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LA RELIGION DE LA FRANGE

Tandis que neuf cents législateurs s'agitent dans une grande boîte de papier peint pour savoir quelle forme de gouvernement va être improvisée, à la plus grande satisfaction des plus petites idées de trentecinq millions de Français, sommes-nous deux, à Theure qu'il est, en France, qui, retirés dans le silence d'une mansarde, nous préoccupions sérieusement de la religion de la France ?

Du nom et de la forme de cette religion nouvelle qui se fait au milieu de nous, et pour ainsi dire malgré nous, certes nous risquons fort d'être le seul qui ait quelque souci distinct, en cet instant où la chose temporelle, comme disent les catholiques, absorbe

toutes les pensées humaines. Les vieilles religions ont leur forme toute faite, et cette forme, qui dispense d'en chercher une autre, paraît fort commode à l'Assemblée très chrétienne du palais Bourbon; car entre deux présidents très recommandables et très honorables, sans doute, les citoyens Trélat et Bûchez, elle a donné la préférence au plus catholique des deux. Ajoutons qu'un parfum de catholicisme s'est répandu aussi sur le choix des vice-présidents : à telles enseignes que l'auteur de Biogène n'a pas voulu, dit-on, faire partie du banc de V œuvre. Hélas! Diogène, il n'est pas encore temps de briser le tonneau, dernier refuge de la vérité crue, et de t'asseoir parmi les marguilliers de la République...

Triste agonie officielle, et véritable embaumement final du catholicisme ! Ah ! si j'étais M. Lacordaire, ou bien si j'avais la foi catholique, je n'aurais pas voulu assister à cette sépulture bourgeoise ; je n'aurais pas voulu signer cet acte de décès qui va se présenter sous la forme d'une sorte de mariage entre la bourgeoisie et l'autel, mariage de convenance s'il en fut, où, la dot comptée, chacun s'en ira de son côté. Alors, le citoyen Pagnerre, éditeur du citoyen Lamennais, publiera, comme épithalame, une nouvelle édition de V Indifférence en matière de religion, ouvrage qui ne manque pas d'actualité.

Nous ne verserons pas de larmes sur le cercueil de la défunte. Elle a vécu longtemps et sans se reposer. Nous rirons un peu des honneurs que lui rendra la bourgeoisie par peur du paysan, qui, en certains en-

droits, aime encore son curé et fait bien, puisque le curé, quand il est bon, est encore le seul ami du pauvre. Mais, tout en riant de l'hypocrisie sceptique que nous lègue l'ancienne Chambre, nous remercions Dieu, le vrai bon Dieu, de l'esprit de tolérance qui présidera aux fiançailles de la morte. L'Eglise protestante, encore plus morte, les deux Églises chrétiennes s'entendront pour donner la main à la synagogue ; tout culte sera protégé et salarié par l'État; tout homme sera libre de conserver à son idéal religieux la forme dont il a contracté l'habitude, et, en consacrant ce principe essentiellement républicain de la liberté de conscience, la loi sera forcée d'étendre sa protection sur les petites Églises nouvelles, sur l'Église icarienne comme sur l'Église catholique, apostolique et romaine. Si M. Cabet veut organiser un clergé icarien, et demander à l'État un traitement pour ses prêtres, je ne vois pas trop de quel droit on le lui refusera, à moins que la loi ne consacre par un article spécial certaines exclusions, sous la pression des baïonnettes voltairiennes de la bourgeoisie.

Mais, au milieu de cette grande tolérance où triomphe la philosophie peu croyante du xvme siècle, le peuple aura-t-il une religion ? Et, s'il doit en avoir une, qui la lui donnera? quelle sera-t -elle ?

Cette difficile question ne peut se résoudre que par la plus simple des réponses. Le peuple est chrétien ; il restera chrétien. Il n'est plus catholique ; il ne redeviendra jamais catholique. Toute forme passera devant lui désormais comme un spectacle, et la Con-

stitution fera bien d'instituer une police spéciale pour que les divers acteurs de ces spectacles ne se prennent pas trop aux cheveux dans certaines villes du Midi. Ce n'est qu'un point de détail facile à prévoir. L'État aussi aura à intervenir sagement dans la conduite privée des communautés catholiques; mais nous ne voyons pas que, pour être conséquent avec lui-même, il ait le droit de les dissoudre. Je crois que, l'esprit public aidant, il leur sera de moins en moins facile de se soustraire à l'atteinte des lois qui régissent la société civile. Sans doute ces antres de corruption que la croix du chaste Jésus protège contre le regard des hommes sont une plaie vive pour la morale publique; mais, quand on ferme brusquement une plaie, elle se rouvre ailleurs plus pernicieuse et plus obstinée. Laissons au temps et au progrès, laissons à l'influence de l'atmosphère républicaine le soin de purifier tout. Laissons cela surtout au progrès du vrai christianisme dans les esprits.

Le vrai christianisme, il faut le définir ; car, sur le terrain de la religion, les formules vagues prêtent beaucoup trop à l'hypocrisie, et finissent par se constituer à l'état de mystère; le vrai christianisme, c'est à la fois une philosophie et une religion. Nous avons fait ce progrès de confondre ces deux termes, et de ne pas croire qu'un culte rétribué fût nécessaire pour faire passer une philosophie à l'état de religion. Chacun de nous aujourd'hui, à quelque nuance qu'il appartienne, se sert de cette expression, ma religion politique, pour donner toute sa valeur à l'opinion qu'il

professe. A cet état de croyance sincère et profonde, l'Évangile est la religion du peuple. C'est pourquoi vous l'avez vu porter en triomphe l'image du Christ dans la nouvelle République; c'est pourquoi il n'a point fait, comme en 1830, la guerre aux croix des églises de Paris; c'est pourquoi l'archevêque a pu venir bénir les morts de Février, sans exciter ni surprise ni murmure ; c'est pourquoi les arbres de la liberté ont reçu l'eau bénite, qui ne leur a point porté malheur dans l'esprit du peuple.

Le peuple républicain et le prêtre catholique se sont donc réconciliés en 1848. Mais le prêtre catholique se tromperait bien s'il croyait que l'Église a fait ce miracle. C'est l'ami du peuple, c'est l'esprit de Jésus, qui a enseigné au peuple à traiter le prêtre comme son frère, c'est le Christ compris enfin, qui a cimenté cette alliance, rendue impossible en 93 par l'intolérante protestation du catholicisme. Le prêtre aura beau ruser et caresser : s'il inspire de la confiance à l'homme du peuple, ce ne sera qu'à la condition de lui parler d'égalité et de fraternité, au nom du Christ. Mais qu'il essaye de faire servir ce nom sacré à ressusciter la tyrannie des rois et des papes, et il verra combien, sans la vraie pensée du christianisme, l'Église catholique est impuissante.

L'Église catholique peut-elle être sincèrement dans la voie de l'avenir, et, dépouillant toutes les impostures d'un long passé, retrouver dans son propre sein la pensée pure du Christ !

Il semble qu'ayant l'image du crucifié sur la tête et

le livre de la doctrine avec tous ses symboles sur Tautel, elle soit plus près que nous tous de se retremper à sa source. — Eh bien , non, c'est le contraire. Elle a perdu dans l'habitude du merveilleux, qui a été son instrument de pouvoir sur les masses ignorantes, la notion distincte du vrai et du faux. Il ne dépend pas du prêtre d'être orthodoxe et croyant sans être fou, ou faible d'esprit à ce point de fonctionner intellectuellement sans le secours de la raison humaine.

Par exemple, sur quoi repose le point de départ de la croyance catholique? Sur la divinité de Jésus. Jésus, pour le croyant apostolique et romain, ne peut pas être un saint homme, un philosophe sublime. Il faut qu'il soit le Verbe fait chair, une des personnes de la trinité divine. Il faut que le divin fils du charpentier (car nous autres, chrétiens de 1848, nous lui laissons l'épithète de divin qui exprime notre enthousiasme et qui ne nous rend pas suspects d'idolâtrie) ; il faut, pour le prêtre, que le divin fils du charpentier soit né du commerce d'une Vierge avec TEsprit- Saint. Il faut enfin que, sur ce point comme sur tous ceux qui en sont la conséquence dans le mythe catholique, les vieilles formes poétiques du paganisme interviennent, formes puériles et riantes qui portent une date précise et font de Jésus le dernier dieu de l'ère païenne, mais que la raison de l'ouvrier le plus simple et le moins ergoteur n'admet pas plus aujourd'hui que celle du prêtre lui-même.

Or, si le prêtre jouit de sa raison, il ne croit pas à la divinité de Jésus ; donc, il ment aux hommes. Il en

souffre s'il est homme de bien et religieux. Il en rit comme Satan s'il est charlatan et athée. S'il y croit, c'est qu'il ne jouit pas sainement de l'exercice de toutes ses facultés mentales. C'est un homme d'un autre âge qui se trouve fourvoyé dans le monde actuel, c'est un homme qui a oublié de mourir il y a quelques siècles et qui vit parmi nous sous le coup d'une perpétuelle hallucination.

Le peuple a une vie trop réelle, trop libre moralement, trop en harmonie avec le cours des âges pour vivre de cette vapeur que l'encens du sanctuaire fait monter pleine de fantômes et de prestiges à la tête du jeune lévite. Il est trop fin, trop mâle et trop franc, dès qu'il est sorti des rêves merveilleux de l'enfance, pour conserver, sur ses lèvres, la formule d'une prière qui n'est plus pour lui l'expression de la vérité, mais seulement un souvenir poétique. Le peuple ne croit plus et ne croira jamais plus à la divinité de Jésus, par conséquent à tout l'édifice symbolique du culte. Seulement il aime Jésus maintenant parce qu'il le comprend, parce que, ne voulant plus souffrir, entre son âme et l'Évangile, cette monstrueuse interprétation que le prêtre avait inventée au profit des tyrans et des traîtres, il a découvert que Jésus était le premier et l'immortel apôtre de l'égalité. Jésus, enfant du peuple, martyr de la vérité, victime dévouée pour la cause du faible, du pauvre et de l'esclave, Jésus est sa lumière, son ami, son symbole, son espoir. Mais le Jésus des prêtres, ce Dieu qui daigne naître dans une étable pour enseigner aux hommes à

se laisser conduire, atteler et battre comme le bœuf et l'âne, ce Jésus-là est un faux dieu, et s'il faut pour, être chrétien calomnier à ce point la justice et la bonté divines, le peuple n'est pas chrétien. Prêtres, choisissez, ou des chrétiens qui rejettent les mystères et adoptent l'Evangile, ou des fous, des niais, des hypocrites qui adoreront l'idole et ne comprendront que le règne du mal, l'antique fatalité païenne.

Mais, si le peuple est chrétien dans ce sens que la philosophie chrétienne, dans toute sa pureté et avec toutes ses promesses, devient son idéal et sa foi, cela ne satisfera point les prêtres. Ils diront que le peuple est sans religion; ils ne daigneront même pas le traiter d'hérétique; ils le condamneront comme athée, et, dès à présent, les anciens croyants pensent qu'une religion sans dogme inflexible et sans culte consacré n'est pas une religion. Nous allons examiner la valeur de cette assertion, que l'usage et l'habitude font paraître assez plausible.

10 mai 1848.

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