INTRIGUES DIPLOMATIQUES
Le vote exprimé, les registres furent clos le 29 mai, Comme si à chaque triomphe des modérés devait correspondre un malheur national, ce jour-là même, sur les redoutes de Montanara et de Gurtatone, la fleur de la jeunesse toscane périssait, victime de l'incapacité militaire ou de la trahison de ses chefs *.
Le 8 juin, on publia le chiffre des votes. Le 13, deux jours après la chute de Vicence, une députation, ayant à sa tête Casati, président du gouvernement provisoire de Milan, se rendit au camp du roi pour y apporter l'acte solennel de fusion. La faction triomphait; le but de la guerre était atteint; toute possibilité de république venait pour V instant de s'évanouir^ et un précèdent, comme l'appellent les diplomates, était acquis à la dynastie de Savoie. Les royalistes, à
1. Les Toscans et les Napolitains réunis comptaient en tout cinq mille hommes, qui, par des prodiges de valeur, tinrent tète à seize mille Autrichiens pendant une journée entière. Le général Bava, informé du mouvement de l'ennemi, prévint Laugier, qui commandait les nôtres j lui promit des secours, et se tint même à peu de milles du champ de bataille. Puis, lorsqu'un officier toscan, accouru tout exprès, vint faire conaitre la dangereuse position de nos troupes, le roi jugea prudent de rester immobile à Volta. (Voir le mémoire du général Bava.)
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cette époque, n'osaient encore compter sur une victoire complète, et un précédent, un titre à tenir en réserve, et à faire valoir dans les revirements politiques et les congrès futurs, était, pour la plupart d'entre eux, le comble de l'espérance. De là, cette fusion précipitée en dépit des promesses et au détriment de la cause lombarde. A Venise, dans la sainte, dans l'héroïque Venise, ce fut pis encore. Déjà les bases de l'odieuse cession à l'Autriche étaient signées, quand, 1 le 6 août, arrivaient dans cette ville les deux commissaires Golli et Gibrario, pour en prendre possession au nom de Charles-Albert. — Ah! que notre exil dure longtemps encore, que l'oppression pèse encore longtemps sur nos frères, plutôt que de voir profaner une seconde fois la grande cause italienne par de telles infamies, plutôt que de voir livrer au trafic d'une ambition dynastique l'enthousiasme et le sang de nos braves ! — Car ainsi que la vertu se sanctifie par les larmes, de même les nations se purifient par les souffrances de la servitude. Les artifices du mensonge et les calculs de l'ègoïsme n'apprennent point aux peuples à devenir libres : ils s'énervent dans l'inertie que produit la défiance, et condamnent leurs nobles facultés, leurs sentiments généreux, à une agonie qui fait pleurer longtemps les mères sur la terre, et les anges dans le ciel.
Et c'était bien une agonie ! — Nous qui, plus malheureux que tous les autres, interrogions sans illusions les symptômes croissants du mal, nous qui comptions les battements du pouls de la grande
mourante, nous ne pouvions nous écrier : « La liberté de l'Italie se meurt ! « sans que d'autres criassent à leur tour : « Vous êtes des terroristes, des alliés de l'Autriche ! »
Dès le mois d'avril, en haine des volontaires, et pour obéir à la diplomatie, l'entreprise du Tyrol avait été abandonnée. Le Frioul était perdu et restait ouvert à l'ennemi. Perdue aussi la Vénétie, où Padoue, Vicence, Trévise et Rovigo étaient tombées l'une après l'autre sans qu'un soldat du roi bougeât pour leur venir en aide. C'est qu'il importait aux royalistes, non de sauver la Vénétie, mais d'arracher à Venise, par la crainte d'une ruine prochaine et par de fausses espérances de délivrance, le vote du 5 juillet. Des promesses données aux gouvernements étrangers paralysaient toute opération ; et cependant, celle contre Trieste pouvait être couronnée d'un plein succès. La flotte sarde, en vertu d'ordres réitérés, inexplicables, demeurait inactive. Le 11 juin, pour soutenir à Venise les partisans de la fusion, on avait annoncé que, de concert avec les Vénitiens, quelques navires sardes tenteraient une entreprise; mais, le but atteint, l'ordre fut révoqué. Les Autrichiens, qui avaient eu le loisir de réunir de nouvelles forces, mûrissaient leurs plans définitifs. Peu après le décret du 12 mai, le roi de Naples avait rappelé ses troupes. Les déclarations du pape et du général Durando avaient déjà rendu presque inutiles les secours venus des Etats romains. L'acte de fusion, en révélant de nouveaux périls aux gouvernements d'Italie, par le fait de l'ambition de la
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maison de Savoie, avait anéanti tout espoir de coopération de leur part ; en même temps, le fantôme d'une constituante sardo-lombarde avait soulevé plus que jamais les terreurs, les haines et les intrigues secrètes de l'aristocratie de Turin. Les tristes nécessités d'une guerre dynastique que nous avions signalées plus haut, avaient fait le vide et l'isolement autour du camp de Charles-Albert.
Ainsi, à s'isoler en Europe, à se priver de tout espoir de secours de la part de ses voisins, aboutissaient les conséquences forcées de la diplomatie royale ; diplomatie tortueuse, du reste, comme le fut toujours la politique de la maison de Savoie, incertaine et louvoyante comme la pensée du roi.
L'histoire diplomatique de cette époque est donc très mystérieuse, et restera telle pendant longtemps. Ceux qui la dirigèrent vivent encore et sont presque tous au pouvoir; il leur importe d'en soustraire les documents aux malheureuses populations qu'ils ont fascinées. Il est à remarquer que même la collection anglaise citée plusieurs fois est visiblement défectueuse dans la partie la plus essentielle ; mais les traits principaux percent malgré cela, à travers le voile qui les couvre, et l'un des buts de cet ouvrage est de les signaler.
La guerre entre les deux principes était générale en Europe: l'enthousiasme excité par les mouvements de l'Italie, notamment par l'insurrection lombarde et les prodiges des cinq journées, était immense, et l'Italie pouvait, si elle avait su et voulu, en retirer toute la
force nécessaire pour annuler tous les efforts de la réaction ennemie. Mais il fallait pour cela, quoi qu'en pût craindre la politique mesquine des modérés, donner à ces mouvements un caractère si ouvertement et si audacieusement national, qu'il dût épouvanter les ennemis, et offrir aux amis un puissant appui. Les uns et les autres sentaient que les temps étaient mûrs, et commençaient à croire qu'enfin l'Italie allait être; mais l'Italie, et non le royaume du Nord. Je me souviens de ces consolantes paroles que Lamartine m'adressa un jour chez lui; c'était la veille de mon départ pour l'Italie, et en présence de quelques témoins, notamment d'Alfred de Vigny, et de ceForbin de Janson que je devais plus tard retrouver prêchant la restauration papale, et menant à Rome de petites conspirations ourdies de sottes intrigues :
« Votre heure a sonné, me dit le ministre, et j'en suis si fermement convaincu, que les premières paroles dont j'ai chargé M. dTIarcourt pour le pape, vers lequel je l'ai dépêché, sont celles-ci: « Saint- » Père vous savez que vous devez être président de » la république italienne. » M. dTIarcourt avait bien autre chose à dire au pape pour le compte de la faction que Lamartine s'imaginait gouverner, tandis qu'elle l'enveloppait dans ses filets. — Quant à moi, je n'attachais d'importance que comme symptôme aux paroles de Lamartine, homme d'impulsion et de nobles instincts, mais relâché dans ses croyances, sans énergie pour un but déterminé, et sans connaissance réelle des hommes et des choses. En lui se personnifiait,
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néanmoins, clans ces moments d'exaltation, une tendance alors toute-puissante sur les esprits français; et toute nation renaissante qui eût déployé son drapeau, tout programme qui, sans être décidément républicain, l'aurait été seulement comme celui de la Constituante italienne, aurait forcé la main, en France, au gouvernement le plus indécis.
Des grandes choses naissent les grandes choses. La conception naine des modérés glaça partout les âmes et commanda à la France un changement de politique. Le peuple italien était un allié plus que suffisant pour préserver la République de tous les dangers d'une guerre étrangère; mais un royaume du Nord, aux mains de princes peu sûrs, et hostiles, par aversion traditionnelle, aux républicains de France, ajoutait un élément dangereux à la ligue des rois. A partir de ce jour, la nation française se tut, et laissa son gouvernement libre de n'avoir aucune politique étrangère et de livrer les destins de la République aux décrets de l'impénétrable avenir.
L'Angleterre, bien que l'idée d'une Italie pût causer quelque jalousie à son gouvernement, n'était pas disposée à contrarier une manifestation solennelle et nationale. De tout temps la politique anglaise a été de créer des obstacles à l'avènement d'un fait quelconque pouvant introduire un élément nouveau dans l'assiette européenne, puis d'accepter ce fait aussitôt qu'il est solennellement accompli.
Deux motifs rendaient l'Angleterre moins hostile à la formation du nouvel État: l'espoir qu'une barrière
serait élevée contre les conquêtes de la France, et la nécessité qui en résulterait pour l'Autriche de chercher une compensation dans les provinces turques, et faire obstacle de ce côté aux projets de la Russie : ces motifs militaient puissamment en faveur de la nationalité italienne, L'Autriche, quant à elle, sentait le danger, et n'entrevoyait même pas la possibilité de se défendre.
« Si demain, écrivait de Londres à lord Palmerston 4 le baron Hummelauer, si demain les Français traversaient les Alpes et descendaient en Lombardie, nous ne bougerions pas pour aller à leur rencontre; nous resterions d'abord dans notre position de Vérone et sur FAdige ; et, si les Français venaient nous y chercher, nous reculerions vers les Alpes et vers l'Isonzo ; mais nous n'accepterions pas la bataille. Nous ne nous opposerions ni à l'entrée ni à la marche des Français en Italie. Ceux qui les auront appelés n'auront qu'à faire encore une fois, à leur aise, l'expérience de la domination française. Personne ne viendra nous chercher derrière les Alpes, et nous pourrons y rester spectateurs des luttes qu'ils auront suscitées à l'Italie. »
Je ne dis pas que l'on eût bien ou mal fait d'appeler les armées françaises en Italie. Je croyais alors, et je l'ai plusieurs fois écrit dans l'Italie du peuple, — quoique la même engeance qui nous appelait, nous, républicains, les alliés de l'Autriche, nous jetât aussi sans cesse au visage l'accusation de vouloir faire déci-
i. Documents, etc. Lettre du 23 mai.
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der de nos querelles par l'étranger, — que nous Italiens, pourvu que nous fussions unis et résolus, nous avions plus de force qu'il ne nous en fallait pour nous émanciper. Je le crois encore aujourd'hui. Mais je dis que, pour trancher le nœud, il fallait ou profiter des secours étrangers, ou bien appeler sur-le-champ toutes les forces vives de la nation. J'ajoute qu'à cette époque le secours de la France, si nous Pavions invoqué, était pour nous certain, immanquable.
Les modérés repoussèrent les secours de la France; ils endormirent et étouffèrent l'élan de l'Italie. C'était à la fois sottise et trahison.
A nous, dont les sentiments n'étaient pas sans doute moins italiens que ceux des modérés, à nous qui voulions affranchir notre pays par nos armes en l'appelant à la croisade, il paraissait cependant utile et juste que la fraternité des peuples reçût sa consécration sur les champs de nos premières batailles, et que l'on acceptât avec reconnaissance l'offre d'une nombreuse légion de volontaires français. C'était assez pour cimenter, dès le début, l'alliance morale des deux peuples et pour laisser entrevoir dans le lointain la probabilité d'un secours offert par le gouvernement. Mais qu'espérer d'hommes qui, dans la crainte d'un blâme de Saint-Pétersbourg, ne rougissaient pas de condamner à l'oisiveté d'une caserne de Milan, Miskiewicz et ses Polonais, jusqu'au jour où, avec l'intention d'empêcher leur départ pour Venise, qui, sur mon conseil, les avait appelés dans ses murs, ils furent enfin appelés au camp?
Si Charles-Albert et les siens repoussaient le secours des Français, ce n'était point par orgueil national, ni parce qu'ils avaient la conscience d'une victoire certaine, c'était par le même motif qui leur faisait refuser les Suisses et les volontaires, par peur de l'idée et du drapeau républicain. Une adresse bien timide et qui ne formulait aucune demande de secours, fut faite au commencement de la guerre par le gouvernement provisoire de Lombardie au gouvernement français, et lui attira une sévère réprimande. Les instructions données aux agents sardes enjoignaient expressément de fermer la voie à une intervention française.
« L'armée française, disait orgueilleusement Pareto le 12 mai, à la Chambre de Turin, n'entrera que si elle est appelée par nous ; et, comme nous ne l'appellerons pas, elle n'entrera pas. » — Et, vers la fin de juillet, on menaçait d'opposer une résistance ouverte à toute tentative d'intervention de la part de la France. Toutefois, afin de maintenir de bons rapports diplomatiques avec le gouvernement français, et d'arracher des promesses d'assentiment au royaume du Nord, quand serait venu le moment de le faire accepter par les puissances européennes, les modérés s'engageaient s'ecrètement à céder la Savoie. J'ai la certitude de ce que j'avance, à tel point que la Savoie ne figurait point sur la carte du royaume futur, carte que l'on fit dresser à cette époque, à Turin, pour l'usage secret de quelques-uns des agents sardes, et dont un exemplaire est entre mes mains. Grâce à ce honteux mar-
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ché, Lamartine oubliait entièrement ses premières aspirations républicaines, et, tandis que le secrétaire des affaires étrangères, Bastide, me déclarait, à moi et à qui voulait l'entendre, que la France était inexorablement hostile aux projets ambitieux de Charles- Albert, l'envoyé français à Turin, M. Bixio, pérorait sans relâche en faveur delà fusion, et m'expédiait son secrétaire à Milan pour essayer de me convaincre. La France subit aujourd'hui le châtiment de toutes ces turpitudes diplomatiques, de cet oubli constant du principe inscrit sur son drapeau, par rabaissement de son nom à l'étranger et par l'anarchie qui la ronge à l'intérieur. La Correspondance ne fait nulle mention des intrigues politiques que les émissaires du roi ourdissaient avec l'Angleterre. Mais l'Autriche, peut-être sincèrement dans le principe, — époiivantée qu'elle était de sa propre situation extérieure et intérieure, — plus tard avec l'intention manifeste de gagner du temps, sollicita plus d'une fois le cabinet anglais d'intervenir comme médiateur et pacificateur entre l'insurrection et l'empire. Dès le 5 avril, Fiquelmont, en écrivant de Vienne au comte Dietrichstein, ambassadeur autrichien à Londres, annonçait l'envoi en Italie d'un commissaire impérial chargé de négocier une réconciliation sur les plus larges bases possibles, et priait lord Palmerstom d'appuyer ses propositions. Je ne sais si le commissaire arriva en Italie, ni avec qui il s'aboucha; mais les larges bases ne dépassaient pas alors les limites de l'indépendance administrative. Pourtant, dans une autre dépêche expédiée le même
jour à Fiquelmont par le baron Brenner, chargé d'affaires d'Autriche à Munich, perce un premier indice, tentative ou désir de rétablir un échange de courtoisies entre les deux ennemis, et c'est la cour de Turin qui prend l'initiative de cette démarche : cette pièce mérite d'être remarquée. C'était une communication écrite, des intentions de Sa Majesté "Sarde, touchant les relations pacifiques à maintenir sur la mer ; mais la forme de la communication elle-même, certains accessoires, et l'interprétation donnée aux bons offices de l'Autriche, pourraient laisser soupçonner autre chose. Le marquis Pallavicini1, chargé de la communication, s'adressait à Sévérine, ministre de Russie à Munich, pour qu'il voulût bien, comme intermédiaire, manifester à l'Autriche le désir de la cour de Turin, et lui obtenir, à lui, une entrevue avec Brenner.
L'entrevue eut lieu le 5, non pas, comme cela paraissait naturel, dans la demeure de Sévérine, parce qu'Une fallait pas éveillerï attention des désœuvrés curieux de la ville de Munich, mais dans la maison d'un certain Voillier^conseiller delà légation russe. Choix motivé sur la convenance des lieux , et parce que la maison de Voillier était située dans un quartier éloigné et peu fréquenté, Pallavicini insistait pour que l'on ne retardât pas d'une heure. La note fut transmise par lui à Brenner, avec cette annexe qu'on peut lire dans la dépêche, à savoir:
1. On ne doit pas le confondre avec le marquis George Pallavicini qui a été au Spielberg, un des hommes le plus honorables de l'Italie.
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« que, par cette communication, le gouvernement sarde désirait écarter autant que possible les conséquences funestes que ce conflit, dans lequel le Piémont se Iyovlvaitmalheureusement engagé avec l'Autriche, pourrait avoir pour les intérêts du commerce maritime des deux pays ». Peut-être y avait-il d'autres annexes qui ne se lisent pas dans la dépêche. — La même note remise par Pallavicini, adressée à Fiquelmont, et dont celuici expédia copie àDietrichsteinàLondres,ne se trouve pas parmi les documents.— Quoi qu'il en soit, la conversation qui s'était engagée entre les deux diplomates sur les affaires du jour inspire à Brenner cette remarque, « que le marquis ne semblait pas très rassuré sur les dernières conséquences de l'entreprise dans laquelle le roi Charles-Albert s'était laissé entraîner», mais que, croyant « qu'en cas de collision entre les deux armées, l'avantage resterait au maréchal Radetzky, il paraissait fonder toutes ses espérances sur les difficultés intérieures de l'Empire. » — (( Je n'ai point cru, écrit Brenner à son chef, je n'ai point cru devoir repousser une ouverture qui pourrait peut-être, dans les intentions du gouvernement sarde, équivaloir à une première tentative pour amener un accord avec le cabinet impérial. »
Pallavicini, à ce qu'il paraît, fut ensuite désavoué par son gouvernement, comme ayant outrepassé les limites de son mandat. Sous tous les rapports, ce manège a plutôt l'air d'un complot que d'une communication franche et loyale de gouvernement à gouvernement. Le soupçon s'accroît, si on la confronte avec la
déclaration non provoquée, faite par Fiquelmont à lord Palmerston, « que, si l'Autriche réussit à repousser les Piémontais sur leur propre territoire... no us pouvons offrir à l'Angleterre l'assurance anticipée que nous ne poursuivrons pas nos succès 1 au delà des provinces qui nous appartiennent ». Pareille assurance donnée d'avance à un ennemi inactif, pouvait devenir fatale — et le'devint peut-être.
À dater de cette époque, les demandes de bons offices^ les projets de paix, les communications de la part de l'Autriche au cabinet britannique se rencontrent fréquemment parmi les documents. Un premier projet rédigé par quelqu'un qui n'est point nommé dans la collection (je crois que c'est Golleredo), fut discuté le 11 mai dans le conseil des ministres à Vienne, et expédié le 12 par Ponsomby à Palmerston. C'est le seul projet raisonnable qui eût pu provenir de Vienne. Il débute par l'aveu de la toute-puissance de l'idée nationale en Italie2 et propose que, sitôt la médiation de l'Angleterre et du pape acceptée, et un armistice convenu, en vertu duquel les Autrichiens tien-
1. Documents. Fiquelmont à Dietrichstein, le 5 avril, communiquée à Palmerston le 13.
2. « Il est certain que le germe de la nationalité italienne longtemps enterré, ressuscité par les efforts de la Jeune Italie, aidé des écrits de Gioberti, Balbo et autres, secondé par le mouvement du siècle, aurait fini par rompre toutes les entraves, et aurait également amené les événements dont nous sommes aujourd'hui témoins, parce que le cri universel de mort aux Autrichiens I ne sortit pas d'abord de la Lombardie ni de la Vénétie, mais du fond de la Sicile, où l'Autriche n'exerça jamais
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draient la ligne de l'Adige, on fasse convoquer les conseils communaux de l'Etat lombard-vénitien pour leur demander s'ils veulent entrer dans la confédération italienne, dont l'Autriche se constituerait la promotrice, sous sa souveraineté propre, avec un archiduc pour vice- roi, une représentation nationale, une constitution et un code particulier, ou bien s'ils préfèrent l'indépendance absolue, moyennant une indemnité financière et commerciale. En commençant par annoncer hautement le grand principe de la nationalité italienne, et en se posant du même coup presque en fondatrice d'une confédération italique, à condition que celle-ci s'engageât à maintenir la neutralité européenne permanente et absolue, et que l'Europe, de son côté, s'en constituât protectrice comme elle l'est déjà de la Suisse, l'Autriche conservait, selon le rédacteur du projet, une forte chance de réussite par le vote, et de toute manière, établissait son influence sur la confédération, détachait l'Italie de l'influence française toujours si redoutable, et la condamnait à la faiblesse inhérente à tout pays que la volonté des puissances astreint à la neutralité. C'était là, en effet, la seule voie de salut ouverte à l'Autriche, le seul moyen qu'elle eût de prendre une position nouvelle en Europe. Et l'auteur du projet lui démontrait si clairement l'impuissance de la victoire, que ses paroles
une influence oppressive, et traversa toute la Péninsule pour arriver jusqu'au Tyrol italien, qui avait paru sincèrement attaché à la monarchie. » Voir Documents, Plan pour la pacification de l'Italie.
méritent d'être enregistrées comme une confession précieuse arrachée à l'esprit pénétrant d'un homme qui n'est point des nôtres. « Quand même la victoire serait à nous, dit-il, qu'en résulterait-il pour l'Autriche? — La possession de quelques provinces appauvries, incapables, pendant de longues années, de rembourser les frais de l'occupation militaire indispensable pour les contenir ; l'affaiblissement de la monarchie autrichienne (dans toutes les questions qui se rapportent à la France et à la Russie), à cause de la nécessité de tenir sur pied une armée de 100,000 hommes dans le royaume Lombard-Vénitien, et de garder contre les attaques des ennemis, tant de l'intérieur que de l'extérieur, les provinces du Tyrol, du littoral et de la Carniole. De là, politiquement, financièrement, militairement et surtout moralement, diminution des forces réelles, complication d'intérêts et lutte, tantôt cachée, tantôt ouverte, mais incessante, contre une nation de plus de 20 millions d'hommes unis par la même langue, par la même religion, par les mêmes espérances. »
Le projet, par cela même qu'il était le seul raisonnable, n'alla pas au delà de la discussion. D'autres, moins plausibles, furent successivement communiqués par l'Autriche au cabinet britannique le 12 mai, le 23 mai, et le 9 juin 1 : tous basés sur la séparation de laLombardie et de la Vénétie, La Lombardie devait être émancipée, tantôt avec un vice-roi héréditaire, —
i. Documents. Ponsomby à Palmerston. — Hummelauer à Palmerston. — Ponsomby à Palmerston, d'Inspruck.
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l'on proposait le second frère du duc de Modène, — indépendant du gouvernement de Vienne, quoique soumis à la haute suzeraineté de l'empereur ; tantôt avec un lieutenant de l'empereur et un ministère italien, résidant toutefois à Vienne. La secondera Vénétie) devait être dotée, plus ou moins, de lois libérales, sans cesser pour cela d'être une province autrichienne ; car la défense du Tyrol, la surveillance des communications entre Vienne et Trieste exigeaient l'asservissement de Venise. L'émancipation de la Lombardie devait, en attendant, être achetée au prix d'un tribut annuel de quatre millions de florins à l'Empire: du payement annuel d'une rente d'environ dix millions de florins, transférée sur le mont Lombard-Vénitien, comme notre portion de la dette publique de l'Empire, et de l'obligation de prêter nos troupes à l'Autriche pour faire ses guerres. Sans la Vénétie et avec l'ennemi à Vérone et sur les lignes de l'Adige, au premier moment favorable pour les rois, la Lombardie se serait aperçue que toutes ces conditions étaient illusoires. — Je ne vois cependant pas qu'elles aient jamais été sérieusement proposées, et l'on dirait que tant d'expansion dans les intentions pacifiques de l'Autriche envers le ministère anglais, n'avait d'autre but, une fois les premières craintes évanouies, que de leurrer le Piémont, sans se compromettre par des communications directes. Seulement le 13 juin, un armistice fut proposé par Wessemberg au comte Gasati, lequel stipulait certaines bases pour la paix, relatives à la seule Lombardie, mais ne visait réelle-
ment qu'à donner aux renforts le temps d'arriver; si bien que, le 18, une dépêche de Ponsomby avertissait Palmerston que Radetzky, qui, d'après les instructions de Wessemberg, devait proposer un armistice mais non le conclure, venait effectivement d'y refuser son adhésion, se flattant sans doute d'obtenir davantage par les armes.
Et voilà à quoi se réduit l'histoire de la diplomatie de ce temps-là, telle du moins qu'elle nous est connue jusqu'ici. Cauteleuse comme d'habitude, de la part de l'Autriche, nulle de la part du Piémont, mais laissant paraître ça et là des indices que le temps dévoilera peut-être un jour. Le seul incident qui vienne consoler l'âme, et briller comme un diamant dans la fange, au milieu de cette abjecte prose de chancellerie, c'est le transport généreux et soudain qui émouvait la population lombarde, chaque fois qu'il était question de l'abandon de Venise et de la paix sur l'Adige. Elle bondissait, elle rugissait alors comme le lion endormi qui sentirait un fer rouge se poser sur son front. Guerre pour tous, liberté pour tous ou pour pas uni tel était, dans ces moments, le cri universel proféré avec une énergie à faire reculer tout gouvernement provisoire ou royal, qui aurait songé à pactiser avec Fennemi. L'idée nationale se réveillait puissante comme aux premiers jours de l'insurrection. — Les journalistes français qui firent naguère tant de bruit à propos de quelques-unes des dépêches citées plus haut, et qui reprochèrent aux Lombards de n'avoir pas saisi l'offre de la paix sur l'Adige comme une ancre
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de salut, prouvèrent et leur profonde ignorance de la politique autrichienne, et l'absence de tout sentiment généreux dans leur âme. Pour l'avenir de notre peuple, ce refus vaut, à lui seul, plus de dix royaumes constitutionnels fondés d'après le bon plaisir de l'Autriche entre l'Adige et le Pôf
Je ne sais pas si la paix sur l'Adige est jamais positivement entrée dans les desseins du roi ou des siens, attendu que de même qu'il y a aujourd'hui deux gouvernements à Turin, il y en avait alors aussi deux dans le camp royal. Mais je crois certain que ce fantôme, astucieusement évoqué par l'Autriche dès le commencement, fascina son esprit, et contribua aux lenteurs et au mauvais résultat de la guerre. — A voir de l'œil même le plus indulgent l'ensemble et les mouvements de cette malencontreuse campagne, — l'abandon calculé de toute entreprise dans le Tyrol et vers les débouchés des Alpes, — le sacrifice de la Vénétie, — la résolution de ne point faire la guerre à Trieste,ni sur la terre ni sur la mer, — la négligence apportée à toute tentative pour soulever l'Illyrie, et unir la cause de l'Italie à celle des autres nationalités qui s'agitaient au sein de l'Empire, — l'inaction systématique de l'armée avant la reddition dePeschiera (seul triomphe des royalistes), et ensuite jusqu'à la fin de juillet, — enfin les façons d'agir chevaleresques et courtoises en toute occasion vis-à-vis de l'Autriche, — il semble au moins bien probable que Charles-Albert tendait, sans peut-être en avoir conscience, à se réserver, comme refuge en cas d'échec, un traité qui, sans lui infliger
la honte d'abandonner une terre déjà conquise, lui aurait pourtant procuré un agrandissement de territoire dans la Lombardie. — Conséquence triste et inévitable d'une guerre d'indépendance confiée aux mains d'un roi! — De telles guerres, lorsque, pour les conduire, elles ne trouvent pas des hommes ayant la foi et la ferveur des apôtres, veulent au moins des chefs qui aient tout à gagner par la victoire, tout à perdre par la défaite.
Charles- Albert ne pouvait obtenir une victoire absolue qu'en se servant d'un élément — l'élément populaire — élément qui de loin menaçait son trône, tandis que lui, en tombant, il s'était assuré, comme je viens de le prouver, la conservation de sa couronne. Cependant il n'y avait pour contraindre le peuple à accepter une paix sur l'Adige, qu'un seul moyen peut-être : lui mettre le poignard de l'ennemi sur la gorge, c'està-dire conclure la paix avec l'Autriche aux portes de Milan. Mais, une fois aux portes de Milan, l'Autriche aurait déchiré, en ricanant, le pacte secret à la face même du négociateur.