LE CULTE DE LA FRANCE
Le culte de la France, comme son dogme religieux, comme son idéal politique, c'est le culte de l'idée républicaine.
Qui donc peut s'imaginer raisonnablement, à l'heure qu'il est, que la France rendra un culte à des êtres quelconques ! Le temps de l'idolâtrie est passé, et jamais aucun homme sous le prétexte d'être un dieu, jamais aucun symbole sous le prétexte d'être une idée, ne fera fléchir le genou d'un homme véritable. Toutes les prosternations, tous les baisers déposés sur les reliques, toutes les adorations devant les images sont des coutumes païennes ; et, bien que le catholicisme ait proscrit l'adoration de la Vierge et des saints, bien qu'il ait fait comprendre aux intelligences élevées que l'image n'était point l'objet matériel du culte, la foule ignorante, surtout au fond des campagnes, a gardé longtemps le fétichisme des âges primitifs.
Il n'en pouvait être autrement, les idoles restant debout sur la terre des vieux Gaulois et n'ayant fait
que changer de nom à l'époque de rétablissement du christianisme. Sous ce rapport, le catholicisme chrétien des premiers temps ne pouvait pas s'affranchir du passé. Les générations n'eussent pas compris une idée dont la forme sensible n'eût pas été mise sous leurs yeux. Aujourd'hui, quel est l'enfant qui confond l'arbre de la liberté avec l'idée d'être libre ?
Un culte quelconque, dans le sens qu'on a donné jusqu'ici aux formes extérieures, est donc non seulement inutile aux Français de la République, mais il leur serait encore impossible. L'abolition du serment politique est un fait très significatif qui entraîne l'abolition du culte, c'est-à-dire du serment religieux, pour tout homme libre comprenant son époque.
Le culte est, dans le passé, un commandement, une obligation imposée sous peine de perdre le titre de croyant. C'est un engagement pris parle fidèle; et, s'il y manque, il ne peut rentrer dans le giron de l'Église que repentant, confessé et absous après expiation. Quel nouveau culte s'imposera de la sorte à des hommes libres? Gomment pourrait-on rédiger la formule de ce serment : Je m'engage à être libre. On voit bien, par l'impossibilité même d'exprimerune pareille idée, que la liberté s'oppose à toute aliénation de la conscience et de la volonté humaines.
Donc, il faut que le culte se transforme avec l'idée même qu'on s'est faite jusqu'à ce jour. Il ne faut plus jouer sur les mots, ni prétendre que là où il n'y a pas de mystère impénétrable, il n'y a pas de dogme ; que là où il n'y a pas de pratique obligatoire et invariable,
il n'y a pas de culte ; enfin que là où il n'y a pas l'un et l'autre, il n'y a pas de religion. C'est comme si Ton nous disait que, sans rois et sans papes, il n'y a pas de République. La République prouvera, j'espère, qu'elle peut laisser à César ce qui est à César, c'està-dire le règne du passé, et rendre à Dieu ce qui est à Dieu, c'est-à-dire le règne de l'avenir. Jésus ne l'a pas entendu autrement, quoi qu'en disent les prêtres.
Que sera donc le culte ? car il faut un culte à la religion de la France.
Oui, il faut un culte à la France républicaine ; il faut un culte à tous les hommes libres. A Dieu ne plaise que nous en méconnaissions la sublime nécessité ! Le culte, comme nous l'entendons, c'est l'expression de l'idéal des masses ; c'est la proclamation de l'idée commune à tous ; et ce n'est que dans les manifestations publiques que cette idée prend une valeur religieuse. L'homme isolé aspire à Dieu, et cherche la vérité comme il le peut, comme il le sent, comme il l'entend. Là, il est complètement libre et ne relève que de sa conscience. Il faut que le culte le laisse libre, mais il faut qu'il lui enseigne la fraternité, et qu'il lui en fasse subir le doux entraînement par l'enthousiasme. Le culte ne s'empare pas de la raison, il lui parle et la passionne ; car la raison isolée est froide, elle tend à l'égoïsme et cesse d'être la raison vraie. Le culte ne violente pourtant pas Tégoïsme ; il ne lui dit pas : Viens à moi ou sois maudit. Il l'appelle et l'attire ; il séduit l'imagination, il excite tous les besoins du cœur, et, par l'attrait d'une joie sainte,
il entraîne dans ses fêtes fraternelles une foule d'amis improvisés qui ne s'aimaient pas, qui ne se connaissaient pas hier, mais qui, à l'appel du plus beau des sentiments, s'élancent, se joignent, vivent ensemble tout un jour, et oublient, dans le transport commun, l'inévitable mais triste notion de l'individualisme.
Oui, certes, il nous faut un culte. C'est la seule expression possible de Tunanimité, cette grande loi sociale de l'avenir, que nous ne pouvons pas encore réaliser dans la société présente. Le consentement libre et spontané de tous, nous l'aurons un jour dans la politique ; mais des siècles peut-être nous séparent de cet idéal. Pourtant, c'est le but du progrès.
Trouver une forme sociale qui ne fasse pas de victimes, mais encore qui ne fasse pas de mécontents, c'est là le rêve, l'espoir et le travail de l'humanité depuis qu'elle existe. Seulement, le but est encore si loin, que nous serions fous de ne pas tenir compte de l'âge moral de l'humanité dans la pratique des choses. Mais aussi nous serions coupables de renoncer à notre foi, au progrès incessant de cette humanité, fille de Dieu, qui ne veut pas que son âme immortelle périsse, et qui s'arrache aux lassitudes et aux découragements de la réalité par la contemplation de l'idéal.
Que le culte soit donc un éclatant témoignage de notre aspiration. Qu'il vienne, de temps en temps, nous consoler et nous retremper, en nous faisant communier tous ensemble par la pensée. Qu'il dise au pauvre comme au riche : « Vous ne devez plus être ennemis aujourd'hui; car Dieu vous a faits égaux,
et plus tard vous serez frères. Qu'en ce jour consacré au Seigneur, comme disait l'ancienne loi, la pensée de l'impossible disparaisse. C'est un jour d'oubli, c'est un jour d'ivresse, c'est un jour où nos âmes sont déjà dans le ciel, car le ciel, ô hommes infortunés de ce siècle, c'est l'égalité réalisée sur la terre. »
Quelles seront les- formes du culte? Elles seront éternellement libres, éternellement modifiables, éternellement progressives comme le génie de l'humanité. Elles s'appelleront fêtes publiques, et déjà Paris et la France en ont improvisé les ébauches. Le culte sera plus ou moins beau, plus ou moins salutaire , selon que l'humanité sera plus ou moins inspirée par les événements et par les idées. Si nous retournons à la monarchie, nous retomberons en plein catholicisme; si nous marchons vers une vraie république, nous aurons un culte véritable, des artistes inspirés, des symboles magnifiques qui ne voileront plus les pensées, des merveilles d'invention et des chefs-d'œuvre d'art. Mais l'inspiration ne viendra aux ordonnateurs de fêtes qu'autant que l'inspiration viendra aux masses. A l'heure où nous sommes, il nous faut des fêtes simples et dont le luxe ne soit pas une insulte à la misère du peuple. Dans l'avenir, les productions du génie reviendront de droit à la grande Église républicaine, comme elles revenaient de fait autrefois à la riche église catholique. Mais, dans tous les temps, la beauté des fêtes résidera dans le sentiment public: et, pour nous servir d'une vieille fadeur provinciale, qui deviendra ici une vérité, le
peuple sera, par son concours enthousiaste, le plus bel ornement de ses propres fêtes.
Mais l'archevêque de Paris a, dit-on, défendu à ses curés de comparaître à notre prochaine fête républicaine. Le prêtre veut garder au fond du sanctuaire, dont il a les clefs, l'image vénérée de Jésus, l'ami et le prophète du peuple. Les images païennes de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité souilleraient de leur contact l'image du philosophe qui a sanctifié et prêché cette triple idée, mère de sa doctrine. 0 Jésus, devez-vous donc supporter le martyre jusqu'à la fin des siècles? serez-vous toujours la proie des pharisiens, et votre effigie glorieuse n'échappera-t-elle jamais aux outrages que votre âme et votre corps ont subis?
Mais quoi ! l'image du Christ est-elle la propriété de l'Église ? Les prêtres ont-ils le monopole de la tenir dans leurs mains enchaînées? Le Christ d'ivoire des Tuileries fut-il souillé lorsque des mains noires de poudre le portèrent triomphalement en tête des héros en guenilles du 24 février?
Il n'y a pourtant pas longtemps, prêtres, que vous avez béni nos morts, et déjà vous voulez ostensiblement vous séparer des vivants!
Vous ne le ferez pas, vous êtes trop politiques pour cela : c'est une velléité de despotisme qui vous est revenue. Mais venez ou ne venez pas aux fêtes de l'humanité, l'humanité vivra, et Jésus restera avec elle.
12 mai 1848.
LE PÈRE COMMUNISME
A THÉOPHILE THORÉ
Mon cher Thoré,
Je ne suis qu'à dix heures de Paris, et je vous enverrai mes articles comme à l'ordinaire. Lorsque je vous ai rencontré le 15 au quai d'Orsay, ignorant comme vous ce qui se passait au même moment à l'hôtel de ville, je vous ai dit que je partais, que j'avais toujours dû partir le lendemain ; mais il se faisait tant de bruit autour de nous, que vous ne m'avez pas entendu apparemment. Je ne suis cependant parti que le 17 au soir, parce qu'on me disait que je devais être arrêté; et, naturellement, je voulais donner à la justice le temps de me trouver sous sa main, si elle croyait avoir quelque chose à démêler avec moi. Cette crainte de mes amis n'était guère vraisemblable, et j'aurais pu faire l'important à bon
marché, en prenant un petit air de fuite, pendant que personne ne me faisait l'honneur de penser à moi, si ce n'est quelques messieurs de la garde nationale qui s'indignaient de voir oublier un conspirateur aussi dangereux. Ils n'ont pourtant pas été jusqu'à dire que j'avais un dépôt de fusils et de cartouches dans ma mansarde.
Dans tous les cas, si j'avais eu l'espoir, en quittant le grand foyer des agitations politiques, de trouver la sécurité morale au fond de nos campagnes, j'aurais fait un mauvais calcul, et je serais venu me jeter dans la gueule du lion. Je ne me plains point d'être persécuté, parce que ce serait fort puéril, et que, dans un moment où Ton traque tous les socialistes comme des criminels d'État (et de plus importants que moi), il me paraît assez logique que la réaction m'enveloppe dans son système de réprobation ; mais les moyens qu'on emploié sont si variés, si bizarres, si ingénieux, qu'il est bon de les constater comme couleur historique, et que je veux vous en faire part.
Par exemple, ici, dans ce Berry si romantique, si doux, si bon, si calme, dans ce pays que j'aime si tendrement, et où j'ai assez prouvé aux pauvres et aux simples que je connaissais mes devoirs envers eux, je suis, moi particulièrement, regardé comme l'ennemi du genre humain, et, si la République n'a pas tenu ses promesses, c'est évidemment moi qui en suis cause.
J'ai eu un peu de peine à comprendre comment je pouvais avoir joué un si grand rôle sans m'en douter.
LE PÈRE COMMUNISME
Mais enfin, on mo Ta si bien expliqué, que j'ai été forcé de me rendre à l'évidence. D'abord, je suis associé aux conspirations d'un abominable vieillard qu'on appelle, à Paris, le Père Communisme^ et qui empêche la bourgeoisie de continuer à combler le peuple de tendresses et de bienfaits. Ce misérable, ayant découvert que le peuple était fort affamé, s'est avisé d'un moyen pour diminuer les charges publiques : c'est de faire tuer tous les enfants au-dessous de trois ans et tous les vieillards au-dessus de soixante ans ; puis il ne veut point qu'on se marie, mais qu'on vive à la manière des bêtes. Voilà pour commencer.
Ensuite, comme je suis le disciple du Père Communisme, j'ai obtenu de M. le duc Bollin que toutes les vignes, toutes les terres, toutes les prairies de mon canton me seraient données, et je vais en être propriétaire au premier jour. J'y établirai le citoyen Communisme, et, quand nous aurons fait tuer les enfants et les vieillards, quand nous aurons établi dans toutes les familles le régime des bêtes, nous donnerons à chaque cultivateur six sous par jour, et peut-être moins ; moyennant quoi, ils vivront comme ils pourront, pendant que nous ferons chère lie à leurs dépens.
Ne croyez pas que j'exagère ni que je plaisante, ceci est textuel. Il y a mieux. Depuis l'affaire du 15 mai, où, comme chacun sait, la commission exécutive a proclamé M. Gabet roi de France, j'ai fait mettre au donjon de Vincennes les meilleurs députés, et même mes meilleurs amis ; si bien qu'un brave métayer de
l'un d'eux voulait hier m'enterrer vif dans un fossé, pas davantage, pour la première fois.
Voilà pourtant ce qu'on enseigne en fait de politique à nos doux et bons paysans de la vallée Noire. On pourrait s'imaginer, si on ne les connaissait pas, que toutes ces folies prennent naissance dans leurs cervelles superstitieuses. Mais personne mieux que moi ne connaît leur bon sens et leur intelligence. Seulement ils sont crédules comme tous ceux qui vivent loin des faits, et ils ajoutent foi à ce qu'on leur dit.
Qui se charge de les renseigner si fidèlement et de leur donner toute cette instruction morale et philosophique ? Il me serait facile de nommer les professeurs de cette nouvelle science sociale; car, depuis trois jours que je suis revenu au pays, je connais ces pères du peuple et le but de leurs prédications civilisatrices. Mais il importe peu que ce soit celui-ci ou celui-là. Ce qui importe, c'est que le même fait s'est produit à la même heure dans toute la France, et que, par une admirable manœuvre de la bourgeoisie dynastique, la même explication du communisme s'est spontanément répandue au moment des élections, avec le même accompagnement de véracité, de délicatesse et de bienveillance.
En 1789, il y eut une terreur fantastique qui se propagea comme un courant d'électricité d'un bout de la France à l'autre. On annonça partout l'arrivée des brigands ; les villes se barricadèrent, les paysans se cachèrent dans leurs blés. Ils appellent encore cela ici : Vannée de la grand' peur. On attendit les bri-
LE PÈRE COMMUNISME
gands ; ils ne vinrent pas. Eh bien, 1848 aura été une seconde année de la peur. On a rêvé de communistes anthropophages, et on a mieux fait, on les a vus. Tout candidat mis à l'index par les réactionnaires, à quelque nuance républicaine qu'il appartînt, s'est transformé en communiste aux yeux des populations effarées. Nous connaissons des républicains antisocialistes qui ont échoué comme communistes ; des rédacteurs de V Atelier qui ont été atteints et convaincus de communisme. Gomme les populations rurales, etmême celles de certaines villes, n'avaient jamais entendu prononcer ce mot-là, il fallait bien l'expliquer par quelque fait sensible.
Ainsi, le citoyen un tel bat sa femme.
— Mais non ! il se couperait plutôt le bras.
— Oh! n'en croyez rien, il la flatte en public, mais il la martyrise en secret*
— Et pourquoi cela, grand Dieu ?
C'est qu'il est communiste.
Cet autre a mangé la dot de sa femme.
— Mais il n'est point marié et ne Ta jamais été !
— Si fait : il était marié et il ne l'était pas ; il est communiste !
Quant au troisième candidat, prenez garde ! c'est un homme de M. Ledru-Rollin, qui est communiste. — Mais le cinquième se recommande de M. Lamartine.
— Raison de plus : M, Lamartine est communiste, tout le gouvernement provisoire est communiste; ne prenez que des hommes de la localité qui n'aient jamais mis le pied à Paris, et encore consultez-nous ;
car il y a bien des communistes cachés qu'on découvrira avec le temps.
Mais le sixième candidat, qui est un ouvrier; celui-là nous plairait bien.
— C'est le pire de tous, il s'enivre du matin au soir, il laisse sa famille mourir de faim, il a des dettes, il lit des livres, il sait écrire : il est trois fois communiste.
— A qui donc se fier?
— A nous seuls, car le communiste est partout. La patrie est en danger ! Si vous n'y prenez garde, un de ces matins, on proclamera le partage des terres, les six sous par tête, on vous prendra vos femmes et vos enfants, et tout cela parce que vous aurez mal voté.
L'histoire enregistrera un jour cette curieuse phase de notre révolution. La postérité aura peine à y croire. Dès aujourd'hui pourtant, on peut en appeler au témoignage ou à la conscience de tous les candidats élus ou non élus de la France. Les uns n'ont réussi qu'en inventant et en accréditant ces plates extravagances ; d'autres que parce qu'ils ont réussi à les déjouer. La majorité a été forcée de jurer respect à la propriété et à la famille, comme si la famille et la propriété avaient couru un danger véritable. Tous les républicains qui ont échoué ont échoué comme communistes. Beaucoup de ceux qui ont réussi peuvent dire si l'accusation de communisme n'a pas failli les faire échouer.
Si cette imputation et les imbéciles calomnies qui s'y rattachent n'avaient servi qu'à fausser l'élection
LE PERE COMMUNISME
delà représentation nationale, le mal serait déjà assez grand. Mais elles en ont produit un autre qui n'est pas moindre. Elles ont égaré, abaissé, gâté, abruti en quelque sorte l'espèce humaine. Elles ont fait entrer la peur, la méfiance, la haine, l'insulte, la menace, dans les mœurs des populations les plus calmes par tempérament et les mieux disposées au début de la Révolution.
Elles ont faussé l'esprit du peuple des provinces, au moment où son intelligence naturelle allait se développer et s'ouvrir à la connaissance de son droit. Elles ont souillé et flétri ce que Dieu a fait de plus pur et de plus beau, la conscience de l'homme simple ; elles ont troublé et halluciné ce qu'il a conservé de plus poétique et de plus impressionnable , l'imagination de l'homme simple ; elles ont contristé et démoralisé ce que Dieu a béni parmi les choses les plus saintes et les plus respectables, la vie de l'homme simple.
Étonnez-vous ensuite, éducateurs généreux et candides, si le peuple désabusé, après avoir bien insulté et bien menacé les républicains, se tourne contre vous pour vous demander compte de sa raison, de sa dignité, de son droit et de sa justice confisqués à votre profit ! Et s'il est rude, lui que la nature avait fait si patient; s'il est brutal, lui qui était si doux; s'il est furieux, lui qui était si bon, direz-vous que c'est l'effet des idées et des mœurs républicaines ?
Heureusement il est meilleur que vous, et il vous pardonnera; mais vous jouez gros jeu avec lui, et nous craignons bien d'avoir un jour à vous défendre,
vous qui essayez maintenant de le déchaîner contre nous.
Voilà où nous en sommes, mon cher Thoré. À Paris, on est factieux dès qu'on est socialiste. En province, on est communiste dès qu'on est républicain ; et si, par hasard, on est républicain socialiste, oh ! alors, on boit du sang humain, on tue les petits enfants, on bat sa femme, on est banqueroutier, ivrogne, voleur, et on risque d'être assassiné au coin d'un bois par un paysan qui vous croit enragé, parce que son bourgeois ou son curé lui ont fait la leçon.
Ceci se passe en France, l'an premier de la République démocratique et sociale.
Nous avons dévoué notre fortune, notre vie et notre âme, à ce peuple qu'on voudrait amener à nous traiter comme des loups.
A lui quand même !
24 mai 1848.
PARIS ET LA PROVINCE
LETTRE D'ANTOINE G***, OUVRIER CARROSSIER, A PARIS, A SA FEMME GABRIELLE G***
Paris, ce 27 mai 1848.
J'ai reçu ta lettre ce matin, ma chère bonne amie, et je l'ai embrassée de plaisir, car je commençais à être inquiet. Je remercie le bon Dieu d'avoir donné un heureux voyage à ma chère famille, et je remercie ton brave homme de père de vous avoir fait une si belle réception. Je savais bien qu'il serait heureux de vous avoir auprès de lui, ce digne père, pour vous épargner les mauvais jours de ce temps de misère. Tu lui auras bien dit que, si je me suis vu forcé de vous envoyer chez lui, qui n'est pas bien riche, et qui se ressent aussi de la gêne, ce n'est pas que je sois un paresseux ou un dépensier. Jusqu'ici, le travail avait
suffi à tout, et je ne me plaignais pas de ma peine. Mais ce n'est pas ce qu'on trouve à faire à présent qui peut suffire à une famille, et je ne pouvais pas vous voir souffrir plus longtemps, quand je savais que vous trouveriez dans ton pays un bon père, un asile, de la tranquillité et de quoi manger tous les jours.
Tu as dû recevoir une lettre de moi du 15 au soir, qui n'était pas longue, et qui était seulement pour te dire de n'être pas inquiète, et de ne pas croire aux fausses nouvelles qui pourraient courir dans les campagnes. Paris continue à être tranquille, comme disent les riches, c'est-à-dire qu'on ne se bat pas. Mais, pour répondre maintenant à toutes tes questions et tenir ma promesse, je vais te raconter aujourd'hui en détail comment j'ai passé la journée du 15.
D'abord je ne voulais pas aller à la manifestation, parce que je t'avais donné ma parole de ne pas chercher le danger, et même de l'éviter, tant qu'il n'y aurait pas de lâcheté à le faire. D'ailleurs, j'avais entendu dire qu'il y avait des meneurs dans tout cela, et tu sais que je ne m'occupe pas de la politique des bourgeois. J'étais donc décidé à rester tranquille, et même à ne pas aller voir ce qui se passait, quand tout à coup j'entendis battre le rappel, et je vis passer devant notre porte des gens tout effarés qui disaient :
— On se bat, on tire sur le peuple du côté de l'Assemblée nationale. *
Tu comprends que je ne pouvais pas rester les bras croisés, et je me mis à courir pour savoir ce que c'était et ce que j'avais à faire.
PARIS ET LA PROVINCE
Quand je rejoignis la queue du défilé, c'était au milieu du pont de la Concorde, et je trouvai la garde mobile rangée sur les deux parapets, en bon ordre, mais laissant passer les curieux derrière elle sur le trottoir, et la manifestation devant elle sur le milieu du pont. On m'apprit qu'un coup de fusil était parti par accident, et que cela avait manqué amener du grabuge, mais qu'on s'était expliqué et que personne ne s'opposait au passage du peuple.
Cela me fit plaisir, je t'assure, et je m'imaginai que tout allait se passer comme au 17 mars. Cela s'annonçait encore mieux, car il n'y avait personne de vexé. La mobile faisait plaisir à voir. Il paraît qu'on lui avait donné l'ordre de mettre les baïonnettes dans le fourreau, et ces pauvres enfants étaient si contents d'obéir, qu'ils mettaient les baguettes dans le canon des fusils et les faisaient sonner bien fort pour nous prouver qu'ils n'étaient pas chargés. 11 y avait auprès de moi un monsieur qui disait à un autre :
— Voilà des enfants qu'il faudra envoyer à la guerre et ne pas laisser dans Paris.
— Je crois bien, que je lui dis, que vous voudriez les faire tuer pour leur apprendre à ne pas vouloir nous tuer.
Et, là-dessus, je vis Coquelet qui était derrière ces bourgeois et qui les avait entendus aussi, et il était en colère, car tu le connais ; les yeux lui devenaient rouges, et il me dit :
— Vois-tu ces messieurs, ils voudraient que nos enfants tirent sur nous, et ils sont capables de les traiter
de lâches parce qu'ils ne veulent pas nous assassiner. Eh bien, qu'ils s'y frottent à ces enfants-là, ces messieurs ! qu'ils nous ramènent les Cosaques, comme ils l'ont déjà fait, ces messieurs, et ils verront ce que c'est que les enfants de Paris!
Là-dessus, il faisait sa grosse voix, et ces messieurs s'en allèrent par prudence d'un autre côté. Moi, je pris le bras de Coquelet pour le faire tenir tranquille, et nous marchions le long du défilé pour tâcher 'de rejoindre les camarades, si c'était possible. Mais il y avait tant de monde, qu'on ne pouvait guère se reconnaître et se retrouver. Nous vîmes les jeunes mobiles qui étaient debout sur le mur en terrasse de la chambre des représentants, et qui coupaient les branches d'arbres pour les passer aux citoyens, et c'était un joli coup d'œil. J'en eus les yeux pleins de larmes pendant un moment, car ces enfants, si bons militaires déjà, et si enragés de se battre contre l'ennemi, avaient du bonheur à fraterniser avec le peuple, dont on ne les séparera jamais, quoi qu'on fasse. Ils ne savaient pas plus que nous, les pauvres enfants, ce qui allait se passer. Ils croyaient, comme nous, que les députés étaient bien aise de fraterniser aussi. Et on riait, on se serrait la main, on criait : « Vive la Pologne ! Vive la République démocratique et sociale! )>
Tout allait bien.
Coquelet m'amusa beaucoup en cet endroit, parce qu'il voulait me faire une citation.
— Vois-tu, qu'il dit, c'est l'histoire de Guillaume
PARIS ET LA PROVINCE
Tell. Il y a des bourgeois qui voudraient que l'enfant tire des flèches à son père.
C'est le contraire, mais c'est égal. L'idée n'était pas si mauvaise, et, quand on pense que, dans l'idée de certaines gens, il faut dresser la mobile à massacrer son père le peuple, cette manière-là de donner une éducation militaire à nos enfants fait dresser les cheveux sur la tête.
Nous allions toujours devant nous, suivant la manifestation, et la devançant quand elle s'arrêtait, parce que nous comptions toujours trouver une bannière qui nous aiderait à retrouver nos amis. Mais nous n'allions pas vite dans cette foule, et nous restâmes bien une heure à aller du milieu du pont jusqu'à la place de Bourgogne. Ce qu'il y a de singulier, c'est que, pendant tout ce temps-là, il ne vint à l'idée de Coquelet, ni à la mienne, que tout cela ne se faisait pas du meilleur accord. Mais, quand nous fûmes arrivés à la porte de la cour, et que nous vîmes qu'un flot de monde se jetait là dedans, tandis que d'autres entraient en escaladant les murs, cela nous donna à penser.
— Qu'est-ce qu'on fait? disait Coquelet à tous ceux qu'il pouvait accrocher.
Mais on ne lui répondait point, ou bien on lui disait :
— C'est par curiosité que les jeunes gens grimpent sur le mur ; mais les personnes raisonnables entrent dans l'Assemblée, et défilent d'une porte à l'autre pendant qu'on lit la pétition.
— En ce cas, défilons aussi, me dit Coquelet. Mais on nous repoussa en nous disant :
— Vous n'êtes pas des nôtres.
— Qu'est-ce que ça veut dire? pensions-nous ; estce qu'il y a peuple et peuple? est-ce que nous ne sommes pas du vrai et du bon?
Coquelet recommença à se fâcher. Je lui fis observer que deux citoyens, portant chacun une bannière des clubs, avaient mis ces bannières en travers pour arrêter le flot de ceux qui voulaient entrer. Gela me parut dans Tordre, pour empêcher que trop de monde voulût entrer à la fois, et ces deux bannières croisées furent respectées.
Nous attendions notre tour quand un citoyen, qui sortait à grand'peine avec plusieurs autres, nous dit :
— Ça va bien ! l'Assemblée ne voulait pas recevoir le peuple, mais Barbès est venu lui ouvrir les portes.
— Quelle bêtise! me dit Coquelet avec son gros bon sens. Est-ce que Barbès est le portier de la maison? Je parie que ça ne s'est pas passé comme ça.
En effet, un autre citoyen nous dit avoir vu Barbès, Louis Blanc et d'autres patriotes venir supplier le peuple de ne pas entrer de force. Un garde national nous dit encore que le général Courtais, surpris par l'arrivée de la manifestation, avait été renversé du mur où il était monté pour parler au peuple et l'empêcher d'entrer.
— Sans moi, qui étais derrière lui, nous dit-il, il se serait tué en tombant. Mes camarades et moi, nous l'avons reçu dans nos bras; il était désespéré.
— Je vois bien, me dit Coquelet, que ça se gâte, et que le peuple n'est pas raisonnable, ou que TAssem-
PARIS ET LA PROVINCE
blée ne Ta pas été en se défiant de lui. Allons-nousen, je ne veux pas entrer là dedans.
Je fus étonné de voir Coquelet si sage, lui qui n'est certainement pas craintif. Je me dis :
— Si Coquelet recule, c'est que le peuple doit se retirer; car, pour tout ce qui est du cœur et de la délicatesse, Coquelet ne se trompe guère.
Nous nous retirâmes de la porte et allâmes nous placer à l'angle de la rue de Bourgogne et de la place pour attendre les événements. Nous n'y étions pas depuis cinq minutes, qu'on vint nous dire :
— L'Assemblée entend raison ; elle accorde telle et telle chose; la guerre pour la Pologne, l'organisation du travail, tels et tels à la tête du gouvernement.
— Ça n'est pas tout ça, me dit Coquelet ; allons chercher nos fusils.
Pour quoi faire, puisque l'Assemblée et le peuple sont d'accord?
— Tiens, tiens, voilà l'accord I me dit Coquelet en me montrant sur le quai une muraille de baïonnettes qui brillaient au soleil et arrivaient sur nous au pas de charge. On va massacrer le peuple, allons chercher nos fusils...
— C'est juste, lui répondis-je. J'étais bien simple de m'imaginer qu'on pouvait s'entendre de cette manière-là. Le fait est que je ne sais pas où j'avais la tête! Je crois que les cris, le soleil, l'étonnement et l'enthousiasme de la fraternisation m'avaient donné le vertige.
Je suivis Coquelet comme un somnambule.
Nous fîmes le tour par la rue pour gagner le quai, et voir, chemin faisant, ce qui s'y passait. Il était couvert de troupes. La mobile était immobile, attendant Tordre de ses chefs, qui paraissaient en attendre aussi. Les dragons arrivaient en criant : Vive la République! La garde nationale à cheval venait ensuite, le sabre au vent, et criait : Vive F Assemblée nationale! Jusquelà, Coquelet avait été d'un calme étonnant; mais, quand il vit ces gros bourgeois avec leur coquetier sur la tête, trottant comme des sacs de blé sur leurs beaux chevaux, il perdit patience.
— Voilà, dit-il, le plus vilain régiment qu'on ait jamais inventé. Ils sont gras comme des moines, et ils sont serrés dans leurs habits comme des demoiselles; ils se tiennent à cheval comme des notaires, et ils chargent en lunettes. Qu'ils en mettent deux paires plutôt qu'une, s'ils ne voient pas aux pieds de leurs chevaux, car, s'ils ont le malheur d'écraser une femme ou un enfant, gare les barricades pour cette nuit!
— Tais-toi, Coquelet, et attendons, lui-dis-je. Ils savent bien qu'on n'écrase plus personne impunément, et ils s'en garderont. Ils ne sont pas si furieux qu'ils en font semblant; ils croient nous faire peur; laissonsleur ce plaisir-là. Qu'est-ce que ça nous fait? Quand nous voudrons, on licenciera ce corps-là.
— Tu as raison, dit Coquelet; à nos fusils! Quand nous les tiendrons, nous verrons bien sur qui il faudra tirer.
Là-dessus, nous fûmes rejoints par Vallier, Laurent et Bergerac, qui étaient entrés malgré eux à force
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d'être poussés dans la cour du palais de F Assemblée nationale, et qui s'étaient retirés bien vite en voyant arriver la troupe.
— C'est une journée malheureuse, nous dirent-ils. On ne s'était préparé à rien, on ne s'est pas entendu, on n'a fait que du bruit et des folies.
Voilà du moins ce qu'ils avaient compris. Coquelet disait toujours : A nos fusils!
— Oui, à nos fusils! dirent ses camarades; mais, un petit instant, avant de nous quitter, entrons dans la rue de Bellechasse, qui est tranquille, et causons.
Vallier nous dit alors qu'on avait proclamé un nouveau gouvernement, et il dit les noms. Chacun de nous disait : Bien! ou : Je n'en veux pas/ selon son goût et son idée. Nous ne nous trouvions pas deux du même avis.
— Que faire? dit Coquelet; si tout le monde est comme nous, ce gouvernement n'est pas possible.
— Non, il ne l'est pas, dit Bergerac, et je ne me bats pas pour tel et tel. D'ailleurs, on ne fait pas un gouvernement par surprise, et c'est déjà fini. On s'est dispersé; on ne fera rien à l'hôtel de ville.
— Je n'y vais point, dit Laurent; je ne me fie pas à l'Assemblée nationale, mais je ne me suis pas dit ce matin, en me levant, que je lui ferais la guerre aujourd'hui. Mon club était même décidé hier soir à ne pas s'en mêler, et il n'a pas paru.
— Ni le mien, leur dis-je; et ce n'est pas là une révolution. Ce n'est pas non plus une émeute ; on ne sait pas ce que c'est.
— - Il faut pourtant faire quelque chose, dit Coquelet. Les bourgeois se sont réunis, armés ; ils vont tuer du monde, et nous savons bien quel monde. Quant à moi, je me moque du rappel. On m'a retiré mon fusil, sous prétexte que je loge en garni ; heureusement, j'en ai un autre dans ma paillasse, un que j'ai pris en février et que je ne rendrai pas. Je m'en vais voir ce qui se passe là-bas. Si on ne fait de mal à personne, je ne bougerai point ; mais, si on tue, je tue !
— Sans savoir pour qui ni pour quoi? demanda Vallier.
— Quand on tire sur le peuple, j'en sais toujours assez, répondit Coquelet. Je me moque du prétexte; je n'attaque jamais, parce que je n'entends rien à la politique. Je ne connais ni Blanqui, ni Dieu, ni diable, clans ces affaires. Je ne sais qu'une chose : c'est que le peuple est malheureux et qu'on ne le nourrit pas avec des coups de fusil. Je viens de voir passer la garde nationale à cheval. Cela m'a réchauffé le sang. Ces messieurs faisaient siffler leurs sabres à mes oreilles et me regardaient, moi, qui ne leur disais rien, avec des yeux de chouette en colère. Tous les jours, dans toutes les affaires qui arrivent depuis deux mois, on est insulté du geste et du regard par des messieurs armés en guerre qui, en passant auprès de vous, crient n'importe quoi, avec l'intention de vous vexer. Je ne connais pas Gabet, mais je n'aime pas qu'en passant devant moi on me dise : A bas Cabett comme si on voulait me forcer à en dire autant, ou comme si on voulait
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me défier de dire : Vive Càbet ! En vérité, cela m'en donnerait envie, et, si je n'avais pas ma vieille mère à nourrir, il y a longtemps que j'aurais dit deux mots à tous ces gens qui nous regardent de travers, et qui ont Pair de dire : Venez-y donc! Enfin, ça m'ennuie, je vous le déclare, et, si c'est la bataille qu'on veut, va pour la bataille !
Coquelet s'animait d'autant plus que des gardes nationaux bien équipés passaient à côté de nous de temps en temps, en criant : A bas Barbes ! et en nous toisant de la tête aux pieds. Mon Coquelet n'y tint pas plus longtemps, et il alla auprès d'un officier qui avait un fusil de chasse à deux coups, comme s'il allait tuer des moineaux, ou comme s'il craignait de manquer son homme. Coquelet allait crier : Vive Barbes! quand nous le prîmes au collet pour l'empêcher de se faire arrêter ou écharper par les furieux de l'ordre. Pourtant Coquelet n'a jamais vu Barbès, et il s'occupe si peu de politique, comme tu sais, qu'il ne sait même pas si Barbès est un ami ou un ennemi : mais il est bien vrai que les bourgeois se conduisent dans toutes ces affaires-là de manière à provoquer la blouse.
L'impatience de Coquelet nous avait gagnés, malgré le service que nous venions de lui rendre en l'empêchant de se compromettre. Nous tombâmes tous d'accord qu'il fallait aller chercher nos armes et obéir au rappel ; mais nous y avons tous été avec l'intention bien arrêtée de tirer surle premier habit qui tirerait sur une blouse ; car, dans ce moment d'étonnement où
nous ne comprenions rien du tout à ce qui se passait, nous sentions que Coquelet était mieux conseillé par son cœur que nous ne l'aurions été par la raison.
— Oui, oui, criait Bergerac, qui se montait aussi à l'idée d'une collision, quand même ce serait Barbès qui tirerait sur la blouse, et quand même la blouse cacherait Guizot} malheur à qui touchera la blouse ! Coquelet a raison; voilà toute notre politique, a nous autres ! Nous ne voulons pas qu'il arrive à Paris ce qui est arrivé à Rouen, et, si ces messieurs cherchent des prétextes contre nous, nous n'en aurons pas besoin contre eux.
Je te vois d'ici, ma pauvre petite femme, trembler et pâlir à l'idée de tout cela. Je t'avoue que tu aurais eu un peu sujet d'avoir peur, si tu avais pu mettre la main sur mon cœur dans un pareil moment; car il battait bien fort, et pourtant tu sais que je ne suis ni un rageur ni un raisonneur; mais c'est que, vois-tu, il est malheureux que, de part ou d'autre, on joue avec l'émotion des gens comme nous. Il ne faudrait pas la provoquer pour rien, et nous faisons bien tout notre possible pour ne pas nous émouvoir pour ou contre les noms propres. On ne peut pas dire que, depuis le 24 février, nous ayons manqué de raison et de patience. Nous nous sommes tenus à quatre pour ne pas prendre part aux querelles des hommes politiques. Mais il ne faut pas que la bourgeoisie soit moins sage que nous ; car, si, pour nous imposer ses messieurs, elle nous fait trop battre le rappel aux oreilles, nous pourrions bien lui ôter le haut du pavé.
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Rassure-toi pourtant, ma bonne Gabrielle, tout s'est passé mieux qu'on ne s'y attendait. Les féroces de la bourgeoisie ont fait des arrestations, mais pas autant qu'ils l'auraient voulu. Ils se sont encore servis, de leur mieux, de la crainte et de l'étonnement que les communistes inspirent à beaucoup d'entre nous, pour mettre en prison des hommes dont le peuple aime et respecte le nom. Le peuple a laissé faire, ne sachant pas ce qu'il peut y avoir au fond d'une affaire si peu prévue et si peu éclaircie ; mais le peuple ne laissera pas sacrifier les innocents, et il fera attention aux procès qu'on va instruire, je t'en réponds. On ne s'est pas battu, et la bourgeoisie s'imagine qu'elle a sauvé la République, tandis qu'elle n'a sauvé qu'elle-même, en s'abstenant d'engager un combat.
Adieu, ma femme chérie. Je suis content de te savoir dans la petite maison de ton père, au milieu des arbres et des fleurs, avec nos chers enfants, qui ont du moins là de l'air, du pain et de l'espace pour courir ! En voyant Paris, si morne sous son air d'agitation, si brûlé par le soleil, si triste dans son prétendu triomphe de la République, je me ferais un crime de regretter le courage que j'ai eu de renoncer pour quelques semaines à mon bonheur domestique. Renais et repose-toi à la campagne, ma chère famille ! et, au lieu de t'attrister et de t'inquiéter, ma Gabrielle, aie du courage pour m'en donner dans cette séparation. Dieu veuille qu'elle ne dure pas trop longtemps. Jusqu'à présent, il n'y a pas à songer à trouver de
l'ouvrage dans ma partie : on vend tous les équipages, on n'en commande plus. On va fermer, à ce qu'on dit, les ateliers nationaux. Songera-t-on à mettre quelque chose à la place? Nous avons des fusils; nous sommes cent cinquante mille au moins dans l'indigence ; nous attendons sans rien dire, et on prétend que nous sommes des factieux et des turbulents!
Mille tendres baisers à ma Louise, à mon petit Paul, à ton père, à ta mère, et à toi cent mille.. Ton ami et mari fidèle,
ANTOINE g***,
RÉPONSE DE GABRIELLE G***, A SON MARI, ANTOINE G*** OUVRIER CARROSSIER. A PARIS
4 juin 1848.
Tu as beau être exact à m'écrire, mon pauvre cher ami, je ne peux pas être tranquille : c'est plus fort que moi! ei je ne jouis de rien, parce que tu n'es pas là. Quand je pense que tu pourrais y être, et que tu n'as pas osé, je me fais un reproche de n'avoir pas assez bien plaidé la cause de mon bonheur. J'ai fait comme toi, j'ai eu peur d'être égoïste et de gêner mes parents. Pourtant, j'ai bien vu tout de suite, en arrivant ici, que mes parents s'attendaient à te voir. Ils étaient
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venus au-devant de nous jusqu'à la grande route ; et, malgré que tu avais écrit à mon père que tu restais encore à Paris pour essayer de trouver de l'ouvrage, il regardait toujours dans la diligence, parce qu'il croyait te voir descendre.
Je l'ai trouvé moins vieux que je ne craignais, mon pauvre père ; mais c'est ma mère qui est bien changée et bien fatiguée! Elle n'a plus un seul cheveu noir, et on ne dirait jamais d'une femme de cinquante ans. Quand ils ont vu que tu n'étais pas avec nous, ils ont dit que cela leur faisait de la peine, et que tu ne les aurais pas gênés.
— Nous n'avons pas d'argent, mais la récolte est belle sur terre; et, d'ailleurs, on fait comme on peut.
Voilà ce que disait mon père. Mais je lui ai fait observer que, dans sa lettre, il n'avait demandé que moi et nos enfants, et qu'il n'avait pas parlé de toi. Et il m'a répondu :
— C'est vrai que nous sommes bien gênés, et que la peur de l'être bientôt davantage m'a empêché de demander ton mari; mais, s'il était venu, il m'aurait fait plaisir; et, à présent, j'ai du chagrin de ne pas le voir ici.
Tu sais bien, mon ami, que mon père est un peu craintif et toujours tourmenté du lendemain, comme tous les gens de campagne. Mais il a le cœur bien placé, et, comme tous les gens de la campagne aussi, quand il se décide à rendre service, il ne le fait pas à regret. Il m'a déjà dit cent fois, en montrant son petit jardin :
— Je suis fâché que ton mari ne voie pas cela. Il serait content de voir courir ses enfants. Si les affaires ne s'arrangent pas à Paris, il faudra lui écrire de venir. Tant qu'il y aura du pain à la maison, il y en aura pour toute la famille.
Je te parle bien longtemps de mon père, et je sais que ce qui t'intéresse le plus, c'est nos enfants. On a trouvé ta fille bien pâle et bien maigre à côté de toutes ces grosses filles qui sont ici et qui ont des couleurs rouges. Mais, moi, je trouve notre Louise plus jolie que toutes celles qu'on veut me faire admirer. Pourtant un peu de soleil, de bon air et de liberté ne la gâteront pas. La pauvre enfant en a grand besoin; mais elle n'y est pas habituée, et elle a souvent la migraine. Paul est comme un fou ; il n'a peur de rien, et il veut courir tout seul au bord de la rivière, ce qui me tourmente beaucoup. Mon père se moque de moi, parce qu'il dit que les enfants sont mieux gardés par le bon Dieu que par leurs mères, et que je suis devenue bête comme une dame de la ville. Emile a encore un peu de fièvre, mais c'est la fatigue du voyage, et j'espère que bientôt ce sera tout à fait passé.
Quant à moi, mon ami chéri, je serais bien heureuse si je n'avais pas le cœur si tourmenté à cause de toi. Je me figurais pourtant que je serais comme folle de plaisir en revoyant, pour la première fois depuis six ans, la chère petite maison de paysans où je suis née et le pays dont je n'étais jamais sortie avant de te connaître et de t'épouser. Mais, au lieu de cela, du plus loin que j'ai aperçu le toit moitié tuile et moitié
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chaume, avec les pigeons dessus, il m'a pris une si belle envie de pleurer, que, sans la crainte de faire de la peine à mes parents, j'aurais pleuré de bon cœur. C'est que j'ai tant souffert depuis le jour où j'ai quitté ma famile et mon endroit! Nous étions partis tous les deux si confiants, si courageux, et l'amour nous montrait l'avenir si beau! Et, au lieu de cela, nous avons passé de si mauvais jours! Si c'était ta faute ou la mienne, j'accepterais nos peines comme une punition. Mais quand je pense comme tu as été toujours bon ouvrier et bon mari, sage, courageux, te privant de tout pour ne pas retirer la plus petite chose à ta famille! Et tout cela n'a servi à rien! Pour deux fois que tu as été malade depuis notre mariage, il nous a été impossible de rien amasser, et la Révolution nous a surpris sans un sou d'économie. Je ne crois pas non plus avoir quelque chose â me reprocher, si ce n'est de t'avoir donné trois enfants... Tu me demanderas comment une pareille idée me passe par la tête. C'est qu'ici, tous les bourgeois que je rencontre qui me reconnaissent, me disent, en regardant nos pauvres petits anges :
— Comment ! déjà trois? en cinq ans de mariage? C'est trop, Gabrielle, c'est trop ! C'est cela qui mène à l'hôpital.
Voilà comment ils entendent la famille, ces gens riches! Ils ont un seul enfant, deux tout au plus, parce qu'ils disent qu'il ne faut pas diviser la propriété dans les familles ; et quand ils parlent de ceux qui n'ont pas de propriété, ils disent que nous n'avons
pas le droit de mettre des enfants au monde, parce que c'est autant de pauvres que nous faisons. Dans le fait, c'est bien la vérité ; mais comment arranger cette vérité-là avec la loi du bon Dieu et avec sa justice?
Je vois bien, par ce qui se passe à Paris, que nous ne sommes pas au bout de nos peines. Je ne sais comment cela finira, mais nous passons un bien mauvais temps. Le peuple n'a encore rien gagné à avoir fait la Révolution. Jamais je n'ai entendu, dans les gens de campagne, tant de plaintes et tant d'histoires ridicules. On me demande partout si tu es communiste; on s'imagine que tous les ouvriers de Paris veulent le partage des terres, car on ne comprend pas autre chose au communisme ; et il y a des gens si sauvages de notre côté, que je ne serais pas toujours tranquille si tu étais ici. Si tu avais le malheur de te mêler de la moindre chose , de leur donner un bon conseil, d'avoir une opinion sur telle ou telle personne du pays, tu passerais pour communiste, bien sûr. Si tu parlais contre les légitimistes, ou contre les républicains, ou contre les juste-milieu, tu serais accusé par les uns comme par les autres. La couleur n'y fait rien. Vous êtes entre deux ennemis, et si, par hasard, vous n'êtes ennemi ni de l'un ni de l'autre, le premier à qui vous dites bonjour a les yeux sur vous pour savoir si vous direz aussi bonjour à l'autre. Alors, quand vous avez eu le malheur d'être honnête envers tous les deux, tous les deux vous déclarent communiste, et recommandent à tous leurs amis et
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connaissances de vous traiter comme un chien enragé. Mon père, qui est prudent et assez craintif, non pour sa personne, car il est brave comme un ancien soldat, mais pour ses petites propriétés et pour sa tranquillité, fait attention à toutes ses paroles, et, à force de ne pas vouloir dire ce qu'il pense, il finit, je crois, par ne plus penser du tout. Voilà ce qui arrive à ceux qui ne veulent pas entrer dans les mauvaises querelles, et cela rend égoïste et même un peu jésuite. Je ne dis pas cela pour blâmer mon père ; car, moimême, je sens que je n'ai pas plus de courage que lui, Gomment pourrait-on être brave quand on se sent perdu au milieu de personnes qui sont toutes divisées entre elles, qui se méfient les unes des autres, qui ont toutes également peur, et qui, justement par la peur qu'elles ont d'être attaquées, sont toutes prêtes à tomber sur la première figure qui les inquiétera, ou que, de part et d'autre, on leur désignera comme un ennemi I On ne sait pas où Ton est, on ne comprend pas ce qui se passe ; nos gens de campagne ont la cervelle si troublée par tous les contes méchants et bêtes que leur font les bourgeois, et quelquefois les curés, qu'on dirait qu'ils sont tous devenus fous. On se trouve effrayé soi-même, sans savoir pourquoi, comme si on était véritablement dans un hôpital de fous, où il faudrait s'attendre à voir ces messieurs vous dire des sottises et vous faire des menaces sans aucun autre motif que leur maladie.
Tu vois, mon ami, que la vie est devenue bien
triste. Il n'est plus question de se réunir, de causer
avec ses amis, de se réjouir honnêtement, d'oublier son malheur de temps en temps. On ne sait à qui s'en prendre ; on accuse la République, on dit du mal de tout le monde, et pourtant on ne regrette pas la monarchie et on ne voudrait pas la ravoir. On n'a que du malheur dans le passé, dans le présent, et de la crainte pour l'avenir.
Pourtant la campagne est belle, cette année, comme je ne me souviens guère de l'avoir vue. J'ai trouvé ici un peu d'ouvrage, parce que beaucoup de bourgeoises des environs ont renvoyé leurs femmes de chambre, et, se souvenant que j'ai été ouvrière en journée, elles m'envoient leur linge fin à blanchir et à raccommoder. Je vais donc le matin faire des reprises ou de petits savonnages au bord de la rivière, dans le pré du père Guillaume, dont tu dois bien te souvenir, et qui me rappelle nos premiers temps d'amour timide, ce têmps où nous nous cherchions tous les deux, et où nous avions tant peur l'un de l'autre, que nous n'osions pas nous parler quand nous nous étions rencontrés. Tu te souviens de ce petit endroit où l'eau est si claire et entre dans une échancrure plantée de grands arbres, où elle s'arrête sur des cailloux. C'est là que je vais travailler, pendant que nos enfants jouent sur le sable et sur l'herbe, derrière moi. Le chien de mon père y vient avec nous, et cet animal a tant d'esprit, qu'il garde les enfants comme si c'étaient des petits moutons. Quand il en voit un qui s'approche un peu trop du bord de l'eau, ou qui se perd dans le foin, il se met à gronder pour m'avertir d'y avoir l'œil bien
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vite. Ce matin, à force de jouer ensemble, les enfants et le chien s'étaient tous endormis au pied d'un saule, les uns roulés sur les autres. C'était trop joli à voir, et j'aurais voulu que tu sois là. Alors, comme j'étais fatiguée et qu'il commençait à faire bien chaud, j'ai tordu mon linge, et je me suis assise à côté d'eux, pour les empêcher d'être piqués par quelque bête et pour les regarder.
Il y avait, dans la campagne, un silence comme si on avait été à cent mille lieues dans un désert. On n'entendait que les cricris dans le foin et la caille dans les jeunes blés, mais bien loin, bien loin. Le moulin était arrêté et le rossignol dormait aussi, je pense. Quelquefois un petit poisson sautait sur l'eau pour gober une mouche, et je crois que les mouches se retenaient de bourdonner pour n'être pas surprises par ces vilains goujons qui leur faisaient la chasse en traîtres. Alors je me suis mise à penser à cette tranquillité de la campagne qui a l'air de se moquer de tout, et de défier les humains de la troubler avec leurs sottes querelles. Cela m'a rendue bien triste. Je me rappelais le temps où, moi aussi, petite fille des champs, j'étais aussi indifférente, aussi tranquille que les petites fleurs qui regardent le soleil ; le temps où je ne pensais à rien du tout, et où je n'avais besoin que d'un peu d'ombrage et de silence pour m'endormir en plein jour comme nos pauvres chers enfants dormaient maintenant sous mes yeux. Et, à présent, il me paraîtrait impossible d'en faire autant, et d'oublier pendant unç minute les chagrins et les ennuis de la