STANCES
Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil, tristement je m'assieds,
Et promène au hasard mes regards sur la plaine
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.
Ici mugit le fleuve aux vagues écumantes ;
11 blanchit et s'enfonce en un lointain obscur.
Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes,
Et le pâle Vesper tremble dans son azur.
Au-dessus des hameaux la rustique fumée
Ou s'élève en colonne, ou plane sur les toits ;
Plus loin, dans la chaumière, une flamme allumée
Semble un astre nouveau se levant sur les bois.
Aux sommets de ces monts couronnés de bois sombres
Le crépuscule encore lance un dernier rayon,
Et le char vaporeux de la reine des ombres
Monte et blanchit déjà les bords de l'horizon.
Cependant, s'élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs,
Le laboureur s'arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.
Mais à ces grands tableaux mon âme indifférente N'éprouve en les voyant ni charme ni transports ; Je contemple la terre ainsi qu'une ombre errante : Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.
De colline en colline en vain portant ma vue, Du sud à l'aquilon, de l'aurore au couchant, Je fixe chaque point de l'immense étendue, Et je dis : Nulle part le bonheur ne m'attend!
Et qu'importe à mon cœur ce spectacle sublime, Ces aspects enchantés de la terre et des cieux ! L'univers est muet, rien pour moi ne l'anime, Et sa froide beauté lasse bientôt mes yeux.
Virieu lui donne franchement son appréciation qui, parfois, n'est pas du goût de Lamartine. A propos de vers adressés à Guichard de Bienassis, le jugement
Que me font ces vallons, ces îles, ces chaumières, Froids objets dont pour moi le charme est envolé ? Fleuves, coteaux, forets, ombres jadis si chères, Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.
Que le tour du soleil ou commence ou s'achève, D'un œil insoucieux je le suis dans son cours ; Qu'en un ciel pur ou sombre il se couche ou se lève, Qu'importe le soleil ! Je n'attends rien des jours.
Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière, Mes yeux verraient partout le vide et les déserts ; Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire, Je ne demande rien à l'immense univers.
Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère, Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux, Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre, Ce que j'ai tant pleuré s'offrirait à mes yeux !
Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire. Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour. Et ce bien idéal que toute âme désire Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour !
Que ne puis-je, porté sur le char de l'Aurore, Vague objet de mes vœux, m'élancer jusqu'à toi ! Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore ? Il n'est rien de commun entre la terre et moi.
Quand la feuille des bois a jonché la prairie, Le tourbillon se lève et l'arrache aux vallons ; Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie, Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !
Cette méditation parut en tête des Premières Méditations, avec ce titre : L'Isolement. On pourra comparer le texte imprimé avec le texte ébauché. Ce dernier compte quinze strophes. Le premier n'en a que treize. On relèvera d'assez nombreuses variantes fort heureuses et qui permettent de juger du soin que Lamartine, malgré sa très grande facilité, ne cessa d'apporter à la facture de ses vers.
surprend le poète, qui « ne proteste jamais o contre l'opinion de son ami en poésie :
« Je suis bien fâché que tu sois mécontent de mes vers à Guichard. Je ne parle pas de la deuxième partie, pure drogue, mais de la première que je trouvais excellente, et qui avait fait grand plaisir ici. Relis-la et donne-moi quelques motifs, si tu en as le temps. Je ne proteste jamais contre ton opinion en poésie, car l'expérience me la prouve bonne et seule bonne ; mais cette fois je voudrais un motif ou deux, autrement je croirais mon talent en désarroi, ce qui est possible, la machine y étant tout entière un peu Je t'enverrai ces jours-ci une Harmonie que j'écris intitulée Vln/ini ou Que ta volonté soit faite! Nous verrons s'il faut décidément solvere eguum » (i).
Que répondit Virieu ? Nous l'ignorons. La disparition de ses lettres nous cause, sur ce point, comme sur tant d'autres, plus d'une déception.
Son ami ne cesse de le tenir au courant de ses compositions poétiques :
« Je viens d'ébaucher une nouvelle et capitale Harmonie poétique, intitulée : Hymne au Christ, dont je suis assez content. C'est le pendant ou contre-pendant de YEpitre à Uranie de Voltaire, mais c'est vu d'un autre point de vue. C'est écrit avec foi et amour. Quand je l'aurai enregistrée dans un album, je te l'enverrai pour que tu la retouches et me l'amendes. Cela a 350 vers en tout, mais il faut du beau ou rien » (2 .
C'est ici surtout qu'il serait intéressant de savoir si Virieu a répondu à l'appel de son ami, et s'il a réelle-
(1) Lettre datée de Casciano, 12 juin 1828.
(2) Lettre datée de Mâcon, 23 avril 1829.
ment retouché et amendé cette admirable poésie, la cinquième du Livre troisième des Harmonies poétiques et religieuses.
« Je fais quelques vers, je t'en ai même adressé deux cents d'un nouveau style, moins pompeux, moins solennel, que je tente de me faire d'après ce que j'ai vu et entendu à Paris. Xe t'alarme point, ce n'est pas du romantique à la Hugo, c'est quelque chose de plus intime, de plus vrai, de plus dénué d'affectation de costume et de style. J'en ferai cinq à six morceaux pour tâter le public et toi, avant-goût du public » (i).
Le dernier mot est à retenir : Virieu avant goût du public ! Lamartine le savait bien, lui qui connaissait le jugement si droit de son ami. Et puis, a-t-on remarqué ce qui est dit de Victor Hugo ? Voilà des traits qui, jetés en passant, rompent agréablement la monotonie des panégyriques officiels et un peu trop de commande.
Et ce mot à l'emporte-pièce sur Chateaubriand : « On dit M. de Chateaubriand premier ministre. Tant pis pour lui et pour nous » (2 .
Sur J. de Maistre nous avons un autre joli mot. Sainte-Beuve désirant être documenté sur l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg, s'était adressé à Lamartine qui, ne se croyant pas en mesure de répondre à la demande, s'avisa de la transmettre à Yirieu : « Voici une lettre de Sainte-Beuve, mon ami, que je te recommande. Fournis-lui ce que tu sauras sur M. de Maistre. C'est en bonnes mains, mieux que dans les miennes. Je le regarde comme un saint homme, mais comme le saint du paradoxe, ou, si tu aimes mieux l'expression,
(1) Lettre datée de Saint-Pont, 1" août 1829.
(2) Lettre de Florence, 12 avril 1828.
comme le sophiste de la conscience. C'est de M. de Maistre que je parle » (i .
Pour en revenir à la poésie, les Harmonies ont été appréciées par Virieu en toute équité. Son jugement très sûr n'a pas hésité : il y a vu une très grande poésie. Lamartine l'en remercie en des termes qui font honneur à tous les deux :
« C'est un beau jour pour moi que celui où je reçois ton avis motivé sur les Harmonies, et quel avis ! Tu sais que je ne crois ni à mon sentiment propre en fait de poésie, ni à celui du public des salons, ni à celui des articles de journaux, mais je crois au tien comme inlaillible. et rien jusqu'ici ne m'a détrompé de cette infaillibilité. Or. quand un avis favorable se renforce encore d'une amitié de vingt-cinq ans, il n'y a rien à désirer après » (2 .
Enfin, les premières Méditations religieuses parurent le 13 mars 1820. Le succès en fut considérable. 11 ne surprit pas Virieu qui l'avait annoncé d'avance, tant il avait conscience du génie de son ami. Dix jours après, celui-ci lui écrit de Paris, disant sa joie, son triomphe, non sans y joindre cette note de tristesse et de découragement qui le tourmentait sans cesse :
« Je t'enverrais les Méditations si je savais comment et où. Elles ont un succès inouï et universel pour les vers en ce temps-ci. Le roi en a fait des compliments superbes ; tous les plus anti-poètes, MM. de Talleyrand, Mole, Mounier, Pasquier, les lisent, les récitent enfin ou en parlent au milieu de ce brouhaha révolutionnaire du moment. Je dis tout cela pour te tranquilliser et te
(1) Lettre du 20 octobre i836.
(2) Lettre datée d'Aix-les- Bains, 29 juillet i83o.
rendre la justice que tu as été bon prophète ; mais tout cela ne me fait pas tant qu'une goutte de rosée sur le roc Je ne me sens plus de ce monde que par la souffrance et l'amitié pour toi et [pour] peu d'autres. Nous nous retrouverons, mon ami, ici et ailleurs, mais plus certainement ailleurs. Je me prépare comme toi à comparaître, et je dirai : Seigneur, me voici ; j'ai souffert, j'ai aimé, j'ai péché, j'étais un homme, c'està-dire peu de chose ; j'ai désiré le bien, pardonnez-moi. Tu as moins que moi, sois-en sûr, à être pardonné » (i).
La révolution de 1830 amena pour les deux amis des divergences de vues qui pourtant ne nuisirent en rien à l'intimité de leurs relations. Lamartine voulut d'abord servir loyalement le nouveau régime, jusqu'au jour où il prit rang dans l'opposition, tandis que Yirieu, royaliste convaincu, fidèle aux Bourbons et toujours conséquent avec lui-même, se tint absolument à l'écart, se renfermant dans la vie de famille où la foi chrétienne l'avait touché et conquis sans retour.
Le 30 janvier 183 1, sans nouvelles de Yirieu, Lamartine lui écrit :
« Que deviens-tu } Sommes-nous donc brouillés par le 27 juillet ? Il ne manquerait plus que cela pour bénir les ordonnances et leur suite. Je vis au jour le jour en attendant un mot de toi. D'où vient ton silence .- Nous avons, j'espère, l'un et l'autre, le cœur trop net pour qu'une exhalaison politique nous y ternisse une amitié de trente-deux ans. Nous pouvons penser sur quelques points diversement, nous ne pouvons, même en politique, sentir autrement » (2).
(1) Lettre du 23 mars 1820.
(2) Lettre du 3i janvier 180 1.
Virieu répond qu'il abhorre la révolution et qu'il ne saurait en accepter les conséquences, aussi se placet-il dans l'état de neutralité vis-à-vis du nouveau gouvernement. Nous connaissons cette réponse par Lamartine qui réplique aussitôt :
« La neutralité! Réfléchis-y froidement, et toute réflexion doit être froide, parce que nulle vérité n'est passion ; la neutralité en l'année 1830, quand le monde moral tout entier et le monde immoral sont sous les armes, quand on va livrer les plus grandes batailles intellectuelles dont jamais ait dépendu le sort des générations nées et à naître ! la neutralité sous prétexte ou sous raison d'un dégoût, d'un penchant ou d'une répugnance à une couleur ou à un nom ! je te le dis net et cru. une telle neutralité est à mes yeux, un crime envers soi-même, une blessure inguérissable à sa conscience » ( 1).
Et la lettre se poursuit avec une véritable éloquence, capable d'émouvoir un autre esprit que celui de Virieu, méthodique et réfléchi. Qu'a-t-il répondu ? Nous l'ignorons, mais ce qui n'est pas douteux, c'est que le loyal exposé de ses principes dissipa tout malentendu et sauvegarda les droits de l'amitié, ces droits, pour eux, intangibles. Peut-être Lamartine se fait-il illusion — il s'est si souvent fait illusion ! — quand il écrit : « Nous pensons de même, mais nos partis ne pensent pas de même, voilà la différence réelle entre nos politiques. Je suis seul et tu es avec d'autres, indè la diversion. Il n'y a que nous d'honnêtes gens, crois le bien » (2).
Quoiqu'il en soit, le fameux voyage en Orient était
(1) Lettre du 7 février i83i.
(2) Lettre a Virieu du i5 septembre i£>3i.
venu faire trêve aux préoccupations politiques et sociales. Lamartine s'embarqua à .Marseille, au mois de juillet 1832, avec sa femme et sa fille, sur YAlceste, beau brick qu'il avait frété pour lui seul. De Marseille, il écrit à son ami :
« .Mon vaisseau, que j'ai tout à moi, et où je m'embarque, escorté de Capmas, ancien sous-préfet démissionnaire, de M. de la Royère, ancien maire d'Hondschoote, médecin et poète et excellent homme. d'Amédée de Parseval, excellent garçon, de six domestiques dont un parfait cuisinier, de chèvres, moutons, chiens, poulets, etc., ne me coûtera cependant que trois mille francs par mois, et si je le garde tout le temps de ma longue pérégrination, deux mille quatre cents francs par mois seulement. C'est prodigieusement peu pour un beau navire, un capitaine, le premier de la Méditerranée, un second et quatorze matelots. Mais, hélas ! nous avons peur d'avance du mal de mer, en voyant l'énorme mer et l'horrible mistral qui ne cesse de souffler depuis huit jours. Priez Dieu pour nous, vous qui n'entendez le vent que sous vos tilleuls » 1).
Une autre préoccupation le tourmente : « Si j'eusse connu la construction des bâtiments de la Méditerranée, ma femme et Julia ne m'auraient pas accompagné. .Mais le sort en est jeté ! Il faut un fier courage et une ferme confiance dans la protection de Dieu. Je l'ai » 2 .
Il a si bien cette confiance, qu'il engage son ami à en faire autant :
« Marseille est superbe. Le climat chaud me rétablit. J'ai la verdeur de quinze ans, au soleil. Tu t'y retrou-
(1) Lettre du 25 juin i832.
(2) Ibid.
verais, toi qui au fond en as plus que moi en toute saison Pense qu'avec 40 ou $0,000 francs, tu ferais et au-delà tout cela, une année de revenus tout au plus ! Allons ! prends un navire et voguons de conserve, car, je ne t'offre pas place pour .Madame de Yirieu, ou, grand Dieu ! quelle place ! » (1).
Cette proposition, comme bien l'on pense, ne fut pas agréée, d'autant que Virieu avait dissuadé son ami de se lancer en pareille aventure, surtout avec sa femme et sa fille. Il lui répondit une lettre qui arriva à .Marseille au milieu des préparatifs de l'embarquement. Aussi, Lamartine ne lui répondit-il que de .Malte, en quarantaine :
« Je n'ai pas eu le temps de répondre de .Marseille à ton excellente et admirable lettre d'adieu. Il n'y a pas de frère qui ait un cœur plus fraternel que le tien pour moi, que le mien pour toi. Tu blâmes un peu mon entreprise et, à vue d'œil, tu as raison » (2).
La belle imagination du voyageur se met en frais pour la justifier :
« Il faut nourrir l'esprit et l'âme, et quoi de mieux pour eux que Jérusalem, l'Egypte, la Turquie, la Grèce, tous ces peuples primitifs, toutes ces scènes de nature, de religion ou d'histoire de l'humanité ! C'est une belle année de l'éducation d'un homme et même d'un enfant qu'un pareil voyage fait ainsi, avec une bibliothèque à bord, choisie ad hoc, et racontant tout ce qu'on voit à mesure que le flot y porte » (3).
Virieu n'avait que trop raison. Les illusions du poète furent grandes.
( 1 ) Ibid.
(2) Lettre du 24 juillet i832, en quarantaine à Malte.
(3) Ibid.
Il écrit de Beyrouth :
« Mon cher ami, me voici enfin après soixante jours de mer, au terme le plus pénible de ma longue et périlleuse entreprise. Combien de fois ne me suis-je pas dit : Ah ! que Virieu avait raison ! et combien je me repens d'avoir mené femme et enfant, et confié ce qui m'est plus cher que la vie à la même chance que ma propre vie » i .
On sait que le voyage fit une brèche énorme à la fortune de Lamartine, laquelle du reste n'en avait pas besoin, car elle fut toujours assez mal en point. Mais une perte autrement douloureuse et qui l'accabla, ce fut la mort de Julia. sa fille adorée, qui mourut à Beyrouth, à la fleur de l'âge. Sous le coup d'une si cruelle épreuve, il s'épanche dans le cœur de celui qui n'a cessé de compatir à ses souffrances :
« Mon cher ami, tu seras le premier à mêler une larme aux miennes : nous n'avons plus d'enfant ! L'ange céleste qui fut le nôtre vient de nous être enlevé en cinq jours de maladie de poitrine. Le 6 décembre, à 2 heures de la nuit, elle est montée au ciel de mes bras où elle a rendu son âme pure et sainte à son Créateur. Tu juges où nous en sommes ! Nous ne vivons plus. Nous croyons encore à un rêve de bonheur, puis de désespoir. Cependant c'est ainsi, et voilà tout le bonheur et tout l'espoir, et tout l'intérêt et tout le charme de notre vie détruits à jamais. — Il n'y a de réponse à cela que dans le ciel, et Dieu seul peut parler. — Il le fait, j'espère, car, quoique dans l'horreur du premier sentiment de ce plus fort coup de ma vie je ne prie pas.
(i) Lettre de Beyrouth, en Syrie, au pied du mont Liban, 6 septembre i832.
je tâche de conformer ma volonté à la volonté divine, seul culte que je puisse avoir désormais. Je reconnais cette volonté plus forte et meilleure que les nôtres, même quand elle nous écrase...
« Elle n'a heureusement pas vu la mort, elle n'a vu que le visage de son père et de sa pauvre mère, s'efïorçant de la lui dérober...
« Adieu. Priez pour nous, et aime-moi encore comme je t'aime toujours. Sois heureux ! » (i).
Virieu trouva dans son cœur les paroles qui remontent et consolent, et Lamartine, à peine revenu en France et à .Monceau, lui écrit :
(i Sois béni pour les lignes que tu m'envoies ! Ta voix seule, comme celle du seul ami véritable que j'ai eu et conservé de tant de passé, vibre avec quelques accents consolants dans mon cœur sourd à tout le reste. 11 y a eu peu de jours où je n'aie longuement pensé à toi : tu étais de moitié dans ma pensée à tout ce que je voyais et sentais, — hélas ! pauvre et triste partage, comme ceux de notre jeunesse où tu mettais tout et moi rien » 2).
Elu député de Bergues, alors qu'il était encore en Orient, puis plus tard de Mâcon (1837, Lamartine se consacra tout entier à ses nouveaux devoirs, et l'on n'ignore pas quel orateur il fut, car tout en lui charmait, captivait : sa belle tenue à la tribune, sa voix harmonieuse, une diction impeccable, enfin, une facilité d'improvisation qui défie tout ce qu'on peut imaginer. La politique l'avait saisi tout entier, et, malgré certaines divergences d'opinion, ses rapports avec Virieu continuèrent à être les mêmes, sur un pied d'intimité
(1) Lettre datée de Beyrouth, le 20 décembre 1 832.
(2) Lettre datée de Monceau, 7 novembre 1 833.
que rien ne put altérer. Il l'a dit justement : « Une amitié comme la nôtre est au-dessus de toute vicissitude, de tous les malentendus d'opinions » i .
Toute la correspondance avec Virieu de 1830 à 184 1 est à lire, tant elle nous initie aux grandes questions qui captivaient alors l'attention des deux amis. C'est ici surtout qu'il faut regretter la disparition des lettres d'Aymon de Virieu, dont nous n'avons plus en quelque sorte qu'une ombre perçue à travers celles de Lamartine. Nous aimerions d'autant plus à les connaître que Lamartine subissait alors une influence néfaste, celle d'un écrivain assez oublié aujourd'hui, J.-M. Dargaud. Ce philosophe anti-chrétien n'avait qu'un objectif, la destruction progressive des principes religieux et surtout de l'Eglise catholique en France. Lamartine, toujours victime de son bon cœur, l'avait très vite admis dans son intimité, et cet état de choses dura de 183 1 à 1865, date de la mort du personnage. -Madame de Lamartine, femme d'un grand sens, ne s'y trompa pas. Tout en restant très polie avec Dargaud, elle n'avait pour lui qu'une médiocre estime et elle lui reprochait justement l'empire fâcheux qu'il avait pris sur son mari, surtout dans les questions religieuses. Elle y voyait clair. L'autre joua son rôle que tout honnête homme condamnera et qui peut se résumer en un mot : la déchristianisation de Lamartine ! 11 a laissé sur son action perverse des Mémoires inédits qui ont été utilisés récemment dans un livre très fouillé (2) et que tous les
(1) Lettre datée de Paris, i3 janvier 1834.
(2) Jean des Cognets. — La vie intérieure de Lamartine d'après les souvenirs inédits de son plus intime ami J.-M. Dargaud et les travaux les plus récents. Paris, "Mercure de France", 1 9 1 3, in-12.
Les Souvenirs de Dargaud sont sans doute une source importante à utiliser pour connaître la vie intellectuelle de Lamartine de 1 83 1 à
Lamartiniens doivent connaître, non sans faire plusieurs réserves. Par un long et persévérant travail, où la flatterie est mise en œuvre, non moins que l'intérêt matériel — car il se faisait payer cher — Dargaud contribua à lancer Lamartine dans des idées sociales, humanitaires et philosophiques qui eurent un contre-coup sensible sur son attitude politique a partir de 183 1 . De là, des dissentiments avec Virieu qui fut. pour Dargaud, on le devine, un ennemi qu'il s'efforça adroitement d'amoindrir et de déprécier. L'ami et le chrétien, en Lamartine, résistèrent pourtant, mais non sans combat intérieur avec lui-même, car il avait sucé avec le lait de sa mère, des croyances chrétiennes profondes, et puis, son cœur aimait tant Aymon ! Cela ne s'abolit pas facilement. Je ne sache rien de plus triste, de plus cruel, que cette lutte d'un homme contre une influence qu'il sent mauvaise, et à l'endroit de laquelle il se débat en efforts douloureux ; rien aussi de plus improbe que cette étreinte implacable qui veut détruire, avec la foi. l'amitié la plus pure et la fidélité à tout un passé d'honneur et de traditions familiales.
i865. Mais, cette source n'est-elle pas un peu sujette à caution ? L'auteur ne s'attribue-t-il pas un rôle plus grand qu'il ne fut en réalité ? Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de contrôler ses dires.
M. Léon Séché estime à bon droit (Annales romantiques, t. X, p. 76, 191 3), que son influence sur Lamartine, surtout au point de vue religieux, fut moins grande que ne le croit M. des Cognets.
Quant à la Correspondance de Lamartine, M. des Cognets affirme (p. 32) qu'elle a été publiée « avec un évident souci d'écarter tout ce qui est suspect d'hétérodoxie. » Est-ce bien sûr ? On en peut douter, car M. L. Séché affirme qu'il possède tout un paquet de lettres inédites de Lamartine « qui, publiées à leur heure dans la seconde ou troisième série des Amitiés de Lamartine, réduisent singulièrement la part d'action que Dargaud put exercer sur lui. Méfions-nous des secrétaires des grands hommes » (ut supra).
Nous ne serons donc pas surpris d'entendre Lamartine tenir à son ami un langage dont on connaît maintenant l'inspiration :
« Nous suivons une ligne parallèle pendant quelques temps. Elle divergera, je pense, ensuite. Il se fait, depuis mon voyage et mon incursion dans l'histoire, un grand travail de renouvellement en moi » (i).
Lamartine s'abuse, ou plutôt il n'ose dire la vérité à Virieu. Ce n'est pas un voyage ni une incursion dans l'histoire qui ont modifié ses idées, la cause est ailleurs. 11 continue :
« L'élément intellectuel que nous ont donné nos nourrices, ces bonnes et braves femmes d'Europe, ne suffit plus à mon estomac ; tu parais plus disposé à t'en contenter par paresse ou par intelligence. T'en contenteras-tu toujours ? Ne sens-tu pas que tout a besoin d'être rénové, car rien ne suffit dans son dépérissement actuel. Bref, je deviens de jour en jour plus intimement et plus consciencieusement révolutionnaire » (2).
Çà, c'est du Dargaud tout pur. Lamartine en arrive donc là, lui l'ancien garde du corps de Louis XVIII, le poète royaliste qui avait chanté la naissance du duc de Bordeaux et le sacre de Charles X !
Ecoutons encore :
« Ta dernière lettre jure tellement avec les dernières, que je me suis demandé si je rêvais. J'ai relu face à face seulement les trois dernières renvoyées ici de Paris ; c'est deux hommes, l'un voulant l'ordre, l'autre le désordre pour revenir à un meilleur ordre. Décidément il n'y a pas moyen de s'entendre » (3).
(1) Lettre du ior octobre i835.
(2) Ibid.
('.->) Lettre du 5 mars i8'3q.
Quelques jours après :
« Je ne réponds pas à tes huit pages. Ton esprit est beau et brillant, mais tu aimes, sans t'en douter, le sophisme. Cela est plus difficile que la vérité, il y a l'invention, cela te flatte à ton insu... Où est le mal, où est le bien ? Notre futur contingent hypothétique, systématique, mais immédiat : empêcher l'une, faire l'autre, voilà mon affaire et celle du bon sens et du bon Dieu.
« La révolution est un mal, dis-tu? Eh bien! fautil donc s'opposer à ce mal, ou le favoriser ? Voilà la question de ces dix ans. Nous la résolvons autrement. 11 n'y a rien à faire à ces dissentiments, ils sont radicaux : s'aimer malgré ces nuances d'esprit et s'en rapporter au jugement du seul sage » (i).
Le dissentiment s'accentue et les expressions sont plus vives :
« Tu es dans le faux jusqu'au cou, je le crierai jusqu'à mon dernier jour, et j'en suis plus affligé que je ne le dis, car il est pénible à deux esprits qui gravitent depuis leur origine ensemble et vers le même but moral de ne pouvoir se prêter consolation intellectuelle et appui au milieu des luttes de la vie publique et d'employer à se controverser l'un l'autre les forces énormes qu'ils se prêteraient contre leurs misérables ennemis communs. Eh ! je marcherai seul, et vive la Providence ! Salut donc et amitié quand même » 2 .
Lamartine qui, malgré tout, tient au jugement de Virieu, se demande pourquoi ils ne peuvent s'entendre en politique :
« Veux-tu savoir pourquoi nous ne nous entendons
(1) Lettre du 18 mars 1839.
(2) Lettre du 12 mai 1839.
pas en politique dans la région inférieure des applications et du temps .: C'est que par ton état tu vis dans l'idéal, et que par le mien je vis dans les faits. Les idées sont toujours d'accord dans deux têtes bien faites, mais l'application de ces idées crée des dissentiments aussitôt qu'on veut les faire toucher à la terre » i .
Lamartine développe ensuite sa pensée qui, il faut bien le reconnaître, est présentée sous une forme vraiment éloquente et appuyée sur un raisonnement auquel \ irieu ne fut pas insensible, si nous en jugeons par une lettre de son ami où nous lisons :
« Je viens de lire tes douze pages. Merci. Ma foi ! cette fois-ci tu es d'or. Tu n'as jamais parlé si juste et si profond dans le sens réel des choses. Ton opinion sur le fond de la question, c'est-à-dire sur la marche logique des événements, est vraie. Les choses mauvaises portent en elles leur conséquence, voilà ta pensée ; rectifier le plus possible ces mauvaises conséquences, c'est l'œuvre des hommes de bien, voilà la mienne : elles s'associent à merveille. Quant à la tactique, les faits étant admis, et à ton coup d'œil sur la situation parlementaire immédiate et le vote latéral que je veux y prendre, nous sommes cent fois plus d'accord que tu ne le crois » ( 2 .
L'accord s'est donc établi et. qui plus est, il se maintient, témoin une lettre du 30 décembre 1840 :
« Je ne sais non plus comment il se fait que depuis deux ans, nous nous rapprochons au point d'être presque ensemble sur toutes les questions. J'en suis bien heureux, et cela me fortifie bien : un seul écho
(1) Lettre du 29 septembre 1 83g.
(2) Lettre du i3 janvier 1840.
intelligent m'a toujours semblé au-dessus de mille échos matériels. Adieu. J'ai pris un moment pour finir l'année et la commencer avec toi. Prie Dieu pour moi et aimons-nous comme toujours » i).
C'est par ces touchantes paroles qu'il termina sa lettre. Se doutait-il que son ami le plus cher ne verrait pas s'achever la nouvelle année? Aymon de Virieu mourut le 10 avril 1841.
On devine la douleur de Lamartine. 11 la traduisit clans une lettre admirable, écrite avec son cœur, et que nous nous reprocherions de ne pas reproduire :
« Paris, 14 avril 1841.
« A Mademoiselle de Virieu,
« Hélas! Je savais notre perte affreuse depuis deux jours. Que puis-je vous dire que vous n'ayez présumé de moi en le sentant par vous-même ! X était-il pas aussi mon frère, et plus que bien des frères ! Je perds en lui autant que vous-même, tout le passé, tout ce qui me restait d'affection, de jeunesse dans ma vie. Je n'ai plus d'ami que dans mes souvenirs et dans le ciel.
« Ce que M. de Miramon et vous me dites de ses derniers moments est consolant pour ceux qui croient fermement, comme nous, à la réunion dans l'éternité. .Mourir avec cette pensée rendue sensible et présente dans la prière et dans une foi, ce n'est presque pas mourir, ce n'est que partir le premier. 11 l'a eue, et j'en suis heureux comme vous. C'est aussi cette pensée qui
(1) Lettre du io décembre 1840.
nous soutiendra dans notre reste de chemin bien morne et bien solitaire.
« Quand .Madame de Virieu pourra entendre un mot venant du dehors, je vous prierai de lui parler de moi et de mon dévouement absolu aux souvenirs, aux désirs, aux affections que notre ami a laissés autour d'elle et en elle sur cette terre. .Mon seul bonheur sera de lui témoigner en eux qu'il a un frère ici-bas.
« Adieu, .Mademoiselle. Vous avez été longtemps le témoin d'une amitié qui ne finit pas par la mort de l'un des deux amis, soyez assez bonne pour ne pas en laisser effacer en vous toutes les traces et pour permettre que je les retrouve toujours dans le cœur et quelquefois dans le souvenir des deux personnes qu il aima le plus. .Madame de Virieu et vous. »
Lamartine et .Mademoiselle de Virieu.
La mort d'Aymon de Virieu porta à Lamartine un coup douloureux, et il l'a pleuré comme rarement on pleure un ami. Dans les Confidences il a rappelé son souvenir, sa fin chrétienne, et tout le vide que causait à sa vie la disparition de celui qui y avait occupé une si grande place :
« Une fois, je fus quinze jours sans recevoir de ses lettres. J'en reçus une de sa sœur qui m'apprenait sa fin. 11 était mort dans les bras de sa femme en bénissant ses fils et en me nommant parmi ceux qu'il regrettait de laisser sur la terre et qu'il désirait de retrouver ailleurs. La religion avait immortalisé d'avance son dernier soupir. Sceptique en commençant le chemin, à
mesure qu'il avait avancé dans la vie il avait vu plus clair. A l'extrémité de la route il ne doutait plus. 11 touchait à Dieu ! Je perdis en lui le témoin vivant de toute la première moitié de ma vie. Je sentis que la mort déchirait la plus chère page de mon histoire ; elle est ensevelie avec lui » (i).
Dans cette « chère page » de son existence, il avait beaucoup vécu avec lui et de lui, des siens aussi, car, à côté d'Aymon, Alphonse avait rencontré sa mère, cette admirable comtesse de Virieu qui avait héroïquement traversé les mauvais jours de la Révolution. 11 rencontra également sa sœur, Stéphanie de Virieu, cette grande chrétienne et artiste qui, s'attachant à l'àme de son frère, contribua pour une bonne part à la transformer et à faire de cet esprit d'élite un chrétien convaincu. C'est que Stéphanie de Virieu et sa mère, femmes d'une rare intelligence, avaient su se rendre compte de la mentalité d'Aymon, cet Aymon qu'elles aimaient tant et que Lamartine disait être tout d'abord sceptique. Il n'était pas en vain le fils d'un homme qui avait vécu dans l'atmosphère du xvme siècle à son déclin, sous le charme des philosophes, de Rousseau en particulier.
Stéphanie de Virieu trouvait en sa mère un secours précieux. Madame de Virieu, en effet, avait une loi incomparable et tenait avant tout à ce que son fils lui revînt tout entier après les jours d'orage et d'oubli.
Comme sa mère, Mademoiselle de Virieu avait une âme élevée, très douce et en même temps fortement trempée. Toute enfant, elle avait vu de près les horreurs de la Révolution à Paris et à Lyon, et elle avait retracé en des pages émues ses impressions et ses souvenirs
(i) Les Confidences, édition Hachette, in- 12, p. 32 1.
qu'Albert Costa de Beauregard a su heureusement utiliser (i).
Toutefois, cette physionomie de femme serait incomplète si nous ne disions qu'éprise d'art, Stéphanie de Virieu cultiva la peinture et la sculpture avec passion, on peut le dire, et avec un talent qu'admiraient de grands artistes, tels que Gérard et David d'Angers. Tout comme chez les primitifs, il n'y avait pas jusqu'aux fautes de proportion dans le dessin, résultant de son manque d'études anatomiques, qui ne contribuassent à leur donner ce je ne sais quoi d'élevé, d'idéal, qui est la caractéristique de toute œuvre d'art. Un vrai sentiment de poésie inspirait son pinceau et elle excellait à rendre les traits de la jeunesse d'une manière à la fois suave et saisissante.
Sa valeur intellectuelle était reconnue de tous. J. de Alaistre, Ampère, Madame Swetchine, l'abbé Dupanloup, le lutur évêque d'Orléans, l'avaient en haute estime, et il ne tint pas à elle de paraître sur une scène plus en vue pour arriver à la célébrité et à la gloire.
.Mais, sa modestie, l'amour de sa mère et de son frère, enfin ses travaux d'art, la retinrent au Grand-Lemps, au milieu des siens, et parfois encore dans un vieil hôtel à Grenoble où sa société était justement recherchée. Plus tard, elle se retira dans l'Agenais au château de Poudenas (2), qu'elle avait hérité de son grand-père paternel, le comte de Digeon (3). C'est là qu'elle mourut
(1) Le roman d'un royaliste sous la Révolution. Souvenirs du comte de Virieu. Voir ci-dessus, p. 41.
(2) Poudenas, commune de l'arrondissement de Nérac (Lot-et- Garonne).
(3) Voir la note généalogique sur les Virieu, p. 8-9.
— Sole 9 mai 1873, à 1 âge de quatre-vingt-neuf ans. .Mais. où qu'elle fût, tout son temps se partageait entre la prière, l'art et la charité (1).
On comprend maintenant si un tel milieu, si de telles âmes devaient attirer le jeune Lamartine, lui qui aimait tant les mêmes choses et qui trouvait auprès de ses amis, avec le repos du cœur, les plus nobles jouissances de l'esprit,
Et puis, .Madame de Virieu et sa fille avaient pour Alphonse une affection de mère et de sœur. Avec quelle joie elles le voyaient arriver au château du Grand- Lemps, qui avait remplacé l'antique château de Pupetières dévasté à la Révolution. 11 y était désiré, choyé, à l'égal d'Aymon, c'est tout dire.
« L'été, dit-il, j'allais passer des mois entiers au sein de sa famille, dans la solitude de sa demeure en Dauphiné, entre sa mère, toute consacrée à Dieu, et sa plus jeune sœur, toute consacrée à sa mère et à lui. Cette sœur son nom était Stéphanie . quoique jeune, riche et charmante, avait dès lors renoncé au monde et au mariage pour se dévouer tout entière à sa famille et à la peinture, dont elle avait le génie. Elle était le Greuze des femmes.
« Nous passions les longues journées de l'automne à lui faire des lectures pendant qu'elle peignait, ou à concevoir pour elle des sujets de tableaux auxquels la rapide improvisation de son crayon donnait à l'instant la forme et la vie. Elle adorait son frère et elle s'intéressait à moi à cause de lui. .Madame de Virieu, assise dans un grand fauteuil, au coin de la cheminée, silen-
(1) Une intéressante notice a été consacrée à Mademoiselle Stéphanie de Virieu dans la Semaine religieuse du diocèse de Grenoble, t. VI, 1873-74, p. 174-80 et 186-92.
cieuse et recueillie dans la tristesse et dans la prière intérieure, présidait ces studieuses soirées de famille ; elle jetait de temps en temps un regard tendre et un sourire distrait de notre côté, comme pour nous dire : Je ne participe à une joie de la vie que par vous.
« La vie calme et innocente de cette sainte maison me rafraîchissait et me reposait le cœur presque toujours agité ou fatigué de passions C'était le recueillement de mes jeunes années » (1).
Rien n'était plus vrai. Son âme inquiète, son cœur encore tout endolori, avaient besoin de ce milieu aimé, du calme reposant de ces lieux pleins de charmes, tout embaumés de la plus douce, de la plus réconfortante amitié. Et, pour dire ces choses, il écouta sa jeune muse qui l'inspira. « Ce fut en Dauphiné, a-t-il écrit, dans les ruines du vieux château de sa famille appelé Pupetière, que j'écrivis pour lui la méditation poétique intitulée Le Vallon. Ces vers rappellent le site et les sentiments que cette solitude, ces bois et ces eaux faisaient alors murmurer en nous ».
Mon cœur, lassé de tout, même de l'espérance. N'ira plus de ses vœux importuner le sort ; Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance, Un asile d'un jour pour attendre la mort.
Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée :
Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais
Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée.
Me couvrent tout entier de silence et de paix.
Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure Tracent en serpentant les contours du vallon ; Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure. Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.
(i) Les Confidences, p. 3i8.
La source de mes jours comme eux s'est écoulée ; Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour : Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée N'aura pas réfléchi les clartés d'un beau jour.
La fraîcheur de leurs lits, l'ombre qui les couronne, M'enchaînent tout le jour sur le bord des ruisseaux; Comme un enfant bercé par un chant monotone, Mon àme s'assoupit au murmure des eaux.
Ah ! c est là qu'entouré d'un rempart de verdure. D'un horizon borné qui suffit à mes yeux, J'aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature, A n'entendre que l'onde, à ne voir que les deux.
J'ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie ;
Je viens chercher vivant le calme du Lethé,
Beaux lieux, soyez pour moi ces lieux où l'on oublie :
L'oubli seul désormais est ma félicité.
Mon cœur est en repos, mon àme est en silence ; Le bruit lointain du monde expire en arrivant, Comme un son éloigné qu'affaiblit la distance, A l'oreille incertaine apporté par le vent.
D'ici je vois la vie à travers un nuage, S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé ; L'amour seul est resté, comme une grande image Survit seule au réveil dans un songe effacé.
Repose-toi, mon àme, en ce dernier asile, Ainsi qu'un voyageur qui, le cœur plein d'espoir. S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville, Et respire un moment l'air embaumé du soir.
Comme lui de nos pieds secouons la poussière ; L'homme par ce chemin ne repasse jamais : Comme lui, respirons au bout de la carrière Ce calme avant-coureur de l'éternelle paix.
Tes jours, sombres et courts comme les jours d'automne. Déclinent comme l'ombre au penchant des coteaux ; L'amitié te trahit, la pitié t'abandonne. Et. seule tu descends le sentier des tombeaux.
Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime ; Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours : Quant tout change pour toi. la nature est la même. Et le même soleil se lève sur tes jours.
De lumière et d'ombrage elle t'entoure encore : Détache ton amour des faux biens que tu perds : Adore ici l'écho qu'adorait Pythagore.
Prête avec lui l'oreille aux célestes concerts.
Sois le jour dans le ciel, sois l'ombre sur la terre ; Dans les plaines de l'air vole avec l'aquilon ; Avec le doux rayon de l'astre du mystère Glisse à travers les bois dans l'ombre du vallon.
Dieu, pour le concevoir, a fait l'intelligence :
Sous la nature enfin découvre son auteur !
Une voix à l'esprit parle dans son silence :
Qui n'a pas entendu cette voix dans son cœur? i .
Lamartine a fait suivre ces beaux vers d'un commentaire où l'imagination a probablement joué un rôle facile à deviner, mais le récit est trop joli pour n'être pas cité tel quel :
« Ce vallon est situé dans les montagnes du I)auphiné, aux environs du grand Lemps ; il se creuse entre deux collines boisées, et son embouchure est lermée par les ruines d'un vieux manoir qui appartenait à mon ami Aymon de Virieu. Xous allions quelquefois passer des heures de solitude, à l'ombre des pans de murs aban-
(i) Premières Méditations poétiques. — Sixième méditation : Le Vallon.
donnés que mon ami se proposait de relever et d'habiter un jour. Xous y tracions en idée des allées, des pelouses, des étangs, sous les antiques châtaigniers qui se tendaient leurs branches d'une colline à l'autre. Un soir, en revenant au grand Lemps, demeure de sa famille, nous descendîmes de cheval, nous remîmes la bride à de petits bergers, nous ôtâmes nos habits, et nous nous jetâmes dans l'eau d'un petit lac qui borde la route. Je nageais très bien, et je traversai facilement la nappe d'eau ; mais en croyant prendre pied sur le bord opposé, je plongeai dans une foret sous-marine d'herbes et de joncs si épaisse, qu'il me fut impossible, malgré les plus vigoureux efforts, de m'en dégager. Je commençais à boire et à perdre le sentiment, quand une main vigoureuse me prit par les cheveux et me ramena sur l'eau, à demi noyé. C'était Virieu, qui connaissait le lond du lac, et qui me traîna évanoui sur la plage. Je repris mes sens aux cris des bergers.
« Depuis ce temps, Virieu a rebâti le château de ses pères sur les fondements de l'ancienne masure. Il y a planté des jardins, creusé des réservoirs pour retenir le ruisseau du vallon ; puis il est mort, jeune encore, entre les berceaux de ses enfants » (i).
Cette méditation, publiée en 1820 (2), datait déjà de plusieurs années. Madame de Virieu, son fils et sa fille furent sous le charme quand Alphonse en lut la première ébauche dans « la sainte maison » du Grand- Lemps, et, à leurs chaleureux applaudissements, le jeune poète comprit combien il avait su aller à leurs
(1) Ibid.
(2) L'édition originale des premières Méditations parut le l 3 mars 1820 et comprenait 24 pièces. Le Vallon y est classé le cinquième. Cf. L. Séché, Lamartine de 1816 à i83o. Elvire et les Méditations, p. 191.
cœurs par des notes toutes vibrantes de poésie, de tristesse, de gratitude, de foi en Dieu. Une seule pensée surprend et semble un peu détonner :
L'amitié te trahit, la pitié t'abandonne.
Mais, c'est le propre de sa nature d'être inquiète et tourmentée, de croire trop facilement à l'indifférence et à l'oubli chez ceux mêmes qui ne cessent de lui donner les meilleures preuves de leur amitié, et qui lui restent fidèles jusqu'au bout. C'est qu'il a un besoin impérieux, jamais assouvi, d'aimer et d'être aimé. Là-dessus, il est exigeant, ombrageux à l'excès : volontiers il pense qu'on ne l'aime pas, ou du moins pas assez
Chez les Virieu, il en va tout autrement : leur affection une fois donnée ne se reprend plus. Pouvait-il donc en douter ? N'y était-il pas reçu comme un fils de la famille ? Madame de Virieu n'était-elle pas pour lui très tendre, très maternelle ? Aymon ne se montraitil pas toujours un vrai frère ? Et Mademoiselle de Virieu devant laquelle il s'inclinait dans un respect infini, lui avait-elle donc ménagé sa sympathie, son admiration, ses applaudissements ? Enfin, n'était-ce pas là, au milieu d'eux, qu'on le comprenait le mieux, qu'on l'aimait le mieux ? Il le savait bien et rien ne le prouve autant que la très belle lettre qu'il écrivit à Aymon après la mort de Madame de Virieu en 1836 :
« Je voudrais avoir les paroles qui consolent, mais Celui qui frappe l'âme peut seul la guérir. Je ne puis que pleurer et prier avec toi et regretter de n'être pas là pour porter ma part de cet horrible coup afin de t'en diminuer d'autant le sentiment. Hélas ! je me souviens combien tu portas mon triste fardeau dans une circonstance semblable et de tout ce' que tu fus pour moi dans
ce moment le plus cruel de ma vie. Tu as été frappé de même, mais tu as vu le bras qui menaçait, tu as vu mourir ! Tu as donné et reçu les suprêmes paroles qu'on achèvera en se retrouvant dans le véritable monde. Tu es plus heureux dans ton malheur. Je me représente bien la mort béatifiée de cette grande et sainte femme, béatifiée déjà depuis tant d'années ici-bas par la vertu et par l'amour divin. C'est une belle image qu'elle laisse dans tes yeux pour tes souvenirs. Personnellement j'ai été bien frappé et je reste bien atfligé de cette perte de ta mère qui eut pour moi tant de bons sentiments ellemême et me traita souvent comme un fils. Je pense à ta pauvre sœur aussi. Que va-t-elle devenir dans cette solitude qu'elle avait toute peuplée de ses soins et de son dévouement à ta mère ?
« Tu ne me dis pas où tu es, où tu restes, et je te réponds au hasard. Ah ! certes tu sens juste quand à des coups pareils tu te retournes vers moi pour trouver sympathie et affection identique ! Il y a si longtemps que nos deux cœurs battent des mêmes impressions et les confondent, que tout ce que tu éprouves, je le souffre, et à cela je n'ai pas de mérite, car n'est-ce pas toi qui me l'as appris ? .M'as-tu manqué une seule fois dans ma vie? En cherchant bien, je dis non. Aussi, quand je pèse dans ma mémoire les bonnes et mauvaises parts que j'ai reçues de Dieu dans mon lot d'existence, je compte, après ma mère et ce que j'ai de plus personnel, ton amitié comme le plus grand don de Dieu. Je ne suis heureusement pas ingrat, et je le rends à Lui en reconnaissance, à toi en affection entière et immuable » (i).
(i) Lettre datée de Paris, 16 janvier 183;. Madame de Virieu était morte au mois de décembre 1 836.
On a vu combien Lamartine admirait le talent de Mademoiselle de Virieu. N'a-t-il pas été jusqu'à dire quelle avait le génie de la peinture! Avant de montrer quelles relations s'établirent entre eux dans cet ordre d'idées, nous voudrions signaler les principes qui dirigeaient l'artiste et la manière dont elle procédait. 11 y a là une mise en scène assez pittoresque qu'une autre femme de la plus rare distinction, Mademoiselle Netty du Boys a décrite, d'après le témoignage très précis de son père, dans ces pages exquises qui s'appellent Souvenirs de La Combe (i).
En 1847, Albert du Boys conduisit l'abbé Dupanloup dans le vieil hôtel de Mademoiselle de Virieu à Grenoble, où celle-ci avait installé tout un atelier. A peine introduit dans un grand salon très simplement meublé, le futur évêque d'Orléans fut fort étonné d'y voir une nombreuse famille groupée autour d'un établi de menuisier, à la suite duquel se succédaient des tables de toute dimension, de toute forme, couvertes de dessins, de statues ébauchées, d'ouvrages à l'aiguille, de livres et de journaux. N'était-ce pas le cas de redire
Souvent un beau désordre est un effet de l'art.
Assise devant l'établi, une artiste, qui n'était autre que Mademoiselle de Virieu, ébauchait une vaste composition dans un panneau de chêne. A la vue de l'abbé Dupanloup, qu'elle connaissait déjà, elle se leva pour le recevoir, son outil à la main, un gros torchon noué autour de sa longue robe noire. C'était une femme de soixante ans environ, avec une taille élevée, un port majestueux
(1) Netty du Boys. Souvenirs de La Combe. {Mgr Dupanloup à la Combe) avec une introduction par Mgr Chapon, évêque de Nice, in- 12,
et un costume à part, on ne pourrait dire étrange, car il était si bien adapté à sa personne qu'il en faisait pour ainsi dire partie. Dès le premier abord, l'abbé Dupanloup sentit qu'il était en présence de quelqu'un. Cette impression devint plus vive encore quand la conversation se fut engagée. La parole de Mademoiselle de Yirieu était comme sa personne, d'une simplicité qui aurait pu faire illusion sur la valeur de son esprit. Un peu lente d'abord, parfois même hésitante, elle avait une remarquable précision, et, sans viser jamais à l'effet elle en imposait par la rectitude de son jugement, la hauteur de ses vues et l'étendue de ses connaissances littéraires et esthétiques.
Chez les du Boys, .Mademoiselle de Yirieu était comme de la famille et à La Combe on la vit avec bonheur ne rien sacrifier de ses droits d'artiste, car là. comme ailleurs, sa personnalité mettait partout son empreinte. En un instant, son atelier de sculpture était organisé dans la grande salle, on se groupait autour de la table, où tout en ébauchant une figure de vierge ou en jetant des animaux fantastiques autour des rinceaux d'un cadre monumental, elle conduisait la conversation, c'est le mot. dans les régions où chacun se trouvait à l'aise. La même femme qui parlait philosophie avec de Maistre et mathématiques avec Ampère, s'intéressait aux moindres détails des choses domestiques, et se plaisait à la société des femmes les plus humbles, pourvu qu'elles fussent vraies. Le factice, le faux, voilà ce dont sa nature avait horreur. Il y a, pensait-elle avec raison, une corrélation étroite entre la pureté du goût et celle de l'âme. Aussi insistait-elle toujours pour que l'on formât le tempérament esthétique des enfants, en éloignant d'eux les choses laides comme les choses viles,
pour les faire respirer dans une atmosphère sereine et élevée. Elle voulait mettre le beau dans leurs âmes mais elle voulait surtout y mettre le vrai, car, selon une belle parole, le beau est la splendeur du vrai. Elle voulait encore pour les jeunes filles une éducation intellectuelle plus cultivée, plus en rapport avec les besoins de leur temps. A ses yeux, l'étude même du latin ne pouvait que leur être très profitable sous bien des rapports, et là-dessus elle s'élevait a de hautes considérations qui dénotaient la femme supérieure qu'elle était à un rare degré.
« Mais — objecta l'abbé Dupanloup — ne craignezvous pas aussi de faire des pédantes.- »
« .Monsieur l'abbé, il y a des pédantes de cuisine et de lessive ; dans ma Gascogne, il y a même des pédantes de canards gras Vous voyez que l'ignorance ne remédie à rien ».
En réalité, l'élévation de l'être moral par la culture intellectuelle lui apparaissait comme le premier but de l'éducation de la lemme, culture qui, chez les natures d'élite, ne pouvait que s épanouir mieux encore sous le souffle des inspirations chrétiennes, de l'art et de la poésie, toutes choses qui à ses yeux ne se séparaient pas.
« .Mais, pensait-elle, au-dessus de ce but d'utilité, il y a un droit et un devoir, celui de développer chez les femmes ce que Dieu y a mis. par cette seule raison qu'il l'y a mis et que les femmes, comme les hommes, lui doivent compte de leurs facultés et de leurs talents » (i).
Si nous nous sommes un peu arrêté à mettre en relief la personnalité de .Mademoiselle de Virieu. c'est pour mieux faire saisir l'influence, l'attraction qu'elle exerça sur le jeune Lamartine qui. avide d'art et de poésie, ne
(i) Souvenirs de La Combe, p. 54.
pouvait que se sentir attiré vers une âme qui les comprenait si bien et cultivait la peinture et la sculpture avec un succès tel, que le poète y avait vu plus que du talent, mais du génie. Ici, il convient de faire la part de l'exagération. Nous avons dit ce qui manquait à Mademoiselle de Yirieu comme peintre, il n'y a pas à y revenir. Peut-être faudrait-il faire une distinction entre ses compositions de genre et ses portraits, car c'est dans le portrait qu'elle a excellé. A cet égard, on comprendra lenthousiasme de Lamartine quand nous aurons dit qu'en 1813, à l'âge de vingt-trois ans, il posa devant l'artiste. De là, un ravissant portrait entièrement de profil où, pour la première fois, nous avons les traits du poète dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté. 11 suffit pour s'en convaincre de jeter un simple regard sur la reproduction que nous en donnons 1). L'œuvre est superbe : on ne peut que l'admirer.
Une autre, et non moins remarquable, est le portrait de Louis de Vignet, ce grand ami d'Alphonse et d'Aymon.
.Mais celui dont elle peignit les traits en y mettant tout son cœur, ce fut son frère, ce frère qu'elle « adorait » nous a dit Lamartine. Qu'on regarde ce portrait reproduit plus haut, il est saisissant de vérité : Aymon est vivant, il va parler.
Dès que parurent les premières Méditations, Mademoiselle Stéphanie de Virieu — Fanny, comme on l'appelait dans l'intimité de la famille — en fut tellement charmée et partagea si bien l'admiration générale, que
(1) Ce portrait, remarquablement gravé par Flameng, a été publié en tète des Poésies inédites de Lamartine, in-8°, Paris, Hachette, i8y3.
La maison Hachette a bien voulu nous autoriser à le reproduire. Nous la prions de recevoir ici tous nos remerciements pour ce précieux service.
Portrait de LAMARTINE
à î3 ans
d'après une sépia de Mademoiselle de Virieu.
sur le désir du poète, elle composa plusieurs dessins pour illustrer une édition de ces belles poésies, car les éditions se succédaient nombreuses et rapides. Nous le savons par une lettre de Lamartine :
« Envoie-moi bien vite les dessins de Mademoiselle Fanny pour les premières Méditations, et commande-lui en quatre, savoir :
i° Une femme mourante, un crucifix sur la poitrine, et un homme à genoux prenant le crucifix de ses mains ;
2" Un ange luttant avec un homme dans la nuit ;
3° Un homme priant sur un tombeau au bord de la mer ;
4° Un Socrate mourant passant la main dans les beaux cheveux de Phédon assis à ses pieds o (i).
La femme mourante avec un crucifix sur la poitrine n'était autre que .Madame Charles, décédée le 15 décembre 1817, cette Elvire qui occupe une si grande place dans la vie et l'œuvre de Lamartine, et à laquelle il a consacré Le Lac et Le Crucifix. Ce fut pour cette dernière Méditation qu'il demanda le dessin en question. On sait que le crucifix que Madame Charles tint dans ses mains défaillantes et qu'elle embrassa avant de mourir, lut remis à Lamartine qui à son tour le baisa avec foi et amour avant de rendre le dernier soupir. 11 appartient aujourd'hui à son neveu, Mgr de Ligonnès, évêque de Rodez.
Comment Mademoiselle de Virieu se serait-elle refusée à répondre à un si juste désir, elle qui ne cachait pas son admiration pour le génie du poète, l'enfant de la maison. Le Crucifix surtout l'avait enthousiasmée, ainsi que tous les siens, car Madame de Virieu, Stéphanie et
(1) Lettre datée de Paris i5 février 1S23.
Aymon ne se lassaient pas d'en relire les vers immortels qu'ils avaient sans cesse présents à la mémoire :
Toi que j'ai recueilli sur sa bouche expirante Avec son dernier souffle et son dernier adieu, Svmbole deux fois saint, don d'une main mourante, Image de mon Dieu.
Que de pleurs ont coulé sur tes pieds que j'adore, Depuis l'heure sacrée où, du sein d'un martyr. Dans mes tremblantes mains tu passas tiède encore De son dernier soupir.
O dernier confident de l'âme qui s'envole, Viens, reste sur mon cœur ! parle encore et dis-moi Ce qu'elle te disait quand sa faible parole N'arrivait plus qu'à toi.
Pour éclaircir l'horreur de cet étroit passage, Pour relever vers Dieu son regard abattu, Divin consolateur dont nous baisons l'image, Réponds, que lui dis-tu ?
Tu sais, tu sais mourir ! et tes larmes divines, Dans cette nuit terrible où tu prias en vain. De l'olivier sacré baignèrent les racines Du soir jusqu'au matin.
De la croix, où ton œil sonda ce grand mystère, Tu vis ta mère en pleurs et la nature en deuil ; Tu laissas comme nous tes amis sur la terre, Et ton corps au cercueil.
Au nom de cette mort, que ma faiblesse obtienne De rendre sur ton sein ce douloureux soupir : Quand mon heure viendra, souviens-toi de la tienne, O toi qui sais mourir !
Soit que le temps lui ait manqué, soit qu'une raison esthétique l'ait arrêté, toujours est-il que .Mademoiselle de Virieu ne composa que trois des quatre dessins demandés. C'est Lamartine qui nous l'apprend :
« J'ai reçu les trois dessins. Je suis enchanté de tous comme talent et d'un seul comme propre à la chose, c'est Le Soir. C'est un chef-d'œuvre. C'est admirablement conçu et rendu. Pourquoi cela n'est-il pas in-8" ? Il est dans les mains du dessinateur d'El-.i. mais c'est fort cher. Je le fais exécuter en grand tel quel pour nous et nos amis, mon libraire n'en ayant pas voulu pour la dixième édition, parce que, dit-il. il en a de Desenne pour lesquels il a fait des frais énormes. Il parait que cette dixième édition sera un chef-d'œuvre. Je te la donnerai. Il faut donc que Mademoiselle Fanny réserve ses bontés pour le deuxième volume, mais in-8° et petit in-8° ; un in-40 ne peut convenir avant dix ans. Je te lirai différents morceaux, tu choisiras, et je me mettrai à ses pieds pour obtenir l'exécution. Je te rapporterai les trois dessins bien fidèlement d'après les intentions de l'auteur » (1).
Il serait curieux de savoir si ce « chef-d'œuvre Le Soir admirablement conçu et rendu », a réellement servi a une œuvre de Lamartine et à quelle édition. La même investigation pourrait se faire quant aux autres dessins. J'avoue n'avoir pas étudié ce détail iconographique que je signale aux bibliographes Lamartiniens, entre autres
(1) Lettre datée de Paris i5 mars 1823.
Elle se termine par un post-scriptum : a Je ne ferai lithographier que Le Soir pour le moment, parce que ceux-ci ne peuvent servir, comme tu vois, pour l'édition in-8°, et que c'est fort cher. On avait dit 24 francs à M. de Zée et à ta sœur. Mais c'est une plaisanterie. La vérité est 200 francs ».
à mon ami M. Léon Séché. Qui donc est plus en mesure que lui de l'élucider ?
Lamartine, on le sait, avait la plus haute idée de .Mademoiselle de Virieu artiste, et, un jour, sa muse heureusement inspirée ne crut mieux faire que de la chanter en une poésie qu'il n'a pas publiée lui-même, mais qui l'a été après sa mort, par sa nièce, Madame Valentine de Lamartine. Après tout, il lui devait bien cet hommage, doublé d'un acte de gratitude.
A Mademoiselle Fanny de V... irieu]
Est Drus in nobis.
Pourquoi de ces yeux humides, Remplis des traits de l'amour.
Partent ces éclairs rapides, Plus purs que les feux du jour?
Pourquoi ce cœur qui palpite ?
Pourquoi ce sein qui s'agite ?
Où vont ces vagues soupirs?
Quel souffle sacré dénoue Ces cheveux qui sur sa joue S'abandonnent aux zéphirs?
Donnez, donnez, dit-elle, La palette et les crayons ; Le feu dont brûlait Apelle M'échauffe de ses rayons.
Soudain sa main créatrice Se livre au fougueux caprice De l'instinct qui la conduit.
Et sous sa touche brillante, Ce que son génie enfante.
Son pinceau le reproduit.
Où suis-je? quels frais bocages !
Est-ce Arcadie ou Tempe ?
Sur ces riants paysages J'arrête mon œil trompé.
Egaré dans ce bois sombre Je sens la fraîcheur de l'ombre Qui tremble sous ces rameaux ; J'entends la chute bruyante De la cascade écumante Dont le soleil peint les eaux.
Mais quoi ! la nature entière
Change d'aspect à mes yeux :
Un nuage de poussière
Cache la terre et les cieux ;
D'éclairs pales et livides
Le choc des fers homicides
Sillonne l'obscurité ;
Le sang colore les armes,
Et mon œil, mouillé de larmes.
Se détourne épouvanté.
Comment, d'un vol si rapide, Peux-tu passer sans effort Des riants jardins d'Armide Au théâtre de la mort?
Telle, en son miroir mobile, Une onde claire et tranquille Nous peint, en suivant son cours, Tantôt des scènes guerrières, Tantôt des jeunes bergères Les danses et les amours.
C'est là l'heureux caractère De ces esprits créateurs Qui d'une étude vulgaire Méconnaissent les lenteurs.
La verve qui les inspire De son facile délire Toujours te verse les feux, Et pour la beauté timide, Qu'elle enflamme et qu'elle guide Les miracles sont des jeux.
Ainsi d'une aile légère,
La jeune et folâtre Iris,
D'un seul pied touchant la terre,
S'élance aux divins lambris.
En se jouant dans l'espace.
Elle y nuance la trace
Où se peint son vague essor,
Et, déployant sa ceinture,
Enveloppe la nature
D'un voile d'azur et d'or.
Milly, novembre iSiy(i).
A cette date, Lamartine avait en vue la composition de tout un poème épique sous ce titre : Clovis. 11 s'en était ouvert à ses amis du Grand-Lemps et Mademoiselle de Virieu lui avait même « réuni quelques pages » à cet eflfet. C'est ce qui ressort d'une lettre à Aymon :
« Demande de ma part à Mademoiselle Fanny si elle s'est souvenu de Clovis. Il y a des jours où j'oserais l'entreprendre, si je croyais pouvoir le finir. Si, par hasard, ou par extrême bonté, elle avait réuni déjà quelques pages, tu me les apporterais » '2).
(1) Poésies inédites de Lamartine publiées par Madame Valentine de Lamartine et précédées d'une Préface de M . de Laprade, de l'Académie Française. Avec un portrait de l'auteur à 23 ans, gravé par Flameng, d'après une sépia de Mademoiselle de V***, Hachette, in-8°, 1873, p. 2o3-6.
(2) Lettre datée de Mâcon 1817. Dans la Correspondance (t. I, édit. in-12), elle est placée entre une lettre à Mademoiselle de Canonge, du 8 novembre 1817, et une autre, à la même, du 23.
Le poète recula devant l'effort, car il en fallait un. et peu ordinaire, pour mener à bon terme une œuvre de cette nature. A part les Chansons de Gestes qui seules dans notre langue constituent véritablement l'épopée nationale, le poème épique n'est après tout représenté chez nous que par la Henriade. Il est permis de croire que Lamartine, notre grand poète lyrique, ne se souciait guère d'encourir la note de médiocrité justement attachée aujourd'hui au poème de Voltaire.
Quoiqu'il en soit, il ne rédigea de Claris que le prologue, très court du reste, et à l'état d'ébauche. Madame Valentine de Lamartine, qui l'a publié pour la première fois, a eu la délicate attention de le placer immédiatement avant l'Ode à Mademoiselle de Virieu (i). L'intention est manifeste : l'Ode était un témoignage de reconnaissance pour celle qui avait été, si peu que ce fût, une collaboratrice. L'honneur en est grand.
Au mois de mars 1818, Lamartine était quelque peu préoccupé de la composition d une nouvelle tragédie sous le nom de SaiU. Il s'en était ouvert à Aymon et à Stéphanie de Virieu, et il tenait particulièrement à avoir l'appréciation de cette dernière. Il écrit à son ami : « As-tu parlé de SaiU à ta sœur, l'artiste? » (2). Il leur en avait communiqué des cahiers manuscrits, pour les lire, les examiner, et lui en dire leur sentiment. Le 16 avril suivant, il peut leur annoncer que « SaiU est complètement terminé » (3). La tragédie était dédiée à Aymon de Virieu : « Ce que je trouverais de plus doux dans le talent (si le public m'en reconnaissait jamais),
(1) Poésies inédites de Lamartine, p. 201-202.
(2) Lettre du 10 juin 1818.
(3) Lettre du 16 avril 1818.
ce serait d'en offrir l'hommage à ce que j'ai de plus cher au monde » (i . Il termine par ces mots touchants : « Il y a un noble courage à toi d'accepter la dédicace d'un ouvrage dont le succès est livré au hasard de la représentation sur une scène si sévère, si orageuse, et dans un temps où la poésie est aussi loin de nos goûts que de nos moeurs. Je reconnais là cette généreuse amitié qui nous a unis dès l'enfance et qui de nos deux destinées n'en fera jamais qu'une » (2).
Cette même année 1818, deux projets de mariage, qui ne purent aboutir, avaient plongé Lamartine dans la plus triste mélancolie. Ses amis du Grand-Lemps avaient été tenus au courant : « Tu auras reçu mes lettres et vu que je n'avais rien à espérer pour moi de Mademoiselle D... ; je n'ai pas eu même la possibilité de me présenter. Mon père ne s est prêté à rien, et je vois clairement qu'il n'y a qu'à battre les rochers pour se briser davantage soi-même... Ma mère est dans la désolation. Nous sommes épluchés et contrariés sur tous les points ; tout est triste, tout est lugubre. Espérons, mais n'espérons que de l'avenir éternel ! C est maintenant qu'il faut s'armer de tout ce qui peut rester de philosophie ou de religion dans l'âme. Ta sœur ne sera pas si étonnée que tu penses : elle prévoyait très bien la fin de tout cela dans la lettre que j'ai reçue d'elle » (3).
C'est la première fois, à notre connaissance du moins, qu'il est fait mention d'une correspondance entre Lamartine et xMademoiselle de Virieu. Quelle a été au juste cette correspondance et qu'est-elle devenue? Nous
(1) Correspondance, édit. in- 12, t. I, p 3o2.
(2) Ibid.
(3) Lettre du 20 août 1818.
l'ignorons complètement. Voilà dans la littérature Lamartinienne une lacune à signaler. Puisse-t-elle être comblée, un jour ou l'autre, dans une mesure satisfaisante.
Au printemps de 1 8 1 9 , la santé de .Mademoiselle de Virieu préoccupa fort son entourage et sa mère en informa Lamartine :
« La lettre de ta mère, écrit-il à Aymon. me confirme dans ce qu'on m'avait dit de la santé de Mademoiselle Fanny- Donne-m'en des nouvelles, et conseille-lui le lait d'ânesse, si elle peut le digérer. J'ai voulu reprendre ici ce lait qui m'avait tant fait de bien à Paris, mais je n'ai pu en digérer une goutte. Quand on le peut, cela est souverain » (1).
L'état de Mademoiselle de Virieu l'intéresse au plus haut point. 11 songe en effet à publier les Méditations : il a besoin de son talent d'artiste et il ne veut pas « entrer dans le monde autrement que sous ses auspices » :
« Je te prie de dire à Mademoiselle Fanny que je dois taire imprimer, je ne sais quand, un petit volume de Méditations poétiques ; qu'il me faut une gravure à la rigueur ; que je ne peux pas entrer dans le monde autrement que sous ses auspices ; que je lui demande instamment cette gravure dont voici le sujet : un rocher sauvage et pittoresque dominant un lac ou une plaine, ou un fleuve ou une mer. Quelques arbres superbes sur le rocher, et la lune se levant par dessus et éclairant tout cela d'un beau jour. Sur le rocher, debout, assise ou couchée, une figure de femme représentant la
(1) Lettre du 4 mai 181 9.
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méditation ou l'enthousiasme avec ce vers gravé en bas du dessin :
Le désir et l'amour sont les ailes de Tàrne.
C'est pour un grand in-8°, comme tu peux en juger par la grandeur de la feuille que je t'ai envoyée. Quand sa santé lui permettra de le faire, je te prierai de le faire graver ou lithographier, et la meilleure part de mon volume sera faite » (i .
Quel bel hommage rendu au talent de Mademoiselle de Yirieu ! Sa santé se rétablit assez vite, mais, hélas, ce fut celle d'Aymon qui, revenu de Munich, leur donna à tous la plus grande inquiétude. Madame de Yirieu en écrivit aussitôt à Lamartine, sachant bien que sa présence aiderait beaucoup son cher enfant à reprendre courage et à surmonter une épreuve où le moral surtout était profondément affecté. Lamartine écrit du Grand- Lemps à M. de Genoude :
« J'étais dans ma solitude absolue auprès de Dijon, et je comptais y rester longtemps encore, quand une lettre de Madame de Virieu m'a appelé subitement ici, dans votre pays, où son fils, mon ami, venait d'arriver dans un état fort alarmant. J'y suis accouru, et j'y reste auprès de lui tant que je pourrai lui être agréable. 11 va mieux » (2).
Le même jour, il écrit à M. de Saint-Mauris :
« Je sentais péniblement votre silence beaucoup trop discret, Monsieur et cher ami. et j'étais sur le point de vous écrire lorsque votre lettre m'est arrivée. J'en ai lu une partie à ces dames et à Aymon qui m'ont chargé de vous remercier de votre souvenir, et qui comptent le
(1) Ibidem.
(2) Lettre du 26 juin 1819.
plaisir de vous revoir à Paris parmi les plus doux qu'ils se promettent. Vous avez bien raison d'envier mon bonheur de passer quelques instants en si excellente et si aimable compagnie, c'est un bonheur que je sens complètement : la société est ici d'une douceur et d'une facilité qui ne peut être comparée qu'à celle où nous nous sommes connus. Notre tranquillité n'est troublée que par les inquiétudes que nous donne la santé d'Aymon, qui est tour à tour très alarmante et très rassurante... Je me suis un peu remis au travail moi-même, et j'achève quelques grandes Méditations depuis longtemps ébauchées. Ma santé se trouve mieux du bon air et de la douce société de Lemps, et je ne lui demande que quelques moments dans la matinée... Pourquoi y a-t-il si loin de Lemps à Paris, et ne pouvez-vous pas venir passer vos journées dans ce vaste salon où nous passons les nôtres, nonchalamment couchés chacun sur un canapé, tandis que Mademoiselle Fanny nous donne le bel exemple de travailler sans relâche et de faire tous les jours de nouveaux prodiges ! » (i).
Dans une autre lettre, nous trouvons ces intéressants détails :
« Nous menons ici une vie douce et paisible dans un bon château plein de bonnes gens et de personnes à talent. Chacun travaille dans son genre aux quatre coins d'un 'immense salon où nous sommes dès huit heures du matin ; nous avons force livres et journaux de toutes les langues et de toutes les couleurs ; rien ne nous troublerait si la santé de M. de Virieu, mon ami. ne nous donnait de temps en temps de vives alarmes sur sa poitrine. Cela va cependant un peu mieux depuis
(i) Lettre du 26 juin 1 8 > 9.
deux ou trois jours, mais nous n'osons pas décider que ce mieux soit une guérison complète : ces maux-là sont si lents et si variables qu'on craint sans cesse de se flatter à tort. Ces craintes empoisonnent beaucoup nos moments de gaieté » (i).
Alphonse resta auprès d'Aymon une partie de l'été de 1819 : il ne quitta le Grand-Lemps qu'au mois d'août, laissant son ami entièrement revenu à la santé. On sait que Lamartine se maria l'année suivante, et Aymon de Yirieu deux ans après (1822). On sait aussi que leurs relations intimes n'en furent ancunement modifiées. Le grand poète aima toujours la maison des Virieu qui lui rappelait de si doux souvenirs : « Je te charge pour ces dames des plus tendres et respectueux hommages. Pourquoi ne suis-je plus libre d'aller me remettre de la famille ! Je suis presque fâché de n'être pas malheureux comme jadis pour aller me consoler avec vous » (2). On n est pas plus aimable.
« Tu sais que Saint-Point est contemporain de Pupetières ; ce sont deux nids de même forme préparés par la nature à deux oiseaux de même plumage. Tu y retrouveras tes tours, tes corridors, tes tilleuls du temps d'Henri IV, tes bois, tes troupeaux, tes prés... Parlemoi donc de Lemps Qu'y fait-on, qu'y lit-on, qu'y pense-t-on ? .. Je ne pense plus à rien de poétique, excepté à la mort et à Dieu. Tout le reste s'évanouit pour moi excepté le tout de ce monde : l'amour et l'amitié. Tous les deux sont très bien placés, l'un en ma lemme et l'autre en toi » (3).
(i) Lettre à Mademoiselle Eléonore de Canonge du 20 juin 1819.
(2) Lettre à Aymon de Virieu du 27 avril 1822.
(3) Lettre au même du 10 mai 1822.
Ne plus songer à rien de poétique! Le pouvait-il? Ecoutons-le : « Je fais quelques vers pour m'entretenir la main. Je suis fier que ta femme sache Le Vallon. Je lui en ferai exprès pour elle dans la teinte où vous êtes » (i). Et il tint parole. Comment en aurait-il été autrement à l'endroit de ses amis préférés, sous le toit desquels il avait mis la dernière main aux immortelles Méditations après leur en avoir soumis l'ébauche, tant leur appréciation avait de prix à ses yeux ! Quel éloge et quel souvenir !
Une peinture historique.
Le talent de Mademoiselle de Virieu, ses œuvres de sculpture mises à part, ne se bornait pas seulement à la peinture de portraits ou à des dessins au crayon, mais elle savait encore trouver dans ses croyances religieuses des inspirations pour des compositions d'un ordre plus élevé, et, un jour, sur l'indication, le désir même du jeune Lamartine, elle s'appliqua à rendre une scène qui l'avait captivée au plus haut point. Que ce dernier ait ici, avec son ami, une part, une large part, dans le choix du sujet, et qu'ils se soient prêtés euxmêmes à y figurer, la chose n'est pas douteuse. Nous le savons par un témoignage postérieur sans doute, mais exceptionnellement autorisé, et qui nous a renseigné jusque dans les moindres détails.
(i) Lettre à Aymon de Virieu du 14 décembre 1822.
Et puis, Alphonse a dit :
« Nous passions les longues journées de l'automne à lui faire des lectures pendant lesquelles elle peignait, ou à concevoir pour elle des sujets de tableaux auxquels la rapide improvisation de son crayon donnait à l'instant la forme et la vie. Elle adorait son frère et elle s'intéressait à moi à cause de lui » (i .
C'est de là, de cet air ambiant en quelque sorte, que sortit une peinture d'un intérêt particulier pour nous, vraiment historique, on peut le dire, et que nous avons la satisfaction de faire connaître pour la première fois.
Il faut qu'on le sache, Mademoiselle de Virieu s'occupait beaucoup de sujets religieux, dans l'intention de les offrir généreusement aux églises. C'est même là un des beaux côtés de sa vie, qui en compte tant d'autres !
La chapelle du Grand Séminaire de Grenoble avait tout d'abord attiré son attention, car, en dehors de la bonne œuvre à faire, cette destination lui semblait, à juste titre, se prêter merveilleusement à l'évocation des plus nobles sentiments.
Pendant une de ces « longues journées d'automne », un livre était tombé sous la main de nos jeunes amis : Vie de Monsieur Vincent de Paul, fondateur des prêtres de la Congrégation de la Mission, par Messire Abelly, évêque de Rodez, volume in-4", orné d'un portrait gravé.
Ils l'avaient parcouru avec d'autant plus d'intérêt, qu'ils venaient de lire Y Histoire de Bossuet, par Mgr de Bausset, ancien évêque d'Alais et futur cardinal (2).
(1) Les Confidences, édit. Hachette, in-12, p. 3 1 8.
(2) Louis-François de Bausset, né en 1714 à Pondichéry, où son père le marquis de Bausset était à la tête de l'administration avec le titre de grand-voyer. Son oncle, Joseph-Bruno de Bausset de Roquefort, évêque de Béziers de 1743 à 1 77 1 , le fit élever au séminaire de Saint-
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Ce livre, paru en 1814, avait eu du succès. Le nom du grand évèque et celui aussi de son historien n étaient pas pour déplaire aux hôtes de Pupetières. C'est là qu'ils avaient appris que Bossuet avait été préparé au sacerdoce dans une des retraites que Monsieur Vincent, comme on disait alors, prêchait aux ordinands dans sa maison de Saint-Lazare. Bossuet en garda toute sa vie un souvenir ineffaçable, et, longtemps après, il en rappela les circonstances dans une éloquente lettre au pape Clément XI, où il rendait hommage aux vertus apostoliques de cet homme de Dieu, qui fut une des plus glorieuses figures de l'ancienne France. Saint Vincent de Paul prêchant une retraite aux ordinands, sous la présidence d'un évêque, quelle belle scène à reproduire ! Et comme elle était de nature à inspirer Mademoiselle de Virieu ! Et puis, cette peinture, où pouvait-elle être mieux placée que dans la chapelle d'un Grand Séminaire ? Quant à la composition, elle exigeait le groupement de divers personnages. La figure du prédicateur était assez connue pour ne donner lieu à aucune difficulté. De même pour l'évêque présidant l'assemblée, Abelly ou tout autre. A cet égard, on n'avait que l'embarras du choix parmi les nombreux portraits d évèques de l'ancien régime. Restaient les séminaristes, ou retraitants. Pour eux, l'artiste pouvait facilement créer et
Sulpice. Grand vicaire d'Aix, puis de Digne, il fut nommé évèque d'Alais en 1784. Emprisonné en 1792, il put échapper aux massacres de septembre. Au moment du concordat, il envoya sa démission à Pie VII. Pair de France en 181 5 et membre de l'Académie française en 181 7, il publia une Histoire de J.-B. Bossuet, évêque de Meaux, composée sur les manuscrits originaux, Paris, 18 14, 4 vol. in-8°, ouvrage qui a eu de nombreuses éditions. Il est généralement reproduit en tête des Œuvres complètes de Bossuet. Le cardinal de Bausset mourut le 21 juillet 1824.
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idéaliser des poses et des physionomies telles qu'elles devaient être en pareil cas, et qu'elle était à même de comprendre mieux que personne. Elle fît plus. Elle y ajouta quelques autres jeunes gens, non pas retraitants, mais simples laïques revêtus de lévites noires et qu'aurait attirés la réputation de Vincent de Paul. Cela était intentionnel. X'était-ce pas le vrai moyen d'y introduire Aymon et Alphonse, dont l'artiste avait récemment (1813) dessiné les portraits?
Qu'elle ait fait revivre d'une manière saisissante cette scène d'un si grand caractère religieux, c'est ce que démontre, à n'en pouvoir douter, la reproduction même du tableau (1). Xe négligeant aucun détail, elle y apporta son goût déjà très prononcé pour l'architecture du moyen âge, cet art gothique si admirable, que le Romantisme — et c'est un de ses titres de gloire — a su réhabiliter et mettre en honneur. .Mademoiselle de Yirieu avait là-dessus des convictions trop arrêtées pour s'en écarter en traitant un sujet qui s'y prêtait si bien. Au reste, sur son goût du gothique, nous avons une intéressante lettre de Lamartine, alors à Londres, à Virieu, qui venait de se marier et s'occupait à rebâtir Pupetières :
« Dieu soit loué ! Tout est bien. Tu as déjà pu voir que la Providence ne t'a pas trompé par le don qu'elle t'a fait. Jouis-en pleinement, dans un repos nécessaire à nos âmes à cette période de la vie. Xe songe qu'à te reposer dans ce bonheur tranquille. Xe te laisse pas troubler par les souvenirs du passé, ni par les rêves de l'avenir. L'avenir est la ressource des malheureux : nous ne sommes plus du nombre, grâce à Dieu !
(1) Cette reproduction, très bien venue, a été obtenue grâce aux excellentes épreuves de M. Piccardy, l'habile photographe de Grenoble.
Combien je partage la félicité de ta mère et de ta sœur ! Combien je voudrais être là pour jouir de leur plein contentement, pour voir la face de Lemps renouvelée ! J'espère que cela m'arrivera tôt ou tard...
« Ce pays est superbe et mérite un et plusieurs voyages. C'est là que Mademoiselle Fanny verrait réalisées ses plus riches conceptions gothiques. Ce gothique vit encore pleinement partout dans les campagnes. J'en ai pris la passion, la manie, la rage. Je vois que c'est le seul genre qui supporte notre médiocrité. Garde-toi, au nom du sens commun, de toucher à Pupetières dans un autre esprit. Souviens-toi de ces -paroles : je suis au désespoir d'avoir mis une pierre à Saint-Point avant d'avoir ouvert les yeux à cette nouvelle lumière ; je me repens de ce que j'ai fait, et je vais finir dans un meilleur sens. Si tu veux, je te rapporterai d'ici une centaine de plans divers qui te donneront la clef de tout ce qu'on peut faire dans ce style du beau goût et de la médiocrité » (i).
Lorsque Lamartine parle des « riches conceptions gothiques » de Mademoiselle de Virieu, il est évidemment bien informé et les prédilections marquées de 1 artiste ne lui ont pas échappé. Elle allait en donner la preuve.
Tout étant ainsi bien compris, bien prévu, Mademoiselle de Virieu prit ses crayons à la sanguine, esquissa d'abord une première ébauche, et quand la mise en scène lut suffisamment élaborée, elle la transporta sur la toile, où elle la peignit dans des tons intentionnellement un peu uniformes et tirant sur le brun.
(i) Correspondance. Edition Hachette, in-12, t. II, p. 219-20. — Lettre datée de Londres, le 22 août 1822.
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Nous sommes dans le chœur d'une chapelle. L'autel ne s'aperçoit pas, car il est supposé derrière le spectateur. Dans cette chapelle, doucement, mystérieusement éclairée, règne une demi-obscurité très favorable à la prière et à la méditation. Dans le fond, des colonnes avec leurs chapiteaux du xme siècle, et des arceaux gothiques dont l'enchevêtrement accuse la retombée des voûtes.
Sur la droite, plusieurs séminaristes, les ordinands en retraite, exactement au nombre de onze, assis sur des sièges en bois et revêtus de surplis aux larges manches. Dans leur maintien, tout respire la gravité, la modestie, le recueillement ; chez* quelques-uns, de la beauté, de la finesse. Chacune de ces physionomies a son expression propre, bien personnelle, mais de toutes il se dégage un véritable parfum de jeunesse très pure, de foi profonde et réfléchie. On sent que ces cœurs de jeunes hommes ne sont remplis que de l'amour divin. C'est le Christ qui les appelle, selon sa divine parole : « Vous ne m'avez pas choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis » (i). Fidèles à cette voix, ils vont se donner à lui pour toujours.
En face des ordinands. un évèque est assis dans un fauteuil carré, de l'époque, milieu du xvne siècle. Vers le faisceau des colonnes du centre, apparaissent, tout droits, deux jeunes gens bien en évidence. Ne nous y trompons pas, ce sont nos deux amis : à gauche du spectateur, Aymon, les bras croisés, avec l'esprit positif qu'on lui sait ; à droite, Alphonse, plus grand, les bras pendants, la tête légèrement inclinée vers celle d'Aymon.
(i) Joann. XV, 16. — Non vos me elegistis : sed ego elegi vos, et posui vos ut eatis et fructum afferatis, et fructus vester maneat.
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Manifestement, ils sont sous le coup d'impressions graves et ils écoutent avec une respectueuse attention l'homme de Dieu qui parle, debout, un peu penché en avant.
C'est bien M. Vincent, dans la maturité de l'âge, avec sa figure caractéristique pleine de bonté et dont le cœur d apôtre, a dit Bossuet, tout embrasé de l'amour divin, se dilatait pour aller aux âmes en des accents irrésistibles qui achevaient de les transformer et de les gagner à Dieu.
Telle est l'œuvre de Mademoiselle de Virieu (i). Telle est cette scène bien vivante, vraiment idéale, où la beauté de l'âme humaine éclate dans la grandeur des sentiments et l'élan d'un amour qui n'est pas de la terre, mais du ciel Encore que sa valeur esthétique ne soit pas contestable, tant elle est manifeste, je ne veux retenir ici que sa valeur documentaire, car c'est un document, et assez inattendu, qui prendra rang désormait dans l'iconographie Lamartinienne. A ce titre seul, il méritait d'être sauvé de l'oubli et livré à la publicité.
Ce tableau, on le sait, fut donné par l'auteur à l'église du Grand Séminaire de Grenoble et placé dans une chapelle latérale, à droite en entrant, laquelle était
(i) Je tiens tous ces faits et tous ces détails circonstanciés de M. le chanoine Rivaux, qui a été professeur et directeur du Grand Séminaire de Grenoble de 1 836 à 1867 (juillet). Né au Grand-Lemps en 1810 et y décédé en 1884, M. Rivaux était un prêtre de valeur et de grande distinction. Il fut l'ami fidèle et dévoué de la famille de Virieu, et Mademoiselle de Virieu, décédée en 1874, avait en lui la plus entière confiance, confiance hautement justifiée. C'est par elle-même qu"il a su toute l'histoire du tableau, et, au mois de décembre 1866, M. Rivaux voulut bien me la rapporter. Je pris aussitôt des notes précises, et ce sont ces notes que j'ai utilisées ici.
dédiée à saint Vincent de Paul (i). Il n'est ni daté, ni signé (2). Mais son attribution est absolument certaine, et de plus il ne saurait être postérieur au mariage de Lamartine en 1820. Outre une raison de convenance facile à deviner, à partir de cette date, ses séjours au Grand-Lemps furent moins fréquents et moins prolongés, tandis que les années précédentes marquent 1 époque de la grande intimité avec les Yirieu, et, nous l'avons dit, c'est en. 181 3 que Stéphanie peignit les beaux portraits d'Aymon et d'Alphonse, et c'est en 1 8 1 4 que parut le livre du cardinal de Bausset. Nous en concluons que le tableau aura été exécuté vers 1814- 1819, pour être aussitôt remis à sa destination.