PROPRIÉTAIRES
Le communisme est une doctrine qui n'a pas encore trouvé sa formule : par conséquent ce n'est encore ni une religion praticable ni une société possible ; c'est, jusqu'à présent, une idée vague et incomplète. C'est pour cela qu'à l'état d'aspiration elle est très répandue, et qu'à Tétat d'église elle est fort restreinte. L'idée est puissante à l'état d'aspiration, et l'avenir est à elle; à Tétat d'église, elle ne peut rien, et disparaîtra peutêtre sans avoir rien trouvé d'applicable hors de son sein.
Le communisme, lorsqu'il aura trouvé sa formule, deviendra donc une religion. La question est de savoir si, étant une religion, il pourra être une forme de société.
L'humanité peut admettre et professer un idéal, bien des siècles avant que sa constitution sociale soit l'expression de cette doctrine, et même sans qu'elle le soit jamais d'une manière absolue. La logique absolue voudrait pourtant que ce divorce entre la foi et les actes n'existât plus, et l'idéal d'une société parfaite serait un état social dont les institutions seraient en harmonie parfaite avec la religion professée par tous ses membres.
Mais le règne de la logique absolue n'est point encore de ce monde, et nul n'a le droit de nier ni d'af-
firmer qu'il en sera jamais. Il ne faut prendre l'homme ni absolument tel qu'il est aujourd'hui, car ce serait nier le progrès, ni absolument tel qu'il devrait être, car ce serait trop présumer d'un avenir voilé pour nous. Il faut le prendre tel que nous pouvons raisonnablement le concevoir, même en nous laissant aller à un peu d'optimisme ; c'est la tendance des âmes aimantes : il ne faut point que cette tendance dégénère en folie.
Nous ne pouvons donc affirmer dogmatiquement que les hommes arriveront un jour à une telle unité de vues, à un tel accord de raison et de sentiment, qu'une religion puisse s'établir parmi eux sans rencontrer de dissentiments et de résistances. Aussi loin que nos regards peuvent porter, nous voyons le principe de la liberté humaine indissolublement basé sur le principe de la liberté de conscience. Toute religion étant une idée plus ou moins absolue, nous ne voyons donc pas qu'il soit possible d'identifier la loi sociale à la loi religieuse, la politique à la philosophie, car ce serait la destruction de la liberté humaine. Que la religion, l'idéal servent de base et même de but au législateur, il le faut ; autrement, la loi est athée, et la société le deviendra; mais il y aura toujours (les conservateurs l'ont dit eux-mêmes et avec raison) une distinction essentielle à maintenir entre la loi divine et la loi humaine.
La religion est, de sa nature, une libre inspiration de la conscience individuelle, et, s'il plaît à la conscience individuelle de s'imposer une croyance abso-
lue, erronée même, elle le peut. Il ne tiendra qu'à elle de reprendre ses droits à l'examen, et de modifier sa doctrine. Mais la loi sociale, qui ne peut point se soumettre aux opérations journalières de la conscience de l'individu, doit être à la fois plus tolérante pour le principe, plus absolue dans le fait que la loi religieuse.
La loi, dans son application, est donc quelque chose d'arrêté et d'absolu qu'il n'est permis à personne d'interpréter à sa guise dans les actes de la vie civile. C'est pour cela qu'une religion qui serait imposée par les lois civiles ou politiques serait une tyrannie à laquelle, grâce à Dieu, nous avons juré d'échapper, et ce n'est pas pour retomber sous le joug d'une théocratie que l'humanité a tant souffert et tant combattu. L'idéal religieux nous enseigne la fraternité ; la loi humaine ne peut nous prescrire l'exercice de cette vertu que jusqu'à un certain point. Elle peut sévir contre nous quand nous tuons notre frère par le meurtre, la calomnie ou la diffamation. Elle doit réprimer tous les actes extérieurs qui violent le contrat de la fraternité humaine; mais elle ne peut atteindre nos sentiments et nos instincts dans les actes qui ne portent point directement atteinte à la vie et à l'honneur de notre semblable. Moïse a dit : Tu ne tueras point, et il a pu faire de cette prescription une loi civile. Jésus a dit : Tu ne haïras point, et il n'a pu faire de ce précepte qu'une loi religieuse. Respecte ton semblable, disait le premier. Aime-le, a dit le second. On voit la différence. Au nom de la divinité, on peut commander au sentiment; mais c'est de Dieu seul que
nous pouvons recevoir un ordre qui n'a son critérium que dans le sanctuaire même de notre âme. Au nom de la loi humaine, qui est notre propre ouvrage, nul ne peut dire à son semblable, qui est désormais son égal : (( Je commande à ta conscience, et je te veux forcer d'être bon. »
Ce raisonnement, les conservateurs l'ont fait, je le répète; mais toute vérité devient un sophisme dans les esprits prévenus. Ils ont conclure cette distinction, irréfutable en elle-même, que l'État ne pouvaitpas prescrire la charité, c'est-à-dire l'exercice de la fraternité sous forme d'impôt. Non certes, l'État n'en aura jamais le droit, si ce droit n'existe pas dans l'humanité à l'état de droit du pauvre. Mais ce droit existe, et il n'est pas question ici de charité. La charité individuelle pourra toujours s'exercer sans que la loi s'en mêle ; la loi ne pourra jamais ni l'augmenter ni la restreindre. Mais la charité n'a rien à faire dans la consécration d'un droit, et le riche ne peut pas dire au pauvre : « Tu n'as pas le droit de vivre. C'est ma charité seule qui te le permettra. »
Honte à l'humanité et malheur à la richesse si c'est là sa formule !
Mais non, ce ne l'est point. Les hommes ne sont pas si méchants qu'ils sont aveugles. Pardonnez-leur, mon Dieu, ils ne savent ce qu'ils disent!
L'auteur du livre auquel ces réflexions servent de préface s'est chargé de démontrer le droit de celui qui ne possède pas, corrélatif au droit de celui qui possède. Nous examinons ici le communisme à l'état de
doctrine religieuse; voyons s'il peut et s'il doit passer un jour à l'état de doctrine politique et sociale.
Non, le communisme ne peut pas devenir une loi politique et sociale comme la plupart des communistes l'ont cru jusqu'à ce jour. L'auteur du Voyage en Icarie pourra faire un roman et réaliser le rêve d'une colonie où régnera la fraternité modèle. Moi aussi, j'ai fait des romans. Il est permis à tout le monde d'en faire, et de lancer son âme à travers tous les rêves de l'idéal. Il est bon même que ces sortes de fantaisies généreuses et naïves, plus ou moins bonnes, plus ou moins folles, viennent de temps en temps chanter un cantique de fraternité évangélique à l'oreille de l'homme qui rêve loin du tumulte des passions égoïstes. Il est permis aussi à tout le monde de fonder une communauté où les âmes fraternelles viendront mettre en commun leurs croyances, leurs pensées, leurs sentiments et les fruits de leur travail. Honte à l'intolérance brutale qui menace et persécute les adeptes inoffensifs d'une croyance individuelle ! Mais honte et blâme aussi à ces adeptes, s'ils croyaient jamais avoir le droit d'imposer, par surprise ou par violence, à la société, une loi morale et religieuse que la société n'aurait point consentie! Ils recommenceraient donc l'œuvre de l'inquisition, car le temps est passé où l'homme osait dire à l'homme : « Je t'ordonne de croire. »
Mais ne craignons rien de semblable : les romans sont des romans, et non pas des constitutions. Les associations ne sont pas des sociétés, et une communauté n'est pas une nation. Le communisme serait
bien peu de chose s'il n'avait pour organes que des romans et des essais de ce genre. Le communisme est une idée aussi ancienne que le monde. C'est une des deux faces de la vérité. Il est le côté d'une idée dont une moitié du monde n'a jamais voulu regarder que l'autre côté. Voilà pourquoi il n'a point encore trouvé sa formule. Voilà pourquoi, tant qu'il ne l'aura pas trouvée, il pourra faire des adeptes à l'état d'idée religieuse, et ne pourra constituer une société.
S'il est une religion, j'y adhère de toute mon âme. Si je suis riche, tout ce dont je puis disposer est à tous ceux que je puis aider. Si j'ai peu, ce peu, j'en ferai le même usage relativement. Ma conscience et l'Évangile, qui est pour moi le plus beau des enseignements divins, me le commandent ; et c'est précisément parce que je possède quelque chose que j'ai le devoir d'être communiste. Mais, si le communisme est une société, je m'en retire, parce que je me vois aussitôt forcé d'être en guerre et en lutte incessante avec tous ceux de mes semblables qui ne reconnaissent pas l'Évangile, et me voilà obligé d'être leur persécuteur et leur oppresseur au nom de l'Évangile, c'est-à-dire de recommencer l'œuvre de Dominique, le brûleur d'hommes et de livres. Or, je ne conçois pas l'établissement d'une société pareille, et c'est pour le coup que je demande à me réfugier en Icarie, ou, du moins, quelques hommes sont probablement d'accord sur quelques points d.
1 . Et pourtant, comme, clans le moment où nous vivons, on parle encore, clans les provinces, de pendre et de brûler les commu-
Mais le communisme, lorsqu'il aura trouvé sa formule, c'est-à-dire lorsqu'il ne sera plus la moitié d'une vérité, lorsqu'il aura fait le tour de l'idée dont il n'a encore contemplé qu'une face, sera-t-il forcément exclu de la forme sociale et de l'action politique? Non ; tout au contraire, il y apportera l'équilibre qui manque à la société, et faute duquel, trop chargée d'un côté, elle s'écroule fatalement. Il est un des piliers nécessaires sur lesquels reposera l'édifice futur, et cela sera beaucoup plus tôt qu'on ne pense, si l'on ne continue pas à se battre sans savoir pourquoi, et à faire de part et d'autre d'inutiles et funestes prodiges d'héroïsme et d'aveuglement.
Il deviendra alors un élément régulier de reconstruction sociale, comme le christianisme, comme toutes les religions importantes le sont devenues en leur temps. Mais peut être, à l'heure qu'il est, serait-il difficile de faire admettre à ceux de ses adeptes qui se sont constitués en petite église qu'ils n'ont que deux partis à prendre : pu protester, comme religionnaires, contre tout ce que l'humanité professe et pratique, et se retirer au désert en communauté pour montrer qu'ils sont vraiment les disciples d'une religion de fraternité qui
nistes, moi, personnellement, je ne répudierai point ce titre dangereux. Je ne le ferais que le jour où le communisme triompherait en politique, et m'adresserait les mêmes menaces que les conservateurs m'adressent aujourd'hui. Jean-Jacques Rousseau disait : « Je suis philosophe avec les superstitieux, religieux avec les athées. » Il est des temps d'anarchie morale où cette parole de Jean-Jacques est nécessairement la devise de tout esprit sincère et courageux.
proscrit la guerre, les conspirations et les ambitions politiques 4 ; ou rester dans la société, en accepter le fait et garder leur idéal en silence. Il y en aurait un troisième qui serait d'examiner sincèrement si leur théorie est applicable, même dans l'avenir, et de reconnaître qu'elle ne l'est point, à moins qu'ils ne la modifient à mesure que la théorie contraire se modifiera par la force des choses ; car chaque école a la moitié du chemin à faire avant d'en venir à fonder une société durable. Mais il n'en sera point ainsi de part ni d'autre. Le temps seul fera ce miracle, et nous y aurons fort peu contribué. Mais nous aurons fait notre devoir en déclarant et en répétant qu'il y a deux natures de propriété : la part individuelle, qui est largement faite à quelques-uns, et qu'il faudra respecter quand même ; la part commune, qui a été envahie , dérobée à tous par quelques-uns et qu'il faudra restituer.
15 décembre 1848.
L Je suis loin de les en accuser ; mais on les en accusera toujours ; puisqu'ils représentent et personnifient ce qu'il y a de plus absolu dans l'idée communiste, ils serviront toujours de prétextes aux terreurs des propriétaires et aux intrigues de la réaction.
MÉLANGES