‹ Souvenirs de 1848Chapitre 51 sur 79 · DÉSASTRES MILITAIRES · texte numérisé non relu

DÉSASTRES MILITAIRES

En attendant, la guerre était perdue sans remède ; et le décret de la fusion ne fit que hâter la catastro-

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phe. Bientôt le peuple commença à se réveiller du sommeil des illusions et à sentir la trahison.

On lui avait dit que le contrat signé, Gênes aurait donné de l'argent et le Piémont des soldats, — et pourtant le gouvernement stimulait plus que jamais aux sacrifices, en prenant pour la première fois le langage de l'inquiétude. On lui avait parlé de capitale et d'autres choses encore, que le Piémont, ému par son acte fraternel de fusion, lui aurait accordé avec enthousiasme — et en place de tout cela il entendait des discussions pleines d'hostilité et de défiance mal déguisée, dans la Chambre de Turin. On lui avait promis que, une fois certains de l'acte de fusion, Charles-Albert et son armée auraient fait des prodiges ; — et Charles-Albert et son armée, après la reddition de Peschiera, restèrent inertes, immobiles, jusqu'au 13 juillet. Alors la multitude, comme un homme malade qui se réveille au milieu d'un accès de fièvre, commença à s'agiter, à ouvrir une oreille soupçonneuse aux bruits qui venaient du camp, aux accusations que des personnes clairvoyantes adressaient depuis quelque temps au gouvernement, aux gémissements de la Vénétie trahie et au hurrah du Croate, qui, sans rencontrer d'obstacles, poussait sa course jusqu'à Azola et Castel-Goffredo. Presque tous les soirs la place San-Fedele, où était le palais du gouvernement, s'emplissait de peuple qui venait demander des nouvelles du camp, et presque tous les soirs, Casati répétait de ses fenêtres les mêmes phrases : « que l'on ne craignît rien, que la victoire était assurée , que la prochaine

reddition de Vérone rendrait toutes les villes de la Vénétie qui étaient tombées dans les mains de l'ennemi, que le drapeau tricolore flotterait bientôt sur les murs de Mantoue, grâce aux efforts du roi magnanime et à la valeur de sa brave armée » . Puis on s'escrimait contre l'agitation croissante par des décrets pour opérer de nouvelles levées, des armements, des emprunts, et par de honteuses vexations de police ; celles-ci étaient d'un effet très nuisible et semèrent beaucoup d'irritation. Quant aux autres mesures, elles eussent été bonnes si elles n'avaient pas été prises si tard et si elles n'avaient pas été rendues inefficaces parla mauvaise organisation du ministère de la guerre. Les armes, les officiers, les uniformes, tout manquait, et les premiers bataillons qui coururent au camp, semblaient, par le manque de tout ce matériel qui constitue le soldat à ses propres yeux et à ceux des autres, une véritable cohue de gens que l'on envoyait à la guerre, afin d'empêcher le peuple de s'ameuter. Mais, dans cette absence de tout appareil militaire, dans ces vestes et dans ces gibernes de toile, dont étaient à peine couverts ceux4à mêmes qui étaient destinés aux neiges du Tonale et du Stelvio, le peuple qui voyait une preuve irrécusable de la coupable inertie des trois derniers mois, ne s'ameutait que plus fort. Alors aux cent causes qui avaient contribué à éteindre l'enthousiasme et à anéantir les forces populaires de l'insurrection, vint s'ajouter la défiance. Le soupçon plana sur tout et sur tous, et le mot trahison, mot funeste à toute entreprise, circula parmi la multitude. A moi-

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même, il me fut plus d'une fois proposé, et cela par des forces bien ordonnées, de renverser le gouvernement et de tenter avec d'autres hommes quelque voie de salut. L'entreprise eût été facile ; mais à quelle fin ? Un changement subit de gouvernement à Milan aurait allumé la guerre civile, et, aux yeux de cette infinité de gens aveuglés appartenant au reste de l'Italie, aurait souillé d'une tache la bannière républicaine, sans pour cela sauver le pays. — La fusion, une fois prononcée, donnait au roi le droit d'expédier des troupes pour protéger l'ordre et son gouvernement. Nous nous serions trouvés en face des baïonnettes de nos frères ; l'Autrichien, devenu plus fort et plus vigilant, aurait profité du démembrement des forces et de nos discordes. Et, par l'effet de l'oscillation inévitable des provinces, au moment où le gouvernement qui se serait constitué en aurait eu le plus grand besoin, il aurait vu disparaître argent, crédit, armes et tout le matériel d'action. — Je refusai donc toujours; de plus, j'empêchai.

Pour nous, les destinées de la guerre étaient fixées depuis longtemps. Nous savions que l'armée royale serait mise en déroute et le pays laissé sans défense. Dans l'Italie du Peuple se trouvent des articles qui, sans qu'il fût besoin d'un grand effort de génie, signalent les choses ainsi qu'elles arrivèrent, ainsi qu'elles devaient fatalement arriver.

Cependant une vague espérance nous soutenait encore : de Milan, assaillie par les armes autrichiennes, l'élan d'un peuple enflammé pouvait faire surgir

tout à coup une guerre lombarde ; Milan était, et est encore, la ville des prodiges! — Le danger suprême, le désespoir de tout secours, par la probabilité de la retraite des forces royales au delà de leurs propres frontières, le bruit du canon autrichien qui tonnait aux portes, tout cela aurait peut-être fait redevenir géant le peuple des barricades de mars. Alors, délivrés de toute entrave de la part d'un gouvernement inepte, qui, à l'exception de quelques-uns de ses membres, aurait été le premier à prendre la fuite, délivrés de toute crainte de trahison, délivrés surtout du reproche abhorré d'exciter avec notre action la guerre civile, les républicains qui, dans les derniers temps, avaient reconquis leur influence sur la multitude, auraient organisé et dirigé un terrible combat populaire dans la ville. Pour un tel combat, les armes, les munitions, les vivres abondaient. L'armée autrichienne avait à dos des populations ennemies ; nos forces tenaient encore toute la haute Lombardie : l'héroïque Brescia, Bergame, la Valteline, Venise, résistaient encore, et, sur l'autre rive du Pô, délivrées de toutes les illusions princières, les Romagnes frémissaient. Une résistance opiniâtre dans Milan pouvait rallumer l'incendie. Toutes nos pensées se concentrèrent donc sur les moyens de préparer cette résistance. A cette fin, nous cherchâmes à étendre dans les provinces les liens qui rattachaient à nous les corps lombards, sujet d'effroi et de calomnies de la part de ceux qui s'obstinaient à nous méconnaître. Mais ce plan ne pouvait réussir qu'à une condition, c'est que Milan fût abandonnée à

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elle-même, et cette condition nous fut encore ravie : le roi qui avait perdu la Lombardie vénitienne, fît la fatale promesse de défendre Milan !

Le même jour où l'armée piémontaise, victime de l'incapacité de ses chefs (sinon de pis encore), après avoir fait, sous le commandement de Sonnaz,au poste de Volta, des prodiges de valeur inutile, commençait une déroute qui, à partir du Mineio, ne s'arrêta plus qu'au Tessin; ce Fava, demi-lettré, demi-espion, que nous avons cité plus haut en note, s'en allait criant intrépidement, parles rues de Milan, la nouvelle de la victoire du roi magnanime, des milliers de prisonniers et des drapeaux à foison. Moi qui étais informé de la vérité, je dus dépêcher un ami vers les hommes du gouvernement, que je n'avais pas revus depuis le 12 mai, pour les supplier de ne pas provoquer le peuple à une terrible réaction, en le trompant jusqu'à la fin ; mais ils étaient trompés eux-mêmes, la plupart du moins, par l'ambassade de Sardaigne. Les fatales nouvelles se répandirent pendant la journée; alors le gouvernement, atterré, s'aperçut, pour la première fois, de son impuissance, et se rappela tout à coup qu'il existait à Milan des hommes qui aimaient le pays, quoiqu'ils fussent républicains et soupçonnés, deux mois avant, d'être les alliés de V Autriche.

La concentration du pouvoir pour la défense était une nécessité généralement reconnue. Requis de donner des noms de citoyens, nous indiquâmes Maestri, Restelli et Fanti. Le premier était républicain d'ancienne date; le second ne l'avait pas été jusqu'alors,

et nous savions même que, trompé de bonne foi, il avait travaillé à la fusion de Venise : le troisième était plutôt un soldat qu'un homme politique; tant il est vrai que ce qui nous stimulait exclusivement, c'était la défense de la ville, et non le triomphe de notre parti. — Ils étaient honnêtes, désireux du bien et capables. Aussitôt qu'on eut surmonté, à force d'insistance, l'opposition que le gouvernement faisait à Fanti, auquel le général Zucchi refusait d'obéir parce qu'il était moins ancien de grade que lui, les trois se constituèrent, le 28 juillet, en comité de défense. Quant au gouvernement, il resta oisif et nul, renfermé dans son palais.

Au milieu des fautes, presque toutes inévitables, qu'entraînait la position fausse créée par la fusion, — et la première était celle de n'être jamais seul à la besogne, mais d'avoir des ministres et des généraux du roi toujours mêlés aux discussions, — le Comité agit avec une activité surprenante, et fit en trois jours beaucoup plus que n'avait fait le gouvernement en trois mois. — Toutes ses mesures sont consignées dans le livre de Gattaneo et dans un écrit assez connu, publié par Maestri et Restelli 4; je ne les rapporterai donc pas dans ce court récit.

Cependant le peuple venait de renaître à une vie sublime ; il courait menaçant par les rues, exigeant qu'on fît reparaître partout les drapeaux tricolores en

1. Gli ultimi tristissimi fatti cli Milano (les derniers déplorables événements de Milan).

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signe de défi à l'ennemi qui approchait ; il préparait les armes et- la défense; il aspirait l'odeur de sa bataille, à lui, et il en saluait l'approche avec une joie saintement terrible. En ces jours-là., Milan était la plus éloquente réponse que l'on pût faire à toutes les accusations insensées, la plus irrésistible condamnation de la guerre royale et du système des modérés. Nous, le cœur nous palpitait d'une joie inaccoutumée et d'une renaissante espérance* Avec le peuple revivait la puissance d'amour et d'oubli qui avait sanctifié les premiers jours de l'insurrection.

Aveugles que nous étions, et juvénilement imprévoyants après vingt ans de désenchantements et d'exil ! — Les Italiens avaient péché contre l'éternelle vérité et contre l'Unité nationale ; et nous avions oublié que chaque forfait porte avec lui son expiation inévitable !

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