AUX BONS CITOYENS
l'impôt
Nous savons qu'il y a eu du chagrin dans les campagnes à l'occasion de l'augmentation de l'impôt foncier, pour cette année. De bons citoyens se sont laissés aller à ce chagrin, faute d'avoir réfléchi à l'utilité du sacrifice que la nation leur demande.
A la première nouvelle de révolution, au premier mot de république, le premier cri des gens de campagne a été : « Plus d'impôt; à bas les impôts ! » La République aurait bien voulu être assez riche pour leur répondre : « Vous ne payerez plus l'impôt. »
Mais la République recevait de la monarchie, pour tout héritage, une grosse dette, et elle trouvait l État à la veille de faire banqueroute.
Il est prouvé maintenant que la monarchie n'aurait pas pu marcher deux ans de plus sans arriver à la banqueroute. Et pourtant la République ne veut pas profiter, pour rendre son travail plus aisé et plus court, du droit qu'elle aurait de déclarer l'Etat insolvable. La République tient à l'honneur de la France et veut payer les dettes de VÉtat, Elle fait un appel à tous les citoyens français. Elle leur dit : « Vous habitez le pays de l'honneur ; que chacun apporte son denier pour sauver l'honneur de la nation. »
Les habitants des grandes villes, qui voient déplus près l'état des affaires et qui entendent beaucoup parler sur les grands intérêts de la nation, ont consenti tout de suite à faire un grand et honnête sacrifice. Si les hommes des campagnes n'ont pas pensé tout de suite de même, c'est parce qu'ils n'ont pas encore eu le temps de bien connaître la vérité et de faire sur cette vérité de bonnes réflexions.
Les hommes des campagnes sont d'aussi bons citoyens, des Français aussi fiers de leur honneur que les hommes des villes. Ils sont fidèles à leurs engagements, ils respectent leur parole, ils ont la religion de la bonne foi. Quand l'État leur aura rendu ses comptes, comme la bonne foi est l'âme de la République, les hommes des campagnes diront à la République qu'elle a bien fait de compter sur eux.
Ils comprendront aussi que l'augmentation de l'impôt n'est qu'un coup de collier donné de bon cœur par tout le monde à la fois, pour sauver la nation d'un grand accident. La République, qui veut sauver la
PAROLES DE BL AISE BONN1N 41
France, ne peut pas vouloir ruiner l'agriculture, qui est la mère nourricière de la France. C'est à seules fins de pouvoir décharger le travail de la terre, de tous ses empêchements et de tous ses malheurs, qu'elle demande au travail de la terre un effort une fois fait. La terre est généreuse ; après les accidents des mauvaises années, elle n'est pas épuisée, et elle recommence à produire. Le cœur des hommes ne peut pas être moins généreux que le sein de la terre. C'est Dieu qui féconde l'un comme l'autre, et les hommes font par justice et par véritable religion ce que la terre fait par l'ordre de la nature.
On se fait de l'impôt une mauvaise idée parce que, sous les monarchies, l'impôt a toujours eu un mauvais emploi. L'impôt est destiné à prendre un peu du trop de chacun pour donner beaucoup à tous. Ainsi, c'est peu que de payer le huitième de son revenu, pour avoir les débouchés nécessaires au commerce, et la sûreté de la propriété.
Si chacun était obligé de se garder soi-même, ou de s'ouvrir un chemin pour transporter ses récoltes et ses marchandises, les plus riches ne le pourraient pas, et, pour conserver le huitième de son revenu, chacun perdrait la totalité de son revenu. Nous vivrions bientôt comme les sauvages qui renoncent à cultiver la terre et meurent de misère dans des pays fertiles.
Ce qui rend l'impôt très dur, et ce qui arrive à le faire regarder comme une grande vexation, c'est le mauvais emploi qu'en a fait la monarchie. Quand on
s'épuise à donner sans recevoir des avantages, supérieurs pour chacun au sacrifice de chacun, on est blessé et on perd patience. Ainsi, jusqu'à présent, l'agriculture a été abandonnée, les accidents des mauvaises années n'ont été ni prévus ni réparés, le commerce des produits de la terre a enrichi des spéculateurs étrangers au travail des champs, et, l'an dernier, nous avons vu celui qui avait fait pousser le blé et celui qui était forcé de Tacheter, aussi malheureux l'un que l'autre, parce que le blé passait par les mains de gens qui avaient intérêt à le faire renchérir.
Sous la République, de pareils malheurs n'arriveront plus. L'Etat aura la prévoyance d'un bon père de famille, et les infidélités de la gestion générale ne seront plus possibles, chaque citoyen ayant part au gouvernement de la nation.
Sous la monarchie, l'impôt nous donnait droit à tous les avantages de la civilisation. Nous payions pour avoir une marine, et nous n'en avions pas; pour avoir une armée, nous en avions une belle et brave : mais, excepté en Algérie, où encore on faisait durer la guerre sans profit pour notre honneur véritable, nous n'avions que de la honte à souffrir de la part des autres nations. Nous payions pour avoir de l'instruction, et nous n'en avions pas; pour avoir de bons administrateurs, et nous n'avions que les domestiques de la monarchie, oublieux de nos intérêts. Nous payions pour les travaux publics, et nous n'étions point défendus contre les inondations qui, à différentes fois, ont ruiné dernièrement les plus beaux pays de
PAROLES DE BLAISE BONNIN
la France. Enfin nous payions pour tout avoir, et nous n'avions que la centième partie des améliorations qui nous étaient dues. Notre argent servait à enrichir des riches, à acheter des électeurs et à nous brider d'autant plus.
La République veut réparer tous ces dommages. Elle veut que notre marine protège nos établissements et nous procure les denrées étrangères à bon marché. Elle veut que nos armées nous donnent de l'honneur en même temps que de la tranquillité. Elle veut que nous ayons de l'instruction, sans avoir à payer en détailles instituteurs que l'impôt doit payer en masse; que nos administrateurs soient les serviteurs du bien public, et nous élèvent par la liberté, au lieu de nous avilir par la vente de nos consciences. Elle veut que l'agriculture soit aidée et encouragée, qu'elle soit préservée des vimaires et enseignée comme une science qui doublera les productions. La République veut tout cela et plus encore par la suite des temps. Mais elle commence, elle a de grands embarras, et elle nous appelle à son secours. Courons -y tous, hommes des villes et des campagnes; c'est nous-mêmes qu'il s'agit de sauver. C'est notre propre intérêt que nous achetons avec l'argent de notre bourse. Quand nous sommes assurés que c'est de l'intérêt de tous nos frères et l'avenir de nos enfants, ne voudrions-nous pas acheter cela avec le sang de notre propre cœur!