‹ Souvenirs de 1848Chapitre 2 sur 79 · LES RUES DE PARIS EN · texte numérisé non relu

LES RUES DE PARIS EN

demandent des lampions, c'est la mobile qui passe, c'est l'arbre de la liberté qu'on plante, on ne sait auquel entendre. Et puis ce sont des délégations, des cérémonies, des prêtres, des soldats, des Italiens et des Polonais qui se permettent de chanter dans nos rues la Marseillaise de leur pays. Que sais-je ! on n'y comprend rien, et tout cela fait peur. Oui, osons le dire au gouvernement provisoire et au préfet de police, et que la France l'entende : nous avons peur ! Disons notre mécontentement, protestons contre ce qui se passe, il est temps de se montrer, nous avons peur ! »

— Vous avez peur? c'est bien beau d'avoir peur en France à l'heure qu'il est ! C'est bien touchant, c'est bien noble, c'est bien français, et il y a de quoi se vanter ! La bourgeoisie conservatrice nous pénètre d'admiration ; elle a peur, et elle le dit f elle cache son argent, elle a un sourire convulsif d'adhésion sur le visage, et les genoux lui tremblent. Elle paralyse le travail et elle reproche au peuple de ne pas travailler. Elle sème l'épouvante de proche en proche, elle fabrique de fausses nouvelles, elle a des visions, elle se plaint de la crise financière, et elle l'augmente tant qu'elle peut. Que voulez-vous ! elle a peur ! Elle menace et nuit lourdement, et, quand on lui demande pourquoi elle compromet le sort de l'État, pourquoi elle regrette un pouvoir qui lui était devenu onéreux et dont elle murmurait à mesure qu'elle le voyait s'affaiblir, elle répond qu'elle a peur, et s'étonne qu'un pareil mot n'éveille pas toutes les sympathies et n'at-

tire pas tous les respects, tous les hommages d'une nation qui s'appelle la France !

Honnêtes bourgeois que vous êtes ! vous ne savez donc pas, vous, ce que signifie ce mot, la France? Vous avez donc oublié que depuis vingt siècles, le nom de cette nation a été dans le monde entier le synonyme d'honneur et de courage ? Vous ignorez donc qu'on dit à l'étranger : Brave comme un Français ? Vous n'avez donc pas vu en juillet et en février des femmes et des enfants de Paris aller au-devant de la mitraille la poitrine nue et les mains vides? Non, sans doute, vous n'avez pas vu cela, vous vous cachiez, vous aviez peur !

0 poltronnerie ! fantôme honteux et ridicule, laideur grotesque et méprisée, que viens-tu faire parmi nous, au moment où l'héroïsme des peuples proclame la liberté du monde ! La malice de notre nation croyait t'avoir reléguée sur les trétaux, et il n'était pas un enfant de nos faubourgs qui ne se crût en droit de rire de ton masque blême et contracté. Mais te voilà, tu existes, tu n'es pas une fiction, un type de la comédie burlesque; tu t'approches en tremblant, tu regardes d'un œil effaré passer nos fêtes civiques, et, quand on te demande d'où tu sors et qui tu es, tu réponds : « Je sors du régime auguste et salutaire de la paix à tout prix ; vous me connaissez bien : c'est moi qui craignais toujours la guerre, l'insurrection, le mouvement, le progrès : c'est moi qui m'opposais à tout ce que voulait le pays ; je suis celui qui proteste toujours, celui qui tremble toujours. Je suis celui qui a peur.»

Page 1