LES RUE S * DE PARIS EN
— Sans doute, nous vous connaissons bien et votre nom est Cassandre. Éternellement méfiant , vous n'êtes pas moins éternellement dupe. Toujours en colère, vous fuyez toujours. Vous avez dans la main une canne dont vous menacez tout le monde et que vous jetez bien vite pour mieux courir. Esclave et courtisan, vous êtes grondeur et despote. Vous opprimez quiconque ne peut se défendre, vous reculez devant quiconque vous regarde en face. Vous êtes infatué de votre édilité de comédie. Vous ne voulez pas qu'on chante sous vos fenêtres, qu'on respire dans votre air, qu'on marche dans votre rue. Hélas ! nous vous plaignons ! votre règne est fini ; l'air et la rue sont à tout le monde aujourd'hui. Le peuple a tant d'insolence , qu'il ose passer , respirer , marcher , chanter à deux pas de vous, sans savoir si vous êtes encore là, sans demander à personne si c'est dans la cave ou dans le grenier que vous vous êtes réfugié. Qiïy faire? Il faudra pourtant voir si le préfet de police qu'on dit être un brave homme, ne pourrait pas prier le peuple de rester chez lui ou dans les ateliers, à moins pourtant que le peuple n'ait pas un domicile très confortable, ou qu'il n'y ait pas d'ouvrage dans les ateliers, ce qui rendrait la chose difficile. Dans ce cas, vous pourriez demander au citoyen Gaussidière de faire répandre une épaisse couche de paille dans toutes les rues de Paris, comme l'on fait, dans les beaux quartiers, devant le domicile des riches malades, pour amortir le bruit des voitures. Il faudrait qu'il eût bien peu de savoir-vivre s'il vous refusait de faire
mettre un crêpe sur les tambours, pour rendre le son moins éclatant à vos oreilles chéries. Enfin on cherchera des moyens et il faut qu'on en trouve, car vous avez un droit suprême et inaliénable, un droit magnifique, le droit de la peur. Bonsoir, seigneur Cassandre , et que les dieux anéantissent le genre humain, plutôt que d'ôter une heure à votre sommeil angélique !
Cette parade se joue à Paris, à toutes les portes cochères, à toutes les fenêtres, dans toutes les rues, à toutes les heures ; on peut la voir et l'entendre gratis.
Mais quelle est l'épopée qui succède à cette farce ? Un cortège étrange s'avance du fond de la rue, non pas avec cette roideur de l'ordre militaire qui fait de l'homme une machine perfectionnée, mais avec cette aisance, ce laisser aller du soldat volontaire qui sent l'homme libre, satisfait, passionné pour l'action. L'ordre est pourtant dans les rangs de cette jeune milice qui s'aligne d'elle-même, fière de s'imposer une discipline improvisée. Un Anglais, qui se trouvait près de nous et qui regardait de tous ses yeux, nous demandait un jour où était la mobile. «Elle est devant vous, elle passe, vous la voyez. — Comment, ces petits enfants-là ? — Oui, monsieur, prêts à vous aider à planter l'arbre de la liberté à tous les carrefours de l'univers, et même sur les quais de la Tamise si le cœur vous en dit. »
Ce sont des enfants, en effet, pour la plupart, des enfants de petite taille et d'une apparence assez frêle ; ce sont les enfants de Paris, les enfants du miracle,