‹ Souvenirs d'une favoriteChapitre 4 sur 8 · JO -J · texte numérisé non relu

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pour vous deux, qui m’aimez et qui m’estimez. Je jtige votre cœur d’après le mien. Puisse le grand Dieu de l’univers vous protéger et vous bénir! C’est la fervente prière de votre constant ami,

» Nelson. »

Que l’on me permette de donner maintenant un spécimen de notre correspondance privée; on y verra avec quelle ardeur ce grand liomrne m’aimait. Plus cet amour était profond, plus il me semble y ' trouver mon excuse.

Il m’écrivait des Dunes, devant Boulogne, par l’entremise d’un ami sur :

« N’ayez peur d’aucune femme au monde, chère , Emma ; car toute autre femme que vous m’est indifférente; je u‘en connais qu’une qui puisse vous • ressembler un jour. Je suis certain que jamais vous ne ferez rien qui puisse refroidir l’amour que j’ai pour vous, et, quant à moi, je mourrais plutôt dans les tortures que de vous causer la moindre peine. Donnez dix mille baisers à ma chère Horatia ! Hier, le sujet de la conversation est tombé sur la vaccine. Un gentilhomme prétendait que son enfant, ayant été vacciné, avait été mis en contact avec un autre enfant atteint de la petite vérole sans avoir

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attrapé cette maladie. Si cela est, c’est le triomphe de la vaccine. L’enfant a eu un peu de fièvre pendant deux jours, et seulement une petite inflammation au bras, au lieu d’ètre couvert de pustules, comme était' l’enfant atteint de la petite vérole.

» Au reste, faites ce que vous voudrez. »

Je parlai de cette lettre au docteur Rowlay, ainsi que' du miracle médical qu’elle proclamait; mais, par malheur, je tombai sur un adversaire acharné de Jenner ; il s’opposa absolument à ce que Horatia fût vaccinée ; et, comme il avait en ce moment un sujet convenable, il inocula la petite vérole à la pauvre enfant. Toutefois, l’opération réussit à merveille, et, trois semaines après, Horatia était complètement guérie. A cette occasion, je louai, pour madame Thomson, une maison meublée à Stone Street, et tout continua de bien aller.

Ici, j’ai à faire un aveu, et, quoi qu’il me coûte, puisque ce sont des confessions que j’écris, je le ferai.

Pour satisfaire, sans doute, à cette injustifiable haine que je portais à sa femme, dont il était entièrement séparé de corps, Nelson voulut que cette séparation s’étendit même aux objets matériels et insensibles. Un jour, il m’écrivit de renvoyer à lady

Nelson tous les objets de toilette ou autres qui avaient pu lui appartenir et qui se trouvaient mêlés aux siens. J’eusse dû refuser; j’eusse dû charger une femme de la famille de Nelson, quelque bellesœur, de ce soin cruel; mais, au contraire, j’y trouvais cet âcre plaisir de la jalousie qui se venge, et lady Nelson reçut tous les objets qui lui avaient appartenu avec un papier sur lequel j’avais écrit ces seuls mots : « Par ordre et de la part de lord Nelson. »

J’espère que le Seigneur, plein de miséricorde, me pardonnera, en vertu de mon repentir, la douleur que je dus causer à cette malheureuse femme.

Sir William, dans son voyage au comté de Surrey, ne s’était point entendu pour Merton-Place. Au fur et à mesure qu’il avait vieilli, sir William était devenu de plus en plus avare, et il avait tenu, pour cet achat, à deux ou trois cents livres sterling. Lorsque Nelson était venu à Londres, je lui avais parlé de cette acquisition projetée et lui avais beaucoup vanté le site de Merton-Place, et la commodité des bâtiments d’habitation. 11 se rappela mon désir, et, quand il sut que sir William n’avait point acquis le domaine, il lui écrivit en lui donnant mission de l’acheter au prix qu’on en demandait. Il disait qu’ayant toujours eu l’intention d’aller vivre à la

campagne avec des amis, il achetait Merton pour nous faire une retraite à trois, où nous pussions tranquillement passer nos derniers jours, loin du bruit de la ville et des intrigues de la politique.

Sir William se rendit donc chez le notaire, et fit l’acquisitiôn de Merton-Place au nom de Nelson, pour le prix qu’il avait refusé d’en donner lui-, même.

Comme je me doutais que Nelson n’achetait cette terre que pour me la donner, je lui témoignai quelques scrupules, disant que la localité, qui me plaisait, à moi, pourrait bien ne pas lui plaire, à lui.

Mais il se hâta de me répondre ;

« Ne vous inquiétez pas sur ce point; je suis certain qne Merton me plaira, et j’ai assez bonne opinion de votre goût et de votre jugement pour ne pas croire qu’ils puissent faillir. »

On connaît cette terrible campagne de l’Angle-

* ' * terre contre le Danemark à laquelle Nelson était

appelé à prendre part. Chargé du bombardement

de Copenhague, Nelson s’avança à un tel point, que

l’amiral Parker, craignant que les vaisseaux an-

lais n’échouassent et ne pussent plus manœuvrer,

donna, par des signaux, l’ordre de la retraite.

Prévenu par le capitaine Hardy des signaux que iv. ^ 12

lui faisait son supérieur, Nelson porta la lunette à son œil crevé.

— Je ne vois rien, dit-il.

Et il continua le combat.

Le mauvais état de la santé de Nelson, et surtout son désir de me revoir, moi et sa chère Horatia, dont j’eusse été jalouse si une mère pouvait 'être jalouse de son enfant, lui firent demander, lorsqu’il jugea la campagne à peu près finie, la faveur de revenir à Londres. Comme il sollicitait cette faveur sous la forme d’un congé, l’Amirauté la lui accorda, sachant bien, d’ailleurs, où le retrouver au premier coup de canon qui se tirerait.

Mais on espérait qu’il ne s’en tirerait point de quelque temps : le ministère Pitt, c’est-à-dire le ministère de la guerre, était tombé, et le ministère Addington, c’est-à-dire le ministère de la paix, lui avait succédé au pouvoir. '

Nelson quitta, en conséquence, son commandement dans la Baltique, et, le 18 juin,’ monta surile brick le Kite, commande par le capitaine Degby, et arriva à Yarmouth le 1 er juillet.

Il tomba au milieu de nous au moment où nous nous y attendions le moins, son bâtiment n’ayant mis que dix jours à venir de Kiœge-Bay à Yarmouth.

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Ma joie fat grande ; par bonheur, sous le voile

d’une grande amitié, nous pouvions, même en présence de sir William, nous dire une partie des choses qui débordaient de notre cœur. Du reste, un quart d’heure après l’arrivée de Nelson, le prince de Castelcieala, ambassadeur du roi des Deux-Siciles, vint pour communiquer des dépêches à sir William, qui passa au salon et nous laissa seuls.

Le premier mot de Nelson fut pour Horatia; ses questions se succédaient avec une telle rapidité, que j’avais peine à y répondre.

Je passai dans le salon, et je dis tout bas à sir William que lord Nelson, ayant envie de voir sa filleule, me priait de l’accompagner chez la nourrice.

Mon mari me serra la main, et, secouant la tète :

— Voilà un parrain bien tendre et bien empressé ! dit-il. Allez, mon enfant!

Je laissai les deux diplomates discuter des affaires d’État dont, Dieu merci, je ne me mêlais plus, et nous montâmes en voiture pour nous rendre à Stone Street.

Chemin faisant, je demandai à Nelson des nouvelles de l’oiseau.

— Quel oiseau? fit-il.

— L’oiseau d’Aboukir, celui qui vint se poser sur

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