‹ Souvenirs de 1848Chapitre 33 sur 79 · AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR

Avec la brochure publiée récemment sous ce titre : Le Pape au XIXe siècle, le rapide résumé dont nous donnons ici la traduction pose les bases d'un des procès les plus éclatants, les plus scandaleux, les plus douloureux dont l'histoire des hommes puisse offrir l'exemple. Dans le premier ouvrage; la question religieuse et philosophique est esquissée à larges traits, mais avec la sûreté et la puissance que possède seule la main d'un maître. Dans la second, la question politique, l'histoire du fait est tracée avec la même maestria, la même grandeur, la même vérité. Mazzini n'est pas seulement un grand caractère et une grande intelligence, c'est par-dessus le marché, pour ainsi dire,

un grand écrivain. Sous sa plume éloquente, les points

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les plus arides se colorent et s'enflamment au feu intérieur d'une âme enthousiaste et sainte. Un des hommes les plus méconnus, les plus calomniés, lesplus lâchement insultés par l'esprit réactionnaire, est un des plus grands hommes de ce temps-ci ; c'est dans l'ordre. L'Italie et la France révolutionnaires le savent. L'Italie et la France réactionnaires le savent aussi. De là cette haine, cette calomnie, cette persécution.

Que personne ne s'en plaigne. Que les amis de Mazzini, c'est-à-dire les amis de la véritable Italie, subissent ces outrages avec l'auguste sérénité dont Mazzini lui-même et les autres principaux martyrs de la cause ont fait preuve. La loi des temps, la fatalité providentielle qui plane sur l'histoire du monde, depuis que le premier souffle de la liberté et de la vérité a passé sur lui, la volonté divine qui promet à l'humanité de grandes victoires pour prix d'atroces souffrances, l'avait ainsi ordonné. Ce n'est pas le fer et la mort, ce n'est pas la prison et l'exil contre lesquels les croyants de l'avenir doivent s'armer de plus de courage et de stoïcisme; c'est l'injustice des contemporains, c'est le mensonge des adversaires, c'est l'erreur de la foule qui sont les véritables tourments des âmes dévouées. Qui ne le sait en entrant dans la carrière? Il faut aujourd'hui, comme aux premiers temps de la mission chrétienne, le bouclier de la foi.

Mais, hélas ! la main qui trace ces lignes est frémissante encore de douleur et d'indignation. Elle pourrait signer ces vers de Racine :

Je vous donne un conseil qu'à peine je reçoi :

Du coup qui vous atteint vous mourez moins que moi.

Oui, le pâle traducteur des brûlantes paroles de Mazzini a souvent manqué de courage, non devant ses propres chagrins (ils n'ont rien qui mérite une plainte personnelle), mais devant les épreuves qu'il a vu subir, aux peuples d'abord, ensuite aux apôtres de la cause des peuples , aux meilleurs hommes de ce temps-ci. Tous dans la servitude, dans les fers ou dans l'exil, ce n'est rien; c'est le sort de la guerre, et ils savaient bien, au moment où ils se sont levés pour la guerre, qu'ils étaient un contre dix ; mais tous calomniés, tous méconnus! Hélas! mon Dieu, pardonnezmoi ce reproche, c'est affreux, c'est infâme ! Si je ne craignais de blasphémer, je dirais c'est trop !

Si, depuis deux ans, je n'ai point élevé la voix, moi qui avais encore du loisir et de la liberté, pour défendre une à une toutes ces victimes du mensonge, ce n'est point le sentiment d'une fausse modestie qui m'a retenu. Je savais fort bien qu'une voix sincère, si peu harmonieuse et si peu retentissante qu'elle soit, a sa valeur comme son droit, dans la foule ; mais, je l'avoue, le dégoût m'a fermé la bouche. Ce n'est pas le nombre des adversaires qui impose, c'est la valeur morale de leur opposition; mais, moi, j'ai senti ma parole étouffée, non par la crainte, mais par le dégoût de cette opposition jésuitique et systématique aux vérités les plus simples, aux notions les plus élémentaires de justice. Que peut-on répondre à ceux qui

mentent sciemment et qui se font un honneur et un devoir de mentir à Dieu et aux hommes ? Si Ton jette à la face d'un jésuite ce mot insupportable à la dignité d'un homme: Vous mentez/ le jésuite ne se fâche point, il ne tend pas l'autre joue à l'exemple du Christ. Il sourit, il sourit d'orgueil et de satisfaction intérieure, il s'applaudit d'avoir su mentir, et, s'il pouvait rougir, ce serait d'avoir fait, par malheur, un mensonge maladroit et inutile. Si j'écris ces quelques lignes aujourd'hui, en tête de l'ouvrage d'un frère respectable et d'un illustre ami, ce n'est pas avec l'espoir de faire tomber les calomnies qu'en haine de sa croyance, on a essayé de déverser sur ses intentions. A Dieu, à l'avenir, à la raison des peuples détrompés et éclairés appartient seul l'arrêt suprême qui fera éclater le crime et la vertu. Je le fais uniquement parce que c'est un devoir de prendre note, en temps et lieu, d'une grande protestation, qui sera étouffée encore aujourd'hui par le mensonge, mais qui demain peut-être sera enregistrée au tribunal de l'Europe. Il faut que cette pièce soit publiée, avec ou sans retentissement, peu importe; il faut que la presse française en soit saisie en même temps que celle des autres nations. Je n'y ajoute rien en y ajoutant mon nom; mais, à un jour donné, la plume du premier secrétaire venu doit être au servicé de la cause, comme le fusil du premier combattant venu dans une bataille.

Et après ce devoir accompli, tâchons de reprendre courage, malgré le spectacle navrant de l'Italie livrée aux vautours, et des autres peuples frémissants dans

leurs chaînes. L'écrit de Mazzini démontre jusqu'à l'évidence deux grandes vérités que les nations en travail de liberté n'ont pas assez comprises : la première, propre à l'Italie, c'est qu'elle ne pourra jamais conquérir son émancipation par les princes, et qu'elle doit se rallier autour du principe républicain, qui est l'ancre de son salut; car, indépendamment des prodiges de courage et d'enthousiasme qu'une foi nouvelle peut seule enfanter, cette nation ne peut pas rester en arrière du mouvement européen qui entraîne fatalement la démocratie vers la république. C'est en reconnaissant cette forme logique de toute organisation démocratique qu'elle sera au niveau des grandes tendances de l'avenir.

La seconde vérité démontrée par Mazzini, et qui est universelle, c'est que les nations ne peuvent rien isolément, et que la politique étroite et impassible du chacun pour soi mène droit à la tombe. La ligue des rois n'est pas dissoute, elle sera toujours puissante contre la désunion des peuples, Que le peuple français, celui qui semblait marqué par les destins pour être l'initiateur de tous les autres, ouvre son cœur et son esprit à de nouvelles notions sur ce qu'on appelle la politique étrangère. Il est temps, car la coalition des princes travaille toujours, elle se resserre et s'approche. La France croit qu'il lui est impossible de donner jamais au monde le déplorable spectacle que l'Italie vient de fournir. Nous aussi, nous le croyons; mais, si nous le croyons, c'est parce que l'idée dont nous parlons se répand en France ; car cette idée seule peut

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nous sauver des intrigues et des lâchetés qui nous menacent, ici comme ailleurs, pour le jour, peut-être prochain, d'une lutte formidable, décisive, entre le principe de la monarchie et celui de la république. — Nous le croyons, parce qu'il n'est pas probable que l'exemple de la pauvre Italie soit perdu pour nous, ni son expérience pour elle-même. — Nous le croyons, parce que l'affaire de Rome a porté ses fruits, fruits amers dans le présent ; malheur pour l'Italie, honte, faiblesse et danger pour nous : mais fruits d'expérience qui profitent à l'avenir, comme ces poisons dont la science tire de puissants remèdes.

Nous le croyons, enfin, parce que la France est dans des conditions d'unité que l'Italie avait à conquérir. Mais ce n'est pas une raison pour s'aveugler sur des dangers immenses. Ce danger n'est point en haut ; ou plutôt, il est plus haut encore que dans le sein des camarillas politiques et des diplomaties perfides, il est dans le sein du véritable souverain, le peuple. Si le peuple abusé remettait encore une fois ses destinées aux mains de la réaction, qui sait à quel degré de misère et d'abaissement la France pourrait descendre ?

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