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esprits et les (fuestions potitiqn^, aucune liberté ne peut exister saosr que le gouveruemeiit y ait pris sa pari de s«rveillancç et d'influence. La liberté d'enseignement ne peut, a mon sens^ exister qu'à cette^condition ; il en est de même de la liberté théâtrale, L'État doit d'autant mieux intervenir dans ces deux questions, qu'il n'y a pas la seulement un intérêt matériel, mais un intérêt moral de la plus haute importance.
Quiconque voudra ouvrir un théâtre le pourra en se soumettant aux conditions de police que voici... aux conditions de cautionnement que voici... aux garanties de diverses natures que voici- Ce sera le cahier des charges de la liberté. •
Ces mesures ne suffisent pas. Je rap-
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prochàis tout à l'heure la liberté des théâtres 3e la liberté de l'enseignement ; c'est qae le théâtre est une des branches de l'enseignement populaire. Responsable de la moralité et de l'instruction du peuple , l'État ne doit point se résigner a un rôle négatif, et 5 après avoir pris quelques précautions, regarder, laisser aller. L'Ëtat doit installer, a côté des théâtres libres , des théâtres qu'il gouvernera , et où la pensée sociale se fera jour.
Je voudrais qu'il y eût un théâtre digne de la France, pour les célèbres poètes morts qui Font honorée ; puis un théâtre pour les auteurs vivants. Il faudrait encore un théâtre pour le grand opéra, un autre pour l'opéra-comique.
S2 SOUVEMBS
Je subventionnerais magniûquement ces quatre théâtres.
Les théâtres livrés a Tindustrie personnelle sont toujours forcés à une certaine parcimonie. Une pièce coûte cent mille francs a monter : ils reculeront ; vous, vous ne reculerez pas. Un grand acteur met a haut prix ses prétentions : un théâtre libre pourrait marchander et le laisser échapper ; vous , vous ne marchanderez pas. Un écrivain de talent travaille pour un Ihéàlre libre, il reçoit tel droit d'auteur : vous lui donnerez le double; il travaillera pour vous. Vous aurez ainsi dans les théâtres de l'État, dans les théâtres nationaux , les meilleures pièces, les meilleurs comédiens, les plus beaux spectacles. En même temps, vous, FÉtatt qui ne spéculez pas,
SOUVEIVIBS 55
et qui, a la rigueur , en présence d'un grand but de gloire et d'utilité a atteiu* dre, n'êtes pas forcé de gagqer de l'argent, vous oflfrirezau peuple ces ;magnifiques spectacles au meilleur marché possible.
Je voudrais que l'homme du peuple, pour dix sous , fût aussi bien assis au parterre, dans une stalle de velours, que rhcpnme du monde a l'orchestre , pour dix francs.. De inéme que je voudrais le théâtre grand pour l'idée, je voudrais la salle vaste pour la foule. De cette façon, vous auriez , dans Paris,^uatre magnifiques lieux de rendez-vous où le riche et le pauvre, l'heureux et le malheureux, le Parisien et le provincial , le Français et l'étranger, se rencontreraient tous les soirs , mêleraient fraternellement leur
àme, et communieraient, pour ainsi dire, dans la contemplation des grandes œuvres de l'esprit humain. Que sortirait-il de la? L'amélioration populaire et la moralisation universelle.
Voilà ce que feraient les théâtres nationaux. Maintenant, que feraient les
théâtres libres ? Vous allez me dire qu'ils seraient écrasés par une telle concurrence. Messieurs, je respecte la liberté ; mais je gouverne et je liens le niveau élevé. C'est a la liberté de s'en arranger,
Les dépenses des théâtres nationaux vous effraient peut-être : c'est a tort; fussent:-eHes ^normes , j'en réponds , Men que mon but ne soit pas de oré»
une spéculation en faveur de l'Ëtat, le résultat ftHancier ne lui sera pas désa^
souvEimts S5
vantageux. Les hommes spéciaux vous diraieut que l'Ëtat fera avec ces établissements de bonnes affaires. Il arrivera alors ce résultat singulier et heureux qu'avec un chef-d'œuvre, un poète pourra gagner presque autant d'argent qu'un agent de change par un coup de bourse. Surtout, ne l'oubliez pas, aux hommes de talent et de génie qui viendront a moi, je dirai : « Je n'ai pas seulement pour but de faire votre fortune, et d'encourager l'art en vous protégeant; j'ai un but plus élevé encore. Je veux que vous fassiez des chefs-d'œuvre, s'il est possible, mais je veux surtout que vous amélioriez le peuple de toutes les classes. Versez dans la .population des idées saines; faites que vos ouvrages ne.sorteat piàs d'une certaine ligne que voici,
et qui me paraît la meilleure. » C'est la un langage que tout le monde comprendra; tout esprit consciencieux, toute âme honnête sentira l'importance de la * mission. Vous aurez un théâtre qui alti* rera la foule et qui répandra les idées civilisatrices, l'héroïsme, le dévoûment, ' l'abnégation, lédevoir, l'amour du pays, par la reproduction vraie, animée ou même patriotiquement exaltée des grands faits de notre histoire.
Et savez-vous ce qui arrivera?* Vous n'attirerez pas seulement le peuple à vos théâtres, vous y attirerez aussi l'étranger. Pas un homme riche en Europe qui ne soit tenu de venir à vos théâtres compléter son éducation française et litté- * raire. Ce sera la une source de richesse pour la France et pour Paris. Vos magni*
fiques subventions, savez-vous qui les payera? L'Europe. L'argent de l'étranger affluera chez vous ; vous ferez a la gloire nationale une avance que l'admiration européenne vous remboursera.
Messieurs, au moment où nous sommes, il n'y a qu'une seule nation qui soit en état de donner des produits littéraires au monde entier, et, cette nation , c'est la nation française. Vous avez donc la un monopole immense, un monopole .
que l'univers civilisé subit depuis dix huit ans. Les ministres qui nous ont gouvernés n'ont eu qu'une seule pensée : comprimer la littérature française à l'intérieur, la sacrifier au dehors , la laisser systématiquement spolier dans un royaume voisin par la contrefaçon.
Je favoriserais, au contraire, cet admi-
rable monopole sous toutes ses formes, et je le répandrais sur le monde entier; je créerais a Paris des foyers lumineux, qui éclaireraient toutes les nations, et vers lesquels toutes les nations se tourneraient.
Ce n'est pas tout. Pour achever roeo- ,vre, je voudrais des théâtres spéciaux pour le peuple ; ces théâtres, je les mettrais a la charge, non de l'Étal, mais de la ville de Paris; ce seraient des théâ-
très créés a ses frais, et bien choisis par son administration municipale parmi les théâtres déjà existants, et dès-lors subventionnés par elle. Je les appellerais théâlres municipaux.
T^ ville de Paris est intéressée, sous tous les rapports, a rexistence de ces théâtres : ils développeraient leà senti-
ments moraux et Finslruction dans les classes inférieures; ils contribueraient a faire réjçner le calme dans celte partie de la population d'où sortent parfois des commotions si fatales a la ville.
Je l'ai dit plus haut d'une manière générale en me faisant le plagiaire de l'empereur Napoléon, je le répète ici en appliquant surtout mon assertion aux classes inférieures de la population parisienne : le peuple français, la population parisienne principalement , ont beaucoup du peuple athénien ; il faut quelque chose pour occuper leur imagination. Les théâtres municipaux seront des espèces de dérivatifs qui neutraliseront les bouillonnements populaires.
Avec eux^ le peuple. parisien lira moins de mauvais pamphlets^ l^oira moins de
mauvais vins , hantera moins de mauvais lieux, fera moins de révolutions violentes.
L'intérêt de la ville est patent ; il est naturel qu'elle fasse les frais de ces fondations. Elle ferait appel a des auteurs sages et distingués, qui produiraient sur la scène des pièces élémentaires, tirées surtout denotre histoire nationale. Vous avez vli une partie de celle pensée réalisée par le Cirque; on a eu tort de le laisser fermer.
Les théâtres municipaux seraient répartis entre les différents quartiers de la capitale, et placés surtout dans les quartiers les moins riches, dans les faubourgs.
Ainsi, a la charge de l'Ëtat, quatre t|iéâlre nationaux pour la France et
SOL VËNIHS fi I
pour TEurope ; a la charge delà ville, quatre théâtres municipaux pour le peuple des faubourgs ; a côté ^e ce haut enseignement de TËtat, les théâtres libres ; voila mon système.
Selon moi, de ce système qui est la liberté, sortiraient la grandeur de l'art et Tamélioration du peuple, qui sont mes deux buts. Vous avez vu ce qu'avait produit, pour ces deux grands buts, le système basé sur l'autorité, c'esl-adire le privilège et la censure. Comparez et choisissez.
M, LE Président. — Vous admettez le régime de la liberté, mais vous faites aux théâtres libres une condition bien difficile. Ils seront écrasés par ceux de l'État.
M. Victor Hugo. — Le rôle des théâ-
très libres est loin d'élre nul à côté des théâtres de l'État. Ces théâtres lutteront avec les vôtres. Quoique vous soyez le gouvernement, vous vous trompez quelquefois. 11 vous arrive de repousser des œuvres remarquables ; les théâtres libres accueilleront ces œuvre&-la; profiteront des erreurs que vous aurez commises^ et Tes applaudissements du public que vous entendrez dans les salles seront pour vous des reproches, et vous stimuleront.
On va me dire : « Les théâtres libres, qui auront peine à faire concurrence au gouvernement, chercheront, pour réussir, les moyens les plus fâcheux : ils feront appel au dévergondage de l'imagination ou aux passions populaires; pour attirer le public, ils spéculeront
âOUVENtRS Ô5
sat le scandale ; ils feront de Timmofalité j et ils feront de la polièiçue ; ils joueront des pièces extravagaates , excentriques , obscènes, et des comédies aristopfaanesques. » S'il y a dans tout cela quelque chose de criminel ^ on pourra le réprimer par ^es moyens lé- . gaux ; sinon, ne vous en inquiétez pas. . Je suis un de ceux qui ont eu Finconvénient ou l'honneur, depuis Février, d'être quelquefois mis sur le théâtre.
Que nt'importe ! j'aime mieux ces plaisanteries, inoffensives après tout, que telles calomnies répandues contre moi par un journal dans ses cinquante mille exemplaires.
Quand on me met sur la scène , j'ai fout le monde pour moi ; quand on me travestit dafts un j^ournal, j'ai contre moi
64 souvKNins
les trois quarts des lecteurs ; et, cependant, je ne mMnquiètepas de la liberté de la presse : je ne fais point de procès auK journaux qui me travestissent; je ne leur écris pas même de lettres avec un huissier pour facteur. Sachez donc accepter et comprendre la liberté de la pensée sous toutes ses formes, la liberté du théâtre comme la liberté de la presse : c'est Tair même que vous respirez. Contentez-vous , quand les théâtres libres ne dépassent point certaines bornes que la loi peut préciser, de leur faire une noble et puissante guerre avec vos théâ-
très nationaux et municipaux ; la victoire vous restera.
M. Scribe. — Les généreuses idées que vient d'émettre M. Victor Hugo sont en partie les miennes; mais il me semble
souVE:<ias 65
qu'elles gagneraient a être réalisées dans un système moins compliqué. Le système de M, Victor Hugo est double, et ses deux parties semblent se contredire. Dans ce système , où la moitié des théâtre^ serait privilégiée et l'autre moitié libre, il y aurait deux choses a craindre : ou bien les théâtres du gouvernement et de la ville ne donneraient que des pièces officielles oîi personne n'irait, ou bien ils pourraient a leur gré user des ressources immenses de Jeurs subventions; dans ce cas, les théâtres libres seraient évidemment écrasés.
Pourquoi , alors , permettre a ceux-ci de soutenir une lutte inégale, qui doit fatalement se terminer par leur ruine?
Si le principe de liberté n'est pas boa
en haut, pourquoi serait-il bon en bas ? ni 5
Je vendra is , et sans invoquer cf autres fflotrfs que ceux que vient de me fournir M. Hugo 5 que tous les théâtres fussent placés entre les mains du gouvernement.
M. Victor Hugo. — Je ne prétends nullement établir des théâtres privilégiés; dans ma pensée, le privilège disparaît. Le privilège ne crée que des théâtres factices ; la liberté vaudra mieux : elle fonctionnera pour Tinduslrie théâtrale comme pour toutes les autres ; la demande réglera la production. La liberté est la base de tout mon système, il est franc et complet ; mais je veux la liberté pour tout le monde, aussi bien pour rÊlat que pour les particuliers.
Dans mon système, TÉtat a tous les droits de Findividu; il peut fonder un
théâtre, comme il peut créer un journal; seulement 5 il a plus de devoirs encore. J'ai indiqué comment l'État, pour remplir ses devoirs, devait user de la liberté commune; voila tout.
M. LE Président. — Voulez-vous me permettre de vous questionner sur un détail? Admettriez-vou$, dans votre système, le principe du cautionnement?
M. Victor Hugo, — J'en ai déjà dit un mot tout a J'heure ; je l'admettrais, et voici pourquoi: je ne veux compromettre les intérêts de personne, principalement des pauvres et des faibles, et les comédiens, en général, sont faibles et pauvres. Avec le système de la liberté industrielle, il se présentera plus d'un aventurier qui dira : « Je vais louer un local, engager des acteurs ; si je réussis,
G8 sou YEN m :>
je payerai; si je ne réussis pas, je ne
payerai personne. > Or, c'est ce que je
ne veux point. Le cautionnement répondra. Il aura un autre usafi^e : ]e payement des amendes qui pourront être infligées aux directeurs. Â mon avis , la liberté implique la responsabilité ; c'est pourquoi je veux le cautionnement.
M. LE Président. — On a proposé devant la commission d'établir, dans l'hy-pothèse où la liberté industrielle serait proclamée, des conditions qui empêcheraient d'établir, sous le nom de théâtres, de véritables échoppes : conditions de construction , conditions de dimension, etc.
M. Victor Hugo. — Ces conditions sont de celles que je mettrais k l'établissement des théâtres.
M. Scribe. —Elles me paraissent parfaitement sages.
M. LE PRÉsmENT. — On avait proposé aussi d'interdite le mélange des représentations théâtrales avec d'autres industries; par exemple, les cafés-spectacies.
M. ALEXANDRE DuMAS. — C'cst unc affaire de police.
M. LE CONSEILLER Defresne. — Comment seront administrés, dans le système de M. Hugo, 'les théâtres subventionnés?
M. ALEXANDRE DuMAS. — Jc demanderai a la commission la permission de lui dire comment, iselon moi, la question devrait être résolue. J'ai quelque expérience de la matière, j'ai beaucoup manié les théâtres, soit comme auteur, soît
commcL^îi^ecteur. J'adopte avec empressèment l'institution des théâtres de TÊtat, selon le système de M. Viotpr Hugo et celui de M. Souvestre.%
Je ne croîs pas qtie FadinmlstrâtioB directe de ces théâtres par le geuveïnement doive être plus dispendieuse jtour lui que la tutelle actuelle. Le chiffre total des subventions annuelles s'élève à onze cents et quelques mille franfcs.
Cette somme suiBt) selon nioi^ pour sou^ teoir largement quatre théâtres que je voudrais voir subventionner par le go*verneme»t : le Théâtre-Français^ l'Opéra-^Comique^ l^s théâtres des Itafieos et de rOdéom, Je ne parle pas^ encore de rOpér-:!. Teu& ces théâtres ont trente^ quatre pieds a peu près d'ouverture ;
tous pourraient user des msèfiïes déedcs^.
Maintenant, ils ont chacun les leurs ; chacun a une administration pour ré* pondre de ceux qu'il possède. Le jour où les quatres théâtres seront dans la main de la nation, on pourra réunir ces quatre administrations en une seule.
Dans chacun des théâtres, on aura le choix des décorations qui auront été faites pour tous les quatre depuis dix ans.
On fera ainsi cent cinquante mille francs d'économie par an, rien qu'en faisant servir la toile et le hois d'un théâtre pour un autre. Je n'ai point parlé de l'Opéra : a cause de ses machines, on doit le laisser a part. Le théâtre de l'Opéra dépense prodigieusement en décors; dès qu'une toile a servi sur la scène, elle ne plus resservir. Le
72 souvENins
Théâtre-Français tombe dans un excès contraire ; il ne dépense pas par an plus de quinze mille francs de décorations.
Il a un tailleur qui lui fait ses costumes a forfait, pour vingt-quatre mille francs par an. Tel qu'il est, le Théàtre^Français est constitué pour être éternellement en ruine. Ce qu'il faut pour faire vivre un théâtre, c'est une moyenne de recettes.
Quand une administration tire ses gains moins du mérite de son répertoire que du talent d'un acteur, il faut nécessairerement qu'elle fasse de mauvaises affaires, car un acteur ne pourra pas jouer tous les jours. Dans ce cas-la, il faut au moins que l'administration ait deux grands acteurs, et qu'ils alternent entre eux afin d'attirer le public tous le» JQurSi
M. LE Président. — Ce que la commission demandait, c'était surtout des détails sur le mode d'administration des théâtres qui seraient entretenus par rËlat ou par les villes.
M. Victor Hugo. — Vous me demandez comment je ferais administrer , dans mon système, les théâtres subventionnés, c'est-a-dire les théâtres nationaux et les théâtres municipaux.
Je commence par vous dire que, quoi que l'on fasse, le résultat d'un système est toujours au-dessous de ce que l'on en attend. Je ne vous promets donc pas la perfection, mais une amélioration immense*. Pour la réaliser, il est nécessaire de choisir avec un soin extrême les hommes qui voudront diriger ce que j'appellerais volontiers les théâtres^
îi
^ùoles. Avec de taïauvais choix, l'institution ne vaudrait pas grand'chose; il arrivera peut-être quelquefois qu'on se trompera; le ministère, au lieu de prendre Corneille^ pourra prendre M. Campistron; quand il choisira mal^ ce seront les théâtres libres qui corrigerotat le mal, et, alors , vous aurez le Théâtre-Français ailleurs qu'au Théâ-
Ire-Français, mais cela ne durera pas longteibps.
■Je voudrais, à la tête des théâtres du gouvernement, des directeurs indépendants les uns des autres, subordonnés tous quatre au directeur, ou plutôt au ministre ^es'arts, él se faistant pour •ainsi dire concurrence entre eux. Ils seraient rétribués par le gouvernement,
et auraiteDi ud certain intérêt dans les béné&oes de leurs théâtfes,
M. Mélesville. — Qui est-ce qui nommera, et qui est-ce qui destituera les directeurs?
M. VicTOH Hugo. — Le ministre compétent les nommera, et ce sera lui aussi qui les dësUtuera. il en sera poUr eux coinme pour les préfets.
M. MELESVILLE. — Vous Icur laites la une position singulière. Supposez un homme honorable^ distingué, qui aura administra avec succès la Comédie- Française : un ministre lui a demandé une pièce d'une certaine couleur poli-^tique ; le ministre suivant sera défavorable a cette couleur politique. Le direçteurjf malgré tout son mérite et son service^ sera immédiatement destitué.
67 SOUVEiMRi^
M, Alexandre Dumas. — C'est un
danger commun à tous les fonction--
naires.
Sur la question de la censure dramatique, voici, maintenant, comment s'exprimait Victor Hugo :
M. Victor Hugo. — Le système actuel est détestable. En principe, c'est l'Ëtat qui régit la liberté littéraire des théâtres : mais l'Ëtat est un être de raison, le gouvernement l'incarne et le représente; mais le gouvernement a autre chose à faire que de s'occuper des théâtres : il s'en repose sur le ministre de l'intérieur; mais le ministre de Tintérieur est un personnage bien occupé; il se fait remplacer par le directeur des beaux^arts; la besogne déplaît au diree*
SOCVËMBS 77
teurdes beaux*arls, qui la passe au bureau de censure.
Admirez ce système qui commence par rÊtat, et qui finit par un commis! Si
bien que cette espèce de balayeur d*or-
dures dramatiques qu'on appelle un censeur peut dire, comme Louis XIV :
(( L'Ëlat, c'est moi ! »
La liberté de la pensée dans un journal, vous la respectez en la surveillant; vous la confiez au jury. La liberté de la pensée sur le théâtre, vous Tinsultez en la réprimant ; vous la livrez k la censure!
Y a-t*il au moins un grand intérêt qui excuse cela? Point.
Quel bien la censure, appliquée su théâtre, a-t-elle produit depuis treofe ans? Â-t-elie empêché une allusion poli.
tique de se fçtire jour? Jamais. En géné^ rai, elle a plutôt éveillé qu'eodormi Pin^tînct qui pousse le publie à faire, au théâtre» de l'opposition ea riant.
Au point de vue politique, elle ne. vous a donc rendu aucun service. En a-t**elle rendu au point de vue moral ? Pas davantage.
Rappelez vos souvenirs. A-t-elle empêché des théâtres de s'établir unique** pour l'exploitation d'un certain côté des appétits les moins nobles de la foule?
Non. Au point de vue moral, la censure n'a été bonne a rien; au point de vue politique, bonne. a rien. Pourquoi donc V tenez-vous ?
Il y a plus. Goa^me la censure est réputée veiller aux mœurs publiques^ le pçuple abdique sa propre autorité, s»
propre surveillanee ; il fait yolontiers cause coiTimane avec les licences dv théâtre contre les persécutions de la censure. Ainsi que je l'ai dit un jour a l'Assemblée nationale , de juge , il se fait complice.
La difficulté même de créer des censeurs montre combien la censure est un labeur impossible. Ces fonctions si difficiles, si délicates, sur lesquelles pèse une responsabilité si énorme, elles deyraient logiquement être exercées par les hommes les plus éminents en littérature. En trouverait-on parmi eux qui les accepteraient? Ils rougiraient seul^ ment de se les entendre proposer. Vous n'aurez donc jamais, pour le& remplir, que des hommes sans valeur person^ nelle ^ et j'ajouterai , des hommes qui
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s^estiment peu; et ce sont ces hommes que vous faites arbitres, de quoi? De la littérature I Au nom de quoi ? De la mo* raie!
Les partisans de la censure nous disent : « Oui, elle a été mal exercée jusqu'ici ; mais on peut l'améliorer. »
Comment Taméliorer? On n'indique guère qu'un moyen : faire exercer la censure par des personnages considérables, des membres de l'Institut, de l'Assemblée nationale, et autres qui fonctionneront, au nom du gouvernement, avec une certaine indépendance, dit-on, une certaine autorité, et, a coup sûr, une grande honorabilité. Il n'y a a cela qu'une petite objection, c'est que c'est impossible...
Croyez-moi , n'accouplez jamais ce
îïiOUVKNIRS 8t
mot, qui est si noble , rinstitut de France, avec ce mot qui Fest si peu, la censure !
Dans Votre comité de censure, mettrez-vous des membres de l'Assemblée nationale élus par cet te Assemblée? Mais, d'abord, j'espère que l'Assemblée refuserait tout net ; et puis, si elle y consentait, en quoi elle aurait grand tort, la majorité vous enverrait des hommes de parti qui vous feraient de belle besogne !
Pour commission de censure, vous bornerez-vous a prendre la commission des théâtres? Il y a un élément qui y serait nécessaire ; eh bien ! cet élément n'y sera pas. Je veux parler des auteurs dramatiques. Tous refuseront, comptez-y. Que sera alors votre commission de
8g S0UV€fflE6
œûsura? Ce que serait «n^ €ommisfiioà de marîfie sans marins.
Difficultés sur difficultés. Mais je suppose votre commission composée, spit ; fonctionnera-t-elle ? Point. Vous figurezvous un représentant du peuple, un couseiller d'État, un conseiller à la cour de cassation, allant dans les théâtres, et s'occupant de savoir si telle pièce n'est pas faite plutôt pour éveiller des appétits sensuels que des idées élevées ? Vous les figurez -vous assistant aux répétitjU>n9, et fai^apt allonger les jupes des diha^eus^a? PoiMir u0 parler ^pjye delà censure du maj»u6Cr^9 vou« les figurez-vous marchaodaot avec l'auteur lasuppres* siott d'uiKToq^a-l'âi^e ou d'un calembour f • Vous TO€ iiirez : « C^te /z^mmission ne j»g»rA qui' eu ajM^^l* * lie xtoix ckoses
SOUVCNIfift S3
Tona : cm elle jugera en appel sur tous leiSfiétails qui feront difficulté entre l'autour et las censeurs inférieurs, et Tauteur ne s'entendra jamais avec les censeurs inférieurs : autant, alors, ne faire qu'un degré; ou bien elle se bornera, sans entrer dans les détails, a accorder ou à refuser l'autorisation : alors, la tyrannie sera plus grande qu'elle n'a jamais été.
Xpnez, renonçons a la censure, et acr captons résolument la liberté. C'est le plus simple, le plus digne et le plus sur.
En dépit de tout sophisme contraire, j'avoue qu'en présence de la liberté de la presse, je ne puis redouter la liberté des théâtres. La liberté de la presse pré-? sente, a mon avis, dans une mesure beaucoup plus considérable, tous les iniroDvénieiits de la liberté du théâtre*
8i SOUVENIRS
MaiJ liberté implique! responsabilité.
 tout abus, il faut la répression. Pour
la presse, je viens de lé rappeler, vous avez le jury ; pour le théâtre, qu'aurezvous ?
F^ cour d'assises ? des tribunaux ordinaires? Impossible.
Les délits que l'on peut commettre par la .voie du théâtre sont de toutes sortes. Il y a ceux que peut commettre vojonlairement un auteur écrivant dans une pièce des choses contraires aux mœurs; il y a, ensuite, les délits de l'acteur, ceux qu'il peut commettre en ajoutant aux paroles, par des gestes ou des inflexions de voix, un sens répréhensible qui n'est pas celui de l'auteur.
11 y a les délits du directeur, par exemple : des exhibitions de nudités sur
SiU VKMUS 8f>
la scène ; puis les délits du décorateur, résultant de certains emblèmes dangereux ou séditieux mêlés a une décoration ; puis ceux du costumier, puis ceux du coiffeur... oui, du coiffeur : un toupet peut être factieux ; une paire de favoris a fait défendre Vmitrin. Enfin, il y a les délits du public : un applaudissement qui accentue un vers, un sifflet qui va plus haut que l'acteur, et plus loin que Fauteur.
Gomment votre jury, composé de bons bourgeois, se tirera-t-il de la?
Gomment démêlera-t-il ce qui est à celui-ci, et ce qui est a celui-là? le fait de Fauteur, le fait du comédien, et le fait du public? Quelquefois le délit sera un sourire, une grimace, un geste.
Transporterez -vous les jurés au théâtre
m sovttms
pour le juger? Ferez-vous siéger la cour d'assises au parterre ?
Srpposez-vous, -^ ce qui, du reste, ne sera pas, — que les jurys, en général, se défiant de toutes ces difflctiltés, et voulant arriver a une expression efficace, justement parce qu'ils n'entendent pas grand'chose aux délits de théâtre, suivront aveuglément les indications du ministère public, et condaintieront satis broncher, sur ouï dire? Alors, savêlîvous ce que vous aurez fait? Vous aurez créé la pire des censures, la censure de la peur. Les directeurs, tremblant devaut des arrêts qui seraient leur ruine^ mutileront la pensée, et supprimeront la liberté.
Vous êtes placés entre deux systèmesy impossibles : la censure préventive^ que
}e vous déûe d'organiser convenablement; la censnfe répressive, lai senïe admissiblemdintenant^mais qui échappe àint moyens du di'oit commun.
Je ni vois qu'une manière de sortir de cette double impossibilité.
Pour arriver a la solution, reprenons le système théâtral tel que je vous l'ai indiqué. Vous avez un certain nombre de théâtres subventionnés ; tous les autres soht livrés à l'industrie privée; a Paris, îl y al quatre théâtres subventionnés par le gouvernement, et quatre par la ville.
L'état normal de Paris ne comporte pas plus de seize théâtres. Sur ces seize théâtres, la moitié sera donc sous Finfltieneè dii*éete du gouvei^nétoent ou de la ville ; l'autre moitié fonctionnerai soùk
l'empire des restrictions de police et autres que dans votre loi vous imposerez à Findustrie théâtrale.
Pour alimenter tous ces théâtres et ceux de la province dont la position sera analofçue, vous aurez la corporation des auteurs dramatiques , corporation composée d'environ trois cents personnes, et ayant un syndicat.
Cette corporation a le plus sérieux intérêt a maintenir le théâtre dans la limite où il doit rester pour ne point troubler la paix de l'État et l'honnêteté pu- . blique. Cette corporation, par la nature même des choses, a sur ses membres un ascendant disciplinaire considérable.
Je suppose que l'État reconnaît cette corporation , et qu'il en fait son inslru^
menl,
SOUVKiMHS 80
Chaque année, elle nomme dans son sein un conseil de prud'hommes, un jury. Ce jury, élu au suffrage .universel, se composera de huit ou dix membres ; — ce seront toujours, soyez-en sûrs, les personnes les plus considérées el les plus considérables de l'association.
Ce jury, que vous appellerez jury de blâme^ ou de tout autre nom que vous voudrez, sera saisi, soit sur la plainte de l'autorité publique, soit sur celle de la commission dramatique elle-même, de tous les délits de théâtre commis par les auteurs, les directeurs, les comédiens.
Composé d'hommes spéciaux, investi d'une sorte de magistrature de famille, il aura la plus grande autorité, il comprendra parfaitement la matière, il sf ra sévère dans la répression,
et il saura superposer la {i^ine an délit.
Le jury dramatique juge les délit»; s*il les reconnaît, il les blâme; s'il Mâme àetxx fois, il 7 a lieu à la stispenéion de la pièce, et ^ une amende don^hdërable, qui peut, si elle est infligée )i un auteur^ être prévelée sur leÉ droits d'auteur recueillis par les agetits dé la société.
Si uri auteur est blâmé trois foi^^ il y a lieu à le rayer de la liste des associés^ Cette radiation est une peine très grave: elle d'atteint pas seulement Patiteor dan$ soà honneur, elle l'atteint dans sa for* i^ne, elle implique pour lui la privation a peu près complète de ses droita de province.
Maintenant, croyez-vous qu'un auteur aille trois fois devant le jury dramati-
soinriiims 91
epie ? Pour moi, je ne le crois pas. Tout auletir traduit devant le jury se défen^ dra ; s'il est blâmé , il sera profoodément affèclé par ce blâtoe^ et, soye2 tranquilles, je connais l'esprit de cette ef%r celletite et utile association, vous n'au«tet pas de récidives.
Vous aui'ez donc ainsi, dans le sein de l'association dramatique elle<-même, les gardiens tes plus vigilants de l'inté^ »èt public.
C'est la seule manière possible d'or-^ ganîsef la censure répressive. De cette manière vous conciliez les deux choses qui font tout le problème : Fintérét de la sodété et l'intérêt de la liberté...
En dehors du syndicat de Tordre de^ auteurs dramatiques^ il y aura aussi uo jtigé qui veillera a la police de Vdïh^
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dienàcdi la diguité de la représentation ; ce juge ce sera le public. Sa puissance est grande et sérieuse ; eUe sera plus sérieuse encore quand il se sentira réellement investi d'une sorte de magistrature par la liberté même. Ce juge a puissance de vie et de mort ; il peut faire tomber la toile, et alors tout est dit.
M. LE PftÉsmENT. — Mais ce juge n'est pas un, la majorité décidera, la minorité protestera, et une lutte personnelle s'engagera pour trancher la question.
M. SouvESTRE. — Les troubles seront plus rares que vous ne le croyez . Je n'en veux pour preuve que ce qui s'est passé au Vaudeville dans ces derniers temps.
On y jouait des pièces faites pour exciter la passion et la répulsion d'une partie de Ja population parisienne, La ma-
jorilé du public s'est prononce en faveur de ces pièces ; la minorité s'est retirée, s'inclinani ainsi devant le jugement de la majorité. Des faits analogues seront de plus en plus communs a mesure qu'on s'habituera à la liberté du théâtre.
M. L£ CONSEILLER Béhic. — L'organi-sation de la censure répressive, telle que la propose M. Victor Hugo, présente une difficulté dont je le rends juge. On ne peut, maintenant, faire partie de l'association des auteurs dramatiques qu'après avoir fait jouer une pièce.
M. Victor Hugo propose de maintenir ces conditions ou des conditions analogues d'incorporation. Quel système répressif appliquera-t-il alors a la première pièce d'un auteur?
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M. Vi€TOit Hugo. — Le système de droit commun , comme aoiL pièces de tous Jes auteurs qui ne feront pas partie de 19 société, la répression par le jury.
M. LB CONSEILLER Béhic. — J'ai une autre critique plus grave k faire au système de M. Victor Hugo. Toute peri^nne qui remplit des conditions déterminées a droit de se faire inscrire dans l'ordre des avocats. De plus, les avocats peuvent seuls plaider. Si un certain esprit littéraire prédominait dans votre association, ne serait-il pas à craindre qu'elle repoussât de son sein les auteurs dévoués a des idées contraires, ou même que ceux-ci ne refusassent de se soumettre a un tribunal évidemment faosr file, et aimassent mieux se tenir ea detiors ? Ne risque4-on pas de voir alors^
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eo dehors de la corpoiai|<Hi des anteurs dramatiques) un si grand nombre d'acH leurs, que son syndicat deviendrait i»^ paissant à réaliser la piission que loi ^Iribu^ M. Victor Hujço 7
M. Scribe. — Je demande la permission d'appuyer cette objection par quelques mots . U y a des esprits indépen-* dants qui refuseront d'entrer dans notre association V préeiBément parce qu'ils craindront une justice disciplinaire, ^ laquelle il n^y aura pas chance d'échapper, et ceHttx4a sueront sans doute les plus dangereux.
J'irai plus loin. Si vous attribuez a notre* association le caractère que lui veut M. Yictor Hugo, vous changez la nature du contrat qui i^qns, unit, et que nous ^yoAS sousèrit. Or, je suis pi^^
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suadé que, dès que ce ehaogemeat aura lieu, beaucoup de nos confrères se sépareront de nous immédiatement : il y en a plusieurs qui trouvent déjà bien lourd le joug si léger que leur imposent nos conventions mutuelles.
Du reste, il y a, dans le' système de M. Victor Hugo, des idées larges et
vraies, qu'il me semble bon de conserver dans le système préventif, le seul qui, selon moi, puisse être établi avec quelque chance de succès. Il n'est personne de ceux qui veulent rétablir dans la nouvelle loi qui ne le veuille avec des garanties qu'il n'a jamais eues jusqu'ici. Je suppose la censure a deux degrés. Ne pourrait-on pas composer la commission d'appel de personnes consi^ dérables de professions diverses^ parmi
lesquelles se trouveraient, en certain nombre, des auteurs dramatiquçs élus par le suffrage de leurs con* frères ?
Si ces auteurs étaient désignés par le ministre, par le directeur des beapxarts, ils n'accepteraient sans doute pas ; mais, nommés par leurs confrères, ils accepteront. J'avais soutenu le contraire en combattant le principe de M. Souvestre ; les paroles de M. Victor Hugo m'ont fait changer d'opinion. Celui de nous qui serait élu ainsi ne verrait pas de honte a exercer les fonctions de censeur ; il s'en ferait même honneur, car il sentirait qu'elles lui ont été confiées, non pour opprimer, mais pour protéger et défendre les auteurs dramatiques.