m’embrassa une seconde fois, puis alla rejoindre ses compagnes, qui la reçurent avec des rires moqueurs.
— C’était une bonne fille, celle-là, dit Nelson, et je voudrais savoir son nom et sa demeure, pour lui donner une dot si elle n’est pas mariée.
— Elle a maintenant trente-quatre ans, et elle est mariée et heureuse.
— Ah ! tant mieux 1
— Mais elle a un frère qui est dans une fâcheuse position. Dois-je abandonner ce frère, ou, par reconnaissance pour sa sœux', essayer de le tirer de la position où il se trouve?
— Ma chère Emma, dit Nelson, abandonner ce frère, après l’action de la sœur, serait une ingratitude, et je ne vous crois pas atteinte cl’un si vilain vice.
SOU V£ MRS DU NE FAVORITE lt> I
— Vous m’aiderez donc alors dans mon désir de m.acquitter envers Fauny?
■ — Oui, si cela est en mon pouvoir.
— Vous m’en donnez votre parole?
— Foi de Nelson.
— Eh bien, mon cher Horace, lui dis-je en lui passant le bras autour du cou et en appuyant mes lèvres sur la cicatrice de son front, cette brave tille pour laquelle vous me prêchez la reconnaissance s’appelle Fanny Campbell, et c’est son frère Thomas Campbell qui a été aujourd’hui condamné à mort par le conseil de guerre, pour insulte envers un supérieur.
— Ab 1 fit Nelson en fronçant le sourcil, c’est plus grave que je ne croyais, chère Emma.
— Alors, vous me refusez?
— Je ne vous dis pas cela, je cherche un moyen de tout concilier.
— Comment, de tout concilier? Cela me parait difficile ; vous ne pouvez pas à la fois le pendre et ne pas le pendre.
— Non; mais je puis, jusqu’au dernier moment, Jui laisser croire qu’il sera pendu, et, au dernier moment, vous apparaîtrez et le sauverez... N’est-ce pas ainsi, à ce que nous racontait l’autre fois sir William, que se faisait le dénoùment des tragé-
•lies autiques? Un dieu ou une déesse apparaissait, et le coupable était sauvé. Nous sommes sur la terre de l’antiquité, prenons exemple d’elle.
J’avais quelque répugnance à accepter le rôle que Nelson me distribuait dans celte comédie qui prolongeait de quinze à dix-huit heures les angoisses d’un malheureux ; mais Nelson ne voulut entendre à aucun accommodement, il fallut accepter la grâce telle qu’il l’offrait ou y renoncer.
Le lendemain, la chose s’exécuta comme milord l’avait voulu. Dès le matin, les matelots et les soldats de marine furent réunis sur le pont, le coupable fut amené, les roulements de tambour d’usage furent exécutés; déjà la corde était accrochée à l’antenne, le nœud coulant passé au cou du condamné lorsque, selon la convention faite d’avance, je parus et demandai la grâce, qui me fut accordée.
Le pauvre diable, qui avait eu de la force tant qu’il s’était agi de mourir, eu manqua lorsqu’il lui fallut vivre, et s’évanouit.
Ün le lit revenir en lui jetant un seau d’eau de mer au visage ; puis on le reconduisit dans la cale, où on le remit aux fers pendant huit jours; après quoi, il vint me remercier et reprit son service.
— Eh bien, lui demandai-je, boiras-tu encore du vin du Vésuve?
SOUVENIRS d’une FAVORITE IS3
— Oh! ni vin ni bière, milady! répondit-il. J’ai fait serment de 11 e plus boire que de l’eau pendant te reste de ma vie.
Et j’appris que, jusqu’en 1801, c’est-à-dire jus- . qu’au bombardement de Copenhague, où il fut tué, Thomas Campbell avait fidèlement tenu sa parole.
Le roi avait fait à Naples tout ce qu’il y voulait faire. Il avait institué sa junte et il l’avait vue à l’œuvre : du 6 juillet au 3 août, pas un jour ne s’était écoulé sans quelque pendaison.
En conséquence, il manifesta à Nelson son désir de retourner à Païenne. Nelson mit à la voile le 6 août, et, le. 8, nous étions tous de retour dans la capitale de la Sicile.
Je retrouvai la reine aussi bonne et aussi affectueuse pour moi qu’elle l’avait toujours été. Ce fut elle qui m’apprit qu’elle avait, dans l’espace de moins de huit jours, reçu deux démissions du cardinal Ruffo, et qu’à chaque fois elle avait répondu par un refus positif de la recevoir, ayant encore pour quelque temps, ajouta-t-elle, besoin de la popularité de cet homme 1
Quelque temps après notre arrivée à Païenne, le
roi s’entendit avec sir William Hamilton sur les cadeaux qu’il voulait faire à ceux qui, dans la dernière campagne, avaient joué un rôle actif. Nelson était comblé déjà, et on ne pouvait plus rien lui donner.
Tous les capitaines servant sous ses ordres reçurent chacun une boite ou une tabatière entourée de diamants; celle de Troubridge avait le portrait du roi au centre, et Sa Majesté lui lit en outre cadeau d’une très-belle bague avec un diamant valant au moins deux mille ducats.
Sur ces entrefaites Nelson atteignit sa quarante et unième année, et, le jour anniversaire de sa naissance, c’est-à-dire le 20 septembre, la reine Caroline lui écrivit de sa main le billet suivant, qu’elle signa de son prénom de Charlotte, qui était celui qu’elle prenait dans toutes les occasions non politiques; Charlotte était son nom de reine :
• Païenne, 20 septembre 1799.
Mon digne et estimable lord Nelson, recevez mes
vœux bien sincères à l’occasion de votre jour de naissance. Combien de motifs n’avons-nous pas pour vous être attaches et éternellement dévoués 1 Nous vous devons tout, et croyez que le souvenir en est ineffaçablement gravé dans nos cœurs ; car je ne suis que l’interprète du roi et de toute ma chère famille, qui, unis avec moi, vous assurent de leur profonde reconnaissance et des vœux qu’ils adressent au ciel pour votre parfait bonheur et votre longue conservation. Recevez donc les souhaits d’une famille ou plutôt d’une nation entière qui sent toute l’obligation qu’elle vous doit, et croyez-moi pour la vie votre très-affectionnée,
» Charlotte. »
Ce mois de septembre,* pendant lequel Nelson venait d’atteindre sa quarante et unième année, — et pendant lequel aussi un homme à qui nul ne pensait, parce qu’on le croyait à tout jamais séquestré en Égypte, faisait voile vers la France, — vit se passer à Palerme de bien étranges scènes.
La Rotte turque était, avec la flotte anglaise, dans lé port de Palerme; mais, quoique Anglais et Turcs fussent réunis pour la même cause, il y avait une grande différence dans la manière dont étaient traités les officiers et les soldats des deux nations.
Les soldats et les officiers anglais étaient des hérétiques; mais les soldats et les officiers turcs étaient bien autre chose que cela : c’étaient des infidèles.
Les officiers anglais étaient reçus dans le monde et, il faut même le dire, n’étaient pas trop maltraités par les. dames siciliennes; les soldats, de leur côté, avaient des relations dans la ville, et paraissaient fort contents de l’accueil qu’ils y trouvaient. •
Mais la répugnance des Siciliens, et surtout des Siciliennes, pour les sectateurs du Prophète était telle, qu’une femme couverte de haillons et demandant l’aumône ne se fut pas laissé approcher par un Turc, l’eùt-il couverte d’or, et l’eùt-il faite reine.
Il en résultait que les musulmans, résolus à prendre par force des faveurs que l’on ne voulait pas leur accorder de bonne volonté, assaillaient toutes les femmes qu’ils rencontraient dans les endroits écartés ou même publics, essayant de leur faire violence si elles étaient isolées, essayant de les entraîner et de les conduire jusqu’à leurs vaisseaux si elles étaient sur le port, sur le quai ou dans le voisinage de la mer.
Une après-midi, sur la Marine, c’est-à-dire au beau milieu de la promenade, et tandis que les voitures faisaient corso, deux Turcs, comme s’ils venaieut de Tunis ou d’Alger, et débarquaient eu pays
• SOUVENIRS ll’lINF. FAVORITE
ennemi, saisirent une femme et l’emportèrent, malgré ses cris, vers une barque où les attendaient leurs compagnons. Heureusement, aux cris de la victime, plusieurs matelots accoururent. Un des deux Turcs resta sur la plage, frappé d’un coup de couteau; l’autre put gagner la barque et s’échappa.
La chose en vint au point que ce ne fut plus seulement dans les rues et sur les promenades que les femmes se virent attaquées; mais, lorsqu’une femme f était seule ou mal accompagnée dans une boutique ouverte, elle avait tout à craindre, si deux ou trois musulmans venaient à passer. De là des rixes sanglantes et journalières, dans lesquelles les Turcs se servaient de leurs pistolets, et les Siciliens de leurs poignards et de leurs couteaux.
Aussi, quand un matelot, un soldat ou un officjer de la flotte turque se hasardait à son tour dans quelque endroit écarté, on le retrouvait infailliblement, le lendemain, mort et criblé de coups.
Enfin, la haine qu’inspiraient ces bêtes féroces était telle, que, si l’on parlait d’un Turc devant un Sicilien, on était sùr de voir le Sicilien changer de couleur et porter, en blasphémant, la main à son poignard.
Voici un fait qui fit grand bruit au palais. Nous avions pour courtisans fidèles, à nos soirées de la
Favorite, deux jeunes gens de vingt-deux à vingtquatre ans, fort élégants et fort beaux garçons tous deux; l’un se nommait le prince de Sciarra; l’autre, le chevalier Palmieri de Micciche. Or, un jour, soit que les Turcs eussent pris le prince de Sciarra pour une femme déguisée en homme, soit qu’ils ne s’arrêtassent point à une chose si peu importante que le sexe, six ou huit Turcs se précipitèrent sur le jeune prince et tentèrent de l’entraîner. Par bonheur, Micciche accourut au secours de son ami, armé d’une canne à épée ; mais tous deux eussent probablement été victimes, l’un de sa bonne mine, l’autre de son dévouement, si cinq ou six hommes du peuple ne fussent venus leur prêter main-forte contre leurs agresseurs. Deux Siciliens furent blessés et un Turc fut tué dans cette écliautfourée.
On attendait à tout moment l’heure de nouvelles Vêpres siciliennes, non plus contre les Angevins, mais contre les musulmans.
Le 8 septembre, à une heure de l’après-midi, sur la route de Montreale, deux Turcs entrèrent à l’improviste dans la boutique d’un cordonnier, et, tandis que l’un d’eux entraînait la femme en lui mettant un mouchoir sur la bouche pour l’empècher de crier, l’autre, le cimeterre à la main, menaçait les ouvriers; mais les ouvriers ne tinrent aucun compte
SOUV E N I RS d’une FAVORITE la!)
de la menace, et, brandissant leurs trancliets, se jetèrent sur les ravisseurs, en criant :
— Mort aux musulmans ! mort aux Turcs ! mort aux infidèles !
A ces clameurs, qui, comme une traînée de poudre, gagnèrent les faubourgs, et, des faubourgs, la ville, tout Palerme $e leva en poussant un cri d’extermination, et chacun, saisissant la première arme qui lui tomba sous la main, courut sus aux musulmans comme à des bêtes fauves.
Les Turcs virent bien, cette fois, que ce n’était plus une rixe individuelle, mais que c’était un soulèvement général : les portes se fermaient devant les fuyards, qui imploraient vainement un refuge; du haut des balcons, on leur jetait sur la tête des tables, des chaises, des pots de fleurs.
11 y eut un instant où, d’un bout à l’autre de la ville, on n’entendit que coups de feu, imprécations, cris de "douleur, hurlements de désespoir, râles d’agonie. Le sang coulait dans les rues, toutes les cloches sonnaient le tocsin.
En deux heures, la chose fut terminée : les deux ou trois cents Turcs qui se trouvaient en ce moment dans la ville jonchèrent le sol; cinquante à peine se sauvèrent, les uns en s’élançant à la mer, les autres
en se jetant dans leurs barques et en gagnant le large à force de rames.
L’amiral turc se trouvait alors sur son vaisseau; en apprenant ce qui se passait, il pointa ses canons sur la ville; mais Nelson, qui était au courant de la situation, et qui, depuis longtemps, entendait toutes les plaintes portées contre les Turcs, rangea son escadre en bataille, et fît dire à son collègue qu’au premier coup de canon tiré contre la ville, il le coulait bas. Cet avertissement suffît à l’amiral turc, qui retourna à son ancrage.
J’ai parlé d’un homme qui, pendant ce temps, et sans que personne s’en doutât, quittait l’Égypte, passait entre Malte et le cap Bon, et naviguait vers la France, où son retour allait changer la face de l’Europe. Cet homme était Bonaparte.
On sait comment, après avoir momentanément réduit la Porte à l’impuissance par les deux victoires du mont Thabor et d’Aboukir, il s’était secrètement embarqué sur le Muiron et était parvenu à tromper la vigilance des croiseurs anglais; comment il arriva le 8 octobre à Fréjus, le 16 à Paris, et comment enfin, le 9 novembre, il fit le coup d’État connu sous le nom de 18 brumaire.
La nouvelle de ces faits extraordinaires jeta, comme on le pense bien, la cour de Palerme dans
SOUVENIRS D’UNE' FAVORITE <Gt
un grand émoi; mais bientôt se produisirent d’autres événements qui nous étaient personnels, et qui nous obligèrent à ramener nos regards des affaires publiques sur nos propres ailaires.
La tournure que prenaient les choses en France et la nécessité de presser le blocus de Malte avaient forcé Nelson à nous quitter ponr aller faire une croisière sur les côtes occidentales de l’Italie et dans le golfe de Lyon.
Pendant cette croisière, il reçut inopinément l’avis que lord Keith venait d’ètre investi du commandement en chef des forces de la Méditerranée, commandement que lui, Nelson, exerçait de fait depuis deux ans. En même temps, nous étions informés que sir Arthur Paget venait d’ètre nommé ministre d’Angleterre près du gouvernement des Deux-Siciles, en remplacement de sir William Hamilton.
C’était non-seulement la désapprobation de tout ce que lord Nelson et sir William avaient fait à Naples,, mais encore une brutale disgrâce.
Je puis dire que ce coup inattendu fut aussi sensible pour la cour des Deux-Diciles que pour nousmêmes.
Nelson se trouvait atteint cruellement, car il l’était à la fois dans son amour-propre et dans son amour.
SOUVENIRS d’une FAVORITE
Quant à sir William, il était tout simplement furieux ; on eût dit qu’il tenait encore plus que moi à ne pas se séparer de Nelson.
Le 3 février 1800, milord nous écrivait, ou plutôt m’écrivait :
« Chère lady Hamilton, ayant maintenant un commandant en chef, je ne puis vous rejoindre avant de lui avoir fait mes salutations. Les temps sont changés!... Mais je vous déclare que, s’il ne vient pas droit ici, je ne l'attends pas. Au reste, j’envoie Allen s’informer comment vous êtes. Iiépondez-moi un mot. Mon cœur est plein d’angoisses pour vous !
» Dieu vous bénisse, ma chère lady ! et soyez bien assurée que jamais je ne cesserai d’ètre votre obligé et affectionné,
» Nelson. »
Je pris la plume, et je me hâtai de répondre à Nelson. Je savais combien il souffrait et combien quelques bonnes paroles de moi soulageraient son pauvre cœur brisé !
L’amiral Keith rejoignit assez tôt son illustre collègue pour que celui-ci ne vint pas seul à Palerme. Tous deux partirent donc de compagnie, l’amiral
Digilize
SOUVENIRS d’une FAVORITE 103
Keith montant la Reine-Charlotte , et Nelson le Foudroyant. Ils arrivèrent le 6 février, et Nelson accourut se concerter avec nous.- Il fut convenu que, si sir "William et moi quittions la cour de Naples, Nelson donnerait sa démission, ou tout au moins demanderait un congé.
Le 9 au matin, le roi alla faire une visite ù lord Keith à bord de la Reine-Charlotte , et, le lendemain, il lit également une visite au Foudroyant.
Ce dernier bâtiment reçut quelques troupes siciliennes, et, le 12, après avoir pris congé de nous, Nelson repartit pour sa croisière, toujours en compagnie de la Reine-Charlotte , portant le drapeau de l’amiral Keith.
Dans la matinée du 18, on rencontra une petite flottille française, commandée par le contre-amiral Perrée, qui montait le Généreux , vaisseau de soixantequatorze canons, venant de Toulon et transportant des troupes à Malte. Nelson attaqua aussitôt la flottille, et, après un combat terrible, l’amiral Perrée étant blessé mortellement, son vaisseau fut pris.
L’amiral français mourut le lendemain 19.
Le même jour, le major de division Poulain écrivit à Nelson pour le prier de faire rendre les honneurs funèbres au commandant des forces navales de la France dans la Méditerranée, en appelant à
cette fraternité du courage qui combat l’ennemi vivant, mais qui sait l’honorer quand il est mort.
Je suis heureuse de dire que cet appel fut entendu.
Quelques jours plus tard, c’est-à-dire le 24 février, lord Keith donnait à Nelson l’ordre de se rendre au blocus de Malte, pour accomplir tout service <T importance publique, ou plutôt, en réalité, comme on va le voir, pour l’éloigner de moi. Cet ordre était accompagné d’instructions spéciales sur ce qu’il y aurait à faire dans le cas où la Valette se rendrait. L’amiral ajoutait — et c’est là que l’intention de nous séparer était bien visible — que, Palerme étant trop éloignée, Nelson était invité à prendre pour lieu de rendez-vous Syracuse, Messine ou Augusta.
Cet ordre porta à son comble l’exaspération de Nèlson. La récompense de son œil perdu, de son bras emporté, de son front fendu; la récompense d’Aboukir, de neuf vaisseaux ennemis brûlés et coulés bas, était une mesquine persécution pénétrant au plus intime de sa vie privée et le blessant au plus profond de son cœur.
Aussi répondit-il le même jour :
« Milord, mon état de santé est tel, qu’il m’est
SOUVENIRS d’une EAVOUTTE ICS
impossible de rester ici. Si je reste, je suis mort. Je vous prie, en conséquence, d’accueillir ma requête d’aller voir mes amis à Palerme pendant quelques semaines. Je laisserai ici le commandement au commodore Troubridge. L’absolue nécessité seule m’oblige à vous écrire cette lettre.
» Je suis, avec le plus grand respect, etc.
» Nelson. »
Cette lettre n’empècha pas que Nelson ne fût retenu malgré lui au blocus de Malte; mais enfin, le 10 mars, sans attendre la reddition de la Valette ni la permission de lord Keith, il fit voile vers Palerme, et y arriva au moment où l’on célébrait, chose assez curieuse, le mariage du général Acton, âgé de soixante-sept ans, avec sa nièce, âgée de quatorze. Hâtons-nous de dire que le général eut de ce mariage trois enfants.
Je crois avoir laissé entendre que, depuis longtemps, il n’y avait plus aucune intimité entre lui et la reine; si j’avais à fixer un terme à cette intimité, je le ferais remonter à la mort du prince de Caramanico.
La joie de Nelson fut grande lorsqu’il nous revit. Je dois dire qu’à part le désir de se rapprocher de nous, il était véritablement très-malade ; puis une
SOUVENIRS I) UNE EAVOIllTE
nouvelle défaveur qui m’atteignit, et qu.’il regarda comme une insulte, porta au plus haut degré son ressentiment contre la cour d’Angleterre.
Depuis la prise de l’ile de Malte par les Français, l’ordre de Malte était tombé en désuétude. Mais Paul I", qui visait à la réputation d’empereur chevaleresque, s’était déclaré grand maître de cet ordre, et en distribuait des brevets.
Sur la demande de Nelson, il en envoya un de grand’ croix, avec une commanderie honoraire, au capitaine Bail; et, en même temps que sir Charles Whitworth en donnait avis à milord, il lui annonçait que j’étais nommée dame petite croix de l’ordre.
Sir William envoya à la chancellerie de Londres la lettre de sir Charles Whitworth et le brevet, en demandant pour moi la permission de porter cette croix.
La chancellerie ne daigna pas meme répondre; Nelson écrivit de son côté : même silence.
Dès lors, la résolution de Nelson fut prise : il décida de demander, sinon sa retraite, du moins un congé, qu’il viendrait passer avec nous à Londres. En outre, comme, dans cet intervalle, sir Arthur Paget, remplaçant de sir William Hamilton, était arrivé, et que sir William, sans vouloir lui rendre
t CT
compte en rien de la situation, lui avait abandonne l’ambassade, hôtel et archives, nous résolûmes de quitter Païenne, de monter sur le Foudroyant , et d’aller passer deux mois à Naples. Après ces deux mois, nous reviendrions à Palerme, nous prendrions la reine, nous l’accompagnerions jusqu’à Vienne, où elle comptait aller, et, quand elle retournerait à Naples, nous continuerions notre route vers Londres. .
En conséquence, dans les premiers jours d’avril, nous fîmes, sir William et moi, nos adieux momentanés à la famille royale, et nous parfîmes sur le Foudroyant.
Nous devions revenir plus tôt que nous ne l’avions décidé. '
J’ai dit que le retour de Bonaparte en France allait changer la face de l’Europe, et, en effet, il avait déjà changé celle de la France. Une fois le Directoire aboli, une fois nommé premier consul, Bonaparte tourna ses yeux vers l’Italie, reconquise par Souvorof et Mêlas.
Mêlas seul était resté en Italie; Souvorof, battu par Masséna à Zurich, était allé rendre compte de sa défaite à Paul I er .
Vers la fin de mai, on apprit que Bonaparte venait de passer les Alpes avec une aimée de 40,000 hommes.
168 SOUVENIRS ü’UNE FAVORITE
La reine pensa que le moment était venu d’aller faire une visite à son neveu. La fortune de Bonaparte pouvait l’avoir suivi des bords du Nil aux bords du Pô, et qui pourrait, en ce cas, deviner le bouleversement qu’une victoire remportée par les Français amènerait en Italie !
Nelson devait, avec le Foudroyant , se mettre au service de la reine, dont le départ était iixé au 8 juin; mais ce départ fut retardé de deux jours.
Enfin, le 10 juin, la reine, les trois princesses, le
prince Léopold, sir William et moi, nous nous embarquâmes à bord du Foudroyant, qui partit pour Livourne, en compagnie de la Princesse-Charlotte, de F Alexandre et du packet napolitain. Le passage fut excellent, et, avec une bonne brise, nous arrivâmes le 14 à Livourne, c’est-à-dire le jour môme où Bonaparte gagnait la bataille de Marengo.
On resta jusqu’au 16 sans pouvoir descendre à terre, le vent ayant fraîchi et la mer étant devenue grosse.
Le 16 donc seulement, à neuf heures du matiù, nous pûmes descendre dans le canot de lord Nelson, et aborder à l’escalier des Finocchetti. L’arrivée de la reine avait attiré une foule immense. Au moment où elle mit pied à terre, Caroline fut complimentée par le général baron de Fenzel, par
le gouverneur de Livourne, et enfin par le due Strozzi, que le grand-duc avait désigné pour accompagner la reine partout où elle voudrait aller, tandis que le cavalier Sergardi, administrateur général des biens de la couronne, devait la défrayer de tout pendant son séjour en Toscane.
Nous montâmes dans les carrosses qui nous attendaient, et nous nous rendîmes tous à l’église cathédrale, où l’on chantait un Te Deum en témoignage d’action de grâces du bon voyage de la reine de Naples.
En rentrant au palais, nous y trouvâmes la duchesse d’Atri, qui était venue exprès de Florence pour recevoir la reine, et, le soir, nous allâmes au théâtre, où nous fûmes accueillis par de frénétiques applaudissements.
Ün ignorait encore qu’une bataille se lut livrée sous les murs d’Alexandrie.
Le premier soin de lu reine en descendant à terre avait été de demander des nouvelles de l’armée
d’Italie, et cela, par une double raison : d’abord, h cause de l’inlluence qu’une victoire ou une défaite de Bonaparte pouvait avoir sur les destinées du royaume des Deux-Siciles; ensuite, pour la sécurité de son voyage à Vienne. Par 'malheur, tous ceux auxquels elle s’adressa n’en savaient pas plus qu’elle. Eu conséquence, elle envoya un des seigneurs qui étaient venus pour lui faire leur cour, le baron de Rosenheim, aux généraux autrichiens, le faisant accompagner de deux courriers qu’il devait renvoyer au fur et à mesure qu’il apprendrait des nouvelles de l’armée.
Le 17 au soir, M. de Sommariva vint de Florence; on sut par lui que Bonaparte en personne commandait l’armée française, ce dont, jusque-là, on n’était pas encore bien sûr ; que les Français étaient en force et avaient de la cavalerie , et que les armées se trouvaient entre Alexandrie et Tortone, sur le point d’en venir aux mains. Dans tous les cas, M. de Somma» riva annonçait à la reine qu’elle était en toute" sécurité à Livourne. Cependant il était facile de voir que celui qui tentait de nous rassurer était très-peu rassuré lui-même.
Il repartit dans la nuit pour Florence.
Le lendemain, le bruit se répandit que les Français étaient en pleine déroute; on croit facilement à ce
Digi
rrrr***'*
que l’on désire : la reine nous annonça donc à tous cette bonne nouvelle.
Mais, dans la nuit du 18 au 19, Nelson reçut un officier anglais envoyé par lord Keith, avec une lettre qui l’informait, d’abord, qu’une suspension d’armes venait d’être signée entre les armées français et autrichienne, et qu’il était stipulé, dans cette suspension d’armes, que les Autrichiens évacueraient toutes les places fortes du territoire de Gènes, qui seraient remises aux Français.
Cette première partie de la lettre du commandant anglais ne s’accordait guère avec ce qui nous avait été dit, la veille, d’une prétendue défaite des Français; mais le reste de la dépêche était encore plus inquiétant pour nous.
Lord Keith, continuant, ordonnait à Nelson de réunir à l’instant même tous les bâtiments qu’il avait sous ses ordres et de se rendre avec eux dans le golfe de la Spezzia, afin d’enlever de tous les forts, et particulièrement de celui de Santa-Maria, toutes les pièces d’artillerie, ou du moins de les mettre hors d’état d’ètre utiles aux Français.
Ces nouvelles nous consternèrent. Évidemment, une pareille convention n’avait pu être signée qu’à la suite d’une bataille, et, dans cette bataille, sans aucuu doute, les Autrichiens avaient été battus.
L’ordre douné à Nelson de tout quitter pour se rendre à la Spezzia nous désolait tout particulièrement ) la reine voyait avec raison dans Nelson son seul appui, et, sans Nelson, se regardait comme perdue.
Mais milord ne nous laissa pas longtemps dans cette angoisse. Il déclara que, sous aucun prétexte, il ne quitterait la reine dans la situation où elle se trouvait, et, en conséquence, pour exécuter les ordres de lord Keith, il envoya à la Spezzia l’Alexandre et la Dorothée , et resta à Livourne avec le Foudroyant, avec le Vasco-de-tiama , navire portugais, et avec les frégates et les corvettes siciliennes qui se trouvaient dans le port de Livourne.
Cette résolution calma un moment nos inquiétudes sur le point de la sûreté de la reine. Mais bientôt arriva le baron de Rosenbeim, qui, on se le rappelle, avait été envoyé en reconnaissance. Il raconta qu’il s’était abouché à Gènes avec le général autrichien Hohenzollern, et que celui-ci lui avait fait lire une convention intervenue entre le général Mêlas et le général Bertbier, convention dans laquelle était arrêtée une suspension d’armes entre les deux armées, qui ne devaient pas reprendre les hostihtés avant dix jours. En attendant, les Autrichiens devaient remettre aux Français toutes les places folles
qu’il possédaient, c’est-à-dire Gèues, Savone, Coni,
Alexandrie, Tortone, Mondovi, la citadelle de Mi-
lan, celle de Turin, le fort d’Urbin, en ne conservant entre leurs mains que Mantoue, Ferrare, Peschiera, Vérone et Ancône. La cause que l’on donnait à cette désespérante suspension d’armes était une bataille qui aurait eu lieu, le 14, à Marengo, entre la Bormida et la Scrivia, et dans laquelle Mêlas, après avoir eu d’abord l’avantage, aurait fini par être battu complètement.
On comprend quel fut le désespoir de toute la famille royale à une pareille nouvelle. La reine, surtout, tomba dans une attaque de nerfs qui amena chez elle une prostration de forces dont elle ne sortait que par des accès de fièvre qui allaient jusqu’au délire. Mais ce fut bien pis lorsque Nelson, tout aussi désespéré que nous, apporta à sir William — car il n’osa le remettre ni à moi ni à la reine — le billet suivant, qu’il venait de recevoir de lord Keith :
« Gênes, 21 juin 1800.
» Je viens de voir un homme qui quitte Bonaparte. Ce Bonaparte dit publiquement qu’avant de faire la paix, il lui reste une puissance à réduire en Italie..: Laissez la reine partir pour Vienne, et le plus vite qu’elle pourra. Si la flotte française arrive
174 S0DVKNIB8 D’UNE FAVORTTE
un jour avant la nôtre en Sicile, la Sicile est perdue, car elle est incapable de tenir un jour.
» Keith. »
La lettre était si pressante, que, malgré l’état de santé dans lequel se trouvait la reine, on résolut de la lui communiquer. On réunit, à cet effet, une espèce de conseil dans sa chambre, afin que chacun donnât son avis sur la résolution qu’il croyait la meilleure dans un pareil moment. Caroline, rendue à toute sa force par l’imminence du dapger, voulait partir à l’instant même, comme le lui conseillait lord Keith ; mais l’avis de sir William et de Nelson fut, au contraire, qu’elle devait rester à Livourne, où elle avait toujours à sa disposition les bâtiments de l’escadre anglaise, et ne partir que lorsqu’elle aurait reçu un courrier de Vienne qui lui dirait dans quel état les choses étaient à la cour de son neveu. Le prince de Casteleicala s’étant joint à cet avis, il prévalut, et l’on résolut de rester.
Cependant vers la fin du mois de juin, la reine, tout à fait remise de son indisposition, se décida à poursuivre sa route vers l’Allemagne.
Nelson avait signifié à lord Keith sa résolution de retourner en Angleterre, et lord Keith avait mis à sa disposition un des bâtiments de la flotte ;
SOUVENIRS d'uni FA V OR ITE