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ENCORE L'IMPOT

Je veux vous parler encore, mes bons concitoyens, de cet impôt qui vous chagrine. Il y en a qui disent : « C'est une faute du Gouvernement provisoire, c'est un mal qui vient de la République. » Faites attention, je vous prie, que. si c'est une faute du Gouvernement provisoire, ce n'est pas absolument pour cela une faute de la République. Certainement il eût mieux valu qu'on pût retrancher cet impôt au pauvre que de l'ajouter à ce qu'il payait déjà. Si j'excuse la mesure prise là-dessus par le Gouvernement, ce n'est pas qu'il m'en revienne profit ni plaisir, puisque je paye comme vous, et que je vois votre chagrin. Ce chagrin là corrompt beaucoup ma joie, qui est grande par l'idée que je me fais de la République; mais je me demande comment, dans le moment où nous sommes, nous aurions pu, si nous avions eu à faire le décret nous-mêmes, nous tirer du mauvais pas où la France s'est trouvée. Cherchons ensemble comment nous nous y serions pris.

D'abord, voyons la vérité des choses. Est-il juste que l'impôt soit réparti également, d'après le revenu de chacun? Au premier aperçu, on le croirait. Celui qui a beaucoup paye beaucoup, celui qui a moins paye moins, celui qui a peu paye peu, celui qui n'a rien ne

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paye rien. On fait des chiffres là-dessus et Ton dit : a 8,000 francs de revenu donneront 1,000 francs d'impôt, 800 francs donneront 100 francs. » Le huitième est le plus bas où l'impôt soit descendu dans nos pays depuis longtemps. La proportion y est sur le papier, l'œil en voit l'arrangement net, donc la chose paraît juste.

Eh bien, elle ne l'est point; l'œil nous trompe et le chiffre ment sur le papier. Plus on est pauvre, plus l'impôt est lourd et nous appauvrit. La proportion dans les besoins et dans les dépenses n'existe pas dans le fait. Par exemple, pour 200 francs, nous avons à location une bonne maison, bien bâtie, avec un jardin. Pour 50 francs nous devrions avoir une maison et un jardin qui seraient juste le quart plus pauvres et plus petits que le jardin et la maison à 200 francs. Point. Le jardin et la maison à 50 francs sont justeà pour sept huitièmes plus laids, plus petits, plus incommodes et plus malsains que la maison qui ne coûte que trois quarts de plus de loyer. Dans les villes, c'est de même : un appartement qui coûte 6,000 francs, vaut, pour sa grandeur et sa beauté, huit fois plus qu'un petit qui coûte le quart, c'est-à-dire 1,500 francs, et celui qui coûte 1,500 francs est souvent vingt fois meilleur que la pauvre mansarde qui coûte 100 francs. Plus on descend, plus la proportion disparaît.

Pour tous nos besoins, c'est la même chose; nous n'avons point d'avance et point de crédit, S'il nous faut emprunter, on nous prend des intérêts quatre fois

plus gros qu'on ne fait aux riches : nous payons à proporton du risque qu'on court à nous prêter. Ce n'est pas nous qui trouvons de l'argent à cinq. Quand nous le trouvons à dix, nous sommes contents; et, quand nous le payons quinze, nous ne nous plaignons pas encore beaucoup. C'est pour nous que l'usure a été inventée, et c'est à son moyen qu'on est sûr de nous ruiner par le menu.

Pour les affaires de ménage, c'est encore de même : celui qui a du bien fait sa provision dans le bon temps. Quand il a l'argent en main, il achète le blé, le vin et tout ce qui peut se conserver, dans le moment où le prix est abordable. Pour nous, c'est le contraire; nous achetons quand nous pouvons, et, si cela tombe dans le moment de la hausse, tant pis pour nous; ce moment là arrive toujours pour ceux qui se fournissent de tout en détail et au jour le jour. Nous avons bien vu ce qui en était l'an dernier!

Ainsi, plus nous sommes pauvres, plus nous sommes condamnés à le devenir, et l'impôt n'a pas de proportion vraie ; c'est une chose qu'il faudrait changer.

Voilà pour nos droits, pour la vérité et pour la justice; mais, quand la maison brûle, s'amuse-t-on à faire le compte de ses meubles? La monarchie nous a laissé une dette publique en aussi bel état qu'une maison où est l'incendie. Est-ce dans ce moment-là que nous aurions pu changer l'assiette de l'impôt, si nous avions pris la gérance de la République tout d'un coup dans nos mains ?

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Certains riches, ne comprenant pas nos besoins et nos malheurs, qui ne leur ont jamais été exposés comme il faut, auraient emporté ou caché leur argent, ce qui nous aurait mis, pour un temps assez long, encore plus bas que nous ne sommes.

On ne fait rien de bien par force; il y a des cas où il faut choisir entre la force et la mort d'une nation, mais ils sont bien rares, et nous n'y étions pas encore, Dieu merci ! nous avons vu cela dans notre ancienne révolution, et nous n'en avons pas tiré grand profit ; plus nous faisions menace de prendre, plus on cachait ; plus nous tentions de moyens pour retenir les biens en France, plus on en faisait passer à l'étranger, et cela nous a conduits à des colères et à des malheurs dont nous nous sommes ressentis longtemps.

Souffrons beaucoup de choses avant d'en revenir là, et, en les souffrant, nous n'y viendrons pas. Ne brutalisons pas les intérêts d'autrui, ne violentons pas les esprits, c'est notre devoir, et, en cela, c'est notre intérêt.

Mais quand le devoir est rempli coûte que coûte, il faut songer à son droit, afin qu'il ne soit pas fait abus de notre patience et de notre respect envers la loi.

L'établissement de la République nous a causé ce dommage. Comme je vous l'ai déjà dit, la monarchie en continuant ses grands abus, nous en aurait causé un pire. Mais ce qui doit nous consoler et nous reconforter, c'est que La République porte le remède avec elle. Elle nous donne, pour commencer, une loi qui nous permet à tous de voter, pour choisir l'assemblée

qui va discuter et réformer la loi sur l'impôt : c'est à nous de bien savoir et de bien vouloir ce qui nous est dû de soulagement. Si nous prenons des députés ennemis de nos intérêts, ce sera notre faute si Ton ne nous fait pas justice.

Une bonne assemblée sera bien forcée d'examiner nos plaintes, d'avoir égard à nos empêchements, de voir et de toucher du doigt l'inégalité de nos charges. Quand les riches de l'assemblée auront discuté cela avec les pauvres que nous leur enverrons pour leur dire où nous en sommes, ils se rendront à la vérité, et ils feront d'eux-mêmes le sacrifice que la justice aura prouvé nécessaire. Patientons donc. Une assemblée décidera tout,si nous votons une bonne assemblée; elle le décidera sans colère, sans violence et sans que nous ayons rien à nous reprocher; alors les riches comprendront qu'ils n'ont plus sujet de cacher leur argent,vu que notre sagesse les met à l'abri des coups de mains dont ils avaient peur. La loi qui rendra notre sort possible, rendra le leur tranquille, et ils aimeront mieux une loi qui fixera le chiffre de leurs sacrifices, qu'un décret provisoire qui leur aurait laissé la crainte de sacrifices sans fin.

Nous devons donc croire que tout a été fait pour le moment à bonne intention et avec le désir de nous conserver la circulation de l'argent, qui aurait peutêtre disparu tout à fait si l'on avait marché trop vite.

Avisons à nos élections, ce sera le baume sur la blessure. Ne donnons pas nos voix à un homme parce qu'il sera riche ; ne les lui refusons pas toujours

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non plus parce qu'il sera riche. Voyons quelle est son intention et s'il est homme, je ne dis pas à sacrifier son intérêt au nôtre, nous ne lui demandons pas tant, mais à voter une loi qui rendrait véritablement, comme je vous l'ai montré, le sacrifice égal pour tout le monde.

l'ouvrier des villes et l'ouvrier des campagnes

Mes chers concitoyens, il est bon de vous dire que nous ne sommes point tous parfaits, et vous me donnerez permission de vous dénoter les défauts que nous avons, afin que nous fassions en sorte de ne plus nous les faire reprocher. Nos défauts sont selon notre état, et notre état étant mauvais à tous pauvres gens que nous sommes, nous ne pouvons pas valoir mieux que le sort que nous endurons. C'est pourquoi, en même temps que nous nous accuserons, nous donnerons notre excuse, et nous dirons à la République. Faitesnous une vie qui nous rende meilleurs.

Nous sommes, dans le peuple, gens de deux sortes : Ouvriers de la terre, ouvriers de l'industrie ; gens de ville ou de manufacture, gens de campagne. Notre manière de travailler et d'exister s'accorde si peu, que notre manière de parler et de penser nous rend comme étrangers les uns aux autres.

Pour mieux définir la chose, supposons deux frères. L'aîné est choisi par le père de famille pour faire valoir et cultiver son champ. C'est l'homme de campagne. Dans les villes, on l'appelle paysan, ce qui ne veut pas dire, comme beaucoup de nous l'entendent, un homme qui parle mal et ne pense point, mais un homme attaché au pays comme le mot l'explique. Le cadet, voyant que le champ ne peut pas occuper deux personnes et nourrir toute la famille, s'en va apprendre un métier à la ville ; il s'y établit en apprentissage, ou il fait son tour de France, ou, d'une petite ville, il passe dans une grande. C'est l'industriel que nous nommons artisan.

Voilà bien deux frères, deux hommes du même sang et du même cœur. Sortis du même nid, ils ne sont pas plus l'un que l'autre, et, en se quittant, ils s'embrassent; ils pleurent parce qu'ils s'aiment; ils se donnent parole de rester amis, de ne jamais devenir étrangers l'un pour l'autre, et de se visiter le plus qu'ils pourront.

L'artisan s'en va au loin, et bientôt il change toutes ses habitudes, toutes ses idées. L'esprit lui vient en voyant beaucoup de choses nouvelles. Il prend du goût pour une toilette qu'il n'avait pas encore portée, pour des sociétés qu'il n'avait point fréquentées, pour la politique dont il ne s'était jamais inquiété. Il sait lire et écrire, il regarde les journaux, ou il apprend par ses camarades les grandes alfaires qui se passent dans le monde. Il se marie avec une femme qui ressemble à une demoiselle plus qu'à une femme de

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campagne, qui sait mieux parler, et qui lui tient son ménage, non pas plus propre, mais plus coquet. Les enfants viennent, et le père, qui sait quelque chose, veut qu'ils en sachent encore plus. Une fois qu'on a un peu de savoir, on ne veut point que cela sorte de la famille, et c'est comme un héritage qu'on prend soin d'entretenir.

Tout cela demande beaucoup plus d'argent qu'il n'en faut au paysan pour vivre, pour s'établir et pour élever ses enfants. Mais les journées sont mieux payées, et on se dit que, la dépense et le profit étant doubles, la chose revient au même. De son côté, l'homme de campagne, qui ne dépense pas beaucoup et qui ne gagne guère, se tourmente l'esprit pour le temps où il sera vieux, ou pour les années où la grêle, la gelée, ou tout autre accident de saison, aura fait manquer sa récolte. Le paysan pense et prévoit beaucoup plus que l'artisan. Il ne change pas souvent d'idée comme lui; il n'a qu'un souci, celui de ne pas manquer.

Aussi, dès qu'il a mis quelque chose de côté, il achète un peu de terre, et, si ce qu'il a mis de côté ne suffît pas, il s'endette, car il veut conserver.

Supposons qu'un jour l'artisan vienne voir son frère. Voici ce qu'ils se disent :

le paysan. — Te voilà bien brave, et tu gagnes plus dans une semaine que moi dans quatre. Tes enfants ont des souliers, les miens n'ont que des sabots. Tu n'as pas de bien sur terre, mais tu as un bon état qui ne craint pas les mauvaises années. Tu

as de l'esprit, tu sais beaucoup de choses que je n'entends point et dont je ne me soucie pas. Tu es plus heureux que moi et c'est moi qui ai la plus mauvaise part.

l'artisan. — Au moins, te voilà bien tranquille, et, si tu gagnes moins que moi à la fois, tu as sous tes pieds une terre qui assure ton pain, et, sur ta tête, le toit d'une maison qui ne te coûte pas de loyer, ou qui te coûte bien peu. Tes enfants ne savent pas ce que les miens savent ; mais ils sont plus forts, plus libres, mieux portants que les miens. Tu ne t'inquiètes pas de politique; tu n'as pas le tourment de savoir ce qui se passe et ce qui peut arriver. Tu es plus heureux que moi et je voudrais être à ta place.

le paysan. — Mais j'ai des dettes, je n'ai pas payé tout ce que j'ai acheté, et l'intérêt me ruine. Je suis propriétaire et j'en suis plus pauvre.

l'artisan. — Etmoi, j'ai des dettes aussi, et, comme je n'ai pas de propriété pour répondre, je suis menacé d'être jeté avec ma famille sur le pavé. Je suis prolétaire, et l'inquiétude me consume. Quand l'ouvrage va bien, je reprends mon courage; quand l'ouvrage manque, je me sens perdu et j'en deviens fou.

le paysan. — Aussi c'est ta faute, et tout le mal qui nous arrive vient de toi. Tu fais de la politique, tu veux du changement, tu fais des révolutions et cela me dérange et me gêne.

l'artisan. — Si je fais de la politique et des révolutions, c'est ta faute. Tu es trop patient ; tu souffres tout, et tu me forces à me battre pour réparer le mal

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que ton indifférence nous cause. Avec toi, les mauvais gouvernements dureraient toujours.

le paysan. — Avec toi, aucun gouvernement ne dure, et on n'a pas le temps de faire ses affaires. Vous autres artisans, vous êtes des brouillons, vous dépensez trop, rien ne vous contente, vous ne pensez jamais au lendemain.

l'artisan. — Vous autres paysans, vous êtes des égoïstes, rien ne vous offense, vous ne songez qu'à vous, et les villes peuvent périr; vous y consentiriez si vous pouviez vous passer d'elles.

le paysan. — Sans doute, vous êtes des étrangers pour nous.

l'artisan . — Et vous , vous êtes de mauvais citoyens, qui reniez votre propre sang.

Voilà comment se disputent les deux frères et comme chacun attribue à l'autre le malheur qu'il endure. Eh bien, il n'y a pas de vérité, il n'y a pas de justice, il n'y a pas de fraternité dans ce différend, et c'est ce que je vous démontrerai, mes chers concitoyens , la prochaine fois que je vous adresserai ma parole.

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