MAR|IO PROTH
Il y a du talent dans ce livre, une forme élégante, du feu, de l'esprit, de la couleur et une certaine personnalité ardente qui ne déplaît pas.
Il paraît même écrit au point de vue d'une déclaration de caractère personnel, si Ton peut ainsi parler, plutôt qu'à celui d'une déclaration de doctrines littéraires. Mais la solidité du talent de l'auteur est-elle de niveau avec la solidité de son courage? Voulant à tout prix être lui-même, sans aucun égard pour personne, est-il partout bien d'accord avec lui-même? ne subitil aucune fascination, aucune prévention? C'est là l'écueil de tout parti pris. Aussi cette ardeur de personnalité n'est-elle peut-être pas encore arrivée chez lui
à la force véritable, et le parti pris annoncé contre toute espèce de doctrine ne se soutient-il pas d'un bout à l'autre avec une logique bien serrée. Ceci rend sa critique, aussi obscure par endroits, qu'elle est lumineuse et brillante en d'autres endroits.
Il me répondra, et je le cite avec plaisir lui-même : « A cette œuvre, humble et pure fantaisie littéraire, nous n'avons jamais attaché la moindre prétention philosophique. Les prétentions de ce genre sont tout à fait en dehors de notre tempérament comme au-dessus de nos moyens. On n'y entreverra donc pas l'ombre d'un système préconçu, et c'est à peine si l'on y saisira un plan. — Notre parti le plus simple était de n'en pas prendre du tout. Abandonnée à elle-même, et libre de toute préméditation personnelle, notre pensée, qui n'avait rien de plus logique à faire, vagabonda sur la grand'route des siècles. »
M. Mario Proth était parfaitement libre de former et de suivre ce projet. Tout artiste a le droit d'aller au gré de son imagination. Mais s'est-il tenu parole à lui-même ? s'est-il abstenu de philosopher? Non, et sa liberté d'esprit a donné un continuel démenti à son système d'abstention. C'est que son esprit est plus sérieux que fantaisiste, et qu'en dépit de lui-même, il éprouve et manifeste l'impérieux besoin de juger. Or, qui juge, discute et disserte, et dès lors il n'est guère permis de trancher sans dire pourquoi et sans le bien savoir soi-même.
Je ne suppose nullement que M. Mario Proth ne le sache pas; je crois, au contraire, qu'il a des idées
LES VAGABONDS
très arrêtées sur le détail et l'analyse ; mais ou il manque de synthèse, ou il ne se donne pas la peine d'enchaîner ses idées de manière à la faire ressortir. Il est difficile, après l'avoir lu, de saisir la morale de son livre et d'en faire son profit. Que l'on ne se récrie pas contre ce mot de morale, que je n'entends pas ici dans un sens étroit et pédantesque. Mais tout livre veut prouver quelque chose, et ce que le livre des Vagabonds prouve est difficile à dégager. C'est un feu d'artifice ingénieux, original, parfois gracieux, parfois brutal,|et où tant d'aperçus profonds et passionnés vous frappent, qu'on enrage un peu de ne pas bien savoir où Ton va.
Je crois que l'auteur a voulu se résumer ainsi : L'intelligence est une noble vagabonde qui ne souffre aucune entrave. L'individu ne relève que de lui-même, et plus il se fait libre, plus il développe sa force. Il la perd dès qu'il l'enchaîne au char du convenu.
Voilà du moins ce qui ressort pour moi de ce passage sur la jeunesse actuelle:
« Nous appartenons à une génération tout aussi capable d'élans généreux et de passion ardente que telle ou telle de ses devancières, mais qui cherche anxieusement sa voie à travers des ruines, vers des horizons nouveaux. Cette génération, dont les pensées s'éveillèrent gazouillantes et confuses vers l'aube de 1848, ne se laisse prendre aux négations désolantes non plus qu'aux adorations étourdies. Sévère et impitoyable, ainsi qu'on le verra bien, comme ne le fut oncques génération, les vains jeux de la forme
MÉLANGES
l'ennuient au suprême degré , mais le rire imbécile de Pasquin l'agace. Elle a travaillé, puisqu'on lui a fait des loisirs ; elle cherche, et peut-être est-elle en train de trouver. Étrangère aux trépidations prophétiques, armée contre la désespérance et dédaigneuse par-dessus tout de la puérile métaphysique, elle marche résolument vers son idéal : une fusion sereine et puissante de la science qui va grandissant, et de la poésie qui ne saurait mourir; ou, en d'autres termes, à sa poétique nouvelle, elle donnera pour base inébranlable la science. »
Ce passage est excellent, et je voudrais que le livre entier en fût le développement net et clair. Eh bien, il ne me le semble pas, ou l'auteur ne sait pas encore bien s'assimiler les facultés et le vouloir de cette jeunesse impartialement logique, ou elle ne l'est pas autant qu'il le croit. J'aime mieux lui donner tort et croire à son idéal, en l'accusant de ne pas avoir poursuivi cet idéal sans défaillance, dans l'exécution de son ouvrage.
M. Mario Proth dit de cette jeune génération: « Elle a sacrifié volontairement les grosses réalités du présent aux lointaines intuitions de l'avenir. Mais aussi, comme elle le surveillera jalousement, cet avenir âprement voulu, et comme elle saura s'y faire la part unique et indivisible du lion ! »
Dieu entende M. Mario Proth ! Veuille la Providence, qui se hâte lentement vers son but depuis tant de siècles, se hâter un peu plus, sauter par-dessus beaucoup de siècles jugés nécessaires par les vieux
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esprits, et s'incarner, sous forme de progrès réel et prompt, dans l'âme de la jeunesse actuelle! Qu'elle brûle ce que le passé adorait, soit ! pourvu qu'elle fasse vraiment du feu, de la flamme, de la chaleur et de la lumière pour le siècle futur. Qu'elle soit jalouse de son œuvre, qu'elle le défende, qu'elle s'y fasse la part du lion, et surtout qu'elle ne vieillisse pas f car vieillir, s'est donner sa démission. L'homme ne doit pas vieillir, il n'en a pas le droit. Qu'il perde ses cheveux, ses jambes, son appétit, peu importe, c'est la loi de ta nature ; mais qu'il perde son cœur et sa conscience, cela n'est nullement fatal et nécessaire, et je doute beaucoup que ceux dont l'âme vieillit aient jamais été jeunes. Donc, que la jeunesse d'aujourd'hui soit vraiment jeune, et elle nous fera l'avenir.
Mais alors, pourquoi l'auteur des Vagabonds nous dit-il ailleurs , vers la fin du livre, « qu'il n'y a plus de jeunes que les vieux » ? Il y a bien d'autres boutades où, dans une heure de tristesse et d'ennui, il passe d'une contradiction à une autre sans l'avouer, c'est-à-dire sans y prendre garde, car il est un écrivain sincère; mais est-il permis d'être un écrivain étourdi?
Allons, oui : encore cette année, si vous voulez. Mais soyez plus maître de votre fougue dans le prochain ouvrage, et ne dites pas dans une nouvelle boutade, que vous vous souciez fort peu de cette litanie du progrès ! Vous ne vous souciez pas d'autre chose, et si l'on vous disait que vous ne croyez à rien et ne prouvez rien, vous vous fâcheriez contre vous-même.
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Je crois voir que M. Mario Proih a la généreuse prétention d'incarner en lui la jeunesse littéraire, car il réclame ardemment toutes les franchises qui lui sont dues. Il dit qu'elle brisera tous les obstacles et fera sa place au soleil. Qui l'en empêche? qui n'a besoin de cet élément nouveau qu'elle doit apporter dans le monde? où sont les obstacles réels au talent véritable? Mais le véritable talent doit être logique avant tout, puisque — c'est M. Mario Proth qui le dit — la force de la jeunesse est dans un certain positivisme élevé, également ennemi de la désespérance et de l'illusion. Il s'agit pour elle, avant d'affirmer qu'elle est ainsi, de bien définir ce qu'elle entend par illusion et désespérance. Je ne crois pas qu'elle accepterait l'auteur du présent livre pour son représentant, s'il appelait illusion toute pensée socialiste, et désespérance tout blâme d'un individualisme absolu.
La jeunesse est et sera toujours généreuse. L'individualisme est son droit. Mais tout droit correspond à un devoir, et sa mission est de trouver l'accord de ce que M. Proth appelle la grande amitié, c'est-à-dire l'amour de l'humanité avec l'amour de soi, c'est-à-dire la légitime aspiration à la liberté.
Je ne crois pas la jeunesse aussi superbe et aussi acerbe que lui à l'endroit du peuple et des utopies démocratiques. Le peuple n'est-il pas, lui aussi, une jeunesse qui aspire à connaître, à sentir et à ^manifester? Je n'aime pas qu'on raille sa souveraineté d'un jour: elle fut assez douce et assez généreuse tant qu'on le laissa à ses propres inspirations. En eût-il
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abusé réellement autant que le prétendent ceux-là mêmes qui l'ont enivré et démoralisé à un moment donné, sa future souveraineté serait encore tout aussi légitime que celle à laquelle M. Mario Proth aspire ; car l'auteur des Vagabonds a été un enfant lui-même, c'est-à-dire un naïf et un ignorant, avant d'être un homme de savoir et d'intelligence, et aucun tuteur n'eut le droit de déclarer qu'il resterait enfant.
Après toute cette discussion, je me sens à l'aise pour lui dire encore qu'il a beaucoup de talent et qu'il en aura énormément s'il le veut.
Courage donc, et qu'il me laisse finir par le mot qui finit son livre : « Le doute n'abat que les faibles, il arme les forts. — Ainsi soit-il !
Février 1865.