OS
votre épaule le jour où je vous fis une visite au Van- Guard.
— Ah! s’écria-t-il joyeusement, je l’ai revu le matin du bombardement de Copenhague. Décidément, je ne doute plus que cet oiseau ne soit mon bon génie.
En revoyant sa petite Horatia, Nelson parut plus heureux encore que la première fôis. L’enfant, pendant les quatre mois qui s’étaient écoulés, avait grandi et avait vaincu sa faiblesse ; c’était bien la plus jolie petite créature qui se pût voir.
Nelson revint à Piccadilly fou de joie; il ne fit que parler de sa filleule pendant tout le temps du dîner.
Des négociations avaient été ouvertes avec la France par le nouveau ministère; mais l’Angleterre ne consentait à faire la paix qu’à la condition qu’elle garderait Malte et qu’on lui céderait la Trinité. Bonaparte s’éleva énergiquement contre ces deux prétentions et annonça dans le Moniteur qu’il allait rassembler une flottille à Boulogne à l’effet de tenter une descente sur les côtes des îles Britanniques.
Et, en effet, des divisions de chaloupes canonnières sortirent des ports du Calvados, de la Seine-Inférieure, de la Somme, de l’Escfcut, et se rendirent à Boulogne.
SOUVENIRS n’CNE FAVORITE 209
L’Angleterre ne voulut pas rester en arrière et réunit des forces considérables pour s’opposer au projet de débarquement.
Nelson reçut le commandement de l’escadre destinée à surveiller les préparatifs de la France.
Il fallut se séparer de nouveau ; mais, cette fois, nous avions l’espérance que la séparation serait courte ; l’envoi de la flotte était bien plutôt une démonstration qu’une reprise d’hostilités.
La commission de Nelson lui arriva le 25 juillet 1801, et, le 27, il arborait son pavillon sur le vais- - seau f Unité, dans le havre de Sheerness.
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La croisière dura environ trois mois, après lesquels la paix fut signée. Il était temps : Nelson était véritablement malade.
Le 17 octobre, il m’écrivait :
a Ma très-chère amie, bien que mon indisposition ne présente aucun danger, cependant elle résiste à toutes les médecines qui m’ont été prescrites, et je
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suis obligé d’avouer qu’elle m’a fort abattu. 11 parait que j’ai avalé mon rhume; mais je ne l’ai point digéré et il m’est resté dans les entrailles. Je voudrais que ces messieurs de l’Amirauté souffrissent du même mal que moi; mais, comme ils n’ont pas d’entrailles, pour moi du moins, je fais un souhait inutile. J’ai passé une assez mauvaise nuit; mais vos bonnes lettres, et celles de sir William m’ont fait grand bien.
» Ma résolution positive est de ne pas être tourmenté à mon arrivée à Londres; je ne demande rien autre chose que de pouvoir me retirer avec vous à la campagne, mes bons amis ! »
Quoique cette lettre dût être rangée dans la catégorie des lettres officielles, elle ne laissa pas de m’inquiéter; ses phrases entrecoupées et grelottantes pour ainsi dire, semblaient indiquer que celui qui l’avait écrite tremblait la fièvre en l’écrivant.
Le 23 octobre, Nelson arriva à Merton-Place.
J’avais prié sir 'William de permettre que madame Thomson et sa petite Iloratia vinssent loger dans une des dépendances ; sir William, qui connaissait l’amour de Nelson pour l’enfant, y avait consenti à l’instant même ; d’ailleurs, la maison était à Nelson et non à lui.
SOUVENIRS I)’UNE FAVORITE itl
J’avais été bien inspirée, car à peine Nelson nous eut-il embrassés, qu’il demanda sa filleule ; il fallut le conduire tout de suite chez la prétendue mère d’Horatia ; mais la véritable mère était là et ne perdait pas un mot, un geste, un signe. Cette joie de Nelson était mon triomphe.
Le 29 du même mois, Nelson prit son siège à la Chambre des lords ; il avait retardé cette cérémonie, qu’il tenait pour fort ennuyeuse, le plus qu’il avait
pu. Comme vicomte, il fut introduit et patronné par
le vicomte Sidney.
Nous passâmes fort agréablement notre hiver, qui fut partagé entre des voyages à Merton-Place, dont la solitude plaisait à Nelson, et les bals, les soirées et les fêtes de Piccadilly. Sir William recevait beaucoup, et, comme milord logeait avec nous, nous avions toujours pour hôte quelqu’un de sa famille. Je dois dire que ces hôtes, qui, depuis et après la mort de Nelson, ne revinrent plus et cessèrent même de me parler, étaient, Nelson vivant, pleins d’attentions et d’égards pour moi.
Vers l’été de 1803, nous allâmes, lord Nelson, son frère, sir William et moi, faire un voyage dans" le comté de Galles; mais, à Bleenheim, mon amourpropre eut à souffrir une rude secousse, vu le dédain que me manifesta la noble famille qui habitait le
château. Nelson se montra extrêmement blessé de ce manque de convenance à mon égard. Il refusa les rafraîchissements que l’on nofts offrit, et, de mou côté, je dis de manière à être entendue :
— Après la bataille d’Aboukir, si j’eusse été reine, j’eusse donné à Nelson une principauté ; mais j’aurais tâché qu’elle fût assez belle pour que Bleenbeim ne fût pas digne d’être son jardin potager.
Au reste, dans toutes les fêtes qui étaient offertes à mon héros par les municipalités, les villes ou les assemblées publiques, je contribuai constamment, par mou talent de tragédienne et de cantatrice, à augmenter l’éclat et le charme de ces solennités; non-seulement la voix publique constata, mais en- , core les journaux de province firent connaître les succès réels que j’obtins alors.
Au commencement de septembre, nous revînmes à Merton, où nous restâmes à peu près tout l’hiver.
Depuis longtemps, je l’ai dit, sir William était souffrant; mais, vers le mois de mars 1803, son in- • disposition prit plus de gravité, et enfin il tômba sérieusement malade. Nous le conduisîmes aussitôt à Londres, où tous les soins lui furent prodigués ; mais la science ne pouvait rien contre ses soixante et douze ans; il alla donc toujours s'affaiblissant, et, le 6 avril, nous nous trouvâmes agenouillés tous
deux près de son lit, Nelson et moi, poin' recevoir son dernier soupir.
Sir William mourut en homme de bien qui n’a rien à se reprocher, et, quelques minutes avant de mourir, d’une voix faible mais pleine de sérénité, il dit à Nelson en lui pressant la main :
— Brave et grand Nelson, notre amitié, quoi qu’elle soit déjà vieille, a toujours été sans nuage, et je suis fier, en mourant, de l’ami que Dieu m’a donné. J’espère que, grâce à. vous, mon Emma trouvera justice auprès des ministres ; car vous savez mieux que'personne combien' sont grands les services qu’elle a rendus, et vous vous rappelez tout ce qu’elle a fait pour notre pays. Protégez ma chère femme, et puisse Dieu, à son tour, vous protéger, vous bénir, vous donner toujours la victoire !
Alors, se retournant vers moi, il me dit :
— Mon incomparable Emma, vous ne m’avez jamais ôffensé, ni en pensées, ni en paroles, ni en actions. Laissez-moi donc vous remercier de toute mon âme pour les preuves d’affection et de dévouement que j’ai reçues de vous pendant les dix années de notre heureuse union.
Puis, faisant un dernier effort, il unit nos deux mains, poussa un soupir et expira.
Je pleurai sir William et le pleurai sincèrement. %
Je lui devais la haute situation que j’avais occupée à la cour et le rôle que j’y avais joué. Peut-être eût-il mieux valu pour mon salut étemel que je restasse humble, pauvre et dans l’obscurité; mais cette réflexion que je fais aujourd’hui ne se présenta pas même alors à ma pensée.
Sir William ne doutait point- qu’après sa mort, grâce à la haute influence de Nelson, je n’obtinsse la survivance de sa pension, qui était de quinze cents livres sterling ; il savait que Nelson avait acheté pour moi Mèrton-Place, qui rapportait cinq cents livres, à peu près ; il crut donc me laisser riche en me léguant sept cent cinquante livres sterling; et, en effet, ces trois rentes réunies me constituaient à peu près soixante et dix mille francs de revenu.
Mais il fallut renoncer promptement à l’espérance de la pension ministérielle : quelques démarches que je fisse et que fit Nelson lui-même, nous n’obtînmes jamais l’honneur d’une réponse. Nelson n’était pas homme à, me laisser supporter un long affront; il nie fit une fausse vente de Merton et m’assura une rente de douze cents livres sterling, ce qui me donnait, avec Merton et le legs de sir William, soixante mille francs.
Par un codicille de son testament, fait une semaine avant sa mort, sir William donnait à Nelson
SOUVENIRS I»’üNE FAVORITE 215
une charmante miniature de moi, peinte sur émail. Je lui donnai, de mon côté, une chaîne d’or, et il porta constamment la chaîne à son cqu et la miniature sur son coeur.
Mais une chose qui m’étonna et m’attrista profondément, fut la conduite de lord Greenville, le neveu de sir William. Cet homme, qui m’avait tant aimée, qui avait pensé devenir fou en me perdant, se déclara un de mes persécuteurs les plus acharnés : un mois après la mort de son oncle, il me força de sortir de la maison qui lui appartenait.
Nelson, alors, voyant que je n’avais plus de domicile à Londres, loua pour lui un logement complètement séparé du mien ; c’était un grand sacrifice qu’il faisait au soin de ma réputation et au respect du monde ; mais il n’eut point le courage d’étendre cette séparation à notre maison de campagne.
Je louai, de mon côté, une maison à Clerge’s strect.
Malheureusement, quelques semaines après cette nouvelle installation, je perdis l’appui et la présence de mon noble ami, appelé au commandement de la flotte de la Méditerranée.
C’était à la fois un grand honneur et une grande douleur pour moi. Depuis ces derniers dix-huit mois, nous ne nous étions pas quittés; je m’étais habituée à cette vie d’intimité qu’il nous fallait
rompre, et pour une guerre plus acharnée que jamais ! On eût dit que la longue espérance de paix qui venait de s’évanouir avait excité encore l’une contre l’autre la France et l’Angleterre.
Le désespoir de Nelson était d’autant plus grand que, pour la seconde fois, j’étais enceinte.
Avant de nous quitter, nous nous jurâmes que rien ne pourrait jamais nous désunir, et il me donna un anneau d’or par lequel je remplaçai celui que je tenais de sir William.
Dans les derniers jours de juillet, je recevais cette lettre de lui :
« Ma très-chère Emma, je vous ai déjà écrit de plusieurs endroits, mais seulement pour vous dire : « Je suis ici, je suis là, » n’ayant pas le temps de vous en dire davantage. Je ne crois malheureusement pas que je puisse vous faire d’autres envois que par mer, et ces envois, qui devront s’effectuer au moyen des petits vaisseaux que l’amiral m’a donnés, ne pourront être bien fréquents.
» Notre passage de Gibraltar à Malte a été énormément long; il n’a pas demandé moins de onze jours; et c’est le 26 seulement que nous sommes arrivés devant Capri, où j’ai donné des ordres pour que la frégate qui portait M. Elliot àjNaples vint me rejoindre.
SOUVENIRS u'UKE FAVORITE
» Je vous envoie copie des lettres du roi et de la reine ; je suis horriblement peiné que les dernières ne contiennent pas un mot pour vous; ce sont, il est vrai, des lettres politiques.
» Lorsque j’ai écrit à la reine, je lui ai dit :
« J’ai quitté lady Hainiltou le 18 mai; elle est * » toujours si attachée à Votre Majesté que je suis » sur qu’elle donnerait sa vie pour sauver la vôtre.
» Votre Majesté n’a jamais eu plus sincère et plus
» loyale arme que sa chère Emma. Vous apprendrez
d certainement avec un vif regret que sir William
» ne l’a pas laissée dans une position d’argent aussi
» confortable que le permettait sa fortune. Il a
» divisé tous ses biens eutre ses parents ; mais lady
» Hamilton n’en fera pas moins honneur à sa mé-
» moire. »
» J’espère, ma chère Emma, que la reine vous a écrit directement; si- elle était assez ingrate pour vous oublier, je demanderais que Dieu l’oubliât à son tour; mais vous pensez, n’est-ce pas? qu’elle est incapable de vous oublier jamais. Le moment f est venu pour elle de vous donner la preuve de son affection. Ne montrez les copies des lettres du roi et de la reine qu’à nos amis les plus intimes.
» Le roi est triste et demeure presque toujours au Belvédère : notre nouvel ambassadeur, M.Elliot, n’a iv. 43
vu ni lui ni la reine depuis le 17, jour de son arrivée.-
» Il doit cependant être présenté le 22.
» Je suis convaincu que le plan de ce misérable Corse est de conquérir le royaume de Naples ; aussi, j’ai conseillé au général Acton de ne pas laisser plus longtemps la famille royale exposée à être prise.
» Je suis, comme vous pouvez le croire, trèspressé d’aller devant Toulon rejoindre la flotte... b
• Juillet 1803.
» Je m’avance vers Toulon pour écraser les Français. Nous avons tout prêts sept vaisseaux de ligue, cinq frégates et six corvettes; dans une semaine, nous aurons trois ou quatre bâtiments de plus.
» Vous pouvez vous imaginer, chère Emma, combien je suis heureux chaque fois que je reçois une de vos bonnes et longues lettres.
b Je remercie Dieu de permettre que vous vous trouviez au-dessus du besoin; soyez certaine d’une
chose, c’est que, tant que j’aurai six pence, il y en aura -•
cinq à vous. Malheureusement, vous savez par expérience qu’en matière d’argent, il ne faut pas compter sur ses amis, et j’espère que votre bon sens en prolitera.
» J’ai bonne croyance que le ministre aura fait quelque chose pour vous; mais, ne fit-il rien, nous pouvons vivre avec du pain et du fromage. L’indépendance est une bénédiction! Quoique je n’aie pas trouvé moyen, jusqu’à présent, de faire quelque bonne prise, cependant j’aurai bien mauvaise chance si je n’amasse pas, dans cette campagne, de quoi payer toutes mes dettes, et mes dettes payées, ce ne sera pas une petite consolation.
» Je n’ai point encore parlé à Acton au sujet de la rente de mou duché de Broute; mais, si je vois que Naples reste aux mains du roi Ferdinand, je poserai la question. A vous dire le vrai, je n’espère pas grand’chose de ce côté.
» D’après tout ce que j’entends dire, le roi de Naples est si désespéré, qu’il résignerait volontiers le pouvoir en faveur de son fils pour aller se retirer en Sicile. Vous savez bien que sir William a toujours pensé que le roi Ferdinand finirait ainsi. »
Je cite les lettres de Nelson, au lieu de revenir à moi et de poursuivre mon récit, parce que je crois qu’il est plus curieux de voir l’homme qui a eu une si grande influence sur les événements d’Italie, repasser par les lieux où ces événements se sont accomplis, que de me voir, moi, soutenir les pre-
miers pas d’Horatia trébuchant sur les gazons de Merton-Place.
Je continue donc, ou plutôt Nelson continue :
, « Victory, devant Toulon, l ,v août 1803.
» Ma très-chère Emma, votre lettre du 31 mai m a été remise par la Phœbé , il y a seulement deux jours. Il ne sera pas difficile à vous de comprendre l’émotion que la vue et la lecture de cette lettre m’ont causée.
» J’approuve vos plans et le choix de votre société pour l’hiver et le printemps prochains. J’espère être assez riche pour faire tous les embellissements nécessaires à notre cher Merton ; cela servira à vous distraire, et je suis sur que je n’aurai qu’à admirer
ce que vous ferez, jusqu’à vos plantations de gro-
seilles.
» Je suis passé à bord du Victory, où je fais mettre tout en ordre. En ce moment, Hardy est occupé à clouer dans ma cabine votre portrait et celui d’Horatia, qui en font les seuls ornements. Je pourrai les contempler chaque jour, et y trouver chaque jour de nouveaux charmes; je n’ai pas besoin d’autre chose.
» En fait de guerre, n’atlemlez pas grandes nouvelles de nous; nous ne voyons rien. J’ai toujours
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grand’peur que Naples et la Sicile elle-même ne ' tombent dans les mains des Français. Cependant j’ai donné mes conseils de telle façon, si étendus et si précis, que, si la chose a’rrive, on ne pourra pas lp faire retomber sur moi.
» La reine de Naples — à ce que je suppose par le cachet — a envoyé une lettre à Castelcicala. Elle m’en a adressé une aussi, qui est pleine de remerciments pour le soin que je prends du salut du royaume.
» Le roi continue à vivre fort retiré ; il a refusé de recevoir le général français Gouvion Saint-Cyr, qui est venu à Naples pour régler la contribution de guerre. Je le crois tout prêt à abandonner Naples et à se retirer en Sicile, si toutefois les Français le lui permettent. (
» Mes plus doux souvenirs à tout le monde à Merton.
» Votre toujours fidèle et affectionné,
» Nelson. »
• Vielory, devant Toulon, 20 août.
» Ma très-chère Emma, vous dire que je pense à vous fout le jour et toute la nuit est exprimer trop
222 SOUVENIRS n’UNE FAVORITE
faiblement encore l’amour que je vous porte. Quoique éloigné de vous par des circonstances impérieuses, croyez-le bien, je reste tout à vous!
» L’appel de notre patrie est un devoir auquel j’ai dù me rendre, et, si je n’y avais point répondu, vous-même, dans vos moments de froide réflexion, auriez été honteuse de moi, ne pouvant plus dire : « Voilà l’homme qui a sauvé l’Angleterre ! voilà » celui qui est toujours le premier à courir à la ba- » taille et le dernier à en revenir. » Tous les honneurs que j’acquiers, au contraire, se reflètent sur vous; le monde dira en parlant de moi : « Quels » sacrifices n’a-t-il pas faits pour le bien de son » pays, jusqu’à quitter la femme la plus charmante » et la plus accomplie du monde ! »
» M’aimant autant que vous m’aimez, vous devez me comprendre. Mon cœur est avec vous, gardez-le, ma bien-aimée ! Je reviendrai vainqueur, s’il plait à Dieu, et je laisserai du moins un nom sans tache. Je n’ai point fait tout cela par ambition ou désir de richesse; ni le désir des richesses ui l’ambition n’eussent pu me tenu- loin de tout ce que mou cœur chérit. Non, je me suis donné à la gloire de l’Angleterre parce que c’était dans la volonté du Seigneur.
SOUVENIRS d’UKK FAVORITE 223
» Toujours, pour toujours, je suis vôtre, dans ce monde et dans l’éternité.
» Nelson. »
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Grâce à la famille Nelson, qui, tant que vécut le noble amiral, fut parfaite pour moi, je ne me trouvai point tout à fait isolée lorsqu’il fut parti. Sa nièce fut installée à la maison et devint mon écolière ; elle étudia avec moi le français, l’italien, le dessin et la musique, et je puis dire qu’au bout de six mois, d’une espèce de petite paysanne qu’elle était, je l’avais transformée en une jeune fille du monde. C’était, de ma part, un acte de condescendance; mais c'était, de la part de la famille Nelson, une marque d’estime pour moi.
Le docteur Nelson, frère de l’amiral et père de la jeune fille dont j’avais entrepris l’éducation, ayant été nommé chanoine de la cathédrale de Cantorbéry, et étant fort assidu à me présenter ses devoirs à cette époque, j’allai passer une partie de l’été près de lui.
J’avais avec moi mistress iiellington, ancienne artiste dramatique, qui avait été fort belle et avait eu un grand talent.
Les habitants de Cantorbéry étaient, je dois le dire, fort étonnés de voir quelles étaient les deux hôtesses du vénérable chanoine, et ils furent tout à fait scandalisés lorsqu'un jour de fête, nous offrîmes, mistress Bellington et moi, de chanter un duo sacré dans la cathédrale. Notre offre fut accueillie par un refus bien net et bien sec. 11 y a plus, les respectables bourgeois de l’ancienne capitale du royaume de Kent — : lisez : du Gant — ne manquaient jamais de mettre sur leurs cartes de visite : « Pour le docteur Nelson, mais pas pour lad// Hamilton. »
Peu de temps après le départ de Nelson, j’accouchai d’une seconde fille, qui naquit à Merton, et à laquelle je donnai le nom d’Emma. Le pauvre enfant ne fit que paraître en ce monde, et mourut l’année suivante dans un accès de convulsions.
A cette époque, je l’ai dit et je leTépète, toute la famille Nelson était pleine d’attentions pour moi, et, tout naturellement, au contraire, était au plus mal pour sa pauvre femme. C’est que Nelson avait fait clairement entendre à tous ses parents que ceux-là seuls qui seraient bien pour moi seraient bien avec lui. En effet, depuis la mort de sir NVil-
SOUVENIRS o’iTXE FAVORITE
liam, Nelson oubliant l’existence de mistress Nisbett, — c’est ainsi qu’il s’obstinait à l’appeler, — me • regardait et me traitait comme sa seule et véritable femme. On a vu, par les lettres de lui que j’ai citées, que son amour pour moi, au lieu de diminuer, .n’avait fait que s’accroître. Cependant, lorsque, lassée de sa longue absence et rebutée par les mépris de cette ridicule bourgeoisie, je lui écrivis que mon désir était d’aller le rejoindre et d’habiter sur son bâtiment, en courant avec lui tous les périls auxquels il s’exposerait, il me répondit, avec une fermeté à laquelle je ne m’attendais point :
« Vous savez, ma chère Emma, que je suis toujours mal portant en mer; imaginez-vous donc ce que c’est qu’une croisière devant Toulon r où, même en été, nous avons du vent au moins une fois par semaine, et deux jours de grosse mer. Je ne veux pas que vous soyez malade à votre tour, vous et Horatfa. La pauvre enfant ! comment nous serait-il possible de l’avoir à bord d’un vaisseau ?
» D’ailleurs, le premier, j’ai défendu que jamais une femme, quelle qu’elle fût, montât à bord du Victory, et je serais le premier à contrevenir à l’ordre que j’ai donné; Dieu m’en garde ! »
Au milieu de tout cela, je dois avouer une chose :
c’est que mon habitude de la dépense était telle, que le revenu de Merton, le legs de sir William, la pension viagère que Nelson avait placée sur ma tête, quoique formant à peu près soixante mille livres de rente, étaient insuffisants.
Je parlais donc toujours à Nelson de solliciter, pour moi de M. Addington la survivance de la pension de sir William ; mais lui, qui ne eomprenait rien à mes exigences, et qui ne pouvait se figurer qu’avec une pareille fortune je fusse gênée, me répondait :
« Si M. Addington vous accorde la pension, ce sera bien ; mais ne vous donnez aucune peine pour robtenir. N’avez-vous pas Merton à vous sans hypothèque et ne devant rien à personne ? Ma chère Horatia est déjà pourvue, et j’espère que, quelque jour, vous serez ma duchesse de Bronte, et alors, je ne donnerai pas une figue du reste du monde! »
D’autres fois, il m’adressait quelque tendre remontrance sur les nécessités de l’économie. On sentait en lui l’homme qui, ayant longtemps souffert de la pauvreté, craignait toujours de manquer d’argent. Il insistait surtout pour que j’habitasse le plus possible Merton, où je devais naturellement faire moins de dépenses qu’à Londres.
Diginzed b'y L>o<
Si Nelson avait été près de moi, je n’aurais jamais eu l’idée de ne pas suivre aveuglément ses conseils; mais, lui absent, l’ennui de cette vie inoccupée que je menais après en avoir eu une si active, me prenait malgré moi, et, ne pouvant demeurer en place, je quittais Merton pour Londres, où les réceptions, les fêtes, le jeu me dévoraient beaucoup d’argent.
J’avais l’habitude de passer une partie de l’été aux bains de mer, et c’était là surtout que mes dépensés étaient énormes. Ces dépenses donnaient des inquiétudes à Nelson; mais je lui disais que les bains m’étaient recommandés par les médecins, et il ne savait plus me dire qu’une chose : « Allez aux bains ! » si je n’y étais pas ; « Restez-y ! » si j’y étais.
. Mais, comme phrase incidente, ou dans un post- . scriptum rejeté au bout d’une lettre bien tendre, il me disait :
« Il est nécessaire, ma chère Emma, de faire le plus d’économies possible. Les embellissements de notre cher Merton ne peuvent se faire que sur elles, et notre cher Merton avant tout ! »
F.t il ajoutait, il faut le dire, hélas ! en pure perte :
a Votre bon coeur me donnera bien certainement raison; car vous comprendrez que tout est très-cher
4 i K SOCVEMItS d’une eavohite
à couse (le la guerre; que nous avons «les amis qui ont besoin de nous et qu’il faut aider, et vous trouverez, j’en suis sûre, plus de plaisir à remplir ce devoir qu’à nourrir un tas de parasites qui n’ont aucune amitié pour nous. »
A chaque fois que je recevais une de ces lettres, je me faisais à moi-même le serment de me corriger; puis je me jetais bientôt dans des dépenses nouvelles, plus folles et plus inutiles que les anciennes.
A la fin, Nelson comprit que mes imprudences pouvaient compromettre l’avenir d’Horatia, et qu’il était nécessaire de lui assurer une fortune indépendante, pour qu’elle n’eût point à souffrir plus tard de mes extravagances. Il m’écrivait, à cette occasion, en mars 1804.
« A mon retour, je déposerai quatre mille livres sterling pour Horatia; car il n’est point dans mes intentions qu’elle reste dépourvue quand nous la laisserons seule et sans amis dans ce monde. »
J’avais sur Nelson un puissant moyen de le faire condescendre à toutes mes volontés : c’était de lui faire accroire que quelque noble gentleman recherchait ma main, et, entre autres, le vieux duc de
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Queensbury, qui me suivait et me faisait sa cour avec la môme assiduité que s’il n’eût eu que vingtcinq ans.
On a déjà vu que Nelson, en recevant une lettre de la reine de Naples, avait été scandalisé qu’elle ne dit pas un mot de moi ; mais, vers la fin de sa croisière, voyant le silence obstiné de Marie-Caroline à mon égard, il fut bien forcé de reconnaître une chose dont je me doutais, moi, depuis longtemps : c’est que mon auguste amie, malgré -ses protestations d’éternelle reconnaissance, n’avait conservé qu’un médiocre souvenir de mon dévouement pour elle et des services que je lui avais rendus. Alors, il résolut de s’expliquer nettement avec elle, de lui faire part de ma position de fortune, des besoins que me créaient mes habitudes de dépense, et de la nécessité où j’étais qu’elle vînt à mon aide ; mais toujours la reine répondit froidement, ou d’une manière ambiguë, ou eu alléguant l’embarras de ses propres finances.
Nelson, indigné, me transmettait ses observations sur la conduite et le caractère de la reine, et moimème, n’ayant aucun ménagement à garder avec cette infidèle amie, je me vengeais en racontant l’histoire passablement scandaleuse de ses amours, sans penser qu’en la comparant tout à la fois à Sapplio et
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à Messaline, je rejetais sur moi-même une partie de la honte dont je voulais la couvrir.
J’eus, à cette époque, une pénible et fâcheuse contestation avec lord Greenville, au sujet du testament de sir William. Lord Greenville espérait me faire reculer devant le scandale ; mais, quand il vit que j’étais prête à risquer le procès, il proposa un arrangement que Nelson me força d’accepter, quoiqu’il fût à mon désavantage.
Je perdis de ce côté trois ou quatre mille francs de rente, et nous en restâmes là.
Cependant, Nelson n’était plus en croisière devant Toulon : il était à la poursuite de la flotte française, qui venait de lui glisser entre les mains. Elle était sortie de Toulon sous les ordres de l’amiral de Villeneuve, pour aider à l’exécution d’un vaste plan conçu par Napoléon ; — car Bonaparte était devenu ' Napoléon, et le premier consul empereur.
Voici q.uel était ce plan, qui ne fut déjoué que par des circonstances indépendantes de la volonté des hommes.
Napoléon n’avait point abandonné son projet de descente en Angleterre, et il avait résolu de faire sortir à la fois toutes les flottes françaises des ports où les croisières britanniques les observaient, puis de les porter vers les Indes occidentales, d’attirer ainsi
Coo;
les Anglais du côté des Antilles, et de revenir ensuite tout à coup dans les mers d’Europe, avec une réunion de fore,es supérieures à celles de toute escadre anglaise que l’on pourrait rencontrer.
Le rendez-vous général des Français était à la Martinique.
Le 11 janvier, l’amiral Missiessy était sorti de Rochefort au milieu d’une tempête affreuse, et, passaut par le pertuis, s’était élancé dans la pleine mer sans être aucunement aperçu des Anglais. Il avait avec lui cinq vaisseaux et quatre frégates.
L’amiral de Villeneuve devait partir au premier vent favorable, essayer de tromper Nelson, ou, s’il ne le trompait pas, lui échapper du moins, passer le détroit de Gibraltar, toucher à Cadix, y rallier l’amiral espagnol Graviua, faire voile pour la Martinique, où l’aurait précédé Missiessy, et y attendre l’amiral Gantheaume. Celui-ci, de son côté, au premier coup de vent d’équinoxe qui forcerait les Anglais de sîéloigner des côtes, sortirait de Brest avec les vingt et un vaisseaux qu’il avait sous ses ordres, prendrait, en passant au Færoé, une autre flotte franco-espagnole sous les ordres de l’amiral Gourdon, et se dirigerait vers le lieu du rendez-vous général. Cette réunion de cinq amiraux et de six flottes devait donner cinquante ou soixante vaisseaux environ, force
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énorme dont la concentration ne s’était encore jamais vue dans aucun temps sur aucune mer.
Or, ainsi que je l’ai dit, l’amiral Villeneuve, dans la nuit du 30 au 31 mars, profitant du mistral, comme l’amiral Missiessy avait profité de la tempête, était sorti du port de Toulon avec onze vaisseaux et six frégates. Informé par un bâtiment ragusais de la position de Nelson, il s’était dirigé sur Cartbagène, et, le 9 avril, avait passé le' détroit.
Le même soir, il était en vue de Cadix et ralliait l’amiral Gravina.
Vers deux heures du matin, les deux escadres réunies poursuivirent leur route, et, le 11, elles étaient en plein Océan , ayant échappé à la surveillance de la croisière anglaise.
Nelson n’avait connu tous ces détails que le 16 avril; alors, il s’était élevé des vents d’ouest qui l’avaient retenu jusqu’au 30 dans la Méditerranée, et ce n’était que le H mai, c’est-à-dire un mois juste après Villeneuve, qu’il était entré à son tour dans l’Océan.
Pendant trois mois, il s’épuisa dans des courses inutiles, et l’on peut concevoir à quel degré de rage il était arrivé. Enfin, le 14 août, laissant à Cornwallis ceux de ses bâtiments qui pouvaient encore tenir la mer, il était revenu avec les autres se re-
taire à Portsmouth,où il jetait l’ancre le 18 du même mois.
J’étais alors à Southend avec mistress Bellington et Horatia; aussitôt que j’appris, son arrivée, je me hâtai de retourner à Merton pour le recevoir. Tous ses amis et tous les miens accoururent aussi. Alors, ce furent des fêtes de chaque jour, la maison ne désemplissait pas; la table n’était jamais moindre de vingt à vingt-cinq couverts. Je présidais à ces fêtes et à ces dîners, et ni Nelson ni moi ne pensions plus désormais à jeter un voile sur notre intimité; au contraire, chacun de nous s’en glorifiait, et milord me présentait les visiteurs comme si j’eusse véritablement été lady Nelson.
Dés le lendemain de son arrivée, Nelson, suivant les intentions qu’il m’avait manifestées dans ses lettres, ajoutait à son testament ce codicille en faveur d’Horatia;
« Je lègue à miss Horatia Nelson-Thomson, baptisée le 13 de mai dernier dans la paroisse de Sainte- Mary-le-Bone, par Benjamin Lawrence, curé, et John Willock, clerc assistant, et que je reconnais comme ma fille adoptive, la somme de quatre mille livres sterling, à payer six mois après mon décès, ou plus tôt s’il est possible ; et je laisse ma chère amie Emma Lvonna, veuve Hamilton, seule gar-
dienne de la susdite Horatia Nelson-Thomson. Jusqu’à ce que celle-ci ait atteint l’àge de dix-huit ans, les intérêts des quatre mille livres sterling seront payés à lady Hamilton pour l’éducation et l’entretien de ma fille adoptive. Je désire que lady Hamilton soit la tutrice d’Horatia, étant certain qu’elle l’élèvera dans des principes de vertu et de religion, et qu’elle lui donnera toutes les qualités qu’elle possède elle-même à un si haut degré, de manière à en 1 faire une femme accomplie pour mon cher neveu Horatio Nelson, auquel je la destine comme épouse, s’il est digne d’elle, et si, de l’avis de lady Hamilton, il mérite un trésor si cher. »
Cette fois, Nelson comptait bien ne plus se remettre en mer. Fatigué de triomphes, saturé de gloire, surchargé d’honneurs, mutilé de corps, il aspirait à la solitude et à la tranquillité. Dans cette espérance, il était occupé à faire transporter à Merton toutes les choses précieuses qu’il avait à Londres ; je me croyais ainsi plus que jamais sûre de l’avenir, lorsqu’un coup de foudre vint me réveiller au milieu de ce doux songe.
Le 2 septembre, c’est-à-dire douze jours à peine après le retour de Nelson, on frappa à notre porte vers cinq heures du matin.
Nelson, pressentant quelque message de l’Ami-
SOUVENIRS D’t'NE FAVORITE 23S
rauté, sauta à bas du lit et alla au-devant du visiteur matinal.
C’était le capitaine Henry Blaekwood ; il arrivait, en effet, de l’Amirauté, avec la nouvelle que les flottes unies de France et d’Espagne, après lesquelles avait tant couru Nelson, étaient entrées dans le port de Cadix.
En reconnaissant Blaekwood, Nelson s’écria :
— Je parie, Blaekwood, que vous m’apportez des nouvelles des flottes unies, et que je suis chargé de les détruire ?
C’était là justement ce que venait lui 'annoncer Blaekwood; c’était cette destruction que l’on* attendait de lui.
Tous les beaux projets de Nelson étaient évanouis !
Il ne voyait plus que ce petit coin de terre ou plutôt de mer, où se trouvaient les flottes unies. Et, tout rayonnant, il répéta plusieurs fois à Blackwood, avec cette confiance que lui inspiraient ses victoires passées :
— Blaekwood, soyez certain que je donnerai à Villeneuve une leçon dont il se souviendra 1
Son intention avait d’abord été de partir pour Londres et de préparer tout ce qui était nécessaire à cette campagne sans me rien dire de la nouvelle
i3C SOUVENIRS o’iJNE FAVORITE
mission dont il était chargé. A la dernière heure seulement, il m’eût tout avoué.
Mais, comme je m’étais levée presque en même temps que lui, et que je remarquai sa préoccupation après son entretien avec Blackwotod, je le conduisis dans une partie du jardin qu’il préférait à toutqs les autres et qu’il appelait son banc de quart.
— Qu’avez-vous, mon ami? lui demandai-je. Quelque chose vous tourmente que vous ne voulez pas me dire.
11 s’efforça de sourire.
— J’ai, répondit-il, que je suis l’homme le plus heureux du monde ; que pourrais-je, eu effet, désirer de plus? Riche de votre amour, entouré de ma famille, en vérité, je ne donnerais pas six pence pour que le roi fût mon oncle 1
Mais je l’interrompis. •
— Je vous connais, Nelson ; et vous essayeriez inutilement de me tromper. Vous savez où joindre les flottes unies, vous les regardez d’avance comme votre proie, et vous seriez le plus malheureux des hommes si un autre que vous les détruisait.
Nelson me regarda comme pour m’interroger.
— Eh bien, mon ami, repris-je, détruisez-les, ces flottes! terminez une affaire que vous avez si bien commencée; cette destruction sera, la récompense
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des deux années de fatigues que vous venez de subir. . ' '
Nelson me regardait toujours ; mais, quoiqu’il se tùt, sa figure prenait une indicible expression de reconnaissance.
Je continuai :
— Quelque grande que soit pour moi, la douleur de «votre absence, offrez, comme vous l’avez toujours fait, vos services à votre patrie, et partez tout de suite pour Cadix. Ces services seront acceptés avec gratitude, et votre cœur retrouvera sa tranquillité. Vous remporterez une dernière et glorieuse victoire, et vous reviendrez, heureux de retrouver ici le repos avec la dignité.
Nelson me regarda encore en silence pendant quelques secondes; puis, les yeux pleins de larmes, il s’écria :
— Brave Emma! bonne Emma! oui, tu as lu dans mon cœur; oui, tu as pénétré ma pensée. S’il n’y avait plus d’Emma, il n’y aurait plus de Nelson au monde... C’est toi qui m’as. fait ce que je suis! Aujourd’hui même, j’irai à Londres.
Et. en effet, deux heures après, nous partîmes pour Londres avec ses sœurs. Nelson nous laissa dans ma maison de Clerge’s Street, et se rendit à l’Amirauté. Le Victory, appelé par le télégraphe, était
i38 SOUVENIRS ü’UNE FAVORITE
dans la Tamise le soir même, et, dès le lendemain matin, on préparait tout pour le départ.
Nous demeurâmes cependant encore dix jours ensemble ; mais les cinq derniers, Nelson les passa presque entièrement à l’Amirauté.
Le il, nous allâmes faire une dernière visite â notre cher Merton. Quelques efforts que je fisse sur moi-mème, dès que je me trouvais seule ui» instant, je ne pouvais m’empêcher de pleurer. Nous restâmes à Merton en tête-à-tète toute la journée du 12, et nous y couchâmes.
Une heure avant le jour, Nelson se leva et passa dans la chambre de sa fille, s’inclina sur le lit et pria silencieusement, mais avec une grande onction et quelques larmes.
Nelson était d’esprit très- religieux.
A sept heures du matin, il prit congé de moi.
Je le conduisis jusqu’à sa voiture; là, il me pressa longuement contre son cœur. Je pleurais abondamment ; mais j’essayai de sourire au milieu de mes larmes, en lui disant :
— Ne vous battez pas sans avoir revu le petit oiseau !
Ce furent les dernières paroles que je lui adressai.
La voiture partit au galop ; il me fit un signe an moment où elle tournait l’angle de la route.
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Jè ne l’ai pas revu î
Il arriva à Portsmouli le lendemain à six heures du matin, et, le lo septembre, il prit la mer.
Mais le temps était si mauvais, que le Vie tory, quelque diligence qu’il voulût faire, resta deux jours entiers en vue de la côte britannique. Ce retard permit à Nelson de me faire parvenir, avant de s’éloigner, deux billets pleins de la plus vive tendresse pour sa fille et pour moi, mais où commençaient à percer quelques tristes pressentiments.
Enfin, le vent lui étant devenu propice, il put sortir de la Manche, et, le 20 septembre, à six heures après midi, courant sous toutes ses voiles, il joignait la flotte de Cadix, consistant en vingt-trois vaisseaux de réserve, sous le commandement, du viceamiral Collingwood. Ce jour-là même, il atteignait sa quarante-sixième année.
Le 1 er octobre, il me donnait, par la lettre suivante, la nouvelle de sa réunion avec l’amiral Collingwood et d’une attaque nerveuse dont il avait souffert. Ces attaques, auxquelles il était sujet, ressemblaient à des attaques d’épilepsie, tant elles étaient violentes.
« Victor y, I er octobre 180o.
» Ma très-chère Emma, c’est un soulagement pour
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moi que de prendre la plume et de vous écrire taie ligne; car j’ai eu, ce matin, vers quatre heures, une de mes douloureuses attaques de spasme qui m’a complètement énervé. Mon opinion est qu’une de ces attaques me tuera un jour. Cependant, c’est entièrement passé, et il ne me reste de mon indisposition qu’une très-grande faiblesse. J’ai émit pendant sept heures hier ; la fatigue a été probablement cause de l’accident.
» J’ai rejoint la flotte assez tard le soir du 20 septembre, et je n’ai pu communiquer avec elle que le lendemain matin. Je crois que mon arrivée a été très-bien vue de la part non-seulement du commandant de la flotte, mais encore de tous les individus qui la composent, et, lorsque j’ai expliqué aux officiers mon plan de bataille, ç’a été pour eux comme une révélation qui les a fait bondir d’enthousiasme. Quelques-uns même versaient des larmes. C’était nouveau, c’était singulier, c’était simple ; et, si l’on peut appliquer ce plan à la flotte française, la victoire est certaine : « Vous êtes entourés d’amis » qui sont pleins de confiance en vous ! » me criaient tous ces officiers. Peut-être y a-t-il des Judas parmi eux; mais la majorité est très-certainement heureuse que je les commande.
» Je viens de recevoir à l’instant des lettres de la
jgle
SOUVENIRS d’une FAVORITE itl
reine et du roi de Naples, en réponse à mes lettres du 18 juin et du 12 juillet dernier. Pas un mot pour vous ! En vérité, ce roi et cette reine feraient rougir l’Ingratitude elle-même ! Je joins les copies de ces lettres à la mienne, qui va, par la première occasion, partir pour l’Angleterre et vous dire combien je vous aime.
» Pas de petit oiseau encore; mais il n’y a pas de temps perdu.
» Mon corps mutilé est ici : mon cœur tout entier est avec vous.
A cette même date du 20 septembre où Nelson faisait sa jonction avec la flotte de Collingwood, l’amiral de Villeneuve recevait de son gouvernement l’ordre de prendre la mer, de passer le détroit, de jeter des troupes sur les côtes de Naples, et, après avoir balayé la Méditerranée des vaisseaux anglais, de rentrer dans le port de Toulon.
La flotte combinée se composait de trente-trois vaisseaux de ligne, dix-huit français et quinze espagnols. Elle commença de se montrer le samedi 19 octobre à sept heures dû matin, poussée par une légère brise. *
Dans l’après-midi du même jour, la bataille paiv. 4 i
raissant imminente, Nelson m’écrivit, ainsi qu’à la pauvre enfant qu’il allait laisser orpheline, les deux lettres suivantes, qui furent trouvées dans son pupitre après sa mort et que m’apporta plus tard le capitaine Hardy :
« Ma très-chère et bien-aimée Emma, l'avis m’est donné que la flotte ennemie sort du port. Nous avons très- peu de vent; de sorte que je n’ai point l’espérance de la joindre avant demain. Puisse le Dieu des batailles couronner mes efforts d’un heureux succès ! En tout cas, victorieux ou mort, je suis sûr que mon nom en deviendra plus cher à vous et à Horatia, que j’aime l’une et l’autre plus que ma propre vie.
» Priez pour votre ami.
» Nelson. » •
Puis il écrivait à Horatia :
« Victory, 19 octobre 1805.
» Mon cher ange, je suis l’homme le plus heureux du monde d’avoir reçu votre petite lettre du 19 septembre. Il me fait grand plaisir de savoir que vous êtes une bonne fille et que vous aimez bien ma chère lady Hamilton, qui, de son côté, vous adore.
Donnez- lui un baiser pour moi. La flotte combinée des ennemis sort à ce que l’on me dit, de Cadix; , c’est pourquoi je me hâte de répondre à votre lettre, ma chère Horatia, pour vous dire que vous êtes continuellement l’objet de mes pensées. Je suis sûr que vous priez Dieu pour mon salut, pour ma gloire et pour mon prompt retour à Merton.
» Recevez, ma chère enfant, la bénédiction de votre père.
» Nelson. »
Le lendemain, il ajouta ce post-scriptum à ma . lettre :
» 20 octobre au matin.
d Nous arrivons aux bouches du détroit; on me dit que l’on voit de loin quarante voiles. — Je suppose que ce sont trente-trois vaisseaux de ligne et sept frégates; mais, le vent étant très-froid et la mer très grosse, je crois qu’ils rentreront dans le port avant la nuit. »
Enfin, au moment où il aperçut la flotte unie, Nelson écrivit sur son journal particulier :
» Puisse le grand Dieu devant lequel je me prosterne en l’adorant accorder à l’Angleterre, dans
âi4 SOUVENIRS n’UNE FAVORITE
l'intérêt général de l’Europe opprimée, une grande et glorieuse victoire; et puisse-t-il permettre aussi que cette victoire ne soit obscurcie par aucune faute de la part de ceux qui vont combattre et triompher. Quant à moi personnellement, je remets ma vie aux mains de celui qui me l’a donnée. Que le Seigneur bénisse les efforts que je vais faire pour servir fidèlement ma patrie. Je confie et j’abandonne à lui seul la cause sainte dont il a en ce jour daigné me nommer défenseur. Amen! amen! amen! »
Puis, après cette prière, où l’on trouve ce mélange de mysticisme et d’entliousiasme qui, dans certains moments, transparaît sous la rude écorce de l’homme de mer, il écrivit ce testament de mort :
« 21 octobre 1805, en vue des flottes unies d e France et d’Espagne, à dix railles envi- . ron de distance de nous.
» Considérant que les éminents services rendus au roi et à la nation par Emma Lyonna, veuve de sir William Hamilton, n’ont jamais reçu aucune récompense ni du roi ni de la nation ;
» Je rappelle notamment ici :
» 1° Que lady Hamilton a obtenu, en 1799, la communication d’une lettre du roi d’Espagne à son frère le roi de Naples, dans laquelle il l’avertissait
fie son intention de déclarer la guerre à l’Angleterre, et que, prévenu par cette lettre, le ministre put envoyer à sir John Jervis l’ordre de tomber, si l’occasion s’en présentait, sur les arsenaux d’Espagne et sur la flotte espagnole, et que, si aucune de ces choses ne fut faite, ce n’est point la faute de lady Hamilton ;
» 2° Que la flotte britannique, sous mon commandement, n’aurait pu retonrner une seconde fois en Égypte, si, par l’influence de lady Hamilton sur la reine de Naples, l’ordre n’avait été donné au gourverneur de Syracuse de permettre à la flotte de se pourvoir de tout ce qui lui était nécessaire dans les ports de Sicile, et qu’ainsi j’ai obtenu tout ce dont
j’avais besoin et pu détruire la flotte française ;
» En conséquence, je laisse à mon roi et à ma patrie le soin de récompenser ces services et d’assurer largement l’existence de lady Hamilton.
» Je confie aussi à la bienveillance de la nation , ma fille adoptive* Horatia Nelson-Thomson, et je désire que désormais elle porte le nom de Nelson.
» Voilà les seules faveurs que je demande au roi et à l’Angleterre, au moment où je vais risquer ma vie pour eux. Que Dieu benisse mon roi et mon pays, et tous ceux qui me sont chers 1
» Nelson. »
Toutes les précautions qu’il prenait pour recommander et pour assurer mou avenir sont des preuves que Nelson était poursuivi par des pressentiments mortels. Et, pour donner plus d’authenticité - encore aux actes qu’il venait de consigner sur son journal, il appela son capitaine de pavillon Hardy, et le capitaine Blackwood de l’Euryale , celui-là même qui était venu le chercher à Merton, et, comme témoins, il leur üt signer cet acte testamentaire. Leurs deux noms se trouvent, en effet, sur le journal du bord à côté de celui de Nelson.
Cependant, les deux flottes se rapprochaient l’une de l’autre.
Eu ce moment solennel qui précéda une des plus terribles rencontres qui aient jamais épouvanté la mer, chaque commandant en chef donna son mot d’ordre.
L’amiral français dit à ses capitaines ;
— On ne doit point attendre les signaux de l’amiral, qui, dans la confusion du combat, peuvent ne
BO0VENIRS p’ONE FAVORITE ï*7
pas êtres vus ; mais chacun doit écouter la voix de l’honneur et se porter où le péril est le plus grand. Tout capitaine est à son poste s’il est an feu.
Du coté des Anglais, tous les yeux étaient fixés sur le vaisseau amiral pour y lire le mot d’ordre, déjà distribué à hord de l’escadre unie. On vit alors monter au sommet du grand mât du Victory un écriteau portant cette laconique harangue :
England expects every man will do his duly ! (L’Angleterre compte que chaque homme fera son devoir! )
Le bon génie de Nelson, le petit oiseau augurai, n’avait point paru.
Et, maintenant que Dieu me donne la force d’écrire ce qui me reste à raconter.
Il était une heure après-midi, et l’on se trouvait à la hauteur du cap Trafalgar, quand le feu commença.
Nelson était vêtu d’un habit bleu ; il portait sur sa poitrine les décorations de l’ordre du Bain, de Ferdinand et du Mérite ; celle de Joachim, celle de l’ordre de Malte, et enfin, le Croissant ottoman. Ce chamarrage de sa poitrine devait le rendre naturellement le point de mire de tous les coups ; le capitaine Hardy voulut lui faire mettre un autre habit.
— Il est trop tard, dit Nelson ; on m’a vu avec celui-là.
2i8 SOUVENIRS D’UNE FAVORITE
Le combat était horrible : quatre bâtiïnents s’éventraient à bout portant, le Victory, le Formidable, le Bucentaure et le Téméraire.
Le premier qui tomba à bord du Victory fut le secrétaire de Nelson; il fut coupé en deux par un boulet tandis qu’il causait avec le capitaine Hardy. Comme Nelson aimait beaucoup ce jeune homme, Hardy fit aussitôt Ailever son corps afin que la vue du cadavre n’attristàt point l’amiral.
Presqu’au même instant, deux boulets ramés jetèrent sur le pont huit hommes coupés par le milieu du corps.
— Oh! oh! dit Nelson, voilà un feu trop vif pour qu’il puisse durer longtemps.
Il achevait à peine ces mots, que le vent d’un boulet de canon qui passait devant sa bouche, lui coupa la respiration et manqua de l’asphyxier. Il s’accrocha au bras d’un de ses lieutenants, demeura pendant une minute chancelant et suffoqué; puis, revenant à lui :
— : Ce n’est rien, dit-il, ce n’est rien !
Ce feu durait depuis vingt minutes, à peu près, lorsque Nelson tomba sqr le pont comme foudroyé.
Il était une heure un quart précise.
Lhfe balle, partie de la hune de misaine du Formidable. l’avait frappé de haut en bas, et, plongeant
à travers l’épaule gauche sans être amortie par l’épaulette, était allée briser la colonne vertébrale. Il se trouvait à l’endroit même où avait été frappé .son secrétaire et était tombé la face dans son sang.
Il essaya de se relever sur un genou en s’aidant de la main gauche. •
Hardy, qui était à deux pas de lui, se précipita, et, aidé de deux matelots et du sergent Seeker, le remit sur les pieds.
— J’espère, milord, lui dit-il, que vous n’ètes point gravement blessé.
Mais Nelson répondit :
— Cette fois, Hardy, ils en ont fini avec moi.
— Oh! j’espère que non! s’écria le capitaine.
— Si fait, dit Nelson; j’ai senti, à l’ébranlement de tout mon corps, que j’avais la colonne vertébrale atteinte.
Hardy ordonna aussitôt d’emporter l’amiral au poste des blessés.
Pendant que les marins le transportaient, Nelson s’aperçut que les cordages au moyen desquels on faisait manœuvrer le timon avaient été rompus par la mitraille; il le fit observer au capitaine Hardy, et ordonna à un midshipman de substituer des cordes neuves aux cordes rompues.
Ces ordres donnés, il tira son mouchoir de sa
poche et en couvrit son visage et ses décorations pour que ses marins 11e le reconnussent point et ignorassent qu’il était blessé.
Quand on l’eut descendu dans l’entre-pont, M. Beatty, le chirurgien du bord, accourut pour lui porter secours.
— Oh! mon cher Beatty, dit Nelson, quelle que 3 oit votre science, vous ne pouvez rien pour moi : j’ai la colonne vertébrale brisée.
— J’espère que la blessure n’est point aussi grave que le pense Votre Seigneurie, dit le chirurgien.
En ce moment, le révérend M. Scott, chapelain du Viclory , s’approcha aussi de milord, qui le reconnut, et lui cria d’une voix entrecoupée par la douleur et pourtant pleine de force :
— Mon révérend, rappelez-moi à lady Hamilton, rappelez-moi à Horatia, rappelez-moi à tous mes amis; dites-leur que j’ai fait mon testament et que je lègue à mon pays lady Hamilton et ma fille Horatia... Retenez bien ce que je vous dis à cette heure, et ne l’oubliez jamais!...
Nelson fut porté sur un lit; on lui tira à grand’ peine son habit et on le couvrit d’un drap.
Pendant qu’on accomplissait cette opération, il dit au chapelain :
— Doçteur, je suis perdu! docteur, je suis mort!
SOUVENIRS d’une FAVORITE 3M
M. Beatty examina la blessure; il asstira à Nelson qu’il pourrait la sonder sans lui causer une grande douleur; il la sonda, en effet, et reconnut que la balle avait pénétré dans la poitrine, et ne s’était arrêtée qu’à l’épine dorsale.
— Je suis sur, dit Nelson, tandis qu’on le sondait, que j’ai le corps percé de part eu part.
Le docteur examina le dos, il était intact.
— Vous vous trompez, milord, dit-il. Mais essayez de m’expliquer ce que vous éprouvez.
— Je sens, reprit le blessé, comme un flot de sang qui monte à chaque respiration... La partie inférieure de mon corps est comme morte... Je respire difficilement, et, quoique vous disiez le contraire, je maintiens que j’ai l’épine dorsale brisée.
Ces symptômes indiquèrent au chirurgien qu’il ne fallait conserve» aucune espérance; seulement, la gravité de la blessure ne fut connue de personne à bord, excepté du chirurgien, du capitaine Hardy, du chapelain et de deux aides chirurgiens.
Mes yeux pleins de larmes m’empêchent de continuer. Depuis neuf ans que l’événement est arrivé, j’ai raconté bien souvent cette mort glorieuse dans tous ses détails, mais c’est la première fois que je les écris.
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Je reprendrai mon récit lorsque Je m’en sentirai la force.
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Essayons d’aller jusqu’au bout.
L’équipage du Victonj poussait un
bourra de joie
à chaque fois qu’un bâtiment français amenait son
pavillon, et, à chacun de ses hourras, Nelson, oubliant sa blessure, demandait ayec anxiété :
— Qu y-a-t-il?
Alors, on lui disait la cause de ces cris ; le blessé
en éprouvait une grande satisfaction.
11 souffrait d’une soif ardente, et souvent demandait à boire, et priait qu’on l’éventât avec un
éventail de papier.
Comme il aimait tendrement le capitaine Hardy, il ne cessait de manifester des craintes pour la vie
de cet officier.
Le chapelain et M. Beatty le rassuraient ou plutôt essayaient de le rassurer sur ce point; ils expédiaient au capitaine Hardy message sur message pour lui dire que l’amiral désirait le voir, et le blessé, ne le voyant pas venir, s’écriait dans son impatience :
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— Vous ne voulez pas me faire venir Hardy... Je suis sùr qu’il est mort !
Enfin, une heure dix minutes après que Nelson avait été blessé, le capitaine Hardy descendit dans l’entre-pout; l’amiral, en l’apercevant, poussa une exclamation de joie, lui serra - affectueusement la main et lui dit :
— Eh bien, Hardy, comment va la bataille? comment va la journée pour nous?
— Bien! très-bien, milord! répondit le capitaine. Nous avons déjà pris douze bâtiments.
— J’espère qu’aucun des nôtres n’a amené son pavillon?
— Non, milord, aucun!
Alors, rassuré de ce côté, Nelson revint sur luimême, et, poussant un soupir :
— Je suis un homme mort, Hardy, et je m’en vais à grands pas. Tout sera bientôt fini pour moi. Approchez-vous, mon ami.
Puis, à voix basse :
— Je vous prie d’une chose, Hardy, reprit-il. Après ma mort, coupez mes cheveux pour ma chère
lady Hamilton, et donnez-lui tout ce qui m’aura
apparterfu . . .
— Je viens de causer avec le chirurgien, inter- 'iv. 15
souvemus d’um; favorite rompit Hardy : il a bon espoir de vous couseivei à la vie.
Non, Hardy, non, répliqua Nelson, n’essayez
point de me tromper ; j’ai le dos brisé.
Le devoir rappelait Hardy sur le pont, il y monta après avoir serré la main du blessé.
Nelson demanda de nouveau le chirurgien. Celuici était occupé près du lieutenant William Rivers > qui avait eu une jambe emportée ; il accourut néanmoins, disant que ses aides suffiraient à achever le pansement.
je voulais seulement avoir des nouvelles de
mes malheureux compagnons, dit Nelson ; quant à moi, docteur, je n’ai plus besoin de vous. Allez ! allez! Je vous ai dit que j’avais perdu toute sensibilité dans la partie inférieure du corps, et vous savez bien que, dans ma position, on ne peut vivre longtemps.
Ces trois mots que je souligne ne laissèrent aucun doute au chirurgien sur l’intention de lord Nelson : il faisait allusion à un pauvre diable qui, quelques mois auparavant, avait reçu, à bord du Victor y, une blessure dans des conditions pareilles à la sienne, et il avait suivi sur ce malheureux les progrès de la mort, avec la même curiosité que s’il eût pu deviner que cette mort était celle qui l’attendait.
Le chirurgien dit alors à Nelson :
— Milord, laissez-moi vous palper.
Et, en effet, il toucha les extrémités inférieures, qui étaient déjà privées de sentiment et comme mortes.
— Oh! reprit Nelson, je sais bien ce que je dis, allez; ! Scott et Burke m’ont déjà touché comme vous le faites, et je ne les ai pas plus sentis que je ne vous sens... Je meurs, Beatty, je meurs !
— Milord, répliqua le chirurgien, malheureusement, je ne puis plus rien pour vous !
Et, en faisant cette suprême déclaration, il se retourna afin de cacher ses larmes.
— Je le savais, dit Nelson. Je sens quelque chose qui se soulève dans ma poitrine.
Et il mit la main sur le point qu’il indiquait.
— Grâce à Dieu, murmura-t-il, j’ai fait mon devoir !
Le docteur ne pouvant plus donner aucun soulagement à l’amiral, alla porter ses soins à d’autres blessés; mais presque aussitôt revint le capitaine Hardy, qui, avant de quitter pour la seconde fois le pont, avait envoyé le lieutenant Hills porter la terrible nouvelle à l’amiral Colliugwood.
Hardy félicita Nelson d’avoir, quoique déjà dans les bras de la mort, remporté une victoire complète
256 SOUVENIRS d’UNE FAVORITE
et décisive, et lui annonça qu’ autant qu’il pouvait en juger, quinze vaisseaux français étaient en ce moment au pouvoir de la flotte- anglaise.
— J'eusëe parié pour vingt! dit Nelson.
Puis, tout à coup, se rappelant la position du vent et les symptômes de tempête qu’il avait observés sur la mer :
— Jetez l’ancre, Hardy I jetez l’ancre! dit-il.
— Je suppose, répondit le capitaine de pavillon, que l’amiral Collingwood prendra le commandement de la flotte.
— Non pas, tant que je vivrai du moins! dit le malade en se soulevant sur son bras. Hardy, je vous dis de jeter l’ancre. Je le veux !
— Je vais en donner l’ordre, milord.
Sur votre vie, faites-le, et avant cinq minutes.
Puis, à voix basse, et comme s’il eut rougi de cette faiblesse :
— Hardy, reprit-il, vous ne jetterez point mon corps à la mer, je vous en prie!
Oli! non certainement! vous pouvez être tranquille sur ce point, milord, lui répondit Hardy en sanglotant.
Avez soin de la pauvre lady Hamiltou, dit
Nelson d’une voix affaiblie, de ma chère lady Hamiltou... Embrassez-moi, Hardy!
Le capitaine, en pleurant, l’embrassa sur la joue.
— Je meurs content, dit Nelson; l’Angleterre est sauvée !
Le capitaine Hardy demeura un instant près de 1 illustre blessé dans une muette contemplation ; puis, s’agenouillant, il le baisa au front.
— Qui m’embrasse? demanda Nelson, dont l’œil était déjà noyé dans les ténèbres de la mort.
Le capitaine répondit :
— C’est moi, Hardy.
— Dieu vous bénisse, mon ami! dit le mourant.
Hardy remonta sur le pont.
Nelson, reconnaissant le chapelain à ses côtés, lui dit alors :
— Ah! docteur, je n’ai jamais été un pécheur bien obstiné!
Puis, après une pause :
— Docteur, rappelez-vous, je vous prie, que j’ai laissé en héritage à ma patrie et à mon roi, lady Hamilton et ma fille Horatia Nelson... N'oubliez jamais Horatia.
Sa soif allait croissant. Il cria :
— Boire!.'. . boire!... L'éventail!... laites-moi- de l’air!... Frottez-moi ! ...
Il faisait cette dernière recommandation au cha-
2B8 SOUVENIRS o’UNE FAVORITE
pelain M. Scott, qui lui avait procuré quelque soulagement en lui frottant la poitrine avec la main; seulement, il prononça ces paroles d’une voix interrompue et qui indiquait un redoublement de souffrance; de sorte qu’il lui fallut rappeler toutes ses forces pour dire une dernière fois :
— Grâce à Dieu, j’ai fait mon devoir!
Ce fut alors seulement que Nelson cessa de parler.
Était-ee faiblesse? était ce l’évanouissement suprême ? Quoi qu’il en soit, le chapelain et M. Burke le soulevèrent à l’aide de coussins et le maintinrent dans une position moins douloureuse, respectant ce funèbre silence et cessant eux-mêmes de parler pour ne point troubler le moribond dans ses derniers moments.
Le chirurgien revint; le maître d’hôtel de Nelson était allé lui dire que son maître était sur le point d’expirer. M. Beatty prit la main du mourant, elle était froide; il lui tâta le pouls, il était insensible; puis il lui toucha le front, Nelson rouvrit son œil unique et le referma aussitôt.
Le chirurgien le quitta pour aller vers d’autres blessés auxquels ses soins pouvaient être utiles; mais à peine venait-il de s’éloigner, que le maître d'hôtel, le rappelant, lui dit :
SOUVENIRS tl’üNE FAVORITE 259
— Sa Seigneurie est morte !
M. Beatty accourut. Nelson, en effet, venait «le rendre le dernier soupir. Il était quatre heures vingt minutes. Il avait survécu trois heures et trente-deux minutes à sa blessure !
Eu perdant Nelson, j’avais tout perdu !
Inutile de dire le deuil qui se répandit sur toute la flotte anglaise à lp nouvelle de la mort de Nelson. Elle fit presque oublier la victoire.
Le premier soin de Hardy fut d’exprimer au chirurgien le désir manifesté par Nelson de ne point être jeté à la mer, mais d’ètre ramené dans sa patrie.
Le lendemain de la bataille, lorsque les circonstances permirent que l’on s’occupât des soins à donner aux restes mortels de Nelson, on chercha par quels moyens on pouvait prévenir la décomposition; il fallait naturellement se servir des ressources que l’on avait à bord du Viclnry. Il n’y avait pas assez de plomb pour faire un cercueil; on prit le plus
aeo SOUVENIRS d’une favorite
grand tonneau que l’on put trouver, on y mit le
corps, puis on le remplit d’eau-de-vie.
Le soir même du jour où ce triste soin fut accompli, il s’éleva, comme l’avait prévu Nelson, une terrible tempête venant du sud ouest; elle dura toute la nuit sans apaisement aucun; le jour vint, et, jusqu’au soir, la tempête continua avec la même violence. Pendant ces vingt-quatre heures, le corps de Nelson resta dans l’entre-pont sous la garde d’une sentinelle; mais tout à coup, le couvercle du tonneau sauta en éclats, avec un bruit pareil à la détonation d’un coup de fusil : c’était la pression des gaz qui s’étaient dégagés du corps qui avait causé cette rupture. On referma le toniieau, mais en ménageant une ouverture dans le couvercle pour empêcher que l’accident ne se renouvelât. En arrivant à Gibraltar, on remplaça l’eau-de-vie par de l’espritde-vin.
Dans l’après-midi du 3 novembre, le Viclory leva l’ancre, sortit de la baie de Gibraltar, traversa le détroit, et retrouva, devant Cadix, l’escadre sous le commandement de l’amiral Collingwood.
Le même soir, le bâtiment funèbre poursuivit son chemin vers l’Angleterre, et arriva à Spithead après une traversée de cinq semaines ; mais la nouvelle du gain de la bataille et de la mort de Nelson était connue
SOUVENIRS D’UNE FAVORITE 26t
à Londres depuis le 7 novembre. Je l’appris tout simplement par une lettre du frère de Nelson, qui, sans doute, tout préoccupé qu’il était de devenu 1 comté et pair par cette mort, ne trouva pas le temps de me l’apprendre lui-mème.
J’étais dans ma maison de Londres quand cette nouvelle m’arriva. Le docteur Nelson ne me disait point de quelle source il la tenait, de sorte que je doutais encore. Je pris Horatia dans mes bras, je Ils mettre les chevaux à la voiture, et je courus à l’Amirauté; mais je n’eus pas même besoin d’y entrer pour reconnaître que la nouvelle était vraie : tout le monde connaissait déjà et la victoire et le prix qu’elle avait coûté !
Le 4 décembre, veille du jour fixé pour les actions de grâces, le Victory arriva à Saint-Heleus et déploya, en signe de deuil, le drapeau de Nelson à mi-mât; tous les bâtiments de Spithead abaissèrent aussitôt leurs enseignes dans la même position.
Le même jour, le brave capitaine Hardy, fidèle exécuteur des instructions de Nelson, m’expédia un courrier qui me remit la lettre qui m’était adressée, ainsi que celle qui était adressée à Horatia.
Il me disait, dans une lettre à part, qu’il avait beaucoup de choses particulières à me dire, beau-
coup d’objets précieux i\ me remettre, mais qu’il ne pouvait quitter son bâtiment. Il m’invitait donc à prendre la poste et à venir à Saint-Helens, où il pourrait conférer avec moi.
Je partis à l’instant môme, et j’arrivai le o au matin. Cet excellent ami descendit alors à terre et passa la journée avec moi. Puis, comme je lui manifestais le désir de voir le chapelain, M. Scott, et le chirurgien, M. Beatty, il les envoya chercher, et je m’enivrai de ma douleur en leur entendant raconter, dans tous ses détails, la mort de Nelson.
Le lendemain, le capitaine Hardy me donna un bon conseil : c’était de mettre immédiatement en lieu sùr tous les objets qui avaient appartenu à Nelson et qu’il m’avait légués, de peur que la famille ne s’en emparât et qu’il n’en résultât quelque procès scandaleux. Je suivis ce conseil et louai, à Spithead môme, un petit appartement où je fis transporter tous les objets qui avaient appartenu à mon héros. Trois jours se passèrent dans ces soins pieux et me firent le plus grand bien; car, à chaque instant, à la vue de quelque preuve nouvelle de l’amour que me portait Nelson, les larmes, qui m’eussent étouffée, me jaillissaient des yeux et me donnaient le seul soulagement que je pusse avoir.
Le samedi 15, le corps de Nelson fut mis dans le
cercueil qui lui avait été donné par le capitaine Ben Hallowell, et qui, on se le rappelle, était taillé dans un màt du vaisseau français l’Orient, puis exposé sous un dais formé de pavillons. M. Tyson, ancien secrétaire de l’amiral, M. Nayler, M. York-Herald et M. Wliilby, avaient été délégués paf l’Amirauté pour recevoir le corps, qui devait être transporté du Victory sur un yacht, et conduit à l’hôpital de Greenwich. .
Les funérailles étaient fixées au 6 janvier. Il avait été décidé que le cercueil serait déposé dans la cathédrale de Saint-Paul, qui, destinée à être la sépulture des héros et des hommes d’tftat, était inaugurée par Nelson comme le Panthéon de l’Angleterre.
Que l’on me permette de ne pas m’appesantir plus longtemps sur mon malheur. Je crus d’abord qu’il entraînerait après lui une douleur éternelle ; je me fis faire des habits de deuil et me promis à moimême de n’en plus porter d’autres; je consacrai une des chambres de Merton à ces reliques sacrées que je tenais de la pieuse obéissance du capitaine Hardy. Un an, je demeurai ainsi éloignée du monde, vivant seule avec Iloratia. *
Je comptais sans la faiblesse humaine, et j’oubliais de faire la part de la mobilité féminine.
Le reste de ma vie n’est pins qu’une suite de fautes, de prodigalités, d’erreurs, qui m’ont conduite où je suis aujourd’hui. Mais, du moment que je n’étais plus la femme de sir William, du moment que je n’étais plus la maîtresse de Nelson, du moment même que je n’étais plus l’amie de la reine Caroline, je redevenais tout simplement Emma Lyonna, c’està-dire une courtisane enrichie, qui eût peut-être encore obtenu la considération qui s’attache à la richesse, si elle eût su conserver sa fortune.
Ce qui me donna tout d’abord la mesure de mon abaissement, c : est le refus que firent l’Angleterre et le roi de reconnaître le testament de Nelson. Il m’avait léguée au roi et au pays ; si le pays et le roi avaient eu quelque égard au testament de l’homme qui venait de se faire tuer pour eux, ils m’eussent relevée à mes propres yeux.
Si seulement, eu me repoussant, ils eussent accueilli et reconnu ma pauvre Horatia, c’eût été pour moi, en voyant cette enfant honorée, une obligation de rester honorable ; car enfin il me semble que le malheur de m’avoir pour mère devait être au moins compensé par l’honneur d’avoir pour père Nelson, c’est-à-dire le premier homme de mer, non-seulement du siècle, mais peut-être encore de tous les temps.
Il n’en fut rien. On nous abreuva de mépris, mon enfant et moi, et, à force de me sentir méprisée, je redevins méprisable.
Mais, en me rejetant vers la fin de ma vie dans cette existence de folies, d’erreurs et de dissipation qui en avait altéré les commencements, j’écartai de moi mon Horatia pour qu’aucune de mes fautes ne rejaillit sur elle ; je plaçai, d'une manière certaine, et sur sa tète, les quatre mille livres sterling que son père lui avait léguées, et cette rente de cinq mille francs servit à son entretien et à son éducation.
Maintenant, le détail des événements qui me conduisirent du luxe à la misère, de la richesse à la pauvreté serait trop long et ne présenterait aucun intérêt. J’ai raconté mes soirées de Palerme, la passion que j’y avais puisée pour le jeu; cette passion ne fit que s’accroître chez moi. Habituée à une vie de prodigalités, je ne sus point mesurer mes dépenses à mes revenus, et, deux ans après la mort de Nelson, je me trouvai dans un tel embarras, que je fus forcée de quitter Merton, qui fut vendu aux enchères.
Par bonheur, j’avais pour ami le vieux duc de Queeusbury dont j’ai parlé; il me recueillit dans une de ses maisons meublées de Richmond, et, à la place de mes chevaux et de mes voitures vendus.
me donna un autre équipage. Ses dons me firent vivre largement jasqu’à l’heure de sa mort, qui arriva vers la fin de l’année 1810 .
Sa bonté pour moi s’étendit au delà de la mort; car il me laissa, par son testament, une somme de mille livres sterling une fois données, et une annuité de cinq cents.
Seulement, Sa Seigneurie s’était crue plus riche qu’elle n’était en réalité, et ses legs avaient de beaucoup dépassé sa fortune ; il en résulta que les tribunaux annulèrent le testament et que je perdis ainsi le bénéfice des bonnes intentions de mon vieil ami.
Le désappointement fut d’autant plus grand pour moi, que, comptant sur cet héritage, je m’étais rejetée dans des dépenses auxquelles il devait faire face. Quelques amis qui me restaient firent alors des démarches auprès du Lloyd afin d’obtenir de sa libéralité ce que l’on n’avait pas pu obtenir du ministère, c’est-à-dire la récompense des services quer j’avais rendus à l’État; mais leurs démarches et mes pétitions n’eurent aucun succès, et je tombai dans une telle misère, que je vis vendre tous mes meubles, tous les chers souvenirs que je conservais de Nelson, éclatants reflets de ma vie passée, qui me consolaient parfois au milieu des douleurs de ma vie
présente. On vendit tout, jusqu’à la boîte précieuse où la cité d’Oxford avait enfermé le brevet de ci-
toyen qu’elle avait offert au vainqueur d’Aboukiri Mais, Comme l’argent que l’on tira de cette vente fut loin de satisfaire tous mes créanciers, quelques-uns, plus cruels que les autres, me firent arrêter et conduire à King’s-Bench, où je restai avec la pauvre Horatia, que j’entraînais, sinon dans ma ruine, — puisqu’elle avait ses quatre mille livres auxquelles je ne pouvais toucher, — au moins dans mon maU heur.
Nous restâmes dans cette prison plus d’nn an, endurant toute sorte de privations et de honte ; car un homme en qui j’avais eu le tort de mettre ma confiance, et dans les mains duquel j’avais déposé nies papiers, fit alors imprimer à mon nom toute ma correspondance avec Nelson et plusieurs autres lettres qui se trouvaient en sa possession. Que pouvais-je du fond de ma prison? protester ! C’est ce que je fis; mais ma voix ne fut point entendue, ou l’on ne crut point à ma protestation.
Enfin, un brave et excellent homme, alderman de la Cité, eut pitié de moi, en voyant combien j’étais cruellement punie de mes erreurs ; il s’entendit avec mes créanciers, donna quelque argent, et obtint pour moi une décharge générale.
Je résolus aussitôt de quitter l’Angleterre et de 'passer sur le continent. Mon protecteur m’aida dans ce projet, en me donnant quelques secours. Nous partîmes pour Calais, et, trouvâmes, entre cette ville et Boulogne, près du petit port d’Ambleteuse, une maison isolée dans l’obscurité de laquelle j’ai résolu de passer le reste de ma vie.
Le reste de ma vie, d’ailleurs, est bien peu de chose!... Les douleurs, les tourments, les angoisses que j’ai éprouvés depuis dix ans m’ont brisée avant l’âge. Le médecin qui est venu me voir par charité a pris Horatia à part, et j’ai vu la pauvre enfant rentrer les yeux tout rouges de larmes.
C’est alors que, sentant la mort voisine, j’ai jeté un regard sur ma vie passée, et que mes actions me sont apparues sous leur véritable jour.
Alors, j’ai tremblé, j’ai frémi, j’ai eu des nuits pleines de spectres, des jours pleins de remords; j’ai senti que, si je mourais ainsi, je mourrais désespérée.
Alors, un rayon de lumière est descendu dans ma nuit, une illumination du Seigneur m’est venue.
Je me suis dit : « 11 y a une religion douce et miséricordieuse, vers laquelle j’ai toujours eu un irrésistible entrainement, une religion dont le fondateur a pardonné à la courtisane, à la femme adultère et
à l’homicide sur la croix. Envoyons chercher un prêtre de cette religion, et mettons entre ses mains mon àme chargée d’iniquités. »
J’ai envoyé chercher le prêtre. — Je l’attends. Seigneur 1 Seigneur! soyez miséricordieux pour la pécheresse qui se repent !
Ici s'arrêtent les confessions d’Emma Lyonna.
Nos lecteurs savent ce qui est arrivé; ils ont vu, au commencement de ce récit, venir le prêtre; ils. ont vu l’eau sainte du baptême couler sur le froirt pèle de la pécheresse; ils ont vu ce front retomber sur l’oreiller avec le sceau du repentir et du pardon.
Cinq minutes après, lady Hamilton reposait dans la miséricorde de Dieu.
Maintenant, disons-en deux mots ce qui arriva après sa mort.
L’ambassadrice d’Angleterre, la maîtresse de Nelson, l’amie de la reine de Naples, ensevelie dans la bière des pauvres, allait être jetée dans la fosse commune le 16 janvier 1815, lorsqu’un marchand anglais, habitant à Calais, pensant qu’il y avait limite pour ses compatriotes à abandonner le cadavre après
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la mort comme ils avaient abandonné la femme pendant sa vie, acheta pour lui un terrain dans la place la plus houorable du cimetière, et, suivi de cinquante Anglais, le déposa dans une tombe sur laquelle on grava pour toute inscription ces paroles- du Christ :
« Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ! »
La jeune Horatia, qui atteignait alors sa quatorzième année, et qui avait eu pour sa mère, pendant sa maladie, les soins les plus pieux et les plus touchants, aussitôt sa mère morte, retourna en Angleterre, et demeura pendant deux ans dans la famille de M. Matcham, et ensuite dans celle de M. Bolton, beau-frère de lord Nelson.
Enfin, en 1822, elle se maria avec le révérend Philippe Ward, vicaire de Teuterden, et, de leur heureuse union, naquirent huit enfants.