‹ Souvenirs de 1830 à 1842Chapitre 3 sur 15 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

ALEXANDRE GADOT , ÉDITEUR ,

37, BOB «BBrBHTB.

Mélesville. ^ Bayard. *-> Scribe.— A IcxaDdre Domas. — Victor Hugo. — Souveslre.

Or, il arriva qu'un jour, c'était dans la seconde quinzaine de septembre 1 8 49, je reçus une leltre qui me priait de me rendre le lendemain a une séance du

conseil d'Etat, ni

MoD étonnement fut grand; je n'ai jamai- ni donné , ni demandé un conseil.

Quel conseil pouvait donc avoir a me donner ou a me demander le conseil d'Etat.

Je me rendis à Finvitation un peu tard 5 selon mon habitude^ aussi la séance était-elle déjà ouverte.

M. Vivien présidait^ et MM. les conseillers Beliic et Charton siégeaient a ses côtés.

MM. Bayard, Melesville, Victor Hugo, Eugène Scribe et Emile Souveslre avaient été convoqués comme moij et, arrivés avant moi, étaient en séance.

Mélesville parlait sur la question dé la liberté industrielle des théâtres. Cette question m'intéressait d'autant plus que c'était la première fois qu'Une commis-

sien quelconque me fit Thonneur de me convoquer a une pareille délibération.

Mélesville racontait , avec cette parole claire et facile qui, en écartant ses lèvres, fait voira la fois et son bienveillant sourire et ses belles dents, Mélesville racontait, disje, que Tannée précédente il avait fait partie d'une commission formée par M. Ledru-Rollin , dans le but d'examiner la question théâtrale sous le triple aspect de la liberté industrielle, de la censure et des cautionnements.

Lacoipmission s'était prononcée pour la liberté industrielle.

Mélesvilleavouaitqu'il ne s'était point, en cette circonstance, réuni a la majorité, et qu'il était, lui, partisan, non

4 SOrVKNîRS

d'une liberté illimitée, mais d'une concurrence limitée.

Tout cela fut dit, je le répète, avec cette gracieuse urbanité de paroles qui est le caractère particulier de la conversation de Mélesville.

Puis vint le tour de Bayard.

Vice-président de la Société des auteurs dramatiques, il déclara, au nom de cette société, qu'elle demandait la liberté théâtrale la plus absolue.

Quant a lui, personnellement, ainsi que Mélesville , il demandait un moyen terme qui donnât plus d'activité aux théâtres existants.

Par exemple, l'Odéon, vigoureusement soutenu pour éperon ner le Théâtre-Français, et un troisième théâtre

SOUVEiVIB^ ^

lyrique pour fouetter l'Opéra-Comique el le Grand-Opéra.

Il était comme ces pisciculteurs qui mettent un certain nombre de perches et de brocbets dans leurs étangs afin d'empêcher, en leur donnant la chasse, les carpes de devenir trop grasses.

La discussion se prolongea pendant quelque temps sur la même matière entre MM. les conseillers Béhic et Charton, et MM. Mélesville et Bajard. — MM. les conseillers prétendant qu'il y avait déjà trop de théâtres, MM. tes auteurs affirmant qu'un troisième théâtre lyrique était nécessaire.

Puis, ce fut le tour de Scribe déparier.

M. SciuBK. — La liberté des théâtres serait la ruine de l'art, du goût , de Tinduslrie et des mœursè Avec elle il ne s'é-»

lèvera pas de bons théâtres* Il s'en élèvera immédiatement beaucoup de mauvais. La raison en est bien simple ^ les bons théâtres font peu d'argent, les mauvais beaucoup. Je ne chercherai pas comment on peut restreindre la liberté des entreprises théâtrales. Mon système est franc, je n'admets pas cette liberté. Si l'absolutisme peut être permis quelque part, c'est assurément en fait de théâtre. Je voudrais que l'on fît ce que firent autrefois les décrets impériaux, qu'on limitât d'une manière précise et assez étroite le nombre des théâtres de la capitale. Je dis assez étroiteje ne voudrais pascepetadant qtrel'on adoptât le nombre fine en 1807. La population a augmenté depuis cette époque, il faut tenir compte de cette augmentation; je prendrais, par

exemple^ le nombre seize ; sur ces seize théâtres conservés^ tant seraient consacrés aux chefs-d'œuvres anciens, tant au genre lyrique, tau t a la comédie et à la tragédie moderne, etc., etc. Par ce système on arriverait a augmenter le nombre des grands théâtres, des <héâtrès utiles, et, en même temps, a les rendre prospères par Ja diminution des scènes secondaires qui leur font concurrence. Les grands théâtres , devenant plus riches,^ pourraient se passer des subventions que leur paie le gouvernement. On ferait ainsi de Téconomie et de la morale, en supprimant les théâtres inutiles ou dangereux^ par exemple les théâtres d'enfants, enseignement mutuel de mauvaise Hitératnre et de mauvaises mœurb.

Le privilège, dans ce système franc el sévère, est légitime, puisqu'il n'est ins^ iilué qu'en faveur des ouvrages qui peuvent faire honneur à ïari el être utiles à la mo^ raie publique.

M. Alexandre Dumas. — Je suis fâché de n'être d'accord avec mon confrère Scribe, sur aucune des propositions qu'il vient d'émettre, relativement aux théâtres et aux privilèges.

Les théâtres d'enfants, a-t-il dit, sont immoraux, c'est vrai; mais on peut les soumettre a une police rigoureuse, ils ne le seront plus ; ne les détruisez pas, c'est une pépinière précieuse de corné*" diens.

M. Scribe, — Et le Conservatoire?

Mi Dumas. — Le Conservatoire fait

souYËKias 9

des * comédiens impossibles. Qu'on me donne n'importe qui, un garde muni* cipal licencié en février, un boutiquier retiré, j'en ferai un acteur, mais je n'en ai jamais pu former un seul avec les élèves du Conservatoire. Ils sont a jamais gâtés. par la routine et la médiocrité de l'école, ils n'ont point étudié la nature, ils se sont toujours bornés à copier plus ou moins mal leur mai tre. Au contraire, dès qu'un enfant est sur le théâtre, ce qu'il peut y avoir en lui de talent se développe naturellement. C'est ainsi que se sont formés presque tous nos grands comédiens modernes.

Quant a la liberté des théâtres, a mon avis, plus vous la laisserez entière, plus vous aurez de bons ihéâfres^ et par bons (/léan es j'entends, moi} ceux qui attirent

10 soin^EmRS

le plus de monde, ceux qui font vivre le plus de familles.

Je ne conçois point les privilèges. Dès qu'il y a privilège , il y a abus. Un privilège me donne un droit que n'a pas mon voisin, et me pousse a faire ce que je ne' ferais pas si Fégalité existait pour tous.Un privilège fait trouver de Targent pour une entreprise ruineuse et mène a la banqueroute. Lejouroùilu'yaura plus de privilège, vous aurez trente théâtres dans Paris; mais un an après, il en restera tout au plus dix ou douze, et tous seront en état de se suffire. Telle personne, qui, les privilèges abolis, ne bâtirait jamais un théâlre nouveau, avec un privilège en bâtira un immédiatement. On a bien tort de s'effrayer du régime de la liberté.

M. Scribe. — Mon confrère, avec la liberté illimitée, nous promet d'ici a deux ans une vingtaine de banqueroutes, au bout desquelles il resiera diii a douze théâtres; je demande qu'on établisse tout de suite les dix ou douze théâtres, ayant d'avoir laissé se consommer la ruine d'un millier de familles.

Où serait le mal, lorsque tant de petits théâtres immoraux disparaîtraient, et que, pour compenser leur disparition, il y aurait trois théâtres français et quatre théâtres lyriques?

Imposez des conditions au privilège, et vous verrez que vous aurez les avantages de la liberté, sans en avoir les inconvénients. On a expérimenté tous les ébus du régime du privilège , on peut donc y porter remède. La liberté illirai-

tée, vous ne là connaissez pas, ou, du moins, vous ne la connaissez pas suffi* samment : c'est un abîme.

Je ne saurais^adniettre cette opinion de M. Dumas, que, d'une manière absolue, les meilleurs théâtres sont ceux qui gagnent le plus d'argent et qui font vivre le plus de monde; je dirai, au contraire, que ces théâlres-la sont souvent les mauvais « On ne gagne pas beaucoup d'argent avec les pièces vraiment littéraires. On réussit souvent mieux a en

gagner avec des excenlricilés, des attaques contre la morale e^ le gouvernement. Avec la liberté, l'industrialisme conduit de plus en plus loin dans cette voie déplorable.

M. Dumas. — Les attaques contre le gouvernement, ou les réprimera par les

lois.M. Scribeexagère, d'ailleurs, quand il dit que ces attaques sont les meilleurs moyens de succès pour tin théâtre ; le public, la plupart du temps, fait prompte justice des attaques contre la morale ; les attaques contre le gouvernement ne l'entraînent qu'un instant quand elles l'entraînent.

M. Scribe fait trop bon marché des petits théâtres; l'immoralité ne leur est pas inhérente et l'art ne leur est pas toujours étranger. Il y a de l'art jusque dans les pantomimes et dans la danse.

Ces théâtres, d'aillerfrs, font vivre bien des artistes, bien des familles.

M. le président prie M. Souvestre d'exposer son opinion.

M. Emile Souvestre. — Je suis désolé

de ne pouvoir adopter complètement aucune des opinions qu'ont émises jusqu'ici mes confrères.

Je ne crois point, comme M. Alexan-:

dre Dumas, que Fart et Fiodusirie théâtrale soient toujours mêlés, et que la où réussit llnduslrie. Fart prospère toujours. Je ne crois pas, comme M. Scribe, qu'il faille mépriser complètement et abandonner l'intérêt de l'industrie la où il n'y a pas d'intérêt d'art.

Un privilège n'a pas de raison d'exister lorsqu'il ne procure pas, soit un pro*-, fît au gouvernement, soit un bénéfice moral ou intellectuel à la nation. Or,^ c'est le cas de la plupart des privilèges de théâtres actuellement concédés. Estce un monopole qui fasse gagner dé l'argent au gouvernement t Non. Gemo-

SOUVENIR» f5

Dopole sert-il a Tayaiicement moral ou intellectuel? La plupart des théâtres agissent en sens contraire de ce progrès. Je voudrais qu'on fît une dis* tinction entre les théâtres qui sont utiles a la conservation et a Tavancement de l'art, à Tinstruction, a la rnôralisation du peuple, et ceux qui ne sont purement qu'une ei^ploitation industrielle. Ceux - ci , comme toutes les ^ exploitations industrielles , devraient

être abandonnés au régime de la liberté, de la libre concurrence. Ceux de la première catégorie seraient au contraire dotés, soutenus par le gouvernement; c'est son devoir detre leur

tuteur.

Maintenir te privilège pour les théâtres purement industriels , o'est main-*

tenir une cause de ruine : le privilège est un hameçon avec lequel on alUre des écus pour les faire perdre ; il n'est point une valeur réelle, il n'en est que le fantôme. A cause de l'espèce de fascination qu'il exerce , il fait fonder des théâtres la oii ils ne peuvent réussir; il accumule toutes les charges des exploitations successives et entrelient aussi . une ruine permanente. Ces charges ne seraient point transmises dans une entreprise ordinaire. Si un homme a fait de mauvaises aiTaires dans une filature, celui qui la lui achète prend rétablissement pour ce qu'il vaut et ne s'engage pas a payer les dettes de son prédécesseur.

Je crois donc que la loi doit absolument reconnaître le principe de la libre

SOUVEXÎIIS 1 7

concurrence des th(?âlres purement industriels. Est-ce à dire pour cela qu'on doive leur donner une liberté sans condition? Je ne le crois point, et je serais des premiers a demander qu'on fixât certaines conditions de police et de capilai.

J'arrive aux. ttiéâtres qu'on peut regarder comme des écoles , des musées, et qui seraient privilégiés en ce sens qu'ils seraient subventionnés par l'État. Quels seraient ces ttiéâtres? loi, la difficulté est sérieuse, cependantje l'aborde.

Il y a un théâtre qui, incontestablement, a droit d'être rangé dans cette catégorie : c'est celui qui est représenté actuellement par le Tliéâtre-Français.

Ce tliéâtre serait chargé de conserver

les chefs-d'œuvre littéraires du passé.

sonvENms

Maintenant, a côté de ce théâtre stationnaire, il faut un théâtre qui marche, qui innove; ce sera le second Théâtre- Français; il faudra le créer dans des conditions sérieuses de rivalité. On devra conserver pour le genre lyrique les deux théâtres qui existent maintenant, rOpéra et TOpéra-Comique. Mais ils ne sutflsent pas , on le disait tout à l'heure a la commission. Le gouvernement crée chaque année des compositeurs auxquels il ne donne ni ne laisse les moyens de faire jouer leurs œuvres. Il faut un troisième théâtre lyrique. Ce ne doit pas être simplement une doublure des deux autres. Il y a une chose qui me paraît trop oubliée dans toute cette question, c est le peuple. Vous subventionnez des théâtres pour Tari pur, et le peuple,

dont réducatioa musicale n'est pas suffisante pour qu'il comprenne nos grands opéras, vous Tabandonnez à lui-même, vous ne faites rien pour lui. Je voudrais que le peuple eût son Théâtre-Français et son Grand-Opéra réunis dans la même salle, c'est-à-dire qu'il eût un théâtre ou l'on ne jouerait que les œuvres, soit lyriques, soit purement dramatiques, hors de discussion au point de vue de l'art et de la morale.

Si Ton ne crée pas ce théâtre (soit sous le régime de la liberté , soit avec le régime du privilège), on arrivera a une démoralisation successive, a une décadence intellectuelle des masses par le théâtre. En effet, il est blîen plus facile d'attirer la foule avec les mauvaises passions qu'avec les bons exemples, de

20 SOIJVKMRS

sorte que vous Vfcrrez toujours les théâtres dangereux , c'est-à-dire ceux qui ont une direction subversive de l*ordre véritable, l'emporter sur les bons, c'esta-dire sur les théâtres utiles, sur les théâtres où l'on se respecte et où l'on respecte l'art. Ce résultat se produira

sous le régime du privilège aussi facilement que sous celui de la liberté ; car le gouvernement n'a pas plus d'action sur la direction intellectuelle des théâtres privilégiés, qu'il n*en aurait sur celle des théâtres libres. Voyez ce qui se passe au Vaudeville. Une administration gratifiée d'un privilège de la république, attaque impunément la république chaque soir. Vous connaissez, messieurs, ces pièces qu'on a osé décorer du nom d'Avistophanesques. Gomme c'est la pre-

souvEKins âl

mière fois qu'on promène sur notre scène les images vivantes des hommes publics, que sur notre scène Ton bafoue grossièrement les plus hautes personnifications du pouvoir national et les inslitutions qui régissent la France, le public vient en foule. Est-ce là un moyen honnête de faire prospérer un théâtre?

Quand Aristophane faisait des comédies, il était le représentant de la liberté de la pensée et non de Tindustrie. Son théâtre, c'était, a Athènes, la liberté de la presse. Ce n'était point une exploitation ; ses attaques acerbes', c'était l'acte d'un citoyen et non le talent d'un manu< facturier. C'est donc en vain que l'on s'abrite derrière un grand nom pour cacher les tristes spéculations du privilège aux aboiSé

32 soovÊNms

Il y a utilité pour ^honneur de la France à ce que le gouvernement ne laisse point complètement l'art dramatique a Tindustrie, et le moyen le plus puissant de Tarracher à son matéria- • lisme, c'est d'apporter un soin tout particulier a l'organisation des théâtres d'art, et principalement des théâtres populaires* Il faudrait surtout composer avec un grand soin les comités chargés de juger les pièces ; jusqu'à présent ^ ils l'ont été en générai dans les grands théâtres avec assez de négligence. On a pris d'ordinaire des personnes appartenant a l'administration théâtrale, des acadédiiciens représentant le passé plu* tôt que le présent, enfin des comédiens. Les académiciens se retirent prom))tement; le comité se dépeuple , bientôt

il ne reste plus du tribuual primitif que les juges qui n'ont rien de mieux a faire , et ce ne sont pas les meilleurs. De pareils comités ne ^conviennent pas au but que doivent atteindre les théâtres subventionnés: il en fait de plus sérieux. Les comités ne seront sérieux qu'autant qu'il y aura une pénalité pour ceux de leurs membres qui manqueraient aux séances. Je voudrais que leurs membres fussent non-seulement des administrateurs de théâtre, des auteurs, des comédiens, mais aussi des artistes, des gens du monde. Des sensations de ■ ce public varié, quoique restreint, il résulterait un jugeflienl qui serait probablement le précurseur certain du jugement du public véritable. Pour me résumer, voici ce que je souhaiterais:

24 SOUVENIUS

Liberté de l'industrie théâtrale ; création de théâtres d'art , littéraires et lyriques 5 subventionnés par le gouvernement et soumis a une constitution nouvelle ;

Création d'un théâtre populaire, également subventionné, et destiné a faire cultiver la morale, le patriotisme et l'art parmi les travailleurs,

M, Scribe. — J'admets la plupart des idées de M. Souvestre ; elles me semblent généreuses et de nature a ce que ' leur application soit utile pour les populations et pour l'art : j'entends par là surtout de celles qui sont relatives à la constitution des théâtres subventionnés.

Je dois ajouter que l'application de ses idées me parait difficile avec le dj^stèmé

de la liberté, très facile avec le système du priviléj^e.

M. SouvESTUE. — J'ai dit les motifs ,qui m'ont fait combattre le système du privilège. Fût-il plus facile d'appliquer •a ce système ma proposition sur les théâtres subventionnés, je le repousserais; mais je ne vois aucune difficulté a con-* cilier ma proposition avec le système de la liberté industrielle. Je veux que le gouvernement décide ce qu'il faut organiser de théâtres subventionnés, mais non ce qu'il faut organiser de théâtres en général ; je ne veux pas qu'il intervienne dans ce qui relève seulement de la spéculation, qu'il impose a l'industrie théâtrale son jugement, qu'il décide qu'il ne peut y avoir que tan t de scènes, jouant tels genres, ouvertes dans tels quartiertà

Laissez l'intérêt mercantile décider ces questions de spéculation ; vous qui gouvernez , vous n'avez à vous occuper ' que de deux choses : l'art et le peuple.

Dans l'état actuel, Je pouvoir préjuge quels sont les théâtres qui peuvent vi-vre, et le résultat prouve combien de fois il s'est trompé; laissez Texpérience porter ce jugement. Avec la liberté, les théâtres qui n'ont pas de raison d*étre tomberont; ceux qui ont une apti* tude réelle à vivre resteront seuls de-

bout.

Les Lacédémoniens jetaient dans un .

gouffre les enfants qui ne leur paraissaient pas viables; ils risquaient d'y jeter Léoiiidas. Ne faites pas comme eux; mais, comme les Athéniens, laissez tout le monde essayer l'existence —le temps

SOUTBNIRS 97-

décidera qui doit Tivre^ qui doit mourir.

Cette merveilleuse improvisation parut produire le plus grand effet sur le Conseil d'Ëtat Par malheur, le résultat prouva que Témotion avait été aussi passagère que profonde.

C'était au tour d'Hugo de parler. Il se leva.

M. Victor Hugo. — Mon opinion sur la matière qui se discute maintenant devant la commission est anciennement connue; je l'ai même en partie publiée. J'y persiste plus que jamais. Le temps où elle prévaudra n'est pas encore venu. Cependant, comme, dans ma conviction profonde, le principe de la liberté doit finir par triompher sur tous les pointSi j'attache de Timportance a la manière

28 SOUVEÎflRS

sérieuse don lia commission du conseil d'État étudie les questions qui lui sont soumises, ce travail préparatoire est utile, et je m'y associis volontiers. Je ne laisserai échapper, pour ma part, aucune occasion de semer des germes de liberté. Faisons notre devoir, qui est de semer les idées ; le temps fera le sien, qui est • de les féconder.

Je commencerai par dire a la corn-* mission que, dans la question des théâlres, question très grande et très sérieuse, il n'y a que deux intérêts qui me préoccupent; a la vérité, ils embrassent tout: l'un est le progrès de l'art, l'autre est l'amélioration du peuple.

J'ai dans le cœur une certaine indifférence pour les formes politiques, et une inexprimable passion pour la H^

berté. Je viens de vous le dire, la liberté est mon principe, et partout oîi elle m'apparaît, je plaide ou je lutte pour elle.

Cependant, si, dans la question théâtrale, vous trouvez un moyen qui ne soit pas la liberté, mais qui me donne le progrès de Tart et Famélioration du peuple, j'irai jusqu'à vous sacrifier le grand principe pour lequel j'ai toujours combattu, je m'inclinerai et je me tairai. Maintenant, pouvez-vous arriver a ces résultats autrement que par la liberté?

Vous touchez, dans la matière spéciale qui vous occupe, a la grande, a Téternelle question qui reparaît sans cesse, et sous toutes les formes, dans la vie de l'humanité. Les deux grands principes

50 S0UVENTH8

qui la dominent dans leur lutte perpétuelle, la liberté, l'autorité, sont en pré* sence dans celte question--ci comme dans toutes les autres. Entre ces deux principes, il vous faudra choisir, sauf ensuite k faire d'utiles accommodements entre celui que vous choisirez et celui que vous ne choisirez pas. Il vous faudra choisir ; lequel prendrez-vous ?

Examinons.

Dans la question des théâtres, le prin,cipe de Taulorité a ceci pour lui et contre lui, qu'il a déjà été expérimenté. Depuis que le théâtre existe en France, le principe il'autorité le possède. Si Ton a constaté ses inconvénients, on a aussi constaté ses avantages, on les connaît.

ï^ principe de liberté n'a pas encore été mis a Tépreiive.

M« LE Président. — Il a été mis à Tépreuve, de 1 791 k 1 806.

M. Victor Hugo. — Il fut proclamé en 1791, mais non réalisé; on était en présence delà guillotine : la liberté germait alors, elle ne régnait pas. 11 ne faut pas juger des effets de la liberté des théâtres par ce qu'elle a pu produire pendant la première révolution.

Le principe de l'autorité a pu, lui, au

contraire, produire tous ses fruits ; il a eu sa réalisation la plus complète dans un système où pas un détail n'a été omis. Dans ce système, aucun spectacle ne pouvait s'ouvrir sans autorisation.

On avait été jusqu'à spécifier le nombre de personnages qui pouvaient paraître en scène dans chaque théâtre, jusqu'à interdire aux uns de chanter, aux autres

S2 souvENins

4p parler; jusqu^a régler, en de certains cas, le costume et même le geste; jusqu'à Introduire dans les fantaisies de ^ la scène je ne sais quelle riguei^r hiéra* tique.

Le principe de Tautorité, réalisé si complètement, qu'a-t-il produit? On va me parler de Louis XIV et de son grand règne. Louis XIV a porté le principe de l'autorité, sous toutes ses formes, à son plus haut degré de splendeur. Je n'ai a parler ici que du théâtre. Eh bien ! le théâtre du XVI1« siècle eût été plus grand sans la pression du principe d'auto rilé. Ce principe a arrêté l'essor de Corneille, et froissé son robusle génie. Molière s'y est souvent soustrait, parce qu'il vivait dans la familiarité du grand roi, dont il avait les sympathies person-

SOUVENIRS 3r>

nelles. Molière Q*a été si favorisé que parce qu'il était valet de chambre tapis-* sier de Louis XIV; il n'eût point fait sans cela le quart de ses chefs-d'œuvre. Le sourire du maître lui permettait Taudace. Chose bizarre a dire! c'est sa,domesticité qui a fait son indépendance : si Molière n'eût pas été valet, il n'eût pas été libre!

. Vous savez qu'un des miracles de l'esprit hiunain avait été déclaré immoral par les contemporains; il fallut un ordre formel de Louis XIV pour qu'on jouât Tartufe. Voila ce qu'a fait le principe de Tautorité dans son plus 'beau .siècle. Je passerai sur Louis XV et sur son temps; c'est une époque de complète dégradation pour l'art dramatiqio.

Je range les tragédies de Voltaire parmi m 3

les œuvres les plus informes que l'esprit humain ait jamais produites. Si Voltaire n'était pas, a côté de &ela, un des plus beaux génies de Thumanité ; s'il n'av^t pas produit, entr'autres .grands résultats^ ce résultat admirable de l'adoucissèment des mœurs, il serait au niveau de Campistron.

Je ne triomphe donc pas du X Ville siè* cle; je le pourrais, mais je m'abstiens,. Remarquez seulement que le chefd'œuvre dramatique qui marque la fin de ce siècle, le Mariage de Figaro^ est dû a la rupture du principe d'autorité. J'arrive à l'Empire : alors l'autorité avait été restaurée dans toute sa splendeur ; elle avait quelque chose de plus éclatant encore que l'aMtorité de Louis XIV; il y a^va^t alors un maître qui ne se con-

souYBNms '35

tentait pas d'être le plus grand capitaine, le plus grand législateur, le plus grand politique^ le plus grand prince de son temps, mais qui voulait être le plus grand organisateur de toutes choses. La littérature, Tart, la pensée, ne pouvaient échapper à sa domination, pas plus que tout le reste. Il a eu, et je l'en loue, la volonté d^organiser fart ; pour cela, il n'a rien épargné, il a tout prodigué. De Moscou, il organisait le Théâtre-Français. Dans le moment même où la fortune tournait, et où il pouvait voir l'abîme s'ouvrir, il s'occupait de réglementer les soubrettes et les crispiiis.

Eh bien, malgré tant de soins et tant de volonté, cet homme, qui pouvait gar« fner la bataille de Marengo et la ba^

•Sô SOUVK-NJUS

taille d*Au§terlilz , n'a pu faire faire un chef-d'œuvre. Il aurait donné des millions pour que ce chef-d'œuvre naquît ; il aurait fait prince celui qui en aurait honoré son règne. Un jour^ il passait une revue. Il y avait là dans les rangs un auteur assez médiocre qui s'appelait Barjaud. Personne ne connaît plus ce nom. On dit a l'empereur : « Sire^ M. Barjaud est la. — Monsieur Barjaud, dit-il aussitôt, sortez des rangs! • Et il lui demanda ce qu'il pouvait faire pour lui.

M. Scribe. — M. Barjaud demanda une sous-lieutenance ; ce qui ne prouve pas qu'il eût la vocation des lettres. Il fut tué peu de temps après ; ce qui aurait empêché son talent -— s'il avait eu

90UVKNIKS 57

du talent — d'illustrer le règne impérial,

M. Victor Hugo. — Vous abondez dans mon sens. D'après ce que i'empe* reur faisait pour des médiocrités, jugez de ce qu'il eût fait pour des talents, jugez de ce qu'il eût fait pour des génies! Une de ses passions eût été de faire naître une grande littérature. Son goût littéraire était supérieur : le Mémorial de Sainte- Hélène le prouve. Quand l'empereur prend un livre, il ouvre Corneille. Eh bien ! cette littérature qu'il souhaitait si ardemment pour en couronner son règne, lui, ce fi^rand créateur, il n'a pu la créer. Qu'ont produit, dans le domaine de l'art, tant d'efforts, tant de persévérance, tant de magnificence, tant de volonté? Qu'a produit ce prin*

58 SOUYEMHS

cîpe de rautoritéj si puissamment appliqué par rhomme qui le faisait en quelque sorte vivant? Rien !

M. Scribe. — Vous oubliez les 7'empiien de M^ Raynouard.

M. Victor Hugo. — Je ne les oublie pas. Il y a dans cette pièce un beau vers

Voila, au point de vue de Tart sous r Empire, ce que Tautorité a produit, c'est-à-dire rien de grand, rien de beau*

J'en suis venu à me dire, pour ma part, en voyant ces résultats, que l'autorité pourrait bien ne pas être le meil-^ leur moyen de faire fructifier Fart; qu'il fallait peut-être songer k quelque autre chose : nous verrons tout k l'heure à quoi.

Le point de vue de Fart épuisé, passons a raiilre, au point de vue de la moralisation et de l'instruction du peuple. C'est un côté de la question qui me touche infiniment.

Qu'a fait le principe d'autorité a ce point de vue? et que vaut il? — Je me borne toujours au théâtre. — Le principe d'autorité voulait et devait vouloir que le théâtre contribuât, pour sa part, à enseigner au peuple tous les respects, les devoirs moraux, la religion, le principe monarchique qui dominait alors, et dont je suis loin de méconnaître la puissance civilisatrice. Eh bien ! je prends le théâtre tel qu'il a été au siècle par excellence de Tautorité, je le prends dans sa personnification française la plus illustre, dans l'homme que tous les siècles

40 SOLVENIUS

et tous les temps nous eavieront, dans Molière. J'observe : que vois-jeî Je vois le Ihéàtre échapper complètement a la direction que lui donne l'autorité; Molière prêche, d'un bout à l'autre de ses œuvres, la lutte du valet contre le maître, du fils contre le père, de la femme contre le mari, du jeune homme contre le vieillard, de la liberté contre Taulorité.

Nous disons, nous : « Dans Tartufe^ Molière n'a attaqué que l'hypocrîsie. »

Tous ses contemporains le comprirent aulrement.

Le but de l'autorité était-il atteint?

J ugez vous-même. Il était complètement tourné ; elle avait été radicalement impuissante. J'en conclus qu'elle n*a pas en ell^ la force nécessaire pour donner

60UV£NIH$ 41

au peuple, au moins par l'interinédiaire du théâtre, renseignement le meilleur

selon elle.

Voyez en effet : Taulorité veul que le Ihéâtre enseigne tous les respects; le théâtre enseigne toutes les désobéissances. Sous la pression des, idées religieuses, et même dévotes, toute la comédie qui sort de Molière est sceptique; sous la pression s des idées monarchiques, toute la tragédie qui sort de Corneille est républicaine. Tous deux, Corneille et Molière, sont déclarés, de leur vivant, immoraux, Tun par TÂcadémie, Tautre par le parlement.

Et voyez comme le jour se fait, voyez comme la lumière vient! Corneille et Molière, qui ont fait le contraire de ce que voulait leur imposer le princi|>e

42 SOUYENinS

d'autorité sous la double pression réligiieuse et monarchique, sont-ils immoraux vraiment? L'Académie dit oui, le parlement dit oui, — la postérité dit non. Ces deux grands poètes ont été deux grands philosophes ; ils n'ont pas

produit au théâtre la vulgaire morale de l'autorité, mais la haute morale de l'humanité. C'est cette morale, cette morale supérieure et splendide,qui est faite pour l'avenir, et que la courte vue des contem^ porains qualiûe toujours d'immoralité.

Ailcun génie n'échappe à cette loi, aucun sage, aucun juste ! L'accusation d'immoralité a successivement atteint el quelquefois martyrisé tous les fondateurs de la sagesse humaine^ tous les révélateurs de la sagesse divine. C'est au nom de la morale qu'on a fait boire

MUVSH1KS 45

la cigufe k Sôcrate, et qu'on a cloué Jésus au gibet...

Maintenant, voulez-vous que je descende de cette région élevée, ou je voudrais que les esprits se maintinssent toujours, pour traiter, au point de vue purement industriel, la question que vous étudiez? Ce point de vue est pour moi peu considérable, et' je déclare que le tiombre des faillites n'est rien pour

ihoî, k côté d'un chef-d'œuvre créé ou d'Un progrès intellectuel ou moral du peuple obtenu. Cependant je ne veux point négliger complètement ce côté de la question, et je demanderai si le principe de l'autorité a étéj du moins, bon pour ftiire prospérer les entreprises dramatiques? Non. Il n'a pas même obtenu c0 mince résultat. Je n'en veux pour

preuve que les dix-huit années du iJernier règne. Pendant ces dix- huit années, Tautorité a tenu dans ses mains les théâtres par le privilège et par la distinction des genres. Quel a été le résultat ?

L'empereur avait jugé qu'il y avait

beaucoup trop de théâtres dans Paris ; qu'il y en avait plus que la population de la ville n'en pouvait porter. Par Un acte d'autorité despotique, il supprima une partie de ces théâtres, il émonda en bas, et conserva en haut. Voila ce que fit un homme de génie. La dernière administration des beaux-arts a retranché eu haut, et multiplié en bas. Gela seul suffit pour faire juger qu'au grand esprit de gouvernement avait succédé le petit etiprit Qu'avez-vous vu pendant les div

SOUVf?iIttS 4S

huit années de la déplorable administration qui s'est continuée, en dépit des chocs de la politique, sous tous les ministres de rintérieur ? Vous avez vu périr successivement ou s'amoindrir toutes les scènes vraiment littéraires.

Chaque fois qu'un théâtre montrait quelques velléités de littérature, l'administration faisait des jeiTorts inouïs pour le faire rentrer dans des genres misérables. Je caractérise cette administration d'un mot : point de débouchés a là penséQ^Ievée ; multiplication des spectacles grossiers! les issues fermées en haut, ouvertes en bas ! Il suffisait de demander à exploiter un spectacle-concert , un spectacle demarionettes, de danseurs de corde, pour obtenir la permission d'attirer et de dépraver le public. Les gens

de lettres, au nom de Fart et de la litté^ rature, avaient demandé un second Théâtre-Français ; on leur a répondu par une dérision : on leur a donné rOdéon ! Voilà comment Fadministraf tion comprenait son devoir , voila comment le principe de l'autorité a fonctionné depuis vingt ans : d'une part, il a comprimé Tessor de la pensée; de Tautre, il a développé l'essor soit des parties infimes de l'intelligence^ soit des intérêts purement matériels. Il a fondé la situa^ tion actpelle, dans laquelle nous a^ns ' vu un nombre de théâtres hors de toute proportion avec la population parisienne, et créés par des fantaisies sans motifs. Je n'épuise pas les griefs. Qn a dit beaucoup de choses sur la manière dont on trafiquait des privilèges. J'ai peu de

goût à ce genre de recherches. Ce que je constate, c'est qu'on a développé outre mesure l'industrie migérsible pour ^refouler le développement de l'art.

Maintenant qu'une révolution est survenue, qu'arrive t-il ? C'est que, du moment qu'elle a ^éclaté, tous ces théâtres factices sortis du caprice d'un commis, de pis encore quelquefois, sont tombés sur les bras du gouvernement. H faut, ou les laisser mourir, ce qui est une calamité pour une multitude de malheureux qu'ils nourrissent, ou les entretenir a grands frais, ce qui est une calamité pour le budget. Voila les fruits des systèmes fondés sur le principe de l'autorité. Ces résultats, je les ai énumérés longuement • Ils ne me satisfont point.

Je sens la nécessité d'en venir a ua &y9-

tème fondé sur autre cbose que ce principe.

Or, ici , il n'y a pas deux solutions. Du moment où vous renoncez au prin-^ cipe d'aulorité, vous êtes contraints de vous tourner vers le principe de liberté.

Examinons maintenant la question des théâtres au point de vue de la liberté. Je veux pour le théâtre deux libertés qui sont toutes deux dans l'air de ce siècle: liberté d'industrie, liberté de pensée.

Liberté d'industie, c'est-a-dire point de privilèges ; liberté de pensée, c'est-àdire point de censure.

Gomençons par la liberté d'industrie.

Voyons comment nous pourrions orga-

SOLVENIUS 49

niser le système de la liberté. Ici, je dois supposer un peu ; rien n'existe.

Je suis obligé de revenir a mon point de départ ; car, il ne faut pas le perdre de vue un seul instant, la grande pensée de ce siècle, celle qui doit survivre a toutes les autres, a toutes les formes po* litiques , quelles qu'elles soient , celle qui sera le fondement de toutes les institutions de l'avenir, c'est la liberté. Je suppose donc que la liberté pénètre dans l'industrie théâtrale comme elle a pénétré dans toutes les autres industries; puis je me demande si elle satisfera au progrès de l'art, si elle produira la rénovation du peuple. Voici d'abord conimen t je comprendrais que la liberté de l'industrie théâtrale fût proclamée*.

Dans la situation ou sont encore les

Page 1