‹ Souvenirs de 1848Chapitre 35 sur 79 · MOTIFS DE LA GUERRE ROYALE · texte numérisé non relu

MOTIFS DE LA GUERRE ROYALE

Je ne parle pas du roi. Quelque effort que tentent les adulateurs et les politiques hypocrites qui font aujourd'hui de leur enthousiasme posthume pour Charles- Albert une arme d'opposition à son successeur régnant, — quelque sentiment qu'éprouve aujourd'hui le peuple, saintement illusionné, et qui symbolise en ce nom la pensée de la guerre d'indépendance, — le jugement de la postérité n'en pèsera pas moins

MÉLANGES

avec sévérité sur la mémoire de l'homme de 1821, de 1833 et de la capitulation de]Milan. Mais la nature, la trempe de l'individu suffisait à elle seule pour exclure tout espoir d'une entreprise de sa part en faveur de l'unité italienne. Le génie, l'amour, la foi manquaient à Charles-Albert. Du génie qui se révèle par une existence tout entière, dévouée logiquement, résolument, efficacement à une grande idée, la carrière de Charles- Albert n'offre pas le moindre vestige. L'amour était étouffé par la méfiance continuelle envers les hommes et les choses qu'entretenaient en lui les souvenirs d'un triste passé. La foi lui était interdite par son naturel incertain, hésitant, sans cesse oscillant entre le bien et le mal, entre faire et'ne pas faire, entre oser et reculer. Dans sa jeunesse, une pensée, non de vertu, mais d'ambition italienne, de cette ambition pourtant qui peut profiter aux peuples, lui avait traversé l'âme comme un éclair. 11 avait reculé devant elle tout effrayé ; cependant, le souvenir de cet éclair de ses jeunes ans se réveillait en luiparfoiset le poursuivait avec insistance, plutôt comme le picotement d'une ancienne blessure que comme une excitation à la vie. — Entre le risque de perdre, s'il échouait, la couronne de sa petite monarchie, et la frayeur de cette liberté que le peuple, après avoir combattu pour lui, viendrait à revendiquer, il marchait, ce spectre devant les yeux, presque chancelant, sans énergie pour affronter les périls qu'il redoutait, sans pouvoir et sans vouloir même comprendre que, pour devenir roi d'Italie, il fallait d'abord oublier qu'il était roi de Piémont. Des-

pote par instinct enraciné, libéral par amour-propre et par pressentiment de l'avenir, il subissait alternativement l'influence des jésuites et celle des hommes du progrès. Un désaccord funeste entre la pensée et l'action, entre la conception et la faculté de l'exécuter, perçait dans tous ses actes. La plupart de ceux-là mêmes qui travaillaient à le placer à lar tête de l'entreprise étaient forcés d'en convenir ; quelques-uns de ses familiers allaient jusqu'à chuchoter aux oreilles qu'il était menacé de folie. C'était le Hamlet de la monarchie.

Avec un pareil homme, l'entreprise italienne ne pouvait certainement pas réussir. Metternich, esprit non puissant, mais logique, l'avait jugé depuis longtemps, lui et les autres. Dans la dépêche déjà citée, il disait : « La monarchie italienne n'entre pas dans les desseins des factieux. Un fait positif doit les détourner de l'idée d'une Italie monarchique; le roi possible de cette monarchie n'existe ni au delà ni en deçà des Alpes. Ils marchent à la république. »

Les modérés, dont l'esprit n'était ni puissant ni logique, comprenaient pourtant bien, eux aussi3 que, quand même Charles-Albert l'aurait voulu, il ne l'aurait pas pu, et, sous cette impression, ils transigeaient en substituant à VItalie invoquée la puérile conception d'une Italie du nord, de toutes les conceptions la plus mauvaise qu'un cerveau humain pût enfanter.

Le royaume de l'Italie septentrionale sous le roi de Piémont aurait pu être un simple fait créé par la victoire, accepté par la reconnaissance, subi par les

autres princes par impossibilité de le détruire ; mais, lancé en guise de programme antérieur aux premiers éléments du fait, il devenait une pomme de discorde, là précisément où la plus parfaite concorde était nécessaire. C'était, parla négation de l'unité, jeter le gant aux unitaires; — c'était une supercherie pour les républicains, car il substituait à la volonté nationale, la volonté des partisans de la monarchie; — c'était faire une blessure à la Lombardie, qui voulait bien se confondre avec l'Italie, et non pas sacrifier son individualité à une autre province italienne ; — c'était une menace adressée à l'aristocratie de Turin, que le contact absorbant de la démocratie milanaise épouvantait déjà; — c'était un agrandissement suspect à la France, attendu qu'il se faisait en faveur d'une monarchie contraire depuis longues années aux tendances et aux révolutions de ce pays ; — c'était un prétexte fourni aux princes d'Italie pour se détacher de la croisade à laquelle les peuples les poussaient, — une semence de jalousie plantée au cœur du pape, — un refroidissement à l'enthousiasme de tous ceux qui étaient disposés à prêter leur concours et même à donner leur vie pour une entreprise nationale, mais non pour une spéculation d'égoïsme dynastique; — c'était créer une série de nouveaux obstacles sans en écarter un seul ; c'était créer, en outre, une série de nécessités logiques de nature à dominer la guerre. Et, en effet, elles la dominèrent et l'étouffèrent dans le malheur et dans la honte.

Néanmoins telle était la soif de guerre contre l'Au-

triche, que le malencontreux programme, prêché de toute sorte de manières, tant licites qu'illicites, fut accueilli sans examen par le plus grand nombre. Tous mettaient leurs espérances dans l'initiative royale, tous poussaient Charles-Albert et lui criaient : Faites à tout prix .

Charles-Albert n'eût jamais rien fait si l'insurrection du peuple milanais ne fût venue le mettre dans l'alternative de perdre sa couronne, de se voir une république aux flancs, ou de combattre.

Le livre de Charles Gattaneo *, homme qui honore éminemment notre parti, me dispense d'indiquer les causes immédiates de la glorieuse insurrection lombarde, causes étrangères, en tout, aux manœuvres et aux fausses promesses des modérés qui s'agitaient entre Turin et Milan. C'est un livre qui, pour l'importance des faits et des considérations qu'il énonce, demande à être lu de tous, que personne n'a réfuté, que personne ne réfutera. Mais, dans ce livre, faute de documents, l'opinion que je viens d'exprimer n'est qu'indiquée rapidement.

« 11 paraît, dit-il (p.96), que, dans un manifeste adressé à toutes les cours de l'Europe, le roi aurait attesté qu'en envahissant le Lombard- Vénitien il n'avait d'autre but que d'y empêcher la proclamation de la République. »

A l'heure qu'il est, les documents 2 sur les affaires

1. De l'insurrection de Milan en 1848* et de la guerre qui s'ensuivit (Mémoires de Charles Gattaneo, Lugan, 1849).

2. Correspondance respecting the affairs of Italy. Part 12 from

MÉLANGES

d'Italie qui viennent d'être communiqués par le ministère de Palmerston au Parlement anglais, constatent ce fait de la manière la plus péremptoire, et révèlent comment, au mépris du bavardage modéré, le gouvernement piémontais, avant même de rien entendre, visait bien plus à la question politique qu'à la question italienne. La guerre contre l'Autriche n'était au fond et ne sera jamais, tant qu'elle sera commandée par des chefs monarchiques, qu'une guerre contre la démocratie italienne.

L'insurrection de Milan et de Venise, invoquée par tous les vrais Italiens, surgit du frémissement d'un peuple irrité par trente-quatre ans d'une servitude imposée à la Lombardie Vénitienne par un gouvernement étranger, abhorré et méprisé. Elle fut déterminée, quant à l'époque, par les féroces provocations des Autrichiens, qui cherchaient à étouffer une émeute dans le sang et qui ne croyaient pas à une révolution. Elle fut activée par l'apostolat et par l'influence que s'était acquise à bon droit, parmi le peuple, un noyau de jeunes gens appartenant presque tous aux classes moyennes, et tous républicains, à l'exception d'un seul qui alors néanmoins se donnait pour tel. Elle fut résolue, et ce fait, bien que trop peu connu, n'en retentit pas moins àlalouangeéternelledelajeunesse lombarde, elle fut résolue lorsque déjà l'on venait de publier à Milan l'abolition de la censure avec d'autres concessions :

January lo June 1848, présentée par ordre de Sa Majesté aux deux Chambrés, le 31 juillet 1849.

c'est que la Lombardie Vénitienne voulait non pas des améliorations, mais l'indépendance. Elle commença sans avoir été ni prévue ni voulue par les hommes de la municipalité ou par les autres qui parlementaient avec Charles-Albert. La jeunesse de Milan se battait depuis trois jours, que ceux-ci, en étaient encore à désespérer de la victoire, à regretter qu'on eût abandonné les voies légales, à parler dans une proclamation de l'absence imprévue de l'autorité politique, et à proposer des armistices de quinze jours. Elle fut soutenue par la bravoure d'hommes du peuple pour la plupart, qui combattaient au cri de Vive la République 1 ! et dirigés par quatre hommes du parti républicain, réunis en conseil de guerre. Elle triompha toute seule en coûtant à l'ennemi quatre mille morts parmi lesquels trois cent quatre-vingt-quinze canonniers. Ce sont là des faits incontestables, et à jamais acquis à l'histoire.

Le combat du peuple commença le 18 mars. Le gouvernement de Turin était fort inquiet des nouvelles venues de France et de la fermentation extraordinaire qui croissait chaque jour dans le peuple piémontais.

1. « Des bandes de citoyens parcourent la ville armés de fusils de chasse, de carabines, de pistolets, de hallebardes, portant des ^rapeaux tricolores, leurs chapeaux ornés de cocardes pareilles, et criant : Vive Pie IX t vive VItalie! vive la république l » Dépèche du 18 au 22 mars, envoyée de Milan à lord Palmerston par Robert Campbell.

Pour ce qui regarde la condition des combattants, voir le registre mortuaire des barricades, et Gattaneo, pag. 309.

MÉLANGES

Deux dépêches témoignent de la frayeur produite par les affaires de France : la première, expédiée le 2 mars de Turin par lord Abercromby à lord Palmerston ; la seconde, signée par Saint-Marsan, également le 2 mars, et communiquée à lord Palmerston par le comte Revel, le 11. La fermentation intérieure força le roi de publier, le 4 mars, les bases de la Constitution (Statuto), et, le 7, à Gênes, elle éclata en une émeute, pendant laquelle le peuple menaça de suivre l'exemple de la France.

La nouvelle de l'insurrection lombarde parvint à Turin le 19. L'enthousiasme fut indescriptible. Les ministres, réunis en conseil, ordonnèrent la formation d'un corps d'observation sur la frontière, avecNovare, Mortara, Voghera pour points centraux. Les bruits répandus étaient d'un mouvement ouvertement républicain, et une dépêche du 20, expédiée de Turin par Abercromby à lord Palmerston, en faisant mention de ces bruits, les désigne comme une des causes qui agissaient le plus sur les décisions ministérielles.

En attendant, on expédia l'ordre de barrer le chemin aux volontaires qui, de Gênes et du Piémont, s'empressaient d'accourir à Milan. Quatre-vingts Lombards furent désarmés sur le lac Majeur 4.

Le 20, les nouvelles qui couraient à Turin étaient incertaines et légèrement défavorables à l'insurrection. Les portes de la ville, disait-on, étaient toujours aux mains des Autrichiens, et le peuple perdait du

Page 1