‹ Souvenirs de 1848Chapitre 11 sur 79 · LES VILLES ET LES CAMPAGNES · texte numérisé non relu

LES VILLES ET LES CAMPAGNES

Vos intérêts, mes chers concitoyens de la campagne sont les mêmes que ceux de nos concitoyens des villes. Vous n'avez pas une contrariété, vous ne supportez pas un dommage dont ils ne se ressentent. Si le blé manque dans vos sillons, le pain est cher sur la pauvre table de l'artisan. Si le vin manque, l'artisan boit de l'eau, ou du vin de fabrique, qui est plus malfaisant que la privation de vin. Si vous vendez mal la laine de vos moutons, le drap n'en est que plus cher pour lui, car le bas prix, qui fait la fortune du gros commerçant, ne profite pas plus aux petits acheteurs qu'aux petits vendeurs ; si, dans l'intérêt de sa spéculation, le gros commerçant fait faire du drap à bon marché, c'est du drap si mauvais, qu'il ne fait point d'usage, et qu'il aurait mieux valu le payer deux fois plus cher. Il en est de même pour tous les produits que le bon Dieu nous donne et que le travail de vos bras fait venir à bien. Vous ne vivez que par l'échange des denrées, et l'argent qui paye toutes choses n'est qu'un signe convenu pour faciliter cet

échange. Mais ce signe ne tombe dans vos mains qu'a petites doses, et vous êtes trompés sur tous les objets échangés.

C'est qu'entre vous qui fournissez le blé, le vin, la viande, la laine, le bois, le fer, etc., tous les objets de première main, et l'artisan qui vous rend le drap tissé, le fer et le bois, le verre, toutes les matières travaillées et changées en ustensiles ou en étoffes de grande nécessité, il y a une grande main qui prend tout au plus bas prix possible, pour vendre au prix le plus élevé possible. Cette grande main, où reste le meilleur de votre production et de votre profit, c'est la spéculation ; c'est le crédit du riche ou de l'habile commerçant, qui peut ruiner le cultivateur et l'artisan, le producteur et le consommateur, celui qui travaille pour se nourrir et celui qui est obligé d'acheter sa nourriture pour travailler.

C'est ce beau crédit-là qui fait que le paysan sème du beau froment blanc, et qu'après l'avoir bien soigné moissonné, battu, engrangé et préservé, le paysan mange du pain d'orge, le pain que le riche donne à ses chiens ; c'est ce crédit qui fait que l'ouvrier des villes, qui vit de pain blanc, est obligé de payer son pain aussi cher que le riche, tandis que le riche n'est pas obligé d'augmenter le salaire de l'artisan, quand même ce salaire ne suffit pas à l'achat du pain; c'est ce crédit qui fait que le paysan élève, nourrit et soigne des bestiaux, et que jamais il ne mange de viande, si ce n'est les jours de fête, et encore y a-t-il des endroits où la misère est si grande, qu'il n'en

PAROLES DE BLAISE BONNIN

goûte jamais. Gela arrive tout justement dans les pays de bruyère, où le bétail fait tout le revenu de l'habitant; et, pendant que le paysan vit de racines, de châtaignes et de mauvais fruits sauvages, l'artisan qui mange de la viande la paye toujours trois fois, quatre fois plus cher que le paysan ne l'a vendue. C'est comme cela pour tout. Il n'y a pas une production qui échappe aux gros profits que les riches peuvent faire.

Le paysan sait se priver plus que l'artisan, parce qu'il ne travaille pas si fort à la fois et qu'il travaille au grand air. L'artisan, surtout quand il est à ses pièces, travaille plus que l'homme ne le peut supporter, et dans beaucoup d'industries, il travaille enfermé dans un mauvais air, où il périrait s'il se privait de viande et de vin. C'est ce qui vous fait croire que, s'il dépense davantage, il vit mieux. Eh bien, il vit encore plus mal. Il ne peut rien épargner, et, quand la misère tombe sur lui, il n'a pas la moindre ressource ni la moindre consolation; car il ne reste pas, comme vous, dans une pauvre maison, au milieu de braves gens qui le connaissent et qui tâchent de l'aider. Il quitte la ville où l'ouvrage manque, il va dans une autre ville où il n'est pas connu, où personne ne l'aide. L'artisan est forcé, à cause de cela, d'être plus fier que le paysan. Le paysan n'est pas humilié d'être secouru par ses voisins ; on sait qu'il n'est point maiheureux par sa faute., et qu'il a vraiment besoin de ce qui lui manque. L'artisan qui arrive dans une ville est toujours dans un état de suspicion ; les maîtres n'ont

pas confiance dans l'ouvrier qui manque d'ouvrage et d'avances pour en attendre. On a inventé les livrets pour rendre l'ouvrier encore plus esclave, encore plus fier et plus honteux dans son malheur. Il y a d'honnêtes familles d'artisans qui souffrent tout ce qu'on peut souffrir plutôt que d'accepter l'assistance des voisins, par la crainte où ils sont qu'on ne les soupçonne d'avoir eu une mauvaise conduite ou de vouloir tromper la charité d' autrui.

Tous les malheurs de l'homme de campagne et de l'homme de ville viennent donc de ce que l'échange se fait mal, ou plutôt de ce que l'échange ne se fait pas. Car ce n'est pas l'échange qu'un commerce où il faut toujours faire la plus grosse part à celui qui en a le moins besoin et à celui qui travaille le moins. Le spéculateur répond bien que c'est lui qui risque le plus, parce qu'il fait de grandes opérations, et qu'il risque à lui seul ce que beaucoup de consommateurs et beaucoup de producteurs rassemblés ne pourraient pas exposer. Mais qu'est-ce qui est donc si fort exposé ? C'est l'argent de ce riche qui regarde ses écus comme une chose plus précieuse que la vie, la santé, l'honneur et le repos des hommes.

D'ailleurs ne le croyez pas, quand il vous dit qu'il risque fort de se ruiner. Il risque un jour ce que vous risquez tous les jours de votre vie. Il ne risque d'ailleurs que ce qu'il lui plaît de risquer. Plus le temps est mauvais et la vie difficile, moins il risque, plus il est sûr de gagner. Si l'on était sûr d'ailleurs qu'il expose un premier capital avec l'espoir de faire des

PAROLES DE B L AI SE BÔNNIN

profits qui lui permettront ensuite de faire honnêtement et sagement son commerce? S'il y avait des lois pour l'empêcher de prendre la rage du jeu et de risquer, avec son argent, la vie de milliers d'hommes ? Car vous savez bien que l'amour du gain devient une maladie, et qu'on voit des joueurs qui joueraient leur tête contre celle de leur prochain, s'ils n'avaient pas d'autre enjeu ! Mais non! plus l'homme gagne, plus il veut gagner. La misère du peuple ne le fait pas réfléchir, et il verrait une nation périr de famine plutôt que de renoncer à la folie d'amasser des millions, et au plaisir de dire : « J'ai fait une bonne affaire. »

Artisans et cultivateurs, vous avez donc un ennemi commun, qui vous ruine et vous pressure tous autant les uns que les autres. Vous, gens de campagne, vous ne pensez pas autant à cet ennemi que les gens de la ville. Vous ne le voyez pas en face, c'est par toute sortes de manières détournées qu'il tire à lui la subsistance du pays. Vous accusez quelquefois votre voisin d'être la cause du mal, vous allez quelquefois voir dans son grenier s'il ne met pas du blé en réserve pour le moment de la cherté. Et souvent vous ne trouvez rien chez votre voisin ; car il est aussi innocent que vous-mêmes du malheur des temps. Il a peut-être vendu très honnêtement sa récolte avec peu de profit, et le blé est bien loin. Il a passé par des mains qui en ont pesé chaque grain, et qui vous le rendront au poids de l'or.

L'artisan à qui vous reprochez de lire les journaux et de s'inquiéter de la politique, sait mieux que vous

où est le mal. Il connaît les abus dont vous souffrez. Si vous les connaissiez comme lui, vous ne les supporteriez pas plus patiemment.

Ayez donc confiance au peuple des villes, et sachez bien que, quand il se révolte, quand il change les mauvais gouvernements, quand il se bat et se fait tuer pour la cause de tous, c'est un frère qui combat pour son frère, et non pas un égoïste et un brouillon qui secoue la maison sans se soucier de savoir sur qui elle tombera.

Le peuple des villes, c'est l'armée du peuple des campagnes, une brave armée qui fait la guerre à ses dépens et qui n'épargne pas son sang ; une armée qui ne reçoit pas de solde, qui va au feu sans armes, qui laisse des veuves et des orphelins. Paysans! paysans! ne reniez pas vos frères ; car, sans eux, vous seriez encore serfs sur la terre qui vous appartient aujourd'hui.

Avril 1848.

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