SUR SON ORDINATION
Monceau, décembre 1835.
Du sein expirant d'une femme Qui te montra le ciel du geste de l'adieu, Une nuit de douleur déracine ton âme, Et du lit nuptial jette ta vie à Dieu. Comme un vase, où l'enfant distrait se désaltère. Frappé d'un coup trop fort laisse fuir sa liqueur. Ton âme laisse fuir les eaux de notre terre,
Et la mort a fêlé ton cœur !
Tu ne boiras plus de notre onde ; Tu ne tremperas plus tes lèvres ni tes mains A ces courants troublés où les ruisseaux du monde Versent tant d'amertume ou d'ivresse aux humains ; L'âme du prêtre en vain à notre air exposée Est la peau de brebis qu'étendait Gédéon : On trouvait le matin sèche de la rosée
La miraculeuse toison.
(1) Souvenirs et Portraits, t. I, p. 327. — Cette poésie fait partie des Recueillements poétiques.
Dieu seul remplira ton calice Des pleurs tombés d'en haut pour' laver le péché, De la sueur de sang, et du fiel du supplice, Et Je l'eau de l'égout par l'éponge séché, Comme ces purs enfants qu'à l'autel on élève Laissent tondre leur front jusqu'au dernier cheveu, Tu couperas du fer les rejets de ta sève
Pour jeter ta couronne à Dieu.
Tu détacheras de nos voies Tes pieds nus qui suivront leurs sentie! s à l'écart; Dans nos courtes douleurs, dans nos trompeuses joies, De notre pain du jour tu laisseras ta part ; Tu ne combattras plus sous l'aube et sous l'étole : C'est la paix du seigneur que ta main doit tenir ; Tu n'élèveras plus en glaive de parole
La voix qui ne doit que bénir.
Tu chercheras, le long du fleuve.
Les rencontres du Christ ou du Samaritain ; L'infirme, le lépreux, l'orphelin et la veuve Viendront sous ton figuier s'asseoir dès le matin ; Ton cœur vide de soins se remplira des nôtres : Ton manteau si j'ai froid, l'hiver sera le mien ; Et pour prendre et porter tous les fardeaux des autres
Ton bras déposera le tien.
Cependant trois enfants sans mère Te suivront du regard et du pied aux autels. Et se diront entré eux : « Ce saint fut notre père Quand il portait son nom d'homme chez les mortels//. Et les peuples émus penseront en eux-mêmes, Voyant leurs bras pendus à tes robes de lin, De l'amour du Seigneur combien il faut qu'on aime
Pour laisser ses fils orphelins !
Quand le Fils de l'Homme au Calvaire, Premier témoin de Dieu, sur sa croix expira. Le rideau ténébreux du soin lire sanctuaire Dans le temple ébranlé du coup se déchira ; Le jour entra tout pur dans l'ombre des symboles, Les fantômes sacrés d'Oreb et de Sina Pâlireni aux éclairs des nouvelles paroles,
Et le passé s'illumina !
O Christ ! n'était-ce pas ton signe ?
N'était-ce pas pour dire à l'antique maison Que de voiler le jour nulle arche n'était digne ? Qu'une aube se levait sans ombre a l'horizon ? Que Dieu ne resterait caché dans nul mystère ? Que tout rideau jaloux se efndrait devant toi ? Que ton verbe brûlait son voile? et que la terre
N'aurait que ton rayon pour foi ?
Nouveaux fils des saintes demeures, Dieu parle : regardez le signe de sa main ! Des pas, encor des pas pour avancer ses heures ! Le siècle a fait vers vous la moitié du chemin. Comprenez le prodige, imitez cet exemple : Déchirez ces lambeaux des voiles du saint lieu ; Laissez entrer le jour dans cette nuit du temple :
Plus il fait clair, mieux on voit Dieu !
Cet idéal du prêtre que Lamartine voyait déjà se réaliser en Genoude, lui était inspiré par son cœur, mais son ardente imagination y était pour une bonne part, surtout quand il disait :
Tu n'élèveras plus en glaive de parole La voix qui ne doit que bénir.
Sur ce point comme sur tant d'autres, la réalité ne devait pas être pour lui sans un amer désenchantement. Les événements, en effet, créèrent pour les deux amis, des situations de plus en plus dissemblables. Si Genoude était prêtre, il était aussi journaliste, et son journal, la Ga~ette de France — le journal d'Aymon de Virieu — faisait une guerre implacable au Gouvernement de Juillet (i), et ne cessait, en même temps, de combattre la ligne de conduite politique de Lamartine, delà, bien des motifs de dépit et de mécontentement. Ses écrits postérieurs en portent la trace, et chaque fois qu'il eut à parler de Genoude, il ne le fît pas sans une certaine antipathie, sans une tendance à se séparer de l'ami intime de sa correspondance, parce que Genoude, prêtre et écrivain, luttait pour sa cause et défendait ses opinions qui n'étaient pas du tout celles de Lamartine. Ce dernier, qu'on ne l'oublie pas, subissait alors l'influence néfaste de Dargaud (2), qui l'éloignait de l'Eglise et de la Royauté dont Genoude était le champion décidé. Or, entre ces deux hommes, il y avait un abime.
Nous avons entendu Lamartine se proclamer l'ami de Genoude in œlernum et ultra, l'appeler Eugène, son cher Eugène. Et maintenant il écrit : « un homme dont
(1) Poursuivi devant les tribunaux « pour excitation à la haine et au mépris du gouvernement et offenses envers la personne du roi », bien qu'il déclarât hautement ne vouloir user que des moyens légaux, il fut plusieurs fois condamné: le 24 novembre i83o, à un mois de prison par la chambre des pairs; le 26 janvier i832, encore à un mois de prison par la cour d'assises de la Seine, et le 7 février suivant, à trois mois de prison par la même cour. On le voit, c'était un lutteur que rien n'arrêtait. Il le prouva encore en refusant de se soumettre au recensement Humann, mesure inquisitoriale ayant pour but d'augmenter le nombre des contribuables : il laissa saisir quatre fois son mobilier plutôt que de se soumettre. Il a eu des imitateurs depuis.
(2) Voir ce qui a été dit plus haut, dans Bulletin, t. XLVII, p. 478-79.
j'avais été l'ami » (i). « Je cessai tout rapport avec
lui » (2}. 11 est vrai qu'à la Gazette de France Genoude lui portait des coups d'autant plus sensibles, qu'il s'était adjoint un collaborateur d'une verve intarissable, maniant l'ironie avec une facilité surprenante, si bien qu'elle devenait entre ses mains une arme redoutable. Ce collaborateur était Lourdoueix. Le Journal des Débats, qui soutenait le Gouvernement, répondait à la Galette et à ses opinions légitimistes. Sainte-Beuve témoin de la polémique, a fait à ce propos une réflexion qui ne manque pas de saveur, et dont on prendra ce qu'on voudra :
« Celui qui écrit tous les jours ou très habituellement dans les journaux, même quand il aurait tout l'esprit du monde, est en danger parfois de souffrir de la disette d'idées ou de sujets : mais ayez un adversaire, et il n'y a plus à vous inquiéter; l'adversaire, au besoin, vous fournira chaque matin la moitié de vos idées : vous n'avez qu'à retourner les siennes contre lui. Combien de fois, dans des temps déjà bien anciens, n'ai-je pas vu le Journal des Débats, quand il était à sec, se défrayer aux dépens de la Galette de France, et de son fameux système du suffrage universel ! On était à jeun ce matin-là, on mangait un peu de Genoude » (3).
Ce que ne dit pas Sainte-Beuve, c'est qu'on était quitte, car Genoude et Lourdoueix étaient de taille à manger, eux aussi, du Journal des Débats, et ils ne s'en faisaient pas faute. Ils défendaient chaleureusement la liberté de la presse, la liberté d'association, la liberté
(t) Recueillements poétiques, p. XIX.
(2) Souvenirs et Portraits, t. I, p. 3 29.
(3) Nouveaux Lundis, t. I, p. 269.
d'enseignement, la cause de la malheureuse Pologne et de l'Irlande ; enfin, le croirait-on ? ils revendiquaient hautement le suffrage universel. Genoude en était si bien le champion, qu'on le surnomma le Père du vote universel, et qu'on frappa même une médaille en son honneur (i). 11 pensait servir ainsi la cause de la légitimité en se conciliant les sympathies du parti républicain auquel il empruntait plusieurs de ses revendications. Il qualifia de Parti national cette audacieuse tentative qui ne rallia ni les républicains, ni les légitimistes purs. Pour donner plus de relief à ce parti national, il se présenta à la députation, et, après plusieurs échecs qui ne le découragèrent pas, il fut élu à Toulouse en 1846. A la Chambre, il se rencontra avec Lamartine qui dut lui faire grise mine, si l'on en juge par son excessive sévérité à apprécier le vote de Genoude dans l'affaire de la mise en accusation du dernier ministère de la monarchie, celui de Guizot, alors très impopulaire (2).
(1) Cette médaille en bronze existe en petit, moyen et grand module. Il en a été frappé en argent. L'une de ces médailles, de 5 centimètres de diamètre, porte sur une face l'effigie de Genoude, buste tourné à gauche. Tout autour on lit : Antoine Eugène de Genoude. Le nom du graveur est Gayrard ; dans le revers, gravé par Borrel, et, dans un encadrement de palmes, on lit :