RÉCLAMÉ
DU 3l JUILLET AU IO AVRIL
Je dois ces renseignements à l'obligeance de M. Morice-Viel, conservateur de la bibliothèque de Montélimar. Je suis heureux de l'en remercier.
(2) Souvenirs et Portraits, t. I, p. 329.
« Quand la révolution de 1848 éclata, il voulut malheureusement se signaler par un coup d'éclat à la tribune. Son habit et son caractère
Genoude se représenta aux élections de 1 848. Elles se firent, pour la première fois, avec le suffrage universel qui, hélas ! montra la plus noire ingratitude en se prononçant contre celui qui l'avait tant préconisé. Malade et découragé, il mourut à Hyères, le 19 avril 1849, à l'âge de cinquante-sept ans.
Lamartine connut aussi les jours d'amertume et de découragement. Entraîné dans une ruine irrémédiable ( 1 ), il dut demander des ressources financières à un travail quotidien, opiniâtre, qui ne lui laissait ni trêve, ni repos, et qui se traduisit par des Mémoires Politiques, une Histoire de la Restauration, une édition de ses Œuvres complètes, et un Cours familier de littérature
de prêtre auraient dû l'en détourner. On se souvient que, pour presser le dénpûment de la catastrophe, un certain nombre de membres de la gauche demandèrent que les ministres du roi fussent décrétés d'accusation. C'était une motion de sang, de sang odieux à l'opposition peut-être, mais innocent. Ils m'olïrirent de signer cette demande. Je la repoussai avec indignation. M. de Genoude monta alors à la tribune et la soutint. Il n'y gagna rien que la répugnance visible de l'Assemblée à entendre un prêtre emporté par la rancune politique se mêler à une proposition téméraire qui pouvait, si elle eût prévalu, compromettre des têtes d'hommes. Ce furent ses dernières paroles ».
La motion de décréter d'accusation les ministres n'était pas une motion de sang, mais un moyen de précipiter le dénoûmenl qui, s'il eût été mis à exécution, n'aurait probablement abouti qu'à un emprisonnement. Genoude, ardent royaliste, se souvenait que tel avait été le sort des ministres de Charles X en i83o, et ce souvenir l'avait trop cruellement blessé, pour qu'il ne cédât pas au désir de voir la même peine du talion appliquée aux adversaires de ses amis. Maintenant, qu'il ait eu tort, comme prêtre surtout, d'avoir eu et exprimé de tels sentiments, ce n'est pas nous qui y contredirons, mais delà à la critique passionnée de Lamartine, il y a pourtant une distance.
(1) Les Annales de l'Académie de Mâcon ont publié (Troisième série, tome XVII, 1 g 1 2), un article très documenté sur les A bois financiers de Lamartine, par M. Jules Caplain, précédé d'un avant-propos par M. Maurice Barrés.
en trente volumes, toutes publications hâtivement rédigées et où la brillante imagination de l'auteur s'est donnée libre carrière. Il y est revenu sur le passé de sa vie et sur ses amis d'autrefois, appréciant les hommes et les événements avec une sincérité et une bonne foi indiscutables. Mais il ne s'est pas suffisamment tenu en garde contre les évolutions de sa propre pensée, ni contre ses changements de principes et d'attitude politiques où le royaliste, chez lui, fit place au démocrate, lequel, désillusionné, fut à son tour en défaveur et abandonné, après la mort de Dargaud, cet homme perfide dont il avait trop longtemps suivi les funestes conseils. Delà un état d'esprit assez fâcheux, avivé encore par les tristesses du présent, et qui ne laissa pas que d'influer sur ses jugements.
Ceux qu'il a formulés sur Genoude portent l'empreinte de cette mentalité et, encore qu'à tout prendre, ils soient dans une note assez juste, ils exigent néanmoins plus d'une réserve, réserves faciles à faire et nécessaires pour mettre les choses au point :
« M. de Genoude a eu à cette époque (la Restauration) et depuis, une influence assez intime sur l'opinion et sur les fautes de la cour et du parti royaliste pour laisser une trace dans l'histoire de son pays. C'était un jeune homme alors, né à Grenoble, d'une famille plébéienne entre le peuple et la bourgeoisie. La nature l'avait doué d'un extérieur qui prévenait le regard, d'une intelligence ouverte, d'un caractère à la fois diplomate et impérieux. Il commençait par séduire pour avoir le droit de commander. . . Elevé en province par des prêtres qui voyaient en lui un espoir et un honneur pour leur corps, il avait commencé à ébaucher son nom dans l'Eglise par une traduction des Livres
sacrés empreinte d'un certain éclat de style, œuvre qui lui avait acquis le patronage que la pitié et l'esprit de corps accordent facilement aux néoplytes. Ce travail, sa jeunesse, ses sentiments royalistes et religieux, la grâce et l'habileté naturelle de son caractère, cette assiduité caressante que les hommes d'une origine modeste cultivent plus naturellement que les autres autour des puissants du jour, lui avaient conquis la familiarité précoce de M. de Chateaubriand, de M. de Lamennais, de M. de Bonald, de M. de Montmorency, de M. le duc de Rohan, du prince Jules de Polignac. et enfin de M. de Yillèle.
Al. de Yillèle lui donna la Galette de France.
Il se jeta dans la politique, il y porta ses souvenirs religieux, son ardeur monarchique, ses complaisances de cœur pour l'aristocratie, et on ne sait quel secret remords de son sang plébéien, qui lui rappelait les révoltes populaires du Dauphiné, sa patrie, aux assemblées de Vizille, et qui lui faisait concilier, dans un inconciliable sophisme le pouvoir absolu des rois, l'autorité indiscutable du sacerdoce avec la souveraineté idéale du peuple.
Il y porta surtout une activité infatigable, un talent plus quotidien qu'éclatant, une diplomatie de plume, pliant à tout, sans rompre, des formes de discussion qui n'insultaient jamais en frappant toujours, une obstination invincible, un désintéressement qui ne marchandait pas sa fortune contre une idée, et une fidélité à Al. de Yillèle, qui honorait même l'erreur quand elle était couverte du fatalisme de la reconnaissance et du dévouement » (i).
(i) Histoire de la Restauration, t. VI, 1862, p. 2 36-38.
Sur Genoude en tant que journaliste et rédacteur de la Galette de
En un autre endroit, Lamartine a émis une appréciation plus équitable, où. à part une idée fausse sur « la neutralité de Dieu » et sur le rôle du prêtre, la physionomie de Genoude apparaît sous un jour plus vrai, et tel qu'il fut en réalité, c'est-à-dire « spirituel, actif et bon ». Il est là tout entier. Cette page, trop peu connue, mérite d'être citée :
« M. de Genoude est mort depuis ce temps-là, toujours la plume du journaliste à la main. Je lui ai dit vingt fois que le prêtre devait s'abstenir des luttes politiques, parce que Dieu était neutre dans nos partis, et que le prêtre, pour être à sa place, doit représenter la neutralité de Dieu. Au reste, si cet homme spirituel, actif et bon, avait le fanatisme de son opinion, il n'en avait pas les haines. Il aimait ses adversaires en Dieu, tout en les combattant en politique. Sa victoire n'eût été qu'une sainte et généreuse amnistie. Mais le rôle du prêtre moderne n'est ni de vaincre, ni de pardonner; il est d'aimer et de servir. Depuis 1830 aussi, je ne voyais plus que rarement cet ancien ami de mes premiers vers. Nous nous aimions néanmoins à distance, et à travers des opinions politiques et religieuses très dissemblables. Tous ces dissentiments de la terre sont ensevelis dans la terre ; les âmes dépouillent ces costumes du pays et du temps en entrant au tombeau )) (1).
Non, les âmes n'entrent pas au tombeau. Elles vont
France, Lamartine a porté un jugement intéressant, mais assez partial dans ses Mémoires Politiques, p. 48. Nous y renvoyons le lecteur.
On trouvera également une très juste appréciation de Genoude par Charles de Lacombe dans la Vie de Berryer. — Berryer et la Monarchie de Juillet, p. 33 et suiv.
(1) Recueillements Poétiques. Entretien avec le Lecteur, p. XIX.
à Dieu qui n'est pas neutre, car il voit tout, il pèse tout, il juge tout. Et puis, est-ce donc s'aimer que de s'aimer à distance, à travers des opinions dissemblables } Lui, si bon. si généreux, s'est-il donc fait une telle illusion ? C'est peu probable. Inspiré par Dargaud, son mauvais génie, il en était arrivé à ne plus voir en Genoude qu'un « ancien ami » de ses « premiers vers ». La distance est grande entre la première effusion de leur belle amitié. Comme dans un roman d'amour, la lassitude était venue et les heurts de caractère, les divergences de vues avaient fait leur œuvre de froideur et d'antipathie. Entre eux, le charme était rompu. Le cœur n'y était plus !
MoNIER DE LA SlZERANNE
Antoine Colomb — Albert du Boys
Avec ces trois noms nous achèverons, dans la Drôme, notre pèlerinage, si j'ose dire, aux Souvenirs dauphinois sur Lamartine.
Le premier est celui d'un littérateur et d'un homme politique, qui eut son moment de succès sous la Restauration, et qui restera parmi les bons serviteurs de son pays. Ses rapports avec Lamartine, sans avoir été très suivis, méritent néanmoins d'être rappelés (i).
(i) Sur Monier de la Sizeranne , cf. Rochas, Biographie du Daupliiné. — Brun-Durand, Dictionnaire biographique de la Drôme. — G. Vallier, article dans le Bulletin de la Société d'Archéologie de la Drôme, t. XIX, i885, p. 357 -76. — Bellet, Contribution à l'Histoire de Tain. Biobibliographie locale.
Paul-Jean-Ange-Marie Monierde la Sizeranne naquit à Tain le n pluviôse an V (30 janvier 1797 . A dix-huit ans il entra dans les gardes du corps, et, vraisemblablement, il dut y connaître Lamartine. Mais à la suite d'un accident, il quitta la carrière militaire pour laquelle il avait des aptitudes très prononcées. La littérature l'attira : à l'âge de vingt-neuf ans, il composa L'Amitié des deux âges, comédie en trois actes et en vers, qui fut représentée, pour la première fois, au Théâtre- Français, le 8 février 1826. Il fréquentait alors le salon de Madame Récamier et l'Abbaye-au-Bois, où l'accueillaient avec sympathie Ballanche, Chateaubriand et le duc de Broglie. Il y rencontra également Lamartine, son aine de sept ans. Il leur avait lu Corinne, drame en trois actes et en vers, qui fut aussi représenté au Théâtre-Français, le 23 septembre 1830.
La politique lui créa d'autres relations avec Lamartine, bien qu'ils ne suivissent pas la même ligne de conduite. Ce dernier était député de l'arrondissement de Bergues, et Monier de la Sizeranne l'était de celui de Die. Pendant l'été de 1837, il avait convié à son château de Beausemblant dans la Drôme plusieurs poètes de ses amis, entre autres Emile Deschamps, Alexandre Guiraud et son collègue à la Chambre. Emile Deschamps, l'aimable et fécond versificateur, était le véritable bout-en-train de la fète.^ Ce fut lui qui reçut l'invitation du châtelain, ainsi libellée :
Beausemblant, juin 18 37.
Vers ces temps calmes de ma vie, Où, jeune encore, et dans ces lieux.
Je venais à la poésie Demander quelques jours heureux;
Quand, de ce feu qui vous domine
Trouvant un éclair oublié,
J'offrais une palme à Corinne
Et quelques fleurs à Y Amitié.
Je me disais : Pourimoi ce seront jours de fêtes, Les jours oîi des amis, littérateurs, poètes,
Voyageurs, artistes enfin
De ma si paisible retraite
Daigneront prendre le chemin.
Oubliant là Paris, ce monde tyrannique Qui, chaque hiver, dévore et nos nuits et nos jours, Nous aurons du soleil, de l'air, de la musique, Des lectures souvent, jamais de politique, Quelquefois de la chasse et du plaisir toujours. Eh bien ! ce rêve heureux de ma jeune pensée
Se réalise en cet instant.
Par malheur, aujourd'hui, ma plume est émoussée. Mais mon cœur reste vert sous ma tête glacée
Et ce cœur est joyeux Emile, il vous attend ;
Il attend des amis qui sont aussi les vôtres, Comme vous indulgents, poètes comme vous.
Quels plaisirs vont être les nôtres !
O mes amis ! accourez tous (i).
Après des jours heureux passés à Beausemblant, la joyeuse caravane s'en vint à Tain, où M. de la Sizeranne la présenta à son frère qui l'accueillit à merveille dans son pavillon de Chantalouette, pittoresque habitation bâtie sur un des sommets du célèbre coteau de l'Hermitage.
A son grand regret, Lamartine ne put se rendre à ces charmantes invitations. 11 s'en excusa par une de ces lettres très délicates, dans lesquelles il excellait :
(i) Revue du Dauphiné, t. II, 1807, p. 184.
Saint-Point, 10 juillet 1837.
Monsieur,
« Emile Deschamps m'avait prévenu de votreobligeante invitation, et, avant de recevoir votre lettre si aimable, j'avais déjà retourné dans ma pensée tous les moyens d'aller me donner ce délicieux moment de congé au milieu d'hommes si rares à rencontrer, plus rares à réunir. Mais des impossibilités invincibles s'opposent à mon désir. 11 serait trop long de vous les raconter ; vous pouvez les croire sur parole, car mes regrets sont la mesure de mon impuissance, je ne serai donc malheureusement qu'en esprit dans votre charmante réunion poétique, et j'y serai de cœur aussi puisque votre instance pour m'y amener me prouve que je serais avec des amis. Je vous exprimerai mieux toute ma reconnaissance à Paris, et j'y chercherai les occasions de vous y rencontrer mieux et plus intimement.
« Je viens de recevoir et de lire ce matin les Voix intérieures de Victor Hugo. Je pense qu'on vous a porté ce beau volume où il y a des pages supérieures à l'homme même. J'espère aussi que les flots du Rhône, votre beau ciel, vos âpres montagnes, ne laisseront pas Emile Deschamps muet : les rencontres de la nature et du génie sont toujours fécondes. Je ne doute pas que nous ayons l'hiver prochain les échos de Beausemblant à Paris.
« Agréez, Monsieur, avec mes tristes excuses, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
Al. de Lamartine (i).
(1) Correspondance de Lamartine, édit. in-8, t. V, p. 222. L'édition in- 12, de la Correspondance ne donne pas cette lettre. Par contre, elle en donne une de 1845, qui ne se trouve pas dans l'édition in-8. — Voir plus loin.
Emile Deschamps ne fut pas « muet ». Répondant à cet appel, il chanta, en des vers faciles et élégants, « les flots du Rhône, le beau ciel, même les âpres montagnes », non pas de Beausemblant ou de Tain, mais celles du Vivarais, et, dans ses remerciements aux amphytrions. il eut un mot pour Lamartine, dont il évoqua le souvenir :
Réponse a Al. H. Monier de la Sizeranne
Paris, octobre 1837.
Des hauteurs d'un de vos châteaux, D'où vous apercevez, comme un roi sur son trône, Vos vendangeurs fouler la grappe noire ou jaune Du brûlant Ermitage, autre roi des coteaux, Et, plus bas, tournoyer la vapeur des bateaux. Comme un grand aigle noir, sur les flots clairs du Rhône ;
Aux charmes de ce beau séjour, Ami poète, avec ces accents que la muse Vous prodigue encor mieux qu'elle me les refuse,
Vous nous conviâtes un jour.
Qui pourrait dire : Non, — quand le plaisir invite ? Quand vous dites : Venez, — qui ne romprait ses fers?
A votre doux appel je répondis bien vite ;
Le moins facile était de répondre à vos vers.
Et puis, que veut-on? le poète, Au plus fort du bonheur ne le chante jamais ; Le regret rend la voix à sa lyre muette. Hélas ! on dit mal : J'aime ; — on dit si bien : J'aimais ! (i)
Tout avait été à souhait et les plaisirs de l'esprit avaient été des plus délicats. Rien n'y manquait, pas même un « banquet de royale apparence » servi à Chantalouette. Ecoutons :
(i) Ibid. t. III, i838, p. 210.
Nous n'avons garde d'oublier
Notre halte à Chantalouetté,
Où le génie hospitalier
Sut pour nous si bien allier Tout ce que l'esprit rêve, et que le cœur souhaite. Nous gravissions aidés par les buissons. Ce coteau merveilleux, dont rien ne peut distraire. Pain de sucre géant, tout flanqué de raisins, Votre frère, si bon, — oh ! c'est bien votre frère ! Nous reçoit comme un prince, — oui, dites le contraire, Et puis votre neveu charmant, quelques cousins,
Je crois, tant ils étaient aimables.
En mille soins inexprimables Vont se multipliant; et, sans exception. Sans nous laisser jeter les yeux à gauche, à droite. Nous font entrer soudain, par une porte étroite. Dans un kiosque imprévu, riant échantillon, Devant qui Marly même eût baissé pavillon. Là, dans des fleurs, banquet de royale apparence,
Poissons monstrueux, gibier fin.
Primeurs d'Amérique, et poUr vin La vendange du crû, le meilleur vin de France i .
S'adressant à M. Monier de la Sizeranne, Emile Deschamps le conjura de ne pas sacrifier son talent poétique à son rôle de député, car tous les deux n'étaient pas inconciliables et pouvaient même se faire valoir l'un par l'autre ; l'Histoire en compte plus d'un exemple. et celui de Lamartine n'est pas le moindre :
Ah ! du moins^secouant un préjugé gothique, N'allez pas mettre de côté Votre diplôme poétique Pour le mandat de député !
(i) Ibid. p. 21 5.
Sous les dieux, l'univers antique
Dans Orphée, l'immortel chanteur,
Vit son premier législateur.
Et Xuma rapporta son code poétique Des leçons d'une nymphe au souffle inspirateur; Tandis que s'épenchant en sublime cantique. Sur le mont où plus tard devait pousser la croix. Le poète David fut le plus grand des rois. Cette noble alliance, en tout temps fut commune;
Et, vainqueur dans son double essor, Devant nous, Lamartine a conquis la tribune,
Tenant en main sa lyre d'or !
N'abdiquez point de l'art la céleste couronne, V Amitié vous en prie, et Corinne l'ordonne ! (i)
Huit ans plus tard (1845), Alonier de la Sizeranne adressa à Lamartine une lettre en vers, sous ce titre : Un Député à un Député. 11 le suppliait de mettre son admirable talent au service de la politique de Thiers, dont le rôle, dans la question d'Orient et dans celle des fortifications de Paris, avait rencontré, chez Lamartine, une vive opposition. 11 débutait ainsi :
16 novembre 1S45.
Puisqu'elle est sans écho la tribune de France, Et pour ma faible voix et pour ta voix immense, Et puisque tous les deux nous conservons encor, Moi, ma plume d'acier, et toi ta plume d'or. Laisse-moi t'appeler à cette autre tribune Où la pensée est calme, où nul bruit n'importune, Où pour cesser la lutte il n'est pas de signal. Où Ton cherche à te suivre, où tu n'as pas d'égal. D'ailleurs la poésie a la parole austère Lorsqu'elle veut toucher aux choses de la terre, Et son libre concours, grave quand il le faut, A l'appel du pays n'a jamais fait défaut.
(1) Ibid. p. 214.
Il prend à partie le ministère Guizot et l'alliance avec l'Angleterre « lien fatal >> qu'il dénonce et dont il faut se dégager :
Là, malgré l'énergie et l'éclat du talent,
Il faut, ou succomber, ou vivre en reculant.
Aide-nous à sortir de cette alternative :
Que ton vaste front pense et que ta plume écrive ;
Que le brillant flambeau que tu reçus du ciel,
Ramenant sa clarté sur un danger réel,
Montre à nu les ressorts d'un pouvoir qui s'égare ;
Enfin que ta parole au combat se prépare.
Et ton noble génie aura bien mérité
De la France, du trône et de la liberté ! i
La réponse de Lamartine fut on ne peu plus aimable. Mais, s'il admira les « beaux vers », il ne fut pas convaincu ; toutefois ces divergences de vue ne l'empêchaient pas d'apprécier et d'aimer beaucoup son collègue :
Novembre 1845.
Cher collègue,
« J'ai lu avec admiration et reconnaissance vos beaux vers. La concorde, vous le savez, est la tendance de mon caractère et de mon cœur ; mais je n'ai jamais pu appeler concorde l'union de deux politiques contraires, tant que l'une des deux ne désavoue pas ce qui la sépare de l'autre.
« Personne n'a plus de goût, d'esprit et de cœur que moi pour votre ami politique M. Thiers. Je suis obligé de résistera un vif entraînement naturel pour combattre l'alliance de l'opposition avec lui. Mais la logique doit
(1) Un Député à un Député. Paris Amyot, 1845, in-32, 1" é'dit. très rare, obligeamment communiquée par M"' Max Monier de la Sizeranne.
gouverner les instincts. M. Thiers peut être un excellent ministre, il ne peut être un chef, ni un membre d'opposition après quinze ans de triomphe sur tous les principes de l'opposition libérale Vous verrez, hélas ! cette pensée exprimée par moi dans un article de petit journal de Mâcon, que les journaux de Paris répéteront peut-être i).
« Quand il y aura un symbole commun, je le professerai avec bonheur du même cœur que vous. Mais les lois de septembre, l'Orient et les fortifications nous séparent par un abîme politique qu'aucune bonne volonté ne peut combler. Les uns ou les autres nous tomberions au fond. 11 faut être seul tant qu'une crise inattendue n'aura pas jeté un pont entre nous.
« Je suis entièrement plongé dans l'étude de la Révolution que j'écris en ce moment ; je n ai qu'un clin d'œil de côté sur la politique du jour. Je ne fais plus de vers depuis dix ans. Si vous voulez je répondrai en prose à votre belle et généreuse pensée si magnifiquement exprimée. Pour cela il faut vous démasquer et permettre que je vous nomme dans le Bien Public. Ce serait pour moi une occasion de dire tout haut combien tout bas je vous honore, vous estime et vous aime. Heureux jour que celui où nous penserions ensemble comme ensemble nous sentons !
« Je lis le cinquième volume de l'Histoire de M, Thiers avec une sérieuse admiration. Dites-le-lui, si vous le voyez. 11 se trompe s'il me croit ennemi, je ne suis qu'adversaire, et souvent à regret.
(i) Un principe et point de partis (19 novembre 1845), Voir la France parlementaire, t. IV, p. 259.
[Note des Editeurs de la Correspondance]
« Adieu, cher collègue et ami, et encore une fois merci » (i).
Que devinrent ensuite leurs relations ? Nous ne sommes pas en mesure de le dire. Mais, pour eux, comme pour tant d'autres, les événement devaient faire à ces deux hommes un sort bien différent.
On connaît celui de Lamartine. Inutile d'y revenir. Quant à Monier de la Sizeranne, il fut, en 1852, élu député de la Drôme au Corps législatif, où son intégrité et l'indépendance de ses votes prouvèrent assez qu'il ne s'inspirait que de sa seule conscience. C'est ainsi qu'il défendit les biens de la maison d'Orléans contre une loi de spoliation, qu'il se prononça en faveur du pouvoir temporel du pape et qu'il réclama hautement la gratuité du mandat de député. Comme nous sommes loin d'un tel désintéressement ! Non seulement cette loyale et courageuse attitude ne lui attira pas l'hostilité du second Empire, mais elle lui valut au contraire son estime et même, le croirait-on ? ses faveurs. Voilà encore un sentiment d'équité qui ne se comprend plus aujourd'hui.
Quoi qu'il en soit, il siégea au Corps législatif jusqu'en 1863, Cette année-là un décret du 7 mai l'appela au Sénat, où il resta fidèle à sa ligne de conduite en se plaçant parmi les libéraux conservateurs. Enfin, un brevet du 21 mars 1866 lui conféra le titre héréditaire de comte. Ajoutons que, dès 183$, les électeurs du canton de Saint-Donat d'abord, puis ceux du canton de Tain, le nommèrent conseiller général et lui renouvelèrent ce mandat pendant trente-cinq ans consécutifs, et, pen-
(1) Correspondance, édit. in- 12, t. IV, p. 211-12. Cette lettre ne figure pas dans l'édit. in-8. — Voir une note ci-dessus. — Une édition critique et définitive de la Correspondance de Lamartine s'impose.
dant ces trente-cinq ans, il présida toutes les sessions du Conseil général de la Drôme, fait bien rare, sinon unique, et qui constitue le meilleur des éloges. Dans toutes ces hautes fonctions, Monier de la Sizeranne n'eut qu'un but : bien servir son pays et se rendre utile à ses concitoyens. Il mourut à Nice le 6 janvier 1878. Il repose aujourd'hui au cimetière de la ville de Tain, dans une chapelle funéraire, œuvre d'art justement remarquée.
Voici maintenant un Drômois qui fut, non pas un correspondant de Lamartine, mais un de ses plus fervents admirateurs, si bien que, dans le culte Lamartinien, il ne serait guère possible de le dépasser. X'est-ce pas là une raison suffisante pour le « portraicturer » un peu } Et puis, l'amitié a ses droits dont il faut tenir compte, eux qui apportent à notre vie des jours heureux, trop vite écoulés. Leur brièveté même ne va pas sans mélancolie, ni tristesse :
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive. Il coule, et nous passons ! (1)
César-Antoine Colomb était né à Die le 2 août 1814. Après de sérieuses études classiques il alla à Paris pour y faire son cours de droit qu'il termina en 1837, avec le grade de licencié.
Intelligent, laborieux, observateur avisé, il s'initia avec ardeur au mouvement littéraire romantique alors en pleine efflorescence. Etudiant modèle et chrétien pratiquant, il exerçait sur ses camarades une salutaire influence. Pour cela, il était à bonne école. Un des
(1) Le Lac.
Antoine COLOMB
premiers, en effet, il s'attacha à Frédéric Ozanam dans l'œuvre admirable des Conférences de Saint-Vincentde-Paul. Ozanam le mena à Notre-Dame entendre Lacordaire, alors au début de ses fameuses prédications. Le jeune Colomb en subit le charme. Dès cette époque, et jusqu'à la fin de sa vie, il appartint de cœur et de conviction à l'Ecole catholique libérale qui a donné à l'Eglise de France, au cours du xixe siècle, ses plus illustres, et, à tout prendre, ses meilleurs défenseurs. Avec Ozanam et Lacordaire, il unit, dans le même amour, Mgr Dupanloup, Alontalembert, Cochin, de Falloux, le P. Gratry, A. du Boys, et tant d'autres.
Ce séjour à Paris lui permit d'imprimer une vive impulsion à son développement intellectuel. Littérairement parlant, et toute proportion gardée, il procède de deux écrivains qui le fascinèrent en un rare degré, Chateaubriand et Lamartine. Il avait pour eux un véritable culte. Plus tard, il aimait à lire, à ses enfants, les plus beaux passages du Génie du Christianisme, ceux qui, à son sens, devaient produire dans leurs âmes une heureuse impression, et en faire un jour des hommes d'honneur et de devoir. L'avenir a prouvé combien il avait vu juste.
Quant à Lamartine, notre Drômois ne manquait pas une occasion pour aller l'entendre à la tribune de la Chambre, Ilsenhardissait alors jusqu à lui demander des billets d'entrée, et le grand poète, avec une bonne grâce charmante, accédait volontiers au désir de ce jeune homme qu'il voyait tout épris de son génie et de sa gloire.
De retour au pays natal, Antoine Colomb se fit inscrire au barreau de Die en qualité d'avocat. .Mais bientôt, quittant la toge, il vint se fixer à Valence, par
suite de son mariage avec la fille d'un honorable négociant de cette ville. Sa vie entra dans une voie nouvelle, celle que lui ouvrait son beau-père. Le négoce cependant ne porta aucune atteinte à ses goûts littéraires, et, plus que jamais, il se sentait captivé par ses auteurs favoris.
La poésie de Lamartine et la prose de Chateaubriand, qui est elle-même une si magnifique poésie, parlaient à son cœur, achevaient de le charmer, de l'enthousiasmer même. Maintes fois sa douce muse le sollicita et l'inspira. De là des accents émus, des élans d'âme, et d'une âme toujours éprise du beau et du vrai, parce que toujours élevée vers Dieu par la pratique de la charité. 11 restait bien le disciple fidèle d'Ozanam. Au reste, il trouvait à Valence deux hommes d'un dévouement à toute épreuve, Dupré de Loire et Louis Gilly, qui furent les véritables apôtres des pauvres et des souffrants. Il les secondait efficacement en tant que secrétaire de la Conférence de St-Vincent de Paul. Dieu seul qui sait tout le bien qu'ils ont fait ensemble et très modestement les aura récompensés au centuple, selon la divine parole du Christ, dans l'Evangile.
Son goût pour la poésie s'était révélé de très bonne heure. En 1832, à peine âgé de dix-huit ans, une circonstance exceptionnelle l'avait singulièrement touché. Cette année-là, Lamartine fit son célèbre voyage d'Orient. En descendant la vallée du Rhône, il traversa les villes que baigne le fleuve, Lyon, Vienne, Valence, Avignon et Arles, pour arriver à Marseille où, en grand seigneur, il s'embarqua sur un navire frété pour lui seul. Antoine Colomb, qui ne perdait pas de vue son poète aimé, se risqua à lui dédier une Ode, où, avec une
grâce toute juvénile, il chantait l'illustre voyageur, tout en lui signalant les souvenirs incomparables dont ces pays de lumière et de poésie ont gardé l'empreinte :
Ode a M. de Lamartine partant pour l'Orient
Vents, orages, faites silence, De vos bruyants combats n'agitez plus les airs ; Zéphyrs, brises du soir, frôlez la mer immense,
Murmurez dans les rameaux verts :
Lamartine, loin de la France,
Sur les ailes de l'espérance, Vole aux climats féconds d'où l'astre radieux,
Laissant sa couche au sein de l'onde,
D'un pas s'élance sur le monde, Et verse par torrents la splendeur de ses feux.
Poète avide d'harmonie,
Quel souffle pousse donc ta voile en Orient?
Quelle muse inspirée appelle ton génie Sous l'azur de son ciel riant?
Veux-tu que les sons de ta lyre, Sous la poussière où dort Palmyre
Glissant comme un soupir, réveillent un écho? Veux-tu que le flot de ta gloire Baigne en passant chaque mémoire,
Des rives de la Seine aux murs de Jéricho?
Pars donc ! Cède à l'enthousiasme Qui t'emporte aux vallons qu'arrose le Jourdain; Là, le sol plein de fleurs, l'air exempt de miasme,
Révèlent le séjour d'Eden.
Non loin des champs où fut Solyme, Pour toi croît la palme sublime
Dont la tige fleurit sous de verts oliviers : Cours la cueillir, noble poète, Et, pour en ceindre un jour ta tête,
Enlace son feuillage à tes brillants lauriers.
Sens-tu s'infiltrer en ton âme Ces parfums épanchés sur le berceau des arts? Vois-tu la Poésie aux deux ailes de flamme
Pleurer sur ses débris épars?
Sous les ronces et les épines.
Lis au grand livre des ruines Quels outrages le temps a semés sur ses bords ;
Regarde errer l'ombre d'Homère,
Qui, sous sa robe funéraire, Pour saluer ton nom retrouve ses accords.
De l'Egypte foulant les herbes, Inspire-toi du deuil de ces tombeaux déserts, Obélisques géants, dont les masses superbes
Cachent leur sommet dans les airs.
Attache tes regards humides
Aux pieds moussus des Pyramides, Où Bonaparte vint s'asseoir victorieux
Donne un regret à ces batailles,
Où tant de nobles funérailles D'un crêpe ont recouvert nos drapeaux glorieux.
Dans ces parages poétiques, Entends-tu retentir le cri des nations?
Aperçois-tu gravé sur les cèdres antiques
L'âge des générations?
Quand du ciel tombe la nuit brune,
Dis-nous comment la pâle lune Argenté de ses feux Thèbe et Ptolémaïs ;
Comment la brise vagabonde
Mêle la chevelure blonde Des moissons d'aloès aux moissons de maïs?
Suis la colonne lumineuse Qui marque en sillons d'or sa trace dans les cieux ; Penche-toi sur le roc d'où l'eau miraculeuse
Arrose un sol mystérieux.
Sur les bords du golfe arabique
Ecoute la harpe angélique Dont les fils d'Israël emplissaient les échos,
Quand la mer, séparant ses ondes
Leur ouvrit ses routes profondes, Et noya Pharaon dans ses immenses flots.
Cherche la tente solennelle Où jadis Abraham reçut l'ange de Dieu, Où d'Isaac mourant l'aquilon sur son aile
Emporta le suprême adieu.
Porte tes pas au mausolée
De Rachel pâle et désolée, Prie et pleure à genoux sur ses tristes débris;
Caresse d'un chant, d'une plainte,
Son ombre dont la voix éteinte Appelle vainement ses fils sourds à ses cris.
Poursuis ton vol jusques aux rives Où dort le souvenir de l'antique Sion ; Le fleuve qui la baigne a des ondes plaintives
D'où surgit l'inspiration.
Gémis sur la montagne sainte ;
De tes lèvres laisse l'empreinte Au jardin où le Christ eut des larmes de fiel ;
Chante sur la tombe où les anges,
Le couvrant de candides langes, Le prirent dans leurs bras pour l'emporter au ciel.
Sublime comme les tempêtes, Comme le bruit des vents qui hurlent sur les eaux, Recueille dans ton cœur le verbe des prophètes
Dans ce silence des tombeaux.
Laisse courir ta rêverie
Sur la colline défleurie Qui domine la place où fut Jérusalem ;
Souviens-toi de la belle étoile,
Qui, de la nuit perçant le voile, Aux mages étonnés indiquait Bethléem.
Et quand ton âme sera pleine De tous les souvenirs que les ans cachent là, Viens, viens te reposer sous l'ombrage du chêne
Qui couvre ta blanche villa ;
Et dans ce romantique asile,
Où la Parque, à tes vœux docile, Te file longuement des jours délicieux,
Rapporte du sein de l'Asie
Ces vagues senteurs d'ambroisie Qu'on respire à longs traits dans tes hvmnes pieux (1).
Nous avons tenu à citer ce morceau en entier, car il témoigne d'une inspiration Lamartinienne peu douteuse. De nombreuses expressions le prouvent, telles que
(1) Revue du Daupluné, t. IV, 1 838, p. 46-5 1 -
moussus, Solyme, regards humides, chevelure blonde des moissons, colline dé fleurie, hymnes pieux, etc. Il n'y a pas jusqu'à l'imagination lyrique, à la facture du vers, surtout au mouvement, l'apostrophe et l'interrogation qui n'indiquent chez notre précoce auteur — il n'avait que dix-huit ans — un effort d'imitation très visible, parfois même assez heureux, et. au demeurant, très digne d'attention.
Antoine Colomb n'abandonna jamais la muse. Il publia en diverses Revues plusieurs pièces de vers, tantôt sous le voile de l'anonyme, tantôt sous le pseudonyme d'Antonin de Grangeneuve. Il a laissé en portefeuille tout un recueil de poésies inédites, dont quelques-unes au moins mériteraient d'être éditées. Elles achèvent de montrer combien son àme si généreuse, son esprit si ouvert, savaient vibrer des plus nobles sentiments. A son tour, il aurait pu se dire :
Mon àme est à l'étroit dans sa vaste prison : Il me faut un séjour qui n'ait pas d'horizon i .
Le 9 janvier 1888. ses croyances chrétiennes et son amour des pauvres lui ouvrirent l'entrée de la demeure éternelle, ce séjour qui n'a pas d'horizon !
La plupart des grands catholiques français qui. au xixe siècle, se sont groupés autour de Lacordaire. de Montalembert et de .Mgr Dupanloup. ont été les hôtes de l'un d'entre eux, Albert du Boys, qui eut l'honneur de les recevoir chez lui, dans sa demeure de Tain et à son château de la Combe, près de Grenoble, où mourut l'évèque d'Orléans, le 29 septembre 1878. ce cher
(1) Lamartine, Premières Méditations, XX XI V. DIEU, à M. I'abbé F. de Lamennais. Edit. Hachette, in- 12, p. 168.
la Combe, dont il aimait à dire : « l'air y est plus pur, le ciel plus proche et Dieu plus familier » (1).
De très bonne heure. A. du Boys avait été en relation avec Lamartine. On n'a peut-être pas oublié que ce dernier, écrivant à Joseph Rocher, le 13 juillet 182c, lui donnait ce détail, qui a pour nous quelque intérêt:
« Faites mes compliments à un charmant jeune homme que je vous félicite d'avoir recruté et avec qui, je crois, vous vous lierez avec plaisir. C'est Al. Dubois que j'ai connu à Paris et que je reverrai, j'espère, en allant vous voir » (2).
Leurs rapports dataient de 1822, et le « charmant jeune homme » avait alors dix-neuf ans. De plus, un lien de parenté achevait de les rapprocher l'un de l'autre (3).
Marie-Albert du Boys naquit le 12 avril 1804, à Metz, où sa mère était allée recueillir une succession. Son père, Gaspard-Marie du Boys, né à Grenoble au mois de janvier 1761, y mourut au mois de novembre 1860, âgé donc de près de cent ans (4). Au moment de
(1) M"* du Boys, Les derniers jours de Mgr Dupanloup, p. 16.
(2) Ut supra, t. XLIX, 192' livr., p. 173.
(3) Voir la note suivante.
(4) A l'âge de quatre-vingts ans, le président du Boys chassait encore le chamois dans les montagnes de Belledonne. — Il avait épousé
Françoise-Claudine Grimod-Benechow de Rivière, née en et
décédée à Paris, le 18 mars 18 1 9. Cette dernière avait une sœur..., qui épousa François de Montherot de Beligneux, conseiller au parlement de Dijon, d'où un rils, François, marié à Suzanne de Lamartine» la plus jeune sœur du poète. De ce mariage vînt un fils, Charles, ancien secrétaire d'ambassade et propriétaire du château de Saint-Point.
A. du Boys était donc le cousin-germain du beau-frère de Lamartine.
Celui-ci avait cinq sœurs: 1° Cécile, mariée à dans de Cessiat ; 20 Eugénie, mariée au baron de Coppens ; 3° Sophie, mariée au comte de Pont de Ligonnès, d'où Mgr de Ligonnès, évêque de Rodez ; 40 Césanne, mariée au baron Xavier de Vignet; 5° Suzanne, mariée à François de Montherot.
Albert du BOYS (1880)
la Révolution, il était conseiller au parlement, plus tard ( 1 8 1 «5 ), il fut député de l'Isère et président de la Cour royale de Grenoble ( 1 8i 6), fonction qu'il remplit jusqu'en 1848. 11 fut le dernier représentant des anciens parlements. C'était une belle figure de magistrat. 11 en garda toujours toute la grave dignité, et, fort de sa conscience, il aimait à évoquer les souvenirs du passé. 11 fallait alors l'entendre dire, avec un ton qui n'admettait pas la réplique : Nous autres du parlement !
Son fils était un sage. Esprit fin, réfléchi, très cultivé, très au courant des publications d histoire, de littérature, de droit, d'économie politique et sociale, il suivait avec attention le grand mouvement des idées et des besoins de son temps. Sans doute, son extrême modestie, d'accord en cela avec son tempérament, l'aurait volontiers confiné dans le cercle restreint de l'intimité familiale, mais les événements, toujours maîtres des hommes, en décidèrent autrement, et étendirent singulièrement son horizon en lui procurant d'heureuses, et — disons le mot — d'illustres relations.
Il avait épousé à Tain, le 6 février 1832, Marie-Rose de Larnage, femme d'une rare distinction (1). Chez cette chrétienne accomplie, les qualités de cœur et d'intelligence s'épanouissaient en une douceur infinie, sans affaiblir néanmoins ni l'énergie de son caractère, ni la fermeté de ses convictions. Et puis, elle était remarquablement belle : on la citait pour sa beauté. Lamartine nous le dira.
(1) Née à Tain le 5 août 1808, et y décédée le 12 décembre 1 885, fille de Jean-Vincent Mure de Larnage et de Louise-Charlotte-Elisabeth- Jeanne-Marie-Rose Monier. — Cette famille de Larnage, anoblie vers 1745, est différente de la famille féodale du même nom, à laquelle appartenait la fameuse héroïne de J.-J. Rousseau.
Les leçons de ce foyer si chrétien ne turent pas stériles : trois enfants, une fille et deux tils, en rendent témoignage.
.Mademoiselle Netty du Boys, à qui rien n'a manqué des vertus de sa mère, a donné la mesure de sa valeur personnelle en des œuvres littéraires, historiques et même philosophiques que le temps n'a pas fait oublier ( i .
De ses deux frères, l'un. Félix, portait le prénom de L'évêque d'Orléans, et mourut jeune encore, magistrat plein d'avenir 1878) ; l autre, M. Paul du Boys, lut baptisé à Tain, en 1847. par le P. Lacordaire. Ancien ingénieur en chef des ponts et chaussées, il garde fidèlement, au château de la Combe, les traditions paternelles.
Xous avons dit que A. du Boys se rencontra avec Lamartine à Paris, en 1822. 11 y avait eu entre eux un intermédiaire tout indiqué, François de Alontherot, qui réussit d'autant plus, que Lamartine avait pour son beau-frère une affection particulière. Alontherot était poète à ses heures, et ses vers ne déplaisaient pas au poète de génie qui les qualifia de « fils de l'éclair » « nés d'un sourire ». 11 lui avait dit ces belles choses dans une poésie qu'il lui dédia sous ce titre : Pensées en voyage, et qui devait son inspiration au voyage en Orient :
Ami, plus qu'un ami, frère de sang et d'àme, Dont l'humide regard me suivit sur la lame, A travers tant de flots jetés derrière moi, A travers tant de ciel et d'air, je pense à toi ;
([) Sur Netty du Boys, cf. Ch. Bellet, Contribution à l'Histoire de Tain. Bio-bibliographie locale.
Je pense à ces loisirs que nous usions ensemble
Au bord de nos ruisseaux sous le saule ou le tremble ;
A nos pas suspendus, à nos doux entretiens
Qu'entremêlaient souvent ou tes vers ou les miens,
Tes vers fils de l'éclair, tes vers nés d'un sourire,
Que tu n'arraches pas palpitants de ta lyre.
Mais que de jour en jour ta négligente main
Laisse, à tout vent d'esprit, tomber sur ton chemin,
Comme ces perles d'eau que pleure chaque aurore.
Dont toute la campagne au réveil se colore.
Qui formeraient un fleuve en se réunissant,
Mais qui tombent sans bruit sur le pied du passant,
Dont le soleil du jour repompe l'humble pluie,
Et qu'aspire en parfums le vent qui les essuie !
Sa pensée n'a pas quitté Montherot. et c'est encore vers lui qu'elle est allée quand il a visité Athènes, Athènes qui
S'éveillant tour à tour dans la gloire ou la honte,
Roulant ses flots vivants comme une mer qui monte,
Chaque vent les poussait à ses ambitions,
Les uns à la vertu, d'autres aux factions,
Périclès au forum, Thémistocle au rivage,
Aux armes les héros, au Portique les sages,
Aristide à l'exil et Socrate à la mort,
Et le peuple au hasard, et du crime au remords !
Au pied du Parthénon, qu'un homme au turban garde.
J'entends venir le jour, je marche et je regarde
La lumière en passant sur ce sol du trépas. Y tombe morte à terre et n'en rejaillit pas ; Seulement le rayon le plus haut de l'aurore Effleure sur mon front le Parthénon qu'il dore.
Puis, glissant à regret, sur ces créneaux noircis
Où dort, la pipe en main, le janissaire assis.
Va, comme pour pleurer la corniche brisée,
Mourir sur le fronton du temple de Thésée !
Deux beaux rayons jouant sur deux débris, voilà.
Tout ce qui brille encore; et dit : « Athène est là ! » (i).
Ce fut ce « frère de sang et d'âme » qui présenta son jeune cousin à Lamartine. Albert du Boys avait alors dix-huit ans et suivait à Paris les cours de la Faculté de droit. 11 nous a retracé lui-même cette première entrevue dans une lettre que nous croyons devoir citer en grande partie :
« Au mois de mai 1S22, j'eus l'honneur d'être présenté à Al. de Lamartine par mon cousin-germain, Al. de Alontherot, qui était son beau-frère. Le poète habitait alors rue Saint-Honoré.
« A peine fus-je entré dans le salon, qu'il vint à moi, me tendit la main et me présenta, avec une bonne grâce charmante, aux deux personnes qui se trouvaient là, Aladame de Lamartine et Al. de Saint-Victor, le père de Al. Paul de Saint-Victor. Al. de Saint-Victor avait publié, peu auparavant, un livre sur le Cabinet des Antiques du Louvre. Il était plein de son sujet et il ne le montra que trop car, à lui seul, il absorba la conversation et ne parla que des antiquités de Paris. En homme bien élevé. Lamartine s'inclinait devant l'archéologue et l'érudit, dont l'exhubérance de langage n'était guère de son goût.
« Pour lui. il fut vraiment tel que je me l'étais représenté. Très beau dans sa haute taille fine et élancée, avec une attitude pleine de noblesse et d'élégance,
(1) Recueillements poétiques, édit. Hachette, in- 12, p. 224.
sa physionomie me parut très mobile, respirant tour à tour la joie, la mélancolie, la tristesse, la douleur. Son regard, vif et profond, indiquait assez de quels accents vibrait son âme éminemment religieuse. Tout de suite je fus saisi. Sa brillante causerie acheva de me séduire, car il s'était mis de façon fort aimable à la portée de son jeune visiteur, s'intéressant à lui comme s'il l'avait toujours connu. Son affection pour mon cousin devait être pour beaucoup dans cet accueil si empreint de sympathie.
« Deux ans après, je l'ai revu à Florence, où il était secrétaire d'ambassade (i). Là, j'eus la primeur des Nouvelles Méditations poétiques (2), dont plusieurs furent lues par le poète lui-même dans une société de choix. La méditation sur le Crucifix surtout nous transporta d'admiration. 11 dut la relire, et il est telles de ces incomparables strophes qui ne sont jamais sorties de ma mémoire, je devrais dire de mon cœur de chrétien. Ce crucifix avait une histoire touchante dans la vie de M. de Lamartine, page intime que quelques rares amis ont connue. Je l'ai su par mon cousin (3).
« A chacun de mes voyages à Paris, j'ai fidèlement fréquenté son salon, alors rue de l'Université. 11 était toujours, pour moi, aimable, prévenant, courtois. Je le
(1) Nous avons déjà dit que Lamartine avait été nommé, en 1824, secrétaire de légation à Florence, auprès du marquis de la Maisonfort, qu'il remplaça deux ans après en qualité de chargé d'affaires.
(2) On sait que Lamartine lisait volontiers ses poésies dans le cercle intime de ses amis. Mais, en 1824, Albert du Boys n'avait pu avoir la primeur des Nouvelles Méditations poétiques, dont la première édition est de 1823. Il y a donc là une légère inexactitude bien compréhensible de la part de quelqu'un qui écrit plus de 60 ans après.
(3) Cette «histoire touchante» a été définitivement fixée et racontée en détail par Léon Séché dans le Roman de Lamartine . En mourant, Lamartine embrassa avec foi le crucifix, qui appartient aujourd'hui à son neveu, Mgr de Ligonnès, évèque de Rodez.
trouvais plus que jamais avec des airs de grand seigneur, fastueux même, tenant une véritable cour fréquentée par un monde un peu mêlé, où certains démocrates ou utopistes comme Enfantin, étaient heureux d approcher le poète député. Les événements politiques avaient orienté sa vie dans une direction où mes principes restés inébranlables risquaient fort de ne pas cadrer avec les siens. Ses dernières années furent malheureuses, la ruine était venue. Mais ses douloureuses épreuves m'inspiraient pour lui une sympathie et une admiration plus grande que jamais » (i).
Il nous reste un dernier épisode à narrer. On en comprendra tout l'intérêt, quand nous aurons dit qu'un jour la muse de Lamartine s'était fait entendre dans la famille d'Albert du Boys, où elle avait trouvé une inspiration délicieuse et inattendue.
En 1833, au retour de son voyage en Orient, il se rendait en chaise de poste de Marseille à Paris. Il dut relayer à Tain, dans une auberge, au bord du Rhône, où Chateaubriand s'était également arrêté en 1802, ainsi qu'il le raconte (2)- Lamartine en profita pour visiter la petite ville. Une maison, d'assez vaste apparence, avec jardin et terrasse au bord du fleuve, attira son attention. Sur le seuil, se tenait une jeune femme dont l'éclatante beauté le saisit. Il n'osa s'arrêter. Toutefois, sous le coup de l'émotion, il voulut savoir au moins son nom. On lui répondit :
.Madame Albert du Boys.
La femme du cousin de mon beau-frère. M. de Montherot ?
Elle-même !
Avant de repartir, il lui adressa ces vers si délicats, gardés précieusement par la famille :
(1) Lettre du 12 mars i883.
(2) Mémoires d'Outre-Tombe, édit. Edmond Biré, t. II, p. 3o8-g.
Madame Albert du BOYS (.833)
Je ne fis qu'entrevoir en passant ton visage. Mon œil, depuis ce jour, reste ébloui de toi. Je plains le flot du Rhône où se peint ton image, Il la perd en fuyant, je l'emporte avec moi ! (0
Lamartine qui savait si bien lire dans les grands spectacles de la nature, et y trouver, avec des accents superbes, des inspirations de génie, ne put se défendre, avant de quitter le rivage du Rhône de lui adresser, comme en un dernier adieu, ce cri du cœur :
Demande, ô voyageur, pour descendre la vie
Ce que m'offre ce fleuve en descendant son cours.
Une route facile au gré des flots suivie,
Un flot calme, un ciel pur, un vent tiède, et des jours
Que le soleil fait longs, que le plaisir fait courts (2).
(1) Ce quatrain a été publié pour la première fois par la nièce de Lamartine, Madame Valentine de Lamartine (Cessiat), dans les Poésies inédites de Lamartine, Hachette, 1873, in-8, p. 261. Il est dédié à
Madame Comme Madame A. du Boys était encore vivante, son
nom, par un sentiment de délicatesse que l'on comprendra, n'a pas été divulgué. C'est la famille qui avait communiqué le quatrain à Victor de Laprade, auteur de la Préface placée en tête du volume.
Quant aux circonstances dans lesquelles Lamartine rencontra Madame A. du Boys, à Tain, l'abbé Dadolle — depuis Mgr Dadolle, mort évéque de Dijon — en donne la version suivante :
« Un jour que Lamartine s'était arrêté à la résidence d'hiver de Madame A. du Boys, un modeste chalet au bord du Rhône à Tain, le grand poète prit congé de la châtelaine avec ce quatrain (suit le quatrain), Albert du Boys. Notice biographique, 1892, p. 90.
En 1 833, A. du Boys n'habitait pas le chalet, mais la maison de Larnage. Le chalet était l'habitation de Monier de la Sizeranne. De plus, la famille a toujours cru que Lamartine avait simplement rencontré Madame du Boys sur le seuil de sa porte. C'est ce qu'a bien voulu m'écrire M. Paul du Boys, dans une lettre datée de la Combe, le 17 juin 191 1. Enfin, mon ami, Anatole de Gallier, qui avait une copie du quatrain, m'avait rapporté le fait de la même manière, avec les quelques détails reproduits ici.
(2) Recueillements poétiques, XLI1I. Improvisation sur le bateau à vapeur du Rhône. Edit. Hachette, in- 12, p. 340.
C'est sur ce vœu du poète que nous achèverons nos Souvenirs dauphinois sur Lamartine. A cet égard, nous n'avons pas la prétention d'avoir tout dit, car il reste encore beaucoup à chercher et à trouver. Les documents inédits, surtout les lettres, ne doivent pas manquer : on en a vu plusieurs exemples.
Ils aideront à fixer un des côtés les plus intéressants de la vie de Lamartine, celui de ses relations avec ses amis où se révèlent, avec plus d'intensité peut-être que partout ailleurs, sa nature généreuse et chevaleresque, sa grandeur d'âme et la tendresse de son cœur.