PARIS
ALEXANDRE GADOT, ÉDITEUR,
37, KDI SIKPBRTI.
Le lendemaio d'un saccès.
Le lendemain y quelques- uns de mes amis qui connaissaient lapartquej^avais prise a la Tour de Nesle^ vinrent pour me faire leurs compliments.
Au nombre de ces amis, était un de mes meilleurs, GoUin.
ÎV .1
— Tu sais cequ'Hareia fait, me dit-il en entrant.
— Qu'a-t-ilfait?
— Sur l'affiche?
— Non.
— Au lieu de procéder, comme cela se fait en mathématiques, du connu a Tinconnu, il a procédé de l'inconnu au connu.
— Je ne comprends pas.
— Au lieu de mettre : MM. Gaillardet et Trois étoiles,il a mis MM. Trois étoiles et Gaillardet.
— Ah! le raalheureuit, m'écriai-je, il va Ae faire une tÉOUvelle querelle avec M. Gaillardet, et ce qu'il y a de pis, c'est que cette fois-ci, c'est M. Gaillardet qui aura raison.
Je pris mon chapeau et ma catiné.
SCKIVfiNÎRS 3
— Ou Yas-ta?
— Je vais chez Harel , vîens-ta avec moi?
— n faut que j'aille à mon bureau.
— Alors, vite une voiture, je t'y jetterai en passant , a ton bureau. — Cinq minutes plus tard, j'étais chez Harel.
— Âh ! vous voila, me dit-il, vous savez le tour que je lui ai joué.
— C'est parce que je viens de l'apprendre que j'accours ; comme vousavez eu tort, cher ami !
— Boa, et «0 quoi ; n'étaiMlpas coor venu que les étdiles précéderaient te pom de M. GaiU^rdet?
C'est UB drmt que vous avez, vous ^ee de quatre ans phid anei^i qii« lui IdA théntre.
— Mais l'usage veut que les étoiles suivent le nom.
— L'usage est un sot, mon cher ; ou nous le changerons, ou nous lui donnerons de l'esprit, nous en avons assez à nous deux pour cela, quand le diable y serait,
— Dites que vous en avez assez a vous tout seul. ♦
— Ah ! vous me trahissez, vous passez contre moi.
— Non pas, je reste neutre, — seulement si M. Gaillardet en appelle à mon témoignage, je serai forcé de dire la vérité.
— Mon cher, nous avons un grand succès; avec un peu de scandale nous aurons un succès immense. — Si M, Gaillardet réclame, notre. scandale est tout
SOUVKMnS «i
trouvé. — H aura fait quelque chose a la pièce, au moins.
— Harel!
— Ahl vous êtes charmant, vous croyez qu'il vous suffit de faire des chefs-d'œuvre et de dire: Je n'eu suis pas. Eh bien! que cela vous convienne ou non, tout Paris saura que vous en
êtes.
— Aliez-vous-en au diable, je voudrais n'avoir jamais touché a votre maudite pièce; tenez, on sonne chez vous 5 je parie que c'est M. Gaillardel.
Harel ouvrit sa porte et attendit un
instant.
— Qu'est ce ? deraanda-t-il . ^
— Je ne sais pas, monsieur, répondit le domestique, c'est un homme qui apporte un papier timbré.
6 savYENnis
— Un papier timbré^ voilà* du nouveau, moDlrez-DM)i cela.
C'était le précurseur de ceux qu'il devait recevoir plus tard.
Ce n'élait pas M. Gaillardet, mais un huissier, qui , comme Aman a Mardochée, servait de Hérault à sa Gloire.
Le papier timbré était une assignation devant le tribunal de commerce, pour que M. Harel eût a enlever les malencontreuses étoiles.
— Bon, lui dis-je, voilà notre affaire, je vais en trouver autant en rentrant chez moi: que vous êtes bête d'avoir tant d'esprit vous, allez !
Harel se frottait les mains que toutes ses articulations en craquaient.
— Bon procès, dit-il, bon procès, j'en
deniande *deux pareils par ao pendant six ans, et ma fortune est faite, «-^ Mais vous le perdrez,
— Je le gais bien,
— C'est donc un mauvais procès , alors.
^ D'abord vous saurez que ce n'est point une preuve qu'un procès soit mauvais parce qu'on le perd, puis si jp le perds, j'en appellerai.
— Mais vous le perdrez en appel, puisque je vous dis que je serai contre vous. ,
N — Vous ne direz pas que vous n'êtes pas de la pièce, je suppose.
— Je dirai que je ne devais pas être nommé.
— En attendant vous le serez au tribunal de commerce, au tribunal d'ap']|>el,
8 SOUVKNIHS
VOUS le serez par Tavocal de M. Gaillardet, vous le serez par mon avocat, vous le serez par le vôtre; les journaux répéteront les plaidoyers , les trois étoiles auront fait du bruit devant le nom, les trois étoiles en feront après. Les manuscrits seront communiqués, celui de M. Gaillardet, celui de Janin, le vôtre. Mon cher, je ne comptais que sur cent représentations, aujourd'hui je parie pour deux cents.
— Que le diable vous emporte !
— Vous ne restez pas a dîner avec nous.
— Merci.
— Vous n*embrassez pas Georges.
— Si fait , est-elle contente de son succès?
— Enchantée, quoique vous Fayez
SOUVKiNIHS^
un peu sacrifiée a Bocage, convenez-en-
— Bon, ne va-l-elle pas me faire un procès, elle aussi.
— Elle en a bonne envie , ^t cela pourra bien arriver, a moins que vous ne lui promettiez de lui faire une pièce.
— Oh ! je le lui promets, qu'a cela ne tienne.
— Elle a une idée.
— Ce n'est pas le divorce ?
Georges m'avait tourmenté longtemps
pour lui faire une pièce sur le divorce de l'empereur.
— Non, soyez tranquille.
Je montai chez elle.
Elle était belle comme Sémiramis triomphante.
|>ïous nous embrassâmes, comme nous nous embrassons encore aujourd'hui quand nous nous rencontrons.
Je lui racontai toute notre discussioa à propos de M. Gaillardet , et j'eus la douleur de voir qu'elle donnait entièrement raison a HareL
— Alors c'est bien, dis-je, n'en parlons plus, que m'a-t-il dit ?
— Harel ?
— Oui,
— Quelque bêtise.
— Justement, il m'a dit que vous aviez une idée-
— Insolent!
— Une idée de pièce, bien entendu.
Peste! vous avez bien mieux que des idées, vous avez des caprices,
— Pas pour vous, dans tous les cas ?
aOUYENlES 11
— C'est bien ce dont je me plains.
J'allai me mettre a genoux devant elle
et baisant ses belles main$.
— Dites donc, Georg^es, est-ce que nous aurons le ridicule aux yeux de la postérité d'avoir passé l'un près de l'autre sans que ces fameux atomes crochus dont parle Descartes aient fonctionné ?
— Taisez-vous, grande bête , et allez conter toutes ces niaiseries-la à votre Dorval,
— Ah ! Dorval, pauvre chère Dorval, il y a un siècle que je ne l'ai vue,
— Bon 5 vous avez été vous loger porte a porte avec elle.
— Justement, autrefois nous n'avions qu'une porte entre nous, maintenant nous avons un mur.
— Bop, mitoyen.
12 sou V EMUS
— Bravo! je reste et j'écoule. Voyons voire idée.
— Eh bien ! mon cher, j'ai joué des princesses, j'ai joué des reines et même des impératrices.
. — Tenez, voila pour vous.
Elle leva sur moi sa belle main, que j'arrêlai au passage et que je baisai.
— Et même des impératrices ? ré|)étai-je..
— Eh bien ! je voudrais jouer une temme du peuple.
— Bon, je vous connais. Vous jouerez cela avec une robe de velours et tous vos diamants.
— Eh non ! puisque je vous dis une femme du peuple, une mendiante.
— Venez sur le devant de la scène, leudez la main au public, el il n'y a plus
SOUVENIRS i 15
(le pièce, ou plutôt il n*}^ aura plus de mendiante. .
— Oh ! mais, sur quelle herbe avez- Tous donc marché aujourd'hui ?
— Sur une herbe qui poussait dans voire cabinet de toilette un jour qu'Harel m'y a enfermé pour faire Napoléon.
— Allons , taisez-vous , et faites-moi ma pièce.
— Une mendiante ; nous avons Jane Shore, cela vous va*t-il !
—Non. Jane Shore est une princesse; je veux une femme jdu peuple, je vous dis.
— Je ne sais pas faire ces femmes-la. .
— Aristocrate !
— Voyons, avez-vous un sujet?
— ^^ J'ai quelqu'un qui en a un.
— Envoyez-moi votre quelqu'un.
— Je vouà l'enverrai.
— Qui est-ce?
— Anîcet.
— Bon, cela tombe k merveille ; je loi dois Une pièce.
— Gomment cela ?
-- Nous avons ffiiît ensemble Téfésa^ je me suis nommé ; nous ferons ensemble votre Mendiante ^ et il se nùttt^ mera.
— Ah ça I mais c'est donc une rage de ne pas vous nommer.
Richard, la Tour de Nésle^ vous flnt-^ rez par ne vous nommer que pour les mauvais drames.
— C'est pour Catherine Héurard , que vous dites cela ?
— Non, je dis cela... en l'air.
On frappe à la porte.
SOD^^NIRS 4
— Bon, dit-elle, voila Harel qui Vient nous ennuyer. — Voyons, entre, que veux-tu encore ?
— Des nouvelles de M* Gaillardet.
— Une seconde assignation?
— Non , copie d'une lettre qui sera demain dans tous les journaux.
— Ah! laisse- nous tranquilles, dît Georges.
— Laisse-moi donc te la lire.
— Mon cher Harel, vous nous dérangez beaucoup, je vous en préviens,
— Je ne trouve pas, dit-il.
En effet, j'étais resté a genoux devant Georges.
^ Èéouteï .
id SOrVENlRS
Et il lut :
« 30 mai.
» Monsieur le directeur,
» Nommé seul hier comme auteur de » la Tour de Nesle , mon nom se trouve » aujourd'hui précédé sur raffiche de » deux M et de trois étoiles. C'est une » erreur ou une méchanceté dont je ne » veux être ni la victime ni la dupe. » Dans tous les cas, veuillez annoncer, » je vous prie, que dans mon traité > comme sur le théâtre, et, comme je » Tespère, sur l'affiche de demain, je » suis et serai le seul auteur de la Tour » de Nesle.
»F .Gaillardet. »
— Là, dis-je a Harel, c'est bien fait. Harel déplia une seconde lettre.
— Voila ma réponse, dit-il.
— Mon cher, la seule réponse que vous ayez a faire, c'est de changer les étoiles de place.
Le BI|i0é« 4fs Famillos.
Quoique de grands évéapweoU Si^-?
massent comme un or^ge t^ml)le k riiorizoa et soient près de pas9sr \ travers la mesquine discussion 4P^t nous écrivons Tbistoire, je crois quHl est mieux, puisque nous l'avons çnta^
mée, de la suivre jusqu'au bout, que d'y revenir plus tard.
M. Gaillardet poursuivit son procès et le gagna. J'ai dit que j'avais complètement refusé de seconder Harel dans sa défense .
Les étoiles mal apprises qui avaient usurpé le pas sur M. Gaillardet , furent forcées de marcher a sa suite; mais, comme l'avait désiré Harel, toul Paris Savait que j'étais de la Tour de Nesle.
Cela fit-il grand bien au drame? j'en doute ; j'ai déjà exprimé mon opinion sur le plaisir qu'éprouve le public a faire une réputation a un jeune homme inconnu aux dépens des réputations faites.
Deux ans s'écoulèrent pendant lesquels la Tour de Nesle obtint deux ou trois cents représentations, plus ou
SOUVENIHS 21
moins. Je ne pensais plus a cette vieille querelle; j'avais seulement dans ces deux années publié Gaule et France^ ouvrage bien incomplet au point de vue de la science , mais singulièrement remarquable au point de vue de la prédiction qui le termine, et fait jouer Angèle^ lorsqu'un matin , un de mes amis , lés amis servent surtout a ce que Ton va voir, lorsqu'un matin un de mes amis entra dans ma chambre comme j'étais encore couché, et, après quelques paroles échangées, me demanda si j'avais lu le Musée des Familles.
Je le regardai d'un air passablement stupéfait.
— - Le Musée des Familles ? lui demandai-je, et. a quel propos aurais-je lu le Musée des Familles?
it SOUVENIRS
— C^esl qu'il y a un article de M. Gaillard et.
— T^niïnièuxponrle Musée âesFatnitles.
^— Un article sur la Tour de IXesle.
— Ah I sur le drame ?
— Non ; sur la tour.
— Eh bien I qu'est-ce que cela me ftiit. — ^ C'est que dans cet article sur la
toui", il est question du drame.
— ^ Eh bien! que dit-il du drame , achevons.
— Il dît que c'eslson meilleur drame, k lui.
— Il n'est pas dégoûté, c'est t)resque Un de mes meilleurs a moi. *
— Vous devriez lire cela.
— Â quoi bôttî
— Parce qu'il faudrait peut-être y répondre.
— A rarlîcle de M. Gaillardel?
— Ouï.
— Croyez-vous...
— Dame, lisez.
J^appelai Louis.
Mon domestique s'appelait Louis; c'était un drôle que je retrouvais de temps en temps ivre en rentrant le soir, et qui donnait pour prétexte qu'ayan* un duel le lendemain matin, il avait besoin de s'étourdir.
Je lui donnai un mol pour Henry Ber- Ihoud, avec prière de m'envoyer le numéro où se trouvait l'article de M. Gaillardet.
Il revint avec le numéro demandé.
Voici l'artîcle de M. Gaillardel :
« Un soir, te soleil coucliant enluminait le ciel d'un rouge pourpre et en-
cadrait d'un ruban de feu rhorizon, que bornent Sèvres et Saint-Cloud; j'élais sur le pont des Arts, YHermite de M. Jouy a la main. Guidé par l'académicien, je m'étais rendu la comme un observateur au centre d'un point de vue; car cette place est pour l'œil un foyer où viennent aboutir et converger mille rayons. En face de moi la Cité^ ce berceau de Paris, avec ses maisons entassées en forme de triangle , et rapprochées l'une de l'autre comme un corps de bataille ; a la tête de la Cité, le Pont- Nevfj avec ses vieilles arches et ses neuf rues aboutissantes ; a gauchç, le Louvre^ qui n'est plus le vieux Louvre, avec sa grosse tour et son beffroi; les Tuileries^ ce royal pied-a-terre dont le nom s'est anobli de la noblesse du temps et des
révolutions qui ont passé sur sa tête , monument dont on peut dire ce que Milton dit de Satan : c< La foudre Ta frappé et l'a marqué au front. »
» Adroite, la. Ifonnate, le seul édifice de Paris qui, joint au Timbre Koyal et a la Morgue, possède une physionomie propre, et, pour ainsi dire, le caractère de sa destination. Au-dessous, VInstitut et la Bibliothèque Mazarine. J'en étais la de ma circum-spection^ lorsque mon cicérone (c'est toujours de M. Jouy que je parle), m'apprit en note qu'a celte place existait jadis la Tour de Nesle, du haut de laquelle, suivant les chroniqueurs, plusieurs reines ou princesses faisaient précipiter dans la Seine, afin de s'en débarrasser plus sûrement et plus vite, les malheureux qu'elles y avaient attirés.
Cette anecdote me frappa. Jeune encore et si|r les bancs démon collège, j'avais lu Brantôme et ce qu'il contait de la Tour de Nesle; mais le souvenir s'en était effacé de ma mémoire : il y rentra vif et soudain. Empruntant une double puissance à l'heure et aux lieux où j*étais, sa fofce fut doublement impressive ; elle m'étreignit des pieds à la tête... pour la première fois je devinai le drame , et mon premier, mon meilleur drame fut fait.
» C'est qu'il y a quelque chose d'attachant et de terrible a la fois dans celte histoire de débauches et de tueries princières, consommées le soir, a minuit, entre les murs épais d'une tour et n'ayant pour témoins que les lampes qui brûlent, les assassins qui attendent, et Dieu
qui veille I il y a quelque chose qui saisit rame dans regorgement de ces jeunes hommes (ils étaient tous jeunes et beaux!] venus là sans armes et sans défiance... Curée vraiment royale, et qu'envieraient les hyènes et les ligres ! Mais je tne laisse allet à des réflexions de poète, et j'oublie que je ne veux être qu'un conteur.
» Pîarlons du toonument d'abbi^d, eti* Suite je parlerai de ses mystères.
» Au temps du roi Phîlippe-le-Bel et de ses fils, Paris avait pour limite, en descendant la rive gauche de la Seine, une eliceinle étevée par Philippe-Auguste qui lui donna son nom. Cette enceinte, dont les murailles correspondaient à peu près aux dernières toiirsdU Louvre, avait pour défense extérieure
un fossé qui communiquait avec la Seine et en conduisait les eaux jusqiîa la porte dite Porte de Bussy.
» Au-delade Fenceinteétaientlegrand et le petit Pré-aux-Clercs^ ainsi nommés parce qu'il servaient de promenades, les jours de fêtes, aux écoliers de Funiversite. Ils embrassaient l'espace occupé maintenant par les rues des Petits-Augustins, des Marais-Saint-Germain, du Colombier, Jacob, de Verneuil, de l'Université, des Saints-Pères, etc.
.> En deçà, et adossé a l'enceinte, était V Hôtel de Nesle, qui présentait une façade de onze grandes arcades, avec enclos planté d'arbre^ , et dont l'extrémité, du côté du quai, était attenante à l'église des Âugustins. Cet hôtel occupait l'emplacement du collège Mazarin,
de rhôtel de la Monnaie et autres lieux conligus : sa cour spacieuse, ses bâtiments et ses jardins étaient à peu près circonscrits par les rues Mazarine, de Nevers et le quai de Gonti, autrefois nommé quai de Nesle.
» Âmauri de Nesle, propriétaire de cet hôlel, le vendit en ISOS, a Philippe-le- Bel pour la somme de 5,000 livres ; Philippe-le-Long le donna a Jeanne de Bourgogne, sa femme, et celle-ci, par son testament, en ordonna la vente pour que le prix fût appliqué a la fondation d'un collège qui fut appelé Collège de Bourgogne. En 1381, Charles VI le vendit au duc de Berry son oncle. Trouvant les jardins trop circonscrits, ce dernier leur adjoignit, en 1385, sept arpents de terre situés au delà des fossés de la ville,
et pour établir la communication, il fit construire un pQpt sur le fossé. Cette partie ei:t^rîeure Cut nomv^ée PetU séjour
>) Des malus du duc 9e Berry, l'hôtel passa encore entre celles de plusieurs ' priuces, et fut enfiq aliéné par Henri II et Charles IX, en \U% et tJS70. Sur son terrain s'élevèrent différontes constructions, telles que Thôtel de Nevers,rhôtel de Guénégaud, qui depuis a pris le noni jde Conti, plus tard enfin, ce qui restait de cet hôtel fut démoli pour foire place au collège Mazarin, aujourd'hui palais de rinstitut.
» A Textrémité occideutale de l'hôtel, à l'angle formé par le cours de la Seine et le fossé de l'enceinte de Philippe-Augusie, étaient la Porte et la Tour de
SOUVENIRS 5t
Nesle^ Ids seules qui soient représentées sur la ^rayure placée en tôte de cette aotice,
)» la Porte, ^pèce de Bastille, se composait d'un édiUce flanqué de deux tours rondes, entre lesquelles étaient l'entrée de la ville. On y arrivait par un pont en pierre assis sur quatre arches, et qui rétablissait la . communication interceptée par le fossé, très large en cet endroit.
>» Il paraît que pendant longteqips cette porte fut fermée au public, car je lis des lettres patentes du t3 avril 1S50, adressées aux préyôts et écheyins pour
faire ouvrir la Porte de Ne$le^ pour la fiom-
modilé du faubourg et pour gem de pied et de cheval seulement f sans qtiecharettes etche^ vaux chargés de marchandises sujets à imposition y puissent pas$er. Je liç encore daps
ces lettres : « Que le faubourg avoit » esté ruiné par les guerres, réduit en » terres labourables; et ayant com- » mencé a se restablir sous François P^ » qui Favoit ainsi permis, il estoit un » des plus beaux fauxbourgs des villes » de France. Sur quoy, requeste estant » présentée a la ville, est ordonnée » Touverlure de la dite porte (1), »
» Ce fut par la porte de Nesle qu'Henri IV pénétra dans Paris , après avoir assiégé ce côté de la villje, en 1589. — Elle existait encore sous le règne de Louis XIV.
» Quant a la Tour^ située à quelques
toises et au nqrd de la porte, sur la
(1) Histoire de Paris, de Pélibien, tome III, des Preuves, page 378. collée. B.
souvEXins
pointe de terre que formait le fossé en se réunissant à la Seine, la rivière en baignait le pied. De forme circulaire, elle avait cent vingt pieds de hauteur environ, et dominait le comble de la galerie du Louvre. Elle était accouplée à une seconde tour, contenant Fescalier a vis, moins forte en diamètre, mais plus haute encore. A les voir, on eût dit deux sœurs, dont Tune avait en partage la force et la maturité de l'âge, l'autre la légèreté et les grâces de la jeunesse. Plus élancée, plus svelte, celle-ci avait Fœil 'au guet ; plus consistante et plus posée^ celle-là se confiait en sa force, et attendait. Réunies-tontes deux a la porte voisine , par un mur leur allié , elles formaient à elles trois un ensemble qui se présentait au sud-ouest, et se
continuait par une suite de remparts dont plusieurs autres complétaient la défense.
• En face d'elles, sur la rive opposée, s'élevait le Louvre, et à l'angle du Louvre et de ta muraille de Paris, une tour pareille à elles, et qu'on appelait la Tour qui fait le coin. Dans les temps de danger, une chaîne de fer, dont une extrémité était fixée a la tour de Nesle , tra-r versait la Seine, et, soutenue de loin par des bateaux, allait se rattacher à la Tour qui fait le coiriy et fermait de ce côté de la rivière l'entrée de la ville de Paris.
» Dans l'origine, la tour et la porte de Nesle avaient le nom de Philippe Hamelin , leur constructeur ou leur premier propriétaire , je ne sais. Plus tard, elles empruntèrent leur nom de VHôiel^
souvcifiRs 35
devenu considérable. Les fenêtres de la Tour et une terrasse de Vflôul donnaient sur la rivière,
» Brantôme ( c'est à lui que je reviens maintenant )| dans le discours deuxième art. 1®' de ses Femmes galantes , raconte qu'une reine de France , dont il ne dit pas le nom 9 se tenait là d'ordinaire, c laquelle, faisant le guet aux passants, » les faisoit appeler et venir à soy ; et * les faisoit précipiter du haut de la » tour quiparoit encore^ en bas, en l'eau » et les faisait noyer. Je ne veux pas » dire, ajoute-t-il , que cela soit vrai , » mais le vulgaire, au moins la plupart » de Paris l'afiBirme ; et n'y a si commun » qu'en lui montrant la tour seulement, » et en l'interrogeant, que de lui-même i> ne le die. »
oG SOUVENIRS
• Jean Second, poète hollandais, mort en 1536, appuie l'assertion de Brantôme dans une pièce de vers latins qu'il a composés sur la Tour de Nesle ( JBptgrammat. libro^ p. 140, édit. Lugd. Ba*tav.)
p Mayerne en fait mention dans son Histoire (ÏEspagne^ t. /, p. 560.
» Villon, qui écrivait ses vers au quinzième siècle, dans un temps plus rapproché de l'événement, y ajoute son témoi* gnage. Donnant quelques détails nouveaux, il nous apprend que les malheureuses victimes étaient renfermées dans un sac, puis jetées dans la rivière. A la seconde strophe de sa Ballade des Dames du temps jadis, il se demande :
Où la Royne
Qui commaDila que Buridan Fat jeté, en ungsac, en Seine?
»> Ce Buridan , dont parle Villon , échappa au piège on ne sait comment.
11 se relira a Vienne en Autriche^ où il fonda une université , et son nom deviQt célèbre dans les écoles de Paris au XV® siècle.
En 1471 , un maître ès-arts de l'université de Leipsick composa un petit ouvrage sous le titre de Commentaire historique sur les jeunes écoliers parisiem que Buridan , etc.
» Gomme on le voit, la chronique de la Tour de Nesle était devenue européenne.
» Celte reine, dont parlent a la fois Brantôme, Jean, Mayerne et Villon,
passa sucpessîveihent pour être Jeanne de Navarre, épouse de Pbilippe-le-Bel, puis Marguerite de Bourgogne , première femme de Louis X, ainsi que ses deux sœurs, Jeanne et Blanche, toutes trois les brus de PIiilippe-le-Bel. .
» Mais Robert Gaguin, historien du XV* siècle , s'est porté le défenseur de Jeanne de Navarre. Après avoir parlé de la conduite des trois princesses épouses des trois fils de Philippe-le*Bel , et de leur châtiment , il ajoute : oc que ces » désordres et leur suite épouvantable » donnèrent naissance a une tradition » injurieuse à la mémoire de Jeanne de * Navarre, épouse de Philippe-le-Bel.
» Suivant cette tradition , elle ftiisait > jeter de la fenêtre de sa chambre dans » la rivière les écoliers qu'elle attirait.
x> Un seul de ces écoliers, Jean Buridan, » eut le bonheur d'échapper au supplice » qu'il avait encouru ; c'est pourquoi il )» publia ce sophisme (avant de s'exiler) : » Ne craignez pas de tuer une reine , cela > est quelquefois bon. {Reginam inlerficere y> noliie timere^ bonum est.) »
x> Ainsi Gaguin ne conteste pas le fait ; il le confirme, au contraire, et le développe, se plaignant seulement, et ce n*est pas sans raison qu'on l'attribuât à Jeanne de Navarre, qui ne vivait pas du temps de Buridan.
» Quant a Marguerite de Bourgogne et ses sœurs Jeanne et Blanche, elles n'ont pour sauvegarde ni la protection d'une date, ni le verdict de l'histoire. Tout le monde sait, au contraiFe, que les trois sœurs se livraient a la conduite la plus
scandaleuse; deux d'entr'elles avaient pour complices les deux frères, Philippe et Gauthier d'Aunay, la Tour de Nesle appartenant alors à la princesse Jeanne était le lieu de leurs entrevues.
> Mais un jour, dit Godefroy de Paris :
Tout chant et baudor ei lecsce.
Tornés forent â grand destrfece Du cas qui lors en France avin(, Dont escorcher il en convint, Deax chevaliers joli et gai Caotier et Philippe d'Aunay.
» En effet, ces deux jeunes hommes furent tout a coup arrêtés, ainsi que la reine et les princesses, ses sœurs.
» Philippe avoua qu'il était Tamant de
'Marguerite, femme de Louis X, et Gauthier celui de Blanche, comtesse de la Marche.
» La confession ainsi faite, dit Godefroy :
L'eore ne fat pas mooU relraile Que donnée fat la sentence, Si furent jagiés sans doutance Les deux clietaliers de lear paire D'une sentence si amère l'or leur tralson et péchié.
Que ils furent escorchié.
El puis traîné et pendu.
» Marguerite et Blanche furent conduites aux Ândelys, où on les jeta, dit Godefroy, dans une espèce de bassefosse.
4i SOUVENIRS
I^ODgaernent en prison là furent Et de conrort moult petit urent.
L'une De l'autre dî ot aise.
Mais toutes voies plus à mal aise Fut la royne de Navarre, £d haut estoit; et à la terre r.a comtesse fu plus aval, DoDt elle souffroit moins de mal, Car elle estoit plus chaudement.
Ce fut la cause voireraent, Car la royne cause estoit Du péché que elle avait fait.
» De cette prison, on les transféra au Château-Gaillard, forteresse de Normandie. Là, par ordre de Louis X, Marguerite fut étranglée avec une serviette, selon les uns ; avec ses propres cheveux, selon les autres. Blanche, épargnée et divorcée, prit lie voile a l'abbaye de Maubisson, où elle termina sa vie.
)» Mais Jeanne fut plus heureuse encore ; elle avait été arrêtée comme ses sœurs :
Et quand la comtesse ce vit H*utemBBt s'écria et dît s Por Dicfu, oez moî, sire Koi, Qui est qai parte eontre moi?
Je dis qae je suis preude famé, Sanz nul crisme, sans nul diffame; Et se nul ne veot contre dire, Gentil Roy, je vous requiers, Sire.
Que vous moiez en deffendant.
Se nul OD nulle demandant Me fait chose de mauvestie, Mon cuerseos si pure, si traitle, Que bonnement me deffendraf, Ou tel champion baillerai, Qui Inen saura tnon droit defTendre, SW vous pies é mon gage prendre.
D.EUe parvint, en effet, a se justifier
tant bien que mal, et son mari Philippe* le-Long la rappela près de lui.
» Frédéric Gaillardrt (1). »
(4) 11 esl inatîle de rappeler qae M. Gaillardel est l'an des auteurs de ia Tour de Neêle^ drame OMKlerDe» jouée avec tant de succès et d*èclal à la Porte-Saint- Marlin.
Il n'y avait dans tout cela rien de bien offensant pour moi; mais J'avais été tellement irrité A Tendroit de toute cette histoire, que Je m'étais bien promis à la première occasion qui se présenterait d'èlre désagréable A M« Gaillardet,d e ne pas la laisser échapper.
L'occasion se présentait, je la saisis.
J'écrivis ab iraio la lette suivante et J'eus tort.
Je ne puis pas dire mieux que de l'avioer, j'espère.
A M. S. Benry Berthoud.
« Monsieur le directeur,
» En feuilletant l'un de vos derniers ntfméros, je tombe sur un article, dans lequel M, Gaillardet raconte comment il
a fait son drame de la Tour de Nesle. Je , D 'aurais jamais cru que de pareils détails fussent d'un intérêt bien vif pour le public; mais puisque M. Gaillardet en pense autrement, je me range a son avis, et je vais vous raconter a mon tour comment j'ai fait le mien.
» Je dois avouer d'abord que sa naissance, ou plutôt son incarnation, son idée première, s'infiltra dans mon esprit d'une manière moins subite, moins inspirée, et par conséquent moins poétique qu'elle ne le fit dans le sien. Elle ne me vint point frapper, sur le pont des Arts, — vers le soir d'un beau jour d'été, — a cette heure où les rayons du soleil occidental empourprent Thorizon de la grande cité ; elle ne me vint point enfiO) en regardant le palais MazaréMi
souvENins 47
qu'on appelle vulgairement l'Institut.
Voila pourquoi ma Tour de Nesle^ a moi, est si peu académique.
» No{i ; mais vous vous rappelez peutélre celte époque désastreuse, où le choléra bondissant de Saint -Péters^ bourg à Londres, et de Londres a Paris, vint tomber a THôtel-Dieu, étendant comme un drapeau noir ses deux ailes sur la ville maudite. Le riche, dans son égoïsme, espéra d'abord que le souffle empesté du démon resterait enfermé dans rhôtellerie mortuaire du pauvre; que le fléau aristocrate ne décimerait que l'habitant de la loge ou de la mansarde, et qu'il y regarderait à deux fois avant d'aller frapper en traînant son linceul à la porte des hôtels de Topulente Chaussée ou du noble Faubourg. — H
48 SOUVENIBS
le crut, l'insensé! il fit fermer les volets , rembourrés de sa fenêlre, afin que les bruits de la rue n'arrivassent point jusqu'à lui ; il ordonna a ses valets^ d'allumer de nouvelles bougies., d'apporter d'autres bouteilles, d'entonner d'autres chants. — Puis, a la fin de l'orgie, il entendit heurter a la porte. — C'était Fange asiatique qui venait comme le commandeur, après le festin de Don Juan, le prendre par les cheveux, et lui dire : Repens-toi et meurs !
9 Oh ! alors, ce fut bien véritablement une désolation universelle , n'est-ce pas? et il fut curieux de voir comment le premier cri de mort, parti d'une riche maison, alla retentir du faubourg Saint-Honoré au Luxembourg, et du Luxembourg a la nouvelle Athènes;
commeDt, soudain, tout ce qui se trouvait encadré dans ce triangle élégant s'anima d'une terreur croissante, el, ne songeant plus qu'à fuir, ferma sur soi les portières de ses voitures blasonnées à Crécy, a Marengo ou a la Bourse.
Plus d'une de ces voitures heurta, avant d'atteindre le bout de la rue, quelque char tendu de noir qui se rendait au cimetière, et plus d'un fuyard rencontra la mort, douanier incorruptible, qui lui défendit d'aller plus loin que la barrière, le reconnaissant comme sa cUose, et marqué d'avance pour le tombeau.
» Puis, au bruit de ces calèches, de ces berlines, de ces chaises de poste se croisant en tous sens et brûlant le pavé, succéda une rumeur sourde et continue.
Une longue file de chariots de toute es-
50 SOÙVENIllS
pècCy qu'une simple draperie noire copverlissait en corbillards (car les équipages de la mort manquèrent bientôt aux convives qu'elle invita), suiyit incessamment, et pas a pas, une triple voie^ au bout de laquelle l'attendait béante la gueule de quelque cimetière. Puis par une autre rue, les chariots revenaient vides et impatients de se remplir.
• Toute chose disparut devant la peur incessante de la mort. La Bourse fut muette, les promenades solitaires, les salles de spectacle désertes, le théâtre de la Porte-Saint 'Martin, ce roi des recettes, fit 9,000 fr. pendant tout le mois d'avril.
» Un des éclats de la bombe qui venait d'éclater sur Paris m'avait atteint J'étais encore étendu sur mon lit, fiévreux,
sotjyfimRg Si
mais convalescenf, lorsque M. Harel vint s'asseoir a mon chevet. La maladie de soa tiiéâtre suivait une matche inverse de la mienne.
» M. Hareiestuudes gladiateurs, sinon les plus forts, du moins les plus adroits que je connaisse; homme de sangfroid par calcul, d'esprit par nature, d'élo- Kîuence par liécessité. Depuis cinq ans, je crois que la fortune et lui se sont pris à bras le corps, et qu'ils luttent ensemble dans cette lice appelée le parterre :
Certes il a touché plus d'une ïbîs la terre, mais plus d'une fois aussi il a terrassé son adveipsaire, et chaque fois que la chose est arrivée, la déesse ne s'est relevée que les poches vides. Mais cette fois, il Tavouait llii-même, il avait le poî-
î>2 SOUVENIRS
gnard sur la gorge, le geuou sur la poitriue.
» M. Harel est un deceshommes avec lesquels les relations peuvent changer du mal au bien et du bien au mal, et cela dix fois en un jour : mais dans l'un ou l'autre cas, il vous fait toujours plaisir a voir, parce qu'il est toujours amusant a entendre : donnez-lui pour valets de chambre Mascarille et Figaro, et s'il ne les joue pas tous deux par-dessous la jambe, je veux être un Georges Dandin.
» Ce fut donc avec le plaisir habituel que me cause sa rencontre, quelle que
soit, je l'ai déjà dit, la position où je me
trouve vis-a-vis de lui, que je vis arriver M. Harel. Cette fois, d'ailleurs, je crois que nous étions au mieux, et sa visite
SOU VK .Ma s 55
était une vérUable bonne fortune pour un conyalescent. Il me raconta le plus spirituellement du monde toutes ces tribulations de théâtre, qui rendraient fou un homme ordinaire, et finit par me dire que si ma tête était pour le moment aussi vide que sa salle, il était un homme perdu.
» La télé d'unauteur est rarement tout a fait a sec, et il a toujours dans l'un des tiroirs de ce meuble merveilleux qu'on appelle le cerveau, deux ou trois idées qui attendent le terme d'incubation nécessaire a chacune d'elles pour sortir viables. Malheureusement ^ ou heureusement peut-être, aucune de ces idées n'était pour le moment prête à éclore chez moi, et il fallait encore a chacune d'elles plusieurs mois de gesta-
tion, pour que leur venue au monde ne fût pas traitée de fausse couche. M. Harel me donna huit jours,
' II y a deux manières de travailler les œuvres littéraires en général, et surtout: les œuvres dramatiques en particulier :
l'une consciencieuse, l'autre pécuniaire; la première artistique, la deuxième bourgeoise. Dans la première hypothèse, on travaille en ne songeant qu'a soi, dans la seconde en ne songeant qu'au public, et le grand malheur de notre métier, c'est que c'est bien souvent l'ouvrage pécuniaire qui l'emporte sur l'œuvre consciencieuse, et la manutention bourgeoise sur la combinaison artistique. Cela tient à ce que, lorsqu'on travaille pour soi, on sacrifie toutes les exigences du public aux exigences per-
sonnelles, tandis que lorsqu'on travaille pour les autres on'sacrifie toutes les exigences personnelles aux exigences du public. Cela n'empêche pas, quel que soit leur sort, qu'on n'ait ses ouvrages d'indifférence et ses ouvrages de prédilection. Maintenant il est inutile de dire que ce ne sont pas les ouvrages de prédilection qui se font en une semaine.
» Je tenais donc a ne sacrifier aucune des idées que j'avais en ce moment dans la tête ; ce que voyant M. Harel, il m'offrit incontinent une de celles qu'il avait dans les cartons de son théâtre.
» — Pardieujme dit-il, il y a dans l'un des trois ou quatre cents drames reçus k la Por4e-Saiut M^rtiu^ un sujet qui irait admirablement a votr« manière de faire , et dans lequel mademoiselle
Georges pourrait avoir un beau rôle.
» — Lequel?
» — Une Marguerite de Bourgogne.
» — Je ne puis le prendre. J'ai refusé l'autre jour de le traiter a quelqu'un qui me l'offrait (1).
> — Et pourquoi cela?
» — Parce qu'un de mes amis qui, je crois, a beaucoup plus d'esprit que vous, ce qui n'est pas peu dire, en fait un drame.
» — Qui donc?
» — Roger de Beauvoir.
(1) £freclivement Fourcade^un de mes bons camarades fils du coDSu] général de ce nom, était venu que!* ques jours auparavant me faire cetleoffre.On ne s'étonnera pasje le pense,que dans une lettre comme celleci, je nomme tout le monde; car un nom écrit en toutes lettres,m'épargne les attestations et les certificats.
SOUVENlttS 57
» — Vous vous trompez ; c'est un roman intitulé : Y Écolier de Cliiny.
» — Oh ! alors, plus d'inconvénient. Gela me sourit d'auta&t plus« que je faisais une pleine eau dans le quatorzième siècle, au moment ou le choléra est venu me donner une passade, et que par conséquent je sais mon Louis-le-Hutin sur le bout du doigt.
» — Ainsi, c'est convenu. Je vous envoie le manuscrit demain.
» — Mais l'auteur I la chose lui convient-elle ?
« — La pièce est àmoi, elle m'appartient par un bel et bon traité, j'ai le droit de la faire refaire a mon gré, par qui bon me semblera. Et, ma foi, je pense qu'il aidiera autant que ce soit vous qu'un
autre qui ia retouchiez. D'ailleurs, je vais tout vous dire et franchement.
> — Je vous préviens que d'après celte déclaration, je me tiens sur mes gardes.
» — Parfaitement. Vous savez que Janin a pour moi quelque amitié?
• — Oui.
» — Eh bien ! je Tai prié de refaire cette pièce qui est injouable telle qu'elle est, et que je n'ai reçue que lorsqu'il a consenti a la remanier.
» — Alors vous n'avez pas besoin de moi.
» — Au contraire, car c'est Janin lui-* même qui m'a dit de venir vous trouver. Il a sué sang et eau dessus ; il en a fait un morceau de style merveilleux (1),
(I J'ai entre les maîas le maaascrit de Janin, qui
mais enfin il a compris le premier qu'il n'y avait pas une pièce, dans ce qu'il a fait. Ce malin, il est entré dans ma chambra avec une brassée de papiers qu'il m'a jetée au nëz, en me disant qu'il n'y avait que voi^s qui pussiez arranger cel^, que je le ferais mourir de ehagrio» qu'il avait le choiera et qu'il allait s'appliquer vingt sangsues.
» — Eh bien, envoj^e^-moi demain toutes ces paperasses. .
» — fit vous vous y mettrez tout de
est peut'èlre l'œuvre où il a eu efrel le plus déployé la riche et Ûarnboyante souplesse de sa plume. Et ceiaestsi vrai, qn^loraqi^e hiou «trame a été ftni» le me suis servi de son travail, comme uae ;poudre d'or avec laquelle j'ai aablé le mi^n^
(ÎO SOUVENIRS
» - Je lâcherai ; mais à une condition.
> — Ditçs.
» — C'est queje ne paraîtrai pas aux répétitions et que mon nom ne figurera pas sur rafiflche. C'est une chose que je fais pour vous et non pour moi. Ainsi, voire parole d'honneur.
» — Ma parole d'honneur.
» J'ai déjà dit qu'au moment ou M. Harel vint me trouver j'avais la fièvre, situation d'esprit, comme chacun le sait, très favorable a la confection rapide des œuvres d'imagination. Aussi dans la journée même mon caractère de Marguerite de Bourgogne fut arrêté, mon rôle de Buridan tracé, et une partie de l'intrigue combinée.
souvi:mi\s (>1
» Le lendemain, M. Harel arriva avec son manuscrit.
» — Voici la chose, me dit-il.
> — Ma foi, elle arrive trop tard.
» — Gomment cela?
» — Votre drame est fait.
B— Bah!
» — Envojez-moi ce soir votre secrétaire ; il aura le premier tableau.
» — Ah ! mon cher ami ! vous êtes...
» — Un instant, occupons-nous des
affaires d'intérêt maintenant.
>) — Mais vous savez bien qu'entre nous...
> — Aussi cène sont pas des miennes ; mais de celles de notre jeune homme ; vous lui avez fait signer un traité, m'avez-vous dit?
> — Oui.
iZ SOUVENIRS
» — Sur quelles bases ?
» — Mais d'après le marchédé la Porte- Saint-Martiû ; deux louis par représentation, un louis pour lui, un louis pour Janin, et 12 francs de billets (1),
» — Janin renonçant a la collaboration, renonce a son droit?
» — Cela ne fait pas de doute ; il a été le premier a me le dire*
» - Alors il faut que votre jeune homme jouisse du bénéfice de la retraite de Janin, et qu'il toUche le traité entier,
» — Point.
» Pourquoi ?
» — Parce qu'avec vos droits a vous, qui sont en dehors des règles ordinaires,
(1) Ce traité est encore entre les maita de M. Harel
cela me fera une^ somme ruineuse par soirée; d'ailleurs, il ne compte que sur un louis*, il s'attend a avoir un collaborateur ; il touchera son louis, il aura son collaborateur. Seulement, celui-ci, au lieu de s'appeler Janin, s'appellera Diimas, et au lieu de se nommer ne se nommera point.
» — Oui, mais je veux cependant que ce jeune homme soit content de moi.
» — Il y a un moyen : qu'il prélève son second louis sur vos droits à vous.
» — Soit ; mais alors vous porterez de votre côté la somme de billets à vingt francs; cela lui fera un compte rond.
» — Je le veux bien.
» — C'est chose convenue.
» — Parfaitement.
» — Rédigeons. Je pris une plume et
C i SOUVENIIIS
du papier, et le traité fut fait et signé. A ces nouvelles conditions (1), c'étaient vingt-huit francs de différence par représentation ; la pièce en a aujourd'hui deux cents, je crois.
» — Y a-t-il, du reste, quelque chose a prendre dans ce que vous m'apportez la? conlinuai-je en jetant les yeux sur le manuscrit gisant sur mon lit.
» — Mais oui, dans le premier acte.
Bien entendu que ce manuscrit est celui de Janin, je ne vous ai pas apporté l'autre qui est illisible.
» — Je verrai cela après avoir écrit le mien.
» — Et j'en aurai quelque chose ce soir?
I (3) f.e (raîlé esl entre mes mains.
— Le premier tableau, oui.
— C'est bon ; a dix heures, Verteuil sera chez vous (1).
Je passai la journée à écraser le bec d'une plume sur du papier. Le soir, Verteuil entra a Theure convenue ; j'étais mort de fatigue, mais le tableau était fait. C'est celui de la taverne.
— A quelle heure faut-il que je revienne? me dit Verteuil.
— Demain, a quatre heures.
— Et j'aurai le second tableau ?
— Vous l'aurez.
— Merveilleux!...
— Seulement, laissez-moi tranquille.
— Je m'en vais.
Verteuil partit.
(1) Verteuil est le secrétaire de M. Harel.
6(î SOUVENIRS
Je me souvins alors de ce que m'avait dit M. Harel, et des beautés de style qui existaient, selon lui, dans le commencement de Touvrage. La première chose qui me frappa en jetant les yeux sur les noms des personnages, c'est que le héros principal s'appelait Anatole^ nom qui me parut singulièrement moderne pour un drame du quatorzième siècle ; je n'en continuai pas moins ma lecture.
Il y avait une indication de scène dont je profitai, et, comme je l'ai dit, des choses admirables de style. Je n'en pris içependant que la tirade des grandes dames. Ainsi, c'est à Janin, et noq à moi, que les marquises du faubourg Saint- Germain doivent jeter la pierre. Quant aux deuxième, troisième, quatrième et
SOUVENIBS 67
cinquième actes, ils s'écartaient tellement des habitudes du théâtre, qu'il était impossible d'en rien tirer. Cependant, la magie du style me les fît lire jusqu'au bout ; mais, la lecture achevée, je posai la le manuscrit et ne le rouvris plus.
Le lendemain, Verteuil fut exact, et moi ponctuel. Il emporta son second tableau.
Lorsque les trois premiers actes furent finis, on leg lut aux acteurs sans attendre les deux derniers. Selon nos conventions, mon nom ne fut pas prononcé, je ne parus point a la lecture, et M. Harel remplaça l'auteur présumé, qui était toujours absent de Paris.
Au bout de huit jours, M. Harel eut son drame complètement terminé.
(j8 SOUVENIRS
J'écrivis alors au jeune homme pour le prévenir que sa première représentation allait avoir lieu.
Le jeune homme ne me fit pas Thonneur de me répondre ; il prit la voiture, arriva à Paris , et trouva chez lui ses billets de répétitions.
Il courut a la Porte-Saint-Martin, entra comme on commençait le deuxième acte, récouta assez tranquillement, ainsi que le troisième; mais enfin, perdant patience après la scène de la prison, il monta sur le théâtre, et demanda si l'on allait bientôt commencer la répétition de sa pièce, ou bien si on l'avait fait venir purement et simplement pour entendre le drame d'un autre.
Des acteurs se jmirent a rire. La ressemblance dans les noms lui revint tout
a coup a Fespril, et il vît clairement qu'il avait dit une légèreté.
— Comment, lui dit Bocage , ne reconnaissez-vous p3s votre enfant? Ou vous l'aurait-on changé en nourrice ?
Le jeune homme ne savait que répondre.
— Seriez-vous mécontent de la scène de la prison? continua Bocage.
— Non pas, dit le jeune homme qui commençait a reprendre son aplomb ; au contraire, elle me paraît même a eiTet.
— Eh bien ! vous verrez votre cinquième acte reprit Bocage, c'est celuilà qui vous fera plaisir.
Le jeune homme vit son cinquième acte, et déclara en effet qu'il était de son goût. Seulement, il parut singulière*
ment regretter qu'on eût changé le nom d'Anatole en celui de Gauthier d'Aunay.
Le jeune homme suivit avec le plus grand soin les répétitions de son drame^ faisant a tort et à travers des objections qu'on n'écoutait pas, et des corrections qu'on se gardait bien de suivre.
Le jour de la représentation arriva. Si
bien que j'eusse gardé le secret pour
mon compte, les indiscrétions intéres- « »,
sées du directeur, les plaisanteries des
acteurs, les plaintes mêmes échappées à Vauteur^ m'avaient dénoncé au public comme le vrai coupable ; une certaine manière de faire dans la construction de la pièce, des parties de style empreintes d'un cachet individuel, venaienî a chaque instant Ine charger de plus en
plus; enfin il n'y avait pas une seule personne dans la ssIIb qui ne s'attendit a entendre sortir mon nom de la bouche de Bocage lorsqu'il vint annoncer selon l'habitude, que la pièce qu'on venait d'avoir l'honneur de représenter était de Monsieur.... Il nomma le jeune homme.
Je venais d'accomplir le dernier engagement que je m'étais imposé; et certes, celui-là était le plus difficile. Entendre trépigner toute une salle, applaudir trois mille mains, demander avec la frénésie du succès votre nom d'auteur, c'est-k-dire votre personne, votre vie , votre gloire, et livrer a la place du sien un nom inconnu à l'auréole de la publicité; et tout cela lorsqu'on peut faire autrement, lorsque au-
72 SOUVENTUS
cune promesse ne vous lie, lorsque aucun engagement n'a été pris; c'est, croyez-moi bien, c'est la philosophie de la délicatesse poussée au plus haut degré (1).
La représentation finie, j'aperçus, en descendant avec le public, notre jeune homme. Il recevait modestement les compliments de fous ses amis, et se rengorgeait au centre d'un groupe. Janin
(1) Cela m'élait déjà arrivé pour [jRâAar^Z; maïs ceUe fois, ce fot non pas à la voix de mon amoar'* propre qu'il me fallu l résister, mais aux instances de mon collaborateur. Dix fois pendant la représentatioD, Dinaux et M. Harel vinrent dans ma loge mesopplier, avec des instances croissantes, et an fur et à mesare* que le drame s'établissait, de le prendre sous mon nom. Ils n'ont pas oubli)^ la fermeté de mon refus, je le crois : mais je n'oublierai jamais non plus l'amicale délicatesse de leurs prières.
descendait en même temps que moi.
Nous échangeâmes un de ces regards qu'aucune parole ne pourrait traduire,
puis nous revînmes bras dessus, bras dessous, riant, tout le long du boulevart, du jeune homme, du public, et surtout de nous-mêmes.
Le lendemain , M. Harel, qui prétendait que l'absence de mon nom sur l'aCfiche lui était préjudiciable, s'ingéra d'un de ces moyens qui n'appartiennent qu'a lui, pour dire tacitement au public ce qu'il lui est impossible de dire tout haut, et rédigea son affiche en ces termes :
LA TOUR DE NESLE, Drame en cinq actes et en iro$e^