‹ Souvenirs de 1848Chapitre 46 sur 79 · Campbell à Palmerston; Milan, 31 mars · texte numérisé non relu

Campbell à Palmerston; Milan, 31 mars

taires était ouverte, et devant l'excitation générale, le roi était forcé de céder1. Je ne parle pas de Gênes et du Piémont. Les volontaires de Gênes — je le rappelle avec orgueil, non l'orgueil de la municipalité, mais celui de l'affection pour la terre où dort mon père et où naquit ma mère — les volontaires de Gênes signèrent les premiers, en face de l'ennemi, le pacte commun de fraternité italienne avec les hommes de la Lombardie.

Et, au dehors de l'Italie, la bonne nouvelle, répandue avec la rapidité de la pensée, venait rajeunir les têtes blanchies dans l'exil et bénir d'une nouvelle vie les âmes qui s'éteignaient dans le doute; elle venait effacer les longues douleurs, et anéantir le souvenir des nombreuses déceptions du passé et des prévisions importunes qui ne devaient que trop tôt se vérifier. — Une seule pensée, une pensée commune à nous tous, brillait dans notre regard et à travers nos accents émus : « Nous avons une patrie ! nous avons une patrie! nous pourrons travailler pour elle! » Et nous franchissions en courant, le front haut, l'âme épanouie d'orgueil italien, ces terres que nous avions traversées errants et méprisés, et où résonnait alors un cri de surprise et d'applaudissement pour notre Italie. Ah! que Dieu pardonne à ceux qui ont calomnié nos âmes en ces moments d'amour et de religion nationale! Eux, les modérés, recevaient à Gênes, baïonnettes en avant, et faisaient escorter désarmés,

1, Napier à Palmerston ; Naples 27 et 28 mars.

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jusqu'au camp, comme des malfaiteurs, les ouvriers italiens qui accouraient de Paris et de Londres, conduits par le général Antonini, pour combattre dans les batailles de l'indépendance! Ils nous accusaient de conspirations! Nous ne conspirions que pour oublier. Je me souviens de ces paroles : « Les malheureux, ils rçe peuvent aimer ! » que sainte Thérèse proférait en pensant aux damnés.

Mais tout ce frémissement, tout cet enthousiasme qui poussait l'Italie aux grandes choses parlait de peuple et non de prince, de nationalité et non de misérables spéculations dynastiques. Le heurter de front était chose impossible. Et, bien que Martini d'abord, puis Passalacqua n'eussent offert le secours royal qu'à la condition que la Lombardie passerait sous la domination du roi ; bien que la plupart des hommes composant le gouvernement provisoire de Milan fussent enclins, et quelques-uns même liés à ce pacte, personne n'osa alors stipuler d'une manière patente le prix d'une victoire incertaine. Le lion rugissait encore ; il fallait auparavant l'apprivoiser.

Dès le 23 mars, dans une adresse à Charles-Albert, le gouvernement provisoire, en invoquant son secours, avait laissé entrevoir au roi et à la diplomatie quelles étaient ses intentions1. Toutefois, ses décla-

1. « Votre Majesté... recevra certainement les applaudissements et la reconnaissance de ce peuple. Nous voudrions ajouter davantage, mais notre position de gouvernement provisoire ne nous permet pas de devancer les votes de la nation, qui, certes, sont en faveur d'un plus grand rapprochement à la cause de

rations publiques contenaient un programme qui remettait la décision de la question politique au jour de la victoire, et la confiait, le jour venu, au bon sens du peuple. Quand tous seront libres, tous parleront. — A causa vinta) la nazione décidera (après le triomphe, la nation décidera).

Telles étaient les proclamations du 29 mars et du 8 avril, etc. Et ces déclarations faites aux Lombards; aux Vénitiens, à Gênes, au pape, furent également faites le 27 mars à la France. « Dans un pareil état de choses, était-il dit, nous nous abstenons de toute question politique, nous avons solennellement et plusieurs fois déclaré que, après la lutte, il appartiendrait à la nation de décider sur ses propres destinées. »

Et Charles-Albert annonçait, dans sa proclamation du 23 mars, que «les armes piémontaises viendaient donner, dans les faits ultérieurs, aux peuples de la Lombardie et de la Vénétie le secours que le frère attend du frère, l'ami de l'ami. » Peu après, il annonçait à Lodi, que ses armes, en abrégeant la lutte, « ramèneraient parmi les Lombards la sécurité qui leur permettrait de s'appliquer, avec l'esprit serein et tranquille, au règlement de leur vie politique ».

C'était une résolution honnête ; aussi les républicains l'acceptèrent-ils, et s'y tinrent-ils loyalement ; comme à l'ordinaire, ils furent trahis, puis calomniés.

l'unité italienne. » (Adresse du 23 mars, communiquée le 3 avril à lord Palmerston par le comte Revel.)

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Si du milieu des barricades de mars se fût élevée la bannière républicaine, plantée par - la main du peuple ; si les hommes qui dirigèrent l'insurrection, assumant une grande initiative révolutionnaire, se fussent rendus les interprètes de la pensée qui frémissait dans le cœur des multitudes, l'indépendance de l'Italie était sauvée.

Tous savent — et nous mieux que d'autres — comment les secours des Suisses refusés par le gouvernement fédéral au roi, eussent été offerts par les cantons à l'insurrection républicaine. Le gouvernement français, fort méfiant alors des intentions de Charles-Albert, et peu certain de la voie qu'il suivrait, n'aurait pu se soustraire à l'enthousiasme populaire et aux nécessités delà politique républicaine. Et, en Italie, sans même se préoccuper des secours étrangers, telle était alors l'unanimité des forces et de la haine contre l'Autriche, que, sous la conduite d'hommes capables et énergiques, il nous eût été facile d'obtenir une victoire décisive. Peut-être bien que la terreur de ce nom fatal et l'impossibilité de combattre l'impulsion irrésistible de la croisade italienne, auraient rejeté quelques-uns de nos princes dans l'opposition, et provoqué alors les défections qui eurent lieu plus tard. Nouveau gage de salut pour nous, attendu que nous n'aurions plus eu de traîtres dans notre camp. Mais peut-être aussi les temps n'étaient-ils pas encore mûrs pour l'unité républicaine, condition d'être, aussi importante que celle de l'indépendance. L'indépendance sans unité ne saurait exister ; car les artifices

et les diverses influences étrangères feraient en peu d'années, de l'Italie divisée, le théâtre des guerres civiles les plus mortelles. Pour que l'Italie du peuple eût une probabilité fondée d'existence, il fallait que Rome se montrât digne d'en être la capitale.

Cependant, la bannière républicaine ne s'était point déployée ; le peuple et la monarchie restaient unis en face de l'ennemi sur les terres lombardes. Le peuple avait accepté le programme de neutralité politique, émané du gouvernement provisoire, et les républicains résolurent de renoncer à toute initiative politique, d'attendre patiemment que la volonté du peuple se manifestât à la fin de la guerre, et de consacrer tous leurs efforts à la conquête de l'indépendance.

Et cela même nous fut lâchement contesté par les hommes du gouvernement provisoire et par les modérés meneurs de la cause dynastique.

La vie errante et agitée que les croyants de la foi républicaine subissent depuis nombre d'années, nous empêche d'appuyer les faits que nous signalons par des lettres, des dates et des journaux. Néanmoins j'affirme sur l'honneur la vérité de chaque syllabe que j'écris. Les accusateurs vivent : qu'ils nient, s'ils le peuvent et s'ils l'osent. Je regrette de devoir mêler mon nom à ces récits; mais, puisque je fus choisi — avec ou sans mérite, peu importe, — par les amis et par les ennemis, pour représenter, en partie, la pensée républicaine, je dois à l'honneur du drapeau ce que je ne ferais pas pour moi-même. Je répondis par un silence dédaigneux, qui n'était que du mépris^ à

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la fausse accusation d'avoir nui, par entêtement' pour mes idées politiques, au résultat de la guerre, accusation qu'on nous lançait de toutes parts, du temps de mon séjour à Milan. On aurait dit alors que je consentais à me disculper par peur, ou par désir d'éloigner la tempête qui grondait. Mais il importe aujourd'hui que les Italiens sachent la vérité sûr les hommes qui les appellent à l'œuvre.

Voici les faits.

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