‹ Souvenirs de 1848Chapitre 10 sur 79 · LE CULTIVATEUR ET L'ARTISAN · texte numérisé non relu

LE CULTIVATEUR ET L'ARTISAN

Nous avons raconté, la dernière fois, comment se querellaient deux frères, un homme des champs et un hommo des villes. C'était une manière d'histoire supposée, pour montrer le mécontentement de ceux qui accusent les ouvriers de faire des révolutions, et le chagrin des ouvriers qui font des révolutions pour ceux qui ne savent pas ou qui ne veulent pas en profiter.

La vérité est que, de tous les pays de France, on entend des plaintes contre le peuple de Paris. Les gens de campagne disent qu'ils ne sont pas du même peuple, qu'ils ne veulent point recevoir la loi du peuple de Paris, et qu'ils demandent qu'on transporte l'Assemblée bien loin de Paris, afin qu'elle ne soit point gouvernée par la peur!

Gens de bien de nos campagnes, il ne faut pas dire de ces choses-là.

Si vous envoyez à Paris des députés capables d'avoir peur et de faire des lois contre leur conscience par crainte d'être violentés, vous aurez mal choisi vos députés, et il ne faudra en faire de reproche qu'à vous-mêmes.

Quant à ce qui est du peuple des villes, ce serait

PAROLES DE B L AISE BONNIN

mal à vous de croire qu'il est différent de vous, et qu'il y a deux nations en France : celle qui nourrit et celle qui consomme. Vous êtes les nourriciers des villes; mais, sans les villes, vous n'auriez rien à produire, et vous péririez de misère au milieu de vos richesses et de vos campagnes.

Et puis la différence que vous faites du peuple de Paris avec le peuple des provinces n'existe pas.

Le peuple de Paris est formé d'un petit nombre de natifs de la ville et de gens domiciliés clans la ville. Le grand nombre est formé de gens de la province, venus à Paris pour employer leur tête, leur cœur ou leurs bras.

Il est peu de vos familles qui n'aient pas un proche parent ou un ami, ou une connaissance établis à Paris pour un temps, ou pour le reste de leur vie. Et ce que je vous disais dans la comparaison des deux frères, est très vrai. Pour les trois quarts les gens de Paris sont de votre famille et de voire sang, et, si Ton vous disait que Paris est pris, brûlé, massacré, pillé par Tordre des rois, il n'y a guère de maisons en France, riche ou pauvre, où l'on n'entendît pleurer pour la mort d'un absent. Vous voyez donc bien que Paris, c'est vous, c'estlaFrance; c'estlagrandecommune des communes, la paroisse des paroisses. Rien de ce qui se passe là ne vous est étranger. Paris est à vous comme votre place publique, comme voire église est à vous.

Mais, direz-vous, nous ne refusons pas d'aimer nos frères les citoyens de Paris, de Lyon, de Rouen et de toutes les autres villes grandes ou petites; seulement

nous blâmons Paris parce que c'est lui qui décide de tout sans consulter. Quand nos parents et nos amis font du bruit et de la dépense, nous ne les maudissons pas, mais nous les blâmons, et nous ne voulons pas être obligés de faire comme eux, nous qui aimons la tranquillité et l'économie.

Certainement il y a du vrai dans ce que vous dites ; Paris décide avant vous et vous êtes obligés de vouloir ce qu'il veut, parce que, quand la nouvelle vous en arrive, il est trop tard pour que vous l'empêchiez.

Et puis Paris est si fort! il y a tant de monde! et tout le peuple s'y tient en si bon accord pour vouloir la même chose! Et vous, vous êtes tous semés sur la terre, chacun dans son droit, n'ayant occasion de vous voir qu'aux jours de fête et de marché.

Dans les petites villes, on s'assemble plus aisément, mais on n'est pas assez en nombre pour résister, et la plus grande ville de France ne pourrait pas envoyer assez de monde pour inquiéter Paris et pour le faire changer d'avis.

Voici ce qu'on peut vous répondre : votre résistance paraît impossible, elle ne le serait pourtant pas, si vous aviez le droit et la raison pour vous. Si un centre comme Paris où vont et où peuvent aller toutes les bonnes têtes, tous les bons cœurs, tous les bons bras de la France, pouvait se tromper sur ce qui convient à la France; ou bien, chose impossible, ne pas vouloir, ce qui est bon et juste pour toute la France, Paris ne pèserait pas plus qu'un grain de blé dans les balances du vrai Dieu. Vous sentiriez tous à la fois et

PAKOLES DE JJLAISE BONJVIN

sans désaccord, que Paris vous trompe ou vous nuit, et, un beau matin, sans vous être donné rendez-vous, vous vous trouveriez tous arrivés aux portes de Paris, aussi bien ceux du Nord que ceux du Midi, de tous les coins, de tous les bouts, du milieu, des frontières, de toute la France enfin. Alors Paris céderait, parce que la France aurait la justice pour elle ; Paris céderait sans combat, comme la royauté a cédé devant laFrance, pendant que Paris tout seul se battait.

Mais, si Paris a raison ,si Paris a obéi à Dieu et contenté les justes intérêts de tous les hommes en réclamant la République, Paris ne craint pas dix armées; et les mécontentements mal fondés d'une partie des citoyens de la France céderont devant la justice, dont Paris a consenti à se faire le gardien.

Les ennemis de la République prétendent, mes concitoyens de la campagne, que vous voulez marcher sur Paris. Ils sont mécontents et tâchent de vous rendre mécontents. Et, comme ils sont pressés de faire du mal à la République, et de mettre la nation en danger, ils disent partout, dans les villes, que le peuple des campagnes va marcher sur Paris.

A ces propos-là, le peuple de Paris ne répond qu'une chose : « Qu'ils viennent, nos frères, nos amis de la campagne; qu'ils accourent dans nos bras. Nous les recevrons au Champ de Mars, nous leur montrerons la vérité, nous leur expliquerons ce que c'est qu'une Révolution qui a proclamé la République ; et, au lieu de se quereller avec nous, ils fraterniseront avec nous sur l'autel de la patrie. »

Oui, mes concitoyens, voilà ce qui arriverait si vous pouviez tous venir à Paris. Paris le voudrait bien, si Paris pouvait vous nourrir et vous loger tous! La République serait bien forte, si tous les citoyens que la monarchie a méprisés venaient s'expliquer avec la République, qui veut qu'on ne méprise personne. Le temps de la guerre civile est passé. C'est malheureux pour les mauvais riches; mais, enfin, c'est passé pour toujours. Voyez les malheurs de la Vendée et de la Bretagne dans les anciens temps! ces provinces-là croyaient mieux faire que la République, et leurs paysans se sont battus contre elle. Ils étaient braves et beaucoup avaient de bonnes intentions ; mais ils ne comprenaient pas qu'il n'y a qu'une France, et que tuer un Français c'est faire couler son propre sang. Ils ont forcé la France a faire du mal' à ses enfants; et, en croyant défendre leur droit, ils se sont élevés contre le droit de la nation.

C'est que, voyez-vous, pour une nation, il n'y a qu'un droit, comme, devant Dieu, il n'y a qu'une vérité.

Si vous êtes loin du champ de bataille où le droit du peuple gagne ses victoires, il n'y a que du regret à en avoir pour vous et pour vos frères les artisans; car, si vous les aviez vus se battre comme ils Font fait, si vous les voyiez à présent, comme ils défendent et conservent la justice, vous auriez été contents de les aider; et, si vous aviez été là pour les aider, vous vous seriez battus aussi bien qu'eux, et ils auraient été bien contents de votre aide.

PAROLES DE BLAISE BONNIN

Ne dites donc jamais, et ne croyez jamais, que leurs sentiments sont contraires aux vôtres. La prochaine fois que je vous écrirai, je vous montrerai que vos intérêts ne sont pas différents des leurs.

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