PHILIPPE
Vous êtes tout ëmu, Buridan !
BURIDAN
Ces femmes j n'avez-vous pas quelques soupçons sur leur rang?
N'avez-voHs pas remarqué que ce doivent être de grandes dames ? Avez-vous TU, car je pense qu'il vient de vous arrîter à vous ce qui vient de m'arriver a moi, avez-vous vu dans vos amours d« garnison beaucoup de mains aussi blanches, beaucoup de sourires aussi froids?
Avez-vous remarqué ces riches habits, ces voix si douces, ces regards si faux ? Ce sont de grandes dames, vojez- vous ! Elles nous ont fait chercher dans la nuit par une femme vieille et voilée, qui a des paroles mielleuses. Oh! ce sont de grandes dames. A peine sommes-nous entrés dans cet endroit éblouisssant, parfumé et chaud a enivrer, qu'elles nous ont accueillis avec mille tendresses, qu'elles se sont livrées sans détour, sans retard, k nous, tout de suite, à nous, in-*
connus et tout émerveillés de cet orage. Vous voyez bien que ce sont de grandes dames I A table, et c'est notre histoire à tous deux, a tal)le, n'est-ce-pas elles qui se sont abandonnées a tout ce que l'amour et l'ivresse ont d'emportement et d'oubli ? Elles ont blasphémé, elles ont tenu d'étranges et d'odieuses paroles ; elles ont oublié toute retenue, toule pudeur, oublié]la terre, oublié le cieL Ce sont de grandes dames, de 1res grandes dames ! je vous le répèle.
On se rappelle le succès qu'eut cette tirade a la première représentation, et je dirai même celui qu'elle a eu aux sept ou huit cents représentations suivantes.
Le premier défaut qui me frappa, moi, homme de théâtre, dans l'ouvrage, c'est
sorvKMiis 277
que l'ouvrage commençant au second tableau, aucun des personnages n'était connu, aucun des caractères exposés, de sorte que tout en lisant ce second tableau, c'est-a- dire celui de la tour, celui de la taverne commença de m'apparaître comme dans un nuage.
Je ne m'y arrêtai pas. Ce n'était
pas le moment; je commençai le second.
Mais je proteste que je n'allai pas plus loin que la liuîtième ou dixième page. Le drame déviait complètement de la route qu'a mon avis il devait suivre.
Ce qui ressortit pour moi comme l'essence du drame, ce fut la lutte entre Buridan et Marguerite de Bourgogne, entre un aventurier et une reine, l'un
armé de toutes les ressources de son génie, l'autre de toutes les puissances de son rang.
II allait sans dire que le génie devait naturellement triompher de la puissance.
Puis, j'avais depuis longtemps en tête une idée qui me semblait des plus dramatiques. Je voulais arriver a mettre cette situation sous les yeux du public.
Un homme arrêté, condamné, couché, sans ressource et sans espérance, au fond d'un cachot, un homme qui sera perdu, si son ennemi a le courage de ne pas venir jouir de son abaissement et de le faire empoisonner, étrangler ou poignarder dans un coin, cet homme sera sauvé,, si cet ennemi cède au désir de
ve Dir FiDSoIfer une dernière fois ; eat avec la parole, seule arme quilui reste, il répouvantera a ce point que son en-* nenii déliera peu a peu les chaînes de $es bras, le carcan de son cou, lui ouvrira la porte qu'avec tant de soins il avait fait fermer sur lui, et l'emmènera eu triomphe, lui qui, s'il sortait jamais de ce sépulcre anticipé, n'en devait sortir que ppur monter sur l'échafau(f.
La lutte efitre Marguerite de Bourgogne et Buridan me donnait cette situation. Je ne la laissai point échapper, comme on le comprend bien. C'est ce qu'on appela, depuis, la Scène de la priwn.
Ceci trouvé, je ne m'inquiétai plus du reste. J'écrivis à Harel que j'étais.
280 SOIVENIRS
tout a lui, non pas pour Marguerite de Bourgogne^ mais pour la Toiir de Nesle. Je trouvais le titre meilleur, et je le priais de venir me trouver pour régler les conditions auxquelles ce nouveau drame serait fait.
11 faut que j'explique au public ce que j'entendais par régler les conditions.
Je désirai^, puisque Janin se relirait loyalement, — plus que loyalement, — généreusement de la collaboration, je désirais que M. Gaillardet, qui avait un instant abandonné sa moitié à Janin, rentrât dans sa moitié.
Voila quel était, a moins de traité particulier, a cette époque , le droit d'auleur au théâtre de la Porte-Saint-
soi;vK?jins 28i
Martin, auquel le drame de M. Gaillarde t était destiné :
Quarante-huit francs de droit d'auteur et vingt-quatre francs de billets par soirée.
Vingt*quatre francs de droits et douze francs de billets avaient, en consé* qnence, été concédés a* Janin.
Janin, nous Tavons dit, rendait sa part, — je désirais que cette part fît retour a M. Gaillardet, et que mon droit, à moi, fût établi en dehors et comme si j'étais complètement étranger a rou« vrage.
Je mettais aussi, comme condition sine qua non^ de ne pas me nommer.
Il avait été convenu, dans un traité avec Janin, que Janin se nommerait.
Harel ne (it aucune difficulté de m'ac-
corder ce traité a pari, — c'était celui de Christine.
Dix pour cent sur la recette, et trentesix ou quarante francs de billets, — je crois.
Il n'y avait rien a dire puisqu'il était proportionnel ; — faisait-on de l'argent, j'en gagnai*;, — n'en faisait-on pas, je ne pesais sur la recette que dans de légères proportions.
Or, remarquez bien que, dans cette époque de choléra, les grandes recettes étaient de deux ou trois cents francs.
L'Odéon joua une fois pour un spectateur qui refusa de reprendre son argent, exigea que l'on jouât pour lui et qui silRa.
Mais, en sifDant, le malheureux avait
souvEmas SSS
donné une arme contre lui, — le directeur fit venir un commissaire de police, et, sous prétexte que le siffleur troublait la représentation, le fit mettre à la porte.
Harel, dis-je, ne fit aucune difficulté pour le traité k part; mais il n'en fut pas de même pour Tinco^nito que je désirais garder : ce fut une véritable lutte que je dus soutenir et dans laquelle il déploya le luxe éblouissant de son esprit, l'arsenal foudroyant de ses paradoxes.
Je résistai, — Harel se retira vaincu.
Il était décidé et signé que j'avais mon traité a part, que je ne me nommais pas, et que M* Gaillardet, nommé seul le soir de la représentation el sur Tafflche, toucherait seul la totalité des droits accor**
dés au théâtre de la Porte-Saint-Marlin, a l'époque où M. Gaillardet avait sijçné sou traité.
Seulement^ je me réservais de mettre le drame a mon nom dans mes œuvres complètes.
A partir de ce moment, Verteuil ne me quitta plus. — Tous les matins il venait, et, tant dicté qu'écrit de ma main, tous les soirs il emportait un tableau.
Après le tableau de la prison, Harel
accourut.
— C'était un chef-d'œuvre qui devait faire pâlir le succès de Henri IIL
Je ris.
— Je devais absolument me nommer ; il était impossible que je *ne me nommasse pas.
Je me fâchai.
Harel s'en alla désespéré.
Les directeurs avaient, a cette époque, une singulière idée dont ils sont bien revenus depuis.
C'est qu'ils font plus d'argent à mérite égal avec un nom connu qu'avec un nom inconnu.
Je crois qu'ils se trompent.
Plus le nom est connu, plus il soulève de sentiments envieux de la part de la critique.
Plus il est inconnu, plus la critique l'entoure de. bienveillance. La critique, qui ne fait pas d'enfants, ne choie et ne caresse que les orphelins qu'elle peut adopter.
Mais elle se détourne, irritée et grondeuse, de ceux qui se présentent, por-
286 souvENms
tés sur les épaules d'un jf^re vigoureux.
Depuis, les directeur^ sont bien revenus de cette erreur et sont tombés dans Fabus contraire.
On a cherché dans les recueils de proverbes toutes les pièces qui n'étaient pas des pièces , — toutes les comédies qui n'étaient pas des comédies, — tous les drames qui n'étaient pas des drames^ — et on les a joués avec plus ou moins de succès. i
Cet essai a eu pour but de prouver, — je le crois du moins^ — que l'art dramatique est un art a part.
Art rare et difficile, puisque la Grèce ne nous a légué qu'Eschyle, Euripide, Sophocle et Aristophane.
Rome, 4jue PJaule, Térence at Sénèque.
L'Angleterre que Shakespeare et Sheridaa.
Lltalie, que Machiavel et Alfieri.
L'Espagne, que Lope de Yega, Calde- Tpjïj Alareon iet Tirso de Molina.
L'Allemagne, que Goethe et Schiller.
La France, que Corneille, Rotrou, Molière, Racine, Voltaire et Beaumar* chais.
C'est-à-dire ving-troîs noms nageant sur un océan de vingt-trois siècles.
En réalité, voici, a mon avis, ce qui arrive :
11 se fait plus de bruit autour de l'ouvrage d'un homme connu.
On attend et Ton accueille l'apparition
288 Sf^UVENIRS
de cet ouvrage avec une curiosité plus grande.
Mais aussi, l'exig'ence des spectateurs monte a la mesure de la réputation.
On se lassé d'entendre appeler un homme rheureiix^ comme les Athéniens se lassaient d'entendre appeler Aristide le Juste.
La réaction s'opère avec une âpreté d'autant plus rigoureuse que la faveur a été d'autant plus grande.
Enfin, l'homme qui tombe, s'il est inconnu, ne tombe que de la hauteur de la pièce par laquelle il débute.
L'homme connu qui tombe, au contraire, tombe de la hauteur de ses succès passés.
J'ai éprouvé la chose pour mon compte : — a trois époques de ma vie la
réaction m'a ébranlé, au point que, pour rester où j'en étais, il m'a fallu faire des efforts plus grands que ceux que j'avais faits pour y monter.
Nous ne sommes pas loin de la première, et je raconterai cette phase de ma vie avec la même simplicité que je raconte le reste.
Après neuf jours de travail, qui devaient relarder ma convalescence de plus d'un mois, Verleuil emportait les deux derniers tableaux du drame avec cette lettre :
c< Cher ami,
» Ne vous inquiétez point de ces deux
derniers tableaux. Ils sont faibles, cela
se conçoit ; arrivé au bout la force m'a ra «
â90 80UVENIII8
manqué» Regardez^Ies comme non âve-^ nus puisqu'ils «ont a refaire.
» Mais donnez-moi deux ou trois jours de repos et soyez tranquille. Je commence à être de votre avis , il y a un énorme succès dans Touvrage.
» Tout a vous,
x> ALEX. Dumas. »
Après le quatrième acte, le plus faible de tout l'ouvrage, Harel m'avait écrit :
« Mon cher Dumas,
» J'ai reçu votre quatrième tableau.
» Hum ! hum I
» C'est un drôle de corps que votre roi Louis le Hutin.
» Mais, enfin, il y a de l'esprit a foison, . et l'esprit fait tout passer.
» J attends le cinquième.
Tout à vous.
» Hàrel. »
Le cinquième arrivait; seulement le cinquième était bien autrement mauvais que le quatrième.
Aussi Harel arriva-t-il un crêpe a son chapeau et la tête couverte de cendres.
Il était en deuil de son succès.
Tout ce que je pus dire ne le rassura point; il me fallut le même soir me remettre au travail.
Le surlendemain, les tableaux étaient refaits, et Harel rassuré.
Le même jour, tenant à mettre autant
292 souvENins
que possible les procédés de mon côté, j'écrivis à M, Gaillardet :
« Monsieur,
» M, Harel, avec lequel je suis en relation,continues d'affaires, est venu me prier de lui donner çwe/gi/es conseils pour un ouvrage de vous qu'il désire monter.
» J'a^saisi avec plaisir cette occasion de faire arriver au théâtre un jeune confrère que je n'ai pas l'honneur de connaître , mais que je désire bien sincèrement y voir réussir. J'ai aplani toutes les difficultés qui se seraient présentées a vous pour la mise en répétition d'un premier ouvrage et votre pièce, telle qu'elle est maintenant , me paraît susceptible d'un succès.
souvËNius 295
» Je n'ai pas besoin de vous dire, Monsieur, que vous en restez seul auteur, que mon nom ne sera point prononcé^ ceci est une condition, sans laquelle je reprendrais de Touvrage ce que j'ai été assez heureux d'y ajouter.
* Si vous regardez ce que j'ai fait pour
vous comme un service, permettez-moi de vous le rendre^ et non de vous le ven^ dre.
» ALEX. DUMÀS. >
Et en effet, a mon point de vue du moins, c'était bien un service rendu ^ puisque, quoique je prisse comme col-
laborateur la place de Janin, je ne prenais ni les dreits d'auteur, ni les droits de billets attachés k cette collaborAtlon^
294 SODVEl^IRS
et qui, dans le traité resté entre les mains de Harel et en vertu duquel Harel procédait, revenaient à Janin.
Voici le texte du traité :
« EntreMM.Gaillardet et Jules Janini d'une part.
» Et Harel ^ directeur de la Porte- Sain t-Martin, d'autre part.
» Il a été convenu ce qui suit :
» MM. Gaillardet et Jules Janin remettent et cèdent a M. Harel, pour être joué sur le théâtre de la Porte-Saint- Martin, un drame en cinq actes, intitulé LaTourdeNesle{\).
(1) La vue de ce (railè me fait croire que j'élâid dans Verreurlorsqae j'ai dit que le manuscrit portait primitivement le titre de Margaeritede Bourgogne.
SOUVENIKS 298
» M. Harel reçoit l'ouvrage, et le fera représenter très incessamment.
» Fait double à Paris le 29 mars 1832. » Signé : F. GaillârdeT) J, Jànin^
Harel. »
Harel avait-il le droit, du consentement de Janin et sur la prière de Janin, de me substituer à Janin ?
Je crois que oui, puisque ma substitution laissait le nom seul de M. Gaillardet sur l'affiche, et lui donnait 48 fr^ de droits et 12 fr. de billets au lieu de 24 fr. de droits et 6 fr. de billets.
M. Gaillardet y gagnait comme argent, puisqu'il recevait le double.
M. Gaillardet y gagnait comme réputation, puisqu'il se nommait seul.
H m^ reste à prouver que le traité
Janin-Gaillardet et Harel était passé sous Fempire de rancleo traité , ' accordant seulement 48 fr. de droits et i2 fr. de billets.
La chose me sera facile avec deux dates :
Le traité Janin-Gaillardet et Harel avait été signé lé 2i9 mars 1832.
Et le traité nouveau qui régit encore aujourd'hui le théâtre de la Porte-Saint- Martin n'a été signé entre M. Harel et la commission des auteurs que le 11 avril suivant.
Je le répète, j'aurais voulu passer sous silence toute cette ridicule querelle de paternité.
J'ai interrompu mes Mémoires , en grande partie pour reculer le moment
\èh jB MtJÊLÏê forcé de mettre ftôui lei
yeux du lecteur des détails qui ne l'intéressent peut-être que médiocrement, mais qu'il aurait cependant le droit de réclamer si je les passais sous silence.
J'écris l'histoire de l'art pendant la première moitié du dix-neuvième siècle; — je parle de moi comme d'un étranger; * je mettrai les pièces sous les yeux de mon arbitre naturel, c'est-a-dire du public; il jugera sur pièces, comme on dit au palais.
Je ne me donnerai pas raison , je ne donnerai pas tort a M. Gaillardet, j'écrirai pour raconter et non pour prouver •
Ad narrandum, non adprobandum.
La représentation.
MoD étonnement fut grand quand je reçus de M. Gaillardet une réponse qui , au lieu d'un remerciaient, était une protestation.
M. Gaillardet m'écrivit que la piièce
était a lui seul, lui appartenait en pro* pre ; qu'il n'avait jamais entendu et n'entendait jamais avoir de collaborateur.
J'avoue que les bras me tombèrent,— La pièce , de l'avis de tout le monde ^ était injouable telle qu'elle était, et Janin y avait renoncé, reconnaissant tout haut qu'il ne savait qu'y faire pour la rendre meilleure.
Je courus chez Harel. Je ne lui avais pas demandé la communication du traité, et l'avais cru sur parole. — Je l'accusai de m'avoir trompé.
U tira alors le traité de son bureau et me le fit lire.
MM. Janin et Gaillardet; remettaient et cédaient a M. Harel , pour être joué au
t>ltttôt sur le théàtrd de la Porte'SaiQi«
SOUVENIRS ZOi
Martin, un drame en cinq actes intitulé la Tour de Nesle.
Puisque MM. Janin et Gaillardet remettaient et cédaient conjointement leur drame , — c'est que M. Gaillardet avait un collaborateur, et que ce collaborateur s'appelait M. Janin .
Or, il avait toujours un collaborateur.
Seulement, ce collaborateur ne lui enlevait pas la moitié de ses droits et ne s'appelait plus ni M. Janin, ni autrement ^ puisqu'il n'était pas nommé.
Je ne puis croire que ce fût la personne de Janin qui fût regrettée par M. Gaillardet, car voici ce que lui-même raconta depuis sur la façon dont Janin lui fut imposé.
C'est Gaillardet qui parle :
f Ce fut le 27 mars que je lus mon
302 âOUVEXftis
» drame de la Tour de Nesle à M. Harely » en présence de M. Janin et de madeà moiselle Georges. Le drame fut reçu. — » Dumas ne ferait pas mieux ! s'écria le ^ directeur avec enthousiasme. Il y ace^ yf pendant quelque chose a retoucher au )» style , qui n'est pas scénique; mais ne » vous inquiétez pas^ commencez un » autre drame, et Janin vous fera le plai* » sir, a vous et à moi , de réviser quel-^ » ques pages. Je ne compris pas trop » comment M« Janin, qui n'avait jamais » fait de drame, aurait un style sœnique^ » suivant l'expression du directeur; mais » s'il n'en a pas fait , il en a beaucoup » entendu, ce quf revient peut-être au » même. Je déclarai donc que je serais » très flatté et surtout très reconnaissant, ]^ si M« Janin voulait foieu me sabler
souvENms 505
» quelques phrases. M. Janin y consen- » tit de la meilleure ^âce du monde, et V je sortis joyeux , enchanté de M. Ha- » rel , de M. Janin et de mademoiselle » Georges. — J'étais au septième ciel.
» L'ivresse ne fut pas longue.
> Deux jours après, le 29 mars, j'allai
> voir ce qu'était devenu mon drame
» Jûninisé Quelle fut ma surprise en
1 voyant toul un acte récrit ! Mais c'est 9 un travail bien grand, dis^je à part au » directeur. M. Janin a fait beaucoup » plus que je n'avais désiré , car je ne » crois pas mon style si mauvais qu'il » faille
» — Non^ non^ certainement, me ré- » pondit M. Harel; mais Janin y met
> de l'amour-propre ; il veut au moins r> faire sa part.
s » — Gomment, sa part?...
» — Oui, sa moiiié.
» — Mais c'est donc une collabora- » tion? Il y a un malentendu ; je vais le » direaM.Janin.
» — Ah ! malheureux , qu'allez-vous » faire. Vous allez offenser Janin ! Janin » le plus puissant des feuilletonistes.
» Vous vous créez un ennemi pour la » vie.
» — Bah!
» — C'est comme je vous le dis. Vous » ne savez pas ce que c'est que le théâ- » tre. Puis d'ailleurs il y a e^ commen- » cément d'exécution ; les choses ne sont » plus entières. Vous êtes liés de part et » d'autre , etc., etc., si bien que M. Ha- » rel me voyant étourdi, prit une feuille » de papier, y griffonna le traité que j'ai
» transcrit plus haut , et voilà comment » j'eus mon premier collaborateur. »
Ce n'était donc pas, comme je Tai dit, Janin que M. GaiUardet regrettait, puisqu'il lui avait été subrepticement imposé.
Harel n'eut point de peine a me convaincre qu'il était dans le droit de m'apporter le draine de M. GaiUardet , puisque le drame lui était remis et cédé.
Le drame n'eût point été refait par moi et eût été a refaire , que je ne me fusse certes pas mis a l'œuvre.
Mais c'était chose faite, faite en conscience et de bonne foi. Le salut du théâtre ruiné par le choléra et les émeutes reposait tout entier sur l'ouvrage. Je fus le premier d'avis qu'il fallait attendre
l'arrivée de M. GaiUardet.
, Depuis la liyraisqii 4u pr^BiÇt tableau, d'aif leurs, Iq pjpce était efi répé-
titioQ .
Or, dès les premières répétitions , un incident assez étrange s'était produit.
Les deux rôles principaux avaient été distribués a Georges et à Frederick, mais je rai dit, le choléra faisait rage.
Frederick, qui était venu écouter la lecture du premier acte et qui avait emporté son rôle, avait peur du choléra, il se tenait k la campagne, et malgré les billets de répétition ne donnait pas signe de vie.
Cinq ou six répétitions s'écoulèrent sans qu'il parût ni donnât de ses nouvelles.
«mvENiRs 507
Frederick, homme d'un talent capricieux, violent, emporté, a naturellement dans le caractère , de l'emportement, de la violence, du caprice.
C'est le Kean français.
Harel ne pouvait attendre ni la fin de
la peur de Frederick , ni la fin du clioléra.
Il songea k remplacer l'artiste qui s'obstinait à rester absent.
Il jeta les yeux autour de lui.
Bocage était sans engagement, il traita avec Bocage.
Bocage prit $oa rôle , s'engagea à répéter envers et contre tous les choléras de la terre, rentra chez lui et se mit à l'étude.
Le lenjiemain il arrivait au théâtre
sans manuscrit : il savait son premier tableau.
Le bruit de ce qui s'était passé arriva à Frederick, il accourut .
Je n'ai jamais vu de désespoir pareil
au sien.
Frederick est un grand artiste, artiste de talent et de cœur ; il était blessé a la fois dans son cœur et dans son talent.
Il offrit jusqu'à- cinq mille francs a Bocage pour que celui-ci lui rendit son rôle.
Bocage s'y refusa , et le rôle resta a Bocage.
Ce fut alors une belle chose que votre douleur, Frederick , et je ne l'oublierai jamais.
Les répétitions continuèrent avec Bocage et mademoiselle Georges.
souvENiJis 309
Un jour Uarel, qui demeurait alors rue de Madame, m'envoya chercher.
M. Gaillardet venait d'arriver, et voila sous quelle impression : j'emprunte la chose à lui-même , tant je désire rester en quelque sorte en dehors du débat :
« Je pars, et avant de descendre chez
> moi 5 j'entre en habit de voyage chez )) M. Harel.
» — Je suis un homme ruiné, me dit- » il. Je vous ai trompé ; c'est vrai, main- » tenant qu'allez-vous faire?
» — Arrêter la pièce.
» — Vous n'y parviendrez pas , fen • change le titre et je la joue ; vous m'at- « taquez en contrefaçon , vol , plagiat ,
> tout ce que vous voudrez. Vous obtien- » drez douze cents francs de dommages » et intérêts. Si vous laisiez jouer, au
5J0 souvENins
» contraire, vous gagnerez 15,000 fr., » etc., etc. »
11 disait vrai , car telle est d'ordinaire la protection que nos juges accordent a l'écrivain qu'on dépouillé.
Si je me le rappelle bien, ce fut sur ces entrefaites que j'arrivai. Les dispositions étaient violentes de part et d'autre ; aussi l'explication fut-elle violente.
Nous faillîmes sortir de chez Harel pour aller chercher chacun nos témoins.
flarel intervint, nous calma, et amena M. Gaillardetà la transaction suivante;
Daas cette transaction^ nous nous Reconnûmes de part et d'autre auteurs en commun de la Tour de Nesle.
Nous nous réservions de la Aetlrt?
feu
chacun a notre nom seul dans nos œuvres complètes,
La pièce devait être jouée et impri-
mée sous le nom seul de M. Gaillardet; mais Harel insista pour que son nom fût suivi d'étoiles.
Je garantis a M. Gaillardet une somme de 48 fr, par représentation ; c'était 24 de plus que ne lui accordait le traité de Jariin, et 18 fr. de billets, c'était 12 de plus que n'accordait le même traité.
Cet accord signé , les répétitions continuèrent sans encombre.
Au reste , au fur et a mesure qu'elle se débrouillait , la pièce prenait des proportions gigantesques, et je commençais a croire, comme Harel, que ce serait un çrund succès.
Les rôles étaient bien réellement faits
312 SOUVEiNlUS
pour Georges et pour Bocage. Tous deux y étaient magnifiques. — Lockroy, qui, par amitié pour inoi , jouait le rôle de Gautliier d'Aulnay, y était ravissant de jeunesse, d'amour et de poésie. Provost (dans Savoisy), Serres (dans Landry), Delafosse ( dans Philippe d'Aulnay ) , complétaient l'ensemble.
Le jour de la représentation arriva :
c'était le 29 mai 1832; j'avais envoyé une loge a Odilon Barrot, en lui faisant dire que je dînerais chez lui , et me réservais une place dans sa loge.
Le dîner dura plus longtemps qu'on ne croyait; madame Odilon Barrot, jeune et charmante femme alors, toujours femme d'esprit et d'un esprit original, — chose rare chez les femmes, -— était sur les épineë.
SOUVËNIHS 513
Le grand tribun ne se figurait pas que Ton pût, pour une première représentation, éprouver de pareilles impatiences.
Nous arrivâmes a la moitié du second tableau , juste pour entendre la tirade des grandes dames.
La salle était en ébulition.
On sentait le grand succès... il était dans Tair.,. on le respirait.
La fin du second tableau fut d'un eifet terrible. Buridan , sautant par la fenêtre dans la Seine ; Georges, démasquant sa joue sanglante et disant :
« — Voir ton visage et mourir, disais- > tu. Qu'il soit donc fait ainsi que tu dé- • sires. — Regarde, et meurs ! »
Tout cela était d'un etTet saisissant et terrible , et ^ quand après cette orgie ^ «^
SI 4 SOUVENIUS
cette fuite, — cet assassinat, — ces rires éteints dans ces gémissements, — cet homme précipité* dans le fleuve, — cet amant d'une nuit assassiné sans pitié par sa royale maîtresse, — on entendit là voiK insouciante et monotone de l'avertisseur de nuit, qui criait :
« — Il est trois heure^, tout est tranquille, Parisiens, dormez! »
La salle éclata en applaudissements.
Le troisième tableau était le plus mauvais, je puis le dire hardiment, il était presque entièrement de moi et fait tout de chic. Cependant, on ne laissa point languir l'intérêt. Le second en avait bourré les spectateurs pour un certaih temps.
On se rappelle que j'ai dit qu'a part un remaniement de scène, le second
SOUVENIRS 5i5
était presque tout entier dans lé manuscrit de M. Gaillardet.
La fih du troisième tableau, d'ailleuré,
releva le commencement; la dernière scène était tout entière a Gauthier d'AuInay venant demander a Marguerite de Bourgogne vengeance du meurtre de son frère , sans savoir que ce meurtre avait été commis par elVe.
Lockroy y était magnifique dé douleur.
Le quatrième tableau ne valait guère ïniëtix que le troisième; c'était eelUi où Buridan et Marguerite se rencontraient à là tavei-ne d'Orsini et où Mlàt*gùerite déchirait, dans les làbletties icbnfiëës à son amant, la fameuse page qui cbhstalàit le niëûttrè. Là scêiie priiicipale était invraisemblable, je l'avais recomAiëiicéé
trois ou quatre fois avant de la réussir.
Ajoutons que je n'en ai jamais été content; Georges, de son côté, qui la sentait fausse, la jouait moins bien que les autres.
Au reste , le public était pris, et dans cette situation d'esprit où il accepte tout.
Le cinquième était court, spirituel, nerveux et plein de surprises. L'arrestation et la sortie de Buridan firent le plus grand effet.
Enfin, arrivait le fameux acte de la prison.
Un jour mon fils me demandait, — il n'avait pas encore fait de pièces à cette époque :
< — Quels sont les premiers principes d'un drame ?
SOUVENIRS r>l 7
> — Que le premier acte soit clair, que le dernier soit court , et surtout pas de prison au troisième. »
Quand je disais cela , fêtais ingrat ; jamais je n'ai vu d'effet pareil a cet acte de la prison , merveilleusement joué , d'ailleurs, par les deux acteurs entre lesquels il se passe , et qui en portent tout le poids.
Serres (Landry) y fut charmant de verve naïve.
Bocage, avec ses grands yeux siciliens, ses dents comme des perles, sa barbe noire , était d'une beauté physique a laquelle j'ai vu atteindre un seul homme, peut-être : Mélingue, un des plus beaux acteurs que j'aie vu sous le costume.
Après le tableau de la prison, les au-
318 souv£r<iag
très pouY^iant indifiCérçpûimeat être bons ou mauvais. Le sijqqès était (léclclé.
Ce n'était pas .malheureux. Lfi sepr tièque tableau Qt le se^cond étaient les
plus faiWeis de l'ouvrage* Il se sauva par r^sprit, et parce qu'au bout du compte les spectateurs trouvèreut , comme Hai:el, qi^e le roi Louis-le-HutiQ était un drôle de corps.
Enfiq venait le fameux acte V, qui avait tant épouvanté Harel. Jl était divisé qn deux tableaux : le huitième d'un comique terril)le ; le neuvième, qui pouvait, comme épouvap^p drapa^jHqpe, ejrp comparé au spcofld. Quelque chose; y rappelait la fatalité antique de Sophocle, mêlée a la terreur sçépique de Shakspeare. Aussi le succès fut-il immfiûse , pt le npm ^e HI. frë^^riP Qail-
souvëmus 319
larçlet proclamé au mill^i) dQ$ applaudissements.
Al^daipe QdUoq Qarrpt était raviç et c'était amusée comme \\j\e pensfpanaire.
Odilon Barrol , peu familiarisé avec les théâtres de drame, était stupéfait que rémotion pût être poussée jusquela.
Il Ya sans dire que comme a Richard (ÏArlington^ Harel était venu me faire toutes sortes d'offres si je consentais à me nommer.
J'avais refusé a Richard^ où rien ne m'engageait.
Je refusai bien autrement a la Tour de Nesle^ où j'étais a la fois retenu par une promesse d'honneur et par une promesse écrite.
Je rentrai chez moi^ je le jure, sans un seul sentiment de regret.
C'était cependant la première représentation d'une pièce qui devait tenir rafflche près de huit cents fois.