‹ Souvenirs de 1848Chapitre 22 sur 79 · LE DOGME DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

LE DOGME DE LA FRANCE

On nous a toujours dit qu'une philosophie sans dogme et sans culte n'était pas une religion. C'est peut-être parce qu'on l'a toujours dit que cela n'est pas vrai. Il

y a tant de prétendues vérités qui finissent par être des mensonges!

On pense que la morale évangélique ne peut pas exister privée du dogme catholique, et que ce dogme estsiparfait, si savant, si complet, qu'on n'en peut retirer une pierre sans jeter à bas l'édifice. Il nous semble que l'édifice est à bas en effet, car on lui a retiré une à une toutes ses pierres, et il y a déjà bien longtemps que la chose est ainsi.

Gomment n'est-on pas frappé de ce fait : Jusqu'à notre première République, on démolit l'Église; Voltaire lui porte les derniers coups; et alors, malgré Rousseau, qui proteste pour sauver l'Évangile, l'Évangile disparaît sous les ruines du temple catholique. Camille Desmoulins nous parle bien un peu du sans-culotte Jésus; mais l'Église combat, boude, s'exile, et revient en triomphe dans les carrosses de l'Empire, pour rebénir les autels profanés et sacrer un nouveau Charlemagne. La foi ne revient point avec elle. La Restauration nous ramène le règne des cagots; et, sauf quelques vieilles bonnes gens, personne ne croit, Louis -Philippe, après quelques taquineries, finit par s'entendre avec l'Église, et le voltairianisme coudoie le jésuitisme , chacun cherchant à tromper l'autre. Durant ce combat qui n'aboutit à rien, le peuple reste indifférent; il se sépare de l'Église, sans bruit, sans colère, sans rancune : il oublie qu'elle existe; s'il y entre, c'est pour entendre de la musique et voir des cérémonies; mais sa lutte contre le clergé est finie; le fantastique des mystères ne le touche plus : tout

cela meurt de sa belle mort sans qu'il y porte la main.

Pourtant, l'idée chrétienne subsiste, trop belle pour être souillée. Plus le peuple se détache du dogme, plus il se rallie à la doctrine. Sans aucun doute, depuis ces derniers temps d'officielle indifférence en matière de religion, le christianisme est entré dans une nouvelle phase de vie, et le clergé s'y est trompé. Il a cru ressaisir sa puissance, et il n'a pas vu quelle était factice. Il n'a pas compris que l'image du crucifié le couvrait comme une égide, et que le temps était passé de prêcher au nom du crucifié l'abnégation de l'intelligence humaine, la résignation stupide, l'ignorance et lamisère comme le devoir du pauvre devant l'omnipotence du riche . Donc, on se trompe en ne voyant pas que le dogme, qui, jadis, a servi à propager l'idée pour des générations ignorantes, étouffe depuis longtemps l'idée au sein de l'Église, à mesure que les générations s'éclairent,

Ayons le courage de le reconnaître, il n'est plus besoin du dogme, du moins de ce qu'on appelait autrefois le dogme , c'est-à-dire de la mythologie merveilleuse nécessaire aux peuples naïfs. Nous avons moins d'imagination que nos ancêtres, cela est certain ; mais nous avons plus de raison, et le sens moral de l'idée est une base beaucoup plus solide que le symbole merveilleux. Nous ne sommes plus dévots, mais nous sommes religieux plus que nous ne l'avons jamais été. Laissons donc végéter sur notre sol de la liberté cette vieille forme catholique, que l'esprit de Jésus a quittée depuis longtemps. Cet esprit vraiment divin est

entré en nous peu à peu, à mesure qu'il se retirait de rÉglise. L'Église devenant la maison des riches, l'Évangile se réfugiait dans le cœur du pauvre, et, à présent, il y règne, il y fonde un dogme et un culte nouveaux.

Mais où est le Dieu? Il n'est plus enfermé dans un calice d'or ou d'argent. Son esprit plane librement dans le vaste univers, et toute âme républicaine est son sanctuaire. Gomment s'appelle la religion? Elle s'appelle République. Quelle est sa formule? Liberté, Égalité, Fraternité. Quelle est sa doctrine? L'Évangile, dégagé des surcharges et des ratures du moyen âge; l'Évangile, librement compris et interprété parle bon sens et la charité du peuple. Quels sont ses prêtres? Nous le sommes tous. Quels sont ses saints et ses martyrs? Jésus, et tous ceux qui, avant et après lui, depuis le commencement du monde jusqu'à nos jours, ont souffert et péri pour la vérité.

Voilà pourtant tout le dogme dont la France éclairée et tout ce qui est éclairé dans l'univers se contente depuis longtemps. Pourquoi ne s'en contenterait-on pas toujours? Il est simple et court. Tout le monde peut le comprendre. Tout le monde peut le pratiquer, la République aidant !

Mais l'Évangile, dira t-on, est lui-même un poème merveilleux, tout rempli de miracles, et, si vous niez les miracles, vous niez l'Évangile.

Nous ne faisons pas trop la guerre aux miracles de Jésus. La science physiologique nous a appris que la foi, l'émotion, une forte commotion dans l'ordre moral, guérissaient les maladies du corps; et, sous ce

rapport, la nature a encore de merveilleux secrets à nous révéler. D'ailleurs, le poème de la vie de Jésus, tout empreint de l'esprit du temps, n'est pas ce qui constitue essentiellement la doctrine évangélique. L'Évangile, pour nous, c'est l'esprit de Jésus, c'est sa parole, c'est sa révélation de l'éternelle vérité. C'est cette grande découverte de la loi d'égalité et de fraternité qui s'est présentée à lui plus complète et mieux formulée qu'elle ne l'avait été pour ses devanciers. Comme nous ne le croyons pas Dieu, nous ne prétendons pas qu'il ait tout prévu, tout annoncé, tout enchaîné dans l'avenir. S'il avait posé la borne du progrès sur la terre, il ne serait point un génie supérieur. Mais il a laissé le ciel ouvert à toutes les aspirations, et lui-même a dit : L'esprit vivifie^ la lettre fue. Donc, tout ce qui a été beau, vrai et bon depuis Jésus, n'a été que le développement de sa pensée. Tout ce qui sera bon, vrai et beau dans l'avenir, suivra la route ouverte par lui; et, s'il faut absolument à une religion un fondateur, une tradition,~un livre, je ne pense pas que l'humanité puisse mieux choisir que le christianisme vrai, le vrai Jésus et le véritable Évangile.

Quelques-uns disent que Jésus n'a jamais existé et que sa vie est un poème en quatre versions. Nous sommes persuadé, quant à nous, que Jésus a existé, que sa doctrine a été recueillie oralement et fidèlement transmise, qu'il a vraiment guéri des malades en leur inspirant une confiance et un enthousiasme qui ont donné, au miracle très naturel de la foi, l'appa-

rence du miracle surnaturel. Nous sommes persuadé que cet homme admirable a souffert la persécution et subi les derniers outrages, le dernier supplice, pour avoir prêché au peuple une admirable doctrine. Quant à sa résurrection au bout de trois j ours, nous en trouvons Tinvention belle, poétique, et nous n'en voulons pas à ses disciples d'avoir rêvé ce magnifique dénouement au drame le plus touchant et le plus instructif de l'histoire.

Maintenant, si une partie du clergé, une partie de la noblesse, une partie même de la bourgeoisie, et une partie du peuple persistent à croire à la divinité, aux miracles, et à la résurrection de Jésus, la véritable tolérance, le respect dû aux croyances naïves, F amour qu'un passé poétique inspire encore à la raison du siècle, tout, dans cet ordre de concessions qui ne compromettent en rien les lois sociales, nous fait un devoir de laisser liberté entière à la croyance individuelle. Nous ne pouvons pas et nous ne voulons pas nous dissimuler que la raison n'éclaire pas simultanément toutes les intelligences, et que l'imagination joue encore un grand rôle dans les croyances religieuses. Nous laissons et nous devons laisser ces intelligences éprises du merveilleux chercher leur ivresse dans les mystères catholiques.

Mais à quiconque n'a pas besoin de l'élément du merveilleux, à quiconque se contente pour religion d'une philosophie pleine d'idéal et de pureté, à quiconque accepte pour dogme la tradition bien comprise de l'humanité et l'aspiration élevée du sentiment, nous

dirons : Soyons chrétiens dans l'Église de la fraternité, qui s'appelle République; soyons citoyens dans le monde de la liberté, qui s'appelle encore République; soyons philosophes dans la société de l'égalité, qui s'appelle toujours République.

Si l'Église catholique nous exclut de son paradis, il ne dépend pas d'elle de nous empêcher d'être chrétiens comme nous l'entendons. L'Église catholique n'est plus qu'une secte, et on sait que les sectes ont eu jusqu'ici la prétention d'avoir le monopole des formules. Le christianisme républicain ne s'absorbe dans aucune secte; il se constitue dans les idées, dans les sentiments et dans les actes, à l'état de religion universelle; il ne répudie aucune nuance et ne s'en laisse imposer aucune; il s'abandonne à toutes les interprétations généreuses, à tous les développements progressistes; il ferme l'oreille aux vieilles controverses et les laisse s'épuiser entre elles; il ne méprise point ceux -qui conservent l'amour des formes symboliques, et il les protège contre l'intolérance de ceux qui voudraient despotiquement y substituer des formes nouvelles; il prend enfin un nouvel essor dans l'éternelle vie des idées vraies; il s'ouvre, comme les bras du crucifié, pour appeler et bénir tous les hommes.

Quant au culte de cette génération dont l'idéal religieux est la fraternité, soyez tranquilles, il se fera tout seul, et sans qu'aucun inventeur puisse s'en attribuer la création. Nous dirons seulement par quelle déduction logique et toute naturelle des sentiments,

des idées et des événements, il deviendra un véritable culte, le culte de l'humanité.

11 mai 1848.

Page 1