I)E MM. *•• ET GAILLARDET
11 avait agi, comme on le voit, en rai-
15 SOUVENIUS
son inverse des règles de l'algèbre j qui veulent qu'on procède du cqnnu a l'inconnu, et non de; l'inconnu au connu. Il était impossible de faire preuve, je crois, d'une ignorance plus savante et d'une bêtise plus spirituelle.
Ce que voyant, le jeune homme écrivit la lettre suivante au rédacteur du Corsaire :
« Monsieur,
» Nommé seul hier comme auteur de la Tour de ISesle^ mon nom se trouve aujourd'hui précédé, sur l'affiche, de deux MM. et de trois étoiles. C'est une erreur ou une méchanceté dont je ne veux ètte ni la victime, ni la dupe.
» Dans tous les cas, veuillez annon-
cer que dans mon traité (1) comme sur le théâtre (2), et comme je Fespère, sur rafQche de demain, je suis et serai le seul auteur de la Tour de Nesle.
> Paris, 30 mai 1833. »
Ce a quoi M. Harel répondit :
« l'aria, 31 mai 1839.
») Monsieur, voici ma réponse à Tét range lettre de M... se prétendant seul auteur de la Tour de Nesle.
• La pièce tout entière pour le style, et dans dix-neuf vingtièmes au moins pour Isi
(1) On de rappelle ce que j'ai dil du traité sigoé eolre le jeune homme et Janin. «
(2) On se rappelle la plaisanterie de Bocage sur le
cinquième acie.
composition, appartient à un Collaborateur qui, par des considérations parti- Ciilières, n'a pas voulu être nommé après un immense succès,
» Du travail primitif de M... il ne reste rien ou presque rien: voilà ce que j'affirme et ce que prouvera, au besoin , la comparaison du manuscrit représetité avec le manuscrit de M...
> Harel. .»
Cela n'empêchapoint le jeune homme, qui était avocat , de faire un procès a M, Harel, mais un singulier procès, vous allez voir : /
A faire disparaître les étoiles de l'afflche, il n'y fallait pas songer : il s'agissait donc seulement de changer les étoiles de place. Requête fut présentée
SOXJVI'NIRS 77
en conséquence par le jeune homme au tribunal de commerce, pour qu'il eût a rétablir les choses dans la position algébrique ; elle réclamait un jugement qui autorisât le jeune homme a faire les jambes de devant du chameau de la caravane.
Jusque-la tout allait bien, et le jeune homme n'avait pas encore complètement oublié le petit service que je venais de lui rendre, et la manière dont je le lui avais rendu ; témoin la lettre suivante qu'il m'avait écrite en entamant son procès :
€ Mon cher maître, je vous renouvelle » mes remercîments pour votre bonne » et loyale conduite dans mon affaire > d'hier; maïs puisque Harel est intrai--
» tattle, je ne lui lâcherai pas prise a» d'une semelle jst je vais Tattaquer. En » effet, si l'honneur de son administra- .» tion est en péril, comme il dit, ma » parole à moi est compromise, et je me » suis trop avancé avec le public et avec » mes amis pour demeurer coi.
» Que cette affaire ne vous chagrine » pas, mon cher maître, et surtout » qu'elle ne vous empêche pas de partir » quand bon tous semblera, seulement » dans ce cas, je réclamerais de votre » bonté une petite déclaration (1), afin » d'accuser Harel et vaincre son obsti- » nation par la perspective d'une con- ,
}} damnation certaine.
(') Cette déclaration avait pour but: de dèclaret qae }• doBDaîs oia démission des jambes de de? aat e< que J0 o'ayaâs jamais aolUci^é cetle place.
SOUYBNIRS '79
» Mille pardons, encore pardon pour » tous les casse-têtes que vous donnent * toutes ce? tracasseries pauvres et mi- » sérables, mille amitiés et remerdments.
• 4 juia 1832. »
Grâce a ma déclaralion, le jugement intervînt, et les malheureuses étoiles furent condamnées a faire les jambes
de derrière.
Pendant ce temps, il était venu au jeune homme une singulière idée. C'était de vendre le manuscrit sans ma participation. En conséquence, il alla trouver Duvernoy, lui dit qu'il était l'auteur de la Tour de Nesle et qu'il venait pour traiter avec lui.
Duvernoy, qui savait comment les choses s'étaient passées^ a«5cmrut chez
moi et me prévint de la démarche de mon collaborateur y nous réglâmes séance tenante, les conditions du marché. La vente fut arrêtée à 1,400 fn, dont 700 devaient être remis au jeune homme.
Cette somme sans doute ne parut pas au jeune homme proportionnée au mérite de son drame; car il menaça Duvernoy et moi d'un second procès, si nous en arrêtions les bases sur ces conditions. Au bout de quinze jours, il signa celte vente pour une somme totale de 500 fr. Le jeune homme aurait mieux fait, vous le voyez, de continuer a me charger de ses aiîaires d'intérêt. Il est inutile de dire qu'un seul nom parut sur la brochure comme un seul nom avait paru sur Faffiche.
Vous croyez peut-être que^ moyen-
• souvENins 8 1
nant ce dernier partage, mon jeune homme me tint quitte ?
Au moment où je m'occupais de la publication de mes œuvres complètes, je reçus une lettre de lui, Savez-vous ce qu'il me disait dans cette lettre ?41 me disait qu'il venait d'apprendre avec le plus grand étonnement que j'avais la prétention de mettre son drame parmi les miens. La chose, comme on le voit, dégénérait en boufîonnerie.
Je répondis au jeune homme que s'il continuait a me rompre la tête avec ses balivernes, j'imprimerais son manuscrit dans la préface du mien.
Cette notification fut pour le pativre diable nn véritable coup de foudre. Il
82 SOUVENIES ^
ignprait que M. Harel, après la signa»
ture de mon traité ^Angèh^ m'avait , a titre de prime, fait cadeau de cet autographe.
Le lendemain, je reçus ,• par huissier^ une invitation de remettre mon manuscrit aux mains de son auteur, parce que, disait-il, il venait de traiter (Je sa vente. La chose paraîtra peut-être bizarre d'abord, mais on flaira par la comprendre, en réfléchissant que, a Texception d'une scène, le drame était entièrement inédit 5 le libraire ppuvait donc n'être p^S dans son bon s^ns, maiji l'auteuF était 4^i)s son bpn àim\.
M. Philippe Dupin, à qui je remis les deux manuscrits, et qui les a ^ncore ^ntre les maips, fit répondre a notre
SQUYENIW B!i
advers^ir^ que nous étioiis prêts a fqire la remise dudit ^^utogr^pt^e , mais que t|iQUS ni3 \^ ferioQS qu'en éphqii}ga d'une copie collation née sous les yeux de trois auteurs dramatiques , et certifiée conforme p3r aux.
Le jeune homme réfléchit quinze jours, puis retira sa demande.
C'était le troisième procès qu'il entamail contre moi, pQur lui avoir fait gagner 12,000 fr.
Depuis ce temps, je n'ai plus entendu parler du jeune homme, et je ne sais, a l'heure quïl est, s'il est mort ou vivant.
Voila comme je fis ma Tour de Nesle.
Quant a celle de M. Gaillarde t, j'ignore si c'est, comme il le dit, son meilleur
8i SOUVKNIHS
drame ; je ne la connais encore que par la lecture, et j'attendrai qu'il la fasse jouer pour juger si elle vaut mieux que George et Struensée.
Agréez, etc.
Alex. Dumas.
Le duel
Le jour même où parut la lettre que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs , nous reçûmes de M. Gaillardet le billet suivant x
f^6 SOUVENIRS
« Monsieur,
» Je me tiens pour insulté par la réponse que vous avez fait paraître. J'ai une double satisfaction a vous demander, comme écrivain et comme homme.
Je vous regarderais donc comme un misérable et un lâche, si vous quittiez Paris avant huit jours.
» F. Gauxardet. •
J'allais en effet partir pour un voyage dans le midi de la France, Tltalie et la Sicile, el les journaux, qui m'ont toujours fait l'honneur de s'occuper de moi plus que je ne le désire, avaient annoncé taon prochain dépaH.
Cette provocation était tout ce que je désirais au monde, quoique d'une na-
ture peu haineuse. Je croyais , a lort peut-être, avoir beaucoup à me plaindre de M. Gaillardet, et je n'avais jamais si vivement désiré une rencontre, que je le désirais avec lui.
Aussi répondis-je immédiatement :
« Monsieur,
» J'accepte avec grand plaisir la provocation que vous me faites l'honneur de me proposer.
• J'étais en effet sur le point de partir, mais a votre intention, je relarderai moli départ de huit jours.
• Seulement, n'oubliez pas, mardi prochain, de m'envoyer vos témoins, sans quoi mercredi rùalin, les miens seraient chez vous.
» Veuillez agréer. Monsieur^ l'assurance de mes sentiments les plus dis-
tingués.
» A. Ddmas. »
Le lendemain ou le surlendemain de ces deux billets échangés, la lettre suivante parut dans les journaux :
« J'ai publié il y a quelque temps dans » le Musée des Familles^ un article sur p la Tour de Nesle. Dans cet article, j*ai » conté bien simplement et en passant, » comment Tidée m'était venue de faire » un drame dont personne nam'a con- » lesté au moins la pensée première , » et qui , depuis deux ans , se joue sous » mon nom, de Ta^^eu de M. Dumas lui' » même*
» Du reste, je n'ai pas dit un mol de » M. Dumas , ni fait attention a la dis- » cussion juridique qui s'éleva jadis » entre lui et moi, j'en aurais eu scru- » pule.
> Aujourd'liui,. et a propos de cet ar- X) ticle, M. Dumas publie dans le même Tb Musée des ' Familles un factum énumé- » rafif et a sa façon, de cette sale et mi-
> sérable histoire, factum dans lequel
» je suis et me trouve doublement
> ofTensé. On me jette le gant, je le ra- » masse, mais le journal qui m'attaque » ne paraissant qu'a des distances éloi- » gnées, et ne voulant pas rester sous » le coup des imputations calomnieuses » et étranges de M. Dumas, jusqu'au p jour où paraîtra ma réponse, je vous « écris pour annoncer cette réponse ^
» ajoutant qu'après avoir puni, et sévè- » remenl puni A/. Dumas comme écri- » vain, je le punirai comme homme ; de » ces deux vengeances, je remets la pre- ^) mière à la vérité, la seconde a la garde > de Dieu.
» Agréez, etc.
» GaillAiidbt. »
Je répondis :
c< Monsieur,
» J^altends avec tranquillité les deux vengeances que vous me promettez d'une façon si solennelle.
» Cependant je vous invite à ne pas trop me faire attendre la seconde , attendu que dans huit jours, délai de-
SOUYENItiS
mandé par vous, je pars pour Marseille,
> Veuillez, etc.
» Â. Dumas. >
Puis en même temps, j'envoyai les tjuatre lettres suivantes au Cout^tier des théâtres. '
« Puisqu'on invoque mon témoi- » gnage, je rends hommage a la vérité » en déclarant exacts les faits relatés » dans la lettre de M. Alex. Dumas au » directeur du Mmée des Familles^ en ce » qui concerne la manière dont la Tour » deNesledi été composée et les arrange-
> tnents pécuniaires dont celte pièce a » été l'objet entre M. Alexandre Dumas
> et M. Gaillardet.
» i^aris, le 6 septembre 1824
» Hauël. »
» Directeur du Théâtre de la Forte-Saint-Martin. •
c( Alexandre Dumas a dit dans le » Musée des Familles la vérité, et rien » que la vérité a propos de la Tour de » Nesle. Il est bien vrai qu'il Ta com- » posée sans avoir lu le manuscrit de » M. Gaillardet et fort peu le mien, heu- » reusement pour le drame, qui y a » beaucoup gagné. Puisque mon nom a >» été prononcé dans cette affaire, et • puisque mon témoignage est invoqué, » je ne puis que regretter que M. Gail- » lardet se soit exposé à celte trèsvéri- » dique réplique. 11 n'y a rien de plus » vrai que les autres détails pécuniaires,
> dont je crois me souvenir parfaite-
> ment : il est impossible d'avoir a la 9 fois plus déloyauté que M. Dumas n'en » a eu dans cette affaire, et en même )» temps de mieux faire quelque chose
souvENrns DS
» d'une idée qui n'était qu'une idée.
» Et je signe, J. Janin, »
< Je certifie que M. Gailiardet et son A frère se sont présentés à la maison » Barba, dont j'étais le principal com- » mis , deux ou trois jours avant la re- » présentation de la Tour de Nesle^ pour
> traiter de la vente de ce drame. Nous t leur avons répondu que le bruit pu- » blic désignant M. Dumas comme l'an- » teur, nous ne pouvions traiter que de » son consentement. Cette réponse en- » 'traîna environ trois semaines de délai, 9 au bout desquelles nous fîmes enfin de D MM. Gailiardet et Dumas l'acquisition
> de la pièce, moyennant la somme de » cinq cents francs.
> Paris-, le 6 septembre 18M
» DOVIRNOIS. »
« Je certifie avo|r été chercher che?
' M. Alexandre Dumas, au fur et a me- » sure qu'il les écrivait , le^ cinq actes a de la Tqut de jyesle^ les avoir recopiés » entièrement sur son manuscrit, qui » n'avait aucune ressemblance qivec » celui de M. Gaillgrdet, lequel manus- » crit était depuis trois mois environ » entre paes piains ; que quant aux au- » très détails contenus dans la lettre de }} M. Dumas, il est a ma connaissance » qu'ils sont de 1?l plus exacte vérité, et i> que M. Duvernois lui-même m'a ra- » conté, quelques jours après la démar- » che de M. Gaillardet, que ce dernier D s'était présenté chez M. Barba pour
> lui vendre , sans la participation de » M. Dumas, un manuscrit écrit entiè-
> rement de la main de M. Dumas , et,
n comme je l>i dit plus haut, composé 9 entièrement par lui.
* Maris, le 6 septembre |834.
» Je certifie et je si^n^, Jules Vkujrpim
* Secrétaire de M. EareL •
En outrç, désirant qije le débat litléraire, puisque ^. Gaillardet nous en laissait le loisir, fut poussé \ fond, j'as-
signai M. Gaillardet à paraître devant 1^ commission dramatique que je prenais pour juge de la discussioq survenue entre nous.
Le 9 septembre 1834 , pous comparûmes tous deux devant la commission.
Voici le procès-verbal (Je la séance :
Séance âip 9 septembre 1834- [Procès-VjBrbal.) M. Gaillardet, da^s uue lettrp publiée
le? septembre, avail déclaré que les faits contenus dans la lettre de M. Dumas, insérée dans le Musée des Familles^ contenait des imputations mensongères et ca" lomnievses.
MM. Dumas et Gaillardet se sont rendus devant la commisslbn.
M. le président a demandé a M, Gaillardet s'il acceptait l'arbitrage de la commission ; celui-ci a répondu qu'il ne s'était rendu devant elle que par déférence, mais qu'il ne pouvait accepter son arbitrage, attendu que le jugement a intervenir, quel qu'il fût, ne ferait que gêner sa défense publique.
Cependant la commission, dans un désir de médiation , a invité ces messieurs a lui soumettre des explications.
Après les avoir entendues, le président
ayant demandé de nouveau à M. Gaillardet s'il voulait accepter le jugement qu'elle prononcerait, M. Gaillardet a persisté dans son refus.
En conséquence , au^c termes de son règlement, qui exige Tacquiescement des deu3C parties, la commission n'a pu émettre aucune opinion dans cette affaire.
Pour copie,
GuYOT, J. Michel.
A cette note , publiée dans le Courrier des Théâiresy M. Gaillardet s'empressa derépondre par la lettre suivante :
Au directeur du Courrikk des TiiÉxVtres^ € Monsieur, je crains que de la petite
99 souvBni&s
» note de la Gommission oo ne puisse » inférer que j'ai évité en quoi que ce
» soit le débat soutenu face a face avec p M« Dumas ; je dois donc ajouter a cette » note, et la Commission que je vénère
> en tout point me le permettra, je dois
> ajouter que ce débat a eu lieu. Après
> avoir récusé la Commission tribmal^
> j'ai offert de présenter et j'ai présenté
> une défense a la Commission famillç.
» Mais l'attaque ayant été publique,
» je veux aussi que ma défense soit pu- » blique ; il ne me suiTirait plus mainte- » nanl d'avoir droit, il faut qu'on sache » pourquoi j'ai droit.
> Agréez,
» Gaillaudët. »
En même temps, M. Gaillardet m'écri-
vait 9 a moi , pour me dire que le délai de huit jours qu'il m'avait fixé étant trop court pour les arrangements qu'il avait a prendre, ce n'était plus que dans deux mois qu'il lui plaisait de me demander satisfaction.
J'envoyai immédiatement cette note aux journaux :
(c M. Gaillardet, après avoir demandé » satisfaction avant huit jours , a dé- » siré que ce délai fut prorogé a deux » mois.
» Il a écrit a M. Alexandre Dumas , » qui a répondu par ce billet :
> Monsieur, * Votre première lettre était une in-
» solence , la seconde est une plaisan-* » terîe.
» Mercredi matin, mes témoins seront » chez vous.
» ÂLBx. Dumas. >
Désirant que toute cette affaire , si loin qu'elle fût poussée, se terminât autant que possible en famille, j'avais prié la Commission, le jour où nous comparûmes devant elle, de nous indiquer quatre témoins qui nous assisteraient dans notre dueL
La Commission avait désigné :
Pour moi , MM. Delon gpré et Maillan.
Pour M, Gaillardet, MM, Fontan et Soulié.
SOUVËMRS 101
En conséquence de la lettre que j'avais écrite a M, Gaillardct, mes témoins se présentèrent chez lui le 10 septembre 1834, c'est-à-dire le qualrième jour après la provocation de M, Gaillardet.
Ces messieurs revinrent en me disant que sous difîércnts prétextes, Ion jçuement éuumérés par lui, M. Gaillardet maintenait le délai de deux mois qu'il avait demandé; mais que la véritable raison était que M. Gaillardet désirant se battre au pistolet, et n'étant point fa-
milier avec cette arme , desirait avoir deux mois devant lui pour s'exercer.
Je priai ces messieurs de me donner une déclaration écriie du refus que faisait M» Gaillardet de se rencontrer avec moi
k i'explralioti du premier Ailtki û\é par
102 souvEmns
lui-même , et ils m'écrivirent la lettre suivante :
Paris, 10 septembre 1634.
> Mon cher Dumas,
» Comme vous nous en avez prié, nous sommes allés ce malin chez M. Gaillardet ; nous l'avons averti que vous étiez tout a sa disposition, mais que vous êtes pressé de parlir ; que cependant vous consentiez a retarder votre départ afin de compléter les huit jours qu'il vous avait imposés dans sa lettre de provocation.
« Vous pouvez, mon cher ami, partir aujourd'hui même si vous le désirez et que vous n'ayez point d'autre affaire a régler ici, car M. Gaillardet, malgré sa provocation et la menace qu'il vous avait faite de vous regarder comme un misé-
rahle et un lâche^ si tous quittez Paris avant huit jours et sans l'avoir satisfait , nous a positivement déclaré qti]il ne se battrait pas avec vous avant un ou deux mois; qu'il saurait bien vous trouver n'importe où vous seriez, etc., etc.
Comme cela aurait pu le mener trop loin et nous aussi, nous lui avons demandé son dernier mot, et il nous a ré pondu:
— Non ^ je ne me battrai pas mainte^ nant; plus tard; M. Dumas n'y perdra rien.
» La-dessus, nous nous sommes retirés; ainsi, bon voyage, mon cher Dumas, et prompt retour parmi nous.
# À vous d'amitié, » G. MiiLLAN.— Alkx. Delongpr* »
104 SOIJVENIKS
Le lendemain du jour où cette lettre était publiée, le journal qui l'avait imprimée recevait cette réponse de M. Gaillardel :
Paris, 10 septembre 1834.
• Monsieur,
» En ajournant M. Dumas a huit jours pour tirer de lui la réparation de, son offense, j'espérais tout d'abord être a même de publier tme réponse , car j'ai une double réparation a tirer dé M. Dumas: celle de Vécrivain^ puis celle de Vhomme. Tels sont les termes de ma provocation même,
» Or, le Mmée des Fami/Ze^, journal très répandu, qui a publié l'attaque, ne peut ou ne veut avant deux m'ois publier ma réponse. J^ai une déclaratioa écrite d« ion directeur i ur ce poifiti
SOUVENIUS 405
* En celte circenstaDce,jedois et veux rester fidèle à mon programme. M. Dumas aurait trop beau jeu si j'en intervertissais Tordre ; que je succombe en
effet à Tune des chances du combat auquel je l'appelle, je ne pourrai plus répoudre ; qu'il y succombe, lui, je ne le voudrai plus,
» Mais en quelque temps et quelque lieu que ce. soit, je promets à M. Dumas ' de le rejoindre, je lui en donne ma parole. Il ne perdra rien pour attendre.
« Gaillardët. »
Je répondis de mon côté a MM. Maillan et Delongpré, ~ mes deux ctnoilif I
0)6 SOUVENIttS
€ Chers amis,
» Je resterai jusqu'à ce que M. Gaillardel ait publié sa réponse, et je vais voir Bertboud pour ea presser moi-oiême riusertioQ.
» Alex. DunfAS. »
En attendant, Janin écrivait de son côté au Courriel* des Théât res :
« Monsieur,
» Je n'ai pas besoin de deux mois de réflexion pour répondre à M. Gaillardet, un instant me suffira.
» J'ai, en effet, travaillé pendant trois jours à cette malheureuse Tour de Nesle. Après avoir gâié^ comme dit M. Gailtar-
det, ce drame qui n'était pas trop bon déjà, j'ai été trop heureux de laisser la la pièce et le collaborateur ; la pièce a réussi beaucoup, et mon nom grâce a Dieu, n'a pas été prononcé une seule fois, ni par M. Dumas, ni par M. Gaillardel. Je me suis bien gardé de réclamer.
» Il est bien vrai que le lendemain de la première représentation, M. Gaillardet, tout ému par les ***, ces trois *^ qui ont fait procès au tribunal de co mmerce^ accourut chez moi, invoquant mon témoignage, et me prenant à témoin qu'il était convenu entre lui et M. Harel qu'il serait seul nommé au théâtre, seul affiché i La chose était vraie, je pris aussitôt
fait et cause pour M. Gaillardet : j'employai à sa réclamation tout mon crédit,
tous mes amis; il a encore entre les mains les lettres de recommandations que je lui donnai a ce^ sujet. 11 devrait m'en remercier, il m'en fait une accusation! il était convenu, en effet, que M. .Gaillardet serait nommé comme l'au-
teur de la Tour de Nesle^ maïs il n'était pas convenu qu'il était le seul auteur.
» Depuis ce temps, il y a eu bien des tristes discussions, bien des scandaleux procès, bien des menaces entre M, Gaillardet et M. Dumas. M. Gaillardet a fait assigner et réassigner M. Dumas. M. Dumas a répondu et fort bien répondu, sinon au Gaillardet judiciaire, du moins au Gaillardet littéraire ; je n'ai pas été mêlé une seule fois a ces quereller,
•t| eomme votii pouvM croiroi Jfl m
m'en suis mêlé, ni directement, ni indirectement ; ni de près ni de loin.
» Mais arrive le jour où M. Gaillardet imprime, en parlant de la Tour de Nesle^ « mon meilleur drame. » M. Dumas répond que M. Gaillardet devait dire au moins : « Noire drame. » Et il m'appelle en témoignage. Cela dit, ce n'était plus une question de droit, c'était une question de fait. Dans la première question, M. GaiU lardel doit-il être nommé tout seul ? j'avais pris fait et cause pour M. Gaillardet qui était dans son droit. Dans la seconde question : M. Alexandre Dumas a-til trouvé les belles parties ^ a-t-il écrit la belle prose de la tour de ISesle^ y ai témoigné en faveur de M. Dumas. Car voici ce que M. Gaillardet ne veut pas voir; il ne veut pas comprendre que, si la Tour de
I tO SOUVENIRS
Nesle ne porte et ne doit porter qu'un nom d'auteur, la Tour de Nesle est, en effet, de deux auf^irs] que, s'il y à sur l'affiche un homme qui a l'idée de la pièce, îl y a eu derrière l'affiche un autre homme très connu et très habile qui a trouvé la scène de la prison, qui a tait le dernier acte, qui a donné un nom a tous les personnages, qui a enfin écrit la pièce. Le plus grand tort de M. Gaillardet, en tout ceci, c'est d'avoir voulu, non pas être un des atUeurs^ et personne ïie ie lui aurait contesté, mais bien l'auieur unique de la Tour de Nesle ; injuste, ingrate et absurde prétention !
» Ainsi donc, en tout cetù, je me» suis conduit comme j'ai fait toute ma vie , en toute loyauté. J'ai donné raison k M. Oaillardet quand il avait raison, je
lai donne lort quand il a tort. J'ai agi oomue un loyal témoin qui ne favorise aucune des deux parties qui s'en remettent a son arbitrage. Je ne suis pas l'ennemi de M. Gaillardet, malgré ses réticences que je ne comprends pas. Heureux M. Gaillardet, s'il n'avait pas d'autre ennemi que moi ! Mais, son plus cruel ennemi dans cette affaire, ce n'est pas même M. Dumas, c'est le manuscrit pur et net, et primitif de la Tour de Nesle^ tel qu'il était avant qu'il n'eût été gâté par M. Dumas. Ce manuscrit existe^ il est entier, il est de la main de l'auteur. Pourquoi donc M. GaîUardet ne le ferait-il pas imprimer, tel qu'il Ta trouvé» le soir^ au soleil couchant sur le pont des Aris^ inspiré par le livre de U. Joug^ Yoiia certainement la meilleure et
112 souvKNins
- même la seule réplique à faire à M. Dumas. Bien plus, pour conserver jusqu'au bout ma qualité d'arbitre, je propose à M. Gaillardet de faire imprimer à mes frais^ dût-on le tirer a cinquante exemplaires, pour satisfaire tous ceux qui s'intéressent a cette question de paternité.
» Deux autres ennemis, également inédits, menacent M. Gaillardet : c'est Georges^ c'est Strtiensée^ deux drames qui sont venu3, non pas avant, mais après la Tour deNesîefce quitoet M. Gaillardet dans une toute autre position que M. Dumas, lorsqu'il faisait ses premiers vaudevilles, préludant ainsi à Hei^ji ///, a Christine^ a Angèle^ a Richard d^Ar-lingion^ k tous ces beaux drames qui en ont fait le ^oi du théâtre moderne, et
même a la Tour de Nesle^ n'en déplaise a M. GaiUardet.
» Mais il ne s'agit pas de M. Dumas^ que je n'ai pas mission de défendre, il s*agitdemoi, qui d'abord, en tout désintéressement, ai perdu mon temps a écrire, ou, si vous aimez mieux, a gâter le drame GaiUardet; de moi, qui me suis retiré de cette collaboration sansy avoir rien fait, ni en bien ni en mal ; de moi, que M, GaiUardet a toujours trouvé prêt a le servir, disposé a le soutenir quand il avait raison, et que j'ai défendu sans le connaître, comme un ami défend son ami. Il s'agit de moi, qui, aujourd'hui, me vois obligé a mon tour de répondre a M, GaiUardet, parce que j'ai reconnu publiquement, et qui en doute ? la grande
dépense d'imagination, de style et d'es- IV s
m souvcNms
prit qu'a faite M. Dumas a propos 4e cette pièce qui est de l\(. Dumas, pour la plus grande partie, mais qui, en effet, d'après des conventions écrites, n'a jamais dû porter que le nom de M. Gail* lardet.
<c Jules Janin» »
Je demande pardon au lecteur de remettre sous ses yeux tout ce fatras ; mais peut-être n'esl-il pas sans intérêt pour rhistoire littéraire contemporaine.
Béponte de iUillardet.
Les jours s'écoulèrent, et je savais que mon futur adversaire allait au tir tous les matins, et j'étais tenu au courant des progrès qu'il faisait.
Ënfini la fameuse réponse parut.
ne SOUVENIRS
Qu'on me permelle de la reproduire eulière avec les injures qu'elle contient.
Il est probable qu'aujourd'hui M. Gaillardet regrette ses injures envers moi comme je regrette mes violences envers lui.
Nous empruntons textuellement tout ce qui va suivre au Musée des Familles.