‹ Souvenirs de 1848Chapitre 27 sur 79 · VICTOR BORIE · texte numérisé non relu

VICTOR BORIE

Il y a des formules qu'on cherche longtemps et qu'on tarde à trouver, parce qu'elles sont d'une simplicité élémentaire, et que l'esprit humain est ainsi fait, qu'il procède par le compliqué avant d'arriver au simple. Dans les choses d'application immédiate, les détails frappent tout le monde, et l'analyse est déjà l'œuvre de tous, que la synthèse est encore vague et flottante dans l'esprit de ceux qui s'en inquiètent.

Une constitution est une œuvre essentiellement synthétique, dont les lois organiques sont l'analyse. La Constitution de 1848 fera-t-elle honneur au génie synthétique de la France ? D'amendements en sousamendements, sous l'inspiration de la peur et de la

violence (deux émotions solidaires Tune de l'autre en politique), l'Assemblée nationale aura-t-elle trouvé la formule de vérité relative au temps où elle prend place dans l'histoire?

Nous en doutons un peu. La fatalité a voulu que le plus grand problème de l'humanité fût débattu dans un moment de trouble et de malaise indicible. Les esprits se sont buttés de part et d'autre, et les deux faces de la question sont devenues chacune la formule de deux écoles opposées, lesquelles se subdivisent elles-mêmes en partis de diverses nuances.

Or, il ne faut point deux formules à une synthèse, il n'en faut qu'une, et on ne fait point une constitution durable avec le mariage monstrueux de deux formules qui se contredisent.

Depuis cinquante ans, nous tournons autour de cette contradiction, et nous venons de la consacrer de la manière la plus flagrante. Depuis cinquante ans les constitutions et les chartes nous disent : «Français , vous êtes égaux devant la loi. » Chaque loi ajoute: «Vous êtes présumés tous égaux.» Mais l'ensemble des lois conclut que nous ne pouvons pas être égaux, et la société que ces lois régissent nous montre chaque jour que l'égalité, même devant la loi, est encore un privilège auquel ne doivent prétendre que ceux qui sont riches.

Cependant le bon sens public nous crie à cette heure : « Il est facile de critiquer. Socialistes, qui voyez si bien la cause du mal, pourquoi n'en apportez -vous pas le remède ? »

Alors chaque socialiste se croit obligé d'apporter son remède, c'est-à-dire son système. Il y a de grandes vérités et de grands efforts d'intelligence dans leurs théories; mais laquelle choisir? Car elles se contredisent toutes essentiellement, et il n'y a rien de plus intolérant et de plus personnel qu'une théorie signée d'un nom propre. Et puis ces théories sont longues et difficiles à exposer ; et, en somme, fussentelles parfaites, elles n'en sont que plus inapplicables à une société corrompue et troublée.

Le bon sens public a raison d'être fatigué d'entendre parler de l'idéal dans un moment où les maux sont à leur comble, et où le moindre adoucissement pratique nous vaudrait mieux que toutes les promesses et tous les rêves de l'avenir. Ce n'est donc pas le moment de rêver, on le sent, et on se plaint de l'impuissance des théories.

Et pourtant les théoriciens auraient tort de se croire forcés de répondre à des exigences désespérées. Le plus grand théoricien du monde ne peut donner que ce qu'il a, et, s'il n'a point la panacée universelle, il n'en a pas moins le droit de critiquer, au point de vue de sa croyance, ce qui se fait de mauvais et d'erroné sous ses yeux. Le xviii0 siècle n'a fait que de la critique, et le xixe siècle s'en est bien trouvé ; c'est que la critique, c'est l'analyse, par laquelle l'esprit humain procède toujours dans les masses avant d'arriver à la synthèse.

C'est là le malheur de l'humanité, la cause de ses temps d'arrêt et de ses déviations dans la route du

progrès; et ce n'est point un malheur incurable ni éternel, autrement il n'y aurait point de progrès véritable. Le progrès lui-même (une éducation publique meilleure) produira peu à peu des hommes à la fois plus pratiques et plus théoriciens. Il établira dans nos facultés un équilibre qui n'a peut-être jamais bien existé, ou qui, du moins,, est violemment ébranlé aujourd'hui par les orages et les malheurs publics. On s'étonne de voir tant d'intelligences produire si peu par leur réunion, ce qu'isolément on avait attendu d'elles ; cela était fatal. Nous avons trop de théoriciens et trop duplicateurs. Nous n'avons pas assez de théoriciens pratiques, pas assez d'applicateurs théoriciens.

Est- il donc cependant absolument impossible de faire la synthèse du présent, et de trouver la formule de la vérité applicable aujourd'hui? Nous sommes persuadés qu'avant peu d'années, ce problème qui nous agite et nous torture sera éclairci. Ce ne sera ni par un théoricien, ni par un homme pratique, ni par un savant, ni par un esprit inculte, ni par une secte, ni par une assemblée législative ; ce ne sera pas l'œuvre d'un homme ni d'un concile : ce sera l'œuvre de tout le monde, car les vérités ne se découvrent pas autrement.

Chacun cherche à sa manière la formule de la vie, depuis le laboureur à sa charrue, l'ouvrier à son chantier et le marchand dans sa boutique, jusqu'au philosophe dans sa cellule, au légiste dans ses livres et à l'artiste clans ses contemplations. Chacun se trompe

dix fois par jour dans ses diverses appréciations; et pourtant un jour vient où personne ne se trompe plus sur un certain point donné, qui est devenu évident pour tous, et que chacun s'imagine aussitôt avoir connu et admis de tout temps. Comment cela se fait-il? Par le miracle du progrès, providence qui combat sans cesse la fatalité, et qui, au milieu de mille défaites, remporte à chaque phase du temps quelque victoire signalée, et inscrit dans ses archives quelque formule impérissable.

Quand la formule est trouvée, la vérité se démontre d'elle-même, et l'application n'est plus rien, parce qu'au moment où cette formule devient claire et acceptable pour tous, les expériences sont déjà faites. On a souffert longtemps et beaucoup avant d'en venir là. On peut apprécier les causes du mal et les détruire sans combat. Ceux qui sont restés par trop en arrière n'ont plus la force morale. On n'a qu'à secouer l'arbre ; la question est mûre, le fruit tombe.

Nous disions tout à l'heure que, du mariage impossible de deux formules contradictoires, la vérité ne pouvait naître. Ces deux formules, qui luttent dans l'humanité depuis tant de siècles, sont celle du pauvre et celle du riche. De tout temps, les riches ont dit : Nous voulons tout avoir. Les pauvres ont dit : Nous voulons avoir autant que vous.

Les tyrannies, les révolutions, les religions les sophismes, la foi et l'impiété, l'oppression et la révolte, tout y a passé, et la guerre dure encore. Le riche veut rester riche ; le pauvre ne veut pas rester pauvre.

L'égalité est son vœu éternel, comme l'inégalité est l'éternel rêve du riche.

Heureusement nos mœurs sont plus avancées que nos idées. Tel homme, qui combat officiellement l'abolition de l'esclavage et de la peine de mort, est doux et humain dans la vie privée. Tel autre, qui porterait volontiers le bonnet sanglant de 93, ne saurait guillotiner qu'en effigie ses adversaires politiques. On se fusille dans de certains jours, et, le lendemain, on s'embrasse dans la rue. Aux deux côtés, d'une barricade, il y a de la rage et de la générosité, de la haine et de la pitié, de la grandeur et de l'aveuglement, du courage, et, ce qui est éminemment français, de la lâcheté nulle part.

Il n'y a donc point à désespérer d'une nation où le sentiment du beau et du bien atténue et répare sans cesse les égarements et les désastres de ses convulsions politiques. Il y a erreur, ignorance ou prévention dans tous les partis II y a peut être dans tous bravoure, bonté, désir du vrai. Il y a des individus méchants, traîtres et cupides : les masses valent mieux que les individus, et rien ne prouve mieux que nous sommes faits pour la république.

La lumière est donc proche, car les sentiments sont généralement supérieurs aux idées, et l'humanité mérite que Dieu se révèle et la guérisse de ses erreurs. Mais l'erreur est grande, il ne faut pas se le dissimuler.

L'erreur consiste généralement à traiter les questions comme si elles n'avaient qu'une face, tandis qu'elles en ont deux. Tout le monde le sait, pourtant,

depuis que le soleil et l'ombre existent, depuis que l'homme est esprit et matière, depuis qu'il faut chaud et froid sur la terre où nous vivons.

Et pourtant toutes les divisions, toutes les guerres, toutes les controverses sont nées de cette fatale opération de notre esprit, qui procède toujours par la négation d'une vérité aussi banale. On nous présente un objet ; nous le voyons du côté qui nous fait face, et nous le décrivons aussitôt tel qu'il nous apparaît ; ceux qui sont vis-à-vis de nous le voient sous un autre aspect, qui est tout aussi réel, mais qui nous échappe ; et nous voilà à disputer les uns contre les autres, aucun ne voulant faire le tour de cet objet pour en prendre une notion exacte et complète. « Il est blanc », disent ceux qui voient le côté lumineux. (( Il est noir ! » disent ceux qui voient le côté sombre. Et la controverse dure des siècles, à travers des flots d'encre, de sang et de larmes.

A l'heure qu'il est, nous sommes absolument ainsi autour de la question de la propriété. « Elle est sacrée 1 » disent les uns. « Elle est un vol 1 ! » disent les autres. « Donc, consacrons le droit de propriété dans son acception la plus absolue, dit la Constitution, sauf à la défendre comme nous pourrons contre ceux qui disent qu'elle est un vol. — Détruisons le principe de la propriété, disent ceux que froisse le principe ainsi entendu, sauf à respecter le fait tant que nous ne

1. Ceci n'est point une allusion au mot de M. Proudhon qui a soulevé tant de colères. M. Proudhon n'est pas communiste et n'a pas donné à ce mot le sens qu'on lui prête.

pourrons le combattre et le détruire. D'un côté, des propriétaires furieux qui défendent leur droit avec passion et arrogance, ne sachant comment le concilier avec le droit de vivre accordé au prolétaire ; de l'autre, des prolétaires indignés qui commencent à se repentir d'avoir trop respecté le fait de la propriété, et à perdre la conscience des droits respectifs méconnus par Ja société officielle.

Qu'y a-t-il pourtant au fond de cette question insoluble au premier abord? Il y a une vérité qui a deux faces, et qui ne serait pas une vérité si elle ne les avait pas.

J'ai dit que toute vérité abstraite, comme tout objet sensible, avait deux faces, et je me suis exprimé ainsi pour simplifier la démonstration ; car toute idée comme tout objet a autant de faces et d'apparences diverses qu'il y a d'individus placés pour l'observer et le comprendre, à des points de vue différents. Mais ne prenons que les deux points de vue extrêmes, et diamétralement opposés. Tous ceux qui seront intermédiaires pèseront d'autant plus dans la balance d'un côté ou de l'autre.

A un de ces points de vue, nous trouvons la formule de la richesse : « La propriété est une chose imprescriptible, personnelle, dont celui qui possède a le droit

d'user et d'abuser. » De l'autre, nous trouvons la formule du communisme : a La propriété est une chose essentiellement modifiable et impersonnelle, dont tous les hommes ont le droit d'user, dont nul n'aie droit d'abuser. »

La question ainsi posée est fausse de part et d'autre ; elle est insoluble parce qu'elle n'est point posée sur sa véritable base.

Je crois que la véritable définition de la propriété serait celle-ci : « La propriété est sacrée parce qu'elle est toujours le fruit d'un travail, d'une conquête ou d'un contrat auxquels l'humanité antérieure ou contemporaine ont adhéré. Le consentement est une sanction imprescriptible, même pour les richesses dont la source ne serait point pure. Nul ne peut dire : « J'ai fait un mauvais marché avec vous : je reprends » ce que je vous avais cédé, vendu ou donné. »

Mais il faudrait ajouter aussitôt : « La propriété est de deux natures. IL y a une propriété personnelle et imprescriptible. Il y a une propriété modifiable et commune. La définition générale donnée plus haut à la propriété est également applicable aux deux natures de propriété qu'il faut reconnaître. »

Le travail auquel ces réflexions sont annexées traitera et développera cette proposition à un point de vue qui n'est pas le point de départ de mes opinions. Parti du principe de la propriété, comme j'étais parti du principe du communisme, l'auteur de ce travail rejette absolument le mot que je tiens à maintenir, et s'attache à prouver que l'admission du principe de

deux natures de propriété éloigne à jamais le communisme de nos institutions. Sans doute, si le communisme est ce que ses adeptes veulent qu'il soit. Mais, s'il est autre chose, s'il est ce que je crois, le mot oublié ou transformé, la chose doit rester, et l'idée doit faire son temps et son œuvre dans le monde.

Au reste, peu importe que l'auteur de ce travail voie l'avenir avec d'autres yeux que lés miens. Quand on en est à prophétiser, les discussions sont oiseuses et insolubles. Ce que je regarde comme important pour le principe que j'ai posé tout à l'heure, c'est qu'un autre que moi y soit arrivé en voulant combattre le communisme, comme j'y étais arrivé de mon côté en voulant le défendre. C'est que, apparemment, fatigués de contempler l'idée sous la face qui nous était toujours apparue, il nous est arrivé à l'un et à l'autre d'en faire le tour, et d'en voir les deux faces opposées. Je souhaiterais que tout le monde pût en faire autant ; et, comme il y a partout des yeux au moins aussi bons que les miens, la vérité, l'esprit de justice, et la possibilité de s'entendre, y gagneraient certainement.

Je n'entreprendrai donc pas de définir ce qui est essentiellement personnel et absolu dans le domaine de la propriété privée; ce qui est essentiellement impersonnel et modifiable dans le domaine de la propriété publique. C'est l'objet du travail qu'on va lire : mais je placerai ici, pour ma satisfaction particulière, quelques réflexions sur le communisme et sur le rôle que je le crois appelé à jouer dans l'avenir.

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