‹ Souvenirs dauphinois sur LamartineChapitre 1 sur 7 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

LA période romantique de la littérature française est *é aujourd'hui étudiée avec une prédilection que d'aucuns seraient peut-être tentés de qualifier d'excessive, si les résultats obtenus ne suffisaient pas à la justifier dans une ample mesure.

Le romantisme, dont le point de départ est en Rousseau, a reçu de Chateaubriand son plus vif éclat et comme sa consécration suprême, tant a été profonde, persistante, l'influence exercée par l'auteur du Génie du Christianisme. On a dit avec raison : « Chateaubriand est, littérairement, le plus grand nom et la plus grande influence du xixe siècle français.

« 11 est devenu presque banal d'observer que tout le romantisme est en lui. Le romantisme, quoi qu'on en ait dit parfois, n'est pas tout entier dans Rousseau : on ne trouvera, chez ce dernier, ni le romantisme historique, ni le romantisme moyenâgeux, ni le romantisme exotique, ni le romantisme, je ne dis pas chrétien, mais catholique. Tous ces traits au contraire, et tous ceux qu'on note avec raison chez Rousseau, — individua-

lisme, poésie lyrique, sentimentalisme, amour passionné de la nature, — sont très fortement marqués dans Chateaubriand. 11 y a même chez celui-ci cette nuance particulière de romantisme que j'appellerais volontiers classique, qui, après lui, n'a guère eu d'adeptes, — sauf, peut-être, chez Lamartine. — et qui consiste à ne point répudier l'héritage d'un glorieux passé, à concilier et à fondre ensemble le goût et le culte des vieux chefs-d'œuvre avec la recherche ardente des nouveautés nécessaires. Il est sans doute fâcheux que Chateaubriand, sur ce point, n'ait pas fait école. En littérature, comme ailleurs, les révolutionnaires ont toujours tort, et il n'est pas nécessaire d'injurier Racine pour admirer les Contemplations.

« Les romantiques n'ont eu garde, en général, d'injurier Chateaubriand ; ils ont compris que c'eût été se renier eux-mêmes. Grands et petits, l'œuvre de Chateaubriand a été la source intarissable où ils sont tous venus puiser sans compter leurs thèmes d'inspiration, leurs coupes de phrase, mille détails de leurs romans ou de leurs poèmes, bref, leur vision du monde et leur manière de le traduire. On ferait plus d'un volume de la liste sommaire de tous leurs emprunts » (i).

Ces appréciations sont fort justes. Il convenait de les citer ici, car elles nous montreront bientôt avec quelle intensité rapide mais décisive, la formation intérieure et la véritable vocation du jeune Lamartine ont jailli de son premier contact avec Chateaubriand.

C'est donc à bon droit que la critique littéraire de notre temps s'est portée sur ce grand mouvement

(i) Victor Giraud, Nouvelles études sur Chateaubriand. Essais d'histoire morale et littéraire, p. 3og-io. — Dans un tout autre sens, cf. Jules Lemaitre, Chateaubriand.

dont les conséquences ne laissent pas de s'accuser encore que l'on cherche à s'y soustraire par une nouvelle manière de penser, de sentir, d'écrire, où la forme trop souvent affectée et prétentieuse perd plus qu'elle ne gagne à vouloir s'affranchir du passé.

Que, dans cette histoire morale et littéraire, il y ait des tendances et des parti pris que l'on devine, la chose n'est pas pour étonner, non plus que le luxe des détails, qui prend des proportions telles, qu'on n'avait peut-être encore rien vu de pareil ; on veut tout savoir, on veut tout dire. Rien n'est oublié de ce qui peut mettre en relief, dans une lumière inattendue, voire même un peu crue, les écrivains, leur vie. leurs œuvres, leurs talents, leurs défauts, leurs amitiés, et, dans ce déshabillé, en certains cas passablement indiscret, la belle affaire si plusieurs réputations ne sortent pas indemnes de ce terrible contrôle. Terrible, il l'est, car il s'étend jusqu'à l'intimité du foyer, de la vie privée, dont les plus minutieux et les plus secrets détails ont été cherchés, fouillés, analysés, dans une véritable dissection. On nous donne même tout un livre, sous ce titre suggestif : La salle à manger de Sainte-Beuve, ce qui permet d'assister à un défilé quelque peu bigarré des célébrités politiques et littéraires de l'époque, dont la mentalité, pour plusieurs, prise sur le vif, offre des contrastes plutôt fâcheux. C'est, ma foi, très curieux, très drôle. Pourquoi faut-il que ce ne soit pas toujours très beau ? Pourquoi faut-il que, chez le maître du logis, le caractère et le cœur ne soient pas à la hauteur de l'intelligence ?

Naturellement, les documents inédits, ces inexorables documents, apportent leur contingent, et il est tel, que les résultats en sont ce que nous venons de dire. Bref,

si certains hommes gagnent à être ainsi vus de près, combien d'autres, au contraire, sont dans une situation défavorable, ceux surtout dont la sécheresse de cœur, la jalousie, la haine, vont de pair avec les plus grandes qualités de l'esprit. Le contraste est violent. Hélas ! 11 n'est que trop certain. C'est l'œuvre du document.

Parmi ceux qui ont le plus bénéficié de ces investigations rétrospectives, il faut compter Lamartine qui a, pour employer une expression banale, une très bonne presse. Plus que jamais, il s'impose à l'attention des chercheurs et des critiques qui s'attachent à sa personnalité, avec un soin, une fidélité, un scrupule qui, chez quelques-uns, en devient un véritable culte tout de respect et d'admiration, double sentiment dont ne sont exclues ni l'impartiale sincérité, ni l'indépendance du jugement, ainsi qu'en témoignent des publications couramment appuyées sur une documentation bien informée et inspirée par un profond sentiment d'équité jamais démenti.

Au premier rang de ces critiques, il convient de placer M. Léon Séché qui s'est consacré particulièrement à la jeunesse de Lamartine et nous l'a révélée dans un jour tout nouveau, qui est le vrai, dénonçant plus d'une erreur, rectifiant plus d'un jugement formulé sans preuves indiscutables ij.

(i) Ces rectifications portent surtout sur certaines appréciations relatives aux rapports de Lamartine avec Elvire (Mme Charles), à Aixles-Bains, en 1817, appréciations présentées par M. Faguet, dans la Revue latine, numéro du 25 décembre 1905, et par M, Doumic, ibid., numéro du 26 juillet 1906.

Citons les publications de L. Séché :

i° Lamartine de 1816 à i83o. Elvire et les Méditations.

Nul n'est plus que lui au courant de tout ce qui touche au chantre d'Elvire. Aussi a-t-il pu justement nous écrire : « Je possède assez bien mon Lamartine » (i). Et encore ; « J'adore Lamartine. C'est vous dire combien je suis heureux de me sentir en communauté de sentiments avec vous » 2). Enfin, M. Léon Séché a, sur le métier, d'autres travaux Lamartiniens qui seront, comme leurs aînés, accompagnés de découvertes et de surprises, dont on lui sait d'avance le meilleur gré possible.

La chose est d'autant plus sûre, qu'il est un peu, et même beaucoup, à la tête du mouvement d'études si fortement dessiné vers la littérature romantique. 11 a créé et il dirige avec succès une Revue spéciale exclusivement consacrée à l'Histoire du romantisme (3), et il y a donné plusieurs études, notes et documents relatifs à Lamartine (4).

20 Le Roman de Lamartine.

3° Lamartine candidat à la députation en i83i. Documents inédits dans le journal Le Temps du 24 juillet 191 1 .

40 Le Cénacle de la muse française ((825-1827).

5° Les amitiés de Lamartine . Première série. Louis de Vignet. Eléonore de Canonge. Marianne-Elisa Birch. Caroline Angebert.

(1) Lettre du 2 juin igii.

(2) Lettre du 17 août 191 1.

(3) Les Annales Romantiques. Revue d'Histoire du Romantisme. Etudes. Documents inédits, paraissant tous les deux mois (depuis juinjuillet 1904), sous la direction de Léon Séché.

(4) Numéro de juillet-octobre 1906 : Le séjour d'Elvire à Aix-lesles-Bains, lettres de René Doumic et de Léon Séché.

Ibid. Trois lettres inédites de Lamartine : I à Lamennais ; II à Charles Nodier; III à Boucher de Perthes.

Numéro de mai-juin 1907 : Pour Elvire. Le séjour de Lamartine à Aix-les-Bains.

Numéro de septembre-octobre 1908 : Le carnet de Lamartine. (Documents inédits).

Numéro de janvier-février 19 10 : Lamartine et Madame de Girardin. Documents inédits.

En dehors des travaux de Léon Séché, combien d'autres ont été encore consacrés au grand poète et qu'il est impossible de mentionner ici. car nous n'entendons pas établir une bibliographie Lamartinienne. Cependant, le champ d'étude est loin d'<"'tre épuisé. Il n'est pas tellement restreint, ni réservé, qu'il ne soit permis d'y glaner un peu. Essayons-nous à le faire au point de vue dauphinois.

Ce n'est pas la première fois qu'on a essayé de réunir quelques souvenirs dauphinois sur Lamartine. Un bibliophile grenoblois, doublé d'un fin lettré, Al. Victor Nicolet, avait déjà fait, de Lamartine dans les Alpes et à Grenoble, l'objet de son discours de réception à l'Académie delphinale (i), et, dans ces pages très littéraires, il a eu la bonne fortune d'apporter, sur un personnage de premier ordre, une part d'inédit qui n'est pas sans quelque saveur. Un des juges les mieux qualifiés, Gustave Ginon, alors curé de Saint-Joseph à Grenoble, m'en écrivait :

« Le discours de M. V. Nicolet, est une œuvre remarquable d'esprit, de bon goût, pleine de détails intéressants et inattendus. Quand on pense que la personnalité ainsi mise en cause n'est autre que Lamar-

Numéro de mars-avril igio : « Le manuscrit de ma mère. » Le mariage de Lamartine. Les lettres d'Elvire.

Numéro de mai-juin 191 i : La réponse à Némésis de Lamartine, d'après les manuscrits originaux.

Numéro de juillet-octobre 191 1 : Une amie de Victor Cousin et de Lamartine : Madame Caroline Angebert.

Il convient d'ajouter Pierre de Lacretelle, Les origines et la jeunesse de Lamartine, 1790-1812, très intéressante et importante publication, qui sera suivie d'un second volume. On ne saurait s'en passer si l'on veut bien connaître la jeunesse de Lamartine.

(1) Bulletin de l'Académie delphinale, 40 série, t. VIII, 1894, p. 65.

tine lui-même, il faut le féliciter d'avoir eu le flair de trouver un tel sujet et le talent de l'avoir si bien traité » (i).

En publiant ces souvenirs dauphinois sur Lamartine, je n'ai pas la prétention de faire mieux que mon devancier, ni de le compléter en quoi que ce soit. Je me borne à reproduire, d'après des notes exactes, prises au jour le jour, d'autres menus faits, d'autres détails peu connus, ignorés même, et qui, je le crois du moins, ne seront pas accueillis trop défavorablement.

Peut-être estimera-t-on qu'il y a, dans ces pages, bien des choses étrangères au Dauphiné. C'est possible. En tout cas, à cette critique, si c'en est une, je ne ferai qu'une réponse : Lamartine a droit de cité partout.

Le collège de Belley. — Les jeunes amis d'Alphonse. — Triple influence de la religion, de ses maîtres et de Chateaubriand.

Quand on parle des rapports de Lamartine avec le Dauphiné, le premier nom qui se présente, celui qui domine tous les autres, est le nom de Virieu (2). Les

(1) Lettre du 12 juillet 1894.

(2) Les Virieu sont une des plus anciennes familles féodales du Dauphiné. Leur généalogie a été donnée dans V Armoriai du Dauphiné, par Rivoire de la Bâtie. Mais elle aurait besoin d'être rectifiée et surtout complétée dans sa partie féodale, c'est-à-dire antérieure à l'administration du Dauphin Louis II (1437-1461), depuis Louis XI (1461-1483).

Au reste, toutes les familles féodales dauphinoises en sont là. Ce travail peut être exécuté aujourd'hui grâce à la publication des Inven-

circonstances qui rapprochèrent et unirent de façon si étroite Alphonse de Lamartine et Aymon de Virieu méritent d'être signalées.

taires sommaires des archives départementales de l'Isère, de la Drôme, des Hautes-Alpes el des départements voisins. — 11 le sera bien mieux encore lorsque aura paru le Regeste Dauphinois ou Analyse de tous les documents imprimés et manuscrits relatijs à l'histoire du Dauphiné depuis les origines chrétiennes jusqu'en i34g, par M. le chanoine U. Chevalier. Ce grand ouvrage, qui ne comportera pas moins de 32,ooo numéros, est en cours de publication. Le premier volume in-4e à 2 colonnes est déjà paru (avril 191 3).

Quoi qu'il en soit, et pour nous en tenir à notre récit, donnons la simple indication généalogique suivante :

I. — François-Henry de Virieu, comte de Virieu-Pupetières, colonel de Limousin-Infanterie (voir Rochas), membre de la Constituante, né à Grenoble, le i3 août 1754. tué au siège de Lyon, le i5 octobre 1793 ; marié à Paris, le 3o janvier 1781, à Elisabeth, fille de Jean-Jacques Digeon, baron de Monteton et de Suzanne de Narbonne-Pelet ; d'où :

i° Paul-Emile-Louis-Henri, né à Paris, le 7 janvier 1782, mort le 20 juillet 1783 ;

20 Marie-Emilie-Nicole-Stéphanie, née le 14 juillet 1785 et décédée sans alliance le 9 mai 1873 ;

3° Marie-Emilie-Nathalie, née à Paris, le 25 décembre 1786, morte au château de Mérieu, en i832, mariée à Adolphe Pourroy de l'Auberivière, comte de Quinsonnas;

4° Gabriel-Henri-Aymon qui suit :

II. — Gabriel-Henri-Aymon de Virieu, comte de Virieu-Pupetières, garde du corps du roi, secrétaire d'ambassade à Turin avant i83o, chargé d'affaires ; né à Paris, le 1788, mort le 10 avril 1841, marié en 1822 à Joachine-Emma de Méallet de Fargues, d'où :

i° Jean-Alphonse-Aymon, qui suit :

20 Godefroy-Xavier, comte de Virieu, né en i83o, mort au château de Caillou, près de Fontaine-sur-Saône, 5 juillet 1893, officier, marié le 5 juin i856 à Marie-Gabrielle Pourroy de l'Auberivière de Quinsonnas, d'où :

A. — Marie-Guillaume-François-Henri, né à Paris le 21 octobre 1861, officier :

B. — Marie-Joseph-Henri-Geoffroy, né à Paris, le 28 mars i863, officier, marié le 6 novembre 1890, à Marie-Pauline-Béatrix de Durfort ;

C. — Jeanne-Marie-Elisabeth, mariée en mai 1881, à Thibault- Christophe-Anne-Marie de Robion ;

C'est Alphonse lui-même qui nous a fait à cet égard ses propres confidences. Nous n'aurons donc qu'à le laisser parler. Les citations en seront peut-être un peu longues, mais, le moyen d'être court avec un charmeur comme lui ? Ce qu'il dit est si plein de cœur et de franchise, dans une langue si belle, si harmonieuse, qu'on ne se lasse pas de l'écouter.

Sa mère, grande chrétienne et femme de valeur, ne cessa de l'entourer de la plus tendre sollicitude (i). Après un essai déplorable dans une pension « toute vénale » à Lyon (2), elle se décida à placer son fils, âgé de treize ans, au collège de Belley. Ce collège, dirigé par des jésuites, jouissait d'une réputation hautement

D. — Marie-Michelle-Stéphanie, mariée en décembre 1887 à Armand- Charles-François-Henri-Louis-Xavier de Gontaud-Biron, officier.

Cette branche continue.

3° Paul-Emile, né , mort en r852.

III. — Jean-Alphonse-Aymon, marquis de Virieu, né en 1826, mort au château de Pupetières, le 26 décembre 1882, secrétaire d'ambassade i85o-i86o, marié le 7 juin i852 à Antoinette-Joséphine-Alix de Vallin, fille de Léonard-Antoine, comte de Vallin et de... de la Guiche (la famille de Vallin s'est éteinte avec elle) ; d'où :

Antoine-Wilfrid, marquis de Virieu, né à Paris, le 28 décembre 1860, marié le 3 juillet 1886, à Elisabeth-Victurienne, fille du duc de Noailles et de . de la Ferté-Meun-Molé-Champlatreux, sans enfant.

(i) Le grand-père maternel d'Alphonse, Jean-Louis des Roys, était fils de Claude des Roys, avocat au parlement de Grenoble. Il naquit à Champagne (Ardèche) en 1724; en 1745 il fut reçu licencié en droit à l'Université de Valence, et l'année suivante nous le trouvons avocat au parlement de Grenoble. Il s'établit définitivement à Lyon en 1750, où il épousa Marguerite Gavanet, d'où une fille, Alix, mariée à Pierre de Lamartine (1788), d'où cinq filles et un fils, Alphonse, né en 1790.

(2) D'après M. Pierre de Lacretelle (ut supra), cette pension n'était pas si mauvaise que le dit Lamartine, qui l'a dépeinte sous des traits bien noirs. Au fond, il s'y ennuyait mortellement, et voulait revenir à la maison, et sa mère, touchée de compassion, consentit à le placer ailleurs.

méritée. Alphonse devait y achever brillamment ses études. 11 y entra le 27 octobre 1803 et en sortit le 17 janvier 1808. Il eut l'avantage de s'y créer des amitiés durables avec un savoisien, Louis de Yignet, et trois dauphinois, Aymon de Virieu, Gaspard de Bienassis et Louis de Montchalin.

.Mais, qu'était en réalité le collège de Belley qui abritait ces jeunes amis et où ils trouvaient, avec une culture intellectuelle assurément remarquable, les bienfaits d'une éducation morale et religieuse qui forme l'homme d'honneur et de devoir ? Alphonse va nous le dire :

« Le collège des jésuites où je faisais mes premières études était le collège de Belley. Les sites sont pour moi, comme pour toutes les natures impressionnables, la moitié des choses. Les lieux nous entrent dans 1 âme par les yeux et s'incorporent à nos sensations, et ces sensations deviennent des caractères. La petite ville de Belley, à l'extrémité de la Bresse qui touche à la Savoie, a déjà la physionomie alpestre et recueillie des profondes et noires vallées qui s'engoufirent vers Cham-béry, dans la Maurienne.

« Bien que le collège soit adhérent à la ville, il n'a ni la tristesse morne, ni l'enceinte obscure d'un édifice borné par d'autres édifices ou par des rues. Bâti sur la pente de la colline qui mène à Belley, il est la première maison du faubourg. Grâce à cette situation suburbaine, il participe de trois côtés à la vue, à l'air libre, à la solitude de la campagne. De toutes ses fenêtres, le regard tombe ou sur des jardins plantés de bosquets de charmille, ou sur un coteau où les vignes hautes d'Italie sont entrecoupées de larges sillons

de culture et d'arbres fruitiers, amandiers, pêchers aux fleurs précoces, aux feuilles sans ombre, ou sur de vertes prairies fuyantes à l'horizon, dans lesquelles paissent de blanches génisses.

« Les longs corridors, les hauts dortoirs, la vaste église attenant à l'édifice, les portiques et les cours espacées sur lesquelles s'ouvrent les salles d'étude, donnent à tout l'ensemble de ce bâtiment l'aspect d'une magnifique abbaye de cénobites épris des champs, plutôt que la physionomie murale d'une prison d'enfants, physionomie trop habituelle à ces monuments d'étude. A l'exception des heures où nous étions penchés, le livre ou la plume à la main, sur nos tables, nous pouvions plonger librement nos regards et nos pensées sur le ciel, sur la campagne, sur les spectacles agrestes, si délicieux à l'enfance. Xous pouvions nous croire encore dans la liberté des champs et des demeures paternelles » (i).

Le contraste tut grand pour Alphonse, récemment sorti d'une sordide pension qui lui avait laissé les plus tristes souvenirs.

« Je fus agréablement surpris de trouver dans les maîtres et dans les disciples, une physionomie toute différente. Les maîtres me reçurent des mains de ma mère avec une bonté indulgente qui me prédisposa moi-même au respect ; les écoliers, au lieu d'abuser de leur nombre et de leur supériorité contre les nouveaux venus, m'accueillirent avec toute la prévenance et toute la délicatesse qu'on doit à un hôte étranger et triste de son isolement parmi eux ; ils m'abordèrent timidement

(i) Lamartine. Une page de Mémoires. Comment je suis devenu poète, dans Cours familier de littérature, t. IV, 1867, p. 372 et 377.

et cordialement; ils m'initièrent doucement aux règles, aux habitudes, aux plaisirs de la maison ; ils semblèrent partager, pour les adoucir, les regrets et les larmes que me coûtait la séparation d'avec ma mère. En peu de jours, j'eus le choix des consolateurs et des amis. A cet accueil des maîtres et des élèves, mon cœur ne résista pas ; je sentis ma fibre irritée se détendre et s'assouplir avec une heureuse émulation. La discipline volontaire et toute paternelle de la maison, un autre régime, firent de moi un autre enfant » ( i .

Quant au régime intérieur de la maison, on devine sans peine quelle heureuse et décisive influence il exerça sur l'âme et le cœur de l'enfant :

« En y entrant, a-t-il dit, je sentis en peu de jours la différence prodigieuse qu'il y a entre une éducation vénale vendue à de pauvres enfants, par l'amour de l'or, par des industriels enseignants, et une éducation donnée au nom de Dieu et inspirée par un religieux dévouement dont le ciel seul est la récompense. Je ne retrouvai pas là ma mère, mais j'y retrouvai Dieu, la pureté, la prière, la charité, une douce et paternelle surveillance, le ton bienveillant de la famille, des enfants aimés et aimants, aux physionomies heureuses. J'étais aigri et endurci, je me laissai attendrir et séduire. Je me pliai de moi-même à un joug que d'excellents maîtres savaient rendre doux et léger. Tout leur art consistait à nous intéresser nous-mêmes au succès de la maison et à nous conduire par notre propre volonté et par notre propre enthousiasme. Un esprit divin semblait animer du même souffle les maîtres et les disciples. Toutes nos âmes avaient retrouvé leurs ailes et

(i) Ibid., p. 379.

volaient d'un élan naturel vers le bien et vers le beau. Les plus rebelles eux-mêmes étaient soulevés et entraînés dans le mouvement général. C'est là que j'ai vu ce que l'on pouvait faire des hommes, non en les contraignant, mais en les inspirant Le sentiment religieux qui animait nos maîtres nous animait tous. Ils avaient l'art de rendre ce sentiment aimable et sensible, et de créer en nous la passion de Dieu Avec un tel levier placé dans nos propres cœurs, ils soulevaient tout. Quant à eux, ils ne faisaient pas semblant de nous aimer, ils nous aimaient véritablement... Ils commencèrent par me rendre heureux ; ils ne tardèrent pas à me rendre sage. La piété se ranima dans mon âme. Elle devint le mobile de mon ardeur au travail. Je formais des amitiés intimes avec des enfants de mon âge aussi purs et aussi heureux que moi. Ces amitiés nous refaisaient pour ainsi dire une famille » i).

On sait les noms de ces amis intimes. Avec la tendresse de cœur qui le caractérisait. Alphonse s'épanchait auprès deux, surtout auprès de Louis de Yignet et d'Aymon de Yirieu, dans un abandon charmant qui achevait d'unir et pour toujours ces trois natures d'élite. Le démon de la poésie ne tarda pas à le tenter, et le premier essai de sa muse date de cette époque : Certain rossignol, qu'il entendait chanter chaque nuit, l'inspira, et il lui consacra toute une pièce de vers qu'il publia plus de cinquante ans après (2).

Naturellement. Louis et Aymon en eurent la confidence :

« Je ne lus ces vers qu'à mes deux amis, Aymon de Y[irieu] et Louis de Vfignet]. Ils se récrièrent sur mon

(1) Lamartine. Les confidences, édit. Hachette, in-i2, 191 1, p. io5-6.

(2) Cours familier de littérature, t. IV, p. 382-85.

prétendu talent; ils copièrent mon chef-d'œuvre pour le montrer à leurs parents, mais nous nous gardâmes bien de le laisser voir à nos maîtres, car on nous interdisait avec raison de composer des vers français avant d'avoir des idées ou des sentiments à exprimer dans cette langue. L'amusement oiseux de la césure et de la rime nous aurait dégoûtés des études élémentaires et sérieuses, auxquelles on appliquait nos mémoires et notre intelligence. Cependant l'encouragement de mes deux amis plus âgés que moi suffisait pour me confirmer dans le goût prématuré des vers » (i).

Un jour vint où, devant nos jeunes amis émus et captivés, tout un horizon nouveau apparut, qui leur apporta, avec des sensations ardentes, insoupçonnées jusqu'ici, le sentimentalisme et l'amour passionné de la nature, tout imprégné de poésie. Grâce à un maître intelligent, Chateaubriand leur était révélé ! Quel effet magique, quel coup de foudre sur ces cœurs d'adolescents ! L'âme d'Alphonse surtout en fut profondément touchée : en lui s'éveilla l'idée du poète lyrique. Il eut cette intuition. Elle le saisit, le subjugua. Désormais sa vocation était trouvée, et il la suivra jusqu'au bout. La scène est trop belle pour n'être pas citée : « Un jour de printemps, les rayons du soleil de mai entraient avec les senteurs des jardins et des prés par la fenêtre ouverte de la classe, au rez-de-chaussée ; la sève rajeunie de la saison circulait dans nos veines comme dans les plantes ; ces lueurs, ces odeurs, ces bourdonnements d'insectes, ces parfums de la campagne apportés par les bouffées du vent tiède appelaient toutes nos pensées au dehors.

(i) ibid., p 385.

« Je ne sais quel vague ennui, phénomène ordinaire du printemps sur les hommes sédentaires, se trahissait en nous par l'inattention, les nonchalances d'attitude, les bâillements mal contenus sur les bancs de bois de la salle. Le père Béquet lui-même, très indulgent de sa nature, semblait atteint comme nous de cette sorte de somnolence générale ; il nous lisait et nous commentait, sans goût et sans verve, je ne sais quels vers ou quelle prose des livres classiques dont les images et les pensées étaient aussi usées pour lui et pour nous que le parchemin taché d'encre de nos livres d'étude.

« Un autre livre broché en papier de couleur était fermé sous son bras, entre son habit noir et son coude; on voyait qu'il y pensait malgré lui ; son regard, distrait de ses textes grecs et latins ouverts sur le pupitre de sa chaire, se détournait involontairement et tombait obliquement sur le livre pressé contre son cœur. Nousmêmes nous regardions avec curiosité ce livre, dont la couverture inusitée excitait notre étonnement. Nous avions comme le pressentiment ou comme l'attente de quelque chose d'extraordinaire contenu dans ce mystérieux volume.

« Tout à coup, le père Béquet ferma ses livres grecs et latins. Il nous dit que la classe était finie par exception pour cette matinée, mais que, pour remplir plus agréablement l'heure qui nous restait encore avant la sortie, il allait nous faire une lecture dans un livre mondain qui venait de paraître, et dont l'auteur, inconnu jusque-là, s'appelait Chateaubriand. Ce petit prologue, prononcé avec l'accent d'un homme qui annonce une bonne nouvelle à son auditoire, et qui fait entendre plus qu'il ne dit, éveilla tout à coup notre attention.

« .Mes amis, nous dit alors le bon professeur, je vais faire une chose inusitée, peut-être répréhensible, je vais tenter sur vos esprits une épreuve de goût ; je vais voir si l'impression qu'un livre tout moderne m'a fait ce matin en parcourant ces pages est une illusion de la nouveauté, ou si c est une admiration légitime et motivée pour des images et pour un style aussi réellement beaux que l'antique où nous cherchons le beau. Ecoutez avec attention les pages que je vais vous lire ; recueillez bien vos impressions et vos jugements ; je vous interrogerai ensuite sur vos propres sentiments, et je vous donnerai pour sujet de composition demain l'analyse raisonnée de ces pages. Ceux d'entre vous qui préfèrent à cause de leur âge plus tendre, les promenades et les jeux de cette belle matinée à des délassements d'esprit peuvent se retirer ; les autres resteront librement avec moi pour jouir d'autres plaisirs.

« La foule s'élança dans les jardins avec des cris de joie qui se confondirent avec les gazouillements des oiseaux libres des charmilles ; huit ou dix adolescents des plus âgés ou des plus lettrés restèrent retenus par la confiance qu'ils avaient dans le goût délicat du maître et par leur attrait déjà prononcé pour les plaisirs d'esprit. J'étais du nombre ; mes deux rivaux et mes deux amis, Louis de Y[ignet] et Aymon de Y[irieu], se groupèrent avec moi au pied de la chaire. Nous étions tout regard et toute oreille pour le phénomène promis » (i).

Leur attente ne devait pas être déçue. Le professeur leur lut de nombreuses pages du Génie du Christianisme. Ils en lurent ravis :

(i) Ibid. p. 415-19.

« L heure sonna trop prompte à la lugubre horloge de la chapelle ; nous aurions voulu que le temps n'eût plus d'heures ; le grand peintre d'impressions et le grand musicien de phrases nous avait enlevé le sentiment du temps écoulé. Le livre était fermé que nous lui demandions encore des pages.

« Dès ce moment, le nom de M. de Chateaubriand fut une fascination pour nous ; il remplit notre esprit d'un éblouissement d'images, et notre oreille d'un enivrement de musique qui nous donnait le vertige de la poésie » ( i ).

Dès ce moment. Alphonse et ses amis ne se lassèrent pas de lire, de dévorer les œuvres de Chateaubriand, surtout le Génie du Christianisme. 11 eut l'occasion de leur en dire bien nettement sa pensée :

« Je me souviens qu'un jour, assis avec quatre de mes condisciples sur un tronc d'arbre au bord du Rhône, nous lûmes quelques chapitres du Génie du Christianisme, et que nous en fûmes émus jusqu'aux larmes d'admiration. Quand le livre fut fermé, nous nous interrogeâmes les uns les autres sur nos impressions réfléchies, tout le monde s'écria que c'était le plus beau des livres qui fût jamais tombé sous nos yeux dans le cours de nos lectures. — Et toi ? me demandèrent mes camarades. — Moi, répondis-je. je pense comme vous; c'est bien beau, mais ce n'est pas du vrai beau encore.

(i) Ibid., p. 4'32 — Lamartine a encore reproduit ce récit dans ses Mémoires inédits (p. 92-9,5), mais avec moins de détails. — Notons en passant que le Génie du Christianisme parut en 1802, avant l'entrée de Lamartine au collège de Belley. Le fameux livre n'était donc plus une nouveauté au moment où il lui fut révélé par le P. Béquet, en 1807. Au reste, le cher grand poète a toujours été brouillé avec la chronologie, même avec la sienne. Et puis, dans tous les récits postérieurs qu'il a donnés, il n'a jamais su se tenir en garde contre l'ardeur de sa belle imagination.

— Et pourquoi? ajoutent-ils. — Parce que c'est trop beau, répondis-je, parce que la nature y disparaît trop sous l'artifice, parce que cela enivre au lieu de toucher, et s'il faut tout vous dire en un mot, ajoutai-je, parce que les larmes que nous venons de verser en lisant ces pages, sont des larmes de nos nerfs, et non pas des larmes de nos cœurs » (i).

Et il ajoute : « M. de Chateaubriand fut certainement une des mains puissantes qui m'ouvrirent des mon enfance le grand horizon de la poésie moderne » (2).

Ailleurs encore : « J'étais certainement un des plus touchés, parce que les trois notes qui étaient nées avec moi, la religion, la mélancolie et la famille, étaient aussi les notes les plus neuves et les plus divines du génie de Chateaubriand » (3).

Alphonse l'a dit, la religion fut alors une des notes qui vibraient en lui, et c'est elle qui, grâce au zèle éclairé de ses maîtres, contribua pour une bonne part à son évolution intellectuelle. Une sérénité chaude de l'âme, selon une de ses expressions, découla pour lui de la piété et le porta à des pensées, à des méditations préludes des fameuses Méditations religieuses. Qu'on en juge :

« J'ai peint dans Jocelyn, sous le nom d'un personnage imaginaire, ce que j'ai éprouvé moi-même de chaleur d'âme contenue, d'enthousiasme pieux répandu en élancements de pensées, en épanchements et en larmes d'adoration devant Dieu, pendant ces brûlantes années d'adolescence, dans une maison religieuse. Je

(1) Ibid.. p. 4^4-b.

(2) Ibid., p. 436.

(3) Mémoires inédits, p. 94.

vivrais mille ans que je n'oublierais pas certaines heures du soir où, m'échappant pendant les récréations des élèves jouant dans la cour, j'entrais par une petite porte secrète dans l'église déjà assombrie par la nuit et à peine éclairée au fond du chœur par la lampe suspendue du sanctuaire ; je me cachais dans l'ombre plus épaisse d'un pilier; je m'enveloppais tout entier de mon manteau comme d'un linceul ; j'appuyais mon front contre le marbre Iroid d'une balustrade, et, plongé, pendant des minutes que je ne comptais plus, dans une muette mais intarissable adoration, je ne sentais plus la terre sous mes genoux ou sous mes pieds, et je m'abîmais en Dieu, comme l'atome flottant dans la chaleur d'un jour d'été, s'élève, se noie, se perd dans l'atmosphère, et. devenu transparent comme l'éther, parait aussi aérien que l'air lui-même, et aussi lumineux que la lumière » (i).

Ces citations sont si belles ! Elles nous introduisent si bien dans l'intimité de Lamartine adolescent ! Comment dès lors les trouver trop longues ? Il garda toujours à son cher collège de Belley un souvenir tout empreint de respect et de gratitude. Ce souvenir, il l'exprima lui-même le jour où, ses études terminées, il dut le quitter non sans tristesse, ni sans regrets.

« Je fis des adieux reconnaissants aux excellents maîtres qui avaient su vivifier mon àme en formant mon intelligence, et qui avaient fait, pour ainsi dire, rejaillir leur amour de Dieu, en amour et en zèle pour l'âme de ses enfants. Les pères Desbrosses, Varlet, Béquet, Wrintz surtout, restèrent toujours dans ma mémoire comme des modèles de sainteté, de vigilance,

(ij Les Confidences, p. rio.

de paternité, de tendresse et de grâce pour leurs élèves. Leurs noms firent toujours pour moi partie de cette famille de l'âme à laquelle on ne doit pas le sang et la chair, mais l'intelligence, le goût, les mœurs et le sentiment » l. Est-il beaucoup de maîtres qui aient reçu pareil éloge et d'un tel cœur ?

Le collège de Belley n'a eu garde d'oublier l'élève de génie qui en est la gloire ! Aussi s'appelle-t-il aujourd'hui Collège Lamartine. La société des anciens élèves à laquelle le grand poète se fit un devoir d'appartenir (2), voulut qu'un monument perpétuât à jamais son souvenir. Par ses soins, une statue à Lamartine adolescent a été érigée qui le représente debout, la main droite fièrement étendue ; le regard doux et vif à la fois ; sur sa belle ligure — il était si beau ! — l'air inspiré du

(1) Ibid., p. 111.

(2) F.n 1 855, invité à une réunion des anciens élèves, il répondit par une lettre, conservée aujourd'hui au collège de Belley et publiée en 1899, (voir la note suivante;; nous croyons devoir la reproduire ici :

Messieurs et chers condisciples,

Je reçois l'invitation un peu trop tard ; ce jour m'aurait rajeuni de quarante ans. J'en aurais fait un entretien littéraire rendu plus cordial par votre présence et par les souvenirs de nos belles années. Mais, d'impérieuses nécessités me retiennent à Paris jusqu'au mois de septembre. Croyez à mes regrets bien sincères et à mes vœux bien affectueux pour des condisciples dont aucun nom ne s'est effacé de mon cœur et pour une ville qui fut ma patrie classique.

Elle fut aussi la patrie de mes premières amitiés, et je les reporte à son nom.

Vous verrez du reste, dans un de mes prochains entretiens intitulé : Comment on devient poète, que c'est à vos belles vallées que j'ai emprunté mes faibles couleurs.

Mille expressions de reconnaissance pour votre bonne et heureuse

pensée.

Lamartine.

Paris, 10 juillet i855.

jeune penseur est saisissant de grâce et d'harmonie ; enfin, l'ensemble du corps se dessine svelte, élancé, en une douceur exquise, le long d'un manteau à larges plis (i). C'est bien là Alphonse de Lamartine, à dixsept ans, au sortir du collège, dans tout l'éclat de sa jeunesse, prêt à prendre son vol vers les cîmes éthérées où il devait resplendir d'un immortel éclat.

Ses maîtres et lui-même en avaient-ils dès lors le pressentiment? Il est permis d'en douter. Il a raconté que le jour de la distribution des prix, qui lui valut tant de lauriers, on joua une comédie dont le principal rôle lui était confié. Les assistants enthousiasmés ne lui ménagèrent pas les plus chaleureux applaudissements. Un vieux militaire, sous le coup de l'émotion, ne put s'empêcher de dire à haute voix : « En voilà un qui fera un tameux général » (2 . Le brave homme !

Lamartine et Guichard de Bienassis.

C'est par la Correspondance de Lamartine, le livre de ses Confidences et celui de ses Mémoires, que nous pouvons connaître ses premiers amis. Dans ses lettres

(1) Cette statue est l'œuvre d'un artiste de talent, M. Delorme, à Mâcon. Elle été solennellement inaugurée le 22 mai 1899, Jan* une une magnifique cérémonie, présidée par André Theuriet, représentant l'Académie Française, et entouré de nombreuses notabilités, parmi lesquelles les généraux Borson et Collet-Meygret, Mgr Luçon, évêque de Belley, César Caire, et mon vieil ami, G. d'Orgeval, qui était à la tête du comité, dont il assura le plein succès. D'éloquents discours turent prononcés. Ils o n été reproduits dans Inauguration d'une statue à Lamartine adolescent . — Belley, 22 mai i8gy, in-8° de 143 p. (Portraits).

(2) Mémoires inédits de Lamartine, (iygo-i8ib), édit. in-12, p. 96.

surtout, il se révèle tout entier, sans réticence, sans calcul, sans pose, du moins dans les années de jeunesse et jusque vers 1830. Cette dernière date est le point de départ d'une nouvelle évolution dans ses idées : la politique l'attire de plus en plus et devient l'objet presque exclusif de sa vie intellectuelle. Si cette évolution agit au détriment de son génie de poète, elle n'est pas sans contre-coup dans sa manière de voir et de sentir avec ses plus chers amis, comme Virieu, Bienassis et Yignet qui, tout en lui restant fidèles, n'acceptèrent jamais ses théories, ses illusions humanitaires et démocratiques.

La meilleure manière de lire dans ses amitiés est donc d'étudier d'abord la Correspondance, de la citer, même longuement; car elle constitue une œuvre incomparable et d'une importance psychologique peu ordinaire. .Malheureusement, elle est loin d'être complète. M. Léon Séché en a montré les défauts et les lacunes, et il est à craindre qu'il n'ait que trop raison quand il dit qu'elle a été « truquée et tronquée » (1 . 11 serait injuste pourtant de généraliser. L'étude attentive des documents permet de croire que, somme toute, cette critique n'est justifiée que sur des points de détails, ce qui n'enlève rien à l'autorité du témoignage.

D'autre part, si nous avons les lettres de Lamartine, que les destinataires ont consenti à communiquer en vue de leur publication — et encore dans une mesure plus ou moins satisfaisante — par contre, nous n'en avons aucune de ces destinataires, lacune déplorable qui nous prive d'un précieux élément d'information. L'opinion reçue est que Lamartine lui-même a détruit les lettres de ses correspondants.

(1) Les amitiés de Lamartine. Première série, in-8*, 1911. p. 10.

Quant aux Confidences, si curieuses et d'un si vif intérêt, elles ne doivent être mises à contribution qu'avec une certaine réserve. 11 en est de même pour les Mémoires. Lamartine, on le sait, était très peu exact, et ce défaut n'est nulle part plus apparent que dans les Confidences, où abondent les erreurs, même sur des faits qui le touchent de très près et qu'il devait connaître mieux que personne.

Ceci dit, interrogeons, soit la Correspondance, soit les Confidences, telles qu'elles sont et essayons d en tirer parti.

Nous trouvons tout d'abord plusieurs lettres à son jeune ami dauphinois, Guichard de Bienassis (i), avec lequel Alphonse s'était étroitement lié au collège de Belley.

Nicolas-Prosper Guichard de Bienassis était né le 16 avril 1789 — un an avant Lamartine — au château de Bienassis, commune de Villemoirieu, canton de Crémieu (Isère). Maire de sa commune, puis juge de paix de son canton, il mourut à Bienassis, le 27 mai 1855.

Dans ses Mémoires écrits vers cette époque, Lamartine a consacré à Guichard une page trop intéressante pour ne pas la citer en entier : après avoir dépeint « Virieu, homme d'aristocratie, Vignet, homme de génie», il ajoute : « Il y en avait un autre qui vient de mourir récemment, c'était Guichard de Bienassis, homme d'humanité pure ».

« Bienassis était fils unique d'une bonne et aimable veuve qu'on appelait Madame de Montlevon. M. de

(1) C'est par erreur que, dans le n° précédent du Bulletin (p. 255), il est appelé Gaspard. Il faut lire : Guichard.

Montlevon était un gentilhomme d'un certain âge, qui avait épousé tard cette femme, d'origine inférieure. 11 lui avait laissé, en mourant, sa fortune qui consistait en un petit château nommé Bienassis, situé à une demilieue de la petite ville de Crémieu dans la plaine du Dauphiné. Ce château, qui ne tarda pas à devenir notre quartier général à Yirieu. à Vignet et à moi, était bâti sur un monticule solitaire, flanqué de deux tours et adossé à une colline de grands bois. Une jolie source, ombragée de saules pleureurs, suintait dans le jardin. Nous verrons bientôt comment il était habité.

Bienassis, qui portait le nom de sa terre, était donc à moitié bourgeois par sa mère, à moitié noble par son père. Ses opinions tenaient des deux origines, mais il préférait la bourgeoisie. Il était, avant tout, l'enfant de la nature. Un peu plus âgé que nous, il avait trouvé' dans le château de sa mère, une petite chambre attenante au grenier et dont son père, M. de Montlevon, avait fait une bibliothèque. Cette bibliothèque était fermée à ciel par sa mère, mais la clef était suspendue à un clou d'or dans la chambre maternelle. Une jeune fille de quinze ans. qui servait de demoiselle de compagnie et de femme de chambre à .Madame de Montlevon, aimait beaucoup Bienassis et lui glissait quelquefois la clef fatale. 11 entrait alors furtivement dans la bibliothèque et emportait dans des matelas une provision de mauvais livres, dangereux à son âge. C'étaient : les Confessions de J.-J. Rousseau, si séduisantes à quatorze ans; Helvétius. si ennuyeux, mais si propre à détruire toute habitude religieuse dans le cœur, Raynal, philosophe ampoulé, qui faisait prendre la déclamation pour l'élégance, et l'affectation pour la sensibilité ; Faublas, les Liaisons dangereuses, et d'autres romans de ce genre, où

le libertinage parodiait l'amour. Il en était sorti ivre de cette fausse sagesse et de ces faux sentiments ; mais, quand les vraies notes de la nature l'avaient ému dans les belles pages de J.-J. Rousseau, son enthousiasme s'était élevé jusqu'au délire et son admiration jusqu'au culte. Les phrases qu'il en savait par cœur et qu'il nous récitait avec transport, nous enchantaient Xous aurions voulu à tout prix avoir la clef de ce sanctuaire où il était entré le premier. Ainsi, Virieu sceptique, Vignet incrédule, Bienassis sensible, moi pieux par instinct mais ignorant par l'âge, tels étaient les éléments confus de l'opinion de notre groupe d'écoliers. Virieu en plaisentait, Vignet, Bienassis en déliraient, moi j'en rêvais » (i).

En caractérisant ainsi ses amis, Lamartine va peutêtre bien loin et les traits dont il les peint ont je ne sais quoi d'excessif qui ne doit probablement pas répondre entièrement à la réalité. En tout cas, le temps viendra où, grâce à une raison calme et réfléchie, les sentiments chrétiens, chez Virieu et Bienassis, reprendront vite le dessus, mais, pour Lamartine, il faudra attendre les épreuves suprêmes de sa vie, de plus en plus désolée.

Quoiqu'il en soit, l'origine de Guichard. le milieu où s'est écoulée son enfance, la découverte de la fameuse bibliothèque, si bien du xvme siècle, et son influence perfide, tout cela est très suggestif et projette une lumière assez inattendue sur la mentalité de nos jeunes amis.

Les liens qui les unissaient ne dataient que de quelques années, et déjà ils étaient intimes à ce point que, dans leur pensée, ils devaient durer autant que leur vie. Aussi, ne soyons pas surpris de voir Alphonse et Gui-

(i) Mémoires inédits de Lamartine, in-8°, 1870, p. 109.

chard s'écrire souvent, surtout après leur sortie du collège.

Cependant, à partir de 1812, la correspondance, celle du moins qui a été conservée et publiée, est de plus en plus rare. Tout d'abord, nous trouvons, en 1807, deux lettres d'Alphonse à son ami, alors à Bienassis, l'une du 24 septembre, de Milly, l'autre du 3 octobre, de Màcon. Dans cette dernière, Alphonse laisse apparaître, avec un abandon charmant, cette tendresse de cœur qui le caractérisera toujours et le fera aimer ses amis à un degré que, dans l'histoire des sentiments, peu d'hommes ont su atteindre : « Je retournerai très vraisemblablement à Belley cette année, et ce qui m'y consolera, comme je te l'ai déjà dit, ce sont les douceurs de l'amitié et la sincérité de la nôtre. Malheureusement pour moi, je ne peux guère avoir d'occasion d'aller à Crémieu, mais, mon cher ami, un commerce suivi de lettres réciproques me dédommagera de ton absence. J'ai un plaisir infini à recevoir les tiennes : il est si doux de savoir qu'on a dans le monde un ami qui pense à vous ! Je ne sais pas si on vit ou si on est mort à Belley ; je n'ai reçu aucune lettre de personne de ce pays là. Je pense qu'on ne s'y divertit pas beaucoup, et je t'avouerai que je repousse, autant que je peux, toutes ces idées de collège pendant les vacances, je n'ai pas besoin d'anticiper sur mes ennuis à venir « sufficit diei malitia sua ». Mandemoi cependant quand tu comptes y retourner. Je vois fort peu de jeunes gens ici, et je n'ai affaire qu'à des personnages âgés et raisonnables. Si le plaisir n'est pas toujours de leur côté, la raison et la sagesse y sont. Je m'aperçois que je suis déjà verbeux comme les vieilles gens. Aussi je finis mon épitre en t'embrassant

de tout mon cœur. Aussi bien il est tard, ma main se fatigue, mes yeux s'appesantissent et, pour peu que je tarde, je ne saurai plus ce que je dis. Adieu donc, je vais me coucher et je profite du peu de bon sens qui me reste pour te dire que je me crois le plus sincère et le meilleur de tes amis » (i).

Au mois de janvier 1808, autres lettres à Monsieur Prosper Gaichavd de Bienassis, che^ M. Comte, médecin, place Grenette, maison des Jacobins, à Grenoble. Guichard se livrait quelque peu à la poésie. On ne sera pas fâché d'avoir là-dessus l'appréciation d'Alphonse, qui, de son côté, rimait déjà beaucoup, comme bien l'on pense : « Tes derniers vers sont charmants, mais un peu trop négligés » (2). — « L'ode que tu m'as fait le plaisir de m'envoyer m'a plu infiniment. Tu fais des progrès qui commencent à me faire peur. Je voudrais seulement que tu ne délayasses pas tant les vers latins pour faire les français, surtout dans le commencement de l'ode. Pour les autres vers sur le paysage, ils sont un peu trop longs, il n'en faudrait que deux ou trois. Du reste ils sont bien plus purs et plus soignés qu'à l'ordinaire. Continue et dans un an nous ne serons pas dignes de délier les cordons de tes souliers. Je te dis cela franchement et comme je le pense » (3).

Autre note, assez imprévue : Alphonse fait la morale à son ami, et il n'a que 18 ans ! L'imprudent! Mon Dieu ! Comme il est plus facile de donner de sages conseils aux autres que de savoir les suivre soi-même :

(1) Correspondance, t. I, p. 4.

(2) Ibid. p. 5.

(3) Ibid. p. 9.

Millv, 28 novembre 1808.

Il n'en est plus, mon ami, de Julie, 11 n'en est plus, hélas! que dans ton cœur. Ainsi que moi renonce à ton erreur ; A la poursuivre on passerait sa vie.

« Xon, mon cher ami, ne te fais pas de beaux fantômes; ils seront trop vite détruits. Te voilà dans le monde, tu y fais le premier pas; juge-le toujours comme tu l'as jugé dans la première soirée. Je suis bien aise que tu le connaisses pour te désabuser un peu du plaisir que tu espérais y trouver et de l'espoir d'y rencontrer de vrais amis. Quant à l'amour, va doucement Je ne suis point surpris que de belles actrices aient séduit au premier moment tes yeux et peut-être un peu plus ; mais lis le Roman comique et désabuse-toi bien vite. Ne t'avais-je pas dit que tu oublierais bientôt ta première conquête.^ Dieu veuille que tu n'en aies pas déjà fait de plus dangereuse et de plus séduisante ! Je crois qu'elle t'oubliera elle-même dans peu, malgré la bonne opinion que j'ai de toi ; ce n'était qu'un jeu. Reste encore un an sans t'enflammer, et j'espère bien de toi. Tu n'aimeras jamais avec folie, mais malheur si ta vision vient à rencontrer une ombre de beauté et de perfection, car je crois sincèrement qu'on n'en trouve plus que des ombres et que tout le reste est dans l'imagination des poètes » (1).

Le Ier mars 1S10, de Lyon.

« Comment va l'étude, le plaisir, et le cœur ? .Mon cher ami, écris-moi un peu avec détail. Viens, au nom

( 1 ) Ibid. p. 39.

de l'amitié, passer deux jours ici, au commencement du carême. J'ai besoin de te voir. .Mais que tait donc ce chien de Virieu ? Voilà une vilaine conduite. . je n'y comprends rien, rien du tout. Je loge au quatrième, j'ai une vue unique et un bon leu. Adieu, je t'attends, j'ai un lit à ton service » (2).

Cette même année 1810, Lamartine écrit encore quatre autres lettres à son ami et huit en 181 r. .Mais il se plaint de son silence, car pour des raisons qui nous échappent en partie, Bienassis semble s'être un peu relroidi. et l'on pense si Alphonse en doit souffrir, lui qui a tant vécu par le cœur! Aussi, le 13 octobre, il lui écrit de Livourne :

« Je ne sais, mon cher ami, quelle fatalité arrête ou tes lettres ou les miennes : voilà la troisième au moins sans réponse, et je commence sérieusement à être en peine ou de ta santé ou de tes sentiments. Qui est-ce qui arrête ta plume ? Qui est-ce qui t'occupe si fort que tu n'aies pas un instant à me donner et que tu me laisses ainsi des mois entiers, à trois cents lieues de toi, sans me donner signe de vie.- En vérité, je ne sais que penser, et il me passe parfois d'étranges idées par la tète. Estu à Bienassis r Es-tu à Grenoble? Es-tu à Aoste? Tes maux de poitrine sont-ils devenus plus sérieux.- Es-tu malade.- Es-tu mort.- Rassure-moi vite, je t'en prie, et ne mérite plus les reproches que je suis vraiment assez fâché d'être obligé de te faire si souvent. C'est par cette maudite négligence que les amitiés les plus vives finissent, non par s'éteindre, mais par s'engourdir. La lame est toujours la même, mais la rouille la couvre et la défigure. Prenons-y garde, mon cher ami, il viendrait

(2) Ibid. p. 124.

des jours où nous nous en repentirions. Qu'un peu de paresse ne l'emporte pas sur les plus vifs sentiments de notre âme ! Je ne souffrirai certainement pas que nous restions dans cette langueur, dans ce sommeil d'amitié où tu es tombé avec Virieu ; je te réveillerai malgré toi, et j'aurai plus de persévérance à demander que toi à refuser... Adieu, mon cher ami, je t'aime toujours pardessus tout, malgré tes torts et ta froideur. J'espère que je n'aurai plus à m'en plaindre, et qu'en arrivant à Rome, j'y vais trouver une longue lettre de toi » f .

Quelques jours après (22 octobre), il écrit à Aymon de Virieu :

« As-tu des nouvelles de Guichard ? Je suis vraiment en peine de lui. Si tu es à Lemps, tâche de le voir et de lui faire quelques reproches sur son silence avec nous : j'ai beau lui écrire, il ne me répond plus, et Dieu sait si je le mérite ! » (2).

Enfin, Guichard s'est décidé à rompre le silence. Nous n'avons pas sa lettre, mais la réponse d'Alphonse indique assez de quels sentiments pénibles son âme avait été traversée, bouleversée. Guichard. par sa situation très modeste, était gêné vis-à-vis d'Alphonse et d'Aymon. Eux. pensait-il, étaient riches, nobles, choyés dans la haute société, tandis que lui, pauvre, n'aurait jamais qu'une existence très différente dans son obscurité. Et puis, à la suite d'un amour malheureux, une peine intime de cœur n'avait pas peu contribué à le plonger dans une noire et décourageante tristesse. 11 faut entendre Alphonse le relever sur tous ces points,

(1) Ibid. p. 180.

(2) Ibid. p. 184.

et avec toute la vivacité de son bon cœur. Qu'on lise sa lettre, datée de Naples, le 8 décembre 1 8 1 1 :

« Cher ami, ta lettre tant désirée, tant attendue, m'a fait beaucoup de peine. Je t'ai bien reconnu à tes injustes et bizarres craintes, à tes soupçons presque injurieux pour ton ami. Ce n'est pas la première fois que tu me les manifestes depuis que nous nous connaissons ; ce n est pas la première fois que je m'efforce de les détruire et de les déraciner tout à tait de ton cœur toujours prompt à s'aigrir Que me dis-tu ? Que signifient ces comparaisons plus qu'inutiles entre nos deux existences futures dans ce monde, entre nos sorts et nos prétendues fortunes? Ne t'ai-je pas prouvé vingt fois que même en cela nous n'étions que trop égaux ; et que, si mon état avait en apparence quelque chose de plus brillant que le tien, ces avantages apparents étaient bien rachetés et plus que compensés par une servitude et mille et mille assujettissements qui le rendent dépendant et plus incertain que le tien. Et d'ailleurs, ô mon ami, lors même que ma fortune l'emporterait un jour sur la tienne (ce qui probablement ne sera jamais , la véritable amitié qui, non plus que le véritable amour, n'est point une vaine liaison de convenances et de richesses, mais un dévouement entier et parlait des cœurs nobles et sincères, s'inquièterait-elle de quelques disparates dans nos deux conditions ? M oublierais-tu parce que je serais en carros.se ? t'oublierais-je parce que tu serais à pied ? Sonde ton âme, et lis-y toi-même ton arrêt et la peine que ces phrases-là ont dû me faire !

Non, mon ami, soit que je sois destiné par le sort à promener par le monde mon inquiète oisiveté et à cacher sous les dehors brillants les maux secrets qui me

rongent, soit qu'un grand revers de fortune, mérité noblement, me réduise au dernier rang des créatures pensantes, sois-en sûr, mon cœur ne trahira jamais ses intérêts les plus chers, n'étouffera jamais les plus doux sentiments qu'il ait pu sentir. Je ne te ferai jamais rougir, mon cœur t'en répond. Pourquoi donc ne me croistu pas une âme aussi noble et aussi ferme que la tienne? Pourquoi travailles-tu sans cesse ton imagination ardente sur des probabilités qui ne peuvent que me faire souffrir de toutes manières } Taisons-nous, ne parlons plus de tout ceci ! Ne m'y réponds pas même. Ce sont autant de paroles perdues. Aime-moi, ne me refuse plus une amitié que tu semblés chercher à me ravir, et sois sûr que ni toi ni moi nous ne retrouverions jamais ce que nous perdrions en nous perdant.

Pourquoi ne me donnes-tu pas plus de détails sur ce nouvel ou ancien attachement qui t'a mis dans un état presque semblable au mien ? Parle-moi plus ouvertement, et dis-moi si l'objet qui t'a fait tant de maux est le même qui te fit rêver tant de félicités la première année de ton séjour à Grenoble? ou si c'est cette autre aimable jeune personne qui paraissait devoir lui succéder dans ton cœur? Pour moi, mon ami, je traîne, je promène, je berce par toute l'Italie mes ennuis déchirants. Quelquefois ils paraissent s'endormir un instant, mais ils se réveillent bientôt avec plus de force. Je suis comme un malade à qui la force de la douleur en ôte parfois le sentiment mais qui revient, trop tôt pour lui à la souffrance et à la vie.

Tu l'as dit : nous sommes nés tous deux pour

être toute notre vie persécutés et malheureux. Que le ciel accomplisse ses desseins ; fournissons patiemment

la carrière ! Un jour succède à l'autre, une souffrance à une autre ; mais il vient enfin ce jour qui est le dernier, cette douleur qui finit tout, et alors la paix ! Ne hâtons pas le moment. Mon cœur me dit de l'attendre, mon cœur me dit bien des choses qui me consolent. Que bénie soit la main d'où me viennent les maux et les consolations ! Je commence à l'entrevoir, et j'aime à la sentir » (i).

Cette lettre est simplement admirable.

C'est le cœur qui parle, et avec quelle éloquence ! quelle sincérité ! Les accents à la fois les plus fermes, les plus tendres, les plus déchirants même s'y font entendre, et c'est avec indignation que ce noble esprit repousse les mobiles étroits, injurieux, immérités qui menacent de faire sombrer une amitié à laquelle il attache le plus grand prix. Coûte que coûte, il ne veut pas perdre cet ami qui lui est si cher et qui pourtant semble lui échapper !

C'est que l'effet n'en fut pas ce qu'il était en droit d'attendre : sept mois après, Alphonse n'avait encore reçu aucune réponse ! Sa douleur fut grande, mais sans découragement. Nouvelle et généreuse insistance, ainsi qu'en témoigne la lettre suivante datée de Dijon, le 7 juillet 1812 :

« Où es-tu donc- Que deviens-tu .: mon cher ami. Ne te souvient-il plus que tu as par le monde un ancien et fidèle ami, que tu as passé ta jeunesse avec lui, que tu devais y passer ta vie, que pendant cinq ou six ans un commerce fréquent mettait en commun vos plaisirs et vos peines, vos projets, vos folies et jusqu'à vos amours ? Que vous vous êtes juré vingt fois de ne

(1) lbid. p. 188.

jamais laisser éteindre ce feu sacré qui vous unissait .- As-tu oublié nos jours heureux passés à Bienassis ou à Lemps ? As-tu craint que l'absence ait altéré la vivacité de notre liaison ? Pourquoi ne pas me répondre une seule ligne à cinq ou six lettres que je t'ai adressées depuis mon voyager1 Pourquoi ne pas me dire au moins où tu es? J'ai su seulement que tu devais aller à Paris. Y es-tu déjà ? Qu'y fais-tu ? A tout hasard, j'écris toujours à Crémieu. Je pense que ta mère te fait passer tes lettres.

Tu as peut-être su que j'avais passé l'hiver à Naples avec Aymon. Nous t'y avons tous les jours regretté. Nous t'avons écrit en commun. Rien n'a pu te réveiller de ta paresse, ni faire cesser ton silence obstiné. Tu as beau faire et beau vouloir, je ne consentirai jamais à cette langueur dans nos rapports, que tu parais vouloir établir. J'irai plutôt te poursuivre à Grenoble, à Paris, à Bienassis, et te sommer des paroles que tu m'as données mille fois. Que me répondras-tu ? Les mauvaises raisons que tu nous as écrites dix fois, et qui, lors même qu'elles seraient fondées et certes elles ne le sont pas), prouveraient seulement que tu as une bien mauvaise opinion de mon cœur Je vais passer une semaine

ou deux à Paris ; j'espère à mon retour trouver deux mots de toi. En attendant, bon gré, mal gré, je t'aime et t'embrasse comme autrefois et t'aimerai toute ma vie de même » (i).

Que répondit Guichard ? Nous l'ignorons Nous écartons, bien entendu, l'hypothèse du silence : elle serait par trop injurieuse. La lettre d'Alphonse est du 7 juillet 1812, et il faut aller au 16 novembre 1824 pour trouver

( 1 ) IbiJ. p. 2o3.

dans la Correspondance imprimée une réponse de lui à une lettre de son ami. Il y a là sûrement des lacunes que les éditeurs n'ont pas été à même de combler. Les relations n'avaient donc pas cessé. Toutefois, la vie des deux amis avait été marquée par bien des événements, surtout celle d Alphonse : à la Restauration, il était entré dans la maison du Roi ; en 1820, avec les premières Méditations, la gloire était venue ; il avait eu, à Aix en Savoie, le roman que l'on sait ; et puis, il s était marié. Après la révolution de 1830, la politique l'avait entraîné dans des utopies, généreuses sans doute, mais assez chimériques. Quant à Guichard de Bienassis, lui aussi s'était marié et il coulait des jours heureux tout en étant le modèle des juges de paix. De temps à autre il revoyait son vieil ami de collège. C'est ainsi qu'Alphonse lui écrivait de Màcon. le 16 novembre 1824 :

« J'irai à Lyon passer quatre jours vers la fin de décembre. Je t'y donne rendez-vous. Nous y trouverons Virieu et y retrouverons notre jeunesse. Ton amitié m'est aussi chère que jadis. Je ne trouve pas que l'homme qui s'évapore comme nous dans le tumulte du monde et des affaires soit plus intéressant que celui qui se concentre comme toi dans le sein de la famille et de ses champs. Au contraire, je t'envie. Mais la pierre une fois ébranlée et arrachée de la montagne, il faut qu'elle roule jusqu'au bas : j'en suis là » (1).

Nouvelle interruption dans les lettre imprimées. Onze ans après (1835), Guichard annonce sa visite à Saint- Point et le 12 septembre Lamartine lui répond :

« Ta lettre me trouve en effet en repos à Saint-Point, et la bonne pensée que tu as de venir me comble de

(1) Ibid. t. II. p. 290.

joie. C'est remonter le cours des années que de revoir ceux qu'on a aimés jeunes et qu'on aime encore dans un âge qui s'avance. Viens donc. Adieu. Mille respectueux remercîments à ta mère et à ta femme. Je suis bien heureux d'aller un jour te rendre ta visite et de retrouver tout ce que j'aimais à Bienassis, plus une femme charmante et qui lait ton bonheur » (i).

La visite se fit à la fin de septembre, non à Saint- Point, mais à .Monceau, autre habitation de Lamartine. On devine sa joie à recevoir son ami. La séparation ne fut pas sans tristesse :

« .Monceau est encore triste de ton départ et nous espérions t'y revoir, lorsque le précoce hiver des derniers jours de novembre nous a interdit de te solliciter de nouveau. .Maintenant nous allons partir. A l'année prochaine donc ! Reviens me rendre dans notre âge sérieux les nombreux pèlerinages que je faisais à Bienassis dans la saison de nos folies.

J'ai lu tes trois lettres en famille, et, sans aucune exagération épistolaire. elles ont non seulement enchanté mais touché tout le monde

J'espère, au mois de mai, aller me faire présenter par toi à ta mère qui ne me connaît plus, à ta femme qui ne me connaît pas encore. Prépare-moi, dans leurs cœurs, la réception que j'attends du tien » (2).

L'année suivante (octobre 1838). nouvelle invitation, nouvelle visite :

« Mon cher ami, voici l'heure et le moment où tu nous as promis de venir passer quelques bonnes semaines avec nous. Quand tu auras fini de vendanger

(1) lbid. P 36g.

(2) lbid. p. 38o

les treilles de Bienassis, tâche donc d'obtenir un congé bien long, et donne-nous le plus de jours que tu pourras. Tu sais qu'aucun plaisir ne t'attend, excepté ceux que tu m'apporteras : un coin de feu avec des livres, des journaux et quelques causeries, de longues courses à pied ou à cheval dans les montagnes, de courtes soirées passées presque tête à tète, voilà tout. Mais tu sais aussi mieux que personne combien il est doux de retrouver au milieu de la vie quelques doux reflets des premiers soleils. 11 n'y a que nous pour nous les rendre, car la mort nous a déjà bien décimés

Je demande pardon à .Madame de Bienassis de te dérober quelques jours à elle, mais elle doit aimer, puisqu'elle est si bonne, que tu viennes de temps en temps retremper ton âme dans tes amitiés de jeunesse. Nous en aurons plus de loisir pour causer et remonter au passé.

Adieu. Rappelle-moi à ta bonne mère, et puis à tous les rochers, arbres, fontaines, murs et treilles de la terrasse et du bois de Bienassis. J'y ai droit puisque je ne les ai pas oubliés moi-même. Tout à toi » (i).

Les relations entre les deux amis se continuaient, malgré les années qui. en s'écoulant, n'avaient rien enlevé à leur commune affection, malgré aussi la différence de situation, pourtant très dissemblable, car. si pour Guichard de Bienassis la vie restait calme et sans . secousses, celle de Lamartine était de plus en plus agitée et la politique n'allait pas tarder à l'absorber tout entier.

Sa Correspondance imprimée présente une nouvelle lacune de plus de dix ans. depuis la lettre que nous

(.) Ibid. P. 473.

venons de citer jusqu'à une autre du 30 mai 1849. A cette dernière date, le grand poète venait de subir une déception cruelle qui prouvait, une fois de plus, combien la faveur populaire est ingrate et éphémère. Après son jour de gloire à l'Hôtel de Ville de Paris, en 1848, sa popularité fut considérable, si bien que dix départements le nommèrent pour représentant à la Constituante. Mais, aux élections de l'année suivante il échoua complètement. Idole d'un jour, il avait cessé de plaire au peuple qui l'avait déjà oublié. De là un froissement, une irritation facile à deviner. Son ami, qui le connaissait bien, lui écrivit aussitôt pour lui dire toute sa peine en présence de tant d'injustice. Cette lettre adoucit un peu l'amertume dont souffrait douloureusement 1 âme de Lamartine, qui, malgré tout, se roidissaitet gardait confiance. Qu'on en juge par sa réponse:

« Mon cher camarade et ami. Je remercie le ciel de cette apparente injustice qui me vaut tant de marques de résipiscence réelle et cordiale de la France et de l'Europe. Non. le monde n'est pas ingrat, il n'est qu'ignorant. Dès qu'on sait la vérité, on est juste.

Je te remercie, toi, surtout, de cette bonne et admirable lettre. Mes affaires me retiennent ici tout l'été, mais j'espère te voir à Monceau en automne, si j'ai encore un Monceau alors.

On parle de me renommer dans plusieurs départements et à Paris. Je ne le désire pas en ce moment Je n'ai pas de situation et de terrain sous les pieds pendant un certain temps. J'aimerais mieux le passer dehors, mais je serai toujours à la brèche en bon soldat à l'appel des honnêtes gens du pays.

Adieu. Conserve moi ton amitié, comme tu as la mienne » (i).

Le bruit dont parle Lamartine de le renommer en plusieurs départements ne tarda pas à devenir une réalité : peu de temps après il fut élu député dans le Loiret et le Maine-et-Loire.

11 fait allusion à sa situation financière, qui ne fut jamais brillante, mais qui alors commençait à s'aggraver de façon inquiétante. Guichard de Bienassis ne l'ignorait pas et son cœur d'ami en éprouva la plus grande tristesse.

La mort lui épargna du moins la douleur d'en voir la catastrophe finale.

Lamartine et Aymon de Virieu.

Le plus grand ami peut-être de Lamartine, celui qui a eu toutes ses confidences de jeunesse, son affection la plus tendre, sa confiance la plus entière, a été Aymon de Virieu. Il l'aimait au point de ne voir que lui, de ne penser que par lui et de tenir compte de son jugement, de préférence à tout autre, même en poésie. « Quand je ne sais ce que tu penses, je ne sais ce que je pense » (2'. — « Je n'aime que toi seul après ma mère et je t'aime comme un peu plus de la moitié de moimême. Il n'y a que toi qui aies de l'esprit à mon idée et à mon goût et à ma dose. Je ne trouve rien qui manque en toi pour moi » (3). « Ne crois pas que je ne

(1) Ibid. t, IV, p. 3oo.

(2) Lettre du 9 octobre 1820.

(3) Lettre du i3 avril 1819.

t'aime plus parce que j'ai une femme et un fils. Je ne t'ai jamais tant aimé ! Je dis quelquefois à ma femme : tu es mon Virieu. C'est tout ce que je trouve de mieux à lui dire. Je t'ai légué mon fils, si je vais ad patres. Elève-le bien et bonnement. Fais-lui croire en Dieu, et tout le reste n'est rien » (i .

• est par la Correspondance que nous pouvons saisir sur le vif l'intimité des deux amis. Ah ! cette Correspondance, il ne faut pas se lasser d'y revenir, de la fouiller, de la citer, tant elle est intéressante ! Tout le cœur de Lamartine y vibre en des notes harmonieuses et ravissantes. C'est un livre tout grand ouvert, dont le charme, quad on l'a goûté, ne s'affaiblit jamais.

Nous l'avons déjà remarqué, les lettres seules de Lamartine ont été publiées, grâce à leurs destinataires qui les avaient en partie conservées. Quant aux lettres de ces derniers, elles ont été détruites, et c'est bien dommage (2).

La grande lacune, est la perte de celles d'Aymon de Virieu, qui, à en juger par ce que nous savons de lui, devaient être d'un grand intérêt et d'une importance peu ordinaire. C'est son ami qui nous le fait connaître, et ce témoignage suffit à montrer tout ce qu'il y avait en lui de haute raison, de jugement droit, d'intelligence fine, très cultivée, avec un cœur qui se gardait des exubérances irréfléchies, des entraînements du moment et ne se livrait qu'à bon escient.

Si donc nous voulons savoir ce qu'était, ce que valait Virieu, interrogeons la Correspondance de Lamartine

(1) Ibid. Lettre datée du samedi saint, Rome 182 1.

(2) Les lettres de Lamartine à Aymon de Virieu, telles qu'elles ont été publiées, sont au nombre de 40D sur ioo3 lettres de la Correspondance qui va de 1807 à i852. Pour Virieu, elle s'arrête à 1841, date de sa mort. Le chiffre 40? a son éloquence.

dont la lecture est captivante au possible, tout comme celle de ses poésies, et qui, à tout prendre, constitue la partie la plus importante, la plus belle même de toutes ses oeuvres en prose. Pourquoi faut-il que ce soit celle qui ait été le plus défectueusement publiée ? Une édition complète très exacte s'impose. Elle sera pour la littérature française au xixe siècle un élément d'information considérable.

Quoiqu'il en soit, prenons-la comme elle est, aussi bien nous fournira-t-elle les plus précieuses indications.

Né à Paris en 1788, Aymon était fils du comte Henry de Virieu, ancien député du Dauphiné aux Etats généraux et à la Constituante, et qui périt héroïquement dans la défense de Lyon contre la tyrannie de la Convention, laissant une femme aussi vaillante que lui avec trois enfants (1).

Aymon avait donc deux ans de plus qu'Alphonse et il se trouvait déjà au collège de Belley lorsque ce dernier y arriva au mois d octobre 1803.

Ecoutons Alphonse :

« .Madame de Virieu se hâta de placer son fils dans le collège de Belley. Ma mère m'y amena. Nous nous

(1) Voir la généalogie publiée plus haut. — Une biographie intéressante et faite à l'aide de documents inédits a été consacrée au héros du siège de Lyon, par un ami de la famille, le marquis Costa de Beauregard, sous ce titre : Le Roman d'un royaliste sous la Révolution. Souvenirs du comte de Virieu, in-8°, ;892. Charles-Albert Costa de Beauregard, né à la Motte-Servolex (Savoie) le 26 mai i835 et décédé à Paris le 18 février 190g, remplaça Camille Doucet à l'Académie française (2'3 janvier 1896) et eut pour successeur le général Langlois, qui a fait de lui un éloge très délicat, où sont mis en relief ses titres littéraires, non moins que ses grandes qualités de gentilhomme, de soldat et de chrétien. On sait que le marquis de Costa commanda héroïquement les mobiles He la Savoie pendant la guerre de 1870-71, et qu'il fut blessé sur le champ de bataille. — Grâce à mon ami Anatole de Gallier, j'avais l'avantage d'être en relation a\ec lui.

y rencontrâmes. Nos deux caractères avaient en apparence peu d'analogie. Il était gai, j'étais triste; turbulent, j'étais calme; railleur, jetais sérieux; sceptique, j'étais pieux. .Mais il avait un cœur très tendre sous son apparente rudesse et un esprit supérieur qui aspirait pour ainsi dire de haut toute chose sans avoir la peine de rien regarder. Je ne le recherchai pas; ce fut lui qui me rechercha longtemps, sans se rebuter de mon peu de goût pour son étourderie spirituelle et de mon peu d'empressement à répondre à son amitié.

« Cependant, à mesure que nous grandissions et que nos deux intelligences s'élevaient un peu au-dessus de la foule de nos camarades, notre intimité s'accrut davantage. 11 s'établit entre lui et moi une espèce de confidence d'esprit par-dessus la tête de nos condisciples et même de nos professeurs. 11 n'avait que moi pour l'entendre. Cet isolement du vulgaire nous jeta davantage dans l'entretien l'un de l'autre. Se bien comprendre, c'est presque s'aimer. Notre amitié un peu froide fut donc longtemps d'esprit avant d'être de cœur. Ce ne fut qu'après être sortis du collège, et en nous retrouvant plus tard dans l'âge des passions et des attendrissements, que nous nous aimâmes d'une complète et solide affection » (i .

Ainsi, c'est Aymon qui d'abord a recherché Alphonse, et longtemps même, sans se rebuter du peu de goût que lui montrait tout d'abord celui qui allait être son ami de prédilection : « Il fut le premier et le meilleur de mes amis, ou plutôt ce nom banal d'amitié rend imparfaitement la nature du sentiment qui nous lia dès l'enfance. C'était quelque chose comme les liens du

(i) Les Confidences, édit. in- 12, Hachette, p. 3 1 3.

Aymon de V1R1EU d'après une esquisse de Stéphanie de Virieu.

sang ou comme la pensée de l'âme Je fus son frère, et il fut le mien. En le perdant, j'ai perdu la moitié de ma propre vie. .Ma pensée ne retentissait pas moins en lui qu'en moi-même » (i).

Conquis, subjugué, Alphonse l'a été jusqu'à la séduction. Tout lui plaît, tout le ravit dans Aymon, la richesse et la profondeur des idées, la tendresse du cœur, malgré certaines apparences un peu rudes, et jusqu'à cette défiance qui le portait à être difficile pour lui-même, et à ne jamais rien écrire, ni publier. C'était un modeste, et pourtant il y avait en lui « un génie inconnu. »

« Nous avons vécu à deux... Nous voyageâmes longtemps ensemble ; nous achevâmes l'un à l'autre notre éducation : ce qui manquait à l'un, l'autre le lui donnait. Dans cet échange quotidien de nos pensées, il apportait l'idée, moi le sentiment ; la critique, moi l'inspiration ; la science, moi l'imagination. 11 n'écrivait jamais rien ; il était comme ces esprits délicats qui ne se satisfont jamais de leur œuvre et qui préfèrent la garder éternellement à 1 état de conception dans leur sein plutôt que de la produire imparfaite et de profaner leur idéal en le manifestant. Ce sont les plus grands esprits. Ils désespèrent d'atteindre jamais par la parole, par l'art et par l'action, à la grandeur de leurs pensées. Ils vivent stériles ; mais ce n'est pas par impuissance : c'est par excès de force et par la passion maladive de la perfection. Ces hommes sont les vierges de l'esprit. Ils n'épousent que leur idéal et meurent sans avoir rien laissé d'eux à la terre. C'est ainsi que Yirieu est mort en emportant un génie inconnu avec lui » (2).

(1) Ibid., p. 3 10.

(2) Ibid., p. 317.

Après le portrait moral de son ami, Alphonse a eu soin de le dépeindre sous un autre aspect, la physionomie physique de sa personne où se révélait toute son âme : « Ses traits n'étaient pas beaux, mais remarquables ; son front inégal avait de ces bosses où les matérialistes de nos jours trouvent les origines ou les symptômes du génie. Ses cheveux blonds, bouclés, frisés autour de son cou, lui donnaient l'apparence d'un buste antique d'empereur romain dans sa fleur. Ses yeux animés d'un merveilleux éclat avaient une splendeur qu'on ne pouvait contempler sans être ébloui. C'était de l'esprit à plein jet, jaillissant d'une source intarissable. Son nez irrégulier ne répondait pas à ces formes du haut du visage ; les narines trop ouvertes lui donnaient un peu d'ironie. En revanche, la bouche fine et riante, merveilleusement enchâssée dans des lèvres minces, lui rendait ce que les yeux avaient promis, une distinction fabuleuse » (i).

L imagination n'est pour rien dans ce portrait, qui est d'une ressemblance frappante. Pour s'en convaincre, on

(i) Mémoires inédits de Lamartine, édit. in- 12, Hachette, p. 86. Dans Les Confidences, Lamartine a encore retracé le portrait de son ami :

« A cette époque, dit-il, Virieu plus âgé que moi de quelques années (2 ans), touchait à l'adolescence. C'était une tête blonde et bouclée du Nord, avec un front proéminent et sculpté à grandes bosses comme par le pouce de Michel-Ange. On y lisait plus de puissances diverses que de régularité et d'harmonie dans ces nombreuses facultés. Ses yeux étaient bleus, mais aussi brillants que des yeux noirs. C'était là qu'étaient reflétés toute la grâce et tout le rayonnement de son âme. Le reste de sa figure était de la force mêlée d'un peu de rudesse. Le regard tremblait comme de la lumière dans l'eau. Son nez, comme celui de Socrate, était relevé et renflé aux narines par les muscles fins de l'ironie. Sa bouche, trop ouverte, était celle de l'orateur qui lance la parole plutôt que celle du philosophe qui la médite. »

n'a qu'à jeter les yeux sur une esquisse à la sépia exécutée par Stéphanie de Virieu, sœur d'Aymon, et dont nous donnons une reproduction il).

Pendant les vacances, Alphonse et Aymon se donnent rendez-vous chez Guichard de Bienassis :

« Bienassis fît écrire à ma mère par la sienne pour m'engager à venir passer quelques jours dans son petit château des environs de Crémieu. Virieu devait, de son côté, venir du Grand-Lemps partager cette fête. On me l'accorda ; j'y allai. Le jour que j'arrivai à Bienassis, où mes deux amis m'avaient précédé, ne s'effacera jamais de mon souvenir. Du plus loin que je fus aperçu du haut de la tourelle du château, j'entendis partir des coups de fusil, et je vis flotter des mouchoirs de poche. Je hâtai le pas et je fus bientôt dans les bras de mes camarades » (2). On sait le reste, c'est-à-dire la découverte de la bibliothèque et du fruit défendu : « Nous y entrâmes comme dans un paradis de la pensée. »

« Puisque nous sommes libres en Dauphiné, nous dîmes-nous, allons voir ses merveilles. » Là-dessus, nos amis se mettent en route II faut lire leurs impressions de voyage telles qu'Alphonse les a rapportées. Le morceau est curieux :

« Nous allâmes à la grotte de la Balme, merveilleuse caverne, par laquelle on entre dans le sein ténébreux de la terre. Cela ressemblait à toutes les voûtes caverneuses décrites par les poètes et dont nous étions à la fois curieux et saturés au collège. Des lacs sombres, où l'eau des voûtes se distille en gouttes sonores ; des

(1) D'après la reproduction faite par M. L. Séché, dans son livre : Lamartine de 1 816 à 1 83o. Elvire et les Méditations. Nous ne saurions trop remercier M. Séché de son aimable complaisance.

(2) Mémoires, p. 96.

barques pour les traverser ; des stalactites gigantesques qui leur servent de ciel ; des passages fangeux par où l'on se glisse sous les voûtes pour pénétrer plus avant aux lueurs des torches ; puis d'autres lacs et d'innombrables stalactites, jusqu'à ce que la monotonie du spectacle vous lasse et que les ténèbres vous fassent désirer de revoir le jour. Voilà tout ce que nous en eûmes. Cela m'a suffi pour me dégoûter à jamais des grottes et préférer le jour de Dieu au demi-jour des grenouilles ».

La célèbre grotte, décrite et vantée par bien des voyageurs, n'a guère plu à Lamartine qui en a gardé un souvenir plutôt désagréable, comme au reste de toutes les grottes, nous dit-il.

Le voyage se continue :

« Nous conçûmes en revanche le projet de visiter la Grande-Chartreuse, la vallée du Grésivaudan et Grenoble. Madame de Montlevon ne nous refusa pas son cheval et sa voiture. Le lendemain, conduits par son domestique, nous partîmes la nuit, en chantant joyeusement cinq ou six airs de romances héroïques ou mélancoliques que nos familles nous avaient appris et que les échos des collines du Dauphiné répétaient. L'enthousiasme de la jeunesse nous faisait délirer. On eût dit une carriole d'insensés, ivres des premières ivresses de la liberté. Partout où nous nous arrêtions dans les auberges des villages, nous répandions l'étonnement et la joie communicative. Nous visitâmes ainsi Voreppe, Voiron, et nous entrâmes enfin dans Grenoble d'enchantement en enchantement. Notre ami Bienassis y avait un cousin célèbre, nommé M. Comte, qui nous reçut à merveille. Sa charmante femme et ses filles, encore eniants, comblèrent d accueil les amis de leur

cousin. Nous y logions dans une auberge, fameuse depuis, où Bonaparte, revenu en triomphe de l'île d'Elbe, goûta les premières douceurs et les premières illusions de son retour (i). Grenoble nous parut le nœud des Alpes. Les rochers et les eaux de l'Isère, la vallée de Grésivaudan, les forêts de sapin, les neiges qui les argentent. les châteaux qui pyramident sur leurs caps, nous firent une impression grave qui éteignit un peu notre jovialité enfantine. Quand la nature montre son visage sévère, elle assombrit l'homme. L'admiration n'est pas gaie ; elle est grave. Je le sentis-pour la première fois » (2).

Alphonse quitta le collège au mois de janvier 1808 et Aymon au mois d'avril suivant, pour aller d'abord à Paris, puis au Grand-Lemps. où il se trouvait dès l'automne. C'est alors que s'établit entre eux l'active correspondance que l'on sait.

Alphonse est resté trois mois sans nouvelles de son ami. Ce silence lui pèse ; n'est-il p*as « le plus ardent » des amis ?

« Je suis extrêmement en peine de toi- Voilà près de trois mois que je n'ai eu de tes nouvelles, et tu m'avais cependant promis d'être si exact à m'écrire ! Tu ne t'imagines pas combien j'en suis affligé, ni tout ce que je roule de sinistre dans ma tète Est-ce que tu serais capable d'oublier le plus ardent de tes amis } Est-ce que les nouvelles amitiés que tu as sans doute déjà formées à Paris t'auraient fait oublier les anciennes qui

(1) L'Hôtel des Trois Daupliins, rue Montorge, tenu par un nommé Labarre, ancien officier de l'armée d'Egypte. Napoléon y descendit le 7 mars 1 8 1 5. Il y a quarante ans, on voyait une inscription commémorative dans la chambre nu il logea

(2) Mémoires, p. yy.

seront toujours les meilleures? Je ne puis le croire, ni cependant m'empècher de le craindre. Tire-moi bien vite, je t'en prie, d'une telle inquiétude. Tu ne sais pas tout ce qu'elle a de cruel pour moi : placé bien loin de toi par les circonstances, voyant tous les jours de nouvelles barrières qui s'opposent à l'exécution de mes projets, contrarié par la fortune dans la plupart de mes désirs, ma seule jouissance est de penser que j'ai un ami dans le monde. Que deviendrais-je si cette pensée n'était plus qu'une illusion ?. ...

Adieu, crois-moi le meilleur et le plus tendre de tes amis » ii).

Il a gardé le souvenir de son collège et de ses anciens maîtres, témoins ces jolis détails : « Je pense souvent à eux. Je voudrais les voir, et j'ai toujours le projet de retourner à Belley visiter notre petite salle, le dortoir où j'ai eu tant de peine à me lever à cinq heures, notre classe de rhétorique, mon banc à l'église, ma place au

(i) Correspondance, édit. in-12, t. I, p. 24. Lettre datée de Saint- Pont, 28 juillet 1808.

En 1810, Aymon reste six mois sans lui écrire. Six mois! Il n'y tient plus, et sur un ton quelque peu plaisant, il lui écrit de Mâcon, le 24 mai :

« Heu ! Posthume ! Posthume !

« Oh sus ! mon cher ami, expliquons-nous : rompons-nous ? ne rompons-nous pas ? Mais je ne veux plus de cette demi-amitié, de cette amité de salons!!! Ah certes! voilà la place de points d'admiration, d'étonnement, d'indignation. Je t'ai excusé longtemps, mais je ne peux plus cependant me refuser à l'évidence. Tu nous négliges, tu nous abandonnes, tu trahis tes engagements les plus sacrés. Il faut à la fin que cette incertitude où nous nous trouvons ait un terme, et que tu sois pour ou contre. Guichard en est indigné comme moi, et nous ne

savons réellement que penser. Parle donc, morbleu, parle donc

Réponds-moi clairement et promptement. Tu vois que je me fâche.

« Ton éternel et plus tendre ami. u

réfectoire, et cette tribune où j'allais prier Dieu trois ou quatre fois par jour. J'aurais tant de plaisir à m'y remettre à genoux, tout pécheur que je suis » (i).

La correspondance ne chôme pas, tant s'en faut.

En 181 1, Alphonse a obtenu de sa famille la réalisation d'un rêve longtemps caressé : le voyage d'Italie. 11 aurait bien voulu qu'Aymon fût de la partie, et il insiste pour le décider à venir le rejoindre.

Cette pensée de l'avoir auprès de lui ne le quitte pas un seul instant, et de Livourne il écrit :

« Je reçois à l'instant ta lettre bien heureuse. Arrive, arrive, mais arrive tout de suite, je te battrais pour ton insouciance et tes retards. Pense donc que nous n'aurons peut-être qu'un mois à être ensemble, si tu ne franchis pas tout de suite les Apennins. Oui, tout de suite : point de retard à Turin, à Milan, à Bologne, çà n'en vaut pas la peine ; à Livourne et à Rome tout de suite. Tu me trouveras encore ici à peu près un mois, t'attendant tous les jours et m'ennuyant pour t'attendre et voler à Rome. . . Sois ici sans faute le 12 octobre, et écris-moi ce qu'il en est, afin que je m'arrange en conséquence. Je n'irai point à Venise, l'argent me manquerait.

Arrive, adieu, point de paresse ni de jours perdus.

P. -S. — Je ne sais ce que je t'écris, dans l'emportement de ma joie. Pardonne-moi de trop t'aimer » (2).

Un fâcheux incident entrave tous ces beaux projets : Aymon tombe malade. Pour le coup, voilà Alphonse terriblement ennuyé.

(1) Ibid., p. 38. — Lettre à Aymon de Virieu, de Milly, 12 novembre 1808.

(2) Lettre [de Livourne] 14 septembre 181 1. A Monsieur Aymon de Virieu. au Pezeau, par Cosne (Nièvre).

« Comment vas-tu ? Es-tu dehors enfin de cette maudite fièvre qui est venue rompre si mal à propos le plus joli projet que nous ayons pu faire de notre vie. et me priver de l'unique consolation que je puisse espérer dans mes maux trop réels? Es-tu de retour à Lemps ? Y passes-tu l'hiver ou espères-tu encore venir l'achever en Italie ? Eors même que tu viendrais à présent, nous aurions peu de jours à passer ensemble ; l'argent me manque, et je vis presque déjà sur mon crédit » (i).

Presque un mois se passe sans la moindre nouvelle. L'inquiétude d'Alphonse est grande, et il écrit de Rome une intéressante lettre où il nous livre ses impressions :

« Pourquoi n'ai-je point de tes nouvelles? Es-tu toujours plus malade, ou es-tu en route pour venir me rejoindre? Je suis inquiet, sérieusement inquiet; rassure-moi donc vite, écris-moi quelques lignes seulement, pas plus long que je n'écris à mon amie quand je suis pressé : je t'aime et je me porte bien. Ajoutes-y : j'arrive.

« Tu sais que je suis à Rome depuis un certain temps. J'y mène la vie d'un ermite : j'erre le matin dans ses vastes solitudes, tout seul le plus souvent, je visite, un livre dans ma poche, ces belles et désertes galeries des palais romains ... Rome me plaît au-delà de toute expression. Son aspect, ses mœurs, son silence, sa tranquillité, me font du bien. Si jamais des malheurs irréparables m'arrivaient, je viendrais me fixer ici. Je crois que c'est le lieu qui convient le mieux à la douleur, à la rêverie, aux chagrins sans espoir. 11 me semble que Madame de Staël dit quelque chose de semblable

(i) Lettre de Florence, 22 octobre 181 1. A Monsieur Aymon de Virieu, au Grand-Lemps.

— si —

dans Corinne, je suis bien de son avis. C'est une femme qui, quoiqu'on en dise, connaît bien le cœur de l'homme et a souvent plus de sens qu'on ne croit. Il y a tant de choses qu'on ne connaît qu'après les avoir soi-même éprouvées!... J'ai vu à Rome tout ce qu'on peut voir matériellement, mais que d'années et de connaissances il faudrait pour dire : j'ai vu Rome ! Adieu, écris-moi, à M. Alph. de Lamartine, poste restante, à Home. Je t'embrasse à présent, non seulement comme mon meilleur ami, mais comme mon unique ami ; mes yeux se sont dessillés sur bien d'autres. Adieu, tout à toi in ceternum » (i).

Enfin, Aymon se mit en route et au mois de décembre 1 8 1 1 il était à Florence. Mais Alphonse avait quitté Rome pour aller à Naples.

« Je suis à Naples. J'y suis venu dans le désir et l'espérance de n'y passer que cinq ou six jours, et voilà que je ne veux pas espérer d'en sortir au moins d'un grand mois. Et toi, où es-tu ? Vignet m'a mandé que tu étais en route, mais je n'ai pas d'autres détails. Si tu reçois cette lettre, arrive tout courant à Naples... Tu ne verras rien au monde de plus beau que le golfe de Naples, et de plus bruyant que cette ville. Le Vésuve est en éruption depuis huit jours, exprès pour moi. J'y vais un de ces jours. Adieu, je t'adresse ces deux mots à tout hasard à Florence. Ton ami in ceternum » (2).

On sait qu'un des plus grands soucis de Lamartine, celui qui, on peut le dire, empoisonna sa vie, ce fut la question d'argent. Prodigue, fastueux même, il le dépen-

(1) Lettre du 18 novembre 181 1.

(2) Lettre datée de Naples, décembre 181 1, à Monsieur Aymon de Virieu, poste restante, à Florence.

sait sans compter. Dès sa première jeunesse, il en était déjà là. Le voyage d'Italie eut vite épuisé sa bourse. « Je n'ai fait aucune économie parce qu'étant tout seul je n'ai pas le courage d'en faire. J'ai tout jeté par les fenêtres et je suis à sec » (i.

Il y revient encore dans une très intéressante lettre à Aymon où il lui dit toute son admiration pour Xaples et son golfe incomparable, qu il chantera un jour en des poésies magnifiques .

« Hier, je reçois ta lettre, datée de Turin : j'espère que tu m'annonces ton arrivée ici ou à Rome, et je vois encore cette maudite fièvre quarte qui te retient pour je ne sais combien de temps dans la plus insignifiante ville de toute l'Italie. C'est ta faute aussi ! Pourquoi n'as-tu pas pressé davantage ton départ.- Pourquoi passer à Grenoble, séjourner à Lemps, perdre du temps. - Tu serais déjà près de moi ; je te soignerais, et il faudrait que cette fièvre fût bien maligne pour résister à nos efforts réunis. Mais pourquoi te gronder, n'es-tu pas déjà assez à plaindre ! Je le suis autant que toi, et ce retard me chagrine peut-être davantage.

« Il y a un mois que je suis établi à Xaples ; j'y étais venu pour huit jours et peut-être y suis-je encore pour deux mois, pour tout le gros hiver, qui ressemble ici au plus charmant printemps. Tout cela dépend en grande partie de toi. de ta marche. Si tu arrives tout de suite, je t'attends ici, pour repartir ensuite avec toi pour Rome, où tu ne feras que passer. Si tu t'arrêtes bêtement à Florence, à Livourne, tout est perdu. Nous ne nous voyons pas ou presque pas, et j'en ai besoin. Je veux passer avec toi des journées tête à tête, sans

(i) Au même, lettre datée de Naples, i5 décembre 1811.

tiers aucun : tout est importun entre deux amis comme entre deux amants. »

« Je t'ai écrit deux ou trois fois d'ici ; j'ai adressé mes lettres à Bologne, à Florence, je ne sais où. Ecoutemoi bien, mon ami : Turin, Gênes, Livourne, Florence même, tout cela n'est pas de l'Italie. Tu ne la trouveras qu'à Rome, à Rome et à Xaples. Tu regretteras tout le temps perdu ailleurs : il n'y a que lîome et Naples dignes d'un curieux et d'un homme qui sait voir et sentir. Viens-y vite.

« Sais-tu que, dans ma belle indifférence, j'étais tenté de ne pas venir à Naples : j'aurais perdu le plus beau spectacle du monde entier qui ne sortira plus de mon imagination. J'aurais manqué ce qu'il y a de plus intéressant en Italie pour une tête faite comme la nôtre. Les mots me manqueraient pour te décrire cette ville enchantée, ce golfe, ces paysages, ces montagnes uniques sur la terre, cet horizon, ce ciel, ces teintes merveilleuses Viens vite, te dis-je, et tu crieras plus haut que moi.

« Je suis solitaire, je vis seul, partout seul, avec mon domestique et un guide. Je suis monté seul au Vésuve, j'ai déjeûné seul dans l'intérieur du cratère, je suis allé seul à Pompéï, à Herculanum. à Pouzzoles, partout ; demain je vais seul à Baïa Ah ! que n'es-tu ici ! Pourquoi le ciel a-t-il refusé à mes prières un compagnon tel que toi r Mais je me soumets et me tais. Respectons les décrets de cette Providence inconnue que je cherche toujours et que je crois sentir quelquefois, surtout dans le malheur. Qu'en penses-tu ?

« Je me trouve en ce moment-ci sans le sol et avec des dettes à Naples. Je ne pourrais pas en partir, si je

ne trouvais pas ici une âme charitable qui eût la complaisance de me prêter quelques ducats. Je ne sais trop si je les trouverai. Je m'endors là-dessus et fais une dépense de fol. Tu ne saurais croire à quel point je porte l'insouciance et l'imprévoyance partout. C'est l'air du pays : je deviens un vrai lazzarone. J'ai gagné enfin le sommet élevé du haut duquel je vois tout sans que rien m'atteigne. Je dors, j'oublie le beau toscan, le majestueux romain, je parle napolitain, c'est une autre langue ; je ne fais rien, rien du tout, je lis à peine des bêtises que j'ai lues cent fois ; je ne vais ni dans la société, ni même aux théâtres ; je ne suis plus qu'un lourd composé de paresse, de mollesse, de fierté et de petitesse : çà m'est égal.

« Tu seras, j'espère, à Gênes, quand cette lettre t'arrivera. Pars tout de suite, viens à Rome et tout de suite à Xaples. Nous nous arrangerons pour passer au moins un bon mois ensemble.

« Adieu, je t'embrasse et suis à jamais ton meilleur ami » (1).

L'âme charitable qui devait prêter les quelques ducats nécessaires. Alphonse la connaissait bien et nous verrons que si Aymon lui ouvrait son cœur, il ne lui ouvrait pas moins sa bourse, sans espoir d'être remboursé.

Les deux amis se retrouvèrent à Naples et y passèrent ensemble des jours heureux, marqués, pour Lamartine, par une aventure d'amour qu'il a raconté dans Gra- ;/'c7/.7, avec des détails ravissants, embellis par sa brillante imagination. Ils se séparèrent ensuite. Alphonse

(i) Cotresp. Lettre datée de Naples, 28 décembre 181 1.

revint en France par la Suisse, tandis qu'Aymon resta quelque temps à Rome.

Après la chute de l'Empire, leur situation se fixa. D'abord gardes du corps de Louis XV1I1, ils entrèrent bientôt dans la diplomatie. Lamartine lut nommé secrétaire de légation à Florence, auprès du marquis de la Maisonfort, qu'il remplaça en 1826, comme chargé d'affaires. Dix ans auparavant (1816), il avait eu à Aixles-Bains, son fameux roman (1). Eperdument épris de Madame Charles, plus âgée que lui de six ans, et si rapidement enlevée l'année suivante, il la pleura, il la chanta, et l'ode immortelle, Le Lac, fut une des expressions de sa douleur.

Elvire ! Ce nom seul résume l'idéal de son amour. Graziella, xMadame Charles, Laurence de Jocelyn, enfin Madame de Lamartine, l'admirable compagne de sa vie. Elvire restera : le génie du poète sulfit à la préserver pour jamais de l'oubli :

Mais les siècles auront passé sur ta poussière, Elvire, et tu vivras toujours ! (2)

Nous venons de le faire entendre, Lamartine s'était marié : en [820. il épousa, à Chambéry, Marianne-Elisa Birch (3), femme de valeur, vraiment digne de l'homme de génie dont elle porta le nom : entre eux, ce fut un

(1) Léon Séché, Lamartine de 1816 à i83o. Elvire et les méditations. — Du même, Le Roman de Lamartine.

(2) Méditations poétiques. Troisième méditation.

(3) Léon Séché, Les amitiés de Lamartine. Première série. — Chapitre IV. Marianne-Elisa Birch. Le mariage de Lamartine.

L'auteur a définitivement élucidé et fixé la question du mariage de Lamartine.

amour profond, inaltérable et que la mort seule put briser.

De son côté, Virieu, chargé d'affaires de France à Munich, était devenu, en 1820, secrétaire d'ambassade à Turin. Il se maria ensuite (1822 à Joachim-Emma de Méallet de Fargues, et, abandonnant sa carrière, il s'établit au Grand-Lemps. où Lamartine le visita souvent et lui écrivit plus souvent encore. Et puis, son ami lui était si dévoué ! Il lui venait si délicatement en aide dans ses épreuves financières ! Alphonse a dit toutes ces choses en un récit charmant ;

« Au moment de la chute de l'empire, que Virieu et tous les jeunes hommes de ce temps ne détestaient pas moins que moi, nous entrâmes ensemble dans la maison militaire du roi. Nous en sortîmes ensemble quand cette garde fut licenciée. Nous entrâmes ensemble dans la carrière diplomatique. Il suivit le duc de Richelieu en Allemagne. 11 fut attaché à l'ambassade du duc de Luxembourg au Brésil. Il accompagna M. de La F"erronnays au congrès de Vérone. Il fut secrétaire de la légation à Turin et à Munich. Des peines secrètes altérèrent sa santé. Il quitta la diplomatie et rentra dans sa famille. Ces absences, que nous remplissions d'une correspondance de tous les jours, n'avaient relâché en rien les liens de notre amitié. Nous nous entendions de plus loin, voilà tout Notre bourse était commune comme nos pensées. Combien de fois n'a-t-il pas comblé de sa fortune les insuffisances ou les désastres de la mienne ! Il ne savait pas si je le rembourserais jamais, il ne s'en inquiétait pas. Il aurait dépensé son âme pour moi sans compter avec sa propre vie. Comment aurait-il compté avec sa fortune ?

« Moi-même je ne lui faisais pas l'affront d'être reconnaissant. Ma reconnaissance, c'était de ne pas compter et de ne rien séparer entre nous. Combien n'y a-t-il pas à lui dans ce qui est aujourd'hui à moi ? Esprit, âme. cœur, fortune, Dieu seul pourrait dire : « Ceci est de l'un, ceci est de l'autre. » Les hommes ainsi unis devraient pouvoir confondre leur mémoire de même qu'ils ont confondu leur vie, et s'appeler du même nom dans la postérité comme un être collectif. Cela serait à la fois plus vrai et plus doux. Pourquoi deux noms où il n'y eut, en réalité, qu'un seul homme.- » (i .

Ses recours à la bourse de son ami étaient fréquents. En voici un bien joli trait : « J'ai encore recours à toi. car, ainsi qu'il arrive toujours à un bâtisseur, j'ai mal compté... il me faut tout de suite encore 4,000 francs... Trouve-moi vite ces 4,000 francs et envoie-les plus vite encore » (2). Quelques jours après, n'ayant rien reçu : « J'attends les 4,000 francs très impatiemment, étant sine re. J'attends plus patiemment le baron de Vitrolles à la fin du mois » (3).

Virieu ne refusait pas, mais il donnait à son prodigue ami les plus sages conseils, accompagnés de remontrances que Lamartine acceptait volontiers, quitte à ne point en tenir compte. Un jour même, il crut devoir justifier ses dépenses et il écrivit àAirieu une lettre dont la candeur vous désarme (4). Pauvre Alphonse !

Il faut lire également la lettre du 13 janvier 1S29 : « Voici les huit mille francs promis, savoir deux mille que je te rembourse sur la cote mal taillée que nous

(1) Les Confidences, p. 3 19.

(2) Lettre [de février 1828], à Florence.

(3) Lettre du 1 1 février 1828, à Florence.

(4) Lettre du i5 février 1 836.

avons établie, il y a trois ans, et d'après laquelle je me suis reconnu ton débiteur de trois mille francs sur nos anciennes transactions de jeunesse, transactions par lesquelles tu me donnais toujours et je ne rendais jamais » Sur le chapitre finances, Lamartine est là tout entier, et sa situation ne fera qu'empirer jusqu'au jour de la ruine complète ! Peut-rtre Virieu l'avait-il pressentie de loin. Il ne devait pas la voir.

Au point de vue intellectuel, leurs relations sont très intéressantes à étudier. Virieu lisait beaucoup. Il goûtait de préférence les Essais de Montaigne dont il descendait du reste par sa mère, Elizabeth de Digeon. Esprit froid, positif, les mathématiques et la philosophie l'attiraient assez, et, en cela, il différait de son ami qui eut toujours de l'aversion pour Bezout, la Table des logarithmes et le Discours de la méthode. Mais Lamartine lisait davantage encore C'est incroyable ce qu'il dévora de livres dans sa première jeunesse. Cependant, à part Chateaubriand, les auteurs de son temps sont loin de lui plaire et quand par hasard, il en est un qui fait exception, vite il le mande à Virieu.

« Tous les livres m'ennuient ou m'exaspèrent, je dis les livres du jour. Cependant, félicite-moi, je suis tombé sur du bon, même sur du beau, même sur du sublime. Cela s'appelle Essais sur V indifférence en matière de religion. Cela est fait, dit-on, par un très jeune abbé. C'est magnifique, pensé comme M. de Maistre, écrit comme Rousseau, fort, vrai, élevé, pittoresque, concluant, neuf, enfin tout. Je te le conseille pour passer huit jours avec un écrivain d'un autre siècle » (i).

(i) Lettre datée de Milly, 8 août 1818.

On sait que le premier volume du fameux livre de Lamennais parut en 1817.

Lamennais a exercé une grande influence sur Lamartine, surtout à partir de 1830 et au point de vue des idées sociales et démocratiques qu'ils faisaient l'un et l'autre découler de l'Evangile, dont ils ne cessaient de se réclamer tout en l'interprétant à leur manière. Ce fut en 1819 que le poète fut mis en rapport avec Lamennais par un dauphinois. Eugène de Genoude, personnage que nous retrouverons ailleurs. Tous les deux, avec leur ami Mathieu de Montmorency, le présentèrent au duc de Rohan. le futur cardinal de ce nom et archevêque de Besançon. Ils passèrent ensemble la semaine sainte à son château de la Roche-Guyon, jours de calme et de recueillement que Lamartine a chantés dans l'une de ses Premières Méditations.

Nous venons de nommer les Premières Méditations qui, en faisant éclater son génie, lui apportèrent la gloire. Ebauchées, travaillées avec soin, il ne cessa de les soumettre au jugement d'Aymon de Virieu.

« Elles (tes lettres) me font le même bien que te font les miennes... J'en jouis surtout quand elles m'arrivent ici où je suis seul, et que tu te donnes la peine d'écrire un peu plus serré que de coutume. La dernière est délicieuse. Je la reçus en sortant de table ; je montai pour te répondre sur la montagne de Milly, avec mon album et mon crayon ; et tout ce que tu me dis dans ta dernière lettre, joint au spectacle que j'avais sous les yeux m'inspira une Méditation de plus. Je t'ai parlé de mes Méditations poétiques, je t'en ai même, je crois, récité à Lemps quelques vers. Comme ces vers-là ne sont que pour moi et pour vous dans le monde, je t'envoie les stances dernières, telles qu'elles sont tom-

bées sur l'album, et sans avoir le temps d'en faire les vers. Cela n'est que pour toi, ce n'est qu'un croquis » i .

(i) Lettre datée de Milly, 24 août 1818.

Lamartine a inséré ce croquis dans sa lettre. Le voici en entier :

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