QUELQUES FAITS EN REPONSE A D ODIEUSES IMPUTATIONS
Nous ne pouvions croire que le gouvernement provisoire, jugé collectivement, fût jamais à la hauteur de l'entreprise. Mais, puisque, par amour de la concorde, nous avions accepté son programme de neutralité entre les deux principes politiques, nous ne pouvions porter au pouvoir des hommes ouvertement républicains et jeter le gant aux soupçons et aux irritations du parti contraire au nôtre. Aussi les plus influents d'entre nous se serrèrent-ils autour des membres de ce gouvernement, espérant, d'un côté, que leurs conseils porteraient fruit, et, de l'autre, que le pays, en nous voyant unis, ne laisserait point faiblir
son enthousiasme ; espérant enfin que notre contact fréquent maintiendrait ces hommes, ne fût-ce que par pudeur, dans la ligne par eux si solennellement adoptée. Les premières paroles que je fis entendre à Milan furent des paroles d'encouragement pour le gouvernement ; les secondes, proférées sur la demande d'un des fauteurs de la monarchie, furent une prière à Brescia pour qu'elle eût à sacrifier, dans ses discussions avec Milan, tout droit local à l'union et à la centralisation, alors indispensables au succès de la guerre.
Nous n'avions confiance ni en Charles-Albert ni en ses conseillers. Mais Charles-Albert était en Lombardie et commandait l'entreprise qui, avant toutes choses, nous tenait au cœur. Nous ne pouvions faire que le fait ne fût pas ; il fallait donc venir en aide à ce fait pour qu'il aboutît à un résultat. Derrière le roi était une armée italienne et brave ; et derrière cette armée, un peuple, le peuple piémontais, peuple d'un naturel lent peut-être, mais viril et tenace, peuple effacé dans la capitale par une aristocratie corrompue, mais vivace et vierge dans les provinces, et dépositaire d'une grande part des destinées de l'Italie. L'armée et le peuple étaient nos frères ; et nous accuser, comme le firent plusieurs, de propagande antipiémontaise, était une calomnie aussi folle que ridicule.
Cependant, pour que les diverses familles italiennes apprissent à s'estimer, à s'aimer, à se confondre fraternellement ensemble sur le même champ de bataille, pour qu'au peuple restât, avec la conscience des sa-
MÉLANGES
crifices3 la conscience aussi de ses propres droits ; et enfin parce que nous nous défiions des chefs, et que, lorsque d'autres chantaient victoire avant le combat, nous, nous prévoyions la possibilité et même la probabilité d'une défaite, — nous voulions que le pays s'armât pour pouvoir, en tout cas, se défendre ; nous voulions que, à côté des troupes régulières alliées, se maintinssent, en force toujours croissante, les représentants armés de ce peuple, c'est-à-dire l'élément volontaire ; nous voulions la prompte formation de l'armée lombarde avec de bons règlements et de bons officiers. Le gouvernement provisoire voulait précisément le contraire.
Ignorants en fait de guerre comme en toute chose ; fermement convaincus que l'armée royale suffirait à tout; liés, pour la plupart, au pacte de la fusion monarchique, et pensant stupidement que le seul moyen de conduire- l'entreprise à bon port, était de faire que le roi, ayant vaincu seul, le peuple fût réduit à choisir entre les Autrichiens et lui ; peu loyaux, et par conséquent peu disposés à croire à la loyauté d'autrui ; toujours enclins aux intrigues politiques par pauvreté d'idées, de cœur et d'esprit ; — les plus influents d'entre ses membres s'ingénièrent de toutes leurs forces à préparer l'opinion à la monarchie piémontaise, et à susciter des ennemis à notre parti. Des choses de la guerre, de l'armement du peuple, de la conduite des affaires, du soin d'entretenir l'ardeur militante dans le pays, nul ne s'occupait. Les meilleurs d'entre eux ne participaient pas au projet, mais ils
s'associaient à Faction et à l'inaction de leurs collègues, par faiblesse de caractère ou par liens d'amitié individuelle.
La conduite des républicains fut simple et franche.
Avant mon arrivée à Milan, pendant les jours qui suivirent la victoire du peuple, les jeunes gens des barricades formèrent une association démocratique publique, dont les statuts furent communiqués au gouvernement. Gomme il avait été annoncé de par l'autorité 1 que, dans le plus bref délai possible, on convoquerait une représentation nationale, afin qiCun vote librement émis, et qui fût la vraie expression du pouvoir populaire, pût décider sur les futures desti nées de la patrie, il était naturel et utile que l'élément républicain manifestât son existence par un acte légal. Mais, une fois ce devoir accompli, et la ligne de conduite signalée plus haut, adoptée, l'association mit de côté toute question politique et ne s'occupa plus, dans les rares et publiques réunions, que de mesures de guerre. Pour ma part, je n'y intervins, avant le 12 mai, qu'une seule fois. Ce fut pour' faire acte d'adhésion à mes frères en croyance, et j'y proposai de stimuler le gouvernement et de l'appuyer.
La Voce del Popolo, « la Voix du Peuple », journal dirigé par les plus influents d'entre les républicains, se conformait à cette pensée. Il publiait d'excellents conseils sur la guerre et sur les finances, il s'efforçait de faire pénétrer la vie du peuple dans le sein du gouver-
1* Proclamation du 8 avril.
MÉLANGES
nement. La question politique y était touchée rarement et comme en passant; le mot république soigneusement évité 4.
Mais le gouvernement à peine né était déjà devenu un cadavre; et tout le galvanisme des conseils républicains n'aurait pu lui infuser la vie.
Attaché, même avant de naître, à un pacte de servi» tude, le gouvernement se déliait de nous, du peuple, des volontaires, de soi-même, de toute chose, hormis du prince magnanime . Dans ses proclamations , ses discours, ses bulletins emphatiques, il paradait de façon à ce que chacun s'accoutumât à ne voir que dans le roi et dans l'armée qui le suivait, l'ancre de salut de la patrie. Dans ces premiers temps, il enflait chaque escarmouche qui avait lieu près du fatal Mincio, au point d'en faire presque une bataille napoléonienne ; et, d'après ses calculs, les Autrichiens, vers la moitié de la campagne, précisément lorsqu'ils commençaient à être vraiment menaçants, auraient dû être presque tous exterminés.
Le mouvement de toute l'Italie, vers les plaines . lombardes et les lagunes de la Vénétie, était, selon les politiques de la fusion, tardif et inutile. La victoire était certaine, infaillible. On écoutait nos conseils avec courtoisie; on les provoquait même par-
1. Le journal le Lombard, rédigé par un certain Romani, étranger et même, je ne sais si c'est à tort ou à raison, suspect aux républicains, fit, dans un de ses articles, une guerre violente au gouvernement et fut brutalement supprimé.
fois : on ne les suivait jamais. Le peuple s'endormait clans la confiance.
Maison faisait pis encore. Tandis que nous disions: Secourez les volontaires t animez-les I poussez-les aux Alpes! la perte des volontaires républicains était jurée ; jurée dès les derniers jours de mars, alors que Théodore Lecchi fut nommé au commandement de la future armée. Laissés sans armes, sans vêtements, sans argent, violemment accusés chaque fois que la nécessité les forçait de se pourvoir par eux-mêmes; repoussés jusqu'au Tyrol et dans les passages des Alpes, puis empêchés de combattre, ils se virent obligés de quitter ces lieux, et d'abandonner à leur sort les insurrections naissantes. Rappelés enfin, blessés, eux, les vainqueurs des cinq journées, jusqu'au fond de l'âme ils furent dissous1. Tandis que nous insistions sans cesse sur la prompte formation d'une armée lombarde et que nous en indiquions les règlements, on traînait en longueur, on entravait l'armement, on disséminait les milliers de soldats italiens qui désertaient les drapeaux de l'Autriche, et on confiait l'instruction de ceux qui se présentaient pour servir à des officiers piémontais hors de service, dont plusieurs même avaient été chassés des rangs pour mauvaise conduite.
Je me souviens qu'en réponse à mes instances réitérées de rendre la guerre de plus en plus nationale, et
1. Voir le livre de Cattaneo, notamment les chap. 7 et 8, Relation de l'expédition militaire en Tyrol. Italie, mai 1848; — les Volontaires en Lombardie et dans le Tyrol, par le général Allemandi. Berne, 1849.
MÉLANGES
de mettre à la tête de la jeune armée des hommes déjà formés à la guerre d'insurrection, et, pour cela, d'appeler nos exilés devenus officiers en Grèce, en Espagne et ailleurs, il me fut répondu qu'on ne savait pas où ils étaient. Je ne me rebutai pas pourtant, et j'obtins, puisque, moi,^ le savais, la faculté de les appeler, et, pour valider mon appel, la signature du secrétaire Gorrenti. Mais, quand ils furent arrivés, le ministre Collegno, alléguant que les circonstances étaient changées, les refusa1. Et, tandis que, de notre côté, pour rallier à notre guerre la libre pensée de l'Europe et créer un sentiment d'émulation parmi notre jeunesse, nous offrions des légions de volontaires français et suisses, du camp arrivaient des défenses au gouvernement, et celui-ci, pour obéir à ces défenses, rompait les traités déjà conclus avec Berne et avec le canton de Vaud. — Mais Garibaldi, arrivant de Montevideo, ne fut-il pas accueilli froidement et avec des airs de moquerie au camp royal, puis renvoyé à Turin pour voir si et comment il pourrait être employé par le ministre de la guerre ?
Cependant, tandis que ces choses se passaient à Milan, la guerre royale, ayant évité les Alpes, restait confinée dans l'oisiveté des forteresses. L'armée autrichienne, remontée, refaite, ravitaillée, attendait et recevait des renforts. Le Tyrol était fermé à Charles-Albert
1. Le major Henri Gialdini dit à Collegno « qu'il ne voulait pas avoir fait un voyage pour rien, et qu'avant de repartir pour l'Espagne, il irait chercher comme milicien une blessure italienne ». Il y alla et fut blessé,
par la diplomatie de 1815: et la défense de la Vénétie était en partie empêchée par les menées secrètes des gouvernements étrangers et par des espérances lointaines d'accord avec l'Autriche, en partie, et même en grande partie, en haine avouée sans vergogne du dra« peau de la république *. Les princes italiens, pour se retirer de l'entreprise et refroidir les esprits, saisissaient le prétexte que leur fournissaient les vues ambitieuses des fauteurs de l'Italie du Nord, manifestées sans prudence, sans honte et partout. Pie IX s'opposait à ce que les Romains passassent le Pô. Le cardinal Soglia correspondait -en chiffres avec Inspruck. Corboli-Bussi se rendait au camp du roi pour l'exhorter à la défection et pour conspirer 2. L'arrêt de l'Italie était signé.
1. Je n'entre pas clans les détails, ils se trouvent dans le livre de Cattaneo, dans les documents recueillis par Montecchi, el dans l'histoire de la campagne; mais je ne puis m'empêcher de citer un document ignoré jusqu'ici.
« Le soussigné... s'empresse d'informer M. Abercromby que l'ordre est donné aux commandants des navires de l'Etat de laisser librement naviguer les bâtiments marchands naviguant sous le drapeau de l'Autriche, qu'ils viendraient à rencontrer...
» Les commandants des navires de la marine royale ont également reçu l'ordre de ne faire aucun acte d'hostilité contre les navires de guerre autrichiens, sauf le cas de provocation. » Turin, 29 mars 1848. — Signé : « L.-N. Pareto. »
2. « Je tiens d'une source en laquelle je puis mettre une foi entière, que le pape a donné à ses troupes l'ordre positif de ne pas traverser le Pô.
» Monseigneur Corboli-Bussi est passé par Florence venant de Rome, et je suis informé qu'il a reçu du pape la mission de recommander au roi de Sardaigne cle se retirer avec ses troupes derrière ses propres frontières. »
MÉLANGES
Parfois le gouvernement semblait ouvrir les yeux sur la vraie situation des choses et sur ses propres devoirs; alors — comme un homme qui devine, par instinct, où est l'énergie — il se tournait vers les républicains ; mais il trahissait ses promesses et sé rendormait le lendemain. Un message secret du camp, un mot d'un courtisan intrigant, suffisaient à changer ses intentions. Le pauvre peuple, étourdi déjà de mille manières par les charlatans politiques, puisait peut-être dans ce contact inefficace, entre nous et le gouvernement, de nouvelles illusions pour sa sécurité. J'en citerai un exemple.
La nouvelle de la chute d'Udine avait frappé les esprits de terreur. Je fus appelé à minuit au gouvernement, où je trouvai réunis plusieurs autres républicains influents. Il fallait, disaient les membres du gouvernement, exciter le pays, le pousser à des efforts suprêmes, l'appeler à se sauver par ses propres forces, — et ils nous demandaient de leur en indiquer les moyens. J'écrivis sur un bout de papier quelquesunes des résolutions qui, selon moi, devaient conduire au but que l'on voulait atteindre ; mais je déclarai en même temps qu'aucune d'elles ne réussirait si le gouvernement se chargeait de l'exécution. « Dieu seul, continuai-je, donne la mort et la vie. Votre gouvernement est discrédité et il le mérite. Il a tout fait jusqu'ici pour endormir l'enthousiasme et pour créer par le mensonge une confiance fatale : et vous ne pouvez tout à coup venir prêcher la croisade et la guerre du peuple, sans faire éclater dans les masses
le cri funeste de trahison. Aux choses nouvelles, des hommes nouveaux. Je ne vous demande pas de démissions qui aujourd'hui sembleraient une désertion. Choisissez trois hommes, monarchistes ou républicains, peu importe, qui sachent et veuillent, et qui, s'ils ne sont pas aimés, du moins ne soient pas méprisés du peuple. Sous prétexte de l'abondance de vos travaux, ou sous tel autre prétexte que vous voudrez, chargez-les de tous les soins et de toute l'autorité pour les choses de la guerre. Que d'eux émanent demain tous les actes que je vous propose, nous nous serrerons tous autour d'eux, et nous resterons leurs garants auprès du peuple. » Un des moyens proposés, était la levée en masse de la totalité des cinq classes, tandis que le gouvernement croyait trop faire en appelant seulement les trois premières, et qu'il en remettait la convocation au mois d'août, sous le prétexte que les paysans auraient ainsi le loisir de faire leur récolte. Ils ajoutaient ce blasphème, que les paysans étaient autrichiens de cœur et de tendance ; et, dans le même temps, les pauvres paysans des deux premières classes se mutinaient contre les chirurgiens, lorsque ceux-ci rejetaient quelques-uns d'entre eux comme impropres au service ! J'insistais pour que, du moins, on fit un appel aux volontaires, et je me portais garant, sûr que l'exemple serait suivi dans toutes les villes, de la formation d'une légion de mille volontaires à Milan, pourvu qu'il me fût permis d'afficher cet appel et d'inscrire mon nom le premier. Je me Mirai applaudi, avec promesse d'assentiment.
MÉLANGES
Deux jours après, le consentement donné à l'enrôlement des volontaires était révoqué, et, quant au comité de guerre, il fut transformé en comité de défense pour la Vénétie, et, aussitôt après, en une commission de secours pour la Vénétie,, composée de membres du gouvernement ; puis enfin il disparut. Le secrétaire, factotum de Charles-Albert, Castagneto, avait dit « qu'il ne plaisait point au roi d'avoir une armée d'ennemis sur les épaules » ! Si l'espace le permettait, je pourrais citer plusieurs exemples pareils.
vi •