‹ Souvenirs de 1848Chapitre 4 sur 79 · LES RUES DE PARIS EN · texte numérisé non relu

LES RUES DE PARIS EN

ceux qui naissent dans la misère, qui s'élèvent dans la souffrance, qui vivent dans les privations. Tempéraments bilieux, nerveux, lymphatiques aussi, et pourtant excitables et sujets à de violentes réactions, organisations compliquées, comme l'on voit, et par conséquent très riches en émotions , en intelligence , en activité. Tout cela vit par la pensée ; le corps paraît faible, mais le cœur est si fort ! Il n'y a pas de géants qui résistent à l'élan de cette milice adolescente. Fautil renverser des omnibus, couper des arbres, déraciner une grille, élever une montagne de pavés sans levier , sans coignée , sans outils d'aucune espèce, avec ces bras maigres et ces mains assez menues qui caractérisent la race urbaine ? l'ouvrage est fait, la barricade est élevée avant qu'on ait eu le temps de comprendre et de voir le prodige. Et puis après, comme nous sommes artistes, comme nous aimons la couleur, l'élégance, la parure, nous mettons en ornement des branches vertes, des banderoles rouges, un drapeau, un trophée quelconque au sommet de l'édifice ; car il ne suffit pas que ce soit un rempart, il faut encore que ce soit un autel. Partout le spiritualisme vague mais exalté de l'enfant artiste, ouvrier et guerrier de Paris, met son cachet sur son œuvre.

Pendant que nous examinons les futurs libérateurs de l'Europe, le cortège continue. Les prêtres marchent au son du tambour et emboîtent le pas sans y prendre garde; l'image du crucifix plane au-dessus de la foule à côté du drapeau de la République, alliance naturelle et parfaitement logique, quoi qu'en dise

Cassandre, qui traite d'hypocrites et d'apostats ces lévites attendris et entraînés.

Si le tambour n'existait pas, il faudrait l'inventer ; sa voix rauque et vibrante ressemble à celle du peuple; elle frappe sur les nerfs, elle excite le sang, elle déchire l'oreille et remue la fibre belliqueuse sans qu'on sache comment et sans qu'il soit possible de s'en défendre, quelque habitué qu'on y soit. — Puis viennent des ouvriers pêle-mêle avec des étudiants, des délégués de toutes les écoles, des membres de toutes les corporations ; la blouse, l'habit militaire, l'habit bourgeois, la veste se confondent ; les bras enlacés proclament la fraternisation, c'est-à-dire la prise de possession de l'égalité fraternelle.

Mais ce n'est encore là que l'avant-garde, immense serpent qui se déroule dans la rue étroite et profonde, et qui pourtant ne gêne et ne froisse personne, et n'empêche pas la foule ordinaire de remplir les marges de la colonne et de circuler sans obstacle et sans retard. Quels sont ces robustes travailleurs qui s'avancent couronnés de feuillage, la pioche, la bêche ou la coignée au bras en guise de fusil? Ce sont des paveurs, des terrassiers ou des bûcherons au type accentué, à la barbe grisonnante de bonne heure, au teint solide, à la démarche grave et assurée. Derrière eux, cinquante autres portent légèrement sur leur épaule un pin énorme, dont le branchage vert, soutenu par les enfants, est préservé de la souillure du pavé : c'est l'arbre de la liberté, c'est le symbole de la République qui passe. Otez votre chapeau, Cas-

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